20 avril 2026 : requiem pour le printemps amazigh – Samia Naït Iqbal 

En cette veille du 20 avril 2026, l’atmosphère qui règne sur la Kabylie ne ressemble en rien à l’effervescence militante d’antan. Une ferveur militante qui, durant des décennies, a fait de cette date le curseur de la revendication identitaire en Algérie.

Entre folklorisation officielle et verrouillage sécuritaire, le Printemps berbère semble s’étioler, laissant place à un silence lourd de sens. Faut-il perdre espoir ? Assurément non.

Kabylie : quand les chants d’avril désertent la rue

​Quarante-six ans après l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, l’étincelle de 1980 paraît s’être muée en une braise couvant sous la cendre. Le constat est amer pour les témoins de l’époque : les repères sont brouillés. Là où les rues de Tizi-Ouzou et de Béjaïa vibraient autrefois au rythme des marches populaires, c’est aujourd’hui une forme de normalisation institutionnelle qui prévaut.

L’homogénéisation par le patrimoine

​Le contraste est frappant au sein même des institutions. Tandis que le rectorat de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou met en avant la célébration du 16 avril — Journée du savoir dédiée à l’héritage des Oulémas et de Ben Badis — les autorités locales articulent le calendrier autour du « mois du patrimoine ». Cette substitution sémantique n’est pas anodine. Elle procède d’une volonté politique d’effacement de tous les référents de la lutte pour la réappropriation de l’identité amazighe.

Elle traduit une volonté manifeste de l’État de réintégrer l’amazighité dans un cadre strictement muséal et folklorique.

​Cette approche rappelle, pour de nombreux observateurs, la rhétorique de la Charte culturelle de 1981 élaborée sous l’ère Chadli Bendjedid. L’objectif reste le même : lisser les spécificités pour répondre à une vision homogénéisante de l’identité nationale, neutralisant ainsi la charge politique et contestataire du combat pour la langue et la culture amazighes, avec comme corolaire, l’exigence du respect des libertés démocratiques.

Le 20 avril c’est aussi ce printemps noir qui a vu la mort de Guermah Massinissa dans la brigade de gendarmerie d’Ath Douala et l’assassinat de 128 jeunes Kabyles par des éléments de la gendarmerie en 2001 et 2002.

​L’onde de choc de l’après-2019

​Le tournant majeur de cette déliquescence semble s’être opéré dans le sillage du Hirak/Tanekra et la reprise autoritaire de la société par le pouvoir installé par le général Ahmed Gaïd Salah qui avait initié la traque des porteurs du drapeau amazigh. Abdelmadjid Tebboune et ses parrains sont partis de là dans leur politique d’expropriation identitaire.

En effet, si le mouvement populaire de 2019 avait initialement porté des espoirs de convergence, la réaction du pouvoir a profondément transformé le paysage militant. L’épisode de la criminalisation du drapeau amazigh par le général Gaïd Salah et l’emprisonnement de manifestants pour ce symbole ont marqué une rupture nette.

​Depuis, les traditionnelles marches du 20 avril ont été systématiquement interdites ou étouffées. La coercition, agissant de façon insidieuse, a fini par vider l’espace public de ses rituels de protestation. Le « Hirak béni », tel que qualifié dans le discours officiel, est devenu un trophée derrière lequel se cache une réalité plus aride pour les libertés individuelles et collectives.

Une identité en quête de souffle

​Aujourd’hui, les chants d’avril semblent avoir déserté le pavé. La Kabylie, autrefois fer de lance de la remise en question du système de pensée unique, paraît se replier sur elle-même.

Entre la pression du conservatisme ambiant et les impératifs d’une survie économique pressante, la flamme du 20 avril 1980 peine à trouver des relais au sein des nouvelles générations.

​Ce « chant élégiaque » que certains entonnent n’est pas seulement celui d’une commémoration perdue, mais celui d’une identité qui se cherche entre sa reconnaissance constitutionnelle de façade et sa marginalisation politique réelle. En 2026, l’amazighité semble bel et bien fâchée avec son printemps, en attendant que les mémoires s’affranchissent à nouveau des interdits pour retrouver le chemin de la parole libre.

Pour finir, rappelons que tous les hommes du pouvoir à commencer par Houari Boumediene et ses ministres, Chadli Bendjedid, Ahmed Gaïd Salah... qui ont diablement œuvré pour l'interdiction ont disparu, l'amazighité demeure présente. Eternelle

Source : Le Matin d’Algérie – 19/04/2026 https://lematindalgerie.com/20-avril-2026-requiem-pour-le-printemps-amazigh/

Marseille – Sur les traces de l’empire colonial – Selim El-Meddeb

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l’empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd’hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Marseille, 2022. Les escaliers de la gare Saint-Charles.© Daniel Hadwiger

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d’Afrique et d’Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l’Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l’Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l’histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d’associations, d’artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s’accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c’est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c’est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l’esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d’autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d’Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l’X est à l’origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l’entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d’audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.Capture d’écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu’on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J’y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu’un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d’Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d’un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire »

Mobilisée au sein du collectif d’afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d’Afrique. « J’étais pour [les déboulonnages de statues], puis j’ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n’aurais peut-être jamais découvert l’histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m’a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage, il ne peut de toute façon être question depuis que l’escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l’exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l’association Ancrages. Pour l’instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d’Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l’histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d’Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l’exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d’une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l’université d’Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d’un « déficit d’histoire » et de l’émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d’une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

