Le 7 mai dernier, au Centre culturel algérien de Paris, Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et écrivain, est revenu sur son dernier ouvrage Oradour coloniaux français. Contre le «roman national» (Les Liens qui Libèrent, 2025), dans le cadre de la commémoration des massacres du 8 mai 1945. Face à un public attentif, il a rappelé que les violences coloniales, loin d’être de simples «bavures», relevaient d’une politique systématique menée par l’État français en Algérie. Pour lui, la mémoire nationale reste sélective : certaines tragédies, comme Oradour-sur-Glane, sont pleinement intégrées au récit républicain, tandis que les massacres coloniaux demeurent marginalisés ou contestés. Dans cet entretien exclusif pour Algérie Confluences, il insiste sur l’urgence de «regarder l’histoire en face» et de qualifier ces crimes pour ce qu’ils furent : des crimes contre l’humanité.
Propos recueillis par Razyka Tiar
Algérie Confluences : Dans votre livre, vous établissez un parallèle fort entre Oradour-sur-Glane et les massacres coloniaux commis par la France. Pourquoi, selon vous, certaines tragédies sont-elles pleinement intégrées à la mémoire nationale française alors que d’autres restent encore marginalisées ou contestées ?
Olivier Le Cour Grandmaison : L’histoire coloniale de la France et celle de l’Algérie fonctionnent comme un puissant révélateur. Ce dernier met à mal la mythologie nationale-républicaine hexagonale fondée sur l’idée que la colonisation française aurait été portée par la volonté de civiliser les «races inférieures» (Jules Ferry). Plus encore, ce révélateur menace aussi nombre de mythologies partisanes, notamment celles de la SFIO et du Parti communiste. Quant aux extrêmes-droites et aux droites de gouvernement radicalisées, les unes ont défendu l’Algérie française et l’OAS, les autres ont réhabilité le passé colonial depuis la loi du 23 février 2005. À la suite de Sarkozy, Fillon, Retailleau (qui défend «l’honneur du pays») et Édouard Philippe répond doctement : «Non» à la question «la colonisation est-elle un crime ?» Dans ce contexte, Emmanuel Macron a fait preuve d’un opportunisme constant. Dès 1945 puis après 1954, des contemporains comme Claude Bourdet (résistant, compagnon de la Libération) et Paul Teitgen (arrêté, torturé, déporté, puis secrétaire général de la préfecture d’Alger pendant la guerre d’Algérie) ont fait référence à Oradour et à la Gestapo pour dénoncer les crimes commis par les armées françaises. C’est pour protester contre cela que Paul Teitgen a présenté sa démission.
Le 8 Mai 1945 symbolise pour la France la victoire contre le nazisme, mais pour les Algériens, il renvoie aussi aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Peut-on réellement construire une mémoire commune lorsque deux peuples portent une lecture aussi opposée d’une même date historique ?
Cette question doit être adressée aux responsables politiques français. La tâche des universitaires et des chercheurs, portés par la volonté de savoir, est d’établir les faits, les responsabilités, de les analyser et de les qualifier. Relativement à la conquête puis à la colonisation de l’Algérie, nous en savons beaucoup même s’il est évidemment nécessaire de poursuivre les investigations. Aussi, le problème n’est plus tant celui de la connaissance mais celui de la reconnaissance par l’Etat français des crimes commis pendant cent trente- deux ans.
Vous démontrez que les violences coloniales relevaient d’une logique politique structurée et non de simples «bavures». Pensez-vous que la société française est aujourd’hui prête à entendre cette réalité sans y voir une remise en cause de son récit républicain ?
Heureusement, je ne suis pas le seul à avoir montré que les violences extrêmes, les dispositions racistes et discriminatoires, l’état d’exception permanent imposé aux «indigènes» puis aux «Français musulmans d’Algérie», selon l’expression officielle employée après la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas des «bavures». Des historiens, des juristes, des politistes, des sociologues et des psychanalystes ont, depuis longtemps, contribué à développer de telles connaissances et documenté les multiples massacres et guerres menées par la France pour établir et défendre l’ordre colonial en Algérie de 1830 au 19 mars 1962. En ce qui concerne la reconnaissance de ces guerres et de ces massacres, le problème n’est pas d’abord et avant tout celui de la société française mais celui des autorités et des majorités en place, qu’elles soient de droite ou de gauche. Par opportunisme politique, les unes et les autres refusent toujours de reconnaître les crimes commis. Pis encore, relativement aux droites dites de gouvernement, celles-ci surenchérissent dans la réhabilitation du passé colonial français pour tenter de reconquérir une partie de l’électorat qu’elles courtisent dans un contexte de concurrence exacerbée avec le Front national hier et le Rassemblement national aujourd’hui.
Depuis quelques années, les gestes mémoriels se multiplient entre Paris et Alger, mais les tensions diplomatiques reviennent régulièrement. Selon vous, la question mémorielle est-elle devenue un véritable outil politique dans les relations franco-algériennes ?
De quels gestes mémoriels français parle-t-on ? Ceux d’Emmanuel Macron ont été et demeurent partiels et partiaux. à preuve, la fable élyséenne selon laquelle les massacres du 17 octobre 1961 à Paris auraient pour seul responsable le préfet Maurice Papon. Aucun historien sérieux ni bon connaisseur des institutions ne peut souscrire à cette proposition qui est un mensonge par omission. Papon avait une mission : tenir la capitale et gagner la bataille de Paris, comme l’a montré Jean-Luc Einaudi. Ainsi a été fait avec l’aval du ministre de l’Intérieur Roger Frey, du premier ministre Michel Debré, et du général de Gaulle qui a couvert les uns et les autres. En ce qui concerne les massacres du 8 mai 1945 en Algérie et les disparitions forcées commises par l’armée française après le 1er novembre 1954, il en va de même. Relativement à ces dernières, rappelons qu’elles sont désormais considérées comme des crimes contre l’humanité, ce que le président de la République s’est bien gardé de dire.
Certains historiens et intellectuels parlent aujourd’hui d’une «fatigue mémorielle», notamment chez les jeunes générations. Craignez-vous que le devoir de mémoire autour de la colonisation finisse par être relativisé ou dilué avec le temps ?
J’ignore qui sont ces historiens et intellectuels mais, en France en tout cas, je ne constate rien de tel. Bien au contraire, nombre d’héritiers des immigrations coloniales et postcoloniales sont mobilisés depuis longtemps pour exiger la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de ceux du 17 octobre 1961 à Paris et dans les quartiers populaires à preuve, le nombre important aujourd’hui de collectifs et de structures diverses qui exigent des élus et des plus hautes autorités de l’État de telles reconnaissances. Je crains fort que cette supposée «fatigue mémorielle» serve à marginaliser ces initiatives et à justifier de «tourner la page» avant même que ces reconnaissances aient eu lieu. Reconnaissances indispensables notamment parce qu’elles mettraient fin aux discriminations mémorielles et commémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale – ceux-là mêmes dont l’histoire particulière n’a pas véritablement droit de Cité. De là, entre autres, cette conséquence que cette histoire demeure peu connue des jeunes générations parce qu’elle n’est pas assez enseignée par la faute des responsables politiques qui établissent les programmes des collèges et lycées.
Après des décennies de silence, de tensions et de mémoires blessées, pensez-vous qu’il existe encore une possibilité réelle de réconciliation historique entre la France et l’Algérie, ou sommes-nous condamnés à rester prisonniers d’un passé que ni l’un ni l’autre ne parvient à regarder totalement en face ?
Tout dépend de l’attitude des autorités françaises, et particulièrement du président de la République Emmanuel Macron. Je considère que le communiqué de l’Élysée du 8 mai 2026, évoquant les «événements tragiques» du 8 mai 1945 en Algérie, reconduit une fois encore une euphémisation scandaleuse. Rappelons que le terme «événement» est celui employé dans la langue officielle jusqu’en 1995, en lieu et place de celui de guerre, soit la dernière guerre d’Algérie débutée le 1er novembre 1954. Autant d’éléments de langage pour ne pas dire ce qu’il s’est passé et ne pas nommer les crimes commis en 1945 puis lors de ce dernier conflit. De même lors de la cérémonie à Sétif avec la ministre déléguée aux armées, Mme Alice Rufo, qui emploie la formule «Regarder l’histoire en face», ce qu’elle se garde bien de faire, comme Emmanuel Macron d’ailleurs. Relativement aux massacres, les «regarder en face» conduirait à les qualifier de crime contre l’humanité conformément à l’article 212-1 du Code pénal français. Celles et ceux qui ont été massacrés l’ont été pour des motifs politiques, en vertu d’un «plan concerté» par les autorités politiques et mis en œuvre par les militaires. Ce qui l’emporte hélas toujours, c’est moins un souci de vérité que des considérations politico-diplomatiques, qui prennent trop de liberté avec les faits établis par celles et ceux qui ont travaillé sur les massacres du 8 mai 1945.
« Alors que la France s’apprête à célébrer la victoire contre le nazisme, nous affirmons qu’aucune commémoration ne peut être complète tant que les événements tragiques de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus ce même jour en 1945, demeurent relégués aux marges de l’histoire officielle. » Un ensemble d’universitaires, d’associations et d’élus appelle à ne pas hiérarchiser les mémoires.
En ce jour des commémorations du 8 mai 1945, nous rappelons une vérité essentielle : la mémoire ne se découpe pas, ne se hiérarchise pas, ne s’efface pas.
Alors que la France s’apprête à célébrer la victoire contre le nazisme, nous affirmons qu’aucune commémoration ne peut être complète tant que les événements tragiques de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus ce même jour en 1945, demeurent relégués aux marges de l’histoire officielle.
Des centaines de milliers d’Algériens ont pourtant contribué à la libération de la France : soldats engagés sur les fronts européens, tirailleurs, résistants, travailleurs réquisitionnés dans les usines d’armement. Leur participation décisive rend d’autant plus insupportable le silence qui entoure les massacres du 8 mai 1945 en Algérie.
Ce jour-là, alors que l’Europe célébrait la paix retrouvée, des milliers d’Algériens ont été tués dans une répression d’une violence extrême.
Ces vies fauchées, ces familles brisées, ces destins interrompus appartiennent à notre histoire commune.
Les ignorer, c’est accepter que certaines mémoires valent moins que d’autres.
Les reconnaître, c’est affirmer que la République ne craint pas la vérité.
Nous appelons à ce que des stèles commémoratives du 8 mai 1945, mentionnant explicitement Sétif, Guelma et Kherrata, soient installées dans toutes les villes de France.
Non pour diviser.
Non pour réécrire.
Mais pour rendre hommage, transmettre et empêcher que l’oubli ne devienne une seconde mort.
Nous demandons également la création d’un Musée national de l’histoire coloniale, lieu de savoir, de transmission et de dialogue, indispensable pour comprendre les blessures et les héritages d’une histoire qui continue de façonner notre présent.
Reconnaître les événements du 8 mai 1945 en Algérie, ce n’est pas fragiliser la République.
C’est lui donner la force de regarder son passé en face pour construire un avenir commun, lucide et apaisé.
Parce que la mémoire est un droit.
Parce que l’oubli est une injustice.
Parce que la vérité est une condition de la paix.
*
Un texte à l’initiative d’ Halima Khiar Menhoudj et Mehdy Belabbas Coprésidents Pour la Mémoire, Contre l’Oubli
Premiers signataires :
Kaltoum Gachi – Coprésidente du MRAP Benjamin Stora – Historien Gilles Manceron – Historien Olivier Le Cour Grandmaison – Universitaire Le Réseau Féministe Ruptures ATMF – Association des Travailleurs Maghrébins de France UNEF Association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons Rafik Temghari – Président du Cercle Emir Abdelkader Comité Vérité et Justice pour Charonne Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante L’Autre 8 mai 1945 Institut Tribune Socialiste AFA (Association amitié-franco algérienne) ANPNPA Louis-Georges Tin – Ancien président du CRAN Michel Berthelemy – Ancien appelé en Algérie, membre de l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs ami·e·s contre la guerre Henri Pouillot – Militant antiraciste anticolonialiste
Élu.es signataires
Ahmed Laouedj – Sénateur de Seine-Saint-Denis Akli Mellouli – Sénateur du Val-de-Marne Alexis Corbière – Député de Seine-Saint-Denis Fathia Keloua Hachi – Députée de Seine-Saint-Denis Mezdour Samir – Conseiller territorial Grand Paris Grand Est, Conseiller municipal de Clichy-sous-Bois Noura Dali – Adjointe au maire de Trappes Nadia Djebrani – Conseillère municipale déléguée de Clichy-sous-Bois Djamila Bekkaye – Adjointe au maire de Clichy-sous-Bois Ammad Majide – Adjoint au maire de Villetaneuse Fadila Chourfi – Conseillère départementale de l’Essonne Idir Madadi – Adjoint au maire de Bobigny Muriel Casalaspro – Conseillère régionale d’Ile-de-France Kader Chibane – Conseiller régionale d’Ile-de-France Naïma Mokri – Adjointe au maire de Noisy-le-Sec Mohamed Chicouche – Adjoints au Maire d’Alfortville Annie LAHMER – Conseillère régionale d’île de France François Mailloux – Conseiller municipal de Montreuil, délégué à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’islamophobie et à la promotion de la culture de paix Nassera Definel – Ancienne adjointe au maire de Montreuil
Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national algérien. L’an dernier, 80e anniversaire de cette tragédie coloniale, un appel international était lancé depuis Béjaïa pour une reconnaissance pleine et entière par la France de ces massacres du 8 mai 1945 et autres crimes coloniaux en Afrique avait été lancé (voir ci-dessous). Il est toujours sans réponse aucune.
