Paris-Alger : tout ça pour ça ? – Rabah Aït Abache

Pendant près de deux ans, la relation franco-algérienne a été présentée comme une crise majeure. Expulsions de diplomates, rappels d’ambassadeurs, déclarations martiales, polémiques médiatiques, surenchères politiques : chaque épisode semblait annoncer une rupture historique entre Alger et Paris.

Ainsi donc oubliées les phrases assassines à Paris et à Alger ! Oubliés les renvois de diplomates… À écouter certains responsables des deux côtés de la Méditerranée, il ne s’agissait plus seulement d’un désaccord diplomatique mais d’un changement d’époque. Une page se tournait. Une autre s’ouvrait. Les observateurs comptaient les communiqués comme on compte les coups dans un affrontement.

Puis est venue la réalité.

Le ministre algérien de l’Intérieur est reçu à Paris. Les canaux de coopération reprennent. Les services échangent à nouveau. Les dossiers migratoires reviennent sur la table. Les questions sécuritaires retrouvent leur place habituelle. Les administrations recommencent à travailler ensemble.

Autrement dit, les États font ce que les États finissent presque toujours par faire : défendre leurs intérêts.

La question mérite d’être posée : tout cela pour quoi ? Pourquoi toutes les foucades de Tebboune pour qu’ensuite on en arrive à tout oublier ? La France a-t-elle renoncé à son soutien au plan marocan pour le Sahara ? Car il faut le rappeler : tout ce vacarme est parti de là !!!

Si l’on regarde froidement le bilan de la crise, les positions fondamentales n’ont pratiquement pas changé. La France n’a pas renoncé à ses priorités en matière migratoire. L’Algérie n’a pas modifié sa lecture des questions de souveraineté. Les désaccords mémoriels demeurent. Les divergences politiques également.

Ce qui a changé, c’est surtout la prise de conscience des coûts de l’affrontement.

Paris a découvert qu’il est difficile de gérer certains dossiers méditerranéens sans coopération avec Alger. Alger a constaté qu’une crise permanente avec la France produit beaucoup de bruit politique mais peu d’avantages stratégiques tangibles.

Le paradoxe est là. Plus la crise était présentée comme historique, plus sa sortie apparaît banale.

Les intérêts ont fini par reprendre leurs droits. Les dirigeants algériens peuvent manger leur chapeau.

Pour autant, soyons réalistes, cela ne signifie pas que les tensions étaient artificielles. Elles étaient réelles. Voire invraisemblables parfois. Les incompréhensions aussi. Mais la diplomatie contemporaine fonctionne rarement sur les émotions. Elle fonctionne sur des rapports de force, des équilibres et des nécessités.

Des millions de personnes circulent entre les deux pays. Les économies restent liées. Les enjeux sécuritaires traversent les frontières. Les communautés humaines existent indépendamment des humeurs gouvernementales du moment.

C’est pourquoi les grandes proclamations de rupture définitive doivent toujours être observées avec prudence. Entre États, les crises les plus spectaculaires débouchent souvent sur des compromis beaucoup plus ordinaires que les discours qui les avaient précédées.

La visite de Saïd Sayoud à Paris n’efface pas les contentieux accumulés. Elle rappelle simplement une vérité ancienne : les États peuvent se fâcher longtemps, mais ils ne peuvent pas toujours se permettre de s’ignorer.

Après deux années de tensions, de démonstrations de fermeté et de récits de rupture, Alger et Paris redécouvrent ce qu’ils savaient déjà avant la crise : la coopération reste plus utile que l’escalade.

D’où cette impression tenace qui accompagne aujourd’hui le dégel diplomatique : beaucoup de bruit, beaucoup de symboles, beaucoup de postures… pour revenir finalement à une évidence que personne n’avait vraiment oubliée.

Tout ça pour ça ?

Source : Le Matin d’Algérie – 02/06/2026 https://lematindalgerie.com/paris-alger-tout-ca-pour-ca/

« Toulon, ville coloniale » – Gilles Suchey

Screenshot

Présentation de l’éditeur

Ni un hommage, ni un guide touristique, mais une enquête sur une ville pas tout à fait comme les autres. Condamnée par le pouvoir central à devenir un port militaire, Toulon doit son essor à la gloire de l’Empire. Dans les années 1960, son déclin économique est fortement lié aux indépendances. Cette histoire mal assumée se révèle dans son patrimoine urbain et muséal. L’école, la religion et la rénovation de l’espace public continuent de reproduire des schémas coloniaux, la nostalgie de l’Algérie française et le racisme restant des affects électoraux puissants. Est-ce si spécifique à Toulon, ou bien est-ce révélateur d’une France qui n’en a toujours pas fini avec le colonialisme ?

