À Bruxelles, l’UE se regarde enfin dans son passé colonial – Ludovic Lamant

Neuf ans après son ouverture, la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles consacre une vaste exposition à l’impact de l’histoire coloniale sur les sociétés des Vingt-Sept. Et souligne les racines coloniales de l’Union – un tabou toujours vif au sein des institutions.

Bruxelles (Belgique) – De l’Espagne à l’Allemagne, des pays membres de l’UE débattent depuis des années, plus ou moins crispés, du legs toxique de leur empire colonial. Mais l’exposition qui vient de s’ouvrir à Bruxelles, organisée par la Maison de l’histoire européenne, adopte un point de vue différent : elle se risque à une histoire transnationale de la période, convaincue que les Vingt-Sept doivent, ensemble, se confronter à cette période d’expansion et de conquêtes.

« Certains pays ne se sentent pas concernés par cette histoire. Ils font valoir qu’ils n’ont jamais eu, eux, de colonies, avance la Franco-Togolaise Ayoko Mensah, l’une des commissaires de la manifestation. Mais nous défendons l’idée que toute l’Europe est concernée par cette histoire. À travers par exemple les ramifications du commerce. Ou encore parce que le processus d’intégration européenne fut lié à l’histoire coloniale. »

Dans sa première salle, l’exposition intitulée « Postcolonial ? » présente un tout petit objet, prêté par l’Africa Museum de Tervuren, non loin de Bruxelles, qui résume à lui seul la folie de l’époque : un presse-papier en marbre, offert en 1860 par le futur roi Léopold II à son ministre des finances. Gravé sur la pierre, comme un ordre glaçant, il est écrit : « Il faut à la Belgique une colonie. »

Mais si ce presse-papier annonce l’aventure macabre du Congo belge, à peu près identifiée par le grand public, à partir de 1885, le musée s’aventure aussi sur des terrains bien moins connus : le rôle de la Suède et du Danemark, dans le commerce négrier puis l’expansion coloniale (jusqu’à la stérilisation forcée de femmes inuites par le gouvernement danois dans les années 1960), ou encore les ambitions coloniales – qui n’ont jamais débouché – de la Pologne, dans les années 1930, évoquées à travers le succès d’un collectif, la Ligue maritime et coloniale.

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Luzia Inglês Van-Dúnem, membre du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), contre la colonisation portugaise, en 1968. © Augusta Conchiglia

Surtout, la manifestation consacre un mur entier à un sujet décisif, mais encore tabou dans la bulle bruxelloise : l’« Eurafrique », ce concept géopolitique raciste surgi dans les années 1920, qui voudrait que l’Europe et l’Afrique aient un destin lié. En résumé, les Africain·es auraient intérêt, pour leur bien, à laisser aux Européen·nes la gestion de leurs territoires. À l’époque, c’était une manière de donner une nouvelle légitimité à un projet colonial de plus en plus contesté. 

L’exposition évoque le projet paneuropéen Atlantropa, imaginé par un architecte allemand, Herman Sörgel, dans les années 1920 : la construction de barrages hydroélectriques en plusieurs points de la Méditerranée, qui devaient faire émerger de nouvelles terres, et l’avènement d’un continent autonome, « eurafricain ».

Des décennies plus tard, la déclaration Schuman de 1950, acte de naissance de l’UE actuelle, reprend des éléments inspirés de cette « Eurafrique », affirmant que le « développement du continent africain » est l’une des missions d’une Europe unie. Et Jean Monnet, autre « père fondateur » de l’UE, propose d’offrir les colonies françaises « en dot » à l’Europe. Comme le rappelle un cartel, cinq des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne, en 1957, sont des puissances, ou d’anciennes puissances coloniales. « À l’époque, 90 % du territoire de la nouvelle organisation se trouve en Afrique », remarquent les commissaires.

Les travaux de référence de Peo Hansen et Stefan Jonsson, deux universitaires suédois spécialistes de cette « Eurafrique », sont quasiment inconnus entre les murs des institutions européennes. À l’exception d’une résolution adoptée en 2020, qui fait de la traite et de l’esclavage des crimes contre l’humanité, le Parlement européen, toujours aussi blanc si l’on s’en tient au profil de ses élu·es, reste discret sur ces questions, de la colonisation jusqu’à la lutte antiraciste aujourd’hui.

Un tournant ?

De ce point de vue, l’exposition, organisée par un musée financé, en majorité, par le budget du Parlement européen, et situé à deux pas de l’hémicycle bruxellois, marque un tournant. L’expression peut surprendre, de la part d’une institution ouverte en 2017, mais la Maison de l’histoire européenne assure même démarrer, avec cette exposition, sa « décolonisation ». « L’histoire du colonialisme européen est présente dans l’exposition permanente, mais de manière très circonscrite, dans une seule section, explique Ayoko Mensah. Nous souhaitons désormais montrer que cette histoire se situe au fondement de la modernité européenne. L’exposition est la première étape d’un processus. »

Le titre de l’exposition est sans doute trompeur : il n’est pas tant question, ici, d’un « postcolonialisme » tel qu’Edward Saïd l’a théorisé, et des seuls effets de la colonisation, mais plutôt d’une approche « décoloniale » plus englobante, qui veut que la « modernité », le « capitalisme » et la « centralité » de l’Europe découlent de 1492, année d’origine des conquêtes européennes dans les Amériques. D’où la présence, en début de parcours, d’une sculpture maya, d’avant la conquête et Christophe Colomb. D’où, aussi, l’insistance sur la « colonialité » des sociétés européennes aujourd’hui.

Sur 500 mètres carrés à peine, « Postcolonial ? » tente donc un tour de force, et brasse, depuis la traite négrière jusqu’au déboulonnage des statues après la mort de George Floyd, d’innombrables sujets brûlants. L’exposition prend parfois le risque du trop-plein (de textes et de cartels), désireuse de tout dire sur des réalités longtemps passées sous silence. Des portraits vidéo d’Européen·nes, souvent métis·ses, rappellent avec justesse l’actualité de ces histoires de violences, comme autant de respirations nécessaires dans le parcours.

Au-delà des objets historiques, des œuvres d’artistes contemporain·es, rentrées dans les collections du musée pour l’occasion, sont convoquées. Une grande photographie de l’artiste congolais Sammy Baloji, tirée de la série « Mémoire », autour des paysages industriels ravagés du Katanga, évoque l’extractivisme des ressources premières toujours pratiqué dans les anciens pays colonisés.

Hew Locke, l’artiste grandi au Guyana – et qui avait eu les honneurs d’une grande exposition au British Museum, à Londres, en 2024, mais reste confidentiel en France –, montre, lui, l’un de ses sublimes dessins colorés réalisés à même un certificat d’époque, une action émise par la « Société agricole et immobilière franco-africaine », une entreprise marseillaise qui participait au financement de l’expansion coloniale.

Dans une dernière salle très dense, « Postcolonial ? » documente la persistance d’un « racisme structurel » dans les pays européens et revient, entre autres luttes, sur la bataille judiciaire des « Colston Four », du nom de ces quatre manifestant·es de Black Lives Matter en Angleterre, qui avaient déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves. En bout de course, les commissaires se paient le luxe d’évoquer non seulement la restitution d’œuvres d’art spoliées, mais aussi le versement de réparations financières à destination d’anciens pays colonisés. 

À l’heure où la droite et l’extrême droite s’allient de plus en plus fréquemment au sein du Parlement européen pour assécher toute initiative progressiste, la Maison de l’histoire européenne, elle, semble regarder ailleurs. « Nous sommes financés par le Parlement, mais notre indépendance académique est totale, insiste Ayoko Mensah. Notre travail repose sur la recherche historique, en lien avec un vaste comité d’experts, gage de notre sérieux. »

Et si nombre d’extrêmes droites préfèrent encore retenir des apports positifs de l’empire, à l’instar de la récente visite de la présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, au Mexique, l’ancienne journaliste, passée par Africultures, insiste : « Ce qu’il se passe au sein des institutions européennes n’est pas monolithique. Des forces contraires cohabitent. Des mouvements d’extrême droite sont à l’offensive, mais la coordinatrice chargée de la lutte antiracisme nommée par la Commission, Michaela Moua, réussit aussi à inscrire ces dossiers à l’agenda. »

*

L’exposition « Postcolonial ? » sous le commissariat général de Kieran Burns, est visible gratuitement à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.

Source : Médiapart – 17/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/170526/bruxelles-l-ue-se-regarde-enfin-dans-son-passe-colonial

L’importance de revenir sur l’histoire de l’Etoile nord-africaine – Arezki Metref

« Les silences de l’Étoile Nord‑Africaine »

Publié dans Le Soir d’Algérie, le 26 avril 2026Source

L’Étoile Nord‑Africaine fête son centenaire dans un silence qui en dit long. Cent ans déjà que, dans les cafés enfumés de Paris, une poignée d’ouvriers venus d’Algérie posaient les premières pierres d’un nationalisme qui n’avait pas encore de nom. Et pourtant, en 2026, nulle part les officiels ne semblent pressés de souffler les bougies. On dirait que cette mémoire dérange, qu’elle gratte là où les récits autorisés préfèrent rester lisses. Les historiens comme Mohammed Harbi et Alain Ruscio rappellent pourtant que l’ENA, née en 1926, fut la première organisation à formuler clairement l’idée d’indépendance, bien avant que le mot ne devienne un slogan, puis un horizon, puis une réalité. Mais cette généalogie, forgée dans l’exil, ne trouve pas grâce auprès des gardiens des mémoires agréées.

Il faut dire que l’Étoile n’est pas née d’un seul homme, et certainement pas d’un Messali Hadj déjà auréolé. Elle est d’abord l’œuvre de militants comme Hadj Ali Abdelkader, figure de l’Union intercoloniale, Imache, Radjef, organisateur infatigable, et d’autres, avant que Messali ne s’impose comme porte‑voix charismatique. La date du 20 juin 1926 marque la fondation officielle, mais l’histoire commence bien avant, dans les réunions de la rue de Bretagne, dans les assemblées de la Grange‑aux‑Belles, dans les foyers de travailleurs où l’on parlait politique. Cette pluralité de pères fondateurs est souvent oubliée, comme si l’on préférait réduire l’ENA à un seul nom pour mieux la ranger dans une case, puis refermer le tiroir.

L’Étoile semble perçue comme une ancêtre encombrante, trop ouvrière, trop liée à la CGT et au mouvement communiste pour entrer sans heurts dans le roman héroïque qui commence, comme on le sait, en 1954. On préfère la tenir à distance, comme un vieil oncle perdu dont on reconnaît vaguement l’existence mais qu’on évite d’inviter aux cérémonies familiales. Harbi l’a souvent souligné : le nationalisme algérien n’a pas jailli spontanément des montagnes, il s’est élaboré dans les marges, dans les foyers de travailleurs, dans les discussions nocturnes où l’on apprenait de la République en même temps qu’on la contestait. Reconnaître cela reviendrait à admettre que l’indépendance a d’abord été pensée loin, dans l’exil, qui fut un laboratoire politique décisif. Ce n’est pas un détail, c’est une filiation, et c’est précisément ce qui gêne.

À Paris, l’amnésie prend une autre forme, plus feutrée, plus administrative. Dire que l’indépendance algérienne a été préparée par des ouvriers immigrés, reviendrait à reconnaître que l’immigration n’est pas seulement un problème à gérer mais un acteur de l’histoire politique française. Ruscio le rappelle : la police surveillait ces militants parce qu’ils réclamaient la souveraineté, et un siècle plus tard, on surveille leurs descendants pour des raisons qui, sous des habits neufs, ressemblent étrangement aux anciennes. Le décor change, les catégories administratives aussi, mais la figure de l’immigré reste un écran sur lequel la République projette ses inquiétudes. On oublie commodément que c’est cette même figure qui a porté, dès 1926, une exigence de dignité et de droits.

