Emmanuel Macron, les médecins étrangers et l’Algérie : la grande hypocrisie – Nejma Brahim

Le président a fustigé, lundi 27 avril, les « mabouls » qui attisent les tensions avec l’Algérie à l’heure où la France a besoin de soignants étrangers. En oubliant de dire qu’il a contribué, ainsi que ses gouvernements, à la crise algéro-française et à la maltraitance administrative des médecins présents en France.

Peut-on à la fois contribuer à la crise entre la France et l’Algérie, compliquer le droit à l’entrée et au séjour des étrangers et étrangères (dont les médecins) en France et fustiger « les “mabouls” qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie » ? C’est à un merveilleux tour de passe-passe que nous a conviés Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, lundi 27 avril.

Faisant mine de s’agacer d’une situation ubuesque et injuste qui dure pourtant depuis de nombreuses années, le président a lancé, à propos des médecins étrangers et étrangères diplômé·es de pays étrangers hors Union européenne (praticien·nes à diplôme hors Union européenne, ou Padhue, dans le jargon) : « C’est encore le bordel. C’est un truc qui me rend dingue ! C’est la folie du système français. »

Peut-être faut-il expliciter la situation, tant les problèmes sont ici enchevêtrés. Les hôpitaux français sont peuplés de soignant·es étrangers et étrangères. Ces médecins venu·es de pays hors Union européenne (UE) sont sous-payé·es et doivent passer un concours malgré l’obtention de leur diplôme dans leur pays d’origine. Ils et elles sont souvent présenté·es comme une solution au problème des déserts médicaux.

Et alors que les Padhue viennent majoritairement d’Algérie (ils représentaient 38,8 % des médecins concerné·es au 1er janvier 2025), la crise récente entre Paris et Alger ne facilite pas les choses. « C’est des gens remarquables qu’on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont l’hôpital, et le jour où il faut les titulariser […], on repart tout de zéro. Il faut passer un concours pour emmerder le monde », a lancé Emmanuel Macron.

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Emmanuel Macron visite le centre hospitalier du pays d’Olmes à Lavelanet (Ariège), le 27 avril 2026. © Photo Valentine Chapuis / POOL / AFP

Ce discours pourrait être convaincant si le chef de l’État et ses gouvernements successifs n’avaient pas eux-mêmes contribué à ces différentes crises. D’abord, celle qui s’est installée entre l’Algérie et la France, sur fond de désaccord sur le plan migratoire, pour l’obtention des laissez-passer consulaires nécessaires à l’expulsion des ressortissants algériens (notamment ceux considérés comme dangereux).

Difficile d’oublier la manière dont l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a mené l’offensive face à Alger, alimentant les tensions dans un contexte diplomatique déjà complexe, avec l’emprisonnement de l’écrivain Boualem Sansal – puis du journaliste sportif Christophe Gleizes, toujours détenu – et les affaires des influenceurs. Le patron du parti Les Républicains (LR), se sentant visé, n’a pas tardé à répondre au président.

« Emmanuel Macron s’en est pris à ceux qui, comme moi, sont partisans de la fermeté avec l’Algérie, en évoquant les lourdeurs administratives pour les médecins étrangers. […] Ce faux prétexte ne vise qu’à dissimuler les vrais problèmes. Le problème, ce ne sont pas les médecins algériens mais les centaines d’OQTF [obligations de quitter le territoire français – ndlr] dangereux qui n’ont plus rien à faire en France, et que le régime d’Alger refuse de reprendre », a-t-il écrit sur X. 

Et de dénoncer en pagaille les « barbouzeries de ce régime sur notre propre sol » ou encore les accords de 1968 qui offriraient, selon lui, des « privilèges exorbitants » (c’est faux). Mais il faut surtout se souvenir que le chef de l’État s’est fendu lui-même d’une lettre, à l’été 2025, adressée à son premier ministre d’alors, François Bayrou, l’appelant à « plus de fermeté et de détermination ».

Il y a ensuite la crise de l’accueil des étrangers et étrangères, à l’heure où l’Europe n’a cessé de se barricader et où le nombre de titres de séjour pour motifs économiques a chuté de 12,6 % en France. Les nombreux blocages auxquels doivent faire face les ressortissant·es africain·es, et notamment algérien·nes, pour l’obtention de visas, sont bien souvent décourageants.

« Si on ne présente pas une invitation officielle pour un séminaire, par exemple, on risque un refus », témoigne un médecin établi en Algérie, qui a longuement hésité à venir exercer en France, en laissant derrière lui son épouse et leurs enfants (qu’il aurait ensuite fallu faire venirpar le biais du regroupement familial, lui aussi rendu difficile). Mais il n’a jamais franchi le pas. « On sait aussi que les médecins algériens en France font face à de nombreuses difficultés : ils font le même travail que les médecins français, voire plus, mais sont moins bien payés », ajoute-t-il.

Car Emmanuel Macron oublie enfin la crise que vivent les médecins étrangers et étrangères, qui ne cessent d’alerter sur leur précarité sans jamais être entendu·es. Mediapart a raconté, après une manifestation de ces praticien·nes devant le ministère de la santé en janvier 2024, comment certain·es médecins pouvaient rester sans nouvelles de la préfecture dont ils et elles dépendaient pour le renouvellement de leur titre de séjour ; au point, parfois, de préférer quitter la France pour ne pas se voir délivrer une OQTF.

Une médecin tunisienne, travaillant à l’hôpital public en région parisienne, est même devenue sans-papiers malgré elle, faisant l’objet d’une OQTF sans le savoir, alors qu’elle était en procédure de renouvellement de son titre. En pleine pandémie de covid-19, de nombreux praticiens étrangers et praticiennes étrangères ont aussi dû batailler contre les galères administratives.

Logique purement utilitariste

Si le chef de l’État avait déjà mentionné la situation de ces médecins et reconnu, lors d’une conférence de presse en 2024, leur « précarité administrative complètement inefficace », force est de constater que les paroles ne sont pas vraiment suivies des actes attendus.

« L’intégralité des médecins qui étaient là aujourd’hui[, ce] sont des praticiens hospitaliers qui ont été formés hors de France et qu’on a régularisés après des tests », a complété Emmanuel Macron lors d’un point presse après la visite de l’hôpital en Ariège, vantant l’importance de coopérer avec d’autres pays « en défendant nos intérêts, mais en étant respectueux ».

Non seulement ces déclarations s’inscrivent dans une logique purement utilitariste (comme pour la régularisation des travailleurs et travailleuses sans papiers, il ne s’agit que de besoins, en l’occurrence ici de médecins étrangers et étrangères), mais elles sont aussi à mille lieues de la réalité vécue par les principaux et principales concernées, qui découle, de fait, des politiques voulues et mises en place par l’État.

Dans ce bal des hypocrites, d’autres voix se font fait entendre, comme celle de François Ruffin. Lors d’un entretien accordé à France 2, le député de la Somme et candidat à l’élection présidentielle 2027 s’est ainsi dit « hostile à l’immigration de travail », refusant de faire sur les services « ce que l’on a fait hier sur l’industrie » et estimant que la France ne devait « pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains », tout en reconnaissant que l’hôpital public ne tiendrait pas sans elles et eux aujourd’hui.

Marine Le Pen, de son côté, a pointé la « trumpisation » du chef de l’État français, puis redit la nécessité de « faire passer aux médecins étrangers un examen [comme s’ils n’en avaient jamais passé dans leur pays – ndlr], au même titre, d’ailleurs, que les médecins français ».

Il n’y a qu’une seule voix que l’on n’entend finalement pas : celle de ces fameux médecins, qui bravent toutes les difficultés du monde pour venir en France et soigner la population qui y vit.

Source : Mediapart – 28/04/2026 https://www.mediapart.fr/journal/politique/280426/emmanuel-macron-les-medecins-etrangers-et-l-algerie-la-grande-hypocrisie

Reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 : pour une assemblée décoloniale – Olivier Le Cour Grandmaison

Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour : alors que les responsabilités des politiques et des militaires sont aujourd’hui bien connues, la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de tous les crimes commis dans l’empire tarde encore.

8 mai 1945. Des « Arabes » manifestent pacifiquement dans le centre européen et ségrégué de Sétif pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le jeune scout Saal Bouzid, qui porte le drapeau de l’Algérie indépendante, est abattu par un policier français.

Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes gagnent le Constantinois. Elles sont noyées dans le sang par les armées françaises et les milices coloniales composées de civils européens qui massacrent les « indigènes » de cette ville puis ceux de Guelma et de Kherrata. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels sont, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commande les troupes de cette région. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour.  

Le gouvernement provisoire de la république française (GPRF) est alors prêt à tout pour défendre ses possessions jugées indispensables à la grandeur de l’Hexagone et au rétablissement de son autorité dans le monde. Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, débattu à la Conférence de San-Francisco (25 avril-26 juin 1945) à laquelle participe le représentant de la France, Georges Bidault, désigné par le général de Gaulle ?