Le projet Mars Imperium a « bénéficié d’une totale liberté », même s’il en a inquiété certains.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d’années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l’un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d’une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
Marseille, 2020. Les sculptures n’étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d’aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d’institutions, n’aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd’hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s’impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l’est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l’empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd’hui de cabine d’essayage dans le sous-sol d’un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d’Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s’offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances »

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C’est d’autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d’ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d’autres historiens et de l’association Ancrages, ils en tireront la rédaction d’une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l’appropriation et à l’exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l’État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l’appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d’Européens et des milliers d’Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d’associations de rapatriés qui s’étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu’une plaque commémorant les 80 ans de l’« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l’espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d’Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

La rue Thomas-Bugeaud est rebaptisée « Ahmed-Litim », tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. Sa perpendiculaire : la rue Cavaignac.

Sans surprise, l’école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, s’est distingué par l’ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l’école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d’Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l’actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d’entre eux estiment que Marseille ne s’est pas encore dotée d’une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu’elles ont fait l’objet « au mieux d’un impensé, au pire d’un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l’équipe actuelle s’est d’abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu’une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l’horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d’une statue », ajoute Rose Frigiere.

Selim El-Meddeb : Journaliste, correspondant de France 24 au Liban de 2011 à 2017, puis chargé de communication pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afrique de l’Ouest et le Secrétariat des Nations unies. Installé à Marseille depuis 2022.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C’est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l’histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s’en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l’un des auteurs du guide.

Source : Orient XXI – 17/04/2026 https://orientxxi.info/Marseille-Un-passe-colonial-omnipresent-mais-illisible

Une loi-cadre autorise sous conditions la restitution des objets spoliés après 1815

Les députés ont adopté à l’unanimité le 13 avril une loi-cadre visant « à faciliter les restitutions d’œuvres» spoliées aux pays d’Afrique et d’Asie. Celle-ci intervient après une première loi-cadre sur les spoliations nazies (juillet 2023) et une autre sur les restes humains conservés dans les musées français (décembre 2023). Elle ne nomme étrangement pas la colonisation française comme cause de ces innombrables vols d’objet. Attendue depuis longtemps, particulièrement par les pays d’Afrique subsaharienne, elle facilitera la restitution des objets volés aux colonisés actuellement conservés en France, mais pas de leur totalité.

Histoirecoloniale.net s’est intéressé à plusieurs reprises à la question de la restitution des biens spoliés lors de la colonisation, notamment dans un entretien avec le sénateur Pierre Ouzoulias en 2025. Depuis, le Sénat a voté à l’unanimité le projet de loi le 28 janvier 2026, considérant que celui-ci offre un cadre général et une procédure plus transparente et rigoureuse que la méthode actuelle du cas par cas où l’initiative est à l’Elysée. Autrement dit les rares restitutions ont été jusqu’ici le fait du Prince.

A propos du vote à l’Assemblée le 13 avril, le journaliste Ludovic Lament rappelle dans Mediapart que « Jusqu’à présent, le principe d’inaliénabilité des collections publiques en France complique ces restitutions, qui ne peuvent se faire qu’au compte-goutte, au travers de lois spécifiques.» Rendant compte des débats, il montre que « (ceux-ci) ont fait apparaître deux approches très différentes de cette politique des retours et de l’histoire coloniale française. »

Le mot « colonisation » est absent du texte et c’est l’une de ses faiblesses, a regretté l’écologiste Sophie Taillé-Polian, citée par Mediapart, durant les débats. « Comme si l’on pouvait traiter ces spoliations sans nommer le cadre dans lequel elles ont eu lieu. Comme si l’on pouvait parler d’objets mal acquis sans dire qu’ils ont été arrachés dans le contexte de domination, de conquête, de violences systématiques qu’a été la colonisation. Refuser de nommer, c’est édulcorer, et édulcorer, c’est déjà renoncer à comprendre. » 

Ludovic Lament rapporte que « le vote a sanctionné cinq heures de discussions apaisées, qui ont fait état d’approches plus ou moins ambitieuses du dossier, et de quelques désaccords de fond, en particulier sur le « bornage chronologique » du texte et sur la mention explicite de la « colonisation » (finalement rejetée). » Il indique que « sont concernées d’après le texte les appropriations qui ont eu lieu entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972. Soit entre la signature du second traité de Paris, après la défaite napoléonienne de Waterloo, qui clôt une première opération de restitutions entre États européens, et l’entrée en vigueur d’une convention spécifique de l’Unesco sur le sujet. » Les objets spoliés avant 1815 ne sont donc pas concernés.

Mediapart pointe l’adoption d’« un amendement porté par les écologistes qui oblige l’État à publier de sa propre initiative une liste de biens culturels appartenant aux collections publiques et dont les provenances sont déjà identifiées comme problématiques. Une manière de faciliter les demandes d’États d’Afrique et d’Asie qui, bien souvent, n’ont aucune idée des inventaires d’objets détenus dans les musées français. Le gouvernement s’était opposé à cet amendement. » Ajoutons que les musées de province qui ont reçu des legs coloniaux, eux aussi, n’ont souvent pas d’inventaire précisant l’origine de ces biens.