Pour ce 81e anniversaire, nous republions l’article désormais « classique » de l’historien Mohammed Harbi, acteur, témoin et historien du mouvement indépendantiste algérien, disparu le 1er janvier 2026, ainsi que des liens vers quelques uns de nos nombreux articles sur ce sujet.
« L’emblème national porté par le chahid Bouzid Saâl lors des manifestations du 8 mai 1945 » (musée du moudjahid de Sétif).
La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, parMohammed Harbi
Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.
La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.
La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.
Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.
Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.
Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi 1. Trop peu et trop tard : ces mini réformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…
L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.
Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.
Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.
L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque2. Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.
Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?
La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste […] le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer 3. La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.
Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».
A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles » 4. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.
Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens5 continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales6, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.
Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.
En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.
Mohammed Harbi
André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.
Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.
On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.
« Un massacre en Kabylie » (La Découverte) est un livre-événement. Prolongeant une enquête menée pour Mediapart, Safia Kessas et Fabrice Riceputi y dévoilent l’ampleur d’un crime de guerre commis par l’armée française le 23 mai 1956, des assassinats de civils et des viols collectifs. En voici la préface.
L’histoire est une enquête. C’est même sa définition étymologique depuis Hérodote dont les Histoires peuvent aussi se traduire par L’Enquête, soit la signification du mot grec originel, de ἵστωρ, celui qui sait, celui qui connaît. Vingt-cinq siècles nous séparent du « père de l’Histoire », comme le surnommait le Romain Cicéron, mais le défi n’a pas changé : une quête du passé menée au présent.
C’est donc une recherche d’indices, de documents, de témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un puzzle. Le résultat final est une représentation momentanée, toujours en chantier, de ce que nous n’avons pas vécu mais que nous avons besoin de savoir afin de nous retrouver et de nous situer. En somme, de ne pas être perdus, voire égarés, en devenant prisonniers d’un présent omniprésent, sans mémoire ni repères, ignorant du passé, le travestissant par le mythe, la légende ou le mensonge.
L’enjeu politique de cette connaissance n’est pas mince tant sa maîtrise conditionne l’invention du futur : non seulement ses potentialités émancipatrices ou, à l’inverse, ses régressions conservatrices, mais aussi l’autonomie de la société dans cette élaboration, sa capacité à échapper aux dogmes, quels qu’ils soient, imposés par les puissances – pouvoirs étatiques, dominations idéologiques ou possédants économiques.
Aux éditions La Découverte, 12 euros
Le livre que vous avez entre les mains en est une exemplaire démonstration. Il nous révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956, pendant la guerre d’Algérie, dans trois villages de Kabylie où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement, durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis indépendantiste tout proche.
Au bas mot, soixante-quinze habitants y ont perdu la vie. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Réussissant à lever le voile sur le tabou des violences sexuelles comme armes de guerre, cette enquête historique établit que, durant cette expédition punitive, nombre de femmes furent violées. Une pratique dont la banalité est résumée par cette phrase de l’un des massacreurs, entendue par un témoin : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue ».
Associant une journaliste documentariste, Safia Kessas, et un historien de métier, Fabrice Riceputi, cette enquête au présent met au jour un passé enfoui qui s’ajoute aux nombreuses pièces à conviction attestant des crimes du colonialisme français. Prolongeant et approfondissant une série parue dans Mediapart à l’été 2025, l’implacable documentation de cet « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, sur la longue durée de la conquête puis de l’occupation françaises en Algérie, contredit, à elle seule, le négationnisme des crimes coloniaux dont le retour en force dans le débat public fait aujourd’hui le lit des idéologies racistes, suprémacistes et fascistes.
Mais le travail de Safia Kessas et Fabrice Riceputi n’est pas qu’un témoignage à charge supplémentaire dans l’instruction de cette affaire non classée, des deux côtés de la Méditerranée, qu’est la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962. Avec précaution et modestie, leur livre ouvre de nouvelles perspectives de recherche tant il est doublement novateur, aussi bien par son terrain d’investigation que par sa méthode d’enquête.
Le recours à l’histoire orale
Les victimes de cette tragédie qui a ensanglanté la vallée de la Soummam, non loin du village où se tint, quelques mois plus tard, le 20 août 1956, le congrès du Front de libération nationale (FLN) qui adopta la plate-forme de la révolution algérienne, ne sont ni des militants ni des citadins, encore moins des cadres du mouvement indépendantiste. Ce sont des paysans montagnards, tout un peuple de sans-grades et d’obscurs pour reprendre les mots qu’affectionnait Jean Maitron, ce promoteur d’une histoire sociale faisant droit aux anonymes autant, sinon plus, qu’aux notoriétés.
En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi en Kabylie dans leur enquête sur les lieux du drame, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures. Entretenue par la société elle-même, elle est tissée de récits sensibles, de transmissions entre générations, de lieux et de monuments perpétuant un souvenir populaire qui échappe à la propagande étatique du pouvoir central algérien. À mille lieues d’une histoire officielle, assénée comme un savoir venu d’en haut, leur démarche assumée d’un récit parti d’en bas ouvre des perspectives encore largement inexplorées : l’archivage oral d’une mémoire populaire de la guerre d’Algérie.
Car leur novation est aussi méthodologique. Dans le sillage des travaux pionniers de Claire Mauss-Copeaux, qui documenta un massacre similaire, commis à Oudjehane dans le Constantinois, à la même époque, Safia Kessas et Fabrice Riceputi démontrent combien le recours à l’histoire orale est indispensable pour rendre compte, dans toutes ses nuances, sensibilités et complexités, d’un événement aussi traumatique que le fut la guerre d’Algérie.
Le rôle clé de Safia Kessas en est ici la preuve : c’est elle qui, la première, déclenche cette recherche en remontant le fil de sa propre mémoire familiale. Recueillant les confidences de son père, Tayeb, immigré algérien à Bruxelles, alors qu’il vit ses derniers instants en 2019, elle va transformer cette bataille intime contre des silences en curiosité publique pour un histoire collective. Et, pour y parvenir, elle va souhaiter et construire ce compagnonnage avec un historien de profession.
Dans la diaspora algérienne, ce sont souvent de farouches volontés féminines qui, dans le dialogue entre générations, réussissent ainsi à percer des murs de douleur, ouvrant des brèches mémorielles dans lesquelles s’engouffre la recherche historienne. À l’instar des lanceurs d’alerte, auxquels sont souvent redevables les journalistes, rien ne serait possible dans ces enquêtes sans ces chercheuses de mémoire dont Safia Kessas est, ici, l’incarnation.
La parole féminine
Car, aussi nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documentent la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires, voire mensongères quand elles taisent volontairement les crimes commis. Même quand elles rapportent des faits précis, permettant de recouper les témoignages oraux, elles n’en rendent pas l’épaisseur humaine, cette trame vécue qui fait la sensibilité du récit mémoriel. Surtout, elles ne suffisent pas à dire l’indicible que recouvre le long silence des victimes. Et plus particulièrement, parmi ces victimes, le silence des femmes dont l’histoire est invisibilisée par le pouvoir des hommes, où se croisent tradition patriarcale et héroïsme masculiniste.
Documentant, parmi les armes de la guerre coloniale, l’usage du viol au même titre que celui de la torture, ce livre fait enfin entendre la parole féminine en réussissant à lever le poids de honte qui l’empêchait. C’est ainsi qu’il illustre la force investigatrice et démonstrative de l’histoire orale, seule à pouvoir rendre compte des pleins et des déliés, des creux et des bosses, des ombres et des clairs-obscurs d’une expérience vécue.
Grâce à elle, la société, dans sa diversité et sa pluralité, reprend ses droits sur le récit historique officiel qui a toujours tendance à unifier et, donc, à uniformiser. En Algérie comme en France, toute confiscation de l’histoire par l’État conduit à faire silence sur ce qui nuance, dérange ou contredit, qu’il s’agisse de la réalité criminelle du colonialisme français ou de l’autonomie vitale de la société algérienne.
Lui-même pionnier en ce domaine, notamment dans ses recherches sur les camisards, l’historien Philippe Joutard a tôt défendu l’alliance nécessaire entre histoire et mémoires, s’insurgeant contre « la dévalorisation de la culture orale », ravalée au rang dépréciatif de folklore, qui imprégnait la tradition académique française. « L’histoire a besoin des mémoires », écrit-il, en soulignant l’enjeu aussi bien épistémologique qu’éthique de cette alliance.
« La mémoire, explique-t-il, prémunit l’histoire contre la tentation du déterminisme. Elle permet de retrouver le passé, comme un présent ayant un avenir, c’est-à-dire comme ayant plusieurs solutions possibles. L’enjeu est de reconnaître la liberté humaine. […] Enfin, l’histoire ne peut pas être la résurrection intégrale du passé ; ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. La mémoire peut lui fournir le fil d’Ariane, le lien charnel dont elle a besoin pour rendre le passé intelligible. Elle lui fait entendre d’autres voix qui éclairent des fragments de réalités passées. »
Une histoire citoyenne
Lors d’un colloque savant, rappelle Philippe Joutard, l’historien Pierre Vidal-Naquet n’hésita pas à paraphraser la célèbre formule de Clemenceau à propos des militaires et de la guerre : « L’histoire est trop sérieuse pour être laissée aux historiens. » Historien lui-même, Fabrice Riceputi est d’autant plus fidèle à cette recommandation qu’elle émane d’un homme qu’il tient pour son maître tant il n’a cessé de traquer les silences français sur le colonialisme. Se faisant historien du présent alors que son domaine de prédilection était l’antiquité grecque, le jeune Vidal-Naquet fut en effet en première ligne de la révélation, en temps réel, de la torture dans la République durant la guerre d’Algérie.
Cet engagement historien supposait de faire droit à la parole des témoins et de s’appuyer sur ces témoignages oraux pour traquer, dans les archives écrites, des bribes d’aveux malgré la chappe de plomb du secret d’État. Parce qu’elle fait entendre la voix des victimes, des exclus, des opprimés et des minorités, cette démarche sera toujours subversive car émancipatrice. S’il l’on en doutait, Les Lieux de mémoire, cette célèbre somme coordonnée par Pierre Nora, futur académicien devenu gardien d’un histoire française identitaire et conservatrice, fait totalement l’impasse sur l’Algérie, qu’il s’agisse de la conquête coloniale ou de la guerre d’indépendance.
À l’opposé de ces silences officiels, dont académisme et étatisme sont les gardiens jumeaux, des historiens citoyens n’ont cessé de se relayer pour affronter les douloureuses vérités de la longue durée coloniale française jusqu’à son présent persistant. Ainsi de Jean-Luc Einaudi qui, éducateur de métier, se fit enquêteur historien, en mettant au jour la réalité du massacre parisien du 17 octobre 1961 dont la police française porte la responsabilité. Ses victimes, par dizaines, étaient des « Français musulmans d’Algérie », selon la dénomination officielle de l’époque, cette population travailleuse et ouvrière d’Ile-de-France qui avait répondu à l’appel de la fédération de France du FLN pour une manifestation pacifique, bravant le couvre-feu raciste qui leur était imposé.
L’hommage que lui a rendu Fabrice Riceputi dans un livre paru en 2015 n’est évidemment pas étranger à sa rencontre avec Safia Kessas qui cherchait les maillons manquants d’une histoire collective dans la chaîne de mémoire familiale qu’elle était en train de reconstituer. De leur alliance est née cette enquête aussi inédite que remarquable. Elle s’inscrit dans une vaste entreprise dont l’enjeu n’est rien moins que la rencontre des deux peuples, français et algérien, autour d’une vérité de l’histoire tissée d’une pluralité des mémoires. Il ne s’agit pas de « réconciliation », selon une vulgate en vogue, car ce serait mettre à égalité colonisateurs et colonisés, dominants et dominés. L’enjeu serait plutôt de tracer le chemin d’une conversation commune par le secours de mémoires dont la reconnaissance restaure la justice qui a tant manqué.
Un enjeu universel
En compagnie de l’éminente historienne Malika Rahal, Fabrice Riceputi avait montré la voie en ouvrant un chantier aussi immense qu’inédit avec la création d’un site, 1000autres.org, mettant en œuvre une histoire participative autour des disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ». Venant au secours des manques et des oublis de l’histoire écrite, de ses absences et de ses silences, ce champ de recherches devrait devenir une priorité pour les jeunes générations historiennes, avant que s’éteignent les voix des derniers témoins, qu’ils aient été Algériens ou Français, civils ou militaires. Associant enquêtes de terrain et recherches aux archives, confrontant les réalités du premier aux découvertes des secondes, Malika Rahal et Fabrice Riceputi ont multiplié, ces dernières années, les démonstrations du caractère fructueux de cette démarche (à lire sur Mediapart, ici et là).
Le plaidoyer de l’historien Philippe Joutard en défense de l’apport de l’histoire orale à sa discipline se termine par la citation d’un poème d’Aimé Césaire, évoquant la durable blessure d’un descendant d’esclaves dont la mémoire n’a pas été reconnue :
J’habite une blessure sacrée J’habite des ancêtres imaginaires J’habite un couloir obscur J’habite un long silence.