Inscrit à l’article premier de la Charte des Nations unies adoptée à l’issue de cette Conférence, cet admirable principe demeure, pour les forces politiques du GPRF, le droit des peuples blancs à disposer d’eux-mêmes. Dans le cas présent, ce droit se spécifie en « droit » du peuple français à disposer encore et toujours des colonisé-e-s. Ainsi est fait en octobre 1946 avec la consécration de l’Union française par la Constitution de la Quatrième République qui réforme l’empire pour mieux le perpétuer et maintenir la domination de la métropole, avec le soutien de la direction du Parti communiste et de la SFIO.

Fidèle application des décisions qui ont été prises à la conférence de Brazzaville (30 janvier 1944-8 février 1944) par le Comité français de la Libération nationale (CFLN). En ouverture des travaux, après avoir salué « l’immortel génie » de la France toute désignée pour élever les « hommes vers les sommets de dignité et de fraternité », de Gaulle avait ajouté : « entre la métropole et l’Empire, le lien [est] définitif. (…) Il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu’elle décidera dans sa souveraineté.[1] » Quelques jours plus tard, la déclaration finale rejetait « toute possibilité d’évolution hors du bloc français et toute constitution, même lointaine, de self-government. » Lumineux ! En quelques lignes tout est dit et les orientations coloniales du pays sont pour longtemps établies.

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Cérémonie de reddition des tribus, près de Kherrata, le 22 mai 1945. © Photo Rue des Archives

Les responsabilités des politiques et des militaires, à partir du 8 mai 1945 en Algérie, le recours aux milices coloniales, qui ont torturé, exécuté sommairement et brûlé de nombreux corps dans les fours à chaux d’Héliopolis, et le bilan de ces massacres sont aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui, en France comme à l’étranger, les ont étudiés[2].

N’en déplaise aux élu-e-s et aux membres des gouvernements passés et présents, souvent ignorants, aux démagogues comme aux apologues, ce sont parfois les mêmes, qui, pour mieux se défausser, exigent des universitaires et des chercheurs qu’ils continuent à travailler, la bataille pour la connaissance a été depuis longtemps remportée. Est-ce à dire que les investigations doivent cesser ? Evidemment non mais force est de constater qu’aujourd’hui « ce ne sont pas les informations qui nous font défaut ». « Ce qui (…) manque » à ceux qui président aux destinées de l’Hexagone, « c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences[3] ».

A preuve. De ces massacres, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, affirme le 27 février 2005 à Sétif, qu’ils étaient « une tragédie inexcusable ». Sublime syntagme qui permet, dans le même souffle, de condamner ce qu’il s’est passé tout en occultant à dessein les auteurs de ladite tragédie qui demeure sans nom précis ni adresse puisque l’Etat et ses dirigeants ne sont jamais désignés.

Trois ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur, Bernard Bajolet[4], en visite à l’université du 8 mai 1945 à Guelma, souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile. »

Admirable ? Habile stratégie discursive en vérité qui est conforme aux us et coutumes politico-diplomatiques régies par une efficace police du langage. Sous couvert de formules convenues et d’une qualification – la « folie » -, parfaitement inadéquate pour rendre compte des décisions qui ont conduit à ces massacres, cet ambassadeur est le parfait ventriloque d’un dessein élyséen constant : l’a-nomination. La multiplication des circonvolutions langagières, le refus d’employer certaines catégories, et les silences mêmes que ce refus révèle, reposent sur la volonté obstinée de ne pas nommer de façon précise les tueries perpétrées par les armées françaises et les milices coloniales. Tueries qui ressortissent à des crimes de guerres et à des crimes contre l’humanité susceptibles, en raison de l’imprescriptibilité de ces derniers, de déboucher sur la saisine des tribunaux de l’Hexagone et la mise en cause de figures politiques et militaires majeures entrées au Panthéon symbolique de la république.  

Au regard de la situation présente, les propos de Hubert Colin de Verdière passeraient presque pour audacieux s’ils n’avaient été sans doute aussi motivés par la volonté d’atténuer les conséquences diplomatiques de la loi scélérate votée le 23 février 2005, soit quatre jours auparavant. Souhaitée par l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), que préside alors Nicolas Sarkozy, puis votée par la majorité, cette disposition législative, sans équivalent dans aucune autre ancienne puissance coloniale, établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial.

Conforme à la mythologie impériale-républicaine [5] forgée par Jules Ferry et ses alliés en 1885, savamment entretenue par nombre d’hagiographes : historiens, juristes, politistes et académiciens bicornés, puis diffusée par des manuels scolaires imprimés à des millions d’exemplaires avec le soutien du très puissant ministère de l’Instruction publique, cette glorification de l’histoire impériale n’a cessé de prospérer.

Confrontées à la concurrence politique, électorale et culturelle du Front national puis du RN, et toujours plus menacées par cette dernière formation, les droites de gouvernement ont repris à leur compte les « thèses » au mieux révisionnistes, au pire négationnistes des défenseurs de l’Algérie française et des colonies.

A la suite de Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bruno Retailleau, notamment, ont eux aussi vanté les « beautés » de la France impériale et nié sans vergogne les crimes commis dans les possessions françaises. De même Edouard Philippe[6], figure importante du mal nommé « bloc central », lequel souffre, par la faute de ce dirigeant et de plusieurs autres, d’un strabisme prononcé vers le parti de Marine Le Pen. Triomphe de « post-vérités » ou de « vérités alternatives », affirment les partisans de la Réaction pour légitimer leur détestation des sciences humaines et sociales ?

Triomphe beaucoup plus inquiétant de « contre-vérités ». Répétées par une partie significative des élites politiques, avec le soutien actif des organes de propagande du groupe Bolloré, et la caution pseudo-scientifique de plumes servilement orthodoxes, ces grossières contre-vérités, qui prospèrent aussi sur l’ignorance crasse de certains journalistes, passent désormais pour vraies. Loin de « porter la plume dans la plaie », comme l’écrivait Albert Londres, ces derniers se plient à la doxa de saison et érigent l’opinion publique en juge de faits historiques. Stupéfiant !

En raison d’une inversion digne de 1984, catastrophique pour l’entêtement des faits comme pour les innombrables travaux relatifs à la colonisation française, victimes d’une sorte d’autodafé symbolique puisqu’ils sont néantisés, ceux qui demeurent fidèles à la volonté de savoir tombent sous le coup d’accusations convenues et abracadabrantesques forgées à dessein : « islamo-gauchisme », « wokisme » et haine de la France. Le plus mythologique et le plus idéologique deviennent alors l’expression réputée nuancée de vérités complexes contre les « légendes noires » inventées par des universitaires et des chercheur-e-s dévoyés. De là, aussi, la multiplication des attaques contre les libertés académiques, les sciences humaines et sociales, toutes vouées aux gémonies par une puissante cohorte bigarrée de démagogues soutenue par de doctes censeurs qui s’arrogent le monopole de l’objectivité et de l’éthique académiques[7].

Lors des prochaines commémorations du 8 mai 1945, les maires et les élu-e-s des gauches politiques doivent, partout dans l’Hexagone, s’en saisir pour rappeler qu’au moment même où les Français-e-s célébraient la fin de la Seconde Guerre mondiale débutaient en Algérie les terribles massacres que l’on sait. Le 9 septembre 2025, une résolution unitaire, déposée à l’Assemblée nationale, exigeait la reconnaissance de ces derniers comme crimes d’Etat. Quarante-neuf député-e-s socialistes, communistes et écologistes ont soutenu cette initiative qui fut précédée de rencontres multiples avec des spécialistes, des militant-e-s associatifs[8] et d’un colloque tenu dans les locaux de la représentation nationale.

De son côté, Idir Boumertit, tenu informé de ces travaux auxquels il a été convié sans jamais y participer, a proposé un version singulièrement similaire signée par les membres de son groupe LFI. Aujourd’hui maire de Vénissieux, nul doute qu’il aura à cœur de passer de ce texte à la pratique, et de dénoncer haut et fort les crimes perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata à partir du 8 mai 1945. Dans la conjoncture présente, caractérisée par la glorification abjecte du colonialisme, il est indispensable que les édiles, attachés à la vérité, prennent la parole pour rétablir les faits et mettre un terme aux discriminations mémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

Alors que depuis des années, les extrêmes-droites et les droites de gouvernement mènent avec succès une bataille politico-culturelle de réhabilitation du passé impérial français, des terroristes de l’OAS et du tortionnaire Bigeard[9], également coupable d’innombrables disparitions forcées pendant la dernière guerre d’Algérie, s’y opposer de façon unitaire est plus que jamais indispensable. Indispensable aussi, au-delà des massacres du 8 mai 1945, de s’engager dans la décolonisation de ce pays et de l’espace public, de changer le nom des voies : Colbert, Bugeaud, Lamoricière, Faidherbe, etc., [10] qui honorent les bourreaux des esclaves et des « indigènes », et d’exiger la construction d’un musée dédié à l’histoire de la colonisation.

Face aux déclarations péremptoires et mensongères de l’historien de Cour Pascal Blanchard[11], qui affirme que sur ces sujets le bilan d’Emmanuel Macron « n’est pas mauvais » (Le Monde, 23 avril 2026), – on ne mord pas la main qui vous soutient et qui, indirectement, vous finance – rappelons quelques faits qu’il ignore ou qu’il omet à dessein. Depuis 1982, la dénomination des rues est une compétence municipale et les habitants ont la possibilité de faire des propositions. Quant aux changements qui ont été décidés ces dernières années à Paris et Marseille, notamment, ils ne doivent absolument rien au chef de l’Etat, de même les initiatives en cours pour débaptiser les rues et/ou les avenues Bugeaud.

