Il y a 70 ans, un Oradour-sur-Glane en Algérie – Edwy Plenel

« Un massacre en Kabylie » (La Découverte) est un livre-événement. Prolongeant une enquête menée pour Mediapart, Safia Kessas et Fabrice Riceputi y dévoilent l’ampleur d’un crime de guerre commis par l’armée française le 23 mai 1956, des assassinats de civils et des viols collectifs. En voici la préface.

L’histoire est une enquête. C’est même sa définition étymologique depuis Hérodote dont les Histoires peuvent aussi se traduire par L’Enquête, soit la signification du mot grec originel, de ἵστωρ, celui qui sait, celui qui connaît. Vingt-cinq siècles nous séparent du « père de l’Histoire », comme le surnommait le Romain Cicéron, mais le défi n’a pas changé : une quête du passé menée au présent.

C’est donc une recherche d’indices, de documents, de témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un puzzle. Le résultat final est une représentation momentanée, toujours en chantier, de ce que nous n’avons pas vécu mais que nous avons besoin de savoir afin de nous retrouver et de nous situer. En somme, de ne pas être perdus, voire égarés, en devenant prisonniers d’un présent omniprésent, sans mémoire ni repères, ignorant du passé, le travestissant par le mythe, la légende ou le mensonge.

L’enjeu politique de cette connaissance n’est pas mince tant sa maîtrise conditionne l’invention du futur : non seulement ses potentialités émancipatrices ou, à l’inverse, ses régressions conservatrices, mais aussi l’autonomie de la société dans cette élaboration, sa capacité à échapper aux dogmes, quels qu’ils soient, imposés par les puissances – pouvoirs étatiques, dominations idéologiques ou possédants économiques.

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Aux éditions La Découverte, 12 euros

Le livre que vous avez entre les mains en est une exemplaire démonstration. Il nous révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956, pendant la guerre d’Algérie, dans trois villages de Kabylie où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement, durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis indépendantiste tout proche.

Au bas mot, soixante-quinze habitants y ont perdu la vie. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Réussissant à lever le voile sur le tabou des violences sexuelles comme armes de guerre, cette enquête historique établit que, durant cette expédition punitive, nombre de femmes furent violées. Une pratique dont la banalité est résumée par cette phrase de l’un des massacreurs, entendue par un témoin : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue ».

Associant une journaliste documentariste, Safia Kessas, et un historien de métier, Fabrice Riceputi, cette enquête au présent met au jour un passé enfoui qui s’ajoute aux nombreuses pièces à conviction attestant des crimes du colonialisme français. Prolongeant et approfondissant une série parue dans Mediapart à l’été 2025, l’implacable documentation de cet « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, sur la longue durée de la conquête puis de l’occupation françaises en Algérie, contredit, à elle seule, le négationnisme des crimes coloniaux dont le retour en force dans le débat public fait aujourd’hui le lit des idéologies racistes, suprémacistes et fascistes.

Mais le travail de Safia Kessas et Fabrice Riceputi n’est pas qu’un témoignage à charge supplémentaire dans l’instruction de cette affaire non classée, des deux côtés de la Méditerranée, qu’est la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962. Avec précaution et modestie, leur livre ouvre de nouvelles perspectives de recherche tant il est doublement novateur, aussi bien par son terrain d’investigation que par sa méthode d’enquête.

Le recours à l’histoire orale

Les victimes de cette tragédie qui a ensanglanté la vallée de la Soummam, non loin du village où se tint, quelques mois plus tard, le 20 août 1956, le congrès du Front de libération nationale (FLN) qui adopta la plate-forme de la révolution algérienne, ne sont ni des militants ni des citadins, encore moins des cadres du mouvement indépendantiste. Ce sont des paysans montagnards, tout un peuple de sans-grades et d’obscurs pour reprendre les mots qu’affectionnait Jean Maitron, ce promoteur d’une histoire sociale faisant droit aux anonymes autant, sinon plus, qu’aux notoriétés.

En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi en Kabylie dans leur enquête sur les lieux du drame, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures. Entretenue par la société elle-même, elle est tissée de récits sensibles, de transmissions entre générations, de lieux et de monuments perpétuant un souvenir populaire qui échappe à la propagande étatique du pouvoir central algérien. À mille lieues d’une histoire officielle, assénée comme un savoir venu d’en haut, leur démarche assumée d’un récit parti d’en bas ouvre des perspectives encore largement inexplorées : l’archivage oral d’une mémoire populaire de la guerre d’Algérie.

Car leur novation est aussi méthodologique. Dans le sillage des travaux pionniers de Claire Mauss-Copeaux, qui documenta un massacre similaire, commis à Oudjehane dans le Constantinois, à la même époque, Safia Kessas et Fabrice Riceputi démontrent combien le recours à l’histoire orale est indispensable pour rendre compte, dans toutes ses nuances, sensibilités et complexités, d’un événement aussi traumatique que le fut la guerre d’Algérie.

Le rôle clé de Safia Kessas en est ici la preuve : c’est elle qui, la première, déclenche cette recherche en remontant le fil de sa propre mémoire familiale. Recueillant les confidences de son père, Tayeb, immigré algérien à Bruxelles, alors qu’il vit ses derniers instants en 2019, elle va transformer cette bataille intime contre des silences en curiosité publique pour un histoire collective. Et, pour y parvenir, elle va souhaiter et construire ce compagnonnage avec un historien de profession.

Dans la diaspora algérienne, ce sont souvent de farouches volontés féminines qui, dans le dialogue entre générations, réussissent ainsi à percer des murs de douleur, ouvrant des brèches mémorielles dans lesquelles s’engouffre la recherche historienne. À l’instar des lanceurs d’alerte, auxquels sont souvent redevables les journalistes, rien ne serait possible dans ces enquêtes sans ces chercheuses de mémoire dont Safia Kessas est, ici, l’incarnation.

La parole féminine

Car, aussi nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documentent la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires, voire mensongères quand elles taisent volontairement les crimes commis. Même quand elles rapportent des faits précis, permettant de recouper les témoignages oraux, elles n’en rendent pas l’épaisseur humaine, cette trame vécue qui fait la sensibilité du récit mémoriel. Surtout, elles ne suffisent pas à dire l’indicible que recouvre le long silence des victimes. Et plus particulièrement, parmi ces victimes, le silence des femmes dont l’histoire est invisibilisée par le pouvoir des hommes, où se croisent tradition patriarcale et héroïsme masculiniste.

Documentant, parmi les armes de la guerre coloniale, l’usage du viol au même titre que celui de la torture, ce livre fait enfin entendre la parole féminine en réussissant à lever le poids de honte qui l’empêchait. C’est ainsi qu’il illustre la force investigatrice et démonstrative de l’histoire orale, seule à pouvoir rendre compte des pleins et des déliés, des creux et des bosses, des ombres et des clairs-obscurs d’une expérience vécue.

Grâce à elle, la société, dans sa diversité et sa pluralité, reprend ses droits sur le récit historique officiel qui a toujours tendance à unifier et, donc, à uniformiser. En Algérie comme en France, toute confiscation de l’histoire par l’État conduit à faire silence sur ce qui nuance, dérange ou contredit, qu’il s’agisse de la réalité criminelle du colonialisme français ou de l’autonomie vitale de la société algérienne.

Lui-même pionnier en ce domaine, notamment dans ses recherches sur les camisards, l’historien Philippe Joutard a tôt défendu l’alliance nécessaire entre histoire et mémoires, s’insurgeant contre « la dévalorisation de la culture orale », ravalée au rang dépréciatif de folklore, qui imprégnait la tradition académique française. « L’histoire a besoin des mémoires », écrit-il, en soulignant l’enjeu aussi bien épistémologique qu’éthique de cette alliance.

« La mémoire, explique-t-il, prémunit l’histoire contre la tentation du déterminisme. Elle permet de retrouver le passé, comme un présent ayant un avenir, c’est-à-dire comme ayant plusieurs solutions possibles. L’enjeu est de reconnaître la liberté humaine. […] Enfin, l’histoire ne peut pas être la résurrection intégrale du passé ; ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. La mémoire peut lui fournir le fil d’Ariane, le lien charnel dont elle a besoin pour rendre le passé intelligible. Elle lui fait entendre d’autres voix qui éclairent des fragments de réalités passées. »

Une histoire citoyenne

Lors d’un colloque savant, rappelle Philippe Joutard, l’historien Pierre Vidal-Naquet n’hésita pas à paraphraser la célèbre formule de Clemenceau à propos des militaires et de la guerre : « L’histoire est trop sérieuse pour être laissée aux historiens. » Historien lui-même, Fabrice Riceputi est d’autant plus fidèle à cette recommandation qu’elle émane d’un homme qu’il tient pour son maître tant il n’a cessé de traquer les silences français sur le colonialisme. Se faisant historien du présent alors que son domaine de prédilection était l’antiquité grecque, le jeune Vidal-Naquet fut en effet en première ligne de la révélation, en temps réel, de la torture dans la République durant la guerre d’Algérie.

Cet engagement historien supposait de faire droit à la parole des témoins et de s’appuyer sur ces témoignages oraux pour traquer, dans les archives écrites, des bribes d’aveux malgré la chappe de plomb du secret d’État. Parce qu’elle fait entendre la voix des victimes, des exclus, des opprimés et des minorités, cette démarche sera toujours subversive car émancipatrice. S’il l’on en doutait, Les Lieux de mémoire, cette célèbre somme coordonnée par Pierre Nora, futur académicien devenu gardien d’un histoire française identitaire et conservatrice, fait totalement l’impasse sur l’Algérie, qu’il s’agisse de la conquête coloniale ou de la guerre d’indépendance.

À l’opposé de ces silences officiels, dont académisme et étatisme sont les gardiens jumeaux, des historiens citoyens n’ont cessé de se relayer pour affronter les douloureuses vérités de la longue durée coloniale française jusqu’à son présent persistant. Ainsi de Jean-Luc Einaudi qui, éducateur de métier, se fit enquêteur historien, en mettant au jour la réalité du massacre parisien du 17 octobre 1961 dont la police française porte la responsabilité.  Ses victimes, par dizaines, étaient des « Français musulmans d’Algérie », selon la dénomination officielle de l’époque, cette population travailleuse et ouvrière d’Ile-de-France qui avait répondu à l’appel de la fédération de France du FLN pour une manifestation pacifique, bravant le couvre-feu raciste qui leur était imposé.

L’hommage que lui a rendu Fabrice Riceputi dans un livre paru en 2015 n’est évidemment pas étranger à sa rencontre avec Safia Kessas qui cherchait les maillons manquants d’une histoire collective dans la chaîne de mémoire familiale qu’elle était en train de reconstituer. De leur alliance est née cette enquête aussi inédite que remarquable. Elle s’inscrit dans une vaste entreprise dont l’enjeu n’est rien moins que la rencontre des deux peuples, français et algérien, autour d’une vérité de l’histoire tissée d’une pluralité des mémoires. Il ne s’agit pas de « réconciliation », selon une vulgate en vogue, car ce serait mettre à égalité colonisateurs et colonisés, dominants et dominés. L’enjeu serait plutôt de tracer le chemin d’une conversation commune par le secours de mémoires dont la reconnaissance restaure la justice qui a tant manqué.

Un enjeu universel

En compagnie de l’éminente historienne Malika Rahal, Fabrice Riceputi avait montré la voie en ouvrant un chantier aussi immense qu’inédit avec la création d’un site, 1000autres.org, mettant en œuvre une histoire participative autour des disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ». Venant au secours des manques et des oublis de l’histoire écrite, de ses absences et de ses silences, ce champ de recherches devrait devenir une priorité pour les jeunes générations historiennes, avant que s’éteignent les voix des derniers témoins, qu’ils aient été Algériens ou Français, civils ou militaires. Associant enquêtes de terrain et recherches aux archives, confrontant les réalités du premier aux découvertes des secondes, Malika Rahal et Fabrice Riceputi ont multiplié, ces dernières années, les démonstrations du caractère fructueux de cette démarche (à lire sur Mediapart, ici et ).

Le plaidoyer de l’historien Philippe Joutard en défense de l’apport de l’histoire orale à sa discipline se termine par la citation d’un poème d’Aimé Césaire, évoquant la durable blessure d’un descendant d’esclaves dont la mémoire n’a pas été reconnue :

J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un couloir obscur
J’habite un long silence.

S’il fallait une incitation supplémentaire à poursuivre et à élargir la démarche novatrice dont relève le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on ne pouvait trouver mieux que cette référence au poète et homme politique martiniquais. Du sujet qui, ici, nous occupe et nous préoccupe, de son enjeu universel et de son actualité persistante, Aimé Césaire avait déjà tout dit. C’était dans son Discours sur le colonialisme, initialement paru en 1950, puis en 1955 dans une version revue et augmentée :

« Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation mortellement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »

Publié en France par La Découverte et en librairie à partir du 7 mai, « Un massacre en Kabylie » est également publié en Algérie chez Barzakh :

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Aux éditions algériennes Barzak

Source : Mediapart – Billet de Blog – 04/05/2026 https://blogs.mediapart.fr/edwy-plenel/blog/040526/il-y-70-ans-un-oradour-sur-glane-en-algerie

Exposition IMA (jusqu’au 19/07/2026) – Les mémoires occultées des esclavages en Méditerranée – Ludovic Lamant

Au moment où la France célèbre les 25 ans de la loi Taubira, l’Institut du monde arabe consacre la première exposition française d’ampleur à l’esclavage méditerranéen, un phénomène moins identifié que la traite transatlantique, et dont les traces persistent dans de nombreux ports d’Europe.

À l’été 2020, des activistes du mouvement Black Lives Matter en Italie ont protesté devant une sculpture du port toscan de Livourne. Ce monument met en scène, placés aux pieds du grand-duc Ferdinand Ier, quatre prisonniers enchaînés, dont l’un porte les traits d’un modèle bien identifié, qui fut un esclave noir venu d’Alger.

Pour l’historien M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po, ces militant·es antiracistes se sont trompé·es de cible. Ils et elles y ont vu une expression de la négrophobie en vogue en Europe, dans le contexte de la traite transatlantique. Mais ce monument, baptisé Quattro Mori (« quatre Maures », en français), s’il célèbre bien l’asservissement d’esclaves, raconte une autre histoire. Il permettait au dirigeant toscan de « montrer sa puissance à ses ennemis, les sultans ottomans et autres souverains musulmans régnant en Méditerranée, quelle que soit leur couleur de peau », relève l’universitaire dans un article de la revue L’Histoire.

Les Quattro Mori ne renvoient pas aux siècles de déportation d’Africain·es réduit·es en esclavage vers les Caraïbes et les Amériques, mais à une réalité moins connue et peu représentée : celle des esclavages méditerranéens. Celle-ci fait l’objet d’une exposition importante à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, jusqu’à juillet, qui s’ouvre sur une salle consacrée au monument controversé de Livourne.

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Le monument « Les quatre Maures » à Livourne (Italie), par Pietro Tacca (1577-1640). © Alinari Archives, Florence / Bridgeman Images

Dans un paysage muséal français toujours frileux à l’heure d’évoquer les esclavages (il faut remonter à 2022 pour la dernière grande exposition en date, avec « L’Abîme », à Nantes, centrée, elle, sur les effets de la traite transatlantique dans le port de Loire-Atlantique), c’est un événement. Même si le projet, financé sur des fonds européens, aurait sans doute mérité davantage de moyens pour aborder ce sujet si peu traité.

Restitution très frontale

Notre imaginaire de l’esclavage, nourri des récits états-uniens, oppose des personnes noires réduites en esclavage à des maîtres blancs. L’étude du monde méditerranéen oblige à tout revoir : « Tout un chacun – chrétien, juif, musulman, païen – peut être capturé par des corsaires chrétiens ou musulmans », assure M’hamed Oualdi, qui précise : « Peu importe la couleur de peau, pour peu que ces populations soient embarquées sur un navire ennemi saisi par des corsaires. »

Si l’on estime qu’au moins 12 millions de personnes ont été capturées en Afrique, dans le cadre de la traite transatlantique, du XVIe au XVIIIsiècle, les esclavages méditerranéens ont impliqué entre 2 et 3 millions d’individus sur la même période, selon des calculs, forcément fragiles, d’historien·nes.

La plupart d’entre eux furent des hommes, capturés par des corsaires, en haute mer ou lors de razzias sur les côtes. Esclaves chrétiens dans le nord de l’Afrique ou captifs musulmans dans le sud de l’Europe, beaucoup furent condamnés à ramer enchaînés sur les galères ou à effectuer d’autres travaux forcés. À la différence de la traite transatlantique, certains parvinrent à rester en contact avec leur foyer d’origine, certains, même, à être rachetés et à retrouver leur liberté (même si ce n’est presque jamais le cas pour des personnes noires).