S’il fallait une incitation supplémentaire à poursuivre et à élargir la démarche novatrice dont relève le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on ne pouvait trouver mieux que cette référence au poète et homme politique martiniquais. Du sujet qui, ici, nous occupe et nous préoccupe, de son enjeu universel et de son actualité persistante, Aimé Césaire avait déjà tout dit. C’était dans son Discours sur le colonialisme, initialement paru en 1950, puis en 1955 dans une version revue et augmentée :
« Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation mortellement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »
Publié en France par La Découverte et en librairie à partir du 7 mai, « Un massacre en Kabylie » est également publié en Algérie chez Barzakh :
Au moment où la France célèbre les 25 ans de la loi Taubira, l’Institut du monde arabe consacre la première exposition française d’ampleur à l’esclavage méditerranéen, un phénomène moins identifié que la traite transatlantique, et dont les traces persistent dans de nombreux ports d’Europe.
À l’été 2020, des activistes du mouvement Black Lives Matter en Italie ont protesté devant une sculpture du port toscan de Livourne. Ce monument met en scène, placés aux pieds du grand-duc Ferdinand Ier, quatre prisonniers enchaînés, dont l’un porte les traits d’un modèle bien identifié, qui fut un esclave noir venu d’Alger.
Pour l’historien M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po, ces militant·es antiracistes se sont trompé·es de cible. Ils et elles y ont vu une expression de la négrophobie en vogue en Europe, dans le contexte de la traite transatlantique. Mais ce monument, baptisé Quattro Mori (« quatre Maures », en français), s’il célèbre bien l’asservissement d’esclaves, raconte une autre histoire. Il permettait au dirigeant toscan de « montrer sa puissance à ses ennemis, les sultans ottomans et autres souverains musulmans régnant en Méditerranée, quelle que soit leur couleur de peau », relève l’universitaire dans un article de la revue L’Histoire.
Les Quattro Mori ne renvoient pas aux siècles de déportation d’Africain·es réduit·es en esclavage vers les Caraïbes et les Amériques, mais à une réalité moins connue et peu représentée : celle des esclavages méditerranéens. Celle-ci fait l’objet d’une exposition importante à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, jusqu’à juillet, qui s’ouvre sur une salle consacrée au monument controversé de Livourne.
Dans un paysage muséal français toujours frileux à l’heure d’évoquer les esclavages (il faut remonter à 2022 pour la dernière grande exposition en date, avec « L’Abîme », à Nantes, centrée, elle, sur les effets de la traite transatlantique dans le port de Loire-Atlantique), c’est un événement. Même si le projet, financé sur des fonds européens, aurait sans doute mérité davantage de moyens pour aborder ce sujet si peu traité.
Restitution très frontale
Notre imaginaire de l’esclavage, nourri des récits états-uniens, oppose des personnes noires réduites en esclavage à des maîtres blancs. L’étude du monde méditerranéen oblige à tout revoir : « Tout un chacun – chrétien, juif, musulman, païen – peut être capturé par des corsaires chrétiens ou musulmans », assure M’hamed Oualdi, qui précise : « Peu importe la couleur de peau, pour peu que ces populations soient embarquées sur un navire ennemi saisi par des corsaires. »
Si l’on estime qu’au moins 12 millions de personnes ont été capturées en Afrique, dans le cadre de la traite transatlantique, du XVIe au XVIIIe siècle, les esclavages méditerranéens ont impliqué entre 2 et 3 millions d’individus sur la même période, selon des calculs, forcément fragiles, d’historien·nes.
La plupart d’entre eux furent des hommes, capturés par des corsaires, en haute mer ou lors de razzias sur les côtes. Esclaves chrétiens dans le nord de l’Afrique ou captifs musulmans dans le sud de l’Europe, beaucoup furent condamnés à ramer enchaînés sur les galères ou à effectuer d’autres travaux forcés. À la différence de la traite transatlantique, certains parvinrent à rester en contact avec leur foyer d’origine, certains, même, à être rachetés et à retrouver leur liberté (même si ce n’est presque jamais le cas pour des personnes noires).
À l’Institut du monde arabe, certaines œuvres restituent cette présence d’esclaves de manière très frontale, à l’instar d’un tableau grand format de l’Italien Alessandro Magnasco, d’ordinaire accroché aux Beaux-Arts de Bordeaux. C’est une scène du port de Gênes, où des prisonniers se font raser la tête avant d’être embarqués sur des galères. Ceux qui les tondent sont des « Turcs », des musulmans eux-mêmes réduits en esclavage, que l’on reconnaît à leur crâne rasé surmonté d’un toupet.
Mais ces pièces sont rares. Pour le reste, comme souvent pour des expositions historiques sur l’esclavage, il faut déshabituer son œil, scruter les arrière-plans, remarquer la couleur d’une peau un peu plus foncée. Ici, deux esclaves, l’un turc, l’autre maure, s’activent sur la galère d’apparat de laquelle sort la reine, Marie de Médicis, à son arrivée à Marseille, à l’extrémité d’un tableau de Rubens, repris sous la forme d’une gravure dans l’exposition. Plus loin, on en est réduit aux hypothèses : une femme noire qui semble être une domestique, à l’arrière-plan d’une autre toile de maître, pourrait être, elle aussi, réduite en esclavage.
Symétrie des esclavages
L’un des partis pris de l’exposition parisienne est d’insister sur l’une des grandes spécificités de cet esclavage : la symétrie de la violence de part et d’autre des deux rives. Au fil des salles, les pratiques des ports de Livourne, de Marseille ou de La Valette, à Malte, sont documentées de paire avec celles d’Alger ou de Tunis.
D’un point de vue politique, cette approche en miroir est décisive. Car certaines voix d’extrême droite ont pu instrumentaliser la seule pratique de l’esclavage des chrétien·nes au Maghreb, à partir de leur lecture du classique de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800) – publié en 2003 aux États-Unis, et en français en 2006. Elles en ont parfois parlé comme d’un « tabou » dans les mondes musulmans, qui seraient rétifs à discuter de cette histoire, préférant se concentrer sur les horreurs de la traite transatlantique.
« Le phénomène est symétrique des deux côtés de la Méditerranée, même si la connaissance du phénomène ne l’est pas, précise à Mediapart M’hamed Oualdi. Nous disposons de davantage d’archives et de récits de captivité d’un côté [celui des chrétien·nes au Maghreb – ndlr] que de l’autre. Mais l’exposition essaie tout de même de tenir les deux côtés. Il va sans dire que cela fragilise nombre de récits suprémacistes et identitaristes, qui ne voient pas que les deux côtés ont été asservis. »
L’exposition dialogue d’ailleurs avec la publication concomitante, chez Anacharsis, d’un récit de captivité : Antoine Quartier, né en Bourgogne en 1632, s’était fait capturer au large de la Crète en 1660, avant d’être racheté à Tripoli, puis libéré grâce à une rançon huit ans plus tard. Dans ce texte, il décrit sa détention et les travaux forcés dans la cité libyenne, qui était, avec Alger et Tunis, l’une des « régences » dites « barbaresques », ce terme péjoratif pour signifier les provinces d’Afrique du Nord d’où partaient des corsaires pirates.
Parmi les découvertes à l’IMA, une grande esquisse de Charles Le Brun, peintre de Louis XIV, représentant un esclave « turc » qui devait orner un escalier de Versailles – escalier qui fut détruit en 1752. L’œuvre imposante est prêtée, comme d’autres dans le parcours, par le Louvre, et l’on sort de l’Institut du monde arabe en espérant que le plus grand musée français daigne enfin s’emparer du sujet de l’esclavage pour monter une exposition – dans les années à venir ?
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L’exposition « Esclaves en Méditerranée, XVIIe-XVIIIe siècle » est visible gratuitement à l’Institut du monde arabe à Paris, jusqu’au 19 juillet 2026.
Tripoli. Tribulations et aventures d’un captif dans une cité corsaire, d’Antoine Quartier,Anacharsis, 256 pages, 23 euros, mars 2026. Chez le même éditeur, Gillian Weiss, l’une des quatre commissaires de l’exposition à l’IMA, a publié, en 2014, Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée (416 pages, 27 euros).
Alors que la justice a condamné l’État français pour avoir refusé l’accès aux archives au fils d’un tirailleur tué à Thiaroye en 1944, qu’un officier a été poursuivi pour ses recherches sur les armes chimiques en Algérie, et que des nombreux usagers se heurtent à des décisions arbitraires, la gestion de ses archives par le ministère des Armées ne peut plus perdurer ainsi.
Il s’agit d’un droit qui est à la base d’une démocratie, celui des citoyens de consulter librement les archives publiques. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame (article 15) : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Les Archives nationales ont été créées en septembre 1790, et, une fois la République proclamée le 22 septembre 1792, la loi du 24 juin 1794 (7 Messidor An II) a stipulé dans son article 37 que « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ».
Or l’historien Christophe Lafaye, qui a travaillé au Service historique de la Défense (SHD) et comme chercheur en 2019-2020 à l’Institut de recherches stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), attire l’attention, dans un article important intitulé « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » paru dans la revue Histoire@Politique de Sciences Po Paris, sur le fait que la communicabilité des archives du ministère des Armées pose de multiples problèmes. Il fait référence à l’ouvrage, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine de Sonia Combe qui est aussi l’autrice de l’article, « Les archives, le législateur et les effets de censure », également paru dans Histoire@Politique en 2008, qui a été accusée de reprocher aux archivistes d’être les « complices de la dissimulation de secrets d’Etat », alors qu’elle n’a fait qu’attirer l’attention sur la culture propre à la formation des archivistes d’alors qui pouvait expliquer que beaucoup intériorisaient la protection des secrets d’État.
Les choses ont évolué depuis dans la formation des archivistes, et l’Association des archivistes français (AAF) a eu le mérite d’organiser en 2019 un forum sur le thème « archives et transparence, une ambition citoyenne » et elle a été, de 2019 à 2021, sous la présidence de Céline Guyon, active dans le combat du Collectif Accès aux archives publiques qui est évoqué plus loin. Mais des reculs se sont produits depuis.
L’article cité de Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » révèle aussi un autre fait grave. Un officier français, le commandant Romain Choron, professeur d’histoire à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été l’objet de poursuites pour « compromission de secrets de la défense nationale », accompagnées de perquisitions et de saisies de sa documentation qui ne lui a pas été restituée. Il a achevé sa thèse en 2023 sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962) en se tournant vers un autre directeur de recherche et vers le Centre national des arts et métiers (CNAM). Mais l’armée, qui avait voulu en 2019 faire de lui un « exemple », lui refuse l’avancement auquel son doctorat lui donne droit, par une décision que, comme nous le verrons, la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 a rendu illégale.
Ces dysfonctionnements de notre démocratie doivent nous alerter. Dans un moment où, un peu partout, des libertés sont en péril et où l’état de droit subit de multiples assauts.
Un principe qui a été longtemps contredit
Le principe de la liberté d’accès aux archives énoncé sous la Première République a mis du temps à s’imposer. Il été contredit par tous les régimes non républicains qui ont suivi. En 1805, les Archives nationales sont devenues « Archives de l’empire » et un arrêté de 1812 a prescrit la non-communication des inventaires. Les régimes monarchiques qui ont suivi (1815-1848) en ont fait les « Archives du royaume », considérées comme la propriété du régime et de son administration. Il faut attendre 1846 pour que la possibilité soit accordée aux lecteurs de consulter des originaux, et l’année 1850 pour que, sous la Deuxième République, soit créée la première salle de lecture.
Restées strictement, sous le Second empire, sous le contrôle de l’Etat, il a fallu, après la proclamation de la IIIème République, attendre dix-sept ans pour qu’un arrêté, du 16 mai 1887, stipule qu’elles passent de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle de celui de l’Instruction publique. Placées sous la responsabilité d’un « garde général », elles sont déclarées consultables, sauf exceptions, après cinquante ans (1). Un délai dont la durée a évolué ensuite selon les lois et catégories d’archives mais qui est encore en vigueur aujourd’hui.
Façade du batiment du ministere des armées – Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Même si l’ensemble des archives publiques ont relevé depuis 1887 des mêmes règles concernant leur consultation, des résistances au sein même de l’Etat républicain n’ont jamais cessé d’entraver leur application. Au moment où éclatait l’affaire Dreyfus (2), un décret a été publié le 12 janvier 1898, où, sur la première page du texte manuscrit conservé aux Archives nationales (ABI 1), la référence à la loi du 7 Messidor An II a été biffée (3). Et, alors que le décret de 1887 imposait aux administrations publiques de verser leurs archives aux Archives nationales, plusieurs d’entre elles ont contrevenu à cette obligation, dans un moment où de nombreux abus commis par le ministère de la Guerre ont été dénoncés par l’article d’Emile Zola du 13 janvier 1898, « J’accuse…! ». Ces institutions qui ont enfreint unilatéralement cette règle en conservant la gestion de leurs propres archives sont : le ministère de la Guerre, celui des Colonies, le Conseil d’Etat, la Préfecture de police de la Seine et le ministère des Affaires étrangères (4).
Le gouvernement de Front populaire a tenté de mettre fin à cette état de fait, mais il a dû finalement reculer et se borner à tenter d’en limiter les effets : son décret du 21 juillet 1936 a autorisé dans son article 3 ces administrations qui n’obéissaient pas à l’obligation légale de les verser aux Archives nationales à les conserver elles-mêmes, en permettant leur accès aux lecteurs « dans le cadre de la loi ». Mais sans prévoir un quelconque contrôle de l’application effective par elles de la loi générale en la matière. D’où le fait que, par exemple, que l’armée a pu tenter de maintenir secrète pendant des décennies la pratique de la torture qu’elle a organisée pendant la guerre d’Algérie, et d’où aussi les autres dysfonctionnements que nous constatons aujourd’hui.