En revanche, un amendement porté par l’UDI adopté d’extrême justesse, pose de façon très paternaliste « une liste de conditions pour s’assurer de leur future bonne conservation » dans leurs pays d’origine. « Il reste désormais à rédiger un texte final en commission mixte paritaire entre la version sortie du Sénat et celle adoptée par l’Assemblée – deux textes très proches. L’amendement controversé pourrait bien être supprimé durant cette dernière étape clé. »

Quelques jours avant le vote à l’assemblée de cette loi-cadre, les journalistes Roxana Azimi et Laurence Caramel avaient rappelé dans Le Monde que cette loi est très attendue par les pays africains. Cela fait neuf ans qu’elle est en préparation. Alors que le projet de loi était prêt lorsque Rachida Dati fut nommée ministre de la Culture en janvier 2024, celle-ci ayant eu d’autres priorités, il est finalement porté par la nouvelle ministre, Catherine Pégard. Les deux journalistes ont interrogé des responsables d’institutions culturelles d’Afrique subsaharienne, les pays les plus touchés puisque l’essentiel de leur patrimoine culturel matériel se trouve hors du continent, principalement en Europe. Leurs réactions sont, bien sûr, diverses mais ce texte législatif est dans l’ensemble vu comme une avancée après une si longue attente. La critique majeure porte, comme le précise la chercheuse Hélène Quashie au Musée des civilisations noires de Dakar, « sur les dispositions restrictives qui imposent au pays spolié de devoir prouver comment il l’a été à celui qui est l’auteur du crime. » « Les dizaines de milliers d’objets entreposés dans les réserves des musées ne suffisent ils pas à démontrer à quel point la constitution de ces collections est issue d’une logique d’accumulation frénétique? » s’interroge la chercheuse.

Au cours des dernières années, des pays africains ont précisé leur demande de restitution qui sont très variables. Les demandes de certains pays , tels le Tchad ou l’Ethiopie, portent sur l’intégralité des objets conservés en France tandis que d’autres ont formulé une liste précise. L’ Algérie, en particulier, a formulé des demandes limitées, très précises et très symboliques, bien sûr, mais lorsqu’il s’agit d’objets militaires – exclus du texte voté par l’Assemblée -, conservés dans un musée public au statut dérogatoire ou détenus dans des collections privées, les obstacles sont toujours là.

Dans Le Monde, le journaliste Frédéric Bobin montre que pour l’Algérie, cette loi aura, de fait, des conséquences très limitées. « L’échelle des rétrocessions d’objets saisis durant la guerre de conquête (1830-1847) que la loi rendra possibles après sa promulgation reste, en effet, très en deçà des attentes de l’Algérie. Aucune des pièces à forte charge symbolique, tel le sabre de l’émir Abd El-Kader (1808-1883), héros de la résistance algérienne, ou le canon Baba Merzoug, dit aussi La Consulaire, ravi lors de la prise d’Alger, en 1830, et aujourd’hui exhibé sur le port de Brest, n’entre dans le champ d’application de la loi. D’autres objets, comme le caftan et des manuscrits de l’émir, des fanions ou la clé de la ville de Laghouat, seront en revanche restituables. Un lot non négligeable mais modeste dans sa portée politique. Des réserves entières provenant d’Algérie sont ignorées par le texte, ciblant les biens ayant fait l’objet d’une « appropriation illicite ». La loi prévoit une procédure – très encadrée – de levée du verrou de l’inaliénabilité protégeant des objets rattachés au« domaine public » mais un établissement comme le Musée Condé de Chantilly, qui regorge de biens issus du patrimoine d’Abd El-Kader, « n’est pas concerné » par le dispositif en raison de son « régime juridique distinct », précise son directeur, Mathieu Deldicque. »

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 avril au 1er mai 2026 https://histoirecoloniale.net/une-loi-cadre-facilitant-la-restitution-de-certains-des-objets-spolies-apres-1815/

Paris- Centenaire de l’Étoile Nord-Africaine – 25/04/2026

Entre histoire et enjeux politiques contemporains

À l’occasion des 100 ans de la création de l’Étoile Nord-Africaine, un colloque se tiendra le 25 avril 2026 à Paris. Chercheurs, acteurs associatifs et témoins y analyseront le rôle fondateur de cette organisation dans l’émergence du nationalisme en Afrique du Nord, ainsi que les résonances contemporaines de cet héritage.

Cent ans après sa création, l’Étoile Nord-Africaine apparaît comme une matrice essentielle des mouvements politiques qui émergent dans les pays d’Afrique du Nord durant la période coloniale. Première organisation structurée à porter des revendications politiques articulées, elle marque une rupture dans l’histoire des mobilisations issues de ces territoires, en liant lutte sociale, émancipation politique et affirmation nationale.

Le colloque organisé à Paris propose de revisiter cette trajectoire en croisant approches historiques et lectures contemporaines. À travers plusieurs tables rondes, la journée mettra en lumière les continuités entre les premières formes d’organisation des années 1920 et les processus qui conduiront aux luttes pour l’indépendance, tout en interrogeant les formes d’engagement politique qui en héritent aujourd’hui.