À l’Institut du monde arabe, certaines œuvres restituent cette présence d’esclaves de manière très frontale, à l’instar d’un tableau grand format de l’Italien Alessandro Magnasco, d’ordinaire accroché aux Beaux-Arts de Bordeaux. C’est une scène du port de Gênes, où des prisonniers se font raser la tête avant d’être embarqués sur des galères. Ceux qui les tondent sont des « Turcs », des musulmans eux-mêmes réduits en esclavage, que l’on reconnaît à leur crâne rasé surmonté d’un toupet.

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Alessandro Magnasco dit Il Lissandro (1667-1749), « Embarquement des galériens dans le port de Gênes », Gênes (Italie), XVIIe siècle, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Bordeaux. © Photo F. Deval / Mairie de Bordeaux / Musée des Beaux-Arts

Mais ces pièces sont rares. Pour le reste, comme souvent pour des expositions historiques sur l’esclavage, il faut déshabituer son œil, scruter les arrière-plans, remarquer la couleur d’une peau un peu plus foncée. Ici, deux esclaves, l’un turc, l’autre maure, s’activent sur la galère d’apparat de laquelle sort la reine, Marie de Médicis, à son arrivée à Marseille, à l’extrémité d’un tableau de Rubens, repris sous la forme d’une gravure dans l’exposition. Plus loin, on en est réduit aux hypothèses : une femme noire qui semble être une domestique, à l’arrière-plan d’une autre toile de maître, pourrait être, elle aussi, réduite en esclavage.

Symétrie des esclavages

L’un des partis pris de l’exposition parisienne est d’insister sur l’une des grandes spécificités de cet esclavage : la symétrie de la violence de part et d’autre des deux rives. Au fil des salles, les pratiques des ports de Livourne, de Marseille ou de La Valette, à Malte, sont documentées de paire avec celles d’Alger ou de Tunis.

D’un point de vue politique, cette approche en miroir est décisive. Car certaines voix d’extrême droite ont pu instrumentaliser la seule pratique de l’esclavage des chrétien·nes au Maghreb, à partir de leur lecture du classique de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800) – publié en 2003 aux États-Unis, et en français en 2006. Elles en ont parfois parlé comme d’un « tabou » dans les mondes musulmans, qui seraient rétifs à discuter de cette histoire, préférant se concentrer sur les horreurs de la traite transatlantique.

« Le phénomène est symétrique des deux côtés de la Méditerranée, même si la connaissance du phénomène ne l’est pas, précise à Mediapart M’hamed Oualdi. Nous disposons de davantage d’archives et de récits de captivité d’un côté [celui des chrétien·nes au Maghreb – ndlr] que de l’autre. Mais l’exposition essaie tout de même de tenir les deux côtés. Il va sans dire que cela fragilise nombre de récits suprémacistes et identitaristes, qui ne voient pas que les deux côtés ont été asservis. »

L’exposition dialogue d’ailleurs avec la publication concomitante, chez Anacharsis, d’un récit de captivité : Antoine Quartier, né en Bourgogne en 1632, s’était fait capturer au large de la Crète en 1660, avant d’être racheté à Tripoli, puis libéré grâce à une rançon huit ans plus tard. Dans ce texte, il décrit sa détention et les travaux forcés dans la cité libyenne, qui était, avec Alger et Tunis, l’une des « régences » dites « barbaresques », ce terme péjoratif pour signifier les provinces d’Afrique du Nord d’où partaient des corsaires pirates.

Parmi les découvertes à l’IMA, une grande esquisse de Charles Le Brun, peintre de Louis XIV, représentant un esclave « turc » qui devait orner un escalier de Versailles – escalier qui fut détruit en 1752. L’œuvre imposante est prêtée, comme d’autres dans le parcours, par le Louvre, et l’on sort de l’Institut du monde arabe en espérant que le plus grand musée français daigne enfin s’emparer du sujet de l’esclavage pour monter une exposition – dans les années à venir ?

*

  • L’exposition « Esclaves en Méditerranée, XVIIe-XVIIIe siècle » est visible gratuitement à l’Institut du monde arabe à Paris, jusqu’au 19 juillet 2026.
  • Tripoli. Tribulations et aventures d’un captif dans une cité corsaire, d’Antoine Quartier,Anacharsis, 256 pages, 23 euros, mars 2026. Chez le même éditeur, Gillian Weiss, l’une des quatre commissaires de l’exposition à l’IMA, a publié, en 2014, Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée (416 pages, 27 euros).

Ludovic Lamant

Source : Mediapart – 02/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/020526/les-memoires-occultees-des-esclavages-en-mediterranee

Le Ministère des Armées doit-il conserver la gestion autonome de ses archives ? – Gilles Manceron

Alors que la justice a condamné l’État français pour avoir refusé l’accès aux archives au fils d’un tirailleur tué à Thiaroye en 1944, qu’un officier a été poursuivi pour ses recherches sur les armes chimiques en Algérie, et que des nombreux usagers se heurtent à des décisions arbitraires, la gestion de ses archives par le ministère des Armées ne peut plus perdurer ainsi.

Il s’agit d’un droit qui est à la base d’une démocratie, celui des citoyens de consulter librement les archives publiques. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame (article 15) : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Les Archives nationales ont été créées en septembre 1790, et, une fois la République proclamée le 22 septembre 1792, la loi du 24 juin 1794 (7 Messidor An II) a stipulé dans son article 37 que « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ». 

Or l’historien Christophe Lafaye, qui a travaillé au Service historique de la Défense (SHD) et comme chercheur en 2019-2020 à l’Institut de recherches stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), attire l’attention, dans un article important intitulé « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » paru dans la revue Histoire@Politique de Sciences Po Paris, sur le fait que la communicabilité des archives du ministère des Armées pose de multiples problèmes. Il fait référence à l’ouvrage, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine de Sonia Combe qui est aussi l’autrice de l’article, « Les archives, le législateur et les effets de censure », également paru dans Histoire@Politique en 2008, qui a été accusée de reprocher aux archivistes d’être les « complices de la dissimulation de secrets d’Etat », alors qu’elle n’a fait qu’attirer l’attention sur la culture propre à la formation des archivistes d’alors qui pouvait expliquer que beaucoup intériorisaient la protection des secrets d’État.

Les choses ont évolué depuis dans la formation des archivistes, et l’Association des archivistes français (AAF) a eu le mérite d’organiser en 2019 un forum sur le thème « archives et transparence, une ambition citoyenne » et elle a été, de 2019 à 2021, sous la présidence de Céline Guyon, active dans le combat du Collectif Accès aux archives publiques qui est évoqué plus loin. Mais des reculs se sont produits depuis.

La liberté d’accès aux archives publiques est un principe fragile et les citoyens doivent se soucier de son application effective. Le fait que la justice a dû condamner le refus du ministère des Armées au fils d’un tirailleur tué par l’armée française à Thiaroye (Sénégal) en 1944 d’accéder aux archives sur la mort de son père témoigne d’une atteinte grave à ce principe. Le tribunal administratif de Paris a souligné l’importance de cette condamnation en la faisant connaître par un communiqué

L’article cité de Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » révèle aussi un autre fait grave. Un officier français, le commandant Romain Choron, professeur d’histoire à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été l’objet de poursuites pour « compromission de secrets de la défense nationale », accompagnées de perquisitions et de saisies de sa documentation qui ne lui a pas été restituée. Il a achevé sa thèse en 2023 sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962) en se tournant vers un autre directeur de recherche et vers le Centre national des arts et métiers (CNAM). Mais l’armée, qui avait voulu en 2019 faire de lui un « exemple », lui refuse l’avancement auquel son doctorat lui donne droit, par une décision que, comme nous le verrons, la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 a rendu illégale.

Ces dysfonctionnements de notre démocratie doivent nous alerter. Dans un moment où, un peu partout, des libertés sont en péril et où l’état de droit subit de multiples assauts. 

Un principe qui a été longtemps contredit

Le principe de la liberté d’accès aux archives énoncé sous la Première République a mis du temps à s’imposer. Il été contredit par tous les régimes non républicains qui ont suivi. En 1805, les Archives nationales sont devenues « Archives de l’empire » et un arrêté de 1812 a prescrit la non-communication des inventaires. Les régimes monarchiques qui ont suivi (1815-1848) en ont fait les « Archives du royaume », considérées comme la propriété du régime et de son administration. Il faut attendre 1846 pour que la possibilité soit accordée aux lecteurs de consulter des originaux, et l’année 1850 pour que, sous la Deuxième République, soit créée la première salle de lecture.

Restées strictement, sous le Second empire, sous le contrôle de l’Etat, il a fallu, après la proclamation de la IIIème République, attendre dix-sept ans pour qu’un arrêté, du 16 mai 1887, stipule qu’elles passent de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle de celui de l’Instruction publique. Placées sous la responsabilité d’un « garde général », elles sont déclarées consultables, sauf exceptions, après cinquante ans (1). Un délai dont la durée a évolué ensuite selon les lois et catégories d’archives mais qui est encore en vigueur aujourd’hui.

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Façade du batiment du ministere des armées – Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Même si l’ensemble des archives publiques ont relevé depuis 1887 des mêmes règles concernant leur consultation, des résistances au sein même de l’Etat républicain n’ont jamais cessé d’entraver leur application. Au moment où éclatait l’affaire Dreyfus (2), un décret a été publié le 12 janvier 1898, où, sur la première page du texte manuscrit conservé aux Archives nationales (ABI 1), la référence à la loi du 7 Messidor An II a été biffée (3). Et, alors que le décret de 1887 imposait aux administrations publiques de verser leurs archives aux Archives nationales, plusieurs d’entre elles ont contrevenu à cette obligation, dans un moment où de nombreux abus commis par le ministère de la Guerre ont été dénoncés par l’article d’Emile Zola du 13 janvier 1898, « J’accuse…! ». Ces institutions qui ont enfreint unilatéralement cette règle en conservant la gestion de leurs propres archives sont : le ministère de la Guerre, celui des Colonies, le Conseil d’Etat, la Préfecture de police de la Seine et le ministère des Affaires étrangères (4). 

Le gouvernement de Front populaire a tenté de mettre fin à cette état de fait, mais il a dû finalement reculer et se borner à tenter d’en limiter les effets : son décret du 21 juillet 1936 a autorisé dans son article 3 ces administrations qui n’obéissaient pas à l’obligation légale de les verser aux Archives nationales à les conserver elles-mêmes, en permettant leur accès aux lecteurs « dans le cadre de la loi ». Mais sans prévoir un quelconque contrôle de l’application effective par elles de la loi générale en la matière. D’où le fait que, par exemple, que l’armée a pu tenter de maintenir secrète pendant des décennies la pratique de la torture qu’elle a organisée pendant la guerre d’Algérie, et d’où aussi les autres dysfonctionnements que nous constatons aujourd’hui.

En effet, depuis les débuts de la IIIème République, les archives du ministère de la Guerre (devenu ministère de la Défense, puis des Armées), du Conseil d’Etat, des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées conservées par ces institutions et non par les Archives nationales. Celles du ministère des Colonies (devenu de la France d’Outre-Mer) ont, quant à elles, été rattachées aux Archives nationales dans le cadre des ANOM (Archives nationales d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence).

La même loi s’applique, en principe, à la consultation de toutes ces archives, mais, dans la pratique, comme le montrent les cas évoqués ci-dessous, le Service historique de la Défense (SHD) est un cas particulier où cette loi n’est pas toujours appliquée. Les problèmes ne venant pas tant des personnes qui y travaillent, souvent attentives aux demandes des usagers (5), mais de la tutelle dont elles dépendent qui décide d’accorder ou de refuser les autorisations de consulter, dans des conditions qui relèvent d’une souveraineté propice à l’arbitraire. 

Un principe qu’il a fallu sans cesse rappeler à la République

Une loi sur les archives a été adoptée en 1979, précisant les délais de communication et établissant des dérogations. Mais, quand le conseiller d’Etat Guy Braibant a été chargé en 1995 par le premier ministre Edouard Balladur de dresser un bilan de l’application de cette loi, il a conclu que sa « règle législative très libérale » était « vidée de sa portée par des textes réglementaires ».

Une nouvelle loi a été votée en 2008 instaurant la « communicabilité de plein droit » des archives de plus de cinquante ans, même si les historiens ont contesté son invention d’une catégorie d’archives qualifiées d’« incommunicabilité définitive », tout comme l’argument trop général quant à leur caractère relevant du « secret défense » : l’impératif de sécurité nationale invoqué pour les « armes de destruction massive », a eu pour conséquence, par exemple, au nom de la menace terroriste, d’interdire aux historiens de travailler, par exemple… sur les gaz asphyxiants utilisés il y a plus d’un siècle durant la Première Guerre mondiale (5). 

La brève mobilisation de 2015 sur les archives de la Seconde guerre mondiale

En 2015, à l’approche des cinquante ans de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, nous sommes quelques historiens à avoir protesté contre l’impossibilité, dans certains centres d’archives, de consulter des documents de la période de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation conservées dans certaines Archives départementales, et avons envisagé de l’exiger dans une tribune pour les cinquante ans de la date de la capitulation allemande.

Mais nous nous sommes d’abord adressés au président de la République, François Hollande, et celui-ci nous a aussitôt demandé de ne pas rendre publique la tribune envisagée, et, lors d’un rendez-vous à l’Elysée avec deux des historiens à l’origine de cette demande, Gilles Morin et Sophie Cœuré, il leur a fait savoir que le gouvernement allait y répondre favorablement (6). Il l’a annoncé dans son discours du 8 mai et cela a conduit à la publication de l’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale (7). Cet arrêté a progressivement conduit les centres d’archives qui refusaient de donner accès à certains documents de cette période à s’aligner sur ceux qui acceptaient qu’ils soient consultés.

Les archives coloniales et la bataille des archives de 2019-2021

Mais, en dehors de la période de la Seconde guerre mondiale, une autre période de notre histoire suscite des difficultés particulières au sein de notre mémoire nationale et aussi de notre vie politique (8). C’est la période de la colonisation et des guerres de décolonisation, en particulier de la guerre d’Algérie.

Elle a donné lieu peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, à une phase de fermeture des archives qui a été retracée dans le livre, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) (9). Cette fermeture s’est produite en contradiction avec les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme crime contre l’humanité (février 2017) et avec sa visite à Josette Audin (septembre 2018) où il a reconnu non seulement l’assassinat de son mari par des militaires français mais aussi le système mis en œuvre par l’armée française comprenant la torture et les disparitions forcées. Christophe Lafaye cite la phrase du journaliste Yves Bordenave dans un article du Monde : « Le SGDSN n’a pas entendu le message présidentiel de la même oreille que les historiens » (10).

Une fermeture à l’initiative de certains secteurs de l’armée et de l’Etat, en particulier du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), hostiles à la reconnaissance des crimes coloniaux, s’est accompagnée des poursuites évoquées plus haut contre le commandant Romain Choron, ainsi que des lourdes menaces de faire de même pour « compromission de secrets de la défense nationale » contre les chercheurs et les archivistes qui consulteraient ou communiqueraient des documents « classifiés ». Elle a pris la forme d’une obligation de déclassification préalable de toutes les archives de l’armée demandées par des lecteurs datant de la guerre d’Algérie, au prétexte que beaucoup d’entre elles avaient été pourvues de tampons « secret ». Cette fermeture s’est fondée sur une interprétation étroite et illégale d’une instruction interministérielle, l’IGI 1300, qui a soumis leur consultation à l’autorisation préalable délivrée par l’institution militaire d’aujourd’hui.

Cela a suscité une forte mobilisation d’historiens, d’archivistes et de juristes qui, après une journée d’études, le 20 septembre 2019, à l’Assemblée nationale avec le soutien de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et de nombreuses associations de défense des droits humains, s’est constitué le Collectif Accès aux archives publiques dans le cadre duquel ont été présentés des recours au Conseil d’Etat qui ont obtenu de lui, le 2 juillet 2021, une décision importante. Le Conseil d’Etat a annulé la procédure administrative illégale à l’origine de cette fermeture et son rapporteur public, Alexandre Lallet, a souligné qu’elle avait « un arrière-goût de subterfuge » (11). 

Le combat a été mené essentiellement par ce Collectif Accès aux archives publiques, coordonné par la professeure d’université Raphaëlle Branche, comprenant l’Association des archivistes français (AAF), celle des historiens contemporéanistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (devenue H2C) et l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA). Il a été soutenu par le Conseil international des archives (ICA), dont la Section sur les archives et les droits de l’Homme (SAHR-ICA) a publié l’ouvrage Archives et droits humains (édition française, 2023) (12).

L’ouvrage, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) relate le combat de ce collectif (13) et il a dû, quant à lui, affronter des tentatives pour entraver sa parution. La revue de La contemporaine, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n’a pas mis en œuvre la décision de son comité de rédaction d’en rendre compte malgré l’intérêt qu’il présente comme relation de cette « bataille des archives » de 2018-2021. Cependant, durant l’année universitaire 2024-2025, afin de laisser une trace de ce combat important, Raphaëlle Branche a dirigé une collecte de dix-huit entretiens avec des personnes représentatives de différentes composantes de ce collectif et d’autres avec qui il avait interagi, dont certaines n’avaient pas voulu le rejoindre. 