En effet, depuis les débuts de la IIIème République, les archives du ministère de la Guerre (devenu ministère de la Défense, puis des Armées), du Conseil d’Etat, des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées conservées par ces institutions et non par les Archives nationales. Celles du ministère des Colonies (devenu de la France d’Outre-Mer) ont, quant à elles, été rattachées aux Archives nationales dans le cadre des ANOM (Archives nationales d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence).
La même loi s’applique, en principe, à la consultation de toutes ces archives, mais, dans la pratique, comme le montrent les cas évoqués ci-dessous, le Service historique de la Défense (SHD) est un cas particulier où cette loi n’est pas toujours appliquée. Les problèmes ne venant pas tant des personnes qui y travaillent, souvent attentives aux demandes des usagers (5), mais de la tutelle dont elles dépendent qui décide d’accorder ou de refuser les autorisations de consulter, dans des conditions qui relèvent d’une souveraineté propice à l’arbitraire.
Un principe qu’il a fallu sans cesse rappeler à la République
Une loi sur les archives a été adoptée en 1979, précisant les délais de communication et établissant des dérogations. Mais, quand le conseiller d’Etat Guy Braibant a été chargé en 1995 par le premier ministre Edouard Balladur de dresser un bilan de l’application de cette loi, il a conclu que sa « règle législative très libérale » était « vidée de sa portée par des textes réglementaires ».
Une nouvelle loi a été votée en 2008 instaurant la « communicabilité de plein droit » des archives de plus de cinquante ans, même si les historiens ont contesté son invention d’une catégorie d’archives qualifiées d’« incommunicabilité définitive », tout comme l’argument trop général quant à leur caractère relevant du « secret défense » : l’impératif de sécurité nationale invoqué pour les « armes de destruction massive », a eu pour conséquence, par exemple, au nom de la menace terroriste, d’interdire aux historiens de travailler, par exemple… sur les gaz asphyxiants utilisés il y a plus d’un siècle durant la Première Guerre mondiale (5).
La brève mobilisation de 2015 sur les archives de la Seconde guerre mondiale
En 2015, à l’approche des cinquante ans de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, nous sommes quelques historiens à avoir protesté contre l’impossibilité, dans certains centres d’archives, de consulter des documents de la période de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation conservées dans certaines Archives départementales, et avons envisagé de l’exiger dans une tribune pour les cinquante ans de la date de la capitulation allemande.
Mais nous nous sommes d’abord adressés au président de la République, François Hollande, et celui-ci nous a aussitôt demandé de ne pas rendre publique la tribune envisagée, et, lors d’unrendez-vous à l’Elysée avec deux des historiens à l’origine de cette demande, Gilles Morin et Sophie Cœuré, il leur a fait savoir que le gouvernement allait y répondre favorablement (6). Il l’a annoncé dans son discours du 8 mai et cela a conduit à la publication de l’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale (7). Cet arrêté a progressivement conduit les centres d’archives qui refusaient de donner accès à certains documents de cette période à s’aligner sur ceux qui acceptaient qu’ils soient consultés.
Les archives coloniales et la bataille des archives de 2019-2021
Mais, en dehors de la période de la Seconde guerre mondiale, une autre période de notre histoire suscite des difficultés particulières au sein de notre mémoire nationale et aussi de notre vie politique (8). C’est la période de la colonisation et des guerres de décolonisation, en particulier de la guerre d’Algérie.
Elle a donné lieu peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, à une phase de fermeture des archives qui a été retracée dans le livre, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) (9). Cette fermeture s’est produite en contradiction avec les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme crime contre l’humanité (février 2017) et avec sa visite à Josette Audin (septembre 2018) où il a reconnu non seulement l’assassinat de son mari par des militaires français mais aussi le système mis en œuvre par l’armée française comprenant la torture et les disparitions forcées. Christophe Lafaye cite la phrase du journaliste Yves Bordenave dans un article du Monde : « Le SGDSN n’a pas entendu le message présidentiel de la même oreille que les historiens » (10).
Une fermeture à l’initiative de certains secteurs de l’armée et de l’Etat, en particulier du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), hostiles à la reconnaissance des crimes coloniaux, s’est accompagnée des poursuites évoquées plus haut contre le commandant Romain Choron, ainsi que des lourdes menaces de faire de même pour « compromission de secrets de la défense nationale » contre les chercheurs et les archivistes qui consulteraient ou communiqueraient des documents « classifiés ». Elle a pris la forme d’une obligation de déclassification préalable de toutes les archives de l’armée demandées par des lecteurs datant de la guerre d’Algérie, au prétexte que beaucoup d’entre elles avaient été pourvues de tampons « secret ». Cette fermeture s’est fondée sur une interprétation étroite et illégale d’une instruction interministérielle, l’IGI 1300, qui a soumis leur consultation à l’autorisation préalable délivrée par l’institution militaire d’aujourd’hui.
Cela a suscité une forte mobilisation d’historiens, d’archivistes et de juristes qui, après une journée d’études, le 20 septembre 2019, à l’Assemblée nationale avec le soutien de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et de nombreuses associations de défense des droits humains, s’est constitué le Collectif Accès aux archives publiques dans le cadre duquel ont été présentés des recours au Conseil d’Etat qui ont obtenu de lui, le 2 juillet 2021, une décision importante. Le Conseil d’Etat a annulé la procédure administrative illégale à l’origine de cette fermeture et son rapporteur public, Alexandre Lallet, a souligné qu’elle avait « un arrière-goût de subterfuge » (11).
Le combat a été mené essentiellement par ce Collectif Accès aux archives publiques, coordonné par la professeure d’université Raphaëlle Branche, comprenant l’Association des archivistes français (AAF), celle des historiens contemporéanistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (devenue H2C) et l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA). Il a été soutenu par le Conseil international des archives (ICA), dont la Section sur les archives et les droits de l’Homme (SAHR-ICA) a publié l’ouvrage Archives et droits humains (édition française, 2023) (12).
L’ouvrage, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) relate le combat de ce collectif (13) et il a dû, quant à lui, affronter des tentatives pour entraver sa parution. La revue de La contemporaine, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n’a pas mis en œuvre la décision de son comité de rédaction d’en rendre compte malgré l’intérêt qu’il présente comme relation de cette « bataille des archives » de 2018-2021. Cependant, durant l’année universitaire 2024-2025, afin de laisser une trace de ce combat important, Raphaëlle Branche a dirigé une collecte de dix-huit entretiens avec des personnes représentatives de différentes composantes de ce collectif et d’autres avec qui il avait interagi, dont certaines n’avaient pas voulu le rejoindre.
L’accès parfois entravé aux archives du Service historique de la Défense
En 2021, aussitôt après cette décision essentielle du Conseil d’Etat en faveur de la liberté d’accès « de plein droit » aux archives, une nouvelle mesure de fermeture a été prise : un amendement concernant les archives a été introduit dans le projet de loi relatif à la prévention des actes de terrorisme et au renseignement (PATR) du 30 juillet 2021. Défendu à l’Assemblée, non pas par la ministre de la Culture mais par celle des Armées, cet amendement a consisté à insérer un article 25 – sans rapport avec le reste de la loi – qui créée de nouvelles catégories d’archives potentiellement incommunicables à jamais ; la communicabilité de certains documents étant, par ailleurs, subordonnée à des « nécessités » déterminées par la seule institution qui a produit ces archives.
Alors que les documents de plus de cinquante ans étaient accessibles jusque-là « de plein droit » selon la loi de 2008, et que les « subterfuges » qui avaient tenté de faire obstacle à leur communication avaient été dénoncés par le Conseil d’Etat, certains documents ne sont désormais communicables, après cette loi PATR, que si les services qui les ont produits considèrent qu’ils n’ont plus de valeur opérationnelle. Et ces services sont désormais autorisés à conserver secrets certains documents au-delà des limites fixées par la loi de 2008.
Les pratiques problématiques du Service historique de la Défense
Cet article 25 introduit dans la loi PATR et dans le Code du patrimoine qui a force de loi s’est accompagné de pratiques extrêmement contestables au SHD qui a eu tendance à poursuivre la règle qui résultait de l’instruction interministérielle que le Conseil d’Etat a annulé le 2 juillet 2021, celle de la classification/déclassification avant communication des documents demandés.
En dehors des entraves que subit l’historien et archiviste Christophe Lafaye dans ses recherches sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962) ; et des sanctions qui ont frappé le chercheur, militaire de carrière qui a le grade de commandant, Romain Choron, d’autres cas sont emblématiques des difficultés rencontrées par des usagers du SHD : celui d’une lectrice, Sabrina Abda, qui fait des recherches sur le sort de sa famille massacrée en Algérie en mai 1945, et les demandes insatisfaites du chercheur François Graner et d’autres membres de l’association Survie qui travaillent sur les complicités françaises dans le génocide en 1994 des Tutsi du Rwanda (14).
Les cas de Christophe Lafaye et de Romain Choron
Christophe Lafaye, dont le cas a été déjà cité, est un ancien officier de réserve, auteur d’une thèse sur « L’armée française en Afghanistan (2001-2012). Le Génie au combat » (15), et son habilitation à diriger des recherches (HDR) porte sur la guerre chimique menée par la France en Algérie entre 1956 et 1962, sujet sur lequel il a collaboré au film de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, et en Algérie et en France le 8 juin 2025, et ce film a été mis en ligne sur le site de France télévision (16).
Il avait déjà évoqué les entraves auxquelles il s’est heurté dans son article, « Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », publié par The Conversation le 25 juillet 2025. Il y explique que, parmi les procédés utilisés par le ministère des Armées pour empêcher la communication des archives sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962), se trouve une disposition détournée de la loi sur les archives du 15 juillet 2008 : « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue » (article L. 213-2, II).
Comme nous l’avons mentionné, cette loi rend incommunicables perpétuellement les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques dont le secret nécessaire peut être expliqué et non des documents historiques.
Mais, plus d’une décennie plus tard, cet article a été détourné de son sens puisque des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, ont été refermées au titre des archives incommunicables : des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin dans ce cas des archives techniques dont on peut craindre l’utilisation aujourd’hui par des entreprises terroristes. Et Lafaye explique dans cet article que d’autres moyens sont employés pour ne pas communiquer des archives : recours à des demandes de dérogations abusives jamais instruites, restitution des documents aux services émetteurs, refus de suivre les préconisations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).
Plus graves encore sont les difficultés rencontrées par le commandant Romain Choron, Saint-Cyrien et ancien chef de la division des témoignages oraux sur la guerre souterraine en Algérie, 1954-1962. Elles ont commencé quand l’historienne Claire Miot de la division recherches historiques, études et enseignement (DREE) du SHD a convié le commandant Romain Choron à présenter le 10 janvier 2019 une conférence sur ses recherches. Il y a repris le contenu d’un article qu’il avait publié en 2016 dans la Revue historique des armées (17).
Cette intervention s’inscrivait dans le cadre du doctorat qu’il avait entrepris en 2015, et qu’il a donc obtenu en 2023. Quelques mois plus tôt, le Centre de prolifération nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (CPNRBC) du Centre de conduite des opérations (CPCO/CNRBC) lui a demandé une note sur l’avancée de ses recherches. Cette note a été transmise au service intéressé avec en copie, les chefs de services du SHD. C’est elle qui a fait l’objet d’une dénonciation aux services du Premier ministre pour compromission du secret défense.
La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont transmis le 8 novembre 2019 un rapport au procureur de la République, qui a ordonné une perquisition de son domicile, de son ancien lieu de travail et de son bureau à l’Ecole militaire supérieure de Saint Cyr Coëtquidan où il était professeur d’histoire. Ses travaux ont été arrêtés et sa carrière brisée. Cet officier n’a jamais été mis en examen et cette procédure a été classée sans suite. Toutefois, il ne peut accéder à son dossier pour entamer des poursuites à son tour et être blanchi totalement. Son travail universitaire n’est pas consultable. Sa thèse sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962), soutenue le 19 avril 2023, a été placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028 (18). Il cherche maintenant à tourner la page mais cet épisode a occasionné de graves conséquences sur sa vie professionnelle.
On pouvait penser que les machinations de l’état-major de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus appartenaient à un passé révolu. Il est scandaleux de constater qu’aujourd’hui certains de ses responsables jouent ainsi avec la vie et la réputation des individus, y compris quand ils appartiennent à l’armée française.
De son côté, Christophe Lafaye subit des sanctions qui nuisent à sa capacité concrète de poursuivre ses recherches, même si ces dernières vont dans le sens de la reconnaissance de ses crimes coloniaux de la France et donc d’un apaisement des tensions diplomatiques avec l’Algérie qui le lui demande. Au-delà, ce travail de vérité est important pour les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée et relève d’un enjeu démocratique. « Une démocratie saine ne cache pas ce que contiennent ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir » (19).
Le cas de Sabrina Abda
Sabrina Abda est née en France, d’un père algérien et d’une mère française. Diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro métiers du livre elle travaille dans le secteur culturel (musée du Louvre). Le 8 mai 1945 à Guelma, dans le Constantinois, son grand-père et ses deux oncles sont fusillés puis brûlés dans la répression organisée par une milice de civils européens soutenue par le sous-préfet de Guelma. Son père sauve sa vie en venant résider en France.
Elle a publié en 2025 le livre Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma (éditions Arcane 17) (20), et, pour le documenter, a commencé en septembre 2024 des recherches au SHD en même temps que son cousin, Salim, sur le sous-préfet de Guelma – organisateur d’une milice de civil européens meurtriers – et sur la famille de Sabrina. Son cousin seul a reçu une réponse négative : « le service n’est pas en mesure d’effectuer des recherches détaillées au profit des usagers ».