Toutes sont portées par les mobilisations de citoyen-ne-s et de structures ad hoc qui ont souvent mené et mènent parfois encore un combat difficile pour faire entendre leurs revendications. Pareillement pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 qui, exigée depuis 1991 pour les seconds, se heurte toujours au mépris, à l’opportunisme et à la pusillanimité élyséennes.

De plus, n’oublions que la France s’est abstenue de voter la résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU, le 25 mars 2026. Impossible enfin de passer sous silence l’échec catastrophique du président de la République en matière de lutte contre tous les racismes et les extrêmes-droites qui n’ont jamais été aussi fortes. De ce désastre et de ses conséquences multiples, Pascal Blanchard ne dit rien et il entretient le mythe d’un « Emmanuel Marcon » au-dessus de la mêlée partisane car libre d’une « histoire politique de droite ou de gauche. » Un bilan globalement positif, donc, pour ce « Georges Marchais » de la Macronie qui, comme son prédécesseur à propos de l’Union soviétique, souffre de troubles importants de la vision. Il est des fidélités singulières qui nuisent gravement au libre exercice de la raison comme à la volonté de savoir ; à preuve !

Dans ce contexte et à la veille d’une possible victoire d’un-e candidat-e du RN aux élections présidentielles en 2027, les nombreux comités et collectifs, depuis longtemps mobilisés à Paris et dans plusieurs villes, pour la reconnaissance des tueries précitées et de beaucoup d’autres perpétrées en Afrique, à Thiaroye, à Madagascar, en Indochine et dans les différents territoires conquis par la France, doivent enfin prendre des initiatives communes et nationales.

A l’instar de l’Assemblée des quartiers populaires, constituée en avril 2024[12], la création d’une Assemblée décoloniale inclusive, indépendante et démocratique s’impose. Elle permettrait de fédérer des campagnes multiples, de constituer une force nouvelle pour combattre les assassins de l’histoire et de la mémoire du colonialisme, le plus souvent racistes, islamophobes, négrophobes et parfois néo-nazis[13], défendre les revendications des héritiers des immigrations coloniales et post-coloniales, et travailler à la mise en œuvre des réparations et des restitutions dues aux anciennes possessions françaises.

Autant d’objectifs dont la réalisation est exigée depuis septembre 2001 par la Conférence mondiale contre « le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance », qui s’est tenue à Durban[14]. Est-il besoin de préciser que vingt-cinq ans après, les très glorieuses autorités de l’Hexagone, dirigées par la droite ou la gauche, se distinguent, en dépit de quelques avancées, par leur conservatisme et leur pusillanimité inacceptables, et par la tardiveté des dispositions adoptées.

Quant aux restitutions déjà réalisées comme à celles qui seront rendues possibles par la loi votée prochainement par le parlement[15], elles participent d’une diplomatie culturelle destinée à redorer le blason du pays en Afrique où il a subi d’importants revers géopolitiques qui l’ont privé d’une partie substantielle de son pré-carré établi au lendemain des indépendances.

Enfin, la récente conversion de la droite aux restitutions et la procédure législative engagée à l’initiative du gouvernement avec l’aval d’Emmanuel Macron sont très certainement conçues comme une concession indispensable destinée à renvoyer aux calendes grecques la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis aux colonies. Autant d’enjeux divers qui justifient plus encore la nécessité impérieuse d’une Assemblée décoloniale capable de mobiliser nationalement, de mener un combat anti-colonial et antiraciste déterminé en exhumant l’histoire impériale de France et, parfois, les continuités de ses orientations et des méthodes répressives employées pour maintenir l’ordre dans les territoires ultra-marins.

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman nationalrépublicain, éditions Amsterdam, 2025 et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.

*

[1]. Discours du général de Gaulle le 30 janvier 1944. (Souligné par nous.)

[2]. Voir. Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002, Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Chronique d’un massacre annoncé, Perrin, 2010 et Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945, éditions du Croquant, 2025. 

[3]. Sven Lindqvist, Exterminer toutes ces brutes, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 17.

[4]. Ambassadeur dans de nombreux pays, ce « grand serviteur de l’Etat », selon l’expression consacrée, fut, entre autres, directeur général de la DGSE. Mis en examen pour « complicité de tentative d’extorsion et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », il a été condamné le 8 janvier 2026 à un an de prison avec sursis. Le Monde, 8 janvier 2026.

[5]. Voir notre ouvrage : La Fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.

[6]. Le 10 décembre 2025, sur la chaîne d’information LCI, à la question posée par le journaliste Jean-Michel Aphatie : « la colonisation est-elle un crime, » cet ex-premier ministre, qui est maire du Havre, et présentement candidat aux élections présidentielles de 2027, répond de façon lapidaire : « Non. » Nul besoin d’argumenter ; conforme à la doxa de saison, son affirmation, aussi péremptoire que fausse, est réputée juste et lestée ainsi d’une autorité importante.

[7]. Voir le très mal nommé Observatoire de l’éthique universitaire qui lutte contre le « décolonialisme » le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » réputés gangréner l’université française et le CNRS. Y participent, entre autres, Florence Bergeaud-Blacker, Pierre-André Taguieff, l’historien Pierre Vermeren et le philosophe Yves-Charles Zarka. Le 2 mars 2026, Jacques Robert, président de cet observatoire, écrivait dans l’éditorial consacré à la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Iran : « Pour une fois, Trump a pris une décision favorable à la paix et à la justice. » Preuve supplémentaire de l’admirable rigueur scientifique et éthique de cet observatoire, le milliardaire d’extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin, participe à son financement et en fait la promotion sur le site de sa fondation Périclès. Enfin P. Vermeren, E. Hénin et X-L. Salvador ont dirigé l’ouvrage intitulé : Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. Historien, X-L. Salvador est aussi chroniqueur au JDD transformé, par Vincent Bolloré, en organe de propagande au service des extrêmes-droites qu’il soutient.

[8]. Cf., l’appel lancé par le collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat commis par la France en Algérie à partir du 8 mai 1945. Appel signé par de nombreux élu-e-s, universitaires, chercheurs et associations diverses

[9]. Le 24 octobre 2024, une statue de ce général a été érigée dans sa ville natale de Toul sans susciter le scandale national qu’une telle initiative aurait dû provoquer. Irresponsable « distraction » des gauches politiques qui avaient là l’occasion de dénoncer cette dernière et, plus largement, de combattre les apologues de colonisation française pour mieux défendre les libertés académiques et la reconnaissance des crimes perpétrés dans les territoires de l’empire. Rappelons que la disparition forcée est aujourd’hui qualifiée de crime contre l’humanité. Cf., l’article 212-1 du Code pénal.

[10]. Voir le travail remarquable de celles et ceux qui ont élaboré plusieurs guides décoloniaux consacrés à la mise au jour de ces réalités à Bordeaux, Le Havre, Marseille, Paris, Périgueux, Rouen, Soissons et Strasbourg. Guides publiés par les éditions Syllepse.

[11]. Sur son parcours, voir l’excellent article de Thomas Deltombe « Les biscuits mémoriels », Le Monde diplomatique, octobre 2025, pp. 20-21. L’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (ACHAC), que dirige Pascal Blanchard, bénéficie d’un soutien politique et financier substantiel de la DILCRAH. En 2024, selon le site Datagouv, cette Délégation a versé à l’ACHAC la somme de 50 000 euros. En avril 2017, déjà, Pascal Blanchard chantait, dans Libération, les louanges d’Emmanuel Macron parce qu’il « a compris avant tout le monde que la gauche et la droite, qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. (…) Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS [Parti socialiste] ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe »(Libération, 28 avril 2017).

[12]Pour exister enfin dans le débat public, des militants lancent l’Assemblée des quartiers

[13]. Le 17 avril 2026, le groupe niçois néo-nazi, Aquila Popularis a organisé dans ses locaux une soirée en l’honneur d’Albert Spaggiari qui fut, entre autres, un membre actif de l’OAS, condamné à 4 ans de prison pour détention d’armes et de munitions en 1962, et un criminel notoire.

[14]. En avril 2009, une conférence, dite d’examen, s’est tenue à Genève. Dans le document final, il est rappelé « que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme (…) ne doivent jamais être oubliés. » Le texte « se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes. Prend note des mesures prises par les pays qui (…) ont créé des mécanismes institutionnels tels que les commissions vérité et réconciliation et/ou restitué des objets culturels, (…) et demande à ceux qui n’ont pas encore contribué à restaurer la dignité des victimes de trouver des moyens appropriés de le faire. » Document HR/PUB/09/4 ; site officiel du Haut-commissariat aux droits de l’homme. Nations unies.