L’accès parfois entravé aux archives du Service historique de la Défense

En 2021, aussitôt après cette décision essentielle du Conseil d’Etat en faveur de la liberté d’accès « de plein droit » aux archives, une nouvelle mesure de fermeture a été prise : un amendement concernant les archives a été introduit dans le projet de loi relatif à la prévention des actes de terrorisme et au renseignement (PATR) du 30 juillet 2021. Défendu à l’Assemblée, non pas par la ministre de la Culture mais par celle des Armées, cet amendement a consisté à insérer un article 25 – sans rapport avec le reste de la loi – qui créée de nouvelles catégories d’archives potentiellement incommunicables à jamais ; la communicabilité de certains documents étant, par ailleurs, subordonnée à des « nécessités » déterminées par la seule institution qui a produit ces archives.

Alors que les documents de plus de cinquante ans étaient accessibles jusque-là « de plein droit » selon la loi de 2008, et que les « subterfuges » qui avaient tenté de faire obstacle à leur communication avaient été dénoncés par le Conseil d’Etat, certains documents ne sont désormais communicables, après cette loi PATR, que si les services qui les ont produits considèrent qu’ils n’ont plus de valeur opérationnelle. Et ces services sont désormais autorisés à conserver secrets certains documents au-delà des limites fixées par la loi de 2008. 

Les pratiques problématiques du Service historique de la Défense 

Cet article 25 introduit dans la loi PATR et dans le Code du patrimoine qui a force de loi s’est accompagné de pratiques extrêmement contestables au SHD qui a eu tendance à poursuivre la règle qui résultait de l’instruction interministérielle que le Conseil d’Etat a annulé le 2 juillet 2021, celle de la classification/déclassification avant communication des documents demandés.

En dehors des entraves que subit l’historien et archiviste Christophe Lafaye dans ses recherches sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962) ; et des sanctions qui ont frappé le chercheur, militaire de carrière qui a le grade de commandant, Romain Choron, d’autres cas sont emblématiques des difficultés rencontrées par des usagers du SHD : celui d’une lectrice, Sabrina Abda, qui fait des recherches sur le sort de sa famille massacrée en Algérie en mai 1945, et les demandes insatisfaites du chercheur François Graner et d’autres membres de l’association Survie qui travaillent sur les complicités françaises dans le génocide en 1994 des Tutsi du Rwanda (14).

Les cas de Christophe Lafaye et de Romain Choron

Christophe Lafaye, dont le cas a été déjà cité, est un ancien officier de réserve, auteur d’une thèse sur « L’armée française en Afghanistan (2001-2012). Le Génie au combat » (15), et son habilitation à diriger des recherches (HDR) porte sur la guerre chimique menée par la France en Algérie entre 1956 et 1962, sujet sur lequel il a collaboré au film de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, et en Algérie et en France le 8 juin 2025, et ce film a été mis en ligne sur le site de France télévision (16). 

Il avait déjà évoqué les entraves auxquelles il s’est heurté dans son article, « Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », publié par The Conversation le 25 juillet 2025. Il y explique que, parmi les procédés utilisés par le ministère des Armées pour empêcher la communication des archives sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962), se trouve une disposition détournée de la loi sur les archives du 15 juillet 2008 : « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue » (article L. 213-2, II).

Comme nous l’avons mentionné, cette loi rend incommunicables perpétuellement les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques dont le secret nécessaire peut être expliqué et non des documents historiques.

Mais, plus d’une décennie plus tard, cet article a été détourné de son sens puisque des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, ont été refermées au titre des archives incommunicables : des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin dans ce cas des archives techniques dont on peut craindre l’utilisation aujourd’hui par des entreprises terroristes. Et Lafaye explique dans cet article que d’autres moyens sont employés pour ne pas communiquer des archives : recours à des demandes de dérogations abusives jamais instruites, restitution des documents aux services émetteurs, refus de suivre les préconisations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Plus graves encore sont les difficultés rencontrées par le commandant Romain Choron, Saint-Cyrien et ancien chef de la division des témoignages oraux sur la guerre souterraine en Algérie, 1954-1962. Elles ont commencé quand l’historienne Claire Miot de la division recherches historiques, études et enseignement (DREE) du SHD a convié le commandant Romain Choron à présenter le 10 janvier 2019 une conférence sur ses recherches. Il y a repris le contenu d’un article qu’il avait publié en 2016 dans la Revue historique des armées (17).

Cette intervention s’inscrivait dans le cadre du doctorat qu’il avait entrepris en 2015, et qu’il a donc obtenu en 2023. Quelques mois plus tôt, le Centre de prolifération nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (CPNRBC) du Centre de conduite des opérations (CPCO/CNRBC) lui a demandé une note sur l’avancée de ses recherches. Cette note a été transmise au service intéressé avec en copie, les chefs de services du SHD. C’est elle qui a fait l’objet d’une dénonciation aux services du Premier ministre pour compromission du secret défense.

La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont transmis le 8 novembre 2019 un rapport au procureur de la République, qui a ordonné une perquisition de son domicile, de son ancien lieu de travail et de son bureau à l’Ecole militaire supérieure de Saint Cyr Coëtquidan où il était professeur d’histoire. Ses travaux ont été arrêtés et sa carrière brisée. Cet officier n’a jamais été mis en examen et cette procédure a été classée sans suite. Toutefois, il ne peut accéder à son dossier pour entamer des poursuites à son tour et être blanchi totalement. Son travail universitaire n’est pas consultable. Sa thèse sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962), soutenue le 19 avril 2023, a été placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028 (18). Il cherche maintenant à tourner la page mais cet épisode a occasionné de graves conséquences sur sa vie professionnelle.

On pouvait penser que les machinations de l’état-major de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus appartenaient à un passé révolu. Il est scandaleux de constater qu’aujourd’hui certains de ses responsables jouent ainsi avec la vie et la réputation des individus, y compris quand ils appartiennent à l’armée française.

De son côté, Christophe Lafaye subit des sanctions qui nuisent à sa capacité concrète de poursuivre ses recherches, même si ces dernières vont dans le sens de la reconnaissance de ses crimes coloniaux de la France et donc d’un apaisement des tensions diplomatiques avec l’Algérie qui le lui demande. Au-delà, ce travail de vérité est important pour les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée et relève d’un enjeu démocratique. « Une démocratie saine ne cache pas ce que contiennent ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir » (19). 

Le cas de Sabrina Abda 

Sabrina Abda est née en France, d’un père algérien et d’une mère française. Diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro métiers du livre elle travaille dans le secteur culturel (musée du Louvre). Le 8 mai 1945 à Guelma, dans le Constantinois, son grand-père et ses deux oncles sont fusillés puis brûlés dans la répression organisée par une milice de civils européens soutenue par le sous-préfet de Guelma. Son père sauve sa vie en venant résider en France.

Elle a publié en 2025 le livre Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma (éditions Arcane 17) (20), et, pour le documenter, a commencé en septembre 2024 des recherches au SHD en même temps que son cousin, Salim, sur le sous-préfet de Guelma – organisateur d’une milice de civil européens meurtriers – et sur la famille de Sabrina. Son cousin seul a reçu une réponse négative : « le service n’est pas en mesure d’effectuer des recherches détaillées au profit des usagers ».

Par la suite, Sabrina a découvert cependant l’existence au SHD un dossier entier dédié à ce sous-préfet. Quand elle a demandé en décembre 2024 à le consulter, en indiquant sa référence précise, et s’est vu répondre qu’il n’était pas communicable, « conformément aux dispositions du Code du Patrimoine ». En ce qui concerne son cousin, il a reçu la réponse selon laquelle le document demandé était « réservé en interne au sein de nos services ».

Une députée de Paris leur ayant écrit une lettre argumentée en soulignant que la date des documents demandés par Sabrina Abda les rend communicables, et ayant participé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale où Sabrina Abda a pu faire état des refus que lui a formulé le SHD, celui-ci lui a finalement accordé en 2025 l’autorisation de les consulter – c’est toutefois son cousin qui a reçu l’autorisation et non Sabrina…, qui a d’abord essuyé en mars 2025 un second refus disant que le document d’archives qu’elle demandait à consulter était « non librement communicable ». Finalement une confirmation de réservation lui est parvenue à la fin du mois d’avril, avec cette mention : « après vérification, le carton d’archives est désormais librement communicable ».

La réponse à Sabrina Abda qui a été faite par le SHD, à une lectrice dont la demande était légitime, n’a pu être finalement favorable que grâce à la démarche d’une députée ainsi qu’à la publicité qui lui a été faite à l’Assemblée nationale sur les obstacles qu’elle rencontrait. Est-ce une pratique conforme à la loi ?

Le cas de François Graner 

Dernier exemple. François Graner, l’un des animateurs de l’association Survie et du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », dont la revue de la Ligue des droits de l’Homme, Hommes & Libertés, a rendu compte (21). Il a coordonné les demandes de différents membres de Survie qui ont demandé au SHD l’accès à des documents qui permettraient de lever le voile sur deux événements mettant potentiellement en cause les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda : l’attentat du 6 avril 1994 qui a tué le président du Rwanda et l’Opération Turquoise. Ils n’ont pas eu l’autorisation de consulter des documents qui n’ont probablement jamais été consultés ni par la justice, ni par les historiens malgré le Rapport de la Commission Duclert.

Ce refus d’accès à ces documents par le ministère des Armées au SHD est un abus du Secret Défense, qui entrave l’émergence d’un débat public pourtant reconnu d’utilité générale par le Conseil d’Etat dans sa décision du 12 juin 2020, et qui avait permis à François Graner de consulter des archives de François Mitterrand sur le Rwanda (22). Le tribunal administratif de Paris, lors de son audience du 3 juillet 2025 à laquelle étaient présents de nombreux soutiens dont l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau et l’association Histoire coloniale et postcoloniale, a rendu sa décision le 17 juillet 2025 : elle a suivi l’avis de la représentante du ministère des Armées de rejeter la demande de consultation de ces archives. Au nom de ces chercheurs, François Graner a déposé un recours devant le Conseil d’Etat. 

Un enjeu démocratique

Ces quatre cas sont emblématiques des difficultés rencontrées auprès du ministère des Armées et de son Service historique de la Défense.

Alors que la loi commune s’impose aussi à l’armée, qui a tenu à conserver elle-même ses archives historiques, sa pratique n’est pas toujours en conformité avec la loi. On l’a vu, ces pratiques ont été désavouées par la justice quand le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat pour s’être abstenu de mettre en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès de l’un des tirailleurs sénégalais tué au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1944, dans le cadre de ce que le président de la République a publiquement qualifié de « massacre » (23).

Le problème est structurel. Le SHD a été le premier, à la fin de l’année 2018, à appliquer avec rigueur l’instruction interministérielle qui a entravé l’accès des chercheurs à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie, en s’appuyant sur un texte réglementaire que le Conseil d’Etat a annulé et que son rapporteur public a qualifié de « subterfuge ». On constate que, malgré cette annulation, le SHD continue à répondre à des lecteurs que les documents qu’ils demandent, qui sont légalement en « libre accès », doivent être préalablement « déclassifiés ».

Il y a eu des moments où le SHD s’est ouvert à des préoccupations issues de la société, comme lorsque le général André Bach, à sa tête de 1997 à 2002, avait organisé l’accès aux archives des tribunaux militaires de la Grande Guerre. Mais rien ne le garantit. Celle qui lui a succédé de 2021 à 2024, Nathalie Genêt-Rouffiac, avait quant à elle appelé, en 2003, les archivistes à « protéger les secrets d’Etat ».

Or, l’histoire des guerres n’appartient pas à la seule institution militaire. Les archives des conflits où la France s’est trouvée engagée sont des archives nationales. Elles ne sont pas la propriété des seules institutions qui les ont produites. Le ministère des Armées ne doit pas considérer les archives qu’il détient comme sa propriété privée ; il contredit couramment en toute souveraineté les avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Il faut  un cadre qui garantisse le droit des citoyens de consulter librement les archives publiques. L’article 25 de la loi PATR doit être abrogé. Un organisme indépendant doit l’imposer, doté de pouvoir de coercition en cas de non respect des lois et règlements. La France doit cesser d’être à la traine dans ce domaine par rapport à d’autres grandes démocraties. 

Le gouvernement du Front populaire avait dû se résoudre à accepter ce régime particulier en espérant que tous les services publics concernés appliqueraient effectivement les règles de communicabilité des archives définies par la loi. C’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais la pratique du SHD nous montre aujourd’hui que cette question de la liberté d’accès des citoyens aux archives publiques, qui relève de la démocratie et des libertés publiques fondamentales, y est contredite. Dans ces conditions, la question du maintien de l’exception accordée à l’armée de la gestion distincte de ses archives mérite d’être posée dans le débat public (24).

Cette exception consistant à lui permettre de ne pas déposer ses archives aux Archives nationales et à les gérer de sa propre initiative doit-elle perdurer ? 


(1) Archives nationales, Décret et arrêté relatifs à l’organisation des Archives nationales, Paris, Imprimerie nationale, mai 1887.

(2) Rappelons que l’article d’Emile Zola, « J’accuse !… », est paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

(3) Reproduction du fac-similé dans Genèse d’une loi sur les archives, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, 2019, p. 73.

(4) Gilles Manceron et Gilles Morin, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains, sous la direction de Jens Boel, Perrine Canavaggio et Antonio Gonzalez Quintana, publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet. Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023, diffusion Lextenso/LGDJ, p. 283-301. Première édition de cet ouvrage sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

(5) Cela n’excluant en rien de rendre hommage aux comportements de certains agents du SHD qui, quant à eux, font preuve personnellement d’une attitude bienveillante et attentive pour aider les lecteurs dans leurs recherches. Un exemple : Mme Claude Laforge, que l’Association histoire coloniale et postcoloniale a conseillé et encouragé dans l’écriture de son livre intitulé « Guérir de l’Algérie ? Amour, insoumission : un jeune couple pris dans la guerre d’Algérie » a tenu à rendre hommage à l’archiviste du SHD qui l’a guidée dans ses recherches.

(6) L. 213-2. II. « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue», https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019198529&categorieLien=id)

(7) Voir Le Monde du 29 décembre 2015, https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/12/29/le-gouvernement-facilite-l-acces-aux-archives-de-vichy-et-de-l-epuration_4838919_823448.html

(8) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000031691149

(8) Alain Ruscio, « Bruno Retailleau, héritier d’une tradition algérophobe », in Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°211, octobre 2025, p. 19-21.

(9) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. Voir en particulier, Gilles Manceron, « Histoire d’un combat », p. 157-171. Ce livre est diffusé par la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

(10) Yves Bordenave, « L’Affaire Audin, la mémoire et l’honneur », Le Monde, jeudi 3 septembre 2020, p. 23.

(11) Voir la décision du Conseil d’Etat dans l’ouvrage cité ci-dessus, p. 230-239, et la citation du rapport du rapporteur public, Alexandre Lallet, p. 171-172.

(12) Archives et droits humains (édition française), publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet, ouvrage cité. 

(13) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), ouvragé cité.

(14) François Graner et Gilles Manceron, « La France et le génocide des Tutsis au Rwanda », dans Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°206, juillet 2024.

(15) Publiée chez CNRS éditions, mai 2016, 512 pages. Prix d’histoire militaire 2014, félicitations de l’IHEDN en 2015 et Prix UNOR en 2017.

(16) Film cité de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, en France et en Algérie le 8 juin 2025, il a été mis en ligne sur le site de France télévision. Sa présentation par France télévision.

(17) Romain Choron, « Les sections de neutralisation de grottes en Algérie (1959-1962) : l’utilisation du génie de la lutte antisubversive », Revue historique des armées, 2016/3 n°284, p. 43-54.

(18) Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires », article cité.

(19) Ibid.

(20) Sabrina Abda, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, préface de Gilles Manceron, Les éditions Arcane 17, collection Les invisibles, 2025.

(21) André Lucas et François Graner, « Secret défense : raison ou déraison d’Etat », Hommes & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°190, juin 2020, p. 28-30.

(22) « Le Conseil d’Etat autorise la consultation des archives de Mitterrand sur le Rwanda », Le Monde, 12 juin 2020.