Un centenaire qui doit être l’occasion de réflexions

L’histoire de l’ENA n’est pas un long fleuve tranquille. C’est une succession de crises, de dissolutions, de recompositions. La première dissolution tombe en 1929, la seconde en 1937, malgré le soutien initial du Front populaire. Entre‑temps, l’organisation se radicalise, rompt avec le PCF, affirme l’indépendance totale comme objectif non négociable. Après la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de l’ENA se prolonge dans le PPA puis le MTLD, mais les tensions internes s’aiguisent. La crise de 1949, dite « crise berbériste », fracture le mouvement : d’un côté, les partisans d’une ligne centralisée autour de Messali ; de l’autre, ceux qui dénoncent un autoritarisme croissant et réclament une vision plus pluraliste du nationalisme. Harbi a montré combien cette crise annonçait les déchirements futurs, y compris ceux qui éclateront en pleine guerre d’indépendance.

Ce n’est pas parce que Messali est devenu une figure controversée, contestée, parfois diabolisée, qu’il faudrait effacer l’ENA. L’organisation ne se réduit pas à lui, et son effacement progressif dans les récits officiels tient moins à ses ambiguïtés qu’à la gêne qu’inspire une histoire née dans l’exil, dans les marges, dans les contradictions. Effacer l’ENA, c’est effacer Radjef, Hadj Ali, les ouvriers anonymes de Billancourt, les militants de la rue de Bretagne, les autodidactes qui lisaient L’Humanité en cherchant les mots pour dire leur propre oppression.

Un siècle plus tard, la diaspora semble être la seule à se souvenir. Ce sont des associations d’exilés, des collectifs universitaires, des militants de la mémoire qui organisent, jusqu’à plus ample informé, des rencontres, des colloques, des hommages. Comme si l’histoire revenait à son point de départ : c’est encore l’émigration qui porte la mémoire, comme elle en avait porté la pensée. Cette fidélité n’est pas nostalgique, elle est politique. Elle rappelle que l’exil n’a jamais été un simple déplacement géographique, mais un espace de formation intellectuelle et militante. L’ENA n’a pas seulement été un mouvement, elle a été une école, au sens où elle a appris à ses membres à penser la souveraineté, la justice, l’égalité.

Le centenaire silencieux de l’Étoile dit quelque chose de notre rapport à l’histoire. Il montre que les récits nationaux préfèrent les commencements nets, les filiations sans ambiguïté, les héros sans ombre. L’ENA, elle, est une histoire de brouillards, de cafés, de tracts, de surveillances policières, de contradictions. Elle est née dans un espace transnational, dans un entre‑deux où l’on était à la fois colonisé et ouvrier, étranger et citoyen potentiel, dominé et déjà en lutte. Cent ans après, l’Étoile continue de briller faiblement, comme une lumière que certains préfèrent éteindre mais qui persiste, portée par ceux qui savent que l’histoire ne se résume pas aux récits aseptisés. Elle rappelle que la dignité n’est jamais donnée, qu’elle se conquiert, parfois loin de chez soi, parfois dans l’ombre, parfois dans le vacarme d’une ville étrangère. Elle rappelle surtout que l’indépendance n’a pas été seulement un événement, mais un long processus, pensé, discuté, rêvé par des hommes et des femmes dont la mémoire mérite mieux que le silence.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 16 au 31 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/limportance-de-revenir-sur-lhistoire-de-letoile-nord-africaine-par-arezki-metref/

Voir aussi : https://anpnpa.fr/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-alain-ruscio/

Relations algéro-françaises : le dégel sous contrôle – Sofiane Ayache

Le retour du dialogue entre Paris et Alger ressemble moins à une réconciliation qu’à une remise en état provisoire du canal diplomatique. On rouvre l’ambassade, on reprend les visites, on restaure quelques gestes de courtoisie, on parle de mémoire, de consulats, de coopération. Mais une relation bilatérale ne se répare pas avec des symboles si les verrous restent en place.

Or les verrous sont connus : mémoire coloniale, Sahara occidental, contentieux migratoire, coopération sécuritaire, dossiers judiciaires, circulation des personnes, intérêts économiques et rivalité d’influence en Méditerranée occidentale.

Le fait déclencheur est net. Le 8 mai 2026, Paris a envoyé plusieurs signaux d’apaisement : retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger après une longue absence, déplacement d’Alice Rufo à Sétif pour les commémorations du 8 mai 1945, reprise de contacts avec les autorités algériennes et ouverture d’un accès consulaire au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie. Le Monde décrit cette séquence comme une tentative de relance après près de deux ans de crise, amorcée autour du 81e anniversaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.

La mémoire n’est donc pas un décor. Elle sert ici de corridor diplomatique. La France choisit Sétif parce que Sétif concentre une contradiction historique majeure : le 8 mai 1945, pendant que l’Europe célébrait la défaite du nazisme, des Algériens furent réprimés pour avoir revendiqué leur liberté. Les estimations restent disputées : les autorités algériennes évoquent 45 000 morts, tandis que des historiens avancent généralement des bilans variables, souvent entre 8 000 et 30 000 morts. Mais le cœur politique du dossier ne tient pas seulement au chiffre. Il tient à la qualification : reconnaître un drame ne suffit pas si l’on refuse de nommer la logique coloniale qui l’a produit.

Paris avance donc sur une ligne étroite : assez de mémoire pour rouvrir le dialogue, pas assez pour ouvrir un contentieux politique complet. Alger, de son côté, reçoit le geste parce qu’il lui permet de réinstaller la centralité du récit anticolonial, tout en évitant pour l’instant de pousser la crise jusqu’à la rupture. La mémoire devient une zone tampon. Elle apaise sans résoudre. Elle permet à chacun de sauver une partie de sa façade : Paris se présente comme puissance capable de regarder son passé, Alger comme État gardien d’une blessure historique encore active.

Mais le vrai point de bascule n’est pas seulement à Sétif. Il est au Sahara occidental.

Fin juillet 2024, la France a franchi un seuil stratégique en soutenant le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental comme base de règlement du conflit, dans une formulation perçue par Alger comme un alignement sur Rabat. Reuters rapportait alors que le chef de l’État français avait exprimé au roi Mohammed VI le soutien de Paris au plan marocain, considéré par la France comme la seule base crédible pour une solution durable. Pour Alger, qui soutient le Front Polisario et le principe d’autodétermination, ce choix ne relève pas d’un simple ajustement diplomatique. Il modifie l’équilibre du Maghreb.

C’est là que le dégel atteint sa limite. La mémoire peut se traiter par gestes, commissions, archives, cérémonies et vocabulaire ajusté. Le Sahara occidental engage autre chose : une carte régionale, une frontière politique, une profondeur stratégique, l’accès atlantique du Maroc, la position de l’Algérie comme puissance saharo-sahélienne, et la compétition des alliances autour de Rabat et d’Alger. Paris ne peut pas simultanément prétendre à une relation apaisée avec Alger et considérer que son choix saharien est un dossier secondaire. Pour Alger, ce dossier touche au cœur de son architecture régionale.

Le rapprochement actuel fonctionne donc sous contrainte : il répare le canal sans modifier la position française au Sahara. C’est un dégel administratif, pas un réalignement stratégique.

Le deuxième verrou est sécuritaire. La crise franco-algérienne s’est durcie avec l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, dont l’enlèvement en région parisienne a conduit à l’arrestation de ressortissants algériens, dont un agent consulaire selon les autorités françaises. Alger a expulsé des agents français, Paris a répondu par des mesures de réciprocité, et la relation s’est rapidement enfoncée dans une logique de représailles. AP a rappelé que ces expulsions se sont ajoutées aux tensions nées du Sahara occidental, de la migration et de l’arrestation de Boualem Sansal.

Cette séquence est décisive parce qu’elle déplace la crise du terrain symbolique vers le terrain régalien. Quand une relation bilatérale touche aux accusations d’opérations clandestines, aux services, aux expulsions diplomatiques et aux statuts consulaires, elle ne relève plus seulement du désaccord politique. Elle devient une crise de confiance entre appareils d’État. Or une crise de confiance ne se règle pas par communiqué. Elle exige des garanties, des canaux stabilisés, des règles tacites et une capacité à empêcher les dossiers judiciaires de devenir des armes de pression permanente.

Le troisième verrou est migratoire. La France a durci son ton en 2025 sur les visas, les laissez-passer consulaires et la réadmission des ressortissants algériens visés par des mesures d’éloignement. Reuters indiquait en août 2025 que le chef de l’État français avait demandé un durcissement des règles de visa visant les détenteurs algériens de passeports diplomatiques, dans un contexte de conflit sur les expulsions et la coopération consulaire.

Ce dossier est explosif parce qu’il mélange trois niveaux : la souveraineté algérienne, la politique intérieure française et la vie concrète de millions de personnes liées aux deux rives. En France, l’accord franco-algérien de 1968 est devenu un objet de surenchère politique. En octobre 2025, l’Assemblée nationale a adopté à une voix près une résolution symbolique visant à dénoncer cet accord, sans portée législative contraignante pour le gouvernement, mais avec une portée politique évidente.

Le danger est là : transformer la circulation humaine en instrument de coercition. Les visas deviennent des signaux. Les laissez-passer consulaires deviennent des leviers. Les binationaux deviennent une variable de pression. Les étudiants, les familles, les malades, les travailleurs et les retraités se retrouvent pris dans une bataille où chaque capitale parle à son opinion publique avant de parler à l’autre État. Une frontière n’est jamais seulement une ligne : c’est une économie interrompue, une mémoire surveillée et une stratégie en attente. Ici, elle traverse aussi les familles.

Mais le dossier Christophe Gleizes reste ouvert. RSF a indiqué que la cour d’appel de Tizi Ouzou avait confirmé le 3 décembre 2025 une peine de sept ans de prison contre le journaliste sportif français.

En mai 2026, l’annonce d’une première visite consulaire a été présentée comme un signe de détente, mais une visite consulaire n’est pas une solution judiciaire. Elle indique que le canal fonctionne à nouveau, pas que le contentieux est levé. Cela dit, vue les derniers développements, il est fort probable que ce journaliste bénéficie d’une grâce présidentielle à la faveur de l’Aïd El Kebir. Ce geste se vaudra comme un premier retour d’ascenseur des autorités algériennes en attendant le retour de l’ambassadeur d’Algérie en France, et d’autres gestes de l’ancienne puissance coloniale. Comme celui de reconnaissance des crimes coloniaux, etc.

La tendance observable est donc claire : les deux capitales veulent sortir de la paralysie. Paris a besoin d’un minimum de coopération avec Alger sur la sécurité, la migration, l’énergie, la Méditerranée et le Sahel. Alger a besoin de rompre l’isolement relatif dans lequel l’ont placée ses tensions avec Rabat, Paris, Bamako, Niamey ou certains partenaires européens. Le retour du dialogue sert les deux appareils. Et Emmanuel Macron ne veut manifestement pas finir son mandat sans régler le « contentieux diplomatique et mémoriel » avec l’Algérie.

L’hypothèse plausible est plus froide : chacun cherche à obtenir une détente sans concession centrale. Paris veut restaurer le canal sans revenir sur le Sahara occidental. Alger veut obtenir des gestes mémoriels, consulaires et politiques sans apparaître comme demandeur. Les deux États négocient donc une normalisation limitée, calibrée, réversible.

La projection envisageable tient en trois scénarios. Le premier est celui d’un dégel fonctionnel : réouverture des canaux, coopération minimale sur les visas, traitement discret des détenus, relance de la commission historique, mais maintien des désaccords lourds. C’est le scénario le plus probable. Le deuxième est celui d’un marchandage élargi : Paris assouplit certains gestes migratoires et mémoriels, Alger facilite certains dossiers consulaires et sécuritaires, sans toucher au Sahara. Ce dernier est en réalité entre les mains de Washington désormais.