L’événement est organisé par le Groupe de Réflexion sur l’Algérie, le GRAL, et Beur FM, en partenariat avec l’Institut Tribune Socialiste, et le média Histoire coloniale et postcoloniale. Il s’inscrit dans une volonté de rendre visibles des pans d’histoire encore insuffisamment reconnus dans l’espace public.

Au-delà de l’histoire, ce colloque pose des questions profondément actuelles : celles de la reconnaissance des héritages coloniaux, de la place des mémoires issues de l’immigration dans les récits nationaux, et des formes contemporaines d’engagement politique héritées de ces trajectoires. Dans un contexte où les débats sur l’histoire coloniale, l’identité et la mémoire traversent nos sociétés, cette initiative entend contribuer à un débat public éclairé et exigeant.

En réunissant chercheurs, acteurs associatifs et témoins, les organisateurs souhaitent faire de cette rencontre un moment à la fois scientifique et citoyen, où l’histoire éclaire les enjeux du présent en Afrique du Nord et plus largement en Méditerranée. 

Date : Samedi 25 avril 2026

Horaire : de 14h00 à 17h30

Lieu : Bourse du Travail – 29 boulevard du Temple, Paris


Programme

13h30 – Accueil des participants

13h45 – Ouverture du colloque : prises de parole introductives (15 minutes)

Lyazid Benhami, président du Groupe de Réflexion sur l’Algérie,

Nacer Kettane, président fondateur de Beur FM,

Marc Mangenot, membre de l’Institut Tribune Socialiste,

14h00 – L’Étoile Nord-Africaine : genèse et naissance du nationalisme en Afrique du Nord (1h 30)

Modérateur : Nacer Kettane

Nedjib Sidi Moussa, historien,

Nadia Henni-Moulaï, auteure,

Alain Ruscio, historien,

Aïssa Kadri, sociologue,

Echanges avec la salle (30 minutes)

15h00 – De l’Étoile Nord-Africaine au 1er novembre 1954 : trajectoires et recompositions politiques (1h)

Modérateur : Lyazid Benhami

Alain Bocquet, archiviste,

Gilles Manceron, historien,

Echanges avec la salle (30 minutes)

16h30 – Archives, témoignages et mémoire vivante (30 minutes)

Modératrice : Soad Baba Aïssa

→ Khelifa Mouterfi, transmission de mémoire militante,

→ Patrick Radjef, engagement dans la mémoire historique,

→ Amis de Tunisie et du Maroc, témoignages collectifs sur les luttes de solidarité maghrébines.

17h50 – Vision méditerranéenne et résonances contemporaines (50 minutes)

→ Claude Germon, ancien rédacteur en chef du journal Le Peuple, CGT, Paris,

→ Nacer Kettane,

→ Marc Mangenot,

→ Nicolas Bouchouicha, responsable syndical CGT Paris,

Héritages et perspectives par Nacer Kettane et Lyazid Benhami

  • Synthèse des débats
  • Perspectives contemporaines
  • Ouverture sur une dynamique méditerranéenne commune

Échanges avec la salle – 10 minutes.

L’assassinat d’Ali Mecili: Un crime des services algériens couvert par l’État français – Abbes Hamadene

En ce 39ème anniversaire de l’assassinat de Ali Mecili, j’ai une profonde et amicale pensée pour son épouse, Annie, cette femme admirable de courage et de dignité qui n’a jamais cessé de se battre contre l’impunité dont bénéficient les assassins de Ali Mecili.

J’ai aussi une affectueuse pensée pour leurs deux enfants Léa et Yalhane.

Un combattant de la Guerre de Libération

Ali Mecili s’est engagé très tôt dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Doué d’une intelligence brillante, d’un esprit vif, d’une extraordinaire capacité d’analyse, il connut une ascension fulgurante, en accédant rapidement au grade de lieutenant dans les services de renseignement de l’Armée de Libération Nationale. 

Un opposant de la première heure

Après l’indépendance, il s’oppose au coup d’état mené par le clan d’Oujda (Houari Boumediene et Ahmed Ben Bella) contre le GPRA et les institutions de la Révolution algérienne. Rapidement, il rejoint Hocine Aït Ahmed et participe à la création du premier parti politique dans l’histoire de l’opposition algérienne, le FFS (Front des Forces Socialistes) en date du 29 septembre 1963.

Le 17 octobre 1964, il est arrêté par l’armée de Boumediene et transféré à la prison militaire d’Oran. Libéré le premier novembre 1965, il prend la route de l’exil dès le début de l’année suivante.

Homme d’éthique, de dialogue, Mecili était doté d’une exceptionnelle vision stratégique. Il a formé de nombreux militants à la culture démocratique et a été à l’initiative de plusieurs projets, notamment la création de la première Ligue de défense des droits de l’homme (LDDH) en Algérie. 

L’avocat des pauvres et le défenseur des causes justes

En 1973, Ali Mecili devient avocat et s’installe à Paris. Il consacre une bonne partie de son temps à défendre les exilés politiques de toutes origines, les sans-papiers, les travailleurs immigrés, les réfugiés politiques… Il crée avec une psychanalyste turque et d’autres militants « La Maison bleue », un lieu d’accueil pour les pauvres et les vieux chibanis. La « Maison bleue » proposait gratuitement divers services assurés par des bénévoles : écrivains publics, assistantes sociales, avocats, médecins… 

L’ami et le compagnon le plus proche de Hocine Aït Ahmed

Dès 1962, les deux héros de la guerre de libération s’engagent pour la reconquête de l’indépendance confisquée par l’armée des frontières conduite par Houari Boumediene. De ce combat commun, allait naitre l’une des collaborations les plus fécondes qu’il nous ait donné de voir et une amitié fusionnelle destinée à durer au-delà de la mort. 

