Neuf ans après son ouverture, la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles consacre une vaste exposition à l’impact de l’histoire coloniale sur les sociétés des Vingt-Sept. Et souligne les racines coloniales de l’Union – un tabou toujours vif au sein des institutions.
Bruxelles (Belgique) – De l’Espagne à l’Allemagne, des pays membres de l’UE débattent depuis des années, plus ou moins crispés, du legs toxique de leur empire colonial. Mais l’exposition qui vient de s’ouvrir à Bruxelles, organisée par la Maison de l’histoire européenne, adopte un point de vue différent : elle se risque à une histoire transnationale de la période, convaincue que les Vingt-Sept doivent, ensemble, se confronter à cette période d’expansion et de conquêtes.
« Certains pays ne se sentent pas concernés par cette histoire. Ils font valoir qu’ils n’ont jamais eu, eux, de colonies, avance la Franco-Togolaise Ayoko Mensah, l’une des commissaires de la manifestation. Mais nous défendons l’idée que toute l’Europe est concernée par cette histoire. À travers par exemple les ramifications du commerce. Ou encore parce que le processus d’intégration européenne fut lié à l’histoire coloniale. »
Dans sa première salle, l’exposition intitulée « Postcolonial ? » présente un tout petit objet, prêté par l’Africa Museum de Tervuren, non loin de Bruxelles, qui résume à lui seul la folie de l’époque : un presse-papier en marbre, offert en 1860 par le futur roi Léopold II à son ministre des finances. Gravé sur la pierre, comme un ordre glaçant, il est écrit : « Il faut à la Belgique une colonie. »
Mais si ce presse-papier annonce l’aventure macabre du Congo belge, à peu près identifiée par le grand public, à partir de 1885, le musée s’aventure aussi sur des terrains bien moins connus : le rôle de la Suède et du Danemark, dans le commerce négrier puis l’expansion coloniale (jusqu’à la stérilisation forcée de femmes inuites par le gouvernement danois dans les années 1960), ou encore les ambitions coloniales – qui n’ont jamais débouché – de la Pologne, dans les années 1930, évoquées à travers le succès d’un collectif, la Ligue maritime et coloniale.

Surtout, la manifestation consacre un mur entier à un sujet décisif, mais encore tabou dans la bulle bruxelloise : l’« Eurafrique », ce concept géopolitique raciste surgi dans les années 1920, qui voudrait que l’Europe et l’Afrique aient un destin lié. En résumé, les Africain·es auraient intérêt, pour leur bien, à laisser aux Européen·nes la gestion de leurs territoires. À l’époque, c’était une manière de donner une nouvelle légitimité à un projet colonial de plus en plus contesté.
L’exposition évoque le projet paneuropéen Atlantropa, imaginé par un architecte allemand, Herman Sörgel, dans les années 1920 : la construction de barrages hydroélectriques en plusieurs points de la Méditerranée, qui devaient faire émerger de nouvelles terres, et l’avènement d’un continent autonome, « eurafricain ».
Des décennies plus tard, la déclaration Schuman de 1950, acte de naissance de l’UE actuelle, reprend des éléments inspirés de cette « Eurafrique », affirmant que le « développement du continent africain » est l’une des missions d’une Europe unie. Et Jean Monnet, autre « père fondateur » de l’UE, propose d’offrir les colonies françaises « en dot » à l’Europe. Comme le rappelle un cartel, cinq des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne, en 1957, sont des puissances, ou d’anciennes puissances coloniales. « À l’époque, 90 % du territoire de la nouvelle organisation se trouve en Afrique », remarquent les commissaires.
Les travaux de référence de Peo Hansen et Stefan Jonsson, deux universitaires suédois spécialistes de cette « Eurafrique », sont quasiment inconnus entre les murs des institutions européennes. À l’exception d’une résolution adoptée en 2020, qui fait de la traite et de l’esclavage des crimes contre l’humanité, le Parlement européen, toujours aussi blanc si l’on s’en tient au profil de ses élu·es, reste discret sur ces questions, de la colonisation jusqu’à la lutte antiraciste aujourd’hui.
Un tournant ?