Editions Divergences https://www.editionsdivergences.com/livre/toulon-ville-coloniale

Alger la Bleue. Choses vues – Leïla-Line Amal 

Instantanés d’une ville pris à sept ans d’intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d’Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d’une intention nouvelle : le plaisir d’être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l’on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l’espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd’hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l’énergie solaire n’a plus lieu d’être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l’espace urbain, et l’ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l’embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d’opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l’intérieur, le petit air sonne autrement : l’appauvrissement, dû à l’inflation monstre, et la répression sourde, qui s’abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l’exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d’une mue existentielle. Il n’en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d’un président à l’agonie, tous ont convergé vers le cœur d’Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l’histoire convoquait. Douché par la répression qui n’a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l’heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d’indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l’homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l’oreille : la ville est quadrillée.

« La rue n’est pas un lieu d’expression« 

Les manifestations, interdites. « Trouble à l’ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu’il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d’Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d’Israël au onzième jour d’une offensive qui n’avait pas encore montré toute son horreur. Il s’agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d’un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu’il n’avait pas été autorisé. La rue n’est pas un lieu d’expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C’est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d’Algérie, sauf qu’on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L’enfant, lui, est d’un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

« Nous ne sommes pas des martyrs« 

La répression s’exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l’emprisonnement et de l’interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C’est à cet instant que je comprends qu’il n’est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L’interdiction de quitter le territoire est l’un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d’intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n’est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l’inflation sur les ménages, par exemple, m’expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d’un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l’aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu’il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l’accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu’il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu’au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d’émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n’écrit plus. Et ce n’est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d’Algérien

D’autres franchissent le cap de l’exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d’El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l’ombre de palmiers et d’exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l’hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d’Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m’ont pris. Et me revoici. Mais inch’Allah, je repars bientôt. »

Les émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion.

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l’Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l’Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l’axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d’Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d’Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n’est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l’est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s’est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d’enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l’hypercentre d’Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d’autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l’aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l’objet d’une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

« Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. »

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. J’ai un travail, des amis, des centres d’intérêt. Il devra partager les miens et m’apporter les siens : la vie à deux, c’est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d’avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j’habite. » Et ça, ce n’est pas bien, lui demandé-je « Non. Avant que je comprenne ce qui m’arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu’a-t-elle fait « J’ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t’emmène haut : une substance bon marché, facile d’accès et d’usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l’enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c’est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d’âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D’autres modes d’administration existent, jusqu’au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s’observer monter.

Après cette discussion, j’identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l’effet est réussi : c’est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l’eau avec son petit copain, dans le recoin d’une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m’aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu’il n’est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s’allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n’en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L’emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c’est le taxi qui pose la question, avant d’ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d’affaires à faire. Située à proximité d’Alger et de ses 4 millions d’habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d’être taxi, j’étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J’adorais mon métier ! C’est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J’étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l’import et à l’augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l’équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l’Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d’approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d’activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. »

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l’analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. Mais on n’avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j’ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l’estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l’hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L’hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n’a jamais su pourquoi. » « Ils », c’est le groupe Accor, qui s’est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n’y a rien à faire, c’est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d’amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t’adaptes. »

S’il est une constante, c’est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n’est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d’une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu’aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s’offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.

Source : Orient XXI – 28/05/2026 https://orientxxi.info/Alger-la-Bleue-Choses-vues

Paris, Père-Lachaise – Cérémonie d’hommage à Maurice Audin – 11/06/2026 -15h

Communiqué de l’Association Josette et Maurice Audin (JMA)

Comme chaque année, nous nous réunirons au cimetière du Père-Lachaise, autour du cénotaphe dédié à
Maurice Audin, pour commémorer son enlèvement à son domicile à Alger, le 11 juin 1957, par les militaires
français, qui le soumirent à la torture et l’assassinèrent.