Par la suite, Sabrina a découvert cependant l’existence au SHD un dossier entier dédié à ce sous-préfet. Quand elle a demandé en décembre 2024 à le consulter, en indiquant sa référence précise, et s’est vu répondre qu’il n’était pas communicable, « conformément aux dispositions du Code du Patrimoine ». En ce qui concerne son cousin, il a reçu la réponse selon laquelle le document demandé était « réservé en interne au sein de nos services ».
Une députée de Paris leur ayant écrit une lettre argumentée en soulignant que la date des documents demandés par Sabrina Abda les rend communicables, et ayant participé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale où Sabrina Abda a pu faire état des refus que lui a formulé le SHD, celui-ci lui a finalement accordé en 2025 l’autorisation de les consulter – c’est toutefois son cousin qui a reçu l’autorisation et non Sabrina…, qui a d’abord essuyé en mars 2025 un second refus disant que le document d’archives qu’elle demandait à consulter était « non librement communicable ». Finalement une confirmation de réservation lui est parvenue à la fin du mois d’avril, avec cette mention : « après vérification, le carton d’archives est désormais librement communicable ».
La réponse à Sabrina Abda qui a été faite par le SHD, à une lectrice dont la demande était légitime, n’a pu être finalement favorable que grâce à la démarche d’une députée ainsi qu’à la publicité qui lui a été faite à l’Assemblée nationale sur les obstacles qu’elle rencontrait. Est-ce une pratique conforme à la loi ?
Le cas de François Graner
Dernier exemple. François Graner, l’un des animateurs de l’association Survie et du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », dont la revue de la Ligue des droits de l’Homme, Hommes & Libertés, a rendu compte (21). Il a coordonné les demandes de différents membres de Survie qui ont demandé au SHD l’accès à des documents qui permettraient de lever le voile sur deux événements mettant potentiellement en cause les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda : l’attentat du 6 avril 1994 qui a tué le président du Rwanda et l’Opération Turquoise. Ils n’ont pas eu l’autorisation de consulter des documents qui n’ont probablement jamais été consultés ni par la justice, ni par les historiens malgré le Rapport de la Commission Duclert.
Ce refus d’accès à ces documents par le ministère des Armées au SHD est un abus du Secret Défense, qui entrave l’émergence d’un débat public pourtant reconnu d’utilité générale par le Conseil d’Etat dans sa décision du 12 juin 2020, et qui avait permis à François Graner de consulter des archives de François Mitterrand sur le Rwanda (22). Le tribunal administratif de Paris, lors de son audience du 3 juillet 2025 à laquelle étaient présents de nombreux soutiens dont l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau et l’association Histoire coloniale et postcoloniale, a rendu sa décision le 17 juillet 2025 : elle a suivi l’avis de la représentante du ministère des Armées de rejeter la demande de consultation de ces archives. Au nom de ces chercheurs, François Graner a déposé un recours devant le Conseil d’Etat.
Un enjeu démocratique
Ces quatre cas sont emblématiques des difficultés rencontrées auprès du ministère des Armées et de son Service historique de la Défense.
Alors que la loi commune s’impose aussi à l’armée, qui a tenu à conserver elle-même ses archives historiques, sa pratique n’est pas toujours en conformité avec la loi. On l’a vu, ces pratiques ont été désavouées par la justice quand le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat pour s’être abstenu de mettre en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès de l’un des tirailleurs sénégalais tué au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1944, dans le cadre de ce que le président de la République a publiquement qualifié de « massacre » (23).
Le problème est structurel. Le SHD a été le premier, à la fin de l’année 2018, à appliquer avec rigueur l’instruction interministérielle qui a entravé l’accès des chercheurs à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie, en s’appuyant sur un texte réglementaire que le Conseil d’Etat a annulé et que son rapporteur public a qualifié de « subterfuge ». On constate que, malgré cette annulation, le SHD continue à répondre à des lecteurs que les documents qu’ils demandent, qui sont légalement en « libre accès », doivent être préalablement « déclassifiés ».
Il y a eu des moments où le SHD s’est ouvert à des préoccupations issues de la société, comme lorsque le général André Bach, à sa tête de 1997 à 2002, avait organisé l’accès aux archives des tribunaux militaires de la Grande Guerre. Mais rien ne le garantit. Celle qui lui a succédé de 2021 à 2024, Nathalie Genêt-Rouffiac, avait quant à elle appelé, en 2003, les archivistes à « protéger les secrets d’Etat ».
Or, l’histoire des guerres n’appartient pas à la seule institution militaire. Les archives des conflits où la France s’est trouvée engagée sont des archives nationales. Elles ne sont pas la propriété des seules institutions qui les ont produites. Le ministère des Armées ne doit pas considérer les archives qu’il détient comme sa propriété privée ; il contredit couramment en toute souveraineté les avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).
Il faut un cadre qui garantisse le droit des citoyens de consulter librement les archives publiques. L’article 25 de la loi PATR doit être abrogé. Un organisme indépendant doit l’imposer, doté de pouvoir de coercition en cas de non respect des lois et règlements. La France doit cesser d’être à la traine dans ce domaine par rapport à d’autres grandes démocraties.
Le gouvernement du Front populaire avait dû se résoudre à accepter ce régime particulier en espérant que tous les services publics concernés appliqueraient effectivement les règles de communicabilité des archives définies par la loi. C’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais la pratique du SHD nous montre aujourd’hui que cette question de la liberté d’accès des citoyens aux archives publiques, qui relève de la démocratie et des libertés publiques fondamentales, y est contredite. Dans ces conditions, la question du maintien de l’exception accordée à l’armée de la gestion distincte de ses archives mérite d’être posée dans le débat public (24).
Cette exception consistant à lui permettre de ne pas déposer ses archives aux Archives nationales et à les gérer de sa propre initiative doit-elle perdurer ?
(1) Archives nationales, Décret et arrêté relatifs à l’organisation des Archives nationales, Paris, Imprimerie nationale, mai 1887.
(2) Rappelons que l’article d’Emile Zola, « J’accuse !… », est paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898.
(3) Reproduction du fac-similé dans Genèse d’une loi sur les archives, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, 2019, p. 73.
(4) Gilles Manceron et Gilles Morin, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », inArchives et droits humains, sous la direction de Jens Boel, Perrine Canavaggio et Antonio Gonzalez Quintana, publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet. Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023, diffusion Lextenso/LGDJ, p. 283-301. Première édition de cet ouvrage sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.
(5) Cela n’excluant en rien de rendre hommage aux comportements de certains agents du SHD qui, quant à eux, font preuve personnellement d’une attitude bienveillante et attentive pour aider les lecteurs dans leurs recherches. Un exemple : Mme Claude Laforge, que l’Association histoire coloniale et postcoloniale a conseillé et encouragé dans l’écriture de son livre intitulé « Guérir de l’Algérie ? Amour, insoumission : un jeune couple pris dans la guerre d’Algérie » a tenu à rendre hommage à l’archiviste du SHD qui l’a guidée dans ses recherches.
(6) L. 213-2. II. « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue», https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019198529&categorieLien=id)
(7) Voir Le Monde du 29 décembre 2015, https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/12/29/le-gouvernement-facilite-l-acces-aux-archives-de-vichy-et-de-l-epuration_4838919_823448.html
(8) Alain Ruscio, « Bruno Retailleau, héritier d’une tradition algérophobe », in Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°211, octobre 2025, p. 19-21.
(9) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. Voir en particulier, Gilles Manceron, « Histoire d’un combat », p. 157-171. Ce livre est diffusé par la Ligue des droits de l’Homme (LDH).
(10) Yves Bordenave, « L’Affaire Audin, la mémoire et l’honneur », Le Monde, jeudi 3 septembre 2020, p. 23.
(11) Voir la décision du Conseil d’Etat dans l’ouvrage cité ci-dessus, p. 230-239, et la citation du rapport du rapporteur public, Alexandre Lallet, p. 171-172.
(12) Archives et droits humains (édition française), publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet, ouvrage cité.
(13) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), ouvragé cité.
(15) Publiée chez CNRS éditions, mai 2016, 512 pages. Prix d’histoire militaire 2014, félicitations de l’IHEDN en 2015 et Prix UNOR en 2017.
(16) Film cité de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, en France et en Algérie le 8 juin 2025, il a été mis en ligne sur le site de France télévision. Sa présentation par France télévision.
(17) Romain Choron, « Les sections de neutralisation de grottes en Algérie (1959-1962) : l’utilisation du génie de la lutte antisubversive », Revue historique des armées, 2016/3 n°284, p. 43-54.
(20) Sabrina Abda, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, préface de Gilles Manceron, Les éditions Arcane 17, collection Les invisibles, 2025.
(21) André Lucas et François Graner, « Secret défense : raison ou déraison d’Etat », Hommes & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°190, juin 2020, p. 28-30.
(22) « Le Conseil d’Etat autorise la consultation des archives de Mitterrand sur le Rwanda », Le Monde, 12 juin 2020.
(24) Question posée par Gilles Manceron et Gilles Morin dans leur article, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », inArchives et droits humains (2023), ouvrage cité. Première édition sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.
Le président a fustigé, lundi 27 avril, les « mabouls » qui attisent les tensions avec l’Algérie à l’heure où la France a besoin de soignants étrangers. En oubliant de dire qu’il a contribué, ainsi que ses gouvernements, à la crise algéro-française et à la maltraitance administrative des médecins présents en France.
Peut-on à la fois contribuer à la crise entre la France et l’Algérie, compliquer le droit à l’entrée et au séjour des étrangers et étrangères (dont les médecins) en France et fustiger « les “mabouls” qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie » ? C’est à un merveilleux tour de passe-passe que nous a conviés Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, lundi 27 avril.
Faisant mine de s’agacer d’une situation ubuesque et injuste qui dure pourtant depuis de nombreuses années, le président a lancé, à propos des médecins étrangers et étrangères diplômé·es de pays étrangers hors Union européenne (praticien·nes à diplôme hors Union européenne, ou Padhue, dans le jargon) : « C’est encore le bordel. C’est un truc qui me rend dingue ! C’est la folie du système français. »
Peut-être faut-il expliciter la situation, tant les problèmes sont ici enchevêtrés. Les hôpitaux français sont peuplés de soignant·es étrangers et étrangères. Ces médecins venu·es de pays hors Union européenne (UE) sont sous-payé·es et doivent passer un concours malgré l’obtention de leur diplôme dans leur pays d’origine. Ils et elles sont souvent présenté·es comme une solution au problème des déserts médicaux.
Et alors que les Padhue viennent majoritairement d’Algérie (ils représentaient 38,8 % des médecins concerné·es au 1er janvier 2025), la crise récente entre Paris et Alger ne facilite pas les choses. « C’est des gens remarquables qu’on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont l’hôpital, et le jour où il faut les titulariser […], on repart tout de zéro. Il faut passer un concours pour emmerder le monde », a lancé Emmanuel Macron.
Ce discours pourrait être convaincant si le chef de l’État et ses gouvernements successifs n’avaient pas eux-mêmes contribué à ces différentes crises. D’abord, celle qui s’est installée entre l’Algérie et la France, sur fond de désaccord sur le plan migratoire, pour l’obtention des laissez-passer consulaires nécessaires à l’expulsion des ressortissants algériens (notamment ceux considérés comme dangereux).
Difficile d’oublier la manière dont l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a mené l’offensive face à Alger, alimentant les tensions dans un contexte diplomatique déjà complexe, avec l’emprisonnement de l’écrivain Boualem Sansal – puis du journaliste sportif Christophe Gleizes, toujours détenu – et les affaires des influenceurs. Le patron du parti Les Républicains (LR), se sentant visé, n’a pas tardé à répondre au président.
« Emmanuel Macron s’en est pris à ceux qui, comme moi, sont partisans de la fermeté avec l’Algérie, en évoquant les lourdeurs administratives pour les médecins étrangers. […] Ce faux prétexte ne vise qu’à dissimuler les vrais problèmes. Le problème, ce ne sont pas les médecins algériens mais les centaines d’OQTF[obligations de quitter le territoire français – ndlr] dangereux qui n’ont plus rien à faire en France, et que le régime d’Alger refuse de reprendre », a-t-il écrit sur X.
Et de dénoncer en pagaille les « barbouzeries de ce régime sur notre propre sol » ou encore les accords de 1968 qui offriraient, selon lui, des « privilèges exorbitants » (c’est faux). Mais il faut surtout se souvenir que le chef de l’État s’est fendu lui-même d’une lettre, à l’été 2025, adressée à son premier ministre d’alors, François Bayrou, l’appelant à « plus de fermeté et de détermination ».
Il y a ensuite la crise de l’accueil des étrangers et étrangères, à l’heure où l’Europe n’a cessé de se barricader et où le nombre de titres de séjour pour motifs économiques a chuté de 12,6 % en France. Les nombreux blocages auxquels doivent faire face les ressortissant·es africain·es, et notamment algérien·nes, pour l’obtention de visas, sont bien souvent décourageants.
« Si on ne présente pas une invitation officielle pour un séminaire, par exemple, on risque un refus », témoigne un médecin établi en Algérie, qui a longuement hésité à venir exercer en France, en laissant derrière lui son épouse et leurs enfants (qu’il aurait ensuite fallu faire venirpar le biais du regroupement familial, lui aussi rendu difficile). Mais il n’a jamais franchi le pas. « On sait aussi que les médecins algériens en France font face à de nombreuses difficultés : ils font le même travail que les médecins français, voire plus, mais sont moins bien payés », ajoute-t-il.