L’assassinat

Le 7 avril 1987, Ali Mecili est assassiné de trois balles tirées à bout portant dans l’entrée de son domicile à Paris. Le 12 juin 1987, sur la base de renseignements confidentiels très précis, la police judiciaire française arrête le présumé assassin, un certain Abdelmalek Amelou, un voyou au lourd casier judiciaire.

Deux livres ont été consacrés à cet ignoble assassinat, l’un écrit par Ait Ahmed et l’autre par Michel Naudy, un immense journaliste d’investigation.

Les deux livres évoquent un ordre de mission de la Sécurité militaire algérienne qui aurait été trouvé dans le domicile d’Amelou Abdelmalek lors d’une perquisition menée par la police française.

Malgré un important faisceau d’indices graves et concordants, le gouvernement français le réexpédie à Alger au lieu de le remettre à la justice. Depuis, ce petit voyou mène une vie de pacha en Algérie. Tout se passe comme si le pouvoir algérien était assuré de la complicité de l’État français et de sa complaisance pour oser commettre un crime barbare au cœur de Paris. 

ALI Mecili savait qu’il allait être assassiné

Ali Mecili faisait partie des rares personnes qui s’opposaient haut et fort contre l’État policier algérien à cette époque. Se sachant menacé, il a écrit ces lignes : « J’aurais pu mourir hier sous les balles des soldats de la colonisation, je meurs aujourd’hui sous des balles algériennes dans un pays que l’ironie de l’histoire a voulu que je connaisse après l’avoir combattu les armes à la main. Je meurs sous des balles algériennes pour avoir aimé l’Algérie. » Repose en paix camarade, ton combat a montré la voie à des millions d’Algériennes et Algériens.

Présentation par les éditions La Découverte du livre de Hocine Aït Ahmed 

L’affaire Mécili

Le 7 avril 1987, Ali Mécili, avocat au barreau de Paris, figure marquante de l’opposition démocratique au régime d’Alger, était assassiné devant son domicile parisien. Deux mois plus tard, la police française arrêtait le tueur, un petit truand algérien aux ordres de la Sécurité militaire, les services secrets de l’armée algérienne. Mais au lieu d’être remis à la justice, il était… réexpédié à Alger. Et, depuis vingt ans, ce crime qui déshonore la Ve République est resté impuni. D’où l’importance de ce livre, publié pour la première fois en 1989, pour comprendre la vraie nature du régime algérien et les réseaux secrets de la  » Françalgérie « .
Grande figure de la lutte d’indépendance algérienne et opposant historique au régime militaire qui contrôle l’Algérie, Hocine Aït-Ahmed y retrace en détail les circonstances du meurtre de son ami de toujours, ainsi que l’attitude scandaleuse de la police et de la justice françaises. Mais aussi, à travers l’évocation du parcours exemplaire d’Ali Mécili, la lutte d’opposants courageux contre un  » pouvoir de l’ombre  » qui a confisqué dès 1962 la lutte de libération du peuple algérien. Et, dans une postface inédite, il évoque le  » bain de sang  » dans lequel ce pouvoir a plongé son pays à partir de 1992, et l’incroyable omerta qui continue depuis à recouvrir, en France comme ailleurs, les crimes contre l’humanité d’une junte de généraux corrompus.

https://www.editionsladecouverte.fr/l_affaire_mecili-9782707151346

Source : Algeria-Watch.info – 13/04/2026 https://www.algeria-watch.info/lassassinat-dali-mecili-un-crime-des-services-algeriens-couvert-par-letat-francais/

Algérie, mémoire fragmentée : Augustin d’Hippone, l’histoire qu’on n’ose pas se raconter – Bachir Djaïder

Il est des visites qui, à défaut d’avoir marqué durablement la mémoire collective, agissent comme des révélateurs silencieux. Celle de Léon XIV en Afrique du Nord ne saurait être reléguée à un simple épisode marginal : elle constitue au contraire un moment chargé de portée historique et symbolique, révélateur d’une profondeur souvent négligée.

Derrière ce déplacement pontifical se profile une réalité que l’Algérie contemporaine peine encore à embrasser : celle d’un passé profondément pluriel, où se croisent judaïsme, christianisme, romanité, amazighité et, plus tard, islamité.

Au fond, cette visite n’est pas tant importante pour ce qu’elle fut concrètement que pour ce qu’elle révèle : une continuité historique que les récits modernes ont fragmentée, parfois volontairement, souvent par omission.

Une Algérie antique : carrefour de civilisations et matrice de pensée

Bien avant que les minarets ne dominent les villes, bien avant même que l’arabe ne devienne langue de culture et d’administration, le territoire algérien s’inscrivait pleinement dans l’espace méditerranéen antique. Il ne s’agissait pas d’une périphérie, mais d’un centre dynamique de circulation des idées, des hommes et des croyances. Sous l’Empire romain, des cités comme Hippone, Timgad ou Cuicul rayonnaient par leur urbanisme, leur culture et leur vie intellectuelle. C’est dans ce terreau que naquit l’une des figures majeures de la pensée occidentale et chrétienne : Augustin d’Hippone. Ces cités témoignent encore aujourd’hui de cette splendeur. Leurs forums, leurs théâtres, leurs thermes racontent une histoire que les pierres n’ont jamais cessé de murmurer. Une histoire où l’Afrique du Nord n’était pas marginale, mais constitutive de l’Empire romain.