Le troisième est celui d’une rechute : une nouvelle affaire judiciaire, comme celle en lien avec l’enlèvement d’Amir Dz, un refus de réadmission ou une pression intérieure à Paris peut suffire à refaire geler l’ensemble. En vrai, la perspective de la présidentielle française pourrait augurer un retour du dossier Algérie au centre des surenchères de la droite et de l’extrême droite. Ce qui de fait compliquera la « réconciliation ».

La limite de l’analyse est évidente : une partie de la relation franco-algérienne se joue hors scène, dans les services, les canaux consulaires, les médiations discrètes, les arbitrages économiques et les calculs internes des deux pouvoirs. Les gestes publics disent l’orientation. Ils ne disent pas toujours le prix réel de la transaction.

Ce dégel est donc sous contrôle. Il n’est ni une paix, ni une rupture dépassée, ni une réconciliation historique. C’est une trêve diplomatique dans une relation saturée de mémoires, de frontières, de dossiers humains et de calculs stratégiques. La France et l’Algérie peuvent rouvrir les portes. Elles n’ont pas encore déplacé les murs.

Sofiane Ayache

Source : Le Matin d’Algérie – 15/05/2026 https://lematindalgerie.com/relations-algero-francaises-le-degel-sous-controle/

Un 8 mai 45 sous tension à Perpignan

Ce vendredi 8 mai 2026, notre Collectif « Pour une histoire franco algérienne non falsifiée » a
organisé la commémoration de l’Autre 8 mai 45 en Algérie sous forme d’un dépôt de gerbe et
de prises de parole en hommage aux victimes algériennes de la répression coloniale.

Ce rassemblement pacifique, déclaré et autorisé, ne présentait aucun trouble à l’ordre public.
Or, il a fait l’objet d’une irruption de la police nationale motivée par la présence d’un drapeau
palestinien, avec menace de verbalisation en application d’un arrêté que les fonctionnaires de
police ont été dans l’incapacité de produire.

Chercher à dicter, par la force, aux organisateurs d’une initiative associative, qui est autorisé
(ou pas) à assister à une commémoration et à s’identifier par le biais d’un étendard, interroge le
respect de la liberté d’expression dont le droit de manifestation est partie intégrante.

Cet incident s’inscrit dans une certaine continuité de tentatives d’intimidation, à la veille de la tenue à Perpignan du « Printemps de la liberté d’expression » … de l’extrême droite (29-31 mai).

Nous adressons par ailleurs un courrier de protestation au préfet.

Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et leurs Ami.e.s (ANPNPA) ; ASTI66 ;
Fédération franco-algérienne ; LDH66 ; Mouvement de la Paix ; MRAP66 ; NPA66 ; PCF66 ;
Pour la mémoire, contre l’oubli ; Survie

Olivier Le Cour Grandmaison, «Regarder l’histoire en face: Qualifier les massacres coloniaux de crimes contre l’humanité»

Le 7 mai dernier, au Centre culturel algérien de Paris, Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et écrivain, est revenu sur son dernier ouvrage Oradour coloniaux français. Contre le «roman national» (Les Liens qui Libèrent, 2025), dans le cadre de la commémoration des massacres du 8 mai 1945. Face à un public attentif, il a rappelé que les violences coloniales, loin d’être de simples «bavures», relevaient d’une politique systématique menée par l’État français en Algérie. Pour lui, la mémoire nationale reste sélective : certaines tragédies, comme Oradour-sur-Glane, sont pleinement intégrées au récit républicain, tandis que les massacres coloniaux demeurent marginalisés ou contestés.
Dans cet entretien exclusif pour Algérie Confluences, il insiste sur l’urgence de «regarder l’histoire en face» et de qualifier ces crimes pour ce qu’ils furent : des crimes contre l’humanité.

Propos recueillis par Razyka Tiar

Algérie Confluences : Dans votre livre, vous établissez un parallèle fort entre Oradour-sur-Glane et les massacres coloniaux commis par la France. Pourquoi, selon vous, certaines tragédies sont-elles pleinement intégrées à la mémoire nationale française alors que d’autres restent encore marginalisées ou contestées ?

Olivier Le Cour Grandmaison : L’histoire coloniale de la France et celle de l’Algérie fonctionnent comme un puissant révélateur. Ce dernier met à mal la mythologie nationale-républicaine hexagonale fondée sur l’idée que la colonisation française aurait été portée par la volonté de civiliser les «races inférieures» (Jules Ferry). Plus encore, ce révélateur menace aussi nombre de mythologies partisanes, notamment celles de la SFIO et du Parti communiste.
Quant aux extrêmes-droites et aux droites de gouvernement radicalisées, les unes ont défendu l’Algérie française et l’OAS, les autres ont réhabilité le passé colonial depuis la loi du 23 février 2005. À la suite de Sarkozy, Fillon, Retailleau (qui défend «l’honneur du pays») et Édouard Philippe répond doctement : «Non» à la question «la colonisation est-elle un crime ?» Dans ce contexte, Emmanuel Macron a fait preuve d’un opportunisme constant.
Dès 1945 puis après 1954, des contemporains comme Claude Bourdet (résistant, compagnon de la Libération) et Paul Teitgen (arrêté, torturé, déporté, puis secrétaire général de la préfecture d’Alger pendant la guerre d’Algérie) ont fait référence à Oradour et à la Gestapo pour dénoncer les crimes commis par les armées françaises. C’est pour protester contre cela que Paul Teitgen a présenté sa démission.

Le 8 Mai 1945 symbolise pour la France la victoire contre le nazisme, mais pour les Algériens, il renvoie aussi aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Peut-on réellement construire une mémoire commune lorsque deux peuples portent une lecture aussi opposée d’une même date historique ?

Cette question doit être adressée aux responsables politiques français. La tâche des universitaires et des chercheurs, portés par la volonté de savoir, est d’établir les faits, les responsabilités, de les analyser et de les qualifier. Relativement à la conquête puis à la colonisation de l’Algérie, nous en savons beaucoup même s’il est évidemment nécessaire de poursuivre les investigations. Aussi, le problème n’est plus tant celui de la connaissance mais celui de la reconnaissance par l’Etat français des crimes commis pendant cent trente- deux ans.

Vous démontrez que les violences coloniales relevaient d’une logique politique structurée et non de simples «bavures». Pensez-vous que la société française est aujourd’hui prête à entendre cette réalité sans y voir une remise en cause de son récit républicain ?

Heureusement, je ne suis pas le seul à avoir montré que les violences extrêmes, les dispositions racistes et discriminatoires, l’état d’exception permanent imposé aux «indigènes» puis aux «Français musulmans d’Algérie», selon l’expression officielle employée après la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas des «bavures». Des historiens, des juristes, des politistes, des sociologues et des psychanalystes ont, depuis longtemps, contribué à développer de telles connaissances et documenté les multiples massacres et guerres menées par la France pour établir et défendre l’ordre colonial en Algérie de 1830 au 19 mars 1962. En ce qui concerne la reconnaissance de ces guerres et de ces massacres, le problème n’est pas d’abord et avant tout celui de la société française mais celui des autorités et des majorités en place, qu’elles soient de droite ou de gauche.
Par opportunisme politique, les unes et les autres refusent toujours de reconnaître les crimes commis. Pis encore, relativement aux droites dites de gouvernement, celles-ci surenchérissent dans la réhabilitation du passé colonial français pour tenter de reconquérir une partie de l’électorat qu’elles courtisent dans un contexte de concurrence exacerbée avec le Front national hier et le Rassemblement national aujourd’hui.

Depuis quelques années, les gestes mémoriels se multiplient entre Paris et Alger, mais les tensions diplomatiques reviennent régulièrement. Selon vous, la question mémorielle est-elle devenue un véritable outil politique dans les relations franco-algériennes ?

De quels gestes mémoriels français parle-t-on ? Ceux d’Emmanuel Macron ont été et demeurent partiels et partiaux. à preuve, la fable élyséenne selon laquelle les massacres du 17 octobre 1961 à Paris auraient pour seul responsable le préfet Maurice Papon. Aucun historien sérieux ni bon connaisseur des institutions ne peut souscrire à cette proposition qui est un mensonge par omission.
Papon avait une mission : tenir la capitale et gagner la bataille de Paris, comme l’a montré Jean-Luc Einaudi. Ainsi a été fait avec l’aval du ministre de l’Intérieur Roger Frey, du premier ministre Michel Debré, et du général de Gaulle qui a couvert les uns et les autres.
En ce qui concerne les massacres du 8 mai 1945 en Algérie et les disparitions forcées commises par l’armée française après le 1er novembre 1954, il en va de même. Relativement à ces dernières, rappelons qu’elles sont désormais considérées comme des crimes contre l’humanité, ce que le président de la République s’est bien gardé de dire.

Certains historiens et intellectuels parlent aujourd’hui d’une «fatigue mémorielle», notamment chez les jeunes générations. Craignez-vous que le devoir de mémoire autour de la colonisation finisse par être relativisé ou dilué avec le temps ?

J’ignore qui sont ces historiens et intellectuels mais, en France en tout cas, je ne constate rien de tel. Bien au contraire, nombre d’héritiers des immigrations coloniales et postcoloniales sont mobilisés depuis longtemps pour exiger la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de ceux du 17 octobre 1961 à Paris et dans les quartiers populaires à preuve, le nombre important aujourd’hui de collectifs et de structures diverses qui exigent des élus et des plus hautes autorités de l’État de telles reconnaissances. Je crains fort que cette supposée «fatigue mémorielle» serve à marginaliser ces initiatives et à justifier de «tourner la page» avant même que ces reconnaissances aient eu lieu. Reconnaissances indispensables notamment parce qu’elles mettraient fin aux discriminations mémorielles et commémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale – ceux-là mêmes dont l’histoire particulière n’a pas véritablement droit de Cité. De là, entre autres, cette conséquence que cette histoire demeure peu connue des jeunes générations parce qu’elle n’est pas assez enseignée par la faute des responsables politiques qui établissent les programmes des collèges et lycées.

Après des décennies de silence, de tensions et de mémoires blessées, pensez-vous qu’il existe encore une possibilité réelle de réconciliation historique entre la France et l’Algérie, ou sommes-nous condamnés à rester prisonniers d’un passé que ni l’un ni l’autre ne parvient à regarder totalement en face ?

Tout dépend de l’attitude des autorités françaises, et particulièrement du président de la République Emmanuel Macron. Je considère que le communiqué de l’Élysée du 8 mai 2026, évoquant les «événements tragiques» du 8 mai 1945 en Algérie, reconduit une fois encore une euphémisation scandaleuse. Rappelons que le terme «événement» est celui employé dans la langue officielle jusqu’en 1995, en lieu et place de celui de guerre, soit la dernière guerre d’Algérie débutée le 1er novembre 1954.
Autant d’éléments de langage pour ne pas dire ce qu’il s’est passé et ne pas nommer les crimes commis en 1945 puis lors de ce dernier conflit.
De même lors de la cérémonie à Sétif avec la ministre déléguée aux armées, Mme Alice Rufo, qui emploie la formule «Regarder l’histoire en face», ce qu’elle se garde bien de faire, comme Emmanuel Macron d’ailleurs. Relativement aux massacres, les «regarder en face» conduirait à les qualifier de crime contre l’humanité conformément à l’article 212-1 du Code pénal français. Celles et ceux qui ont été massacrés l’ont été pour des motifs politiques, en vertu d’un «plan concerté» par les autorités politiques et mis en œuvre par les militaires. Ce qui l’emporte hélas toujours, c’est moins un souci de vérité que des considérations politico-diplomatiques, qui prennent trop de liberté avec les faits établis par celles et ceux qui ont travaillé sur les massacres du 8 mai 1945.