(23) Communiqué du tribunal de Paris qui a condamné l’Etat français, 27 mars 2026 : https://paris.tribunal-administratif.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/responsabilite-de-l-etat-en-lien-avec-le-deces-d-un-des-tirailleurs-senegalais-lors-du-massacre-de-thiaroye-le-1er-decembre-1944

(24) Question posée par Gilles Manceron et Gilles Morin dans leur article, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains (2023), ouvrage cité. Première édition sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

Source : Mediapart – Billet de Blog – 29/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/290426/le-ministere-des-armees-doit-il-conserver-la-gestion-autonome-de-ses-archives

Emmanuel Macron, les médecins étrangers et l’Algérie : la grande hypocrisie – Nejma Brahim

Le président a fustigé, lundi 27 avril, les « mabouls » qui attisent les tensions avec l’Algérie à l’heure où la France a besoin de soignants étrangers. En oubliant de dire qu’il a contribué, ainsi que ses gouvernements, à la crise algéro-française et à la maltraitance administrative des médecins présents en France.

Peut-on à la fois contribuer à la crise entre la France et l’Algérie, compliquer le droit à l’entrée et au séjour des étrangers et étrangères (dont les médecins) en France et fustiger « les “mabouls” qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie » ? C’est à un merveilleux tour de passe-passe que nous a conviés Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, lundi 27 avril.

Faisant mine de s’agacer d’une situation ubuesque et injuste qui dure pourtant depuis de nombreuses années, le président a lancé, à propos des médecins étrangers et étrangères diplômé·es de pays étrangers hors Union européenne (praticien·nes à diplôme hors Union européenne, ou Padhue, dans le jargon) : « C’est encore le bordel. C’est un truc qui me rend dingue ! C’est la folie du système français. »

Peut-être faut-il expliciter la situation, tant les problèmes sont ici enchevêtrés. Les hôpitaux français sont peuplés de soignant·es étrangers et étrangères. Ces médecins venu·es de pays hors Union européenne (UE) sont sous-payé·es et doivent passer un concours malgré l’obtention de leur diplôme dans leur pays d’origine. Ils et elles sont souvent présenté·es comme une solution au problème des déserts médicaux.

Et alors que les Padhue viennent majoritairement d’Algérie (ils représentaient 38,8 % des médecins concerné·es au 1er janvier 2025), la crise récente entre Paris et Alger ne facilite pas les choses. « C’est des gens remarquables qu’on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont l’hôpital, et le jour où il faut les titulariser […], on repart tout de zéro. Il faut passer un concours pour emmerder le monde », a lancé Emmanuel Macron.

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Emmanuel Macron visite le centre hospitalier du pays d’Olmes à Lavelanet (Ariège), le 27 avril 2026. © Photo Valentine Chapuis / POOL / AFP

Ce discours pourrait être convaincant si le chef de l’État et ses gouvernements successifs n’avaient pas eux-mêmes contribué à ces différentes crises. D’abord, celle qui s’est installée entre l’Algérie et la France, sur fond de désaccord sur le plan migratoire, pour l’obtention des laissez-passer consulaires nécessaires à l’expulsion des ressortissants algériens (notamment ceux considérés comme dangereux).

Difficile d’oublier la manière dont l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a mené l’offensive face à Alger, alimentant les tensions dans un contexte diplomatique déjà complexe, avec l’emprisonnement de l’écrivain Boualem Sansal – puis du journaliste sportif Christophe Gleizes, toujours détenu – et les affaires des influenceurs. Le patron du parti Les Républicains (LR), se sentant visé, n’a pas tardé à répondre au président.

« Emmanuel Macron s’en est pris à ceux qui, comme moi, sont partisans de la fermeté avec l’Algérie, en évoquant les lourdeurs administratives pour les médecins étrangers. […] Ce faux prétexte ne vise qu’à dissimuler les vrais problèmes. Le problème, ce ne sont pas les médecins algériens mais les centaines d’OQTF [obligations de quitter le territoire français – ndlr] dangereux qui n’ont plus rien à faire en France, et que le régime d’Alger refuse de reprendre », a-t-il écrit sur X. 

Et de dénoncer en pagaille les « barbouzeries de ce régime sur notre propre sol » ou encore les accords de 1968 qui offriraient, selon lui, des « privilèges exorbitants » (c’est faux). Mais il faut surtout se souvenir que le chef de l’État s’est fendu lui-même d’une lettre, à l’été 2025, adressée à son premier ministre d’alors, François Bayrou, l’appelant à « plus de fermeté et de détermination ».

Il y a ensuite la crise de l’accueil des étrangers et étrangères, à l’heure où l’Europe n’a cessé de se barricader et où le nombre de titres de séjour pour motifs économiques a chuté de 12,6 % en France. Les nombreux blocages auxquels doivent faire face les ressortissant·es africain·es, et notamment algérien·nes, pour l’obtention de visas, sont bien souvent décourageants.

« Si on ne présente pas une invitation officielle pour un séminaire, par exemple, on risque un refus », témoigne un médecin établi en Algérie, qui a longuement hésité à venir exercer en France, en laissant derrière lui son épouse et leurs enfants (qu’il aurait ensuite fallu faire venirpar le biais du regroupement familial, lui aussi rendu difficile). Mais il n’a jamais franchi le pas. « On sait aussi que les médecins algériens en France font face à de nombreuses difficultés : ils font le même travail que les médecins français, voire plus, mais sont moins bien payés », ajoute-t-il.

Car Emmanuel Macron oublie enfin la crise que vivent les médecins étrangers et étrangères, qui ne cessent d’alerter sur leur précarité sans jamais être entendu·es. Mediapart a raconté, après une manifestation de ces praticien·nes devant le ministère de la santé en janvier 2024, comment certain·es médecins pouvaient rester sans nouvelles de la préfecture dont ils et elles dépendaient pour le renouvellement de leur titre de séjour ; au point, parfois, de préférer quitter la France pour ne pas se voir délivrer une OQTF.

Une médecin tunisienne, travaillant à l’hôpital public en région parisienne, est même devenue sans-papiers malgré elle, faisant l’objet d’une OQTF sans le savoir, alors qu’elle était en procédure de renouvellement de son titre. En pleine pandémie de covid-19, de nombreux praticiens étrangers et praticiennes étrangères ont aussi dû batailler contre les galères administratives.

Logique purement utilitariste

Si le chef de l’État avait déjà mentionné la situation de ces médecins et reconnu, lors d’une conférence de presse en 2024, leur « précarité administrative complètement inefficace », force est de constater que les paroles ne sont pas vraiment suivies des actes attendus.

« L’intégralité des médecins qui étaient là aujourd’hui[, ce] sont des praticiens hospitaliers qui ont été formés hors de France et qu’on a régularisés après des tests », a complété Emmanuel Macron lors d’un point presse après la visite de l’hôpital en Ariège, vantant l’importance de coopérer avec d’autres pays « en défendant nos intérêts, mais en étant respectueux ».

Non seulement ces déclarations s’inscrivent dans une logique purement utilitariste (comme pour la régularisation des travailleurs et travailleuses sans papiers, il ne s’agit que de besoins, en l’occurrence ici de médecins étrangers et étrangères), mais elles sont aussi à mille lieues de la réalité vécue par les principaux et principales concernées, qui découle, de fait, des politiques voulues et mises en place par l’État.

Dans ce bal des hypocrites, d’autres voix se font fait entendre, comme celle de François Ruffin. Lors d’un entretien accordé à France 2, le député de la Somme et candidat à l’élection présidentielle 2027 s’est ainsi dit « hostile à l’immigration de travail », refusant de faire sur les services « ce que l’on a fait hier sur l’industrie » et estimant que la France ne devait « pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains », tout en reconnaissant que l’hôpital public ne tiendrait pas sans elles et eux aujourd’hui.

Marine Le Pen, de son côté, a pointé la « trumpisation » du chef de l’État français, puis redit la nécessité de « faire passer aux médecins étrangers un examen [comme s’ils n’en avaient jamais passé dans leur pays – ndlr], au même titre, d’ailleurs, que les médecins français ».

Il n’y a qu’une seule voix que l’on n’entend finalement pas : celle de ces fameux médecins, qui bravent toutes les difficultés du monde pour venir en France et soigner la population qui y vit.

Source : Mediapart – 28/04/2026 https://www.mediapart.fr/journal/politique/280426/emmanuel-macron-les-medecins-etrangers-et-l-algerie-la-grande-hypocrisie

Reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 : pour une assemblée décoloniale – Olivier Le Cour Grandmaison

Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour : alors que les responsabilités des politiques et des militaires sont aujourd’hui bien connues, la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de tous les crimes commis dans l’empire tarde encore.

8 mai 1945. Des « Arabes » manifestent pacifiquement dans le centre européen et ségrégué de Sétif pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le jeune scout Saal Bouzid, qui porte le drapeau de l’Algérie indépendante, est abattu par un policier français.

Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes gagnent le Constantinois. Elles sont noyées dans le sang par les armées françaises et les milices coloniales composées de civils européens qui massacrent les « indigènes » de cette ville puis ceux de Guelma et de Kherrata. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels sont, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commande les troupes de cette région. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour.  

Le gouvernement provisoire de la république française (GPRF) est alors prêt à tout pour défendre ses possessions jugées indispensables à la grandeur de l’Hexagone et au rétablissement de son autorité dans le monde. Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, débattu à la Conférence de San-Francisco (25 avril-26 juin 1945) à laquelle participe le représentant de la France, Georges Bidault, désigné par le général de Gaulle ?

Inscrit à l’article premier de la Charte des Nations unies adoptée à l’issue de cette Conférence, cet admirable principe demeure, pour les forces politiques du GPRF, le droit des peuples blancs à disposer d’eux-mêmes. Dans le cas présent, ce droit se spécifie en « droit » du peuple français à disposer encore et toujours des colonisé-e-s. Ainsi est fait en octobre 1946 avec la consécration de l’Union française par la Constitution de la Quatrième République qui réforme l’empire pour mieux le perpétuer et maintenir la domination de la métropole, avec le soutien de la direction du Parti communiste et de la SFIO.

Fidèle application des décisions qui ont été prises à la conférence de Brazzaville (30 janvier 1944-8 février 1944) par le Comité français de la Libération nationale (CFLN). En ouverture des travaux, après avoir salué « l’immortel génie » de la France toute désignée pour élever les « hommes vers les sommets de dignité et de fraternité », de Gaulle avait ajouté : « entre la métropole et l’Empire, le lien [est] définitif. (…) Il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu’elle décidera dans sa souveraineté.[1] » Quelques jours plus tard, la déclaration finale rejetait « toute possibilité d’évolution hors du bloc français et toute constitution, même lointaine, de self-government. » Lumineux ! En quelques lignes tout est dit et les orientations coloniales du pays sont pour longtemps établies.

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Cérémonie de reddition des tribus, près de Kherrata, le 22 mai 1945. © Photo Rue des Archives

Les responsabilités des politiques et des militaires, à partir du 8 mai 1945 en Algérie, le recours aux milices coloniales, qui ont torturé, exécuté sommairement et brûlé de nombreux corps dans les fours à chaux d’Héliopolis, et le bilan de ces massacres sont aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui, en France comme à l’étranger, les ont étudiés[2].

N’en déplaise aux élu-e-s et aux membres des gouvernements passés et présents, souvent ignorants, aux démagogues comme aux apologues, ce sont parfois les mêmes, qui, pour mieux se défausser, exigent des universitaires et des chercheurs qu’ils continuent à travailler, la bataille pour la connaissance a été depuis longtemps remportée. Est-ce à dire que les investigations doivent cesser ? Evidemment non mais force est de constater qu’aujourd’hui « ce ne sont pas les informations qui nous font défaut ». « Ce qui (…) manque » à ceux qui président aux destinées de l’Hexagone, « c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences[3] ».

A preuve. De ces massacres, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, affirme le 27 février 2005 à Sétif, qu’ils étaient « une tragédie inexcusable ». Sublime syntagme qui permet, dans le même souffle, de condamner ce qu’il s’est passé tout en occultant à dessein les auteurs de ladite tragédie qui demeure sans nom précis ni adresse puisque l’Etat et ses dirigeants ne sont jamais désignés.

Trois ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur, Bernard Bajolet[4], en visite à l’université du 8 mai 1945 à Guelma, souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile. »

Admirable ? Habile stratégie discursive en vérité qui est conforme aux us et coutumes politico-diplomatiques régies par une efficace police du langage. Sous couvert de formules convenues et d’une qualification – la « folie » -, parfaitement inadéquate pour rendre compte des décisions qui ont conduit à ces massacres, cet ambassadeur est le parfait ventriloque d’un dessein élyséen constant : l’a-nomination. La multiplication des circonvolutions langagières, le refus d’employer certaines catégories, et les silences mêmes que ce refus révèle, reposent sur la volonté obstinée de ne pas nommer de façon précise les tueries perpétrées par les armées françaises et les milices coloniales. Tueries qui ressortissent à des crimes de guerres et à des crimes contre l’humanité susceptibles, en raison de l’imprescriptibilité de ces derniers, de déboucher sur la saisine des tribunaux de l’Hexagone et la mise en cause de figures politiques et militaires majeures entrées au Panthéon symbolique de la république.  

Au regard de la situation présente, les propos de Hubert Colin de Verdière passeraient presque pour audacieux s’ils n’avaient été sans doute aussi motivés par la volonté d’atténuer les conséquences diplomatiques de la loi scélérate votée le 23 février 2005, soit quatre jours auparavant. Souhaitée par l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), que préside alors Nicolas Sarkozy, puis votée par la majorité, cette disposition législative, sans équivalent dans aucune autre ancienne puissance coloniale, établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial.

Conforme à la mythologie impériale-républicaine [5] forgée par Jules Ferry et ses alliés en 1885, savamment entretenue par nombre d’hagiographes : historiens, juristes, politistes et académiciens bicornés, puis diffusée par des manuels scolaires imprimés à des millions d’exemplaires avec le soutien du très puissant ministère de l’Instruction publique, cette glorification de l’histoire impériale n’a cessé de prospérer.

Confrontées à la concurrence politique, électorale et culturelle du Front national puis du RN, et toujours plus menacées par cette dernière formation, les droites de gouvernement ont repris à leur compte les « thèses » au mieux révisionnistes, au pire négationnistes des défenseurs de l’Algérie française et des colonies.

A la suite de Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bruno Retailleau, notamment, ont eux aussi vanté les « beautés » de la France impériale et nié sans vergogne les crimes commis dans les possessions françaises. De même Edouard Philippe[6], figure importante du mal nommé « bloc central », lequel souffre, par la faute de ce dirigeant et de plusieurs autres, d’un strabisme prononcé vers le parti de Marine Le Pen. Triomphe de « post-vérités » ou de « vérités alternatives », affirment les partisans de la Réaction pour légitimer leur détestation des sciences humaines et sociales ?

Triomphe beaucoup plus inquiétant de « contre-vérités ». Répétées par une partie significative des élites politiques, avec le soutien actif des organes de propagande du groupe Bolloré, et la caution pseudo-scientifique de plumes servilement orthodoxes, ces grossières contre-vérités, qui prospèrent aussi sur l’ignorance crasse de certains journalistes, passent désormais pour vraies. Loin de « porter la plume dans la plaie », comme l’écrivait Albert Londres, ces derniers se plient à la doxa de saison et érigent l’opinion publique en juge de faits historiques. Stupéfiant !

En raison d’une inversion digne de 1984, catastrophique pour l’entêtement des faits comme pour les innombrables travaux relatifs à la colonisation française, victimes d’une sorte d’autodafé symbolique puisqu’ils sont néantisés, ceux qui demeurent fidèles à la volonté de savoir tombent sous le coup d’accusations convenues et abracadabrantesques forgées à dessein : « islamo-gauchisme », « wokisme » et haine de la France. Le plus mythologique et le plus idéologique deviennent alors l’expression réputée nuancée de vérités complexes contre les « légendes noires » inventées par des universitaires et des chercheur-e-s dévoyés. De là, aussi, la multiplication des attaques contre les libertés académiques, les sciences humaines et sociales, toutes vouées aux gémonies par une puissante cohorte bigarrée de démagogues soutenue par de doctes censeurs qui s’arrogent le monopole de l’objectivité et de l’éthique académiques[7].

Lors des prochaines commémorations du 8 mai 1945, les maires et les élu-e-s des gauches politiques doivent, partout dans l’Hexagone, s’en saisir pour rappeler qu’au moment même où les Français-e-s célébraient la fin de la Seconde Guerre mondiale débutaient en Algérie les terribles massacres que l’on sait. Le 9 septembre 2025, une résolution unitaire, déposée à l’Assemblée nationale, exigeait la reconnaissance de ces derniers comme crimes d’Etat. Quarante-neuf député-e-s socialistes, communistes et écologistes ont soutenu cette initiative qui fut précédée de rencontres multiples avec des spécialistes, des militant-e-s associatifs[8] et d’un colloque tenu dans les locaux de la représentation nationale.