Car Emmanuel Macron oublie enfin la crise que vivent les médecins étrangers et étrangères, qui ne cessent d’alerter sur leur précarité sans jamais être entendu·es. Mediapart a raconté, après une manifestation de ces praticien·nes devant le ministère de la santé en janvier 2024, comment certain·es médecins pouvaient rester sans nouvelles de la préfecture dont ils et elles dépendaient pour le renouvellement de leur titre de séjour ; au point, parfois, de préférer quitter la France pour ne pas se voir délivrer une OQTF.
Une médecin tunisienne, travaillant à l’hôpital public en région parisienne, est même devenue sans-papiers malgré elle, faisant l’objet d’une OQTF sans le savoir, alors qu’elle était en procédure de renouvellement de son titre. En pleine pandémie de covid-19, de nombreux praticiens étrangers et praticiennes étrangères ont aussi dû batailler contre les galères administratives.
Logique purement utilitariste
Si le chef de l’État avait déjà mentionné la situation de ces médecins et reconnu, lors d’une conférence de presse en 2024, leur « précarité administrative complètement inefficace », force est de constater que les paroles ne sont pas vraiment suivies des actes attendus.
« L’intégralité des médecins qui étaient là aujourd’hui[, ce] sont des praticiens hospitaliers qui ont été formés hors de France et qu’on a régularisés après des tests », a complété Emmanuel Macron lors d’un point presse après la visite de l’hôpital en Ariège, vantant l’importance de coopérer avec d’autres pays « en défendant nos intérêts, mais en étant respectueux ».
Non seulement ces déclarations s’inscrivent dans une logique purement utilitariste (comme pour la régularisation des travailleurs et travailleuses sans papiers, il ne s’agit que de besoins, en l’occurrence ici de médecins étrangers et étrangères), mais elles sont aussi à mille lieues de la réalité vécue par les principaux et principales concernées, qui découle, de fait, des politiques voulues et mises en place par l’État.
Dans ce bal des hypocrites, d’autres voix se font fait entendre, comme celle de François Ruffin. Lors d’un entretien accordé à France 2, le député de la Somme et candidat à l’élection présidentielle 2027 s’est ainsi dit « hostile à l’immigration de travail », refusant de faire sur les services « ce que l’on a fait hier sur l’industrie » et estimant que la France ne devait « pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains », tout en reconnaissant que l’hôpital public ne tiendrait pas sans elles et eux aujourd’hui.
Marine Le Pen, de son côté, a pointé la « trumpisation » du chef de l’État français, puis redit la nécessité de « faire passer aux médecins étrangers un examen [comme s’ils n’en avaient jamais passé dans leur pays – ndlr], au même titre, d’ailleurs, que les médecins français ».
Il n’y a qu’une seule voix que l’on n’entend finalement pas : celle de ces fameux médecins, qui bravent toutes les difficultés du monde pour venir en France et soigner la population qui y vit.
Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour : alors que les responsabilités des politiques et des militaires sont aujourd’hui bien connues, la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de tous les crimes commis dans l’empire tarde encore.
8 mai 1945. Des « Arabes » manifestent pacifiquement dans le centre européen et ségrégué de Sétif pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le jeune scout Saal Bouzid, qui porte le drapeau de l’Algérie indépendante, est abattu par un policier français.
Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes gagnent le Constantinois. Elles sont noyées dans le sang par les armées françaises et les milices coloniales composées de civils européens qui massacrent les « indigènes » de cette ville puis ceux de Guelma et de Kherrata. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels sont, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commande les troupes de cette région. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour.
Le gouvernement provisoire de la république française (GPRF) est alors prêt à tout pour défendre ses possessions jugées indispensables à la grandeur de l’Hexagone et au rétablissement de son autorité dans le monde. Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, débattu à la Conférence de San-Francisco (25 avril-26 juin 1945) à laquelle participe le représentant de la France, Georges Bidault, désigné par le général de Gaulle ?
Inscrit à l’article premier de la Charte des Nations unies adoptée à l’issue de cette Conférence, cet admirable principe demeure, pour les forces politiques du GPRF, le droit des peuples blancs à disposer d’eux-mêmes. Dans le cas présent, ce droit se spécifie en « droit » du peuple français à disposer encore et toujours des colonisé-e-s. Ainsi est fait en octobre 1946 avec la consécration de l’Union française par la Constitution de la Quatrième République qui réforme l’empire pour mieux le perpétuer et maintenir la domination de la métropole, avec le soutien de la direction du Parti communiste et de la SFIO.
Fidèle application des décisions qui ont été prises à la conférence de Brazzaville (30 janvier 1944-8 février 1944) par le Comité français de la Libération nationale (CFLN). En ouverture des travaux, après avoir salué « l’immortel génie » de la France toute désignée pour élever les « hommes vers les sommets de dignité et de fraternité », de Gaulle avait ajouté : « entre la métropole et l’Empire, le lien [est] définitif. (…) Il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu’elle décidera dans sa souveraineté.[1] » Quelques jours plus tard, la déclaration finale rejetait « toute possibilité d’évolution hors du bloc français et toute constitution, même lointaine, de self-government. » Lumineux ! En quelques lignes tout est dit et les orientations coloniales du pays sont pour longtemps établies.
Les responsabilités des politiques et des militaires, à partir du 8 mai 1945 en Algérie, le recours aux milices coloniales, qui ont torturé, exécuté sommairement et brûlé de nombreux corps dans les fours à chaux d’Héliopolis, et le bilan de ces massacres sont aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui, en France comme à l’étranger, les ont étudiés[2].
N’en déplaise aux élu-e-s et aux membres des gouvernements passés et présents, souvent ignorants, aux démagogues comme aux apologues, ce sont parfois les mêmes, qui, pour mieux se défausser, exigent des universitaires et des chercheurs qu’ils continuent à travailler, la bataille pour la connaissance a été depuis longtemps remportée. Est-ce à dire que les investigations doivent cesser ? Evidemment non mais force est de constater qu’aujourd’hui « ce ne sont pas les informations qui nous font défaut ». « Ce qui (…) manque » à ceux qui président aux destinées de l’Hexagone, « c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences[3] ».
A preuve. De ces massacres, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, affirme le 27 février 2005 à Sétif, qu’ils étaient « une tragédie inexcusable ». Sublime syntagme qui permet, dans le même souffle, de condamner ce qu’il s’est passé tout en occultant à dessein les auteurs de ladite tragédie qui demeure sans nom précis ni adresse puisque l’Etat et ses dirigeants ne sont jamais désignés.
Trois ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur, Bernard Bajolet[4], en visite à l’université du 8 mai 1945 à Guelma, souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile. »
Admirable ? Habile stratégie discursive en vérité qui est conforme aux us et coutumes politico-diplomatiques régies par une efficace police du langage. Sous couvert de formules convenues et d’une qualification – la « folie » -, parfaitement inadéquate pour rendre compte des décisions qui ont conduit à ces massacres, cet ambassadeur est le parfait ventriloque d’un dessein élyséen constant : l’a-nomination. La multiplication des circonvolutions langagières, le refus d’employer certaines catégories, et les silences mêmes que ce refus révèle, reposent sur la volonté obstinée de ne pas nommer de façon précise les tueries perpétrées par les armées françaises et les milices coloniales. Tueries qui ressortissent à des crimes de guerres et à des crimes contre l’humanité susceptibles, en raison de l’imprescriptibilité de ces derniers, de déboucher sur la saisine des tribunaux de l’Hexagone et la mise en cause de figures politiques et militaires majeures entrées au Panthéon symbolique de la république.
Au regard de la situation présente, les propos de Hubert Colin de Verdière passeraient presque pour audacieux s’ils n’avaient été sans doute aussi motivés par la volonté d’atténuer les conséquences diplomatiques de la loi scélérate votée le 23 février 2005, soit quatre jours auparavant. Souhaitée par l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), que préside alors Nicolas Sarkozy, puis votée par la majorité, cette disposition législative, sans équivalent dans aucune autre ancienne puissance coloniale, établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial.
Conforme à la mythologie impériale-républicaine [5] forgée par Jules Ferry et ses alliés en 1885, savamment entretenue par nombre d’hagiographes : historiens, juristes, politistes et académiciens bicornés, puis diffusée par des manuels scolaires imprimés à des millions d’exemplaires avec le soutien du très puissant ministère de l’Instruction publique, cette glorification de l’histoire impériale n’a cessé de prospérer.
Confrontées à la concurrence politique, électorale et culturelle du Front national puis du RN, et toujours plus menacées par cette dernière formation, les droites de gouvernement ont repris à leur compte les « thèses » au mieux révisionnistes, au pire négationnistes des défenseurs de l’Algérie française et des colonies.
A la suite de Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bruno Retailleau, notamment, ont eux aussi vanté les « beautés » de la France impériale et nié sans vergogne les crimes commis dans les possessions françaises. De même Edouard Philippe[6], figure importante du mal nommé « bloc central », lequel souffre, par la faute de ce dirigeant et de plusieurs autres, d’un strabisme prononcé vers le parti de Marine Le Pen. Triomphe de « post-vérités » ou de « vérités alternatives », affirment les partisans de la Réaction pour légitimer leur détestation des sciences humaines et sociales ?
Triomphe beaucoup plus inquiétant de « contre-vérités ». Répétées par une partie significative des élites politiques, avec le soutien actif des organes de propagande du groupe Bolloré, et la caution pseudo-scientifique de plumes servilement orthodoxes, ces grossières contre-vérités, qui prospèrent aussi sur l’ignorance crasse de certains journalistes, passent désormais pour vraies. Loin de « porter la plume dans la plaie », comme l’écrivait Albert Londres, ces derniers se plient à la doxa de saison et érigent l’opinion publique en juge de faits historiques. Stupéfiant !
En raison d’une inversion digne de 1984, catastrophique pour l’entêtement des faits comme pour les innombrables travaux relatifs à la colonisation française, victimes d’une sorte d’autodafé symbolique puisqu’ils sont néantisés, ceux qui demeurent fidèles à la volonté de savoir tombent sous le coup d’accusations convenues et abracadabrantesques forgées à dessein : « islamo-gauchisme », « wokisme » et haine de la France. Le plus mythologique et le plus idéologique deviennent alors l’expression réputée nuancée de vérités complexes contre les « légendes noires » inventées par des universitaires et des chercheur-e-s dévoyés. De là, aussi, la multiplication des attaques contre les libertés académiques, les sciences humaines et sociales, toutes vouées aux gémonies par une puissante cohorte bigarrée de démagogues soutenue par de doctes censeurs qui s’arrogent le monopole de l’objectivité et de l’éthique académiques[7].
Lors des prochaines commémorations du 8 mai 1945, les maires et les élu-e-s des gauches politiques doivent, partout dans l’Hexagone, s’en saisir pour rappeler qu’au moment même où les Français-e-s célébraient la fin de la Seconde Guerre mondiale débutaient en Algérie les terribles massacres que l’on sait. Le 9 septembre 2025, une résolution unitaire, déposée à l’Assemblée nationale, exigeait la reconnaissance de ces derniers comme crimes d’Etat. Quarante-neuf député-e-s socialistes, communistes et écologistes ont soutenu cette initiative qui fut précédée de rencontres multiples avec des spécialistes, des militant-e-s associatifs[8] et d’un colloque tenu dans les locaux de la représentation nationale.
De son côté, Idir Boumertit, tenu informé de ces travaux auxquels il a été convié sans jamais y participer, a proposé un version singulièrement similaire signée par les membres de son groupe LFI. Aujourd’hui maire de Vénissieux, nul doute qu’il aura à cœur de passer de ce texte à la pratique, et de dénoncer haut et fort les crimes perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata à partir du 8 mai 1945. Dans la conjoncture présente, caractérisée par la glorification abjecte du colonialisme, il est indispensable que les édiles, attachés à la vérité, prennent la parole pour rétablir les faits et mettre un terme aux discriminations mémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.
Alors que depuis des années, les extrêmes-droites et les droites de gouvernement mènent avec succès une bataille politico-culturelle de réhabilitation du passé impérial français, des terroristes de l’OAS et du tortionnaire Bigeard[9], également coupable d’innombrables disparitions forcées pendant la dernière guerre d’Algérie, s’y opposer de façon unitaire est plus que jamais indispensable. Indispensable aussi, au-delà des massacres du 8 mai 1945, de s’engager dans la décolonisation de ce pays et de l’espace public, de changer le nom des voies : Colbert, Bugeaud, Lamoricière, Faidherbe, etc., [10] qui honorent les bourreaux des esclaves et des « indigènes », et d’exiger la construction d’un musée dédié à l’histoire de la colonisation.
Face aux déclarations péremptoires et mensongères de l’historien de Cour Pascal Blanchard[11], qui affirme que sur ces sujets le bilan d’Emmanuel Macron « n’est pas mauvais » (Le Monde, 23 avril 2026), – on ne mord pas la main qui vous soutient et qui, indirectement, vous finance – rappelons quelques faits qu’il ignore ou qu’il omet à dessein. Depuis 1982, la dénomination des rues est une compétence municipale et les habitants ont la possibilité de faire des propositions. Quant aux changements qui ont été décidés ces dernières années à Paris et Marseille, notamment, ils ne doivent absolument rien au chef de l’Etat, de même les initiatives en cours pour débaptiser les rues et/ou les avenues Bugeaud.
Toutes sont portées par les mobilisations de citoyen-ne-s et de structures ad hoc qui ont souvent mené et mènent parfois encore un combat difficile pour faire entendre leurs revendications. Pareillement pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 qui, exigée depuis 1991 pour les seconds, se heurte toujours au mépris, à l’opportunisme et à la pusillanimité élyséennes.