R. T.

Source : Algérie Confluences – 10/05/2026 https://algerieconfluences.dz/olivier-le-cour-grandmaison-auteur-de-oradour-coloniaux-francais-a-algerie-confluences-regarder-lhistoire-en-face-qualifier-les-massacres-coloniaux-de-crimes-contre-lhumani/

Pour que le 8 mai 1945 soit pleinement commémoré, des deux rives de la Méditerranée

« Alors que la France s’apprête à célébrer la victoire contre le nazisme, nous affirmons qu’aucune commémoration ne peut être complète tant que les événements tragiques de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus ce même jour en 1945, demeurent relégués aux marges de l’histoire officielle. » Un ensemble d’universitaires, d’associations et d’élus appelle à ne pas hiérarchiser les mémoires.

En ce jour des commémorations du 8 mai 1945, nous rappelons une vérité essentielle : la mémoire ne se découpe pas, ne se hiérarchise pas, ne s’efface pas.

Alors que la France s’apprête à célébrer la victoire contre le nazisme, nous affirmons qu’aucune commémoration ne peut être complète tant que les événements tragiques de Sétif, Guelma et Kherrata, survenus ce même jour en 1945, demeurent relégués aux marges de l’histoire officielle.

Des centaines de milliers d’Algériens ont pourtant contribué à la libération de la France : soldats engagés sur les fronts européens, tirailleurs, résistants, travailleurs réquisitionnés dans les usines d’armement. Leur participation décisive rend d’autant plus insupportable le silence qui entoure les massacres du 8 mai 1945 en Algérie.

Ce jour-là, alors que l’Europe célébrait la paix retrouvée, des milliers d’Algériens ont été tués dans une répression d’une violence extrême.

Ces vies fauchées, ces familles brisées, ces destins interrompus appartiennent à notre histoire commune.

Les ignorer, c’est accepter que certaines mémoires valent moins que d’autres.

Les reconnaître, c’est affirmer que la République ne craint pas la vérité.

Illustration 1
Sétif, 1945. © Rue des Archives/Tallandier

Nos demandes :

Nous appelons à ce que des stèles commémoratives du 8 mai 1945, mentionnant explicitement Sétif, Guelma et Kherrata, soient installées dans toutes les villes de France.

Non pour diviser.

Non pour réécrire.

Mais pour rendre hommage, transmettre et empêcher que l’oubli ne devienne une seconde mort.

Nous demandons également la création d’un Musée national de l’histoire coloniale, lieu de savoir, de transmission et de dialogue, indispensable pour comprendre les blessures et les héritages d’une histoire qui continue de façonner notre présent.

Reconnaître les événements du 8 mai 1945 en Algérie, ce n’est pas fragiliser la République.

C’est lui donner la force de regarder son passé en face pour construire un avenir commun, lucide et apaisé.

Parce que la mémoire est un droit.

Parce que l’oubli est une injustice.

Parce que la vérité est une condition de la paix.

*

Un texte à l’initiative d’ Halima Khiar Menhoudj et Mehdy Belabbas
Coprésidents Pour la Mémoire, Contre l’Oubli

Premiers signataires :

Kaltoum Gachi – Coprésidente du MRAP 
Benjamin Stora – Historien
Gilles Manceron – Historien
Olivier Le Cour Grandmaison – Universitaire
Le Réseau Féministe Ruptures
ATMF – Association des Travailleurs Maghrébins de France
UNEF
Association Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons
Rafik Temghari – Président du Cercle Emir Abdelkader
Comité Vérité et Justice pour Charonne
Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante
L’Autre 8 mai 1945
Institut Tribune Socialiste
AFA (Association amitié-franco algérienne)
ANPNPA 
Louis-Georges Tin – Ancien président du CRAN
Michel Berthelemy – Ancien appelé en Algérie, membre de l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs ami·e·s contre la guerre
Henri Pouillot – Militant antiraciste anticolonialiste

Élu.es signataires

Ahmed Laouedj – Sénateur de Seine-Saint-Denis
Akli Mellouli – Sénateur du Val-de-Marne
Alexis Corbière – Député de Seine-Saint-Denis
Fathia Keloua Hachi – Députée de Seine-Saint-Denis
Mezdour Samir – Conseiller territorial Grand Paris Grand Est, Conseiller municipal de Clichy-sous-Bois
Noura Dali – Adjointe au maire de Trappes
Nadia Djebrani – Conseillère municipale déléguée de Clichy-sous-Bois
Djamila Bekkaye – Adjointe au maire de Clichy-sous-Bois
Ammad Majide – Adjoint au maire de Villetaneuse
Fadila Chourfi – Conseillère départementale de l’Essonne
Idir Madadi – Adjoint au maire de Bobigny
Muriel Casalaspro – Conseillère régionale d’Ile-de-France
Kader Chibane – Conseiller régionale d’Ile-de-France
Naïma Mokri – Adjointe au maire de Noisy-le-Sec
Mohamed Chicouche – Adjoints au Maire d’Alfortville
Annie LAHMER – Conseillère régionale d’île de France 
François Mailloux – Conseiller municipal de Montreuil, délégué à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’islamophobie et à la promotion de la culture de paix
Nassera Definel – Ancienne adjointe au maire de Montreuil

Source : Mediapart – Tribune – 08/05/2026 https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/080526/pour-que-le-8-mai-1945-soit-pleinement-commemore-des-deux-rives-de-la-mediterranee

Voir aussi (et surtout) : https://anpnpa.fr/reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-1945-pour-une-assemblee-decoloniale-olivier-le-cour-grandmaison/

Massacres du 8 mai 1945 : « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » – Mohammed Harbi

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national algérien. L’an dernier, 80e anniversaire de cette tragédie coloniale, un appel international était lancé depuis Béjaïa pour une reconnaissance pleine et entière par la France de ces massacres du 8 mai 1945 et autres crimes coloniaux en Afrique avait été lancé (voir ci-dessous). Il est toujours sans réponse aucune.

Pour ce 81e anniversaire, nous republions l’article désormais « classique » de l’historien Mohammed Harbi, acteur, témoin et historien du mouvement indépendantiste algérien, disparu le 1er janvier 2026, ainsi que des liens vers quelques uns de nos nombreux articles sur ce sujet.

« L’emblème national porté par le chahid Bouzid Saâl lors des manifestations du 8 mai 1945 » (musée du moudjahid de Sétif).

La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, par Mohammed Harbi

Article publié pour la première fois dans Le Monde Diplomatique en 2005.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi 1. Trop peu et trop tard : ces mini réformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque2. Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste […] le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer 3. La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles » 4. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens5 continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales6, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Mohammed Harbi

  1. André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
  2. C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
  3. Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
  4. Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.
  5. Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.
  6. On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.

En complément

Les prémisses des événements tragiques du 8 mai 1945, par Aïssa Kadri

Un massacre colonial de masse, par Alain Ruscio

Entre complicité et indifférence : les réactions en France, par Alain Ruscio

80 ans de « l’Autre 8 Mai 1945 » : un Appel international lancé depuis l’Algérie

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/1291228-2/

Il y a 70 ans, un Oradour-sur-Glane en Algérie – Edwy Plenel

« Un massacre en Kabylie » (La Découverte) est un livre-événement. Prolongeant une enquête menée pour Mediapart, Safia Kessas et Fabrice Riceputi y dévoilent l’ampleur d’un crime de guerre commis par l’armée française le 23 mai 1956, des assassinats de civils et des viols collectifs. En voici la préface.

L’histoire est une enquête. C’est même sa définition étymologique depuis Hérodote dont les Histoires peuvent aussi se traduire par L’Enquête, soit la signification du mot grec originel, de ἵστωρ, celui qui sait, celui qui connaît. Vingt-cinq siècles nous séparent du « père de l’Histoire », comme le surnommait le Romain Cicéron, mais le défi n’a pas changé : une quête du passé menée au présent.

C’est donc une recherche d’indices, de documents, de témoignages, de récits et de faits, qui s’assemblent et s’ajustent ensuite, par recoupements et vérifications, comme s’emboîteraient les pièces d’un puzzle. Le résultat final est une représentation momentanée, toujours en chantier, de ce que nous n’avons pas vécu mais que nous avons besoin de savoir afin de nous retrouver et de nous situer. En somme, de ne pas être perdus, voire égarés, en devenant prisonniers d’un présent omniprésent, sans mémoire ni repères, ignorant du passé, le travestissant par le mythe, la légende ou le mensonge.

L’enjeu politique de cette connaissance n’est pas mince tant sa maîtrise conditionne l’invention du futur : non seulement ses potentialités émancipatrices ou, à l’inverse, ses régressions conservatrices, mais aussi l’autonomie de la société dans cette élaboration, sa capacité à échapper aux dogmes, quels qu’ils soient, imposés par les puissances – pouvoirs étatiques, dominations idéologiques ou possédants économiques.

Illustration 1
Aux éditions La Découverte, 12 euros

Le livre que vous avez entre les mains en est une exemplaire démonstration. Il nous révèle un massacre colonial commis le 23 mai 1956, pendant la guerre d’Algérie, dans trois villages de Kabylie où des unités de l’armée française assassinèrent impitoyablement, durant quelques heures, le temps d’une petite journée, toute une population civile, pacifique et désarmée, par représailles préméditées contre un maquis indépendantiste tout proche.

Au bas mot, soixante-quinze habitants y ont perdu la vie. Mais ce ne furent pas les seules victimes. Réussissant à lever le voile sur le tabou des violences sexuelles comme armes de guerre, cette enquête historique établit que, durant cette expédition punitive, nombre de femmes furent violées. Une pratique dont la banalité est résumée par cette phrase de l’un des massacreurs, entendue par un témoin : « Les femmes qui nous plaisent, on les baise ; les hommes qui nous plaisent pas, on les tue ».

Associant une journaliste documentariste, Safia Kessas, et un historien de métier, Fabrice Riceputi, cette enquête au présent met au jour un passé enfoui qui s’ajoute aux nombreuses pièces à conviction attestant des crimes du colonialisme français. Prolongeant et approfondissant une série parue dans Mediapart à l’été 2025, l’implacable documentation de cet « Oradour-sur-Glane » parmi tant d’autres, sur la longue durée de la conquête puis de l’occupation françaises en Algérie, contredit, à elle seule, le négationnisme des crimes coloniaux dont le retour en force dans le débat public fait aujourd’hui le lit des idéologies racistes, suprémacistes et fascistes.

Mais le travail de Safia Kessas et Fabrice Riceputi n’est pas qu’un témoignage à charge supplémentaire dans l’instruction de cette affaire non classée, des deux côtés de la Méditerranée, qu’est la guerre d’indépendance algérienne, de 1954 à 1962. Avec précaution et modestie, leur livre ouvre de nouvelles perspectives de recherche tant il est doublement novateur, aussi bien par son terrain d’investigation que par sa méthode d’enquête.

Le recours à l’histoire orale

Les victimes de cette tragédie qui a ensanglanté la vallée de la Soummam, non loin du village où se tint, quelques mois plus tard, le 20 août 1956, le congrès du Front de libération nationale (FLN) qui adopta la plate-forme de la révolution algérienne, ne sont ni des militants ni des citadins, encore moins des cadres du mouvement indépendantiste. Ce sont des paysans montagnards, tout un peuple de sans-grades et d’obscurs pour reprendre les mots qu’affectionnait Jean Maitron, ce promoteur d’une histoire sociale faisant droit aux anonymes autant, sinon plus, qu’aux notoriétés.

En suivant Safia Kessas et Fabrice Riceputi en Kabylie dans leur enquête sur les lieux du drame, on découvre une mémoire vive de la guerre d’indépendance, de ses blessures et de ses déchirures. Entretenue par la société elle-même, elle est tissée de récits sensibles, de transmissions entre générations, de lieux et de monuments perpétuant un souvenir populaire qui échappe à la propagande étatique du pouvoir central algérien. À mille lieues d’une histoire officielle, assénée comme un savoir venu d’en haut, leur démarche assumée d’un récit parti d’en bas ouvre des perspectives encore largement inexplorées : l’archivage oral d’une mémoire populaire de la guerre d’Algérie.