De son côté, Idir Boumertit, tenu informé de ces travaux auxquels il a été convié sans jamais y participer, a proposé un version singulièrement similaire signée par les membres de son groupe LFI. Aujourd’hui maire de Vénissieux, nul doute qu’il aura à cœur de passer de ce texte à la pratique, et de dénoncer haut et fort les crimes perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata à partir du 8 mai 1945. Dans la conjoncture présente, caractérisée par la glorification abjecte du colonialisme, il est indispensable que les édiles, attachés à la vérité, prennent la parole pour rétablir les faits et mettre un terme aux discriminations mémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

Alors que depuis des années, les extrêmes-droites et les droites de gouvernement mènent avec succès une bataille politico-culturelle de réhabilitation du passé impérial français, des terroristes de l’OAS et du tortionnaire Bigeard[9], également coupable d’innombrables disparitions forcées pendant la dernière guerre d’Algérie, s’y opposer de façon unitaire est plus que jamais indispensable. Indispensable aussi, au-delà des massacres du 8 mai 1945, de s’engager dans la décolonisation de ce pays et de l’espace public, de changer le nom des voies : Colbert, Bugeaud, Lamoricière, Faidherbe, etc., [10] qui honorent les bourreaux des esclaves et des « indigènes », et d’exiger la construction d’un musée dédié à l’histoire de la colonisation.

Face aux déclarations péremptoires et mensongères de l’historien de Cour Pascal Blanchard[11], qui affirme que sur ces sujets le bilan d’Emmanuel Macron « n’est pas mauvais » (Le Monde, 23 avril 2026), – on ne mord pas la main qui vous soutient et qui, indirectement, vous finance – rappelons quelques faits qu’il ignore ou qu’il omet à dessein. Depuis 1982, la dénomination des rues est une compétence municipale et les habitants ont la possibilité de faire des propositions. Quant aux changements qui ont été décidés ces dernières années à Paris et Marseille, notamment, ils ne doivent absolument rien au chef de l’Etat, de même les initiatives en cours pour débaptiser les rues et/ou les avenues Bugeaud.

Toutes sont portées par les mobilisations de citoyen-ne-s et de structures ad hoc qui ont souvent mené et mènent parfois encore un combat difficile pour faire entendre leurs revendications. Pareillement pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 qui, exigée depuis 1991 pour les seconds, se heurte toujours au mépris, à l’opportunisme et à la pusillanimité élyséennes.

De plus, n’oublions que la France s’est abstenue de voter la résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU, le 25 mars 2026. Impossible enfin de passer sous silence l’échec catastrophique du président de la République en matière de lutte contre tous les racismes et les extrêmes-droites qui n’ont jamais été aussi fortes. De ce désastre et de ses conséquences multiples, Pascal Blanchard ne dit rien et il entretient le mythe d’un « Emmanuel Marcon » au-dessus de la mêlée partisane car libre d’une « histoire politique de droite ou de gauche. » Un bilan globalement positif, donc, pour ce « Georges Marchais » de la Macronie qui, comme son prédécesseur à propos de l’Union soviétique, souffre de troubles importants de la vision. Il est des fidélités singulières qui nuisent gravement au libre exercice de la raison comme à la volonté de savoir ; à preuve !

Dans ce contexte et à la veille d’une possible victoire d’un-e candidat-e du RN aux élections présidentielles en 2027, les nombreux comités et collectifs, depuis longtemps mobilisés à Paris et dans plusieurs villes, pour la reconnaissance des tueries précitées et de beaucoup d’autres perpétrées en Afrique, à Thiaroye, à Madagascar, en Indochine et dans les différents territoires conquis par la France, doivent enfin prendre des initiatives communes et nationales.

A l’instar de l’Assemblée des quartiers populaires, constituée en avril 2024[12], la création d’une Assemblée décoloniale inclusive, indépendante et démocratique s’impose. Elle permettrait de fédérer des campagnes multiples, de constituer une force nouvelle pour combattre les assassins de l’histoire et de la mémoire du colonialisme, le plus souvent racistes, islamophobes, négrophobes et parfois néo-nazis[13], défendre les revendications des héritiers des immigrations coloniales et post-coloniales, et travailler à la mise en œuvre des réparations et des restitutions dues aux anciennes possessions françaises.

Autant d’objectifs dont la réalisation est exigée depuis septembre 2001 par la Conférence mondiale contre « le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance », qui s’est tenue à Durban[14]. Est-il besoin de préciser que vingt-cinq ans après, les très glorieuses autorités de l’Hexagone, dirigées par la droite ou la gauche, se distinguent, en dépit de quelques avancées, par leur conservatisme et leur pusillanimité inacceptables, et par la tardiveté des dispositions adoptées.

Quant aux restitutions déjà réalisées comme à celles qui seront rendues possibles par la loi votée prochainement par le parlement[15], elles participent d’une diplomatie culturelle destinée à redorer le blason du pays en Afrique où il a subi d’importants revers géopolitiques qui l’ont privé d’une partie substantielle de son pré-carré établi au lendemain des indépendances.

Enfin, la récente conversion de la droite aux restitutions et la procédure législative engagée à l’initiative du gouvernement avec l’aval d’Emmanuel Macron sont très certainement conçues comme une concession indispensable destinée à renvoyer aux calendes grecques la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis aux colonies. Autant d’enjeux divers qui justifient plus encore la nécessité impérieuse d’une Assemblée décoloniale capable de mobiliser nationalement, de mener un combat anti-colonial et antiraciste déterminé en exhumant l’histoire impériale de France et, parfois, les continuités de ses orientations et des méthodes répressives employées pour maintenir l’ordre dans les territoires ultra-marins.

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman nationalrépublicain, éditions Amsterdam, 2025 et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.

*

[1]. Discours du général de Gaulle le 30 janvier 1944. (Souligné par nous.)

[2]. Voir. Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002, Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Chronique d’un massacre annoncé, Perrin, 2010 et Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945, éditions du Croquant, 2025. 

[3]. Sven Lindqvist, Exterminer toutes ces brutes, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 17.

[4]. Ambassadeur dans de nombreux pays, ce « grand serviteur de l’Etat », selon l’expression consacrée, fut, entre autres, directeur général de la DGSE. Mis en examen pour « complicité de tentative d’extorsion et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », il a été condamné le 8 janvier 2026 à un an de prison avec sursis. Le Monde, 8 janvier 2026.

[5]. Voir notre ouvrage : La Fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.

[6]. Le 10 décembre 2025, sur la chaîne d’information LCI, à la question posée par le journaliste Jean-Michel Aphatie : « la colonisation est-elle un crime, » cet ex-premier ministre, qui est maire du Havre, et présentement candidat aux élections présidentielles de 2027, répond de façon lapidaire : « Non. » Nul besoin d’argumenter ; conforme à la doxa de saison, son affirmation, aussi péremptoire que fausse, est réputée juste et lestée ainsi d’une autorité importante.

[7]. Voir le très mal nommé Observatoire de l’éthique universitaire qui lutte contre le « décolonialisme » le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » réputés gangréner l’université française et le CNRS. Y participent, entre autres, Florence Bergeaud-Blacker, Pierre-André Taguieff, l’historien Pierre Vermeren et le philosophe Yves-Charles Zarka. Le 2 mars 2026, Jacques Robert, président de cet observatoire, écrivait dans l’éditorial consacré à la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Iran : « Pour une fois, Trump a pris une décision favorable à la paix et à la justice. » Preuve supplémentaire de l’admirable rigueur scientifique et éthique de cet observatoire, le milliardaire d’extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin, participe à son financement et en fait la promotion sur le site de sa fondation Périclès. Enfin P. Vermeren, E. Hénin et X-L. Salvador ont dirigé l’ouvrage intitulé : Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. Historien, X-L. Salvador est aussi chroniqueur au JDD transformé, par Vincent Bolloré, en organe de propagande au service des extrêmes-droites qu’il soutient.

[8]. Cf., l’appel lancé par le collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat commis par la France en Algérie à partir du 8 mai 1945. Appel signé par de nombreux élu-e-s, universitaires, chercheurs et associations diverses

[9]. Le 24 octobre 2024, une statue de ce général a été érigée dans sa ville natale de Toul sans susciter le scandale national qu’une telle initiative aurait dû provoquer. Irresponsable « distraction » des gauches politiques qui avaient là l’occasion de dénoncer cette dernière et, plus largement, de combattre les apologues de colonisation française pour mieux défendre les libertés académiques et la reconnaissance des crimes perpétrés dans les territoires de l’empire. Rappelons que la disparition forcée est aujourd’hui qualifiée de crime contre l’humanité. Cf., l’article 212-1 du Code pénal.

[10]. Voir le travail remarquable de celles et ceux qui ont élaboré plusieurs guides décoloniaux consacrés à la mise au jour de ces réalités à Bordeaux, Le Havre, Marseille, Paris, Périgueux, Rouen, Soissons et Strasbourg. Guides publiés par les éditions Syllepse.

[11]. Sur son parcours, voir l’excellent article de Thomas Deltombe « Les biscuits mémoriels », Le Monde diplomatique, octobre 2025, pp. 20-21. L’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (ACHAC), que dirige Pascal Blanchard, bénéficie d’un soutien politique et financier substantiel de la DILCRAH. En 2024, selon le site Datagouv, cette Délégation a versé à l’ACHAC la somme de 50 000 euros. En avril 2017, déjà, Pascal Blanchard chantait, dans Libération, les louanges d’Emmanuel Macron parce qu’il « a compris avant tout le monde que la gauche et la droite, qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. (…) Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS [Parti socialiste] ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe »(Libération, 28 avril 2017).

[12]Pour exister enfin dans le débat public, des militants lancent l’Assemblée des quartiers

[13]. Le 17 avril 2026, le groupe niçois néo-nazi, Aquila Popularis a organisé dans ses locaux une soirée en l’honneur d’Albert Spaggiari qui fut, entre autres, un membre actif de l’OAS, condamné à 4 ans de prison pour détention d’armes et de munitions en 1962, et un criminel notoire.

[14]. En avril 2009, une conférence, dite d’examen, s’est tenue à Genève. Dans le document final, il est rappelé « que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme (…) ne doivent jamais être oubliés. » Le texte « se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes. Prend note des mesures prises par les pays qui (…) ont créé des mécanismes institutionnels tels que les commissions vérité et réconciliation et/ou restitué des objets culturels, (…) et demande à ceux qui n’ont pas encore contribué à restaurer la dignité des victimes de trouver des moyens appropriés de le faire. » Document HR/PUB/09/4 ; site officiel du Haut-commissariat aux droits de l’homme. Nations unies.

[15]. A ce jour, le projet de loi, consacré à la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation, est toujours en discussion au parlement. Force est de constater que ces restitutions ne concernent ni les spoliations commises avant 1815, ni les biens militaires notamment saisis par la France lors de la prise d’Alger (1830) puis de la conquête (1840) menée par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Source : Médiapart – Tribune – 27/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/o-le-cour-grandmaison/blog/270426/reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-1945-pour-une-assemblee-decoloniale

Boualem Sansal, ou l’imposture consacrée – Yazid Sabeg

Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers un homme frappé par la répression, mais dans la fabrication méthodique d’une figure utile à la droite extrême, au bloc médiatique de combat, au macronisme de raidissement et à ce vieux fond français SFIO qui n’a jamais tout à fait consenti à faire le deuil de l’Algérie coloniale.

Il faut partir d’un point de netteté absolue, faute de quoi tout le reste sombrerait dans la tricherie polémique.

L’arrestation, la détention et la condamnation de Boualem Sansal en Algérie ont bien relevé d’une séquence de répression politique grave. Son procès s’est déroulé dans le contexte d’une tension diplomatique majeure entre Paris et Alger, et la justice algérienne l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Défendre un écrivain contre l’arbitraire n’a rien d’optionnel : c’est une exigence élémentaire que personne de bonne foi ne saurait contester.

Mais c’est précisément parce que cette exigence est simple et légitime qu’il faut refuser le glissement frauduleux qui l’a suivie : faire de cette défense une absolution générale, une immunité intellectuelle permanente, une dispense d’examen critique sur sa ligne de pensée, ses amitiés de tribune, ses relais idéologiques et le sens politique profond de sa consécration française. La solidarité due à un homme injustement puni ne saurait être captée au service d’un récit qui, lui, n’a rien d’innocent.

La fable la plus commode veut que Sansal soit un écrivain « récupéré ». Le mot est pratique, presque généreux, parce qu’il sauve l’image de l’auteur tout en reportant la responsabilité sur ceux qui le portent. Il permet de maintenir intacte la statue tout en blâmant les porteurs. Or ce que les faits, patiemment assemblés, donnent à lire est une thèse autrement plus sévère : il ne s’agirait pas d’un enlèvement idéologique subi malgré soi, mais d’une continuité assumée. Non le malentendu tardif d’un homme happé par des forces qui le dépassent, mais l’insertion progressive, cohérente et trop constante pour être accidentelle, dans les milieux des droites extrêmes françaises. Un nombre croissant de voix, y compris parmi ceux qui l’ont sincèrement défendu, ont fini par évoquer publiquement un malaise et le doute, jusque dans ses proches, sur un glissement vers la droite radicale. À partir de là, continuer à parler de malentendu relève moins de la prudence intellectuelle que du confort.

Le point décisif n’est pas que Sansal ait été applaudi par des gens douteux : dans la vie intellectuelle française, cela ne prouverait pas grand-chose en soi. Le point décisif est qu’il s’inscrit depuis longtemps dans un réseau de compatibilités idéologiques trop dense et trop constant pour être tenu pour fortuit.

Son message adressé à Philippe de Villiers après son élection à l’Académie française. Les échanges rapportés avec Éric Zemmour, puis confirmés, sur l’idée que certaines propositions de ce dernier seraient « intéressantes » pour faire face à la présence musulmane en France. La présence au Cercle algérianiste. Les liens avec des espaces comme Valeurs actuelles. La participation au « Printemps de la liberté d’expression » organisé à Perpignan par la municipalité Rassemblement national contre le « wokisme » et le « frérisme ». L’inscription au comité stratégique de structures de combat idéologique fondées pour peser dans le débat public à droite.

Ce n’est pas une série d’accidents mondains. C’est un système de compagnonnages. À ce stade, l’écrivain n’est plus seulement reçu : il est situé.

Ce qui fait de Sansal un actif stratégique pour cet ensemble n’est d’ailleurs pas d’abord la qualité de son style ni la singularité de ses romans. C’est sa fonction de caution. Il est l’homme né de l’autre côté de la Méditerranée qui permet à certains Français de retrouver leurs plus vieux préjugés sans avoir à les formuler eux-mêmes. Il offre à la nostalgie coloniale le luxe inattendu d’une voix venue d’Algérie. Il permet à la panique identitaire de se donner les apparences du témoignage. Il procure au vieux récit de la France civilisatrice ce dont il manque cruellement depuis des décennies : un témoin d’origine algérienne qui, non content de dénoncer les impasses du régime d’Alger, réinscrit la période coloniale dans une trame de continuité, d’ordre, presque de promesse historique interrompue. Voilà la marchandise. Voilà la rente symbolique.

Car c’est ici que gît le cœur doctrinal de l’imposture. Un écrivain peut accabler l’Algérie post-indépendance sans basculer dans la mythologie impériale. Il peut dénoncer l’islamisme sans essentialiser l’islam. Il peut critiquer les faillites d’un pouvoir sans réhabiliter la domination coloniale. Mais dans la parole publique de Sansal, telle qu’elle se déploie depuis des années à travers ses entretiens et ses prises de position, le mouvement est plus grave : l’islam excède l’islamisme, l’arabisation prend les traits d’une dévastation culturelle, la souveraineté algérienne est constamment ramenée à une forme de déchéance, et la période coloniale se voit ré-éclairée comme matrice d’ordre et de grandeur.

Cette translation n’est pas un détail. Elle n’est pas une maladresse de langage. Elle constitue la clé de sa valeur d’usage. C’est précisément parce qu’il aide à transformer la colonisation en regret raisonnable qu’il devient si utile à ceux qui travaillent à la réhabiliter par éclats, allusions et demi-phrases.

Mais cette ligne ne s’est pas formée dans les marges. Elle a été stabilisée, polie, normalisée par un grand média d’opinion qui lui a fourni, pendant des années, la scène idéale : Le Point. Il faut dire les choses nettement : Le Point fut sa tribune. Non un support occasionnel, non une halte parmi d’autres, non une simple rédaction venue l’interroger quand l’actualité l’exigeait. Une tribune au sens plein : un lieu régulier de mise en scène, de consolidation et d’homologation, où sa parole revenait avec une constance remarquable.

Là, Sansal n’était pas présenté comme un romancier parmi d’autres, ni comme une voix mélancolique venue d’Algérie. Il y occupait un rôle stable : celui du témoin autorisé chargé d’annoncer à la France son abdication, de dénoncer ses élites, de vitupérer ses renoncements, de mettre l’Algérie au banc moral et de transformer une hostilité obsessionnelle en diagnostic d’époque.