C’est dans ce contexte qu’émergea une figure dont l’influence dépasse largement les frontières de son époque : Augustin d’Hippone. Né à Thagaste, correspondant à l’actuelle ville Souk Ahras, il incarne cette synthèse entre héritage africain, culture latine et spiritualité chrétienne.

Augustin n’est pas seulement un saint ou un théologien. Il est un penseur de l’intériorité, un analyste du temps, un explorateur de l’âme humaine. Ses Confessions et La Cité de Dieu ont façonné des siècles de réflexion philosophique et théologique. Pourtant, en Algérie, son nom reste souvent cantonné aux cercles académiques, comme s’il appartenait davantage à l’Europe qu’à la terre qui l’a vu naître.

Du basculement islamique à la survivance des héritages

L’arrivée de l’islam au VIIe siècle constitue indéniablement une rupture majeure. Mais toute rupture historique est aussi un processus, jamais un effacement instantané. Les structures anciennes ne disparaissent pas du jour au lendemain ; elles se transforment, s’adaptent, parfois résistent.

La visite de Léon XIV s’inscrit précisément dans cette temporalité longue. Elle suggère que plusieurs siècles après la conquête musulmane, des communautés chrétiennes subsistaient encore en Afrique du Nord, suffisamment structurées pour maintenir des liens avec Rome.

Cette persistance nuance l’idée d’un basculement total et immédiat. Elle révèle un entre-deux, une zone de contact où coexistaient différentes appartenances religieuses et culturelles. Une complexité que les récits simplificateurs ont souvent tendance à gommer.

La fabrique du récit national : entre nécessité et amnésie

Toute nation se construit un récit. C’est une nécessité presque vitale : il faut des repères, des figures fondatrices, des continuités. Mais ce processus implique aussi des choix. Et tout choix est, par essence, une sélection.

Après 1962, l’Algérie indépendante s’est engagée dans une entreprise de reconstruction identitaire. Face à la violence coloniale et à la nécessité de se réaffirmer, deux piliers ont été privilégiés : l’islam et l’arabité. Ce choix, compréhensible dans son contexte, a néanmoins eu pour effet de reléguer d’autres dimensions de l’histoire nationale. Ainsi, des figures comme Augustin d’Hippone ont été progressivement marginalisés. Non pas toujours par rejet explicite, mais par un silence qui finit par produire de l’oubli.

Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie. De nombreuses nations ont « caviardé » certaines pages de leur histoire pour construire une identité cohérente. Mais ce qui distingue les sociétés matures, c’est leur capacité à revenir sur ces omissions, à réintégrer ce qui avait été mis de côté.

Saint Augustin : une mémoire déplacée

Le cas de Saint Augustin d’Hippone est particulièrement révélateur. En Europe, il est une figure majeure, étudiée, commentée, célébrée. En Algérie, il est souvent perçu comme une figure étrangère, presque importée, alors même qu’il est né sur ce sol. Ce décalage interroge. Comment un homme enraciné dans la terre de Souk Ahras peut-il être perçu comme extérieur à l’histoire nationale ?

La réponse tient en partie à une confusion entre identité religieuse et appartenance historique. Parce qu’Augustin est chrétien, il est parfois considéré comme ne relevant pas de l’héritage algérien contemporain. Comme si l’histoire devait être alignée sur l’identité présente. Or, une telle logique est réductrice. Elle revient à nier la profondeur historique au profit d’une vision figée et homogène de la nation.

L’Algérie comme palimpseste

Pour comprendre pleinement cette question, il faut envisager l’Algérie non pas comme une entité monolithique, mais comme un palimpseste. Un espace où les strates historiques se superposent sans jamais totalement disparaître. Sous l’Algérie arabe et musulmane, il y a l’Algérie berbère. Sous celle-ci, l’Algérie romaine. Et dans cette dernière, une Afrique chrétienne foisonnante. Chaque couche ne remplace pas la précédente ; elle s’y ajoute, la transforme, parfois la recouvre, mais jamais complètement.

Les ruines de Djemila ou de Timgad ne sont pas des vestiges morts : elles sont les témoins visibles de cette stratification. Elles rappellent que l’identité algérienne est le produit d’une longue histoire, faite de continuités et de ruptures.

Réhabiliter sans renier

Reconnaître cette pluralité ne signifie pas affaiblir l’identité actuelle. Au contraire, cela permet de l’enrichir. Une nation qui assume toutes les dimensions de son passé est une nation plus solide, plus confiante, moins vulnérable aux simplifications idéologiques. Réhabiliter Augustin d’Hippone, ce n’est pas christianiser l’Algérie. C’est reconnaître qu’elle a été, à un moment de son histoire, un foyer majeur du christianisme. Se souvenir de son passé ne rime pas forcément avec la remise en cause en cause de l’islamité du pays. C’est simplement accepter que cette terre a connu d’autres horizons spirituels.