De plus, n’oublions que la France s’est abstenue de voter la résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU, le 25 mars 2026. Impossible enfin de passer sous silence l’échec catastrophique du président de la République en matière de lutte contre tous les racismes et les extrêmes-droites qui n’ont jamais été aussi fortes. De ce désastre et de ses conséquences multiples, Pascal Blanchard ne dit rien et il entretient le mythe d’un « Emmanuel Marcon » au-dessus de la mêlée partisane car libre d’une « histoire politique de droite ou de gauche. » Un bilan globalement positif, donc, pour ce « Georges Marchais » de la Macronie qui, comme son prédécesseur à propos de l’Union soviétique, souffre de troubles importants de la vision. Il est des fidélités singulières qui nuisent gravement au libre exercice de la raison comme à la volonté de savoir ; à preuve !
Dans ce contexte et à la veille d’une possible victoire d’un-e candidat-e du RN aux élections présidentielles en 2027, les nombreux comités et collectifs, depuis longtemps mobilisés à Paris et dans plusieurs villes, pour la reconnaissance des tueries précitées et de beaucoup d’autres perpétrées en Afrique, à Thiaroye, à Madagascar, en Indochine et dans les différents territoires conquis par la France, doivent enfin prendre des initiatives communes et nationales.
A l’instar de l’Assemblée des quartiers populaires, constituée en avril 2024[12], la création d’une Assemblée décoloniale inclusive, indépendante et démocratique s’impose. Elle permettrait de fédérer des campagnes multiples, de constituer une force nouvelle pour combattre les assassins de l’histoire et de la mémoire du colonialisme, le plus souvent racistes, islamophobes, négrophobes et parfois néo-nazis[13], défendre les revendications des héritiers des immigrations coloniales et post-coloniales, et travailler à la mise en œuvre des réparations et des restitutions dues aux anciennes possessions françaises.
Autant d’objectifs dont la réalisation est exigée depuis septembre 2001 par la Conférence mondiale contre « le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance », qui s’est tenue à Durban[14]. Est-il besoin de préciser que vingt-cinq ans après, les très glorieuses autorités de l’Hexagone, dirigées par la droite ou la gauche, se distinguent, en dépit de quelques avancées, par leur conservatisme et leur pusillanimité inacceptables, et par la tardiveté des dispositions adoptées.
Quant aux restitutions déjà réalisées comme à celles qui seront rendues possibles par la loi votée prochainement par le parlement[15], elles participent d’une diplomatie culturelle destinée à redorer le blason du pays en Afrique où il a subi d’importants revers géopolitiques qui l’ont privé d’une partie substantielle de son pré-carré établi au lendemain des indépendances.
Enfin, la récente conversion de la droite aux restitutions et la procédure législative engagée à l’initiative du gouvernement avec l’aval d’Emmanuel Macron sont très certainement conçues comme une concession indispensable destinée à renvoyer aux calendes grecques la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis aux colonies. Autant d’enjeux divers qui justifient plus encore la nécessité impérieuse d’une Assemblée décoloniale capable de mobiliser nationalement, de mener un combat anti-colonial et antiraciste déterminé en exhumant l’histoire impériale de France et, parfois, les continuités de ses orientations et des méthodes répressives employées pour maintenir l’ordre dans les territoires ultra-marins.
Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman national–républicain, éditions Amsterdam, 2025 et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.
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[1]. Discours du général de Gaulle le 30 janvier 1944. (Souligné par nous.)
[2]. Voir. Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002, Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Chronique d’un massacre annoncé, Perrin, 2010 et Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945, éditions du Croquant, 2025.
[3]. Sven Lindqvist, Exterminer toutes ces brutes, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 17.
[4]. Ambassadeur dans de nombreux pays, ce « grand serviteur de l’Etat », selon l’expression consacrée, fut, entre autres, directeur général de la DGSE. Mis en examen pour « complicité de tentative d’extorsion et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », il a été condamné le 8 janvier 2026 à un an de prison avec sursis. Le Monde, 8 janvier 2026.
[5]. Voir notre ouvrage : La Fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.
[6]. Le 10 décembre 2025, sur la chaîne d’information LCI, à la question posée par le journaliste Jean-Michel Aphatie : « la colonisation est-elle un crime, » cet ex-premier ministre, qui est maire du Havre, et présentement candidat aux élections présidentielles de 2027, répond de façon lapidaire : « Non. » Nul besoin d’argumenter ; conforme à la doxa de saison, son affirmation, aussi péremptoire que fausse, est réputée juste et lestée ainsi d’une autorité importante.
[7]. Voir le très mal nommé Observatoire de l’éthique universitaire qui lutte contre le « décolonialisme » le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » réputés gangréner l’université française et le CNRS. Y participent, entre autres, Florence Bergeaud-Blacker, Pierre-André Taguieff, l’historien Pierre Vermeren et le philosophe Yves-Charles Zarka. Le 2 mars 2026, Jacques Robert, président de cet observatoire, écrivait dans l’éditorial consacré à la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Iran : « Pour une fois, Trump a pris une décision favorable à la paix et à la justice. » Preuve supplémentaire de l’admirable rigueur scientifique et éthique de cet observatoire, le milliardaire d’extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin, participe à son financement et en fait la promotion sur le site de sa fondation Périclès. Enfin P. Vermeren, E. Hénin et X-L. Salvador ont dirigé l’ouvrage intitulé : Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. Historien, X-L. Salvador est aussi chroniqueur au JDD transformé, par Vincent Bolloré, en organe de propagande au service des extrêmes-droites qu’il soutient.
[9]. Le 24 octobre 2024, une statue de ce général a été érigée dans sa ville natale de Toul sans susciter le scandale national qu’une telle initiative aurait dû provoquer. Irresponsable « distraction » des gauches politiques qui avaient là l’occasion de dénoncer cette dernière et, plus largement, de combattre les apologues de colonisation française pour mieux défendre les libertés académiques et la reconnaissance des crimes perpétrés dans les territoires de l’empire. Rappelons que la disparition forcée est aujourd’hui qualifiée de crime contre l’humanité. Cf., l’article 212-1 du Code pénal.
[10]. Voir le travail remarquable de celles et ceux qui ont élaboré plusieurs guides décoloniaux consacrés à la mise au jour de ces réalités à Bordeaux, Le Havre, Marseille, Paris, Périgueux, Rouen, Soissons et Strasbourg. Guides publiés par les éditions Syllepse.
[11]. Sur son parcours, voir l’excellent article de Thomas Deltombe « Les biscuits mémoriels », Le Monde diplomatique, octobre 2025, pp. 20-21. L’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (ACHAC), que dirige Pascal Blanchard, bénéficie d’un soutien politique et financier substantiel de la DILCRAH. En 2024, selon le site Datagouv, cette Délégation a versé à l’ACHAC la somme de 50 000 euros. En avril 2017, déjà, Pascal Blanchard chantait, dans Libération, les louanges d’Emmanuel Macron parce qu’il « a compris avant tout le monde que la gauche et la droite, qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. (…) Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS [Parti socialiste] ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe »(Libération, 28 avril 2017).
[13]. Le 17 avril 2026, le groupe niçois néo-nazi, Aquila Popularis a organisé dans ses locaux une soirée en l’honneur d’Albert Spaggiari qui fut, entre autres, un membre actif de l’OAS, condamné à 4 ans de prison pour détention d’armes et de munitions en 1962, et un criminel notoire.
[14]. En avril 2009, une conférence, dite d’examen, s’est tenue à Genève. Dans le document final, il est rappelé « que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme (…) ne doivent jamais être oubliés. » Le texte « se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes. Prend note des mesures prises par les pays qui (…) ont créé des mécanismes institutionnels tels que les commissions vérité et réconciliation et/ou restitué des objets culturels, (…) et demande à ceux qui n’ont pas encore contribué à restaurer la dignité des victimes de trouver des moyens appropriés de le faire. » Document HR/PUB/09/4 ; site officiel du Haut-commissariat aux droits de l’homme. Nations unies.
[15]. A ce jour, le projet de loi, consacré à la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation, est toujours en discussion au parlement. Force est de constater que ces restitutions ne concernent ni les spoliations commises avant 1815, ni les biens militaires notamment saisis par la France lors de la prise d’Alger (1830) puis de la conquête (1840) menée par les colonnes infernales du général Bugeaud.
Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers un homme frappé par la répression, mais dans la fabrication méthodique d’une figure utile à la droite extrême, au bloc médiatique de combat, au macronisme de raidissement et à ce vieux fond français SFIO qui n’a jamais tout à fait consenti à faire le deuil de l’Algérie coloniale.
Il faut partir d’un point de netteté absolue, faute de quoi tout le reste sombrerait dans la tricherie polémique.
L’arrestation, la détention et la condamnation de Boualem Sansal en Algérie ont bien relevé d’une séquence de répression politique grave. Son procès s’est déroulé dans le contexte d’une tension diplomatique majeure entre Paris et Alger, et la justice algérienne l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Défendre un écrivain contre l’arbitraire n’a rien d’optionnel : c’est une exigence élémentaire que personne de bonne foi ne saurait contester.
Mais c’est précisément parce que cette exigence est simple et légitime qu’il faut refuser le glissement frauduleux qui l’a suivie : faire de cette défense une absolution générale, une immunité intellectuelle permanente, une dispense d’examen critique sur sa ligne de pensée, ses amitiés de tribune, ses relais idéologiques et le sens politique profond de sa consécration française. La solidarité due à un homme injustement puni ne saurait être captée au service d’un récit qui, lui, n’a rien d’innocent.
La fable la plus commode veut que Sansal soit un écrivain « récupéré ». Le mot est pratique, presque généreux, parce qu’il sauve l’image de l’auteur tout en reportant la responsabilité sur ceux qui le portent. Il permet de maintenir intacte la statue tout en blâmant les porteurs. Or ce que les faits, patiemment assemblés, donnent à lire est une thèse autrement plus sévère : il ne s’agirait pas d’un enlèvement idéologique subi malgré soi, mais d’une continuité assumée. Non le malentendu tardif d’un homme happé par des forces qui le dépassent, mais l’insertion progressive, cohérente et trop constante pour être accidentelle, dans les milieux des droites extrêmes françaises. Un nombre croissant de voix, y compris parmi ceux qui l’ont sincèrement défendu, ont fini par évoquer publiquement un malaise et le doute, jusque dans ses proches, sur un glissement vers la droite radicale. À partir de là, continuer à parler de malentendu relève moins de la prudence intellectuelle que du confort.
Le point décisif n’est pas que Sansal ait été applaudi par des gens douteux : dans la vie intellectuelle française, cela ne prouverait pas grand-chose en soi. Le point décisif est qu’il s’inscrit depuis longtemps dans un réseau de compatibilités idéologiques trop dense et trop constant pour être tenu pour fortuit.
Son message adressé à Philippe de Villiers après son élection à l’Académie française. Les échanges rapportés avec Éric Zemmour, puis confirmés, sur l’idée que certaines propositions de ce dernier seraient « intéressantes » pour faire face à la présence musulmane en France. La présence au Cercle algérianiste. Les liens avec des espaces comme Valeurs actuelles. La participation au « Printemps de la liberté d’expression » organisé à Perpignan par la municipalité Rassemblement national contre le « wokisme » et le « frérisme ». L’inscription au comité stratégique de structures de combat idéologique fondées pour peser dans le débat public à droite.
Ce n’est pas une série d’accidents mondains. C’est un système de compagnonnages. À ce stade, l’écrivain n’est plus seulement reçu : il est situé.
Ce qui fait de Sansal un actif stratégique pour cet ensemble n’est d’ailleurs pas d’abord la qualité de son style ni la singularité de ses romans. C’est sa fonction de caution. Il est l’homme né de l’autre côté de la Méditerranée qui permet à certains Français de retrouver leurs plus vieux préjugés sans avoir à les formuler eux-mêmes. Il offre à la nostalgie coloniale le luxe inattendu d’une voix venue d’Algérie. Il permet à la panique identitaire de se donner les apparences du témoignage. Il procure au vieux récit de la France civilisatrice ce dont il manque cruellement depuis des décennies : un témoin d’origine algérienne qui, non content de dénoncer les impasses du régime d’Alger, réinscrit la période coloniale dans une trame de continuité, d’ordre, presque de promesse historique interrompue. Voilà la marchandise. Voilà la rente symbolique.
Car c’est ici que gît le cœur doctrinal de l’imposture. Un écrivain peut accabler l’Algérie post-indépendance sans basculer dans la mythologie impériale. Il peut dénoncer l’islamisme sans essentialiser l’islam. Il peut critiquer les faillites d’un pouvoir sans réhabiliter la domination coloniale. Mais dans la parole publique de Sansal, telle qu’elle se déploie depuis des années à travers ses entretiens et ses prises de position, le mouvement est plus grave : l’islam excède l’islamisme, l’arabisation prend les traits d’une dévastation culturelle, la souveraineté algérienne est constamment ramenée à une forme de déchéance, et la période coloniale se voit ré-éclairée comme matrice d’ordre et de grandeur.
Cette translation n’est pas un détail. Elle n’est pas une maladresse de langage. Elle constitue la clé de sa valeur d’usage. C’est précisément parce qu’il aide à transformer la colonisation en regret raisonnable qu’il devient si utile à ceux qui travaillent à la réhabiliter par éclats, allusions et demi-phrases.