De ce point de vue, l’exposition, organisée par un musée financé, en majorité, par le budget du Parlement européen, et situé à deux pas de l’hémicycle bruxellois, marque un tournant. L’expression peut surprendre, de la part d’une institution ouverte en 2017, mais la Maison de l’histoire européenne assure même démarrer, avec cette exposition, sa « décolonisation ». « L’histoire du colonialisme européen est présente dans l’exposition permanente, mais de manière très circonscrite, dans une seule section, explique Ayoko Mensah. Nous souhaitons désormais montrer que cette histoire se situe au fondement de la modernité européenne. L’exposition est la première étape d’un processus. »
Le titre de l’exposition est sans doute trompeur : il n’est pas tant question, ici, d’un « postcolonialisme » tel qu’Edward Saïd l’a théorisé, et des seuls effets de la colonisation, mais plutôt d’une approche « décoloniale » plus englobante, qui veut que la « modernité », le « capitalisme » et la « centralité » de l’Europe découlent de 1492, année d’origine des conquêtes européennes dans les Amériques. D’où la présence, en début de parcours, d’une sculpture maya, d’avant la conquête et Christophe Colomb. D’où, aussi, l’insistance sur la « colonialité » des sociétés européennes aujourd’hui.
Sur 500 mètres carrés à peine, « Postcolonial ? » tente donc un tour de force, et brasse, depuis la traite négrière jusqu’au déboulonnage des statues après la mort de George Floyd, d’innombrables sujets brûlants. L’exposition prend parfois le risque du trop-plein (de textes et de cartels), désireuse de tout dire sur des réalités longtemps passées sous silence. Des portraits vidéo d’Européen·nes, souvent métis·ses, rappellent avec justesse l’actualité de ces histoires de violences, comme autant de respirations nécessaires dans le parcours.
Au-delà des objets historiques, des œuvres d’artistes contemporain·es, rentrées dans les collections du musée pour l’occasion, sont convoquées. Une grande photographie de l’artiste congolais Sammy Baloji, tirée de la série « Mémoire », autour des paysages industriels ravagés du Katanga, évoque l’extractivisme des ressources premières toujours pratiqué dans les anciens pays colonisés.
Hew Locke, l’artiste grandi au Guyana – et qui avait eu les honneurs d’une grande exposition au British Museum, à Londres, en 2024, mais reste confidentiel en France –, montre, lui, l’un de ses sublimes dessins colorés réalisés à même un certificat d’époque, une action émise par la « Société agricole et immobilière franco-africaine », une entreprise marseillaise qui participait au financement de l’expansion coloniale.
Dans une dernière salle très dense, « Postcolonial ? » documente la persistance d’un « racisme structurel » dans les pays européens et revient, entre autres luttes, sur la bataille judiciaire des « Colston Four », du nom de ces quatre manifestant·es de Black Lives Matter en Angleterre, qui avaient déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves. En bout de course, les commissaires se paient le luxe d’évoquer non seulement la restitution d’œuvres d’art spoliées, mais aussi le versement de réparations financières à destination d’anciens pays colonisés.
À l’heure où la droite et l’extrême droite s’allient de plus en plus fréquemment au sein du Parlement européen pour assécher toute initiative progressiste, la Maison de l’histoire européenne, elle, semble regarder ailleurs. « Nous sommes financés par le Parlement, mais notre indépendance académique est totale, insiste Ayoko Mensah. Notre travail repose sur la recherche historique, en lien avec un vaste comité d’experts, gage de notre sérieux. »
Et si nombre d’extrêmes droites préfèrent encore retenir des apports positifs de l’empire, à l’instar de la récente visite de la présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, au Mexique, l’ancienne journaliste, passée par Africultures, insiste : « Ce qu’il se passe au sein des institutions européennes n’est pas monolithique. Des forces contraires cohabitent. Des mouvements d’extrême droite sont à l’offensive, mais la coordinatrice chargée de la lutte antiracisme nommée par la Commission, Michaela Moua, réussit aussi à inscrire ces dossiers à l’agenda. »
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L’exposition « Postcolonial ? » sous le commissariat général de Kieran Burns, est visible gratuitement à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.
Source : Médiapart – 17/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/170526/bruxelles-l-ue-se-regarde-enfin-dans-son-passe-colonial