Car leur novation est aussi méthodologique. Dans le sillage des travaux pionniers de Claire Mauss-Copeaux, qui documenta un massacre similaire, commis à Oudjehane dans le Constantinois, à la même époque, Safia Kessas et Fabrice Riceputi démontrent combien le recours à l’histoire orale est indispensable pour rendre compte, dans toutes ses nuances, sensibilités et complexités, d’un événement aussi traumatique que le fut la guerre d’Algérie.

Le rôle clé de Safia Kessas en est ici la preuve : c’est elle qui, la première, déclenche cette recherche en remontant le fil de sa propre mémoire familiale. Recueillant les confidences de son père, Tayeb, immigré algérien à Bruxelles, alors qu’il vit ses derniers instants en 2019, elle va transformer cette bataille intime contre des silences en curiosité publique pour un histoire collective. Et, pour y parvenir, elle va souhaiter et construire ce compagnonnage avec un historien de profession.

Dans la diaspora algérienne, ce sont souvent de farouches volontés féminines qui, dans le dialogue entre générations, réussissent ainsi à percer des murs de douleur, ouvrant des brèches mémorielles dans lesquelles s’engouffre la recherche historienne. À l’instar des lanceurs d’alerte, auxquels sont souvent redevables les journalistes, rien ne serait possible dans ces enquêtes sans ces chercheuses de mémoire dont Safia Kessas est, ici, l’incarnation.

La parole féminine

Car, aussi nécessaires soient-elles, les archives écrites qui documentent la guerre française en Algérie sont forcément incomplètes et parcellaires, voire mensongères quand elles taisent volontairement les crimes commis. Même quand elles rapportent des faits précis, permettant de recouper les témoignages oraux, elles n’en rendent pas l’épaisseur humaine, cette trame vécue qui fait la sensibilité du récit mémoriel. Surtout, elles ne suffisent pas à dire l’indicible que recouvre le long silence des victimes. Et plus particulièrement, parmi ces victimes, le silence des femmes dont l’histoire est invisibilisée par le pouvoir des hommes, où se croisent tradition patriarcale et héroïsme masculiniste.

Documentant, parmi les armes de la guerre coloniale, l’usage du viol au même titre que celui de la torture, ce livre fait enfin entendre la parole féminine en réussissant à lever le poids de honte qui l’empêchait. C’est ainsi qu’il illustre la force investigatrice et démonstrative de l’histoire orale, seule à pouvoir rendre compte des pleins et des déliés, des creux et des bosses, des ombres et des clairs-obscurs d’une expérience vécue.

Grâce à elle, la société, dans sa diversité et sa pluralité, reprend ses droits sur le récit historique officiel qui a toujours tendance à unifier et, donc, à uniformiser. En Algérie comme en France, toute confiscation de l’histoire par l’État conduit à faire silence sur ce qui nuance, dérange ou contredit, qu’il s’agisse de la réalité criminelle du colonialisme français ou de l’autonomie vitale de la société algérienne.

Lui-même pionnier en ce domaine, notamment dans ses recherches sur les camisards, l’historien Philippe Joutard a tôt défendu l’alliance nécessaire entre histoire et mémoires, s’insurgeant contre « la dévalorisation de la culture orale », ravalée au rang dépréciatif de folklore, qui imprégnait la tradition académique française. « L’histoire a besoin des mémoires », écrit-il, en soulignant l’enjeu aussi bien épistémologique qu’éthique de cette alliance.

« La mémoire, explique-t-il, prémunit l’histoire contre la tentation du déterminisme. Elle permet de retrouver le passé, comme un présent ayant un avenir, c’est-à-dire comme ayant plusieurs solutions possibles. L’enjeu est de reconnaître la liberté humaine. […] Enfin, l’histoire ne peut pas être la résurrection intégrale du passé ; ce n’est d’ailleurs pas sa vocation. La mémoire peut lui fournir le fil d’Ariane, le lien charnel dont elle a besoin pour rendre le passé intelligible. Elle lui fait entendre d’autres voix qui éclairent des fragments de réalités passées. »

Une histoire citoyenne

Lors d’un colloque savant, rappelle Philippe Joutard, l’historien Pierre Vidal-Naquet n’hésita pas à paraphraser la célèbre formule de Clemenceau à propos des militaires et de la guerre : « L’histoire est trop sérieuse pour être laissée aux historiens. » Historien lui-même, Fabrice Riceputi est d’autant plus fidèle à cette recommandation qu’elle émane d’un homme qu’il tient pour son maître tant il n’a cessé de traquer les silences français sur le colonialisme. Se faisant historien du présent alors que son domaine de prédilection était l’antiquité grecque, le jeune Vidal-Naquet fut en effet en première ligne de la révélation, en temps réel, de la torture dans la République durant la guerre d’Algérie.

Cet engagement historien supposait de faire droit à la parole des témoins et de s’appuyer sur ces témoignages oraux pour traquer, dans les archives écrites, des bribes d’aveux malgré la chappe de plomb du secret d’État. Parce qu’elle fait entendre la voix des victimes, des exclus, des opprimés et des minorités, cette démarche sera toujours subversive car émancipatrice. S’il l’on en doutait, Les Lieux de mémoire, cette célèbre somme coordonnée par Pierre Nora, futur académicien devenu gardien d’un histoire française identitaire et conservatrice, fait totalement l’impasse sur l’Algérie, qu’il s’agisse de la conquête coloniale ou de la guerre d’indépendance.

À l’opposé de ces silences officiels, dont académisme et étatisme sont les gardiens jumeaux, des historiens citoyens n’ont cessé de se relayer pour affronter les douloureuses vérités de la longue durée coloniale française jusqu’à son présent persistant. Ainsi de Jean-Luc Einaudi qui, éducateur de métier, se fit enquêteur historien, en mettant au jour la réalité du massacre parisien du 17 octobre 1961 dont la police française porte la responsabilité.  Ses victimes, par dizaines, étaient des « Français musulmans d’Algérie », selon la dénomination officielle de l’époque, cette population travailleuse et ouvrière d’Ile-de-France qui avait répondu à l’appel de la fédération de France du FLN pour une manifestation pacifique, bravant le couvre-feu raciste qui leur était imposé.

L’hommage que lui a rendu Fabrice Riceputi dans un livre paru en 2015 n’est évidemment pas étranger à sa rencontre avec Safia Kessas qui cherchait les maillons manquants d’une histoire collective dans la chaîne de mémoire familiale qu’elle était en train de reconstituer. De leur alliance est née cette enquête aussi inédite que remarquable. Elle s’inscrit dans une vaste entreprise dont l’enjeu n’est rien moins que la rencontre des deux peuples, français et algérien, autour d’une vérité de l’histoire tissée d’une pluralité des mémoires. Il ne s’agit pas de « réconciliation », selon une vulgate en vogue, car ce serait mettre à égalité colonisateurs et colonisés, dominants et dominés. L’enjeu serait plutôt de tracer le chemin d’une conversation commune par le secours de mémoires dont la reconnaissance restaure la justice qui a tant manqué.

Un enjeu universel

En compagnie de l’éminente historienne Malika Rahal, Fabrice Riceputi avait montré la voie en ouvrant un chantier aussi immense qu’inédit avec la création d’un site, 1000autres.org, mettant en œuvre une histoire participative autour des disparus de la mal nommée « bataille d’Alger » : « Alger 1957 – des Maurice Audin par milliers ». Venant au secours des manques et des oublis de l’histoire écrite, de ses absences et de ses silences, ce champ de recherches devrait devenir une priorité pour les jeunes générations historiennes, avant que s’éteignent les voix des derniers témoins, qu’ils aient été Algériens ou Français, civils ou militaires. Associant enquêtes de terrain et recherches aux archives, confrontant les réalités du premier aux découvertes des secondes, Malika Rahal et Fabrice Riceputi ont multiplié, ces dernières années, les démonstrations du caractère fructueux de cette démarche (à lire sur Mediapart, ici et ).

Le plaidoyer de l’historien Philippe Joutard en défense de l’apport de l’histoire orale à sa discipline se termine par la citation d’un poème d’Aimé Césaire, évoquant la durable blessure d’un descendant d’esclaves dont la mémoire n’a pas été reconnue :

J’habite une blessure sacrée
J’habite des ancêtres imaginaires
J’habite un couloir obscur
J’habite un long silence.

S’il fallait une incitation supplémentaire à poursuivre et à élargir la démarche novatrice dont relève le livre de Safia Kessas et Fabrice Riceputi, on ne pouvait trouver mieux que cette référence au poète et homme politique martiniquais. Du sujet qui, ici, nous occupe et nous préoccupe, de son enjeu universel et de son actualité persistante, Aimé Césaire avait déjà tout dit. C’était dans son Discours sur le colonialisme, initialement paru en 1950, puis en 1955 dans une version revue et augmentée :

« Où veux-je en venir ? À cette idée : que nul ne colonise innocemment, que nul non plus ne colonise impunément ; qu’une nation qui colonise, qu’une civilisation qui justifie la colonisation – donc la force – est déjà une civilisation malade, une civilisation mortellement atteinte, qui, irrésistiblement, de conséquence en conséquence, de reniement en reniement, appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où, à n’importe quel moment, peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. »

Publié en France par La Découverte et en librairie à partir du 7 mai, « Un massacre en Kabylie » est également publié en Algérie chez Barzakh :

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Aux éditions algériennes Barzak

Source : Mediapart – Billet de Blog – 04/05/2026 https://blogs.mediapart.fr/edwy-plenel/blog/040526/il-y-70-ans-un-oradour-sur-glane-en-algerie

Exposition IMA (jusqu’au 19/07/2026) – Les mémoires occultées des esclavages en Méditerranée – Ludovic Lamant

Au moment où la France célèbre les 25 ans de la loi Taubira, l’Institut du monde arabe consacre la première exposition française d’ampleur à l’esclavage méditerranéen, un phénomène moins identifié que la traite transatlantique, et dont les traces persistent dans de nombreux ports d’Europe.

À l’été 2020, des activistes du mouvement Black Lives Matter en Italie ont protesté devant une sculpture du port toscan de Livourne. Ce monument met en scène, placés aux pieds du grand-duc Ferdinand Ier, quatre prisonniers enchaînés, dont l’un porte les traits d’un modèle bien identifié, qui fut un esclave noir venu d’Alger.

Pour l’historien M’hamed Oualdi, professeur à Sciences Po, ces militant·es antiracistes se sont trompé·es de cible. Ils et elles y ont vu une expression de la négrophobie en vogue en Europe, dans le contexte de la traite transatlantique. Mais ce monument, baptisé Quattro Mori (« quatre Maures », en français), s’il célèbre bien l’asservissement d’esclaves, raconte une autre histoire. Il permettait au dirigeant toscan de « montrer sa puissance à ses ennemis, les sultans ottomans et autres souverains musulmans régnant en Méditerranée, quelle que soit leur couleur de peau », relève l’universitaire dans un article de la revue L’Histoire.

Les Quattro Mori ne renvoient pas aux siècles de déportation d’Africain·es réduit·es en esclavage vers les Caraïbes et les Amériques, mais à une réalité moins connue et peu représentée : celle des esclavages méditerranéens. Celle-ci fait l’objet d’une exposition importante à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, jusqu’à juillet, qui s’ouvre sur une salle consacrée au monument controversé de Livourne.

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Le monument « Les quatre Maures » à Livourne (Italie), par Pietro Tacca (1577-1640). © Alinari Archives, Florence / Bridgeman Images

Dans un paysage muséal français toujours frileux à l’heure d’évoquer les esclavages (il faut remonter à 2022 pour la dernière grande exposition en date, avec « L’Abîme », à Nantes, centrée, elle, sur les effets de la traite transatlantique dans le port de Loire-Atlantique), c’est un événement. Même si le projet, financé sur des fonds européens, aurait sans doute mérité davantage de moyens pour aborder ce sujet si peu traité.