[15]. A ce jour, le projet de loi, consacré à la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation, est toujours en discussion au parlement. Force est de constater que ces restitutions ne concernent ni les spoliations commises avant 1815, ni les biens militaires notamment saisis par la France lors de la prise d’Alger (1830) puis de la conquête (1840) menée par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Source : Médiapart – Tribune – 27/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/o-le-cour-grandmaison/blog/270426/reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-1945-pour-une-assemblee-decoloniale

Boualem Sansal, ou l’imposture consacrée – Yazid Sabeg

Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers un homme frappé par la répression, mais dans la fabrication méthodique d’une figure utile à la droite extrême, au bloc médiatique de combat, au macronisme de raidissement et à ce vieux fond français SFIO qui n’a jamais tout à fait consenti à faire le deuil de l’Algérie coloniale.

Il faut partir d’un point de netteté absolue, faute de quoi tout le reste sombrerait dans la tricherie polémique.

L’arrestation, la détention et la condamnation de Boualem Sansal en Algérie ont bien relevé d’une séquence de répression politique grave. Son procès s’est déroulé dans le contexte d’une tension diplomatique majeure entre Paris et Alger, et la justice algérienne l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Défendre un écrivain contre l’arbitraire n’a rien d’optionnel : c’est une exigence élémentaire que personne de bonne foi ne saurait contester.

Mais c’est précisément parce que cette exigence est simple et légitime qu’il faut refuser le glissement frauduleux qui l’a suivie : faire de cette défense une absolution générale, une immunité intellectuelle permanente, une dispense d’examen critique sur sa ligne de pensée, ses amitiés de tribune, ses relais idéologiques et le sens politique profond de sa consécration française. La solidarité due à un homme injustement puni ne saurait être captée au service d’un récit qui, lui, n’a rien d’innocent.

La fable la plus commode veut que Sansal soit un écrivain « récupéré ». Le mot est pratique, presque généreux, parce qu’il sauve l’image de l’auteur tout en reportant la responsabilité sur ceux qui le portent. Il permet de maintenir intacte la statue tout en blâmant les porteurs. Or ce que les faits, patiemment assemblés, donnent à lire est une thèse autrement plus sévère : il ne s’agirait pas d’un enlèvement idéologique subi malgré soi, mais d’une continuité assumée. Non le malentendu tardif d’un homme happé par des forces qui le dépassent, mais l’insertion progressive, cohérente et trop constante pour être accidentelle, dans les milieux des droites extrêmes françaises. Un nombre croissant de voix, y compris parmi ceux qui l’ont sincèrement défendu, ont fini par évoquer publiquement un malaise et le doute, jusque dans ses proches, sur un glissement vers la droite radicale. À partir de là, continuer à parler de malentendu relève moins de la prudence intellectuelle que du confort.

Le point décisif n’est pas que Sansal ait été applaudi par des gens douteux : dans la vie intellectuelle française, cela ne prouverait pas grand-chose en soi. Le point décisif est qu’il s’inscrit depuis longtemps dans un réseau de compatibilités idéologiques trop dense et trop constant pour être tenu pour fortuit.

Son message adressé à Philippe de Villiers après son élection à l’Académie française. Les échanges rapportés avec Éric Zemmour, puis confirmés, sur l’idée que certaines propositions de ce dernier seraient « intéressantes » pour faire face à la présence musulmane en France. La présence au Cercle algérianiste. Les liens avec des espaces comme Valeurs actuelles. La participation au « Printemps de la liberté d’expression » organisé à Perpignan par la municipalité Rassemblement national contre le « wokisme » et le « frérisme ». L’inscription au comité stratégique de structures de combat idéologique fondées pour peser dans le débat public à droite.

Ce n’est pas une série d’accidents mondains. C’est un système de compagnonnages. À ce stade, l’écrivain n’est plus seulement reçu : il est situé.

Ce qui fait de Sansal un actif stratégique pour cet ensemble n’est d’ailleurs pas d’abord la qualité de son style ni la singularité de ses romans. C’est sa fonction de caution. Il est l’homme né de l’autre côté de la Méditerranée qui permet à certains Français de retrouver leurs plus vieux préjugés sans avoir à les formuler eux-mêmes. Il offre à la nostalgie coloniale le luxe inattendu d’une voix venue d’Algérie. Il permet à la panique identitaire de se donner les apparences du témoignage. Il procure au vieux récit de la France civilisatrice ce dont il manque cruellement depuis des décennies : un témoin d’origine algérienne qui, non content de dénoncer les impasses du régime d’Alger, réinscrit la période coloniale dans une trame de continuité, d’ordre, presque de promesse historique interrompue. Voilà la marchandise. Voilà la rente symbolique.

Car c’est ici que gît le cœur doctrinal de l’imposture. Un écrivain peut accabler l’Algérie post-indépendance sans basculer dans la mythologie impériale. Il peut dénoncer l’islamisme sans essentialiser l’islam. Il peut critiquer les faillites d’un pouvoir sans réhabiliter la domination coloniale. Mais dans la parole publique de Sansal, telle qu’elle se déploie depuis des années à travers ses entretiens et ses prises de position, le mouvement est plus grave : l’islam excède l’islamisme, l’arabisation prend les traits d’une dévastation culturelle, la souveraineté algérienne est constamment ramenée à une forme de déchéance, et la période coloniale se voit ré-éclairée comme matrice d’ordre et de grandeur.

Cette translation n’est pas un détail. Elle n’est pas une maladresse de langage. Elle constitue la clé de sa valeur d’usage. C’est précisément parce qu’il aide à transformer la colonisation en regret raisonnable qu’il devient si utile à ceux qui travaillent à la réhabiliter par éclats, allusions et demi-phrases.

Mais cette ligne ne s’est pas formée dans les marges. Elle a été stabilisée, polie, normalisée par un grand média d’opinion qui lui a fourni, pendant des années, la scène idéale : Le Point. Il faut dire les choses nettement : Le Point fut sa tribune. Non un support occasionnel, non une halte parmi d’autres, non une simple rédaction venue l’interroger quand l’actualité l’exigeait. Une tribune au sens plein : un lieu régulier de mise en scène, de consolidation et d’homologation, où sa parole revenait avec une constance remarquable.

Là, Sansal n’était pas présenté comme un romancier parmi d’autres, ni comme une voix mélancolique venue d’Algérie. Il y occupait un rôle stable : celui du témoin autorisé chargé d’annoncer à la France son abdication, de dénoncer ses élites, de vitupérer ses renoncements, de mettre l’Algérie au banc moral et de transformer une hostilité obsessionnelle en diagnostic d’époque.

Une parole n’est pas seulement ce qu’elle dit : elle est aussi le théâtre qui la rend crédible. Et, pour Sansal, ce théâtre a longtemps été celui du Point. La dramaturgie y était visible dans sa répétition même : l’écrivain menacé, puis l’oracle du désastre, puis le prisonnier libéré revenu au combat, le tout présenté dans la tonalité du martyr lucide dont la France ne mérite pas tout à fait les avertissements. La cohérence est trop forte pour être fortuite. Le Point n’a pas simplement accueilli une parole ; il l’a scénarisée, prolongée, installée dans une posture de magistère.

Cette fonction de tribune a eu un effet capital : elle a fait passer l’obsession pour de la clairvoyance.

Dans un cadre moins prestigieux, une telle insistance contre l’Algérie aurait pu apparaître pour ce qu’elle est souvent : une fixation, une incapacité à penser ce pays autrement que comme mensonge, déchéance et catastrophe. Dans un espace éditorial de notabilité bourgeoise, la même parole change de statut. Elle cesse d’être une répétition ; elle devient « constance ». Elle cesse d’être un durcissement ; elle devient « courage ». Elle cesse d’être une algérophobie de système ; elle devient « lucidité sur le réel ». Le Point n’a pas que contribué – très largement – à inventer cette ligne, il l’a rendue fréquentable. Il lui a offert le cadre rêvé : assez ferme pour flatter le goût du combat culturel, assez chic pour éviter le soupçon de brutalité doctrinale. L’outrance change de nature quand elle passe par les circuits élégants. Elle ne choque plus ; elle impressionne. Elle ne paraît plus obsessionnelle ; elle paraît prophétique.

C’est à cet endroit qu’intervient un témoignage dont le prix est tout autre, parce qu’il ne vient pas d’un adversaire : celui d’Antoine Gallimard. Il faut mesurer ce que ce nom représente dans cette affaire. Antoine Gallimard n’est pas un procureur de circonstance. Il a défendu publiquement son auteur pendant sa détention, mobilisé sa maison, ses relais, ses avocats, son crédit moral et institutionnel pour obtenir sa libération. Il s’est battu pour lui, non par calcul éditorial, mais par fidélité envers un écrivain frappé par l’arbitraire. C’est précisément pour cette raison que son trouble pèse si lourd. Quand un homme qui vous a soutenu avec une telle constance laisse paraître sa peine, sa déception et son incompréhension, ce n’est plus un simple désaccord d’humeur : c’est un symptôme. C’est même, dans ce contexte précis, quelque chose qui ressemble à un aveu involontaire.