Rendez-vous jeudi 11 juin 2026 à 15 heures, à l’entrée du cimetière, 71 rue des Rondeaux, Paris 20e

Sur le chemin du cénotaphe, nous passerons par le Jardin du Souvenir, où ont été dispersées les cendres de
Josette Audin, décédée le 2 février 2019, après avoir bataillé sans relâche pendant plus de 62 ans pour que
toute la lumière soit faite sur « l’affaire Audin » et les innombrables exactions similaires commises à l’époque au nom de l’État, en Algérie comme en France.

Ce 11 juin 2026 est particulier : les trois enfants de Josette et Maurice Audin ont maintenant disparu. Michèle nous a hélas quittés en novembre dernier. C’est à toute la famille que nous rendons hommage, et à la génération suivante que nous témoignons de notre amitié.

La famille Audin et toutes celles et ceux qui la soutenaient auront pu savourer un premier aboutissement de
leur lutte le 13 septembre 2018. Ce jour-là, le président de la République s’était déplacé en personne au
domicile de Josette Audin. Il y avait reconnu la responsabilité de l’État français dans la mort de Maurice
Audin, rendue possible « par un système légalement institué qui a favorisé les disparitions et permis la torture à des fins politiques ». Il avait ajouté que « nombre de familles perdent la trace d’un des leurs cette année-là » et que « les « disparitions » […] se comptent bientôt par milliers ».

L’Association Josette et Maurice Audin a toutes les raisons de poursuivre son action. L’histoire coloniale ne
cesse de hanter les relations entre la France et l’Algérie. En France, l’ignorance ou la méconnaissance de cette histoire permet une instrumentalisation politique que nous condamnons. Les circonstances exactes et le lieu de la disparition de Maurice Audin ne sont toujours pas connus, pas plus que ceux des nombreux combattants pour l’indépendance de l’Algérie et des civils disparus comme lui entre les mains des militaires. « La libre consultation de tous les fonds d’archives de l’État qui concernent ce sujet », promise par Emmanuel Macron, est encore loin d’être acquise. Le travail des historiens reste très difficile, parfois impossible. Le libre accès aux archives demeure un de nos objectifs essentiels.

Conjointement à son action pour perpétuer la mémoire de Maurice Audin, de sa femme et de ses trois enfants, l’AJMA participe pleinement au combat pour les libertés, au premier rang desquelles la liberté d’expression.
Ce combat est résolument tourné vers l’avenir et se concrétise par les nombreux projets de coopération,
mémoriels, culturels et scientifiques, initiés ou soutenus par l’AJMA. Ils s’adressent particulièrement à la
jeunesse, des deux côtés de la Méditerranée. Le Prix Audin de mathématiques en est un exemple
emblématique. Les lauréats pour l’édition 2026 devraient être connus dans le courant du mois de novembre.

L’actualité de ces derniers mois nous permet d’espérer une détente dans les relations franco-algériennes et une relance de la coopération entre les deux pays, pour laquelle l’AJMA continuera d’agir avec détermination.
Paris, le 28 mai 2026


AJMA, c/o Ligue des Droits de L’Homme, 138 rue Marcadet, 75018 Paris contact@association-audin.fr @Asso_Audin
https://www.association-audin.fr

Quel récit historique pour les violences coloniales ? – Hélène Blais

Quel récit historique pour les violences coloniales ? Sur l’historiographie récente de la conquête de l’Algérie

Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ?

« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.

Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. En 1930 déjà, Charles-André Julien publiait un article remettant en cause la vulgate du héros colonial, pour dépeindre un officier sans génie et prévaricateur [2]. Et depuis, de nombreux ouvrages ont dressé des portraits peu flatteurs du personnage, symbole d’excès, meneur d’une guerre totale en Algérie, au mépris des civils et du droit de la guerre. L’une des dernières synthèses parues, celle de l’historien Alain Ruscio, propose une analyse précise de l’histoire du gouvernorat général du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, retraçant quasiment au jour le jour les événements de la « première guerre d’Algérie », à partir de sources imprimées, rapports parlementaires et journaux militaires, corpus abondant pour cette période [3].