Restitution très frontale

Notre imaginaire de l’esclavage, nourri des récits états-uniens, oppose des personnes noires réduites en esclavage à des maîtres blancs. L’étude du monde méditerranéen oblige à tout revoir : « Tout un chacun – chrétien, juif, musulman, païen – peut être capturé par des corsaires chrétiens ou musulmans », assure M’hamed Oualdi, qui précise : « Peu importe la couleur de peau, pour peu que ces populations soient embarquées sur un navire ennemi saisi par des corsaires. »

Si l’on estime qu’au moins 12 millions de personnes ont été capturées en Afrique, dans le cadre de la traite transatlantique, du XVIe au XVIIIsiècle, les esclavages méditerranéens ont impliqué entre 2 et 3 millions d’individus sur la même période, selon des calculs, forcément fragiles, d’historien·nes.

La plupart d’entre eux furent des hommes, capturés par des corsaires, en haute mer ou lors de razzias sur les côtes. Esclaves chrétiens dans le nord de l’Afrique ou captifs musulmans dans le sud de l’Europe, beaucoup furent condamnés à ramer enchaînés sur les galères ou à effectuer d’autres travaux forcés. À la différence de la traite transatlantique, certains parvinrent à rester en contact avec leur foyer d’origine, certains, même, à être rachetés et à retrouver leur liberté (même si ce n’est presque jamais le cas pour des personnes noires).

À l’Institut du monde arabe, certaines œuvres restituent cette présence d’esclaves de manière très frontale, à l’instar d’un tableau grand format de l’Italien Alessandro Magnasco, d’ordinaire accroché aux Beaux-Arts de Bordeaux. C’est une scène du port de Gênes, où des prisonniers se font raser la tête avant d’être embarqués sur des galères. Ceux qui les tondent sont des « Turcs », des musulmans eux-mêmes réduits en esclavage, que l’on reconnaît à leur crâne rasé surmonté d’un toupet.

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Alessandro Magnasco dit Il Lissandro (1667-1749), « Embarquement des galériens dans le port de Gênes », Gênes (Italie), XVIIe siècle, huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Bordeaux. © Photo F. Deval / Mairie de Bordeaux / Musée des Beaux-Arts

Mais ces pièces sont rares. Pour le reste, comme souvent pour des expositions historiques sur l’esclavage, il faut déshabituer son œil, scruter les arrière-plans, remarquer la couleur d’une peau un peu plus foncée. Ici, deux esclaves, l’un turc, l’autre maure, s’activent sur la galère d’apparat de laquelle sort la reine, Marie de Médicis, à son arrivée à Marseille, à l’extrémité d’un tableau de Rubens, repris sous la forme d’une gravure dans l’exposition. Plus loin, on en est réduit aux hypothèses : une femme noire qui semble être une domestique, à l’arrière-plan d’une autre toile de maître, pourrait être, elle aussi, réduite en esclavage.

Symétrie des esclavages

L’un des partis pris de l’exposition parisienne est d’insister sur l’une des grandes spécificités de cet esclavage : la symétrie de la violence de part et d’autre des deux rives. Au fil des salles, les pratiques des ports de Livourne, de Marseille ou de La Valette, à Malte, sont documentées de paire avec celles d’Alger ou de Tunis.

D’un point de vue politique, cette approche en miroir est décisive. Car certaines voix d’extrême droite ont pu instrumentaliser la seule pratique de l’esclavage des chrétien·nes au Maghreb, à partir de leur lecture du classique de Robert C. Davis, Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L’esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800) – publié en 2003 aux États-Unis, et en français en 2006. Elles en ont parfois parlé comme d’un « tabou » dans les mondes musulmans, qui seraient rétifs à discuter de cette histoire, préférant se concentrer sur les horreurs de la traite transatlantique.

« Le phénomène est symétrique des deux côtés de la Méditerranée, même si la connaissance du phénomène ne l’est pas, précise à Mediapart M’hamed Oualdi. Nous disposons de davantage d’archives et de récits de captivité d’un côté [celui des chrétien·nes au Maghreb – ndlr] que de l’autre. Mais l’exposition essaie tout de même de tenir les deux côtés. Il va sans dire que cela fragilise nombre de récits suprémacistes et identitaristes, qui ne voient pas que les deux côtés ont été asservis. »

L’exposition dialogue d’ailleurs avec la publication concomitante, chez Anacharsis, d’un récit de captivité : Antoine Quartier, né en Bourgogne en 1632, s’était fait capturer au large de la Crète en 1660, avant d’être racheté à Tripoli, puis libéré grâce à une rançon huit ans plus tard. Dans ce texte, il décrit sa détention et les travaux forcés dans la cité libyenne, qui était, avec Alger et Tunis, l’une des « régences » dites « barbaresques », ce terme péjoratif pour signifier les provinces d’Afrique du Nord d’où partaient des corsaires pirates.

Parmi les découvertes à l’IMA, une grande esquisse de Charles Le Brun, peintre de Louis XIV, représentant un esclave « turc » qui devait orner un escalier de Versailles – escalier qui fut détruit en 1752. L’œuvre imposante est prêtée, comme d’autres dans le parcours, par le Louvre, et l’on sort de l’Institut du monde arabe en espérant que le plus grand musée français daigne enfin s’emparer du sujet de l’esclavage pour monter une exposition – dans les années à venir ?

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  • L’exposition « Esclaves en Méditerranée, XVIIe-XVIIIe siècle » est visible gratuitement à l’Institut du monde arabe à Paris, jusqu’au 19 juillet 2026.
  • Tripoli. Tribulations et aventures d’un captif dans une cité corsaire, d’Antoine Quartier,Anacharsis, 256 pages, 23 euros, mars 2026. Chez le même éditeur, Gillian Weiss, l’une des quatre commissaires de l’exposition à l’IMA, a publié, en 2014, Captifs et corsaires. L’identité française et l’esclavage en Méditerranée (416 pages, 27 euros).

Ludovic Lamant

Source : Mediapart – 02/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/020526/les-memoires-occultees-des-esclavages-en-mediterranee

Le Ministère des Armées doit-il conserver la gestion autonome de ses archives ? – Gilles Manceron

Alors que la justice a condamné l’État français pour avoir refusé l’accès aux archives au fils d’un tirailleur tué à Thiaroye en 1944, qu’un officier a été poursuivi pour ses recherches sur les armes chimiques en Algérie, et que des nombreux usagers se heurtent à des décisions arbitraires, la gestion de ses archives par le ministère des Armées ne peut plus perdurer ainsi.

Il s’agit d’un droit qui est à la base d’une démocratie, celui des citoyens de consulter librement les archives publiques. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame (article 15) : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Les Archives nationales ont été créées en septembre 1790, et, une fois la République proclamée le 22 septembre 1792, la loi du 24 juin 1794 (7 Messidor An II) a stipulé dans son article 37 que « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ». 

Or l’historien Christophe Lafaye, qui a travaillé au Service historique de la Défense (SHD) et comme chercheur en 2019-2020 à l’Institut de recherches stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), attire l’attention, dans un article important intitulé « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » paru dans la revue Histoire@Politique de Sciences Po Paris, sur le fait que la communicabilité des archives du ministère des Armées pose de multiples problèmes. Il fait référence à l’ouvrage, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine de Sonia Combe qui est aussi l’autrice de l’article, « Les archives, le législateur et les effets de censure », également paru dans Histoire@Politique en 2008, qui a été accusée de reprocher aux archivistes d’être les « complices de la dissimulation de secrets d’Etat », alors qu’elle n’a fait qu’attirer l’attention sur la culture propre à la formation des archivistes d’alors qui pouvait expliquer que beaucoup intériorisaient la protection des secrets d’État.

Les choses ont évolué depuis dans la formation des archivistes, et l’Association des archivistes français (AAF) a eu le mérite d’organiser en 2019 un forum sur le thème « archives et transparence, une ambition citoyenne » et elle a été, de 2019 à 2021, sous la présidence de Céline Guyon, active dans le combat du Collectif Accès aux archives publiques qui est évoqué plus loin. Mais des reculs se sont produits depuis.

La liberté d’accès aux archives publiques est un principe fragile et les citoyens doivent se soucier de son application effective. Le fait que la justice a dû condamner le refus du ministère des Armées au fils d’un tirailleur tué par l’armée française à Thiaroye (Sénégal) en 1944 d’accéder aux archives sur la mort de son père témoigne d’une atteinte grave à ce principe. Le tribunal administratif de Paris a souligné l’importance de cette condamnation en la faisant connaître par un communiqué

L’article cité de Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » révèle aussi un autre fait grave. Un officier français, le commandant Romain Choron, professeur d’histoire à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été l’objet de poursuites pour « compromission de secrets de la défense nationale », accompagnées de perquisitions et de saisies de sa documentation qui ne lui a pas été restituée. Il a achevé sa thèse en 2023 sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962) en se tournant vers un autre directeur de recherche et vers le Centre national des arts et métiers (CNAM). Mais l’armée, qui avait voulu en 2019 faire de lui un « exemple », lui refuse l’avancement auquel son doctorat lui donne droit, par une décision que, comme nous le verrons, la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 a rendu illégale.

Ces dysfonctionnements de notre démocratie doivent nous alerter. Dans un moment où, un peu partout, des libertés sont en péril et où l’état de droit subit de multiples assauts. 

Un principe qui a été longtemps contredit

Le principe de la liberté d’accès aux archives énoncé sous la Première République a mis du temps à s’imposer. Il été contredit par tous les régimes non républicains qui ont suivi. En 1805, les Archives nationales sont devenues « Archives de l’empire » et un arrêté de 1812 a prescrit la non-communication des inventaires. Les régimes monarchiques qui ont suivi (1815-1848) en ont fait les « Archives du royaume », considérées comme la propriété du régime et de son administration. Il faut attendre 1846 pour que la possibilité soit accordée aux lecteurs de consulter des originaux, et l’année 1850 pour que, sous la Deuxième République, soit créée la première salle de lecture.

Restées strictement, sous le Second empire, sous le contrôle de l’Etat, il a fallu, après la proclamation de la IIIème République, attendre dix-sept ans pour qu’un arrêté, du 16 mai 1887, stipule qu’elles passent de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle de celui de l’Instruction publique. Placées sous la responsabilité d’un « garde général », elles sont déclarées consultables, sauf exceptions, après cinquante ans (1). Un délai dont la durée a évolué ensuite selon les lois et catégories d’archives mais qui est encore en vigueur aujourd’hui.

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Façade du batiment du ministere des armées – Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Même si l’ensemble des archives publiques ont relevé depuis 1887 des mêmes règles concernant leur consultation, des résistances au sein même de l’Etat républicain n’ont jamais cessé d’entraver leur application. Au moment où éclatait l’affaire Dreyfus (2), un décret a été publié le 12 janvier 1898, où, sur la première page du texte manuscrit conservé aux Archives nationales (ABI 1), la référence à la loi du 7 Messidor An II a été biffée (3). Et, alors que le décret de 1887 imposait aux administrations publiques de verser leurs archives aux Archives nationales, plusieurs d’entre elles ont contrevenu à cette obligation, dans un moment où de nombreux abus commis par le ministère de la Guerre ont été dénoncés par l’article d’Emile Zola du 13 janvier 1898, « J’accuse…! ». Ces institutions qui ont enfreint unilatéralement cette règle en conservant la gestion de leurs propres archives sont : le ministère de la Guerre, celui des Colonies, le Conseil d’Etat, la Préfecture de police de la Seine et le ministère des Affaires étrangères (4). 