Pour une réconciliation avec le passé

L’enjeu, au fond, est celui de la réconciliation. Non pas une réconciliation politique ou idéologique, mais une réconciliation avec le temps long. Il s’agit de sortir d’une vision défensive de l’histoire, où chaque élément est évalué à l’aune de sa compatibilité avec l’identité actuelle. Il s’agit d’accepter que l’histoire déborde toujours les cadres dans lesquels on tente de la contenir.

L’Algérie n’a rien à perdre à reconnaître la richesse de son passé. Elle a, au contraire, tout à y gagner : une profondeur accrue, une ouverture plus grande, une capacité à dialoguer avec le monde sur la base d’une histoire pleinement assumée.

Retrouver la totalité de soi

La visite imminente de Léon XIV en Algérie, prévue du 13 au 15 avril 2026, conjuguée à la permanence intellectuelle et spirituelle de Augustin d’Hippone, dépasse largement le registre de la simple évocation historique. Il ne s’agit ni d’une anecdote ni d’un rappel érudit destiné aux seuls spécialistes, mais bien d’un moment charnière qui invite à relire l’histoire nationale à nouveaux frais. Cette convergence entre un événement contemporain et une figure fondatrice agit comme un révélateur : elle met en lumière les continuités enfouies, les héritages tus et les filiations souvent négligées. À travers eux, c’est toute une profondeur historique qui ressurgit, obligeant à considérer l’Algérie non comme une identité figée, mais comme un espace de mémoire complexe, traversé par des influences multiples. Ainsi, loin d’être de simples curiosités, cette visite et cette figure constituent de véritables clés de lecture pour comprendre ce que l’Algérie a été — et, peut-être, ce qu’elle peut encore devenir.

Refuser cette complexité, c’est se priver d’une partie de soi. L’assumer, c’est au contraire accéder à une forme de maturité historique. Car une nation ne se construit pas seulement sur ce qu’elle choisit de retenir, mais aussi sur ce qu’elle accepte enfin de regarder en face.

Bachir Djaïderjournaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 12/04/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-memoire-fragmentee-augustin-dhippone-lhistoire-quon-nose-pas-se-raconter/

Une tragédie occultée de la guerre d’Algérie. Les camps de regroupement – Lorraine Rossignol

Plus de 2 millions d’Algériens déplacés de force, 200 000 morts : le livre de Lorraine Rossignol, grand reporter à Télérama, révèle la tragédie occultée des 2 500 camps durant la guerre d’Algérie.

Présentation de l’éditeur

1954-1962. Durant toute la guerre d’Algérie, sur 8,5 millions de “musulmans”, plus de 2 millions de fellahs – des paysans vivant dans le djebel ou sur les Hauts Plateaux – furent déplacés de force par l’armée française et regroupés dans quelque 2 500 camps. On estime qu’environ 200 000 personnes y trouvèrent la mort, victimes de malnutrition ou de maladies, majoritairement des enfants. À l’époque, à peine une décennie après la découverte des camps nazis, des voix s’élevaient déjà pour dénoncer un génocide en cours.
Mais qu’avaient donc pu faire ces fellahs pour se retrouver “parqués” là ? La stratégie des autorités françaises, d’abord militaire, puis très vite politique, était claire : il fallait les empêcher d’apporter un soutien logistique aux “fellaghas”, ces maquisards de l’Armée de libération nationale qui opéraient depuis les montagnes et les zones rurales les plus reculées. L’objectif final était d’embrigader ces populations regroupées selon un modèle directement inspiré de l’expérience indochinoise, ce qui permettait, au passage, d’oublier Diên Biên Phu.
En croisant des sources historiques, sociologiques, économiques, démographiques, politiques et médiatiques avec des témoignages recueillis tant en France qu’en Algérie, Lorraine Rossignol entraîne le lecteur dans un récit-enquête. Tout en révélant ces sombres réalités, elle nous donne à voir les acteurs qui contribuèrent, de façon déterminante pour certains, à éclairer cette histoire dont ils furent les contemporains : Michel Rocard, Pierre Bourdieu, Frantz Fanon…
Dans les débats mémoriels actuels, cet ouvrage entend briser, une fois encore, un trop lourd silence.

Parution : 01/04/2026 – Actes Sud https://actes-sud.fr/catalogue/une-tragedie-occultee-de-la-guerre-d-alg-021556

Carhaix – Hommage au général de Bollardière et à son épouse – 10/04/2026

Jeudi 9 avril 2026, par 4ACG Gérard C

Par Le Télégramme. Le 8 avril 2026

Carhaix rendra hommage au général de Bollardière et à son épouse le 10 avril. Une cérémonie devant leur stèle rappellera leur engagement contre la torture et pour la solidarité.

L’association des Anciens appelés en Algérie et leurs Ami.e.s contre la guerre (4ACG) organise sa 22e assemblée générale en Bretagne du 10 au 12 avril 2026. Si l’événement se déroulera principalement à Châteaulin, l’ouverture officielle de la journée aura lieu à Carhaix, le vendredi 10 avril.

Une cérémonie place du 19-Mars-1962

À partir de 10 h, un hommage solennel sera rendu à Jacques Pâris de Bollardière, général d’armée connu pour son opposition à la torture durant la guerre d’Algérie, ainsi qu’à son épouse Simone de Bollardière, qui fut vice-présidente de la 4ACG jusqu’en 2020.