Autant dire que le personnage de Bugeaud et son rôle dans la guerre de conquête de l’Algérie ont fait l’objet de nombreuses enquêtes. Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire du tourisme, est venue à l’histoire de l’Algérie avec un ouvrage paru en 2019 sur le village de colonisation de Draria. En 2022, elle a publié également une synthèse sur l’histoire de la conquête [4]. Le Cas Bugeaud complète cette dernière. Il s’agit une nouvelle fois d’un ouvrage de synthèse, nourri de la bibliographie existante, et reposant sur de nombreuses citations de sources imprimées. L’enjeu n’est pas de raconter la vie du maréchal – Jean-Pierre Bois a publié en 1997 une biographie riche d’informations, même si elle peine à se détacher de l’imaginaire colonial du héros conquérant –, mais de concentrer l’attention sur la période algérienne de la carrière de Bugeaud.

Le maréchal déboulonné

L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. Nommé général en 1830, puis député d’Excideuil, il s’oppose frontalement aux Républicains. À la tête de la répression du mouvement populaire en 1834, il devient célèbre pour son rôle dans le massacre de la Rue Transnonain.

En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité.

L’angle adopté pour narrer l’histoire militaire de la conquête reprend le travail fouillé des historiens de l’armée d’Afrique, tels Jacques Frémeaux et Vincent Joly, en recourant à des catégories classiques (« les forces en présence », « une guerre totale ») [5]. Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique).

La colonisation agricole, « l’autre grand combat de Bugeaud », permet de rappeler l’importance des spoliations et dépossessions foncières, inhérentes au projet de colonisation militaire. L’image du soldat laboureur, bien connue, aurait pu être mise plus directement en écho avec les travaux de Corinne Marache qui, à partir de fonds inexploités des archives de Dordogne, a bien montré que l’image glorieuse du laboureur qui aurait été couronnée de succès agricoles est en fait entachée de nombreux échecs expérimentaux [6]. Le cas Bugeaud s’achève sur la démission du gouverneur, qui quitte Alger le 5 juin 1847, sous le feu des critiques des colons opposés au régime du sabre, c’est-à-dire à une administration militaire qu’ils considèrent comme une entrave à leurs affaires.

Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques

La volonté de déconstruction des discours et de distance critique fait du Cas Bugeaud un ouvrage tout à fait utile pour entrer dans l’histoire de cette période, même si l’on peut regretter quelques imprécisions, ou des choix éditoriaux qui ne permettent pas de citer l’abondante bibliographie récente sur les thématiques abordées. Ainsi, la recherche sur les frontières en situation coloniale a bien montré que l’idée que « les États européens […] découpent les frontières sans tenir compte des peuples » ne résiste pas aux faits : dans de nombreux territoires, et notamment en Algérie, au contraire, les colonisateurs, dans le but d’éviter les conflits qui risquaient de miner leur autorité, ont cherché à connaître les contours des usages des populations [7]. Le « flou » du traité de Lallhia Maghnia, qui laisse la frontière méridionale entre l’Algérie et le Maroc, est précisément liée à cette volonté d’éviter les ennuis.

On peut aussi s’interroger sur la personnalisation à l’extrême de cette histoire : « c’est contre Abd el-Kader que Bugeaud fait la guerre », écrit l’historienne (p. 120). Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances [8].

À ce propos, l’autrice refuse la lecture de la résistance à l’armée d’Afrique comme guerre nationaliste, et écrit par exemple à propos des actions menées par Boumaza, l’un des chefs de guerre s’opposant à Bugeaud : « il est plus sage d’y lire une révolte contre l’invasion d’une armée impie » (p. 153). La lecture de cette résistance en termes de « révolte » est pourtant sujette à débat aujourd’hui, de part et d’autre de la Méditerranée, puisqu’elle tend à invisibiliser les réponses structurées à l’invasion française, et reprend finalement les catégories produites par les envahisseurs à l’époque.

L’histoire, versant algérien

Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. Entièrement retracée à partir de sources produites par les militaires, l’histoire racontée par Colette Zytnicki, à la suite de nombreux autres récits, et malgré un recul critique sur les sources et la volonté manifeste de faire reconnaître des excès, peine à renouveler les regards de ce point de vue. Le registre de l’exceptionnalité (le titre même, le cas Bugeaud, est révélateur de ce parti-pris) occulte en partie le caractère systémique de la violence, qui a pourtant été travaillé par de nombreux historiens. William Galloisa ainsi rappelé la longue histoire de ces violences « algériennes » [9]. Benjamin Brower a montré les ressorts de cette guerre totale, et le pragmatisme cynique qui cherche malgré tout à conserver la force de travail que représentent les Algériens [10]. Il est dommage qu’ils ne soient pas mobilisés dans un ouvrage qui porte sur la violence.

Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].

Déconstruire les récits officiels

Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.

Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.

L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.

Les enfumades du côté des vaincus

L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).

Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.

Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.

Décoloniser l’histoire de la conquête

Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].

Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.

Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).

Notes

[1] C.-E. Chitour, Histoire de l’Algérie : De la résilience à la quête de la modernité, Chihab Éditions, 2019, p. 225.

[2] Julien, Charles André, «  Le maréchal Bugeaud, héros sans tâche  ?  », dans Une pensée anticoloniale : Positions, 1914-1979, Sinbad, 1979, p. 80-86 (article initialement publié dans Le Monde le15 mars 1930).

[3] Ruscio, Alain La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête, 1830-1852, La Découverte, octobre 2024. Pour l’histoire militaire, on se réfèrera également aux ouvrages de Jacques Frémeaux, notamment La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader, Paris, CNRS éditions, 2016.

[4] Zytnicki, Colette, Un village à l’heure coloniale, Paris, Belin, 2019  ; La conquête, comment les Français ont pris possession de l’Algérie, Paris, Tallandier, 2022.

[5] Frémeaux, Jacques, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Paris, Economica, 2002  De quoi fut fait l’empire – Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, CNRS Editions, 2010, Joly, Vincent, Guerres d’Afrique, 130 ans d’expérience française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

[6] Marache, Corinne, «  Bugeaud : un stratège aux champs  », dans C. Le Mao et C. Marache, Les élites et la terre : Du XVIe siècle aux années 1930 , Paris, Armand Colin, 2010, (p. 199-209).

[7] Blais, Hélène, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale. Paris, Fayard, 2014  ; Lefebvre, Camille, Frontières de sable, frontières de papier, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2015.

[8] Bouchène, A., Peyroulou, J.-P., Tengour, O.-S. et Thénault, S. (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962, Paris, La Découverte, 2014.

[9] Gallois William, A History of Violence in the Early Algerian Colony, Palgrave, 2011.

[10] Brower Benjamin, A Desert Named Peace : The Violence of France’s Empire in the Algerian Sahara, 1844-1902  ; New York, Columbia University Press, 2009  ; Sur les violences, voir aussi Sessions, Jennifer E., “Unfortunate Necessities” : Violence and Civilization in the Conquest of Algeria. In Lorcin, P.M.E., Brewer, D. (eds) France and Its Spaces of War, New York, Palgrave Macmillan, 2009, p. 29-44.

[11] Clancy-Smith Julia, Rebel and Saint. Muslim Notables, Populist Protest, Colonial Encounters (Algeria and Tunisia 1800-1904), 1994.

[12] Hendrickson Jocelyn, Leaving Iberia : Islamic law and Christian conquest in North West Africa, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021.

[13] Abu Sarah, Christiane-Marie, Decolonizing emotions in french Algeria Anticolonial mythmaking and morality tales, 1954–1962, I.B. Tauris, Londres, 2024.

[14] Le Cour Grandmaison, Olivier, Oradour coloniaux français. Contre le roman national, Paris, Les liens qui libèrent, 2025, 158 p.

[15] Le journaliste Jean-Michel Aphatie est à l’origine de cette évocation des «  oradours coloniaux  » sur une chaîne de radio en février 2025. La polémique qui s’en est suivie est à l’origine de cette rapide mise au point proposée par Le Cour Grandmaison.

Source : La Vie des idées – 22/05/2026 https://laviedesidees.fr/Quel-recit-historique-pour-les-violences-coloniales

Grenoble – Contre l’hommage à Claude Piegts, militant OAS, assassin du commissaire Roger Gavoury 

Le Touvet. Mobilisation contre la cérémonie des nostalgiques fascistes de l’OAS – Travailleur alpin

Après l’interdiction signifiée par la préfecture de l’Isère en juin 2013 (arrêté du 31 mai 2013 « portant interdiction de tout rassemblement à caractère revendicatif aux abords et à l’intérieur du cimetière du Touvet durant la journée du 2 juin 2013»), les hommages au militant OAS Claude Piegts, au sein du cimetière du Touvet, ont repris depuis 2021, et le Collectif 17 octobre 1961- Isère (dont l’ANPNPA fait partie) a des raisons de croire qu’un nouvel hommage lui sera rendu début juin 2026.

