En diplomatie, les séquences d’apaisement se jugent moins aux gestes symboliques qu’aux gains effectifs qu’elles produisent. À cet égard, le rapprochement engagé entre Alger et Paris depuis plusieurs semaines révèle moins une réconciliation qu’un rééquilibrage inachevé — et, pour l’heure, asymétrique.

Car posons-nous la question : qu’est-ce qui a changé pour l’Algérie ces dernières semaines ? La France a-t-elle incliné sa position sur le Sahara occidental ? Augmenté le nombre de visas aux Algériens ? Revu sa position sur la colonisation ? Que nenni.

Après près de deux années de tensions marquées par le gel de nombreuses coopérations, des coups de mentons, des petites phrases assassines,… les deux capitales affichent désormais leur volonté de tourner la page. Reprise des contacts politiques, réactivation des canaux diplomatiques, rhétorique du « respect mutuel » : tous les marqueurs d’un dégel sont réunis. Mais derrière cette normalisation affichée, la distribution des bénéfices reste inégale. Les avancées concrètes concernent d’abord des priorités françaises, tandis que les dossiers structurants pour Alger demeurent, eux, largement au point mort.

Le signal le plus tangible de cette reprise est venu de Paris, avec l’annonce par l’ambassadeur de France à Alger d’un retour progressif à un niveau d’environ 250 000 visas annuels délivrés aux ressortissants algériens. Ce geste, hautement politique, est vite démenti par Paris. Donc, rien de nouveau. En revanche, tout porte à croire que la reprise du dialogue s’accompagne d’une relance plus large des coopérations sécuritaires, judiciaires et économiques — autant de domaines où l’intérêt français est immédiat, notamment dans un contexte régional marqué par les recompositions au Sahel, les tensions méditerranéennes et les enjeux énergétiques.

Cette séquence répond ainsi à une logique fonctionnelle du côté français : restaurer des mécanismes opérationnels mis à mal par la crise. Les services de sécurité renouent leurs échanges, les entreprises retrouvent de la visibilité sur un marché stratégique, et l’État français récupère des marges de manœuvre sur les questions migratoires. Autrement dit, Paris sécurise des intérêts concrets à court terme.

À Alger, la grille de lecture est sensiblement différente. Le pouvoir algérien inscrit le rapprochement dans une exigence de « souveraineté » et de « reconnaissance politique ». Or, sur ce terrain, les signaux restent faibles.

Les dossiers mis en avant par Alger — restitution des biens mal acquis, extradition d’opposants et d’anciens hiérarques poursuivis par la justice algérienne , traitement judiciaire de l’affaire de l’agent consulaire — ne relèvent pas de la simple coopération technique. Ils touchent au cœur des attributs de l’État : la capacité à faire valoir ses décisions de justice, à défendre ses représentants et à imposer sa lecture des affaires sensibles. Leur blocage persistant souligne les limites du rapprochement actuel.

Sur les biens mal acquis, malgré des années de demandes et quelques échanges procéduraux, les avancées restent marginales. Insignifiantes. Le cadre juridique français, fondé sur l’indépendance de l’autorité judiciaire et des procédures longues, limite de facto la capacité de l’exécutif à produire des résultats rapides — ce qui alimente, côté algérien, le sentiment d’un manque de volonté politique.

Les cas des cadres du MAK, d’activistes comme Amir Boukhors, Hicham Aboud, ou l’ancien ministre Abdeslam Bouchouareb illustre encore plus nettement cette divergence. En refusant leur extradition au nom du droit d’asile, Paris affirme la primauté de ses normes juridiques internes. Mais cette position est perçue à Alger comme une remise en cause de sa souveraineté judiciaire, transformant un dossier individuel en contentieux politique durable.

Quant à l’affaire de l’agent consulaire, elle agit comme un révélateur des lignes de fracture persistantes. Le maintien en détention décidé par la justice française, dans une affaire liée à l’enlèvement d’Amir Boukhors en avril 2024, a été interprété en Algérie comme un signal négatif au moment même où le discours officiel évoque une normalisation. Ce décalage entre parole diplomatique et réalité judiciaire fragilise la crédibilité du rapprochement.

Ces différends ne relèvent pas d’incidents isolés ou de détails. En vrai, ils traduisent une asymétrie plus profonde dans la relation bilatérale. La France évolue dans un cadre institutionnel où l’exécutif ne contrôle pas directement certains leviers clés, notamment judiciaires. En revanche, en Algérie, la justice est totalement acquise au pouvoir politique. Ce dernier attend des gestes politiques explicites sur des dossiers qu’elle considère comme non négociables. Cette discordance structurelle produit un dialogue où les attentes ne se rencontrent pas pleinement. C’est le moins qu’on puisse avancer.

Certes, l’interdépendance entre les deux pays impose un minimum de coopération. L’Algérie a tout intérêt à préserver ses relations avec son principal partenaire européen, tandis que la France ne peut se passer d’un acteur central en Méditerranée et au Sahel. Mais cette interdépendance masque mal une réalité : elle ne suffit pas à produire une convergence politique.

Le dégel actuel apparaît ainsi comme une normalisation à deux vitesses. Fonctionnelle et pragmatique pour Paris, elle reste incomplète et politiquement insatisfaisante pour Alger. Tant que les dossiers symboliques de souveraineté resteront bloqués, le rapprochement demeurera fragile, susceptible d’être remis en cause au moindre incident.

A moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron est prisonnier de l’agenda particulièrement serré qui lui est imposé. En face, Abdelmadjid Tebboune (82 ans), pur produit du système FLN, reste prisonnier de vieux schémas de gouvernance.

Plus qu’une réconciliation, la séquence en cours illustre une constante des relations franco-algériennes : une capacité à coopérer sans réellement s’accorder. Derrière les gestes d’apaisement, les logiques profondes — juridiques, politiques, mémorielles — continuent de diverger. Et c’est précisément dans cet écart que se joue, aujourd’hui encore, la limite du rapprochement.

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 22/07/2026 https://lematindalgerie.com/le-degel-franco-algerien-une-normalisation-asymetrique/