Le contraste est brutal. D’un côté, un éditeur historique qui, au plus dur de l’épreuve, refuse le silence, organise la défense, récuse l’instrumentalisation partisane et tente de préserver à son auteur une dignité au-dessus des basses manœuvres. De l’autre, un écrivain qui, sitôt libéré, choisit de rompre avec cette fidélité pour rejoindre un environnement idéologique et éditorial beaucoup plus conforme à sa ligne de combat, tout en reprochant à Gallimard d’avoir préféré la diplomatie à la frontalité. Cette divergence devient politiquement parlante lorsqu’elle oppose, non deux nuances d’un même univers, mais deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être la défense d’un écrivain : pour l’un, une protection qui évite de le livrer à la captation partisane ; pour l’autre, une logique d’affrontement qui trouve son milieu naturel dans les appareils de guerre culturelle.

Le basculement vers Grasset – du groupe contrôlé par Bolloré – avec, dit-on – installation dans un appartement parisien financé par ce même groupe – n’est pas un détail biographique. C’est une scénographie. Les pièces du décor sont visibles : un écrivain, une prison, une libération, un transfert éditorial, un groupe médiatique de combat, des parrains politiques, des symboles nationaux. L’opération est presque didactique. Et ce que le malaise de Gallimard révèle, au fond, c’est qu’il n’a pas réussi à détourner son auteur de l’emprise idéologique qui l’attendait. Que ce soit justement cet homme-là – qui avait tout fait pour défendre, protéger et préserver, y compris contre les appropriations partisanes les plus voyantes – qui laisse entendre son regret suffit à ruiner la fable d’une évolution seulement subie.

La consécration académique condense tout ce qui précède. Élu à l’Académie française au premier tour avec une quasi-unanimité, Boualem Sansal est désormais inscrit dans la galerie des Immortels, c’est-à-dire dans le récit officiel de la langue, de la culture et de la légitimité nationale. Ce geste dépasse de très loin la littérature. L’Académie ne s’est pas contentée de reconnaître une œuvre ; elle a transformé une figure déjà saturée d’effets politiques en emblème national, conférant à cette trajectoire une sanction de pierre. Là où l’écosystème médiatique fabriquait un personnage, l’institution a dispensé une onction. Le passage du débat à la consécration est toujours le moment le plus révélateur : c’est là qu’une société dit ce qu’elle veut absoudre chez elle-même.

Et ce que la France officielle cherche à absoudre dans cette séquence n’est pas difficile à discerner. C’est la possibilité de recommencer la colonisation sur le terrain symbolique après l’avoir perdue sur le terrain politique. Non plus avec l’armée, mais avec l’édition. Non plus avec les gouverneurs, mais avec les académies. Non plus avec les proclamations d’ordre, mais avec les romans, les interviews, les plateaux de télévision et les postures de civilisation. C’est plus propre en apparence. Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.

Car c’est ici que réside le cœur du problème mémoriel. Ce que l’on observe depuis des années dans la parole publique de Sansal n’est pas simplement une critique sévère du régime algérien – ce qui, en soi, n’aurait rien d’illégitime. C’est un mouvement plus profond et plus grave : rabattre l’Algérie presque entière sur les échecs de son pouvoir, puis les rabattre comme faillite résultant de l’échec supposé de l’indépendance elle-même, jusqu’à laisser flotter en permanence l’idée que l’histoire algérienne moderne aurait moins consisté à se libérer qu’à se perdre.

Cette pente n’est pas seulement polémique ; elle est mémorielle. Elle vise moins un régime qu’une légitimité historique. Et c’est pourquoi elle rencontre si bien, en France, certains vieux appétits. Rien ne séduit davantage une partie des élites françaises qu’une voix venue d’Algérie leur expliquant, au fond, qu’elles n’avaient pas tout à fait tort d’avoir tant regretté la fin de l’ordre colonial.

Le plus remarquable est que cette opération se présente toujours sous les habits de la hauteur morale. On parle de « courage », de « liberté », de « Lumières », de « franc-parler », comme si ces mots avaient vocation à blanchir n’importe quelle régression, pourvu qu’elle s’exprime dans une syntaxe correcte. Mais les Lumières n’ont jamais consisté à substituer au travail historique un récit compensatoire où l’Empire devient presque une blessure infligée à la France elle-même. Elles n’ont jamais consisté à vêtir de langage universaliste une hiérarchie implicite des civilisations. Et le courage intellectuel ne consiste pas à épauler, plateau après plateau et tribune après tribune, les appareils idéologiques les mieux dotés du moment. Il y a là une fraude au vocabulaire. On mobilise les grands mots non pour élever le débat, mais pour soustraire certaines thèses au contrôle ordinaire de la raison critique.

À cette mécanique vient s’agréger un fond plus ancien encore, moins bruyant mais plus constant : ce que l’on pourrait appeler la sensibilité sociale-coloniale française. Non comme appareil disparu, bien sûr, mais comme descendance morale tenace -cette manière de parler de République, de progrès et d’universel tout en gardant au fond de soi une blessure jamais refermée devant l’indépendance algérienne. C’est une sensibilité qui ne dit plus « Algérie française » comme slogan frontal ; elle la laisse remonter sous forme de regret diffus, de plainte civilisatrice, de soupçon jeté sur la décolonisation elle-même. Avec Sansal, cette famille morale retrouve une ressource inespérée : le récit de la perte peut enfin se raconter avec une voix algérienne, donc avec moins d’embarras, moins de honte, moins de risque d’être renvoyé à la vérité crue de la domination passée. Le détour par l’autre sert ici à réhabiliter le même.

L’ancien discours colonial avançait à visage découvert : mission, ordre, supériorité, civilisation. Le nouveau procède avec infiniment plus d’adresse. Il parle de liberté d’expression, de laïcité, de lutte contre l’islamisme, de courage littéraire, de lucidité sur l’échec algérien, de fidélité à la langue française. Rien de tout cela n’est en soi illégitime – c’est précisément ce qui rend l’opération habile. Elle avance à couvert derrière des causes réelles pour glisser une conclusion qui ne l’est pas : la France coloniale serait, au fond, moins coupable qu’on l’a dit ; l’Algérie indépendante aurait ruiné une promesse ; l’histoire impériale mériterait révision non par l’archive et la rigueur, mais par le ressentiment sophistiqué. Nous ne sommes pas devant un retour grossier de l’OAS ; nous sommes devant un réarmement élégant du vieux réflexe colonial. Et la littérature sert ici de gant blanc à la main sale de l’idéologie.

Le mot juste, dès lors, n’est ni « écrivain engagé », ni même « polémiste ». Le mot juste est auxiliaire. Auxiliaire littéraire d’un bloc français qui cherche à régler sous une forme noble plusieurs comptes à la fois : avec l’Algérie souveraine, avec la mémoire anticoloniale, avec la critique de l’islamophobie, avec les scrupules historiques de la gauche, avec tout ce qui entrave la reconstitution d’un récit national durci. L’auxiliaire n’a pas besoin d’obéir à un centre de commandement. Il suffit qu’il rende un service. Et le service rendu est majeur : il permet de faire entrer dans le salon légitime ce qui, formulé trop brutalement par ses alliés naturels, en serait aussitôt expulsé. Il transforme l’excès militant en matériau mondain. Il offre au ressentiment une diction.

C’est pourquoi la défense courtoise de l’ambivalence ne suffit plus. On peut rappeler l’âge de l’homme, sa maladie, sa fragilité après sa sortie de prison, ses contradictions, ses déceptions, ses brouilles. Tout cela existe. Tout cela explique peut-être quelque chose à l’échelle psychologique. Mais politiquement, cela ne change rien à l’essentiel. Car une séquence intellectuelle se juge moins à l’intention de ses acteurs qu’à l’effet objectif de leurs positions. Et l’effet objectif, ici, est net : donner à la droite extrême un écrivain de parade, à un empire médiatique de combat un trophée, au macronisme un symbole, et à la vieille mauvaise conscience coloniale française un mécanisme d’acquittement par procuration.

Au fond, l’affaire Sansal parle moins de lui que de la France qui l’érige. Elle parle d’un pays dont une partie des élites n’ose plus assumer frontalement ses nostalgies, mais refuse encore d’en faire le deuil. Elle parle d’un champ médiatique où la littérature n’est plus seulement l’art de la forme, mais de plus en plus une logistique de guerre culturelle. Elle parle d’institutions capables de sanctifier au nom de la langue ce qui sert en réalité une ligne politique. Elle parle d’une bourgeoisie intellectuelle qui se croit encore subtile lorsqu’elle recycle, sous des mots plus fins, les plus vieux réflexes de l’ordre colonial. 

Il faut donc finir sans euphémisme. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain controversé. Il est devenu, en France, l’instrument distingué d’une revanche mémorielle, la caution algérienne d’un récit français de réhabilitation, l’embaumeur littéraire d’un cadavre que certains rêvent de faire passer pour un ancêtre glorieux

C’est plus propre en apparence.

Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.​​​​​​​​​​​​​​​​

Source: Mediapart – Billet de blog – 24/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/240426/boualem-sansal-ou-l-imposture-consacree

Kamel Daoud annonce avoir été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman «Houris»

L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende en Algérie, où il était poursuivi pour son roman « Houris », prix Goncourt en 2024.

« Fait unique dans l’histoire algérienne : le verdict du procès du 7 avril 2026 est tombé le 21 avril courant. Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende, en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », indique l’auteur dans un message publié sur le réseau social X. À Alger, il n’y a eu pour le moment aucune annonce officielle de cette condamnation. 