Le Collectif 17 octobre 1961- Isère a donc adressé le courrier ci-après à la préfète de l’Isère, et a également alerté le maire du Touvet.

La France face à ses démons : l’étude qui démonte les mythes sur l’immigration – Amel Blidi

Les chiffres révélés par la grande enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2), publiée en France le 21 mai par l’Institut national d’études démographiques (Imed) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), risquent de provoquer quelques sueurs froides dans les rangs de l’extrême droite française.

Pendant dix ans, 35 chercheurs ont travaillé sur l’une des plus vastes études jamais menées en France sur l’immigration, les discriminations et les trajectoires sociales. Plus de 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans ont été interrogées. Parmi les sondés : immigrés, enfants d’immigrés, petits-enfants d’immigrés, mais aussi Français sans ascendance migratoire récente.

L’objectif était de radiographier la société française telle qu’elle est réellement, loin des caricatures électorales ou médiatiques. Et le résultat montre que la réalité française est infiniment plus complexe que ne le prétendent les discours qui dominent aujourd’hui le débat public français. 

Aussi, l’immigration constitue désormais une composante structurelle de la société française. Selon l’enquête, un Français sur trois, âgé de 18 à 59 ans, possède un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Soit parce qu’il est lui-même immigré, soit parce qu’il a au moins un parent ou un grand-parent venu de l’étranger. Selon la même source, 13% de la population étudiée sont immigrés, 11% appartiennent à la deuxième génération et 10% à la troisième génération.

Autrement dit, l’histoire contemporaine de la France est indissociable des vagues migratoires qui l’ont traversée depuis des décennies. Une réalité démographique que le discours politique tente souvent de réduire à une «crise» récente ou à une «submersion», alors qu’il s’agit d’un processus historique ancien et durable. L’échantillon de l’étude révèle également la diversité des origines : 32% des immigrés interrogés viennent du Maghreb, 28% d’Europe, 19% d’Afrique subsaharienne, 16% d’Asie et 5% d’autres régions du monde. Cela casse l’idée d’une immigration uniforme ou monolithique.

Autre point qui contredit frontalement le récit de l’extrême droite française : l’immigration irrégulière est loin d’être la norme dominante. Une personne interrogée sur cinq déclare avoir connu une période de vie « sans papiers » en France.

Des immigrés de plus en plus diplômés

Mais loin du récit d’une clandestinité permanente, les chercheurs montrent surtout des parcours administratifs instables et précaires.

Beaucoup de ces personnes avaient auparavant un statut légal, l’ont perdu, puis l’ont retrouvé à travers une régularisation ou une naturalisation. Le phénomène décrit par l’étude n’est donc pas celui d’une immigration « hors contrôle », mais celui d’une machine administrative souvent opaque, qui fabrique elle-même des situations d’irrégularité.

Le chercheur Cris Beauchemin souligne d’ailleurs que ces épisodes traduisent avant tout les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs démarches de séjour.

Il est à souligner, par ailleurs, que l’image de l’immigré pauvre, peu qualifié et dépendant des aides sociales ne correspond plus à la réalité sociologique, selon cette même source. La part des immigrés diplômés est passée de 29% en 1989 à 53% chez ceux arrivés après 2009.

Plus encore : la proportion de diplômés du supérieur (bac+3 et au-delà) est désormais plus élevée parmi certains groupes immigrés que dans la population dite «majoritaire». Médecins, ingénieurs, étudiants, chercheurs, cadres ou entrepreneurs font aujourd’hui partie intégrante des nouvelles migrations.

Si, depuis plusieurs années, le mot « communautarisme » est devenu l’un des axes du débat politique français, les données de cette étude racontent une histoire différente. L’étude conclut à une intégration globalement positive des populations issues de l’immigration. Près de 79% des personnes interrogées déclarent avoir des amis d’origines variées.