La cérémonie se tiendra devant la stèle érigée en 2019 par la municipalité. Elle se déroulera en présence de Christian Troadec, maire de Carhaix, des coprésidents de l’association, ainsi que d’Armelle et Marion, les filles du couple Bollardière. L’hommage sera accompagné par les sonneurs de Re an Are.

Un engagement de 20 ans

Créée en 2004, la 4ACG rassemble d’anciens appelés ayant fait le choix de reverser leurs pensions de guerre à des projets de solidarité et de développement en Algérie, en Palestine ou en Syrie. En deux décennies, plus de 1 250 000 € ont ainsi été affectés à des actions de restauration et de réhabilitation.

Après ce temps fort carhaisien, les participants rejoindront Châteaulin pour la suite du programme, comprenant des conférences historiques et des projections cinématographiques.


Source : 4ACG – 09/04/2026 https://4acg.org/A-Carhaix-un-hommage-au-general-de-Bollardiere-et-a-son-epouse-le-10-avril

Restitution des biens mal acquis : Le jeu trouble de Macron – Kamel Benelkadi

Le dossier de la récupération des avoirs détournés par l’ancienne nomenclature algérienne traverse une zone de fortes turbulences diplomatiques. Alors que le président Abdelmadjid Tebboune a fait de la restitution des «biens mal acquis» son cheval de bataille, les autorités algériennes dénoncent de plus en plus ouvertement un blocage systématique de la part de la France.

Le contraste est saisissant. Selon les données les plus récentes issues du Conseil des ministres d’avril 2026, l’Algérie a adressé 61 commissions rogatoires à la France, mais «aucune n’a abouti à ce jour et sont restées sans réponse». A l’opposé, la coopération avec la Suisse est citée en exemple : sur 33 demandes transmises à Berne, 20 ont été acceptées et plus de 110 millions de dollars sont déjà en cours de restitution.

L’Espagne a coopéré assez rapidement dans le cadre de cette procédure, ce qui a abouti à la restitution d’un hôtel 5 étoiles le Ritz El Palace, acquis illicitement à Barcelone par l’homme d’affaires Ali Haddad. Il est revenu officiellement à l’Etat algérien, représenté par le Fonds national d’investissement (FNI) depuis le 1er août 2025. Ce silence français est qualifié par Alger de «politiquement radioactif».

Le ministère des Affaires étrangères a officiellement fustigé une «absence totale de coopération» et des «tergiversations injustifiées» qui tranchent avec l’attitude de partenaires européens jugés plus «sincères et loyaux».

La France souligne que ces dossiers sont entre les mains de juges «indépendants» sur lesquels le gouvernement n’a théoriquement pas d’autorité directe. Des arguments qui ne tiennent pas la route. Cependant, des observateurs estiment que Paris applique des critères non judiciaires, utilisant ce dossier comme un levier dans un rapport de force diplomatique global. Le refus, par exemple, d’extrader Abdessalem Bouchouareb, ex-ministre condamné en Algérie, est perçu à Alger comme le symbole de cette mauvaise volonté.

Pourtant de multiples procédures judiciaires sont engagées en France visant des patrimoines immobiliers et financiers importants, constitués dans ce pays par des dirigeants africains et arabes (Gabon, Congo, Guinée équatoriale, Syrie…). La presse française fait grand cas de toutes ces affaires.

A titre d’exemple, Téodorin Obiang Nguema, fils du chef de l’Etat de la Guinée équatoriale, a été condamné pour «blanchiment et détournement de deniers publics». Son hôtel, estimé à 100 millions d’euros, et d’autres biens ont été confisqués. Les biens, appartenant à la famille Bongo ont été saisis, malgré les liens politiques très profonds entre cette famille et la France. Un bien appartenant à la famille de Denis Sassou N’guesso, président du Congo, situé dans le 17e arrondissement à Paris, a été également saisi par les juges français. En outre, Rifaat Al Assad (Syrie) a été lui aussi condamné pour «blanchiment de fonds publics syriens» avec un patrimoine confisqué de 90 millions d’euros.

Le dossier qui fâche

Ce refus des autorités françaises d’accéder aux demandes formulées par les juges algériens est également interprété par certains analystes comme une volonté de ne pas assainir le climat politique avec l’Algérie. Les conséquences de ce blocage sont multiples et profondes. Le dossier des biens mal acquis est devenu un indicateur de la qualité de la coopération entre les deux Etats. La crise dure depuis plusieurs années. Alger commence à évoquer le principe de réciprocité.

Le pays pourrait rejeter certaines demandes françaises, notamment en matière de lutte antiterroriste ou de sécurité, domaines où Paris est demandeur. Alors que des milliards de dollars issus de la rente pétrolière se sont évaporés sous l’ère Bouteflika, le blocage français empêche le financement de projets de développement dont le peuple algérien a été spolié. En somme, ce qui devrait être un dossier technique d’entraide judiciaire s’est visiblement transformé en un affrontement politique, où «le droit» sert souvent de paravent à des intérêts diplomatiques occultes.

Source : El Watan- 08/04/2026 https://elwatan.dz/restitution-des-biens-mal-acquis-le-jeu-trouble-de-macron/