En novembre 2024, un tribunal algérien avait accepté une première plainte contre l’écrivain et son épouse psychiatre pour avoir dévoilé et utilisé l’histoire d’une patiente, Saâda Arbane, pour l’écriture de son roman HourisHouris, qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Saâda Arbane assure être devenue, à son insu et même contre son gré, le modèle d’Aube, le personnage du roman incriminé car, tout comme Aube, Saâda a échappé à une tentative d’égorgement par des terroristes. 

Deux recours avaient alors été déposés contre Kamel Daoud et son épouse qui a soigné Saâda Arbane, rescapée d’un massacre pendant la décennie noire de guerre civile en Algérie. La plaignante réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. L’ouvrage ne peut par ailleurs pas être édité en Algérie car il tombe sous le coup d’une loi interdisant tout ouvrage sur la décennie noire entre 1992 et 2002, qui a fait au moins 200 000 morts, selon des chiffres officiels.

Kamel Daoud est en outre visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par l’Algérie en mai 2025. Le roman fait également l’objet d’une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.

RFI avec AFP

Source : RFI – 22/04/2026 https://www.rfi.fr/fr/france/20260422-kamel-daoud-annonce-avoir-%C3%A9t%C3%A9-condamn%C3%A9-%C3%A0-trois-ans-de-prison-ferme-en-alg%C3%A9rie-pour-son-roman-houris

« Pour la création d’un musée de la colonisation » – Pascal Blanchard et Nicolas Bancel

Le 15 avril 2026, les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) ont présenté à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale un rapport sur « L’influence de la France dans un monde postcolonial ». Parmi les 42 propositions du rapport, l’une retient particulièrement l’attention : la création d’un musée de l’histoire de la colonisation et de ses héritages, distinct du Musée du quai Branly et du Musée national de l’histoire de l’immigration. Une structure dédiée, à vocation pédagogique, capable de porter des expositions itinérantes sur l’ensemble du territoire, de nouer des coopérations culturelles avec les pays anciennement colonisés, et de contribuer à une redéfinition en profondeur de la politique culturelle de la France. Cette recommandation dans un débat long et difficile est portée depuis des années par des historiens, des chercheurs, des associations et des parlementaires. En octobre 2023, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard — qui ont été invités à intervenir dans les auditions de la commission — alertaient déjà dans The Conversation sur l’importance de bâtir un tel lieu en France, soulignant que notre pays risquait d’être l’une des dernières nations européennes à s’engager sur le sujet, alors même qu’elle abrite les plus importantes diasporas issues de l’ancien Empire colonial. Et c’est dès 2012 qu’un Manifeste — signé par plusieurs personnalités, et notamment par Patrick Chamoiseau, Achille Mbembe, Benjamin Stora, Yazid Sabeg ou Christiane Taubira — avait posé les premières fondations de ce projet. Ce mois-ci, nous revenons sur cette actualité à travers un article revenant sur le rapport du 15 avril 2026 et la tribune de 2023 qui en éclaire les enjeux historiques et politiques. Deux textes qui, ensemble, montrent que le débat avance et qu’il est désormais temps de passer des mots aux actes.

Bientôt un musée de la colonisation ? C’est ce que proposent deux députées
par Adèle Daumas sur le site LCP Assemblée nationale (15 avril 2026)

Les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) proposent de créer un musée sur l’histoire de la colonisation. C’est l’une des principales mesures issues de leur rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », présenté ce mercredi à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Comment aider la France à regarder en face son passé colonial ? C’est l’une des questions sur lesquelles se sont penchées les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste et social), autrices d’un rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial » qu’elles ont présenté ce mercredi à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Elles concluent que la création d’un musée « de l’histoire de la colonisation et de ses héritages », distinct des musées du Quai Branly et de l’immigration, pourrait encourager la France à engager un travail historique approfondi sur la question.

« Montrer que ce passé n’est pas effacé »

« Il ne faut pas perdre de vue que le problème de l’image de la France dans les pays anciennement colonisés est indissociable de la façon dont la France traite elle-même ce passé », rappelle Sabrina Sebaihi. Montrer que le passé colonial « n’est pas effacé » est donc une priorité.

Doter la France d’un musée retraçant la colonisation est un vieux serpent de mer, et l’idée avait déjà été lancée par Caroline Abadie, ancienne députée Renaissance, en 2021. L’absence de collections à exposer et l’existence du musée [national] de l’histoire de l’immigration — dont la présentation a été repensée pour traiter en partie cette question —, sont les principaux arguments brandis par ses détracteurs. 

Sabrina Sebaihi défend toutefois une structure dédiée entièrement à la colonisation, « un lien pédagogique pour présenter cette histoire », en insistant sur la conception d’« expositions itinérantes pour aller au contact de l’ensemble de la population ». Ce serait aussi l’« occasion de mener des projets de coopération culturelle avec d’autres pays en élaborant des expositions croisées. »

Enfin, un tel établissement s’inscrit dans le cadre d’une redéfinition de la politique culturelle de la France, alors les parlementaires planchent actuellement sur la restitution des biens spoliés par le pays pendant la période coloniale. « La question des restitutions doit franchir une nouvelle étape », estime Sabrina Sebaihi, appelant à ne plus « faire du cas par cas » mais mettre en place « une politique volontariste, structurée, transparente », pensée comme un « acte de justice et de reconnaissance » et non comme une « concession ponctuelle ».

Un rapport pour « améliorer l’image de la France » 

Cette proposition est l’une des 42 du rapport, dont le questionnement plus général est « comment améliorer l’image de la France auprès des pays anciennement colonisés par notre pays ? », résume Amélia Lakrafi. Les deux députées ont étudié « le phénomène de sentiment anti-français pour en mesurer la réalité, les ressorts et les manières de lutter contre », explique-t-elle.

« Dans les pays colonisés et plus particulièrement en Afrique, la France incarne plus largement l’Occident », souligne Sabrina Sebaihi. « On nous renvoie à la fois aux crimes liés à la colonisation, au maintien de formes d’influences héritées de la période dite de la Françafrique, mais aussi à notre positionnement international contemporain ». Il est reproché à l’Hexagone « un double standard entre le conflit russo-ukrainien et d’autres conflits mondiaux » comme ceux qui se déroulent à Gaza, au Soudan ou dans la région des Grands Lacs. Les aides économiques accordées par la France sont, quant à elles, perçues comme « forme renouvelée d’ingérence ».

Mobilités étudiantes, réparations symboliques

Pour améliorer cette image écornée, les deux élues préconisent aussi de repenser les termes employés pour désigner les relations entre ex-colon et ex-colonisés. Par exemple en parlant de « partenaires historiques » pour désigner ces pays, ou en utilisant l’expression de « diplomatie des sociétés civiles » plutôt que celle d’« influence », expose Amélia Lakrafi.

D’autre part, un effort est à fournir pour améliorer les échanges avec ces partenaires historiques. « Le sentiment anti-français en Afrique commence au consulat », observe Amélia Lakrafi, qui veut clarifier et simplifier les modalités d’attribution des visas, et faciliter les démarches pour la venue d’étudiants et de chercheurs. Sabrina Sebaihi appelle aussi à considérer la portée des réparations symboliques. Par exemple, dans le cas des essais nucléaires opérés par la France en Algérie, il « pourrait y avoir une coopération pour identifier les sites et participer à leur nettoyage ».


Débat : pourquoi il serait temps de bâtir un musée de l’histoire coloniale en France

par Nicolas Bancel et Pascal Blanchard dans The Conversation (17 octobre 2023)

Les commissions d’historiens et de chercheurs sur le passé colonial et postcolonial de la France se succèdent depuis plus d’une décennie, sur un rythme de plus en plus rapide : commission sur la mémoire des expositions ethnographiques et coloniales (2011), sur les « événements » en Martinique en 1959, en Guyane en 1962 et en Guadeloupe en 1967 (2015), sur le Rwanda et le génocide des Tutsi (2019), sur les relations France-Algérie entre 1830 et 1962 (synthèse en janvier 2021) et la guerre d’Algérie (lancement janvier 2023) et enfin sur la guerre au Cameroun (lancement mars 2023).

Les ouvrages savants et les travaux collectifs trouvent leur public et occupent désormais les rayons des libraires ou des festivals (comme la semaine passée aux Rendez-vous de l’histoire de Blois) à l’image des ouvrages Histoire globale de la France coloniale (Éditions Philippe Rey), Colonisation, notre histoire (Seuil), Histoire de l’Algérie à la période coloniale1830-1962 (La Découverte), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique (Seuil) ou encore Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière).

Les bandes dessinées, les romans (avec leurs prix littéraires prestigieux de Leïla Slimani à Alexis Jenni en passant par Alain Mabanckou, David Diop, Éric Vuillard, Christophe Boltanski et beaucoup d’autres), les documentaires trouvent leur public (de « Décolonisations, du sang et des larmes » (2020)[1] sur France 2 à « Décolonisations » (2020) sur Arte), les fictions cinématographiques telles Tirailleurs (2022) s’emparent du sujet et les podcasts en radio sont des succès indéniables, comme l’excellente série de Pierre Haski sur France Inter depuis deux étés, intitulée « Les décolonisations africaines » en 2022 et 2023[2].