Une parole n’est pas seulement ce qu’elle dit : elle est aussi le théâtre qui la rend crédible. Et, pour Sansal, ce théâtre a longtemps été celui du Point. La dramaturgie y était visible dans sa répétition même : l’écrivain menacé, puis l’oracle du désastre, puis le prisonnier libéré revenu au combat, le tout présenté dans la tonalité du martyr lucide dont la France ne mérite pas tout à fait les avertissements. La cohérence est trop forte pour être fortuite. Le Point n’a pas simplement accueilli une parole ; il l’a scénarisée, prolongée, installée dans une posture de magistère.

Cette fonction de tribune a eu un effet capital : elle a fait passer l’obsession pour de la clairvoyance.

Dans un cadre moins prestigieux, une telle insistance contre l’Algérie aurait pu apparaître pour ce qu’elle est souvent : une fixation, une incapacité à penser ce pays autrement que comme mensonge, déchéance et catastrophe. Dans un espace éditorial de notabilité bourgeoise, la même parole change de statut. Elle cesse d’être une répétition ; elle devient « constance ». Elle cesse d’être un durcissement ; elle devient « courage ». Elle cesse d’être une algérophobie de système ; elle devient « lucidité sur le réel ». Le Point n’a pas que contribué – très largement – à inventer cette ligne, il l’a rendue fréquentable. Il lui a offert le cadre rêvé : assez ferme pour flatter le goût du combat culturel, assez chic pour éviter le soupçon de brutalité doctrinale. L’outrance change de nature quand elle passe par les circuits élégants. Elle ne choque plus ; elle impressionne. Elle ne paraît plus obsessionnelle ; elle paraît prophétique.

C’est à cet endroit qu’intervient un témoignage dont le prix est tout autre, parce qu’il ne vient pas d’un adversaire : celui d’Antoine Gallimard. Il faut mesurer ce que ce nom représente dans cette affaire. Antoine Gallimard n’est pas un procureur de circonstance. Il a défendu publiquement son auteur pendant sa détention, mobilisé sa maison, ses relais, ses avocats, son crédit moral et institutionnel pour obtenir sa libération. Il s’est battu pour lui, non par calcul éditorial, mais par fidélité envers un écrivain frappé par l’arbitraire. C’est précisément pour cette raison que son trouble pèse si lourd. Quand un homme qui vous a soutenu avec une telle constance laisse paraître sa peine, sa déception et son incompréhension, ce n’est plus un simple désaccord d’humeur : c’est un symptôme. C’est même, dans ce contexte précis, quelque chose qui ressemble à un aveu involontaire.

Le contraste est brutal. D’un côté, un éditeur historique qui, au plus dur de l’épreuve, refuse le silence, organise la défense, récuse l’instrumentalisation partisane et tente de préserver à son auteur une dignité au-dessus des basses manœuvres. De l’autre, un écrivain qui, sitôt libéré, choisit de rompre avec cette fidélité pour rejoindre un environnement idéologique et éditorial beaucoup plus conforme à sa ligne de combat, tout en reprochant à Gallimard d’avoir préféré la diplomatie à la frontalité. Cette divergence devient politiquement parlante lorsqu’elle oppose, non deux nuances d’un même univers, mais deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être la défense d’un écrivain : pour l’un, une protection qui évite de le livrer à la captation partisane ; pour l’autre, une logique d’affrontement qui trouve son milieu naturel dans les appareils de guerre culturelle.

Le basculement vers Grasset – du groupe contrôlé par Bolloré – avec, dit-on – installation dans un appartement parisien financé par ce même groupe – n’est pas un détail biographique. C’est une scénographie. Les pièces du décor sont visibles : un écrivain, une prison, une libération, un transfert éditorial, un groupe médiatique de combat, des parrains politiques, des symboles nationaux. L’opération est presque didactique. Et ce que le malaise de Gallimard révèle, au fond, c’est qu’il n’a pas réussi à détourner son auteur de l’emprise idéologique qui l’attendait. Que ce soit justement cet homme-là – qui avait tout fait pour défendre, protéger et préserver, y compris contre les appropriations partisanes les plus voyantes – qui laisse entendre son regret suffit à ruiner la fable d’une évolution seulement subie.

La consécration académique condense tout ce qui précède. Élu à l’Académie française au premier tour avec une quasi-unanimité, Boualem Sansal est désormais inscrit dans la galerie des Immortels, c’est-à-dire dans le récit officiel de la langue, de la culture et de la légitimité nationale. Ce geste dépasse de très loin la littérature. L’Académie ne s’est pas contentée de reconnaître une œuvre ; elle a transformé une figure déjà saturée d’effets politiques en emblème national, conférant à cette trajectoire une sanction de pierre. Là où l’écosystème médiatique fabriquait un personnage, l’institution a dispensé une onction. Le passage du débat à la consécration est toujours le moment le plus révélateur : c’est là qu’une société dit ce qu’elle veut absoudre chez elle-même.

Et ce que la France officielle cherche à absoudre dans cette séquence n’est pas difficile à discerner. C’est la possibilité de recommencer la colonisation sur le terrain symbolique après l’avoir perdue sur le terrain politique. Non plus avec l’armée, mais avec l’édition. Non plus avec les gouverneurs, mais avec les académies. Non plus avec les proclamations d’ordre, mais avec les romans, les interviews, les plateaux de télévision et les postures de civilisation. C’est plus propre en apparence. Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.

Car c’est ici que réside le cœur du problème mémoriel. Ce que l’on observe depuis des années dans la parole publique de Sansal n’est pas simplement une critique sévère du régime algérien – ce qui, en soi, n’aurait rien d’illégitime. C’est un mouvement plus profond et plus grave : rabattre l’Algérie presque entière sur les échecs de son pouvoir, puis les rabattre comme faillite résultant de l’échec supposé de l’indépendance elle-même, jusqu’à laisser flotter en permanence l’idée que l’histoire algérienne moderne aurait moins consisté à se libérer qu’à se perdre.

Cette pente n’est pas seulement polémique ; elle est mémorielle. Elle vise moins un régime qu’une légitimité historique. Et c’est pourquoi elle rencontre si bien, en France, certains vieux appétits. Rien ne séduit davantage une partie des élites françaises qu’une voix venue d’Algérie leur expliquant, au fond, qu’elles n’avaient pas tout à fait tort d’avoir tant regretté la fin de l’ordre colonial.

Le plus remarquable est que cette opération se présente toujours sous les habits de la hauteur morale. On parle de « courage », de « liberté », de « Lumières », de « franc-parler », comme si ces mots avaient vocation à blanchir n’importe quelle régression, pourvu qu’elle s’exprime dans une syntaxe correcte. Mais les Lumières n’ont jamais consisté à substituer au travail historique un récit compensatoire où l’Empire devient presque une blessure infligée à la France elle-même. Elles n’ont jamais consisté à vêtir de langage universaliste une hiérarchie implicite des civilisations. Et le courage intellectuel ne consiste pas à épauler, plateau après plateau et tribune après tribune, les appareils idéologiques les mieux dotés du moment. Il y a là une fraude au vocabulaire. On mobilise les grands mots non pour élever le débat, mais pour soustraire certaines thèses au contrôle ordinaire de la raison critique.

À cette mécanique vient s’agréger un fond plus ancien encore, moins bruyant mais plus constant : ce que l’on pourrait appeler la sensibilité sociale-coloniale française. Non comme appareil disparu, bien sûr, mais comme descendance morale tenace -cette manière de parler de République, de progrès et d’universel tout en gardant au fond de soi une blessure jamais refermée devant l’indépendance algérienne. C’est une sensibilité qui ne dit plus « Algérie française » comme slogan frontal ; elle la laisse remonter sous forme de regret diffus, de plainte civilisatrice, de soupçon jeté sur la décolonisation elle-même. Avec Sansal, cette famille morale retrouve une ressource inespérée : le récit de la perte peut enfin se raconter avec une voix algérienne, donc avec moins d’embarras, moins de honte, moins de risque d’être renvoyé à la vérité crue de la domination passée. Le détour par l’autre sert ici à réhabiliter le même.

L’ancien discours colonial avançait à visage découvert : mission, ordre, supériorité, civilisation. Le nouveau procède avec infiniment plus d’adresse. Il parle de liberté d’expression, de laïcité, de lutte contre l’islamisme, de courage littéraire, de lucidité sur l’échec algérien, de fidélité à la langue française. Rien de tout cela n’est en soi illégitime – c’est précisément ce qui rend l’opération habile. Elle avance à couvert derrière des causes réelles pour glisser une conclusion qui ne l’est pas : la France coloniale serait, au fond, moins coupable qu’on l’a dit ; l’Algérie indépendante aurait ruiné une promesse ; l’histoire impériale mériterait révision non par l’archive et la rigueur, mais par le ressentiment sophistiqué. Nous ne sommes pas devant un retour grossier de l’OAS ; nous sommes devant un réarmement élégant du vieux réflexe colonial. Et la littérature sert ici de gant blanc à la main sale de l’idéologie.

Le mot juste, dès lors, n’est ni « écrivain engagé », ni même « polémiste ». Le mot juste est auxiliaire. Auxiliaire littéraire d’un bloc français qui cherche à régler sous une forme noble plusieurs comptes à la fois : avec l’Algérie souveraine, avec la mémoire anticoloniale, avec la critique de l’islamophobie, avec les scrupules historiques de la gauche, avec tout ce qui entrave la reconstitution d’un récit national durci. L’auxiliaire n’a pas besoin d’obéir à un centre de commandement. Il suffit qu’il rende un service. Et le service rendu est majeur : il permet de faire entrer dans le salon légitime ce qui, formulé trop brutalement par ses alliés naturels, en serait aussitôt expulsé. Il transforme l’excès militant en matériau mondain. Il offre au ressentiment une diction.

C’est pourquoi la défense courtoise de l’ambivalence ne suffit plus. On peut rappeler l’âge de l’homme, sa maladie, sa fragilité après sa sortie de prison, ses contradictions, ses déceptions, ses brouilles. Tout cela existe. Tout cela explique peut-être quelque chose à l’échelle psychologique. Mais politiquement, cela ne change rien à l’essentiel. Car une séquence intellectuelle se juge moins à l’intention de ses acteurs qu’à l’effet objectif de leurs positions. Et l’effet objectif, ici, est net : donner à la droite extrême un écrivain de parade, à un empire médiatique de combat un trophée, au macronisme un symbole, et à la vieille mauvaise conscience coloniale française un mécanisme d’acquittement par procuration.

Au fond, l’affaire Sansal parle moins de lui que de la France qui l’érige. Elle parle d’un pays dont une partie des élites n’ose plus assumer frontalement ses nostalgies, mais refuse encore d’en faire le deuil. Elle parle d’un champ médiatique où la littérature n’est plus seulement l’art de la forme, mais de plus en plus une logistique de guerre culturelle. Elle parle d’institutions capables de sanctifier au nom de la langue ce qui sert en réalité une ligne politique. Elle parle d’une bourgeoisie intellectuelle qui se croit encore subtile lorsqu’elle recycle, sous des mots plus fins, les plus vieux réflexes de l’ordre colonial. 

Il faut donc finir sans euphémisme. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain controversé. Il est devenu, en France, l’instrument distingué d’une revanche mémorielle, la caution algérienne d’un récit français de réhabilitation, l’embaumeur littéraire d’un cadavre que certains rêvent de faire passer pour un ancêtre glorieux

C’est plus propre en apparence.

Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.​​​​​​​​​​​​​​​​

Source: Mediapart – Billet de blog – 24/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/240426/boualem-sansal-ou-l-imposture-consacree

Kamel Daoud annonce avoir été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman «Houris»

L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende en Algérie, où il était poursuivi pour son roman « Houris », prix Goncourt en 2024.

« Fait unique dans l’histoire algérienne : le verdict du procès du 7 avril 2026 est tombé le 21 avril courant. Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende, en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », indique l’auteur dans un message publié sur le réseau social X. À Alger, il n’y a eu pour le moment aucune annonce officielle de cette condamnation. 

En novembre 2024, un tribunal algérien avait accepté une première plainte contre l’écrivain et son épouse psychiatre pour avoir dévoilé et utilisé l’histoire d’une patiente, Saâda Arbane, pour l’écriture de son roman HourisHouris, qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Saâda Arbane assure être devenue, à son insu et même contre son gré, le modèle d’Aube, le personnage du roman incriminé car, tout comme Aube, Saâda a échappé à une tentative d’égorgement par des terroristes. 

Deux recours avaient alors été déposés contre Kamel Daoud et son épouse qui a soigné Saâda Arbane, rescapée d’un massacre pendant la décennie noire de guerre civile en Algérie. La plaignante réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. L’ouvrage ne peut par ailleurs pas être édité en Algérie car il tombe sous le coup d’une loi interdisant tout ouvrage sur la décennie noire entre 1992 et 2002, qui a fait au moins 200 000 morts, selon des chiffres officiels.

Kamel Daoud est en outre visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par l’Algérie en mai 2025. Le roman fait également l’objet d’une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.

RFI avec AFP

Source : RFI – 22/04/2026 https://www.rfi.fr/fr/france/20260422-kamel-daoud-annonce-avoir-%C3%A9t%C3%A9-condamn%C3%A9-%C3%A0-trois-ans-de-prison-ferme-en-alg%C3%A9rie-pour-son-roman-houris

« Pour la création d’un musée de la colonisation » – Pascal Blanchard et Nicolas Bancel

Le 15 avril 2026, les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) ont présenté à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale un rapport sur « L’influence de la France dans un monde postcolonial ». Parmi les 42 propositions du rapport, l’une retient particulièrement l’attention : la création d’un musée de l’histoire de la colonisation et de ses héritages, distinct du Musée du quai Branly et du Musée national de l’histoire de l’immigration. Une structure dédiée, à vocation pédagogique, capable de porter des expositions itinérantes sur l’ensemble du territoire, de nouer des coopérations culturelles avec les pays anciennement colonisés, et de contribuer à une redéfinition en profondeur de la politique culturelle de la France. Cette recommandation dans un débat long et difficile est portée depuis des années par des historiens, des chercheurs, des associations et des parlementaires. En octobre 2023, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard — qui ont été invités à intervenir dans les auditions de la commission — alertaient déjà dans The Conversation sur l’importance de bâtir un tel lieu en France, soulignant que notre pays risquait d’être l’une des dernières nations européennes à s’engager sur le sujet, alors même qu’elle abrite les plus importantes diasporas issues de l’ancien Empire colonial. Et c’est dès 2012 qu’un Manifeste — signé par plusieurs personnalités, et notamment par Patrick Chamoiseau, Achille Mbembe, Benjamin Stora, Yazid Sabeg ou Christiane Taubira — avait posé les premières fondations de ce projet. Ce mois-ci, nous revenons sur cette actualité à travers un article revenant sur le rapport du 15 avril 2026 et la tribune de 2023 qui en éclaire les enjeux historiques et politiques. Deux textes qui, ensemble, montrent que le débat avance et qu’il est désormais temps de passer des mots aux actes.

Bientôt un musée de la colonisation ? C’est ce que proposent deux députées
par Adèle Daumas sur le site LCP Assemblée nationale (15 avril 2026)

Les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) proposent de créer un musée sur l’histoire de la colonisation. C’est l’une des principales mesures issues de leur rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », présenté ce mercredi à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Comment aider la France à regarder en face son passé colonial ? C’est l’une des questions sur lesquelles se sont penchées les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste et social), autrices d’un rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial » qu’elles ont présenté ce mercredi à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Elles concluent que la création d’un musée « de l’histoire de la colonisation et de ses héritages », distinct des musées du Quai Branly et de l’immigration, pourrait encourager la France à engager un travail historique approfondi sur la question.

« Montrer que ce passé n’est pas effacé »

« Il ne faut pas perdre de vue que le problème de l’image de la France dans les pays anciennement colonisés est indissociable de la façon dont la France traite elle-même ce passé », rappelle Sabrina Sebaihi. Montrer que le passé colonial « n’est pas effacé » est donc une priorité.

Doter la France d’un musée retraçant la colonisation est un vieux serpent de mer, et l’idée avait déjà été lancée par Caroline Abadie, ancienne députée Renaissance, en 2021. L’absence de collections à exposer et l’existence du musée [national] de l’histoire de l’immigration — dont la présentation a été repensée pour traiter en partie cette question —, sont les principaux arguments brandis par ses détracteurs. 

Sabrina Sebaihi défend toutefois une structure dédiée entièrement à la colonisation, « un lien pédagogique pour présenter cette histoire », en insistant sur la conception d’« expositions itinérantes pour aller au contact de l’ensemble de la population ». Ce serait aussi l’« occasion de mener des projets de coopération culturelle avec d’autres pays en élaborant des expositions croisées. »

Enfin, un tel établissement s’inscrit dans le cadre d’une redéfinition de la politique culturelle de la France, alors les parlementaires planchent actuellement sur la restitution des biens spoliés par le pays pendant la période coloniale. « La question des restitutions doit franchir une nouvelle étape », estime Sabrina Sebaihi, appelant à ne plus « faire du cas par cas » mais mettre en place « une politique volontariste, structurée, transparente », pensée comme un « acte de justice et de reconnaissance » et non comme une « concession ponctuelle ».