Autre point : la mixité conjugale façonne la société française avec 39% des immigrés qui vivent avec un conjoint d’une autre origine et 59% des enfants d’immigrés qui sont en couple mixte.

Chez les descendants de couples mixtes, cette proportion atteint 90%. L’étude montre également que le sentiment d’appartenance nationale est extrêmement élevé chez les descendants d’immigrés.

Ainsi, 94% des enfants de deux parents immigrés se sentent français. Chez les descendants de couples mixtes, ce chiffre atteint 98%, soit quasiment le même niveau que dans la population sans ascendance migratoire récente.

Mais cette appartenance française coexiste souvent avec un attachement culturel ou affectif au pays d’origine des parents.

Source : El Watan – 24/05/2026 https://elwatan.dz/la-france-face-a-ses-demons-letude-qui-demonte-les-mythes-sur-limmigration/

Trajectoires et origines 2 (TeO2) https://www.ined.fr/fr/publications/editions/grandes-enquetes/trajectoires-et-origines-2

Islam en France. La politique du soupçon permanent – Haouès Senigeur 

Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public — le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.

Courcouronnes, 3 avril 20217. Salle de prière de la Grande Mosquée d’Évry-Courcouronnes.Zairon / Wikimedia

Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l’intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l’islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d’une proposition de loi, l’énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l’entrisme islamiste ».

Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d’interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l’association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l’ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».

Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu’aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l’accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l’islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d’association avec l’État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l’Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l’avènement d’une société régie par la loi islamique ».

Quatre propositions de loi en moins d’un an

En dépit des gestes accomplis envers l’État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l’islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l’idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l’État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d’être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L’on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulman·e·s.

La liste de ces initiatives, rien qu’au Parlement, donne en effet le tournis. Si l’on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l’on notera une commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l’adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s’emballe en 2025 et 2026, avec la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l’entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.

Attaques contre les chercheurs

Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s’est disséminée tous azimuts sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l’accusation d’islamo-gauchisme proférée contre l’université par la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s’est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l’islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l’immigration, l’islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s’est déployée sur fond de progression électorale de l’extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d’information en continu, où interviennent nombre d’élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l’islam — lesquels furent moins une cause qu’un adjuvant.

Depuis lors, un constat prédomine : ce n’est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l’objet d’une surréaction médiatique ou politique, d’un traitement préventif ou curatif ; c’est désormais aussi le/la musulman·e pratiquant·e, engagé·e sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquant·e, qui devient, de ce point de vue, a priori suspect·e, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l’action publique portant sur et autour des questions relatives à l’islam et à l’islamisme.

L’islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d’un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d’autres racismes, que d’une simple opinion irrévérencieuse à l’égard d’une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l’étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l’objet d’une suspicion exacerbée. L’islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l’islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d’héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l’islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.

Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l’affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :

« Pour évaluer l’islamophobie en acte, c’est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l’islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d’enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu’on les interroge (enquêtes de victimation) et l’expérimentation située (testing) ».

Un refus de mesurer l’islamophobie

Les données destinées à mesurer l’islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu’elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s’exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l’institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L’absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.

Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l’État entrave l’efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l’antisémitisme. Toutefois, le ministère de l’intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l’année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.

Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d’une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l’existence de discriminations, tant directes qu’indirectes, qui affectent des personnes à raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam. La Défenseure des droits affirme :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d’autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu’il s’agit d’envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d’une part ne s’y résume pas et d’autre part parce qu’il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d’une discrimination, quel qu’en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.

Une rhétorique de la conspiration

Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l’index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.

C’est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l’entre-deux-guerres. À l’époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd’hui, c’est au nom d’une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l’islamisation », le « frérisme » ou l’islamisme, que les musulman·e·s sont pointé·e·s du doigt, accusé·e·s de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d’une certaine gauche et des universitaires.

Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l’État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l’accompagne. C’est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s’en prévaut d’ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d’être des suppôts de l’ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l’œuvre au sein de la société.

Le coup d’accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d’islam et d’islamité dans l’espace public, n’est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l’espace public, notamment critique et autonome.

L’atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulman·e·s, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l’éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l’appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.

Source : Orient XXI – 20/05/2026 https://orientxxi.info/Islam-en-France-La-politique-du-soupcon-permanent