Mais cette ligne ne s’est pas formée dans les marges. Elle a été stabilisée, polie, normalisée par un grand média d’opinion qui lui a fourni, pendant des années, la scène idéale : Le Point. Il faut dire les choses nettement : Le Point fut sa tribune. Non un support occasionnel, non une halte parmi d’autres, non une simple rédaction venue l’interroger quand l’actualité l’exigeait. Une tribune au sens plein : un lieu régulier de mise en scène, de consolidation et d’homologation, où sa parole revenait avec une constance remarquable.
Là, Sansal n’était pas présenté comme un romancier parmi d’autres, ni comme une voix mélancolique venue d’Algérie. Il y occupait un rôle stable : celui du témoin autorisé chargé d’annoncer à la France son abdication, de dénoncer ses élites, de vitupérer ses renoncements, de mettre l’Algérie au banc moral et de transformer une hostilité obsessionnelle en diagnostic d’époque.
Une parole n’est pas seulement ce qu’elle dit : elle est aussi le théâtre qui la rend crédible. Et, pour Sansal, ce théâtre a longtemps été celui du Point. La dramaturgie y était visible dans sa répétition même : l’écrivain menacé, puis l’oracle du désastre, puis le prisonnier libéré revenu au combat, le tout présenté dans la tonalité du martyr lucide dont la France ne mérite pas tout à fait les avertissements. La cohérence est trop forte pour être fortuite. Le Point n’a pas simplement accueilli une parole ; il l’a scénarisée, prolongée, installée dans une posture de magistère.
Cette fonction de tribune a eu un effet capital : elle a fait passer l’obsession pour de la clairvoyance.
Dans un cadre moins prestigieux, une telle insistance contre l’Algérie aurait pu apparaître pour ce qu’elle est souvent : une fixation, une incapacité à penser ce pays autrement que comme mensonge, déchéance et catastrophe. Dans un espace éditorial de notabilité bourgeoise, la même parole change de statut. Elle cesse d’être une répétition ; elle devient « constance ». Elle cesse d’être un durcissement ; elle devient « courage ». Elle cesse d’être une algérophobie de système ; elle devient « lucidité sur le réel ». Le Point n’a pas que contribué – très largement – à inventer cette ligne, il l’a rendue fréquentable. Il lui a offert le cadre rêvé : assez ferme pour flatter le goût du combat culturel, assez chic pour éviter le soupçon de brutalité doctrinale. L’outrance change de nature quand elle passe par les circuits élégants. Elle ne choque plus ; elle impressionne. Elle ne paraît plus obsessionnelle ; elle paraît prophétique.
C’est à cet endroit qu’intervient un témoignage dont le prix est tout autre, parce qu’il ne vient pas d’un adversaire : celui d’Antoine Gallimard. Il faut mesurer ce que ce nom représente dans cette affaire. Antoine Gallimard n’est pas un procureur de circonstance. Il a défendu publiquement son auteur pendant sa détention, mobilisé sa maison, ses relais, ses avocats, son crédit moral et institutionnel pour obtenir sa libération. Il s’est battu pour lui, non par calcul éditorial, mais par fidélité envers un écrivain frappé par l’arbitraire. C’est précisément pour cette raison que son trouble pèse si lourd. Quand un homme qui vous a soutenu avec une telle constance laisse paraître sa peine, sa déception et son incompréhension, ce n’est plus un simple désaccord d’humeur : c’est un symptôme. C’est même, dans ce contexte précis, quelque chose qui ressemble à un aveu involontaire.
Le contraste est brutal. D’un côté, un éditeur historique qui, au plus dur de l’épreuve, refuse le silence, organise la défense, récuse l’instrumentalisation partisane et tente de préserver à son auteur une dignité au-dessus des basses manœuvres. De l’autre, un écrivain qui, sitôt libéré, choisit de rompre avec cette fidélité pour rejoindre un environnement idéologique et éditorial beaucoup plus conforme à sa ligne de combat, tout en reprochant à Gallimard d’avoir préféré la diplomatie à la frontalité. Cette divergence devient politiquement parlante lorsqu’elle oppose, non deux nuances d’un même univers, mais deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être la défense d’un écrivain : pour l’un, une protection qui évite de le livrer à la captation partisane ; pour l’autre, une logique d’affrontement qui trouve son milieu naturel dans les appareils de guerre culturelle.
Le basculement vers Grasset – du groupe contrôlé par Bolloré – avec, dit-on – installation dans un appartement parisien financé par ce même groupe – n’est pas un détail biographique. C’est une scénographie. Les pièces du décor sont visibles : un écrivain, une prison, une libération, un transfert éditorial, un groupe médiatique de combat, des parrains politiques, des symboles nationaux. L’opération est presque didactique. Et ce que le malaise de Gallimard révèle, au fond, c’est qu’il n’a pas réussi à détourner son auteur de l’emprise idéologique qui l’attendait. Que ce soit justement cet homme-là – qui avait tout fait pour défendre, protéger et préserver, y compris contre les appropriations partisanes les plus voyantes – qui laisse entendre son regret suffit à ruiner la fable d’une évolution seulement subie.
La consécration académique condense tout ce qui précède. Élu à l’Académie française au premier tour avec une quasi-unanimité, Boualem Sansal est désormais inscrit dans la galerie des Immortels, c’est-à-dire dans le récit officiel de la langue, de la culture et de la légitimité nationale. Ce geste dépasse de très loin la littérature. L’Académie ne s’est pas contentée de reconnaître une œuvre ; elle a transformé une figure déjà saturée d’effets politiques en emblème national, conférant à cette trajectoire une sanction de pierre. Là où l’écosystème médiatique fabriquait un personnage, l’institution a dispensé une onction. Le passage du débat à la consécration est toujours le moment le plus révélateur : c’est là qu’une société dit ce qu’elle veut absoudre chez elle-même.
Et ce que la France officielle cherche à absoudre dans cette séquence n’est pas difficile à discerner. C’est la possibilité de recommencer la colonisation sur le terrain symbolique après l’avoir perdue sur le terrain politique. Non plus avec l’armée, mais avec l’édition. Non plus avec les gouverneurs, mais avec les académies. Non plus avec les proclamations d’ordre, mais avec les romans, les interviews, les plateaux de télévision et les postures de civilisation. C’est plus propre en apparence. Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.
Car c’est ici que réside le cœur du problème mémoriel. Ce que l’on observe depuis des années dans la parole publique de Sansal n’est pas simplement une critique sévère du régime algérien – ce qui, en soi, n’aurait rien d’illégitime. C’est un mouvement plus profond et plus grave : rabattre l’Algérie presque entière sur les échecs de son pouvoir, puis les rabattre comme faillite résultant de l’échec supposé de l’indépendance elle-même, jusqu’à laisser flotter en permanence l’idée que l’histoire algérienne moderne aurait moins consisté à se libérer qu’à se perdre.
Cette pente n’est pas seulement polémique ; elle est mémorielle. Elle vise moins un régime qu’une légitimité historique. Et c’est pourquoi elle rencontre si bien, en France, certains vieux appétits. Rien ne séduit davantage une partie des élites françaises qu’une voix venue d’Algérie leur expliquant, au fond, qu’elles n’avaient pas tout à fait tort d’avoir tant regretté la fin de l’ordre colonial.
Le plus remarquable est que cette opération se présente toujours sous les habits de la hauteur morale. On parle de « courage », de « liberté », de « Lumières », de « franc-parler », comme si ces mots avaient vocation à blanchir n’importe quelle régression, pourvu qu’elle s’exprime dans une syntaxe correcte. Mais les Lumières n’ont jamais consisté à substituer au travail historique un récit compensatoire où l’Empire devient presque une blessure infligée à la France elle-même. Elles n’ont jamais consisté à vêtir de langage universaliste une hiérarchie implicite des civilisations. Et le courage intellectuel ne consiste pas à épauler, plateau après plateau et tribune après tribune, les appareils idéologiques les mieux dotés du moment. Il y a là une fraude au vocabulaire. On mobilise les grands mots non pour élever le débat, mais pour soustraire certaines thèses au contrôle ordinaire de la raison critique.
À cette mécanique vient s’agréger un fond plus ancien encore, moins bruyant mais plus constant : ce que l’on pourrait appeler la sensibilité sociale-coloniale française. Non comme appareil disparu, bien sûr, mais comme descendance morale tenace -cette manière de parler de République, de progrès et d’universel tout en gardant au fond de soi une blessure jamais refermée devant l’indépendance algérienne. C’est une sensibilité qui ne dit plus « Algérie française » comme slogan frontal ; elle la laisse remonter sous forme de regret diffus, de plainte civilisatrice, de soupçon jeté sur la décolonisation elle-même. Avec Sansal, cette famille morale retrouve une ressource inespérée : le récit de la perte peut enfin se raconter avec une voix algérienne, donc avec moins d’embarras, moins de honte, moins de risque d’être renvoyé à la vérité crue de la domination passée. Le détour par l’autre sert ici à réhabiliter le même.
L’ancien discours colonial avançait à visage découvert : mission, ordre, supériorité, civilisation. Le nouveau procède avec infiniment plus d’adresse. Il parle de liberté d’expression, de laïcité, de lutte contre l’islamisme, de courage littéraire, de lucidité sur l’échec algérien, de fidélité à la langue française. Rien de tout cela n’est en soi illégitime – c’est précisément ce qui rend l’opération habile. Elle avance à couvert derrière des causes réelles pour glisser une conclusion qui ne l’est pas : la France coloniale serait, au fond, moins coupable qu’on l’a dit ; l’Algérie indépendante aurait ruiné une promesse ; l’histoire impériale mériterait révision non par l’archive et la rigueur, mais par le ressentiment sophistiqué. Nous ne sommes pas devant un retour grossier de l’OAS ; nous sommes devant un réarmement élégant du vieux réflexe colonial. Et la littérature sert ici de gant blanc à la main sale de l’idéologie.
Le mot juste, dès lors, n’est ni « écrivain engagé », ni même « polémiste ». Le mot juste est auxiliaire. Auxiliaire littéraire d’un bloc français qui cherche à régler sous une forme noble plusieurs comptes à la fois : avec l’Algérie souveraine, avec la mémoire anticoloniale, avec la critique de l’islamophobie, avec les scrupules historiques de la gauche, avec tout ce qui entrave la reconstitution d’un récit national durci. L’auxiliaire n’a pas besoin d’obéir à un centre de commandement. Il suffit qu’il rende un service. Et le service rendu est majeur : il permet de faire entrer dans le salon légitime ce qui, formulé trop brutalement par ses alliés naturels, en serait aussitôt expulsé. Il transforme l’excès militant en matériau mondain. Il offre au ressentiment une diction.
C’est pourquoi la défense courtoise de l’ambivalence ne suffit plus. On peut rappeler l’âge de l’homme, sa maladie, sa fragilité après sa sortie de prison, ses contradictions, ses déceptions, ses brouilles. Tout cela existe. Tout cela explique peut-être quelque chose à l’échelle psychologique. Mais politiquement, cela ne change rien à l’essentiel. Car une séquence intellectuelle se juge moins à l’intention de ses acteurs qu’à l’effet objectif de leurs positions. Et l’effet objectif, ici, est net : donner à la droite extrême un écrivain de parade, à un empire médiatique de combat un trophée, au macronisme un symbole, et à la vieille mauvaise conscience coloniale française un mécanisme d’acquittement par procuration.
Au fond, l’affaire Sansal parle moins de lui que de la France qui l’érige. Elle parle d’un pays dont une partie des élites n’ose plus assumer frontalement ses nostalgies, mais refuse encore d’en faire le deuil. Elle parle d’un champ médiatique où la littérature n’est plus seulement l’art de la forme, mais de plus en plus une logistique de guerre culturelle. Elle parle d’institutions capables de sanctifier au nom de la langue ce qui sert en réalité une ligne politique. Elle parle d’une bourgeoisie intellectuelle qui se croit encore subtile lorsqu’elle recycle, sous des mots plus fins, les plus vieux réflexes de l’ordre colonial.
Il faut donc finir sans euphémisme. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain controversé. Il est devenu, en France, l’instrument distingué d’une revanche mémorielle, la caution algérienne d’un récit français de réhabilitation, l’embaumeur littéraire d’un cadavre que certains rêvent de faire passer pour un ancêtre glorieux
C’est plus propre en apparence.
Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.
L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende en Algérie, où il était poursuivi pour son roman « Houris », prix Goncourt en 2024.
« Fait unique dans l’histoire algérienne : le verdict du procès du 7 avril 2026 est tombé le 21 avril courant. Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende, en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », indique l’auteur dans un message publié sur le réseau social X. À Alger, il n’y a eu pour le moment aucune annonce officielle de cette condamnation.
En novembre 2024, un tribunal algérien avait accepté une première plainte contre l’écrivain et son épouse psychiatre pour avoir dévoilé et utilisé l’histoire d’une patiente, Saâda Arbane, pour l’écriture de son roman Houris. Houris, qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Saâda Arbane assure être devenue, à son insu et même contre son gré, le modèle d’Aube, le personnage du roman incriminé car, tout comme Aube, Saâda a échappé à une tentative d’égorgement par des terroristes.
Deux recours avaient alors été déposés contre Kamel Daoud et son épouse qui a soigné Saâda Arbane, rescapée d’un massacre pendant la décennie noire de guerre civile en Algérie. La plaignante réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. L’ouvrage ne peut par ailleurs pas être édité en Algérie car il tombe sous le coup d’une loi interdisant tout ouvrage sur la décennie noire entre 1992 et 2002, qui a fait au moins 200 000 morts, selon des chiffres officiels.
Kamel Daoud est en outre visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par l’Algérie en mai 2025. Le roman fait également l’objet d’une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.