Un rapport pour « améliorer l’image de la France » 

Cette proposition est l’une des 42 du rapport, dont le questionnement plus général est « comment améliorer l’image de la France auprès des pays anciennement colonisés par notre pays ? », résume Amélia Lakrafi. Les deux députées ont étudié « le phénomène de sentiment anti-français pour en mesurer la réalité, les ressorts et les manières de lutter contre », explique-t-elle.

« Dans les pays colonisés et plus particulièrement en Afrique, la France incarne plus largement l’Occident », souligne Sabrina Sebaihi. « On nous renvoie à la fois aux crimes liés à la colonisation, au maintien de formes d’influences héritées de la période dite de la Françafrique, mais aussi à notre positionnement international contemporain ». Il est reproché à l’Hexagone « un double standard entre le conflit russo-ukrainien et d’autres conflits mondiaux » comme ceux qui se déroulent à Gaza, au Soudan ou dans la région des Grands Lacs. Les aides économiques accordées par la France sont, quant à elles, perçues comme « forme renouvelée d’ingérence ».

Mobilités étudiantes, réparations symboliques

Pour améliorer cette image écornée, les deux élues préconisent aussi de repenser les termes employés pour désigner les relations entre ex-colon et ex-colonisés. Par exemple en parlant de « partenaires historiques » pour désigner ces pays, ou en utilisant l’expression de « diplomatie des sociétés civiles » plutôt que celle d’« influence », expose Amélia Lakrafi.

D’autre part, un effort est à fournir pour améliorer les échanges avec ces partenaires historiques. « Le sentiment anti-français en Afrique commence au consulat », observe Amélia Lakrafi, qui veut clarifier et simplifier les modalités d’attribution des visas, et faciliter les démarches pour la venue d’étudiants et de chercheurs. Sabrina Sebaihi appelle aussi à considérer la portée des réparations symboliques. Par exemple, dans le cas des essais nucléaires opérés par la France en Algérie, il « pourrait y avoir une coopération pour identifier les sites et participer à leur nettoyage ».


Débat : pourquoi il serait temps de bâtir un musée de l’histoire coloniale en France

par Nicolas Bancel et Pascal Blanchard dans The Conversation (17 octobre 2023)

Les commissions d’historiens et de chercheurs sur le passé colonial et postcolonial de la France se succèdent depuis plus d’une décennie, sur un rythme de plus en plus rapide : commission sur la mémoire des expositions ethnographiques et coloniales (2011), sur les « événements » en Martinique en 1959, en Guyane en 1962 et en Guadeloupe en 1967 (2015), sur le Rwanda et le génocide des Tutsi (2019), sur les relations France-Algérie entre 1830 et 1962 (synthèse en janvier 2021) et la guerre d’Algérie (lancement janvier 2023) et enfin sur la guerre au Cameroun (lancement mars 2023).

Les ouvrages savants et les travaux collectifs trouvent leur public et occupent désormais les rayons des libraires ou des festivals (comme la semaine passée aux Rendez-vous de l’histoire de Blois) à l’image des ouvrages Histoire globale de la France coloniale (Éditions Philippe Rey), Colonisation, notre histoire (Seuil), Histoire de l’Algérie à la période coloniale1830-1962 (La Découverte), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique (Seuil) ou encore Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière).

Les bandes dessinées, les romans (avec leurs prix littéraires prestigieux de Leïla Slimani à Alexis Jenni en passant par Alain Mabanckou, David Diop, Éric Vuillard, Christophe Boltanski et beaucoup d’autres), les documentaires trouvent leur public (de « Décolonisations, du sang et des larmes » (2020)[1] sur France 2 à « Décolonisations » (2020) sur Arte), les fictions cinématographiques telles Tirailleurs (2022) s’emparent du sujet et les podcasts en radio sont des succès indéniables, comme l’excellente série de Pierre Haski sur France Inter depuis deux étés, intitulée « Les décolonisations africaines » en 2022 et 2023[2].

Partout, sur les réseaux sociaux, sur YouTube et dans des conférences en ligne, le passé colonial et ses héritages sont questionnés et génèrent des dialogues, parfois houleux.

Ces dernières années, des expositions, encore rares, participent de ce processus de dévoilement, à l’image d’« Exhibitions, l’invention du sauvage » (2012)[3] ou « Peintures des lointains » (2018)[4] au Musée du quai Branly, en passant par « Le modèle noir, de Géricault à Matisse » (2018)[5] au Musée d’Orsay ou « Décadrage colonial » (2022)[6] au Centre Pompidou.

Parallèlement, la France a entrepris de commencer à rendre des biens culturels pillés au temps de la colonisation. Dans cette dynamique, une loi va bientôt s’attacher aux « restes humains » provenant des ex-espaces colonisés et conservés dans des institutions publiques (musées, hôpitaux, laboratoires) pour pouvoir rendre ceux-ci aux pays ou régions ultramarines et apaiser les mémoires.

Une information fiable et accessible à tous rendue possible aussi grâce à vos dons.

Les manuels scolaires ne sont plus ceux du temps de François Mitterrand – pas le Mitterrand ministre des colonies de 1950-1951, mais celui président de la République de 1981-1988 : si l’étendue des parties des programmes d’histoire consacrées à ces questions continue à faire débat, la place de l’histoire coloniale a été incontestablement renforcée et les enseignants disposent désormais d’outils pédagogiques avancés (les expositions pédagogiques se comptent par dizaines et les plateformes Lumni.fr et eduscol.education.fr sont bien dotées) pour aborder le passé colonial.

Le passé colonial à l’agenda des débats publics

Les débats sur le passé colonial dans l’espace public sont cependant particulièrement clivés : les tenants du décolonialisme les plus radicaux s’opposent aux animateurs de l’Observatoire du décolonialisme faisant la chasse à la « repentance », les nostalgiques du « bon temps des colonies » aux indigénistes et aux pourfendeurs de la Françafrique. Si l’on peut regretter une telle polarisation des débats publics – que nous avions identifiée dans l’ouvrage La fracture coloniale (2005)[7] –, contrastant avec les travaux des historiens, on peut en revanche se réjouir de la visibilisation de l’histoire coloniale.

En effet, l’amnésie coloniale, institutionnalisée, a longtemps dominé malgré les efforts et les travaux des historiens : inaugurée sous le général de Gaulle, entretenue sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, vitrifiée par un François Mitterrand mu par son désir d’ériger un musée nostalgique à Marseille (dont Maurice Benassayag était l’inspirateur) et dont héritera Jacques Chirac, avant de transmettre le relai à Nicolas Sarkozy, ce dernier faisant de l’anti-repentance[8], l’une de ses thématiques favorites et jusqu’à François Hollande, s’affirmant comme l’héritier légitime d’un parti socialiste incapable de faire retour sur ses engagements coloniaux historiques et proposant systématiquement un « regard lucide » sur ce passé mais guère plus.

Nous avons pensé à l’instar de beaucoup d’historiens – que l’on soit en phase ou en désaccord avec cette déclaration – que les choses allaient changer en 2017 lors de la campagne présidentielle : Emmanuel Macron, en Algérie, déclare ainsi le 16 février 2017 à propos de la colonisation : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

François Fillon, candidat LR à l’élection présidentielle, n’y voit que la « détestation de notre Histoire, cette repentance permanente » ; Florian Philippot, alors vice-président du Front national, ajoute qu’il n’y a pas « pire insulte contre la France ».

Cette date est pourtant un tournant. Avec de nombreux pays – à l’image des Pays-Bas, de la Belgique, de l’Allemagne et, à un moindre niveau, du Danemark, du Portugal, de la Grande-Bretagne ou de la Suisse –, la France va engager sur plusieurs fronts un changement de posture institutionnelle. Outre les commissions d’historiens, on note la volonté de repenser la place des Français issus de l’immigration (dont une partie non négligeable provient de l’ex-Empire) dans l’espace public, avec la mission « Portraits de France » proposant des noms pouvant être utilisés pour nommer rues et bâtiments publics ; l’ouverture de la question du retour des biens culturels à l’occasion du discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou (novembre 2017) ; les annonces réitérées de la fin de la Françafrique ; déclare ainsi le 16 février 2017 la programmation Africa2020 et la Fondation de l’innovation pour la démocratie confiée à Achille Mbembe (2022) ; les engagements en faveur des anciens combattants des colonies… tout paraissait en place pour un « grand tournant » mémoriel.

Machine arrière…

Et puis, la dynamique s’est étiolée. Alors que nous étions nombreux à imaginer que cette politique qui avait tous les atours de la nouveauté allait trouver sa cohérence par une redéfinition des relations avec l’Afrique mais aussi de la francophonie, par une écoute nouvelle de la relation avec les outre-mer, par un travail approfondi sur les programmes scolaires et, surtout, par la mise en place d’un grand projet muséal qui fait défaut en France (et que nos voisins allemands et belges viennent de mettre en place), cet élan s’est brisé et très peu a été entrepris.

À la place d’un musée d’histoire coloniale a été préférée une Cité de la langue française à Villers-Cotterêts[9] installée dans le château de François Ier avec « 1 600 m2 d’expositions permanentes et temporaires ouvertes au public, un auditorium de 250 places, douze ateliers de résidence pour des artistes… » Ce choix de sanctuariser la francophonie, avec un budget important (plus de 200 millions d’investissements, soit le deuxième plus gros chantier patrimonial de France après Notre-Dame de Paris !), avec une attente ambitieuse de 200 000 visiteurs annuels et l’accueil du prochain Sommet de la francophonie, montre que de grands projets sont possibles.

La francophonie est certes politiquement moins inflammable que l’histoire coloniale et, dans le contexte de la déstabilisation de l’influence française en Afrique de l’Ouest, on peut concevoir que la francophonie peut être conçue comme un ciment culturel à même, sinon de préserver cette influence, sans doute de freiner son effacement. Mais ne nous y trompons pas : ce projet range pour la durée du second mandat d’Emmanuel Macron celui d’un musée de l’histoire coloniale aux oubliettes, avec uniquement à Montpellier l’annonce de la création d’un Institut de la France et de l’Algérie[10] qui ne s’attachera (sous une forme encore à définir) qu’à une partie de l’histoire coloniale (ce projet reprend un ancien projet, sur la base de collections aujourd’hui conservées au Mucem, à Marseille).

Cette configuration rappelle de vieilles querelles – elles remontent à 20 ans –, lorsque Jacques Chirac imagina son musée des « arts premiers » (actuel Musée du quai Branly) et pris conscience que le Musée des arts africains et océaniens (MAAO, situé Porte dorée) allait être vidé de ses collections. Le risque existait que certains réclament que ce lieu devienne un musée d’histoire coloniale, d’autant plus qu’il avait été érigé pour l’immense Exposition coloniale internationale de 1931.

À l’époque, Jacques Chirac et Jean-Claude Gaudin, comme une grande partie de la droite aux côtés du mouvement « rapatrié », ont une autre idée en tête avec le projet de mémorial de la France d’outre-mer à Marseille pour rendre « hommage » à une certaine vision de l’histoire (on est à deux ans des célèbres articles de loi sur la « colonisation positive » de 2005) et veulent éviter une polémique face à ce lieu désormais « vide ». C’est ainsi que sera imaginée la Cité de l’immigration, qui occupe désormais cet espace (Musée national de l’histoire de l’immigration).

À quoi pourrait servir un musée d’histoire coloniale ?

Vingt ans après, le projet d’un musée d’histoire colonial est au point mort. À se demander à quoi il pourrait bien servir. Peut-être à faire que toutes les trajectoires, tous les récits, toutes les mémoires, tous les acteurs de ce passé et leurs descendants y trouvent place. À concevoir un espace ouvert sur le monde, sur les comparaisons avec les autres Empires, les sociétés colonisées avant et pendant la colonisation, la société française pendant et après la colonisation. À organiser de vastes expositions autour des grandes questions sur la colonisation ouvertes au grand public, aux scolaires et aussi aux touristes qui visitent notre pays et qui viennent aussi de ces « ailleurs ». À regrouper les patrimoines épars et riches qui dorment ou sommeillent dans les archives d’Aix-en-Provence, au Musée du quai Branly, dans les réserves du Mucem, du Musée des Confluences à Lyon ou au sein du musée de l’Armée aux Invalides… et dans moult institutions et collections publiques et privées.

À engager, aussi, une réflexion commune avec la quarantaine de pays ex-colonies ou ex-protectorats sur la manière de tourner ensemble la page coloniale. À dynamiser une réflexion sur la « décolonisation » de nos imaginaires afin d’irriguer des projets d’expositions en France, en Europe, en Afrique et ailleurs. À accompagner le processus de « retour » des biens culturels pillés en les contextualisant. À mettre en exergue les récits de l’histoire des immigrations postcoloniales, comme la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983) qui commémore cette année son 40e anniversaire ou la Marche du 23 mai 1998 qui commémore son 25e anniversaire et aboutira à la loi Taubira (2001).

À repenser, aussi, notre relation avec l’Afrique au moment même où la France est en rupture avec le continent. À sortir des fantasmes et nostalgies qui continuent à irriguer les extrêmes et leur discours de rejet de l’autre, à accepter la complexification d’un « récit national », à éviter que d’autres radicalités s’emparent de ces enjeux, bricolent leurs « mémoires », inventent des récits fictionnels qui les éloignent de leur propre pays. À proposer des conférences, des débats, des colloques, des bourses de recherches, des politiques d’éditions et d’initiatives entre le monde des arts, la recherche académique et les structures associatives.

À faire, comme s’y emploie le Musée national de l’histoire de l’immigration, le Musée du quai Branly, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), le Mémorial de la Shoah, le MémorialACTe (en Guadeloupe), un travail de transmission des savoirs.

Certes, la Cité de la langue française est sans doute un beau projet, sans doute est-il nécessaire, mais il met en lumière, aussi, ce qui n’a pas été fait et qui était tout autant nécessaire.

Nous serons bientôt dans le peloton de queue des pays européens pour ce type d’institutions sur le passé colonial, alors que vivent dans l’hexagone les plus importantes présences en Europe des diasporas antillaises, maghrébines et subsahariennes, et d’importantes communautés issues de l’océan Indien, du Moyen-Orient, du Pacifique et de l’Asie du Sud-Est.

Cette page d’histoire se révèle aujourd’hui à la lumière de l’effondrement du « pré carré » africain. Les causes en sont nombreuses, et au premier chef les relations toxiques et quasi incestueuses mises en place après les indépendances entre une gouvernance française privatisée par les présidents de la République et leurs conseillers « Afrique » et des gouvernements africains le plus souvent autoritaires. Les nombreuses interventions militaires françaises, la présence de bases militaires, la permanence du franc CFA indexé sur le franc puis l’Euro ont décuplé le sentiment en Afrique, dans les nouvelles générations, que la décolonisation n’était pas achevée et qu’il fallait tourner la page. C’est une caractéristique forte de la crise de confiance qui se manifeste aujourd’hui. Mais pour tourner des pages, du côté français comme du côté africain, il faut aussi des livres et des musées.

Un carrefour de notre relation au passé

Nous sommes à un carrefour de l’histoire de notre relation au passé. Alors que se manifestent des mouvements pour déboulonner les statues issues de l’histoire coloniale et esclavagiste, que des noms de rues ou de bâtiments scolaires sont changés, la réflexion sur la création d’un musée colonial n’est pas une lubie portée par quelques spécialistes en quête d’un temple pour valoriser les connaissances accumulées. C’est aussi un lieu essentiel précisément pour « tourner la page » et faire pièce à ce point aveugle de notre histoire, surtout dans un pays où la notion « d’excuses » est récusée à priori, à la différence de l’Allemagne avec la Namibie, de la Belgique avec ses anciennes colonies et notamment le Congo, des Pays-Bas avec l’Indonésie…

Dans un pays qui se targue d’être le « pays des musées », où l’histoire est au cœur de nos enjeux de citoyenneté, où près d’un tiers des personnes qui y vivent – entre l’hexagone et les régions ultramarines – sont liés de manière intime ou en termes d’héritages intrafamiliaux à l’histoire coloniale et qui souffre d’une relation toxique avec les quartiers populaires et les outre-mer, un musée d’histoire coloniale ne résoudra pas évidemment tous les problèmes, mais peu y contribuer.

Cette histoire remonte à près de cinq siècles, à l’année 1534, lors de la « prise de possession » par le royaume de France du Canada. Faudra-t-il attendre 2034 pour qu’enfin un tel projet devienne une évidence en France ? Ne pourrait-on imaginer une mission de préfiguration pour engager cette réflexion avec toutes les parties prenantes ? Cela ferait sens, cela serait utile, c’est désormais urgent. Sinon, la date du 16 février 2017 restera dans les manuels scolaires du XXIe siècle comme un rendez-vous manqué avec l’histoire.