Partout, sur les réseaux sociaux, sur YouTube et dans des conférences en ligne, le passé colonial et ses héritages sont questionnés et génèrent des dialogues, parfois houleux.

Ces dernières années, des expositions, encore rares, participent de ce processus de dévoilement, à l’image d’« Exhibitions, l’invention du sauvage » (2012)[3] ou « Peintures des lointains » (2018)[4] au Musée du quai Branly, en passant par « Le modèle noir, de Géricault à Matisse » (2018)[5] au Musée d’Orsay ou « Décadrage colonial » (2022)[6] au Centre Pompidou.

Parallèlement, la France a entrepris de commencer à rendre des biens culturels pillés au temps de la colonisation. Dans cette dynamique, une loi va bientôt s’attacher aux « restes humains » provenant des ex-espaces colonisés et conservés dans des institutions publiques (musées, hôpitaux, laboratoires) pour pouvoir rendre ceux-ci aux pays ou régions ultramarines et apaiser les mémoires.

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Les manuels scolaires ne sont plus ceux du temps de François Mitterrand – pas le Mitterrand ministre des colonies de 1950-1951, mais celui président de la République de 1981-1988 : si l’étendue des parties des programmes d’histoire consacrées à ces questions continue à faire débat, la place de l’histoire coloniale a été incontestablement renforcée et les enseignants disposent désormais d’outils pédagogiques avancés (les expositions pédagogiques se comptent par dizaines et les plateformes Lumni.fr et eduscol.education.fr sont bien dotées) pour aborder le passé colonial.

Le passé colonial à l’agenda des débats publics

Les débats sur le passé colonial dans l’espace public sont cependant particulièrement clivés : les tenants du décolonialisme les plus radicaux s’opposent aux animateurs de l’Observatoire du décolonialisme faisant la chasse à la « repentance », les nostalgiques du « bon temps des colonies » aux indigénistes et aux pourfendeurs de la Françafrique. Si l’on peut regretter une telle polarisation des débats publics – que nous avions identifiée dans l’ouvrage La fracture coloniale (2005)[7] –, contrastant avec les travaux des historiens, on peut en revanche se réjouir de la visibilisation de l’histoire coloniale.

En effet, l’amnésie coloniale, institutionnalisée, a longtemps dominé malgré les efforts et les travaux des historiens : inaugurée sous le général de Gaulle, entretenue sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, vitrifiée par un François Mitterrand mu par son désir d’ériger un musée nostalgique à Marseille (dont Maurice Benassayag était l’inspirateur) et dont héritera Jacques Chirac, avant de transmettre le relai à Nicolas Sarkozy, ce dernier faisant de l’anti-repentance[8], l’une de ses thématiques favorites et jusqu’à François Hollande, s’affirmant comme l’héritier légitime d’un parti socialiste incapable de faire retour sur ses engagements coloniaux historiques et proposant systématiquement un « regard lucide » sur ce passé mais guère plus.

Nous avons pensé à l’instar de beaucoup d’historiens – que l’on soit en phase ou en désaccord avec cette déclaration – que les choses allaient changer en 2017 lors de la campagne présidentielle : Emmanuel Macron, en Algérie, déclare ainsi le 16 février 2017 à propos de la colonisation : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

François Fillon, candidat LR à l’élection présidentielle, n’y voit que la « détestation de notre Histoire, cette repentance permanente » ; Florian Philippot, alors vice-président du Front national, ajoute qu’il n’y a pas « pire insulte contre la France ».

Cette date est pourtant un tournant. Avec de nombreux pays – à l’image des Pays-Bas, de la Belgique, de l’Allemagne et, à un moindre niveau, du Danemark, du Portugal, de la Grande-Bretagne ou de la Suisse –, la France va engager sur plusieurs fronts un changement de posture institutionnelle. Outre les commissions d’historiens, on note la volonté de repenser la place des Français issus de l’immigration (dont une partie non négligeable provient de l’ex-Empire) dans l’espace public, avec la mission « Portraits de France » proposant des noms pouvant être utilisés pour nommer rues et bâtiments publics ; l’ouverture de la question du retour des biens culturels à l’occasion du discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou (novembre 2017) ; les annonces réitérées de la fin de la Françafrique ; déclare ainsi le 16 février 2017 la programmation Africa2020 et la Fondation de l’innovation pour la démocratie confiée à Achille Mbembe (2022) ; les engagements en faveur des anciens combattants des colonies… tout paraissait en place pour un « grand tournant » mémoriel.

Machine arrière…

Et puis, la dynamique s’est étiolée. Alors que nous étions nombreux à imaginer que cette politique qui avait tous les atours de la nouveauté allait trouver sa cohérence par une redéfinition des relations avec l’Afrique mais aussi de la francophonie, par une écoute nouvelle de la relation avec les outre-mer, par un travail approfondi sur les programmes scolaires et, surtout, par la mise en place d’un grand projet muséal qui fait défaut en France (et que nos voisins allemands et belges viennent de mettre en place), cet élan s’est brisé et très peu a été entrepris.

À la place d’un musée d’histoire coloniale a été préférée une Cité de la langue française à Villers-Cotterêts[9] installée dans le château de François Ier avec « 1 600 m2 d’expositions permanentes et temporaires ouvertes au public, un auditorium de 250 places, douze ateliers de résidence pour des artistes… » Ce choix de sanctuariser la francophonie, avec un budget important (plus de 200 millions d’investissements, soit le deuxième plus gros chantier patrimonial de France après Notre-Dame de Paris !), avec une attente ambitieuse de 200 000 visiteurs annuels et l’accueil du prochain Sommet de la francophonie, montre que de grands projets sont possibles.

La francophonie est certes politiquement moins inflammable que l’histoire coloniale et, dans le contexte de la déstabilisation de l’influence française en Afrique de l’Ouest, on peut concevoir que la francophonie peut être conçue comme un ciment culturel à même, sinon de préserver cette influence, sans doute de freiner son effacement. Mais ne nous y trompons pas : ce projet range pour la durée du second mandat d’Emmanuel Macron celui d’un musée de l’histoire coloniale aux oubliettes, avec uniquement à Montpellier l’annonce de la création d’un Institut de la France et de l’Algérie[10] qui ne s’attachera (sous une forme encore à définir) qu’à une partie de l’histoire coloniale (ce projet reprend un ancien projet, sur la base de collections aujourd’hui conservées au Mucem, à Marseille).

Cette configuration rappelle de vieilles querelles – elles remontent à 20 ans –, lorsque Jacques Chirac imagina son musée des « arts premiers » (actuel Musée du quai Branly) et pris conscience que le Musée des arts africains et océaniens (MAAO, situé Porte dorée) allait être vidé de ses collections. Le risque existait que certains réclament que ce lieu devienne un musée d’histoire coloniale, d’autant plus qu’il avait été érigé pour l’immense Exposition coloniale internationale de 1931.

À l’époque, Jacques Chirac et Jean-Claude Gaudin, comme une grande partie de la droite aux côtés du mouvement « rapatrié », ont une autre idée en tête avec le projet de mémorial de la France d’outre-mer à Marseille pour rendre « hommage » à une certaine vision de l’histoire (on est à deux ans des célèbres articles de loi sur la « colonisation positive » de 2005) et veulent éviter une polémique face à ce lieu désormais « vide ». C’est ainsi que sera imaginée la Cité de l’immigration, qui occupe désormais cet espace (Musée national de l’histoire de l’immigration).

À quoi pourrait servir un musée d’histoire coloniale ?

Vingt ans après, le projet d’un musée d’histoire colonial est au point mort. À se demander à quoi il pourrait bien servir. Peut-être à faire que toutes les trajectoires, tous les récits, toutes les mémoires, tous les acteurs de ce passé et leurs descendants y trouvent place. À concevoir un espace ouvert sur le monde, sur les comparaisons avec les autres Empires, les sociétés colonisées avant et pendant la colonisation, la société française pendant et après la colonisation. À organiser de vastes expositions autour des grandes questions sur la colonisation ouvertes au grand public, aux scolaires et aussi aux touristes qui visitent notre pays et qui viennent aussi de ces « ailleurs ». À regrouper les patrimoines épars et riches qui dorment ou sommeillent dans les archives d’Aix-en-Provence, au Musée du quai Branly, dans les réserves du Mucem, du Musée des Confluences à Lyon ou au sein du musée de l’Armée aux Invalides… et dans moult institutions et collections publiques et privées.

À engager, aussi, une réflexion commune avec la quarantaine de pays ex-colonies ou ex-protectorats sur la manière de tourner ensemble la page coloniale. À dynamiser une réflexion sur la « décolonisation » de nos imaginaires afin d’irriguer des projets d’expositions en France, en Europe, en Afrique et ailleurs. À accompagner le processus de « retour » des biens culturels pillés en les contextualisant. À mettre en exergue les récits de l’histoire des immigrations postcoloniales, comme la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983) qui commémore cette année son 40e anniversaire ou la Marche du 23 mai 1998 qui commémore son 25e anniversaire et aboutira à la loi Taubira (2001).