Le gouvernement de Front populaire a tenté de mettre fin à cette état de fait, mais il a dû finalement reculer et se borner à tenter d’en limiter les effets : son décret du 21 juillet 1936 a autorisé dans son article 3 ces administrations qui n’obéissaient pas à l’obligation légale de les verser aux Archives nationales à les conserver elles-mêmes, en permettant leur accès aux lecteurs « dans le cadre de la loi ». Mais sans prévoir un quelconque contrôle de l’application effective par elles de la loi générale en la matière. D’où le fait que, par exemple, que l’armée a pu tenter de maintenir secrète pendant des décennies la pratique de la torture qu’elle a organisée pendant la guerre d’Algérie, et d’où aussi les autres dysfonctionnements que nous constatons aujourd’hui.

En effet, depuis les débuts de la IIIème République, les archives du ministère de la Guerre (devenu ministère de la Défense, puis des Armées), du Conseil d’Etat, des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées conservées par ces institutions et non par les Archives nationales. Celles du ministère des Colonies (devenu de la France d’Outre-Mer) ont, quant à elles, été rattachées aux Archives nationales dans le cadre des ANOM (Archives nationales d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence).

La même loi s’applique, en principe, à la consultation de toutes ces archives, mais, dans la pratique, comme le montrent les cas évoqués ci-dessous, le Service historique de la Défense (SHD) est un cas particulier où cette loi n’est pas toujours appliquée. Les problèmes ne venant pas tant des personnes qui y travaillent, souvent attentives aux demandes des usagers (5), mais de la tutelle dont elles dépendent qui décide d’accorder ou de refuser les autorisations de consulter, dans des conditions qui relèvent d’une souveraineté propice à l’arbitraire. 

Un principe qu’il a fallu sans cesse rappeler à la République

Une loi sur les archives a été adoptée en 1979, précisant les délais de communication et établissant des dérogations. Mais, quand le conseiller d’Etat Guy Braibant a été chargé en 1995 par le premier ministre Edouard Balladur de dresser un bilan de l’application de cette loi, il a conclu que sa « règle législative très libérale » était « vidée de sa portée par des textes réglementaires ».

Une nouvelle loi a été votée en 2008 instaurant la « communicabilité de plein droit » des archives de plus de cinquante ans, même si les historiens ont contesté son invention d’une catégorie d’archives qualifiées d’« incommunicabilité définitive », tout comme l’argument trop général quant à leur caractère relevant du « secret défense » : l’impératif de sécurité nationale invoqué pour les « armes de destruction massive », a eu pour conséquence, par exemple, au nom de la menace terroriste, d’interdire aux historiens de travailler, par exemple… sur les gaz asphyxiants utilisés il y a plus d’un siècle durant la Première Guerre mondiale (5). 

La brève mobilisation de 2015 sur les archives de la Seconde guerre mondiale

En 2015, à l’approche des cinquante ans de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, nous sommes quelques historiens à avoir protesté contre l’impossibilité, dans certains centres d’archives, de consulter des documents de la période de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation conservées dans certaines Archives départementales, et avons envisagé de l’exiger dans une tribune pour les cinquante ans de la date de la capitulation allemande.

Mais nous nous sommes d’abord adressés au président de la République, François Hollande, et celui-ci nous a aussitôt demandé de ne pas rendre publique la tribune envisagée, et, lors d’un rendez-vous à l’Elysée avec deux des historiens à l’origine de cette demande, Gilles Morin et Sophie Cœuré, il leur a fait savoir que le gouvernement allait y répondre favorablement (6). Il l’a annoncé dans son discours du 8 mai et cela a conduit à la publication de l’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale (7). Cet arrêté a progressivement conduit les centres d’archives qui refusaient de donner accès à certains documents de cette période à s’aligner sur ceux qui acceptaient qu’ils soient consultés.

Les archives coloniales et la bataille des archives de 2019-2021

Mais, en dehors de la période de la Seconde guerre mondiale, une autre période de notre histoire suscite des difficultés particulières au sein de notre mémoire nationale et aussi de notre vie politique (8). C’est la période de la colonisation et des guerres de décolonisation, en particulier de la guerre d’Algérie.

Elle a donné lieu peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, à une phase de fermeture des archives qui a été retracée dans le livre, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) (9). Cette fermeture s’est produite en contradiction avec les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme crime contre l’humanité (février 2017) et avec sa visite à Josette Audin (septembre 2018) où il a reconnu non seulement l’assassinat de son mari par des militaires français mais aussi le système mis en œuvre par l’armée française comprenant la torture et les disparitions forcées. Christophe Lafaye cite la phrase du journaliste Yves Bordenave dans un article du Monde : « Le SGDSN n’a pas entendu le message présidentiel de la même oreille que les historiens » (10).

Une fermeture à l’initiative de certains secteurs de l’armée et de l’Etat, en particulier du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), hostiles à la reconnaissance des crimes coloniaux, s’est accompagnée des poursuites évoquées plus haut contre le commandant Romain Choron, ainsi que des lourdes menaces de faire de même pour « compromission de secrets de la défense nationale » contre les chercheurs et les archivistes qui consulteraient ou communiqueraient des documents « classifiés ». Elle a pris la forme d’une obligation de déclassification préalable de toutes les archives de l’armée demandées par des lecteurs datant de la guerre d’Algérie, au prétexte que beaucoup d’entre elles avaient été pourvues de tampons « secret ». Cette fermeture s’est fondée sur une interprétation étroite et illégale d’une instruction interministérielle, l’IGI 1300, qui a soumis leur consultation à l’autorisation préalable délivrée par l’institution militaire d’aujourd’hui.

Cela a suscité une forte mobilisation d’historiens, d’archivistes et de juristes qui, après une journée d’études, le 20 septembre 2019, à l’Assemblée nationale avec le soutien de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et de nombreuses associations de défense des droits humains, s’est constitué le Collectif Accès aux archives publiques dans le cadre duquel ont été présentés des recours au Conseil d’Etat qui ont obtenu de lui, le 2 juillet 2021, une décision importante. Le Conseil d’Etat a annulé la procédure administrative illégale à l’origine de cette fermeture et son rapporteur public, Alexandre Lallet, a souligné qu’elle avait « un arrière-goût de subterfuge » (11). 

Le combat a été mené essentiellement par ce Collectif Accès aux archives publiques, coordonné par la professeure d’université Raphaëlle Branche, comprenant l’Association des archivistes français (AAF), celle des historiens contemporéanistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (devenue H2C) et l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA). Il a été soutenu par le Conseil international des archives (ICA), dont la Section sur les archives et les droits de l’Homme (SAHR-ICA) a publié l’ouvrage Archives et droits humains (édition française, 2023) (12).

L’ouvrage, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) relate le combat de ce collectif (13) et il a dû, quant à lui, affronter des tentatives pour entraver sa parution. La revue de La contemporaine, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n’a pas mis en œuvre la décision de son comité de rédaction d’en rendre compte malgré l’intérêt qu’il présente comme relation de cette « bataille des archives » de 2018-2021. Cependant, durant l’année universitaire 2024-2025, afin de laisser une trace de ce combat important, Raphaëlle Branche a dirigé une collecte de dix-huit entretiens avec des personnes représentatives de différentes composantes de ce collectif et d’autres avec qui il avait interagi, dont certaines n’avaient pas voulu le rejoindre. 

L’accès parfois entravé aux archives du Service historique de la Défense

En 2021, aussitôt après cette décision essentielle du Conseil d’Etat en faveur de la liberté d’accès « de plein droit » aux archives, une nouvelle mesure de fermeture a été prise : un amendement concernant les archives a été introduit dans le projet de loi relatif à la prévention des actes de terrorisme et au renseignement (PATR) du 30 juillet 2021. Défendu à l’Assemblée, non pas par la ministre de la Culture mais par celle des Armées, cet amendement a consisté à insérer un article 25 – sans rapport avec le reste de la loi – qui créée de nouvelles catégories d’archives potentiellement incommunicables à jamais ; la communicabilité de certains documents étant, par ailleurs, subordonnée à des « nécessités » déterminées par la seule institution qui a produit ces archives.

Alors que les documents de plus de cinquante ans étaient accessibles jusque-là « de plein droit » selon la loi de 2008, et que les « subterfuges » qui avaient tenté de faire obstacle à leur communication avaient été dénoncés par le Conseil d’Etat, certains documents ne sont désormais communicables, après cette loi PATR, que si les services qui les ont produits considèrent qu’ils n’ont plus de valeur opérationnelle. Et ces services sont désormais autorisés à conserver secrets certains documents au-delà des limites fixées par la loi de 2008. 

Les pratiques problématiques du Service historique de la Défense 

Cet article 25 introduit dans la loi PATR et dans le Code du patrimoine qui a force de loi s’est accompagné de pratiques extrêmement contestables au SHD qui a eu tendance à poursuivre la règle qui résultait de l’instruction interministérielle que le Conseil d’Etat a annulé le 2 juillet 2021, celle de la classification/déclassification avant communication des documents demandés.

En dehors des entraves que subit l’historien et archiviste Christophe Lafaye dans ses recherches sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962) ; et des sanctions qui ont frappé le chercheur, militaire de carrière qui a le grade de commandant, Romain Choron, d’autres cas sont emblématiques des difficultés rencontrées par des usagers du SHD : celui d’une lectrice, Sabrina Abda, qui fait des recherches sur le sort de sa famille massacrée en Algérie en mai 1945, et les demandes insatisfaites du chercheur François Graner et d’autres membres de l’association Survie qui travaillent sur les complicités françaises dans le génocide en 1994 des Tutsi du Rwanda (14).

Les cas de Christophe Lafaye et de Romain Choron

Christophe Lafaye, dont le cas a été déjà cité, est un ancien officier de réserve, auteur d’une thèse sur « L’armée française en Afghanistan (2001-2012). Le Génie au combat » (15), et son habilitation à diriger des recherches (HDR) porte sur la guerre chimique menée par la France en Algérie entre 1956 et 1962, sujet sur lequel il a collaboré au film de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, et en Algérie et en France le 8 juin 2025, et ce film a été mis en ligne sur le site de France télévision (16). 

Il avait déjà évoqué les entraves auxquelles il s’est heurté dans son article, « Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », publié par The Conversation le 25 juillet 2025. Il y explique que, parmi les procédés utilisés par le ministère des Armées pour empêcher la communication des archives sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962), se trouve une disposition détournée de la loi sur les archives du 15 juillet 2008 : « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue » (article L. 213-2, II).

Comme nous l’avons mentionné, cette loi rend incommunicables perpétuellement les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques dont le secret nécessaire peut être expliqué et non des documents historiques.

Mais, plus d’une décennie plus tard, cet article a été détourné de son sens puisque des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, ont été refermées au titre des archives incommunicables : des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin dans ce cas des archives techniques dont on peut craindre l’utilisation aujourd’hui par des entreprises terroristes. Et Lafaye explique dans cet article que d’autres moyens sont employés pour ne pas communiquer des archives : recours à des demandes de dérogations abusives jamais instruites, restitution des documents aux services émetteurs, refus de suivre les préconisations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Plus graves encore sont les difficultés rencontrées par le commandant Romain Choron, Saint-Cyrien et ancien chef de la division des témoignages oraux sur la guerre souterraine en Algérie, 1954-1962. Elles ont commencé quand l’historienne Claire Miot de la division recherches historiques, études et enseignement (DREE) du SHD a convié le commandant Romain Choron à présenter le 10 janvier 2019 une conférence sur ses recherches. Il y a repris le contenu d’un article qu’il avait publié en 2016 dans la Revue historique des armées (17).

Cette intervention s’inscrivait dans le cadre du doctorat qu’il avait entrepris en 2015, et qu’il a donc obtenu en 2023. Quelques mois plus tôt, le Centre de prolifération nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (CPNRBC) du Centre de conduite des opérations (CPCO/CNRBC) lui a demandé une note sur l’avancée de ses recherches. Cette note a été transmise au service intéressé avec en copie, les chefs de services du SHD. C’est elle qui a fait l’objet d’une dénonciation aux services du Premier ministre pour compromission du secret défense.