[1] https://www.france.tv/france-2/decolonisations-du-sang-et-des-larmes/

[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-decolonisations-africaines

[3] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/exhibitions-34408

[4] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/peintures-des-lointains-37627

[5] https://theconversation.com/au-musee-dorsay-les-modeles-noirs-sortent-de-lombre-114878

[6] https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/I7QnnpN

[7] https://www.editionsladecouverte.fr/la_fracture_coloniale-9782707149398

[8] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/comment-les-politiques-instrumentalisent-l-histoire-6608736

[9] https://www.cite-langue-francaise.fr/

[10] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/14/pour-la-creation-d-un-institut-de-la-france-et-de-l-algerie-un-lieu-museal-ou-histoire-memoires-art-dialogue-et-cooperation-pourraient-coexister_6157893_3232.html

L’article sur LCP

L’article sur The Conversation

Le Manifeste de 2012

Source : ACHAC – Avril 2026 https://achac.com/tribune/pour-la-creation-dun-musee-de-la-colonisation

Rencontre de HCO : le Front Populaire, la gauche et la question coloniale. En visio le 30/04/2026- 18h30-20h

Quel a été le rapport de la gauche française au pouvoir en 1936 avec la question coloniale ? Inscrivez vous à la Rencontre HCO avec Ludivine Bantigny et Gilles Candar.

Ludivine Bantigny, historienne et autrice notamment du livre La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (2026) – voir ici – , débattra avec Gilles Candar, historien spécialiste du socialisme et de l’histoire des gauches, sur le rapport de la gauche française avec la question coloniale du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, et particulièrement pendant le Front populaire, dont on commémore cette année le 90e anniversaire.

Inscrivez vous ici pour assister à la rencontre et pour échanger avec les intervenants

Une question à débattre : la gauche française et les colonies

par Gilles Manceron

C’est la Première République qui a mis fin lors de la Révolution à l’empire colonial construit sous l’Ancien régime. Et c’est le Consulat, l’Empire et les régimes monarchiques qui ont suivi qui ont relancé la France dans la pratique de la traite négrière, de l’esclavage et des conquêtes coloniales. L’esclavage s’est développé de nouveau après le Congrès de Vienne de 1815 qui était censé avoir aboli la traite négrière, en particulier à partir de Nantes et d’autres ports de l’Atlantique. Les mots « esclave » et « esclavage » ont été employés dans les premières publications socialistes, mais c’était – comme dans le poème d’Eugène Pottier dont le texte a donné les paroles de l’Internationale : « foule esclave, debout, debout !… » – c’était au titre d’allégorie pour dénoncer surtout implicitement la condition intolérable du prolétariat d’Europe. Ceux qui se sont opposés à la traite et à l’esclavage des personnes enlevées en Afrique et soumises à la domination de l’économie de plantation ou à l’esclavage domestique dans les possessions coloniales françaises appartenaient rarement aux associations socialistes qui précédaient la fondation de la Première internationale (1864). Ils faisaient partie, pour la plupart, de sociétés de pensée humanistes ou religieuses, comme, sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), la « Société de la morale chrétienne », d’inspiration protestante.

Par ailleurs, sous la Deuxième République, le rattachement de l’Algérie au territoire de la France sous la forme de trois département dotés de lois particulières a représenté une relance de ce processus. Et la colonisation française s’est poursuivi sous le Second Empire, du Mexique à la Cochinchine, en passant par les îles du Pacifique, sans que les publications socialistes lui consacrent, ni une part importante ni une condamnation toujours explicite. La « liberté des peuples » proclamée dans toute l’Europe en 1848 avait tendance à signifier la « liberté des peuples… européens ».

Quand la Troisième République a été ensuite proclamée, les républicains se sont interrogés sur l’opportunité de poursuivre ces conquêtes. L’année 1885 a été l’occasion de deux importants débats parlementaires à propos des crédits demandés par le gouvernement pour les interventions au Tonkin et à Madagascar, défendus en particulier par Jules Ferry. Une partie importante des républicains et de la gauche n’y était pas favorable, même si, lors des votes, ce sont sont les partisans de l’expansion coloniale et de l’œuvre civilisatrice de la colonisation qui l’ont emporté.

Lors de la guerre entre la Russie et le Japon de 1904 et 1905, les socialistes d’Europe se sont divisés : mais l’enjeu de cette guerre, à savoir la domination coloniale sur la Corée, n’était pas leur préoccupation principale.

Après la Grande guerre européenne, le courant communiste en France autour du PCF, suivant l’exemple de l’Union soviétique, a dénoncé l’impérialisme européen, en particulier lors de la Guerre du Rif (1925). Mais a-t-il suscité sur ce point, en France, l’adhésion de l’opinion populaire, vers laquelle il se développait il est vrai une importante propagande favorable à l’œuvre coloniale ? Lors de la grande exposition coloniale de 1931 à Paris, les critiques à l’égard de la colonisation ont émané surtout de milieux artistiques ou d’intellectuels qui n’étaient pas tous communistes. Et, à partir de 1935, l’URSS a mis en veilleuse sa dénonciation des empires coloniaux.

Cette page coloniale de notre histoire et la dénonciation du colonialisme qui n’a pas toujours été présente dans les milieux du socialisme français pendant son premier siècle d’histoire pèsent sur les positions de la gauche française quant à la politique coloniale du Front populaire.

Comment se fait-il que l’Etoile Nord-Africaine, fondée en 1926 et qui portait les premières revendications à l’indépendance, et qui a rallié le Rassemblement populaire formé en France « pour la paix, la pain et la liberté » à l’origine du gouvernement de Front populaire, a été ensuite dissoute en janvier 1937 par un décret du ministère de l’Intérieur de ce même gouvernement ?

Le problème doit être posé. En faisant retour sur le Front populaire dont c’est, en 2026, le 90ème anniversaire, les participants à ce débat s’interrogeront sur cette difficulté de la gauche française et de l’essentiel des courants issus du socialisme et du mouvement ouvrier depuis son origine à faire preuve d’un réel universalisme dans la dénonciation des politiques coloniales. Ludivine Bantigny et Gilles Candar seront interrogés par Gilles Manceron, auteur de Marianne et les colonies (La Découverte, 2003) et de « la gauche et la colonisation » in Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France (La Découverte, 2005). L’historien Alain Ruscio, spécialiste du fait colonial et du mouvement communiste, interviendra également.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15avril au 1er mai https://histoirecoloniale.net/rencontre-de-hco-le-front-populaire-la-gauche-et-la-question-coloniale-jeudi-30-avril-de-18h30-a-20h-en-visio/

Historicité, mémoire et identité : pour une reconfiguration du récit national algérien – Bachir Djaïder

L’écriture de l’histoire nationale ne procède jamais d’une simple restitution du passé ; elle relève d’une opération de sélection, d’ordonnancement et d’interprétation qui engage, de manière implicite ou explicite, une certaine conception de la communauté politique.

En ce sens, toute historiographie nationale se situe à l’intersection de deux exigences souvent contradictoires : d’une part, la nécessité de produire un récit cohérent, susceptible de fonder symboliquement l’unité collective ; d’autre part, l’obligation scientifique et éthique de rendre compte de la complexité, des discontinuités et des zones d’ombre qui traversent toute trajectoire historique.

Economie du récit national

Dans cette tension constitutive s’inscrit le phénomène de mémoire sélective, entendu non comme une simple défaillance, mais comme un mécanisme structurant des récits nationaux. En privilégiant certaines séquences, en en marginalisant d’autres, ces récits tendent à produire une intelligibilité immédiate du passé, au prix d’une réduction de sa pluralité intrinsèque. Toutefois, une telle économie du récit, si elle peut répondre à des impératifs de cohésion dans des contextes de fondation ou de crise, révèle rapidement ses limites dès lors que les éléments occultés réapparaissent dans l’espace public, portés par les dynamiques de la recherche, les revendications mémorielles ou les transformations du champ politique.

C’est précisément dans cette capacité à réintégrer les strates refoulées du passé que se joue la transition d’une mémoire sélective vers une mémoire réflexive. Cette dernière ne vise pas à substituer un récit à un autre, mais à complexifier l’intelligibilité historique en assumant la pluralité des temporalités, des acteurs et des expériences. Elle suppose une posture critique à l’égard des narrations établies, ainsi qu’une ouverture aux apports croisés de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie de la mémoire.

Dire ou se taire ?

Il est des nations qui se racontent comme des épopées. D’autres, plus rares, acceptent de se lire comme des palimpsestes. Entre la nécessité de transmettre un récit intelligible et celle de préserver une cohésion fragile, et entre les lignes écrites, réécrites et parfois effacées, s’instaure une tension constitutive et une vérité plus complexe affleure : celle d’une histoire stratifiée, traversée de ruptures, de silences et de résurgences. De cette tension naît souvent une mémoire sélective, structurée autour de choix implicites : hiérarchiser les événements, magnifier certaines figures, en reléguer d’autres dans l’ombre.  Toute construction nationale procède, à un moment ou à un autre, d’un choix — celui de dire et celui de taire. Mais la maturité d’un peuple se mesure précisément à sa capacité de revenir sur ses propres omissions, d’interroger ses oublis, et de réintégrer ce qui, jadis, fut relégué dans l’ombre.

Cependant, si ce processus peut contribuer, à court terme, à la consolidation du lien social, il n’en demeure pas moins porteur de limites intrinsèques. Une mémoire qui se construit par omission demeure, par définition, incomplète. Elle engendre des angles morts qui, loin de disparaître, persistent sous forme de tensions latentes. Ces silences, souvent transmis de manière souterraine — dans les récits familiaux, les traditions orales ou les archives inexploitées — finissent, tôt ou tard, par s’exonder. Dès lors, la question n’est plus de savoir si une société peut éviter ce retour du refoulé, mais plutôt de déterminer dans quelle mesure elle est disposée à l’affronter.

La nécessité d’un examen critique

C’est ici qu’intervient la notion de maturité historique. Une société peut être dite « mature » lorsqu’elle accepte de soumettre son propre récit à un examen critique, d’en interroger les fondements et d’en revisiter les omissions. Loin de fragiliser l’identité collective, une telle démarche en renforce la cohérence profonde. Elle substitue à une unité factice, fondée sur l’occultation, une unité réflexive, fondée sur la reconnaissance de la complexité.

L’Algérie offre à cet égard un cas exemplaire. Son récit national, puissamment structuré autour de la guerre de libération, s’est forgé dans l’urgence de la souveraineté retrouvée. Il fallait alors rassembler, donner sens au sacrifice, ériger des figures, fixer une mémoire. En ce sens, elle remplit une fonction structurante dans l’imaginaire collectif.

Ce moment fondateur, nécessaire, a cependant projeté une lumière si vive qu’il a parfois éclipsé d’autres horizons du passé, plus anciens, plus diffus, mais tout aussi constitutifs. Néanmoins, cette centralité, aussi légitime qu’elle soit, tend à produire un effet de focalisation. En concentrant l’attention sur une séquence historique spécifique, elle relègue à l’arrière-plan d’autres temporalités, pourtant essentielles à la compréhension de l’identité algérienne. Il en résulte une forme de réduction historiographique, où la profondeur millénaire du territoire se trouve partiellement éclipsée.

Bien avant que l’histoire contemporaine n’en impose les rythmes, n’en structure les lignes de force et n’en projette les horizons, cette terre portait déjà en elle les strates d’une profondeur millénaire, où s’entrelacent héritages politiques, fermentations intellectuelles et mémoires anciennes.

Aux confins du mythe et de l’histoire, les royaumes numides esquissent les premières formes d’un pouvoir organisé. Massinissa, stratège et unificateur, incarne cette volonté d’ordonner le territoire, de penser l’État face aux empires. Son héritier tourmenté, Jugurtha, révèle, dans sa lutte contre Rome, les tensions d’un monde pris entre autonomie et domination. Déjà, une dialectique se met en place : celle de la résistance et de l’intégration, qui hantera durablement l’histoire de la région.

Or, l’Algérie ne saurait être comprise sans la prise en compte de cette longue durée. Dès l’Antiquité, l’espace nord-africain apparaît comme un lieu de formation politique et culturelle original. Les royaumes numides, sous l’impulsion de figures telles que Massinissa, témoignent d’une volonté d’unification et d’organisation étatique qui dépasse le simple cadre tribal. La figure de Jugurtha, quant à elle, met en lumière les tensions inhérentes à l’intégration dans un système impérial dominant, en l’occurrence celui de Rome. La guerre qu’il mène contre cette dernière ne se réduit pas à un affrontement militaire : elle révèle les ambivalences d’une élite locale prise entre coopération et résistance.

La période romaine, souvent appréhendée sous l’angle de la domination, mérite une lecture plus nuancée. Loin d’être une périphérie marginale, l’Afrique du Nord devient un espace de circulation intense, tant sur le plan économique que culturel. Les cités de Timgad (Thamugadi), Djemila (l’antique Cuicul), Cherchell (l’ancienne Caesarea), Guelma (l’antique Calama), illustrent un modèle urbain structuré, intégré aux réseaux de l’Empire. Elles témoignent également d’une acculturation complexe, où les populations locales participent activement à la vie civique.

Sur le plan intellectuel, cette période voit l’émergence de figures majeures. Saint Augustin incarne à lui seul la profondeur des débats théologiques et philosophiques de son temps. Son œuvre, traversée par des interrogations sur le temps, la mémoire et la condition humaine, s’inscrit dans un contexte africain marqué par une pluralité de courants religieux. À cet égard, la figure de Donatus rappelle que cette région fut également un foyer de dissidence et de contestation doctrinale. Dans le domaine littéraire, Apulée, avec L’Âne d’or, propose une œuvre singulière qui conjugue satire sociale, récit initiatique et réflexion philosophique.

La transition vers la période islamique ne saurait être interprétée comme une rupture absolue. Elle correspond plutôt à une recomposition des structures politiques et culturelles. Les dynasties berbères, telles que les Rostémides, les Hammadides ou les Zianides, élaborent des formes de pouvoir qui articulent traditions locales et références islamiques. Des centres urbains comme Tlemcen et Béjaïa deviennent des foyers de rayonnement intellectuel et commercial, inscrits dans des réseaux transméditerranéens et transsahariens.

L’irruption de la colonisation française au XIXᵉ siècle introduit une rupture d’une autre nature. Elle ne se contente pas de modifier les structures politiques : elle reconfigure en profondeur les hiérarchies sociales, les rapports économiques et les représentations symboliques. La violence de cette entreprise coloniale, dans ses dimensions matérielles et culturelles, constitue un traumatisme majeur.

La guerre de libération, en réponse à cette domination, apparaît comme une séquence fondatrice, au sens fort. Elle cristallise une aspiration à la souveraineté et à la dignité. Toutefois, une approche strictement héroïque de cette période risque d’en occulter les dimensions plus complexes : divisions internes, rivalités politiques, violences entre Algériens. De même, l’histoire post-indépendance, marquée par des tensions politiques et des crises profondes, notamment durant les années 1990, demeure encore partiellement intégrée dans le récit national.

Ces zones d’ombre constituent autant de défis pour une mémoire en construction. Leur reconnaissance ne saurait être perçue comme une remise en cause de l’unité nationale. Elle participe, au contraire, d’un processus de maturation. Une mémoire qui intègre ses propres contradictions devient plus apte à fonder une citoyenneté critique et responsable. Dès lors, la question qui se pose à l’Algérie n’est pas celle de la fidélité à un passé figé, mais celle de la capacité à élaborer une véritable herméneutique de son histoire.

Il s’agit de passer d’un récit univoque à une pluralité de perspectives, d’articuler les différentes strates temporelles, et de reconnaître la légitimité de mémoires diverses. Une telle entreprise suppose des conditions institutionnelles, académiques et culturelles favorables : accès aux archives, liberté de la recherche, valorisation des travaux historiques, encouragement du débat public. Elle implique également une volonté politique de dépasser les usages instrumentaux de l’histoire.

En définitive, la maturité d’une nation ne se mesure pas à la perfection de son récit, mais à sa capacité à en assumer les tensions. L’Algérie, forte de son épaisseur historique — numide, romaine, berbère, islamique, ottomane et contemporaine — dispose d’un matériau exceptionnel pour élaborer une mémoire intégrale. Encore faut-il accepter de l’explorer sans complaisance, dans une démarche de vérité. Car c’est dans cette confrontation lucide avec le passé que se joue, en grande partie, la possibilité d’un avenir apaisé. Une nation qui connaît toute son histoire — et qui l’assume — se donne les moyens de ne pas la subir.

Bachir Djaïder, journaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 20/04/2026 https://lematindalgerie.com/historicite-memoire-et-identite-pour-une-reconfiguration-du-recit-national-algerien/