La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont transmis le 8 novembre 2019 un rapport au procureur de la République, qui a ordonné une perquisition de son domicile, de son ancien lieu de travail et de son bureau à l’Ecole militaire supérieure de Saint Cyr Coëtquidan où il était professeur d’histoire. Ses travaux ont été arrêtés et sa carrière brisée. Cet officier n’a jamais été mis en examen et cette procédure a été classée sans suite. Toutefois, il ne peut accéder à son dossier pour entamer des poursuites à son tour et être blanchi totalement. Son travail universitaire n’est pas consultable. Sa thèse sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962), soutenue le 19 avril 2023, a été placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028 (18). Il cherche maintenant à tourner la page mais cet épisode a occasionné de graves conséquences sur sa vie professionnelle.

On pouvait penser que les machinations de l’état-major de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus appartenaient à un passé révolu. Il est scandaleux de constater qu’aujourd’hui certains de ses responsables jouent ainsi avec la vie et la réputation des individus, y compris quand ils appartiennent à l’armée française.

De son côté, Christophe Lafaye subit des sanctions qui nuisent à sa capacité concrète de poursuivre ses recherches, même si ces dernières vont dans le sens de la reconnaissance de ses crimes coloniaux de la France et donc d’un apaisement des tensions diplomatiques avec l’Algérie qui le lui demande. Au-delà, ce travail de vérité est important pour les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée et relève d’un enjeu démocratique. « Une démocratie saine ne cache pas ce que contiennent ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir » (19). 

Le cas de Sabrina Abda 

Sabrina Abda est née en France, d’un père algérien et d’une mère française. Diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro métiers du livre elle travaille dans le secteur culturel (musée du Louvre). Le 8 mai 1945 à Guelma, dans le Constantinois, son grand-père et ses deux oncles sont fusillés puis brûlés dans la répression organisée par une milice de civils européens soutenue par le sous-préfet de Guelma. Son père sauve sa vie en venant résider en France.

Elle a publié en 2025 le livre Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma (éditions Arcane 17) (20), et, pour le documenter, a commencé en septembre 2024 des recherches au SHD en même temps que son cousin, Salim, sur le sous-préfet de Guelma – organisateur d’une milice de civil européens meurtriers – et sur la famille de Sabrina. Son cousin seul a reçu une réponse négative : « le service n’est pas en mesure d’effectuer des recherches détaillées au profit des usagers ».

Par la suite, Sabrina a découvert cependant l’existence au SHD un dossier entier dédié à ce sous-préfet. Quand elle a demandé en décembre 2024 à le consulter, en indiquant sa référence précise, et s’est vu répondre qu’il n’était pas communicable, « conformément aux dispositions du Code du Patrimoine ». En ce qui concerne son cousin, il a reçu la réponse selon laquelle le document demandé était « réservé en interne au sein de nos services ».

Une députée de Paris leur ayant écrit une lettre argumentée en soulignant que la date des documents demandés par Sabrina Abda les rend communicables, et ayant participé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale où Sabrina Abda a pu faire état des refus que lui a formulé le SHD, celui-ci lui a finalement accordé en 2025 l’autorisation de les consulter – c’est toutefois son cousin qui a reçu l’autorisation et non Sabrina…, qui a d’abord essuyé en mars 2025 un second refus disant que le document d’archives qu’elle demandait à consulter était « non librement communicable ». Finalement une confirmation de réservation lui est parvenue à la fin du mois d’avril, avec cette mention : « après vérification, le carton d’archives est désormais librement communicable ».

La réponse à Sabrina Abda qui a été faite par le SHD, à une lectrice dont la demande était légitime, n’a pu être finalement favorable que grâce à la démarche d’une députée ainsi qu’à la publicité qui lui a été faite à l’Assemblée nationale sur les obstacles qu’elle rencontrait. Est-ce une pratique conforme à la loi ?

Le cas de François Graner 

Dernier exemple. François Graner, l’un des animateurs de l’association Survie et du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », dont la revue de la Ligue des droits de l’Homme, Hommes & Libertés, a rendu compte (21). Il a coordonné les demandes de différents membres de Survie qui ont demandé au SHD l’accès à des documents qui permettraient de lever le voile sur deux événements mettant potentiellement en cause les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda : l’attentat du 6 avril 1994 qui a tué le président du Rwanda et l’Opération Turquoise. Ils n’ont pas eu l’autorisation de consulter des documents qui n’ont probablement jamais été consultés ni par la justice, ni par les historiens malgré le Rapport de la Commission Duclert.

Ce refus d’accès à ces documents par le ministère des Armées au SHD est un abus du Secret Défense, qui entrave l’émergence d’un débat public pourtant reconnu d’utilité générale par le Conseil d’Etat dans sa décision du 12 juin 2020, et qui avait permis à François Graner de consulter des archives de François Mitterrand sur le Rwanda (22). Le tribunal administratif de Paris, lors de son audience du 3 juillet 2025 à laquelle étaient présents de nombreux soutiens dont l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau et l’association Histoire coloniale et postcoloniale, a rendu sa décision le 17 juillet 2025 : elle a suivi l’avis de la représentante du ministère des Armées de rejeter la demande de consultation de ces archives. Au nom de ces chercheurs, François Graner a déposé un recours devant le Conseil d’Etat. 

Un enjeu démocratique

Ces quatre cas sont emblématiques des difficultés rencontrées auprès du ministère des Armées et de son Service historique de la Défense.

Alors que la loi commune s’impose aussi à l’armée, qui a tenu à conserver elle-même ses archives historiques, sa pratique n’est pas toujours en conformité avec la loi. On l’a vu, ces pratiques ont été désavouées par la justice quand le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat pour s’être abstenu de mettre en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès de l’un des tirailleurs sénégalais tué au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1944, dans le cadre de ce que le président de la République a publiquement qualifié de « massacre » (23).

Le problème est structurel. Le SHD a été le premier, à la fin de l’année 2018, à appliquer avec rigueur l’instruction interministérielle qui a entravé l’accès des chercheurs à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie, en s’appuyant sur un texte réglementaire que le Conseil d’Etat a annulé et que son rapporteur public a qualifié de « subterfuge ». On constate que, malgré cette annulation, le SHD continue à répondre à des lecteurs que les documents qu’ils demandent, qui sont légalement en « libre accès », doivent être préalablement « déclassifiés ».

Il y a eu des moments où le SHD s’est ouvert à des préoccupations issues de la société, comme lorsque le général André Bach, à sa tête de 1997 à 2002, avait organisé l’accès aux archives des tribunaux militaires de la Grande Guerre. Mais rien ne le garantit. Celle qui lui a succédé de 2021 à 2024, Nathalie Genêt-Rouffiac, avait quant à elle appelé, en 2003, les archivistes à « protéger les secrets d’Etat ».

Or, l’histoire des guerres n’appartient pas à la seule institution militaire. Les archives des conflits où la France s’est trouvée engagée sont des archives nationales. Elles ne sont pas la propriété des seules institutions qui les ont produites. Le ministère des Armées ne doit pas considérer les archives qu’il détient comme sa propriété privée ; il contredit couramment en toute souveraineté les avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Il faut  un cadre qui garantisse le droit des citoyens de consulter librement les archives publiques. L’article 25 de la loi PATR doit être abrogé. Un organisme indépendant doit l’imposer, doté de pouvoir de coercition en cas de non respect des lois et règlements. La France doit cesser d’être à la traine dans ce domaine par rapport à d’autres grandes démocraties. 

Le gouvernement du Front populaire avait dû se résoudre à accepter ce régime particulier en espérant que tous les services publics concernés appliqueraient effectivement les règles de communicabilité des archives définies par la loi. C’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais la pratique du SHD nous montre aujourd’hui que cette question de la liberté d’accès des citoyens aux archives publiques, qui relève de la démocratie et des libertés publiques fondamentales, y est contredite. Dans ces conditions, la question du maintien de l’exception accordée à l’armée de la gestion distincte de ses archives mérite d’être posée dans le débat public (24).

Cette exception consistant à lui permettre de ne pas déposer ses archives aux Archives nationales et à les gérer de sa propre initiative doit-elle perdurer ? 


(1) Archives nationales, Décret et arrêté relatifs à l’organisation des Archives nationales, Paris, Imprimerie nationale, mai 1887.

(2) Rappelons que l’article d’Emile Zola, « J’accuse !… », est paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

(3) Reproduction du fac-similé dans Genèse d’une loi sur les archives, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, 2019, p. 73.

(4) Gilles Manceron et Gilles Morin, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains, sous la direction de Jens Boel, Perrine Canavaggio et Antonio Gonzalez Quintana, publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet. Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023, diffusion Lextenso/LGDJ, p. 283-301. Première édition de cet ouvrage sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

(5) Cela n’excluant en rien de rendre hommage aux comportements de certains agents du SHD qui, quant à eux, font preuve personnellement d’une attitude bienveillante et attentive pour aider les lecteurs dans leurs recherches. Un exemple : Mme Claude Laforge, que l’Association histoire coloniale et postcoloniale a conseillé et encouragé dans l’écriture de son livre intitulé « Guérir de l’Algérie ? Amour, insoumission : un jeune couple pris dans la guerre d’Algérie » a tenu à rendre hommage à l’archiviste du SHD qui l’a guidée dans ses recherches.

(6) L. 213-2. II. « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue», https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019198529&categorieLien=id)

(7) Voir Le Monde du 29 décembre 2015, https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/12/29/le-gouvernement-facilite-l-acces-aux-archives-de-vichy-et-de-l-epuration_4838919_823448.html

(8) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000031691149

(8) Alain Ruscio, « Bruno Retailleau, héritier d’une tradition algérophobe », in Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°211, octobre 2025, p. 19-21.

(9) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. Voir en particulier, Gilles Manceron, « Histoire d’un combat », p. 157-171. Ce livre est diffusé par la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

(10) Yves Bordenave, « L’Affaire Audin, la mémoire et l’honneur », Le Monde, jeudi 3 septembre 2020, p. 23.

(11) Voir la décision du Conseil d’Etat dans l’ouvrage cité ci-dessus, p. 230-239, et la citation du rapport du rapporteur public, Alexandre Lallet, p. 171-172.

(12) Archives et droits humains (édition française), publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet, ouvrage cité. 

(13) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), ouvragé cité.

(14) François Graner et Gilles Manceron, « La France et le génocide des Tutsis au Rwanda », dans Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°206, juillet 2024.

(15) Publiée chez CNRS éditions, mai 2016, 512 pages. Prix d’histoire militaire 2014, félicitations de l’IHEDN en 2015 et Prix UNOR en 2017.

(16) Film cité de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, en France et en Algérie le 8 juin 2025, il a été mis en ligne sur le site de France télévision. Sa présentation par France télévision.

(17) Romain Choron, « Les sections de neutralisation de grottes en Algérie (1959-1962) : l’utilisation du génie de la lutte antisubversive », Revue historique des armées, 2016/3 n°284, p. 43-54.

(18) Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires », article cité.

(19) Ibid.

(20) Sabrina Abda, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, préface de Gilles Manceron, Les éditions Arcane 17, collection Les invisibles, 2025.

(21) André Lucas et François Graner, « Secret défense : raison ou déraison d’Etat », Hommes & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°190, juin 2020, p. 28-30.

(22) « Le Conseil d’Etat autorise la consultation des archives de Mitterrand sur le Rwanda », Le Monde, 12 juin 2020.

(23) Communiqué du tribunal de Paris qui a condamné l’Etat français, 27 mars 2026 : https://paris.tribunal-administratif.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/responsabilite-de-l-etat-en-lien-avec-le-deces-d-un-des-tirailleurs-senegalais-lors-du-massacre-de-thiaroye-le-1er-decembre-1944

(24) Question posée par Gilles Manceron et Gilles Morin dans leur article, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains (2023), ouvrage cité. Première édition sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

Source : Mediapart – Billet de Blog – 29/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/290426/le-ministere-des-armees-doit-il-conserver-la-gestion-autonome-de-ses-archives