À repenser, aussi, notre relation avec l’Afrique au moment même où la France est en rupture avec le continent. À sortir des fantasmes et nostalgies qui continuent à irriguer les extrêmes et leur discours de rejet de l’autre, à accepter la complexification d’un « récit national », à éviter que d’autres radicalités s’emparent de ces enjeux, bricolent leurs « mémoires », inventent des récits fictionnels qui les éloignent de leur propre pays. À proposer des conférences, des débats, des colloques, des bourses de recherches, des politiques d’éditions et d’initiatives entre le monde des arts, la recherche académique et les structures associatives.

À faire, comme s’y emploie le Musée national de l’histoire de l’immigration, le Musée du quai Branly, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), le Mémorial de la Shoah, le MémorialACTe (en Guadeloupe), un travail de transmission des savoirs.

Certes, la Cité de la langue française est sans doute un beau projet, sans doute est-il nécessaire, mais il met en lumière, aussi, ce qui n’a pas été fait et qui était tout autant nécessaire.

Nous serons bientôt dans le peloton de queue des pays européens pour ce type d’institutions sur le passé colonial, alors que vivent dans l’hexagone les plus importantes présences en Europe des diasporas antillaises, maghrébines et subsahariennes, et d’importantes communautés issues de l’océan Indien, du Moyen-Orient, du Pacifique et de l’Asie du Sud-Est.

Cette page d’histoire se révèle aujourd’hui à la lumière de l’effondrement du « pré carré » africain. Les causes en sont nombreuses, et au premier chef les relations toxiques et quasi incestueuses mises en place après les indépendances entre une gouvernance française privatisée par les présidents de la République et leurs conseillers « Afrique » et des gouvernements africains le plus souvent autoritaires. Les nombreuses interventions militaires françaises, la présence de bases militaires, la permanence du franc CFA indexé sur le franc puis l’Euro ont décuplé le sentiment en Afrique, dans les nouvelles générations, que la décolonisation n’était pas achevée et qu’il fallait tourner la page. C’est une caractéristique forte de la crise de confiance qui se manifeste aujourd’hui. Mais pour tourner des pages, du côté français comme du côté africain, il faut aussi des livres et des musées.

Un carrefour de notre relation au passé

Nous sommes à un carrefour de l’histoire de notre relation au passé. Alors que se manifestent des mouvements pour déboulonner les statues issues de l’histoire coloniale et esclavagiste, que des noms de rues ou de bâtiments scolaires sont changés, la réflexion sur la création d’un musée colonial n’est pas une lubie portée par quelques spécialistes en quête d’un temple pour valoriser les connaissances accumulées. C’est aussi un lieu essentiel précisément pour « tourner la page » et faire pièce à ce point aveugle de notre histoire, surtout dans un pays où la notion « d’excuses » est récusée à priori, à la différence de l’Allemagne avec la Namibie, de la Belgique avec ses anciennes colonies et notamment le Congo, des Pays-Bas avec l’Indonésie…

Dans un pays qui se targue d’être le « pays des musées », où l’histoire est au cœur de nos enjeux de citoyenneté, où près d’un tiers des personnes qui y vivent – entre l’hexagone et les régions ultramarines – sont liés de manière intime ou en termes d’héritages intrafamiliaux à l’histoire coloniale et qui souffre d’une relation toxique avec les quartiers populaires et les outre-mer, un musée d’histoire coloniale ne résoudra pas évidemment tous les problèmes, mais peu y contribuer.

Cette histoire remonte à près de cinq siècles, à l’année 1534, lors de la « prise de possession » par le royaume de France du Canada. Faudra-t-il attendre 2034 pour qu’enfin un tel projet devienne une évidence en France ? Ne pourrait-on imaginer une mission de préfiguration pour engager cette réflexion avec toutes les parties prenantes ? Cela ferait sens, cela serait utile, c’est désormais urgent. Sinon, la date du 16 février 2017 restera dans les manuels scolaires du XXIe siècle comme un rendez-vous manqué avec l’histoire.


[1] https://www.france.tv/france-2/decolonisations-du-sang-et-des-larmes/

[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-decolonisations-africaines

[3] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/exhibitions-34408

[4] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/peintures-des-lointains-37627

[5] https://theconversation.com/au-musee-dorsay-les-modeles-noirs-sortent-de-lombre-114878

[6] https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/I7QnnpN

[7] https://www.editionsladecouverte.fr/la_fracture_coloniale-9782707149398

[8] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/comment-les-politiques-instrumentalisent-l-histoire-6608736

[9] https://www.cite-langue-francaise.fr/

[10] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/14/pour-la-creation-d-un-institut-de-la-france-et-de-l-algerie-un-lieu-museal-ou-histoire-memoires-art-dialogue-et-cooperation-pourraient-coexister_6157893_3232.html

L’article sur LCP

L’article sur The Conversation

Le Manifeste de 2012

Source : ACHAC – Avril 2026 https://achac.com/tribune/pour-la-creation-dun-musee-de-la-colonisation

Rencontre de HCO : le Front Populaire, la gauche et la question coloniale. En visio le 30/04/2026- 18h30-20h

Quel a été le rapport de la gauche française au pouvoir en 1936 avec la question coloniale ? Inscrivez vous à la Rencontre HCO avec Ludivine Bantigny et Gilles Candar.

Ludivine Bantigny, historienne et autrice notamment du livre La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui (2026) – voir ici – , débattra avec Gilles Candar, historien spécialiste du socialisme et de l’histoire des gauches, sur le rapport de la gauche française avec la question coloniale du XIXème siècle jusqu’à aujourd’hui, et particulièrement pendant le Front populaire, dont on commémore cette année le 90e anniversaire.

Inscrivez vous ici pour assister à la rencontre et pour échanger avec les intervenants

Une question à débattre : la gauche française et les colonies

par Gilles Manceron

C’est la Première République qui a mis fin lors de la Révolution à l’empire colonial construit sous l’Ancien régime. Et c’est le Consulat, l’Empire et les régimes monarchiques qui ont suivi qui ont relancé la France dans la pratique de la traite négrière, de l’esclavage et des conquêtes coloniales. L’esclavage s’est développé de nouveau après le Congrès de Vienne de 1815 qui était censé avoir aboli la traite négrière, en particulier à partir de Nantes et d’autres ports de l’Atlantique. Les mots « esclave » et « esclavage » ont été employés dans les premières publications socialistes, mais c’était – comme dans le poème d’Eugène Pottier dont le texte a donné les paroles de l’Internationale : « foule esclave, debout, debout !… » – c’était au titre d’allégorie pour dénoncer surtout implicitement la condition intolérable du prolétariat d’Europe. Ceux qui se sont opposés à la traite et à l’esclavage des personnes enlevées en Afrique et soumises à la domination de l’économie de plantation ou à l’esclavage domestique dans les possessions coloniales françaises appartenaient rarement aux associations socialistes qui précédaient la fondation de la Première internationale (1864). Ils faisaient partie, pour la plupart, de sociétés de pensée humanistes ou religieuses, comme, sous la Monarchie de Juillet (1830-1848), la « Société de la morale chrétienne », d’inspiration protestante.

Par ailleurs, sous la Deuxième République, le rattachement de l’Algérie au territoire de la France sous la forme de trois département dotés de lois particulières a représenté une relance de ce processus. Et la colonisation française s’est poursuivi sous le Second Empire, du Mexique à la Cochinchine, en passant par les îles du Pacifique, sans que les publications socialistes lui consacrent, ni une part importante ni une condamnation toujours explicite. La « liberté des peuples » proclamée dans toute l’Europe en 1848 avait tendance à signifier la « liberté des peuples… européens ».

Quand la Troisième République a été ensuite proclamée, les républicains se sont interrogés sur l’opportunité de poursuivre ces conquêtes. L’année 1885 a été l’occasion de deux importants débats parlementaires à propos des crédits demandés par le gouvernement pour les interventions au Tonkin et à Madagascar, défendus en particulier par Jules Ferry. Une partie importante des républicains et de la gauche n’y était pas favorable, même si, lors des votes, ce sont sont les partisans de l’expansion coloniale et de l’œuvre civilisatrice de la colonisation qui l’ont emporté.

Lors de la guerre entre la Russie et le Japon de 1904 et 1905, les socialistes d’Europe se sont divisés : mais l’enjeu de cette guerre, à savoir la domination coloniale sur la Corée, n’était pas leur préoccupation principale.

Après la Grande guerre européenne, le courant communiste en France autour du PCF, suivant l’exemple de l’Union soviétique, a dénoncé l’impérialisme européen, en particulier lors de la Guerre du Rif (1925). Mais a-t-il suscité sur ce point, en France, l’adhésion de l’opinion populaire, vers laquelle il se développait il est vrai une importante propagande favorable à l’œuvre coloniale ? Lors de la grande exposition coloniale de 1931 à Paris, les critiques à l’égard de la colonisation ont émané surtout de milieux artistiques ou d’intellectuels qui n’étaient pas tous communistes. Et, à partir de 1935, l’URSS a mis en veilleuse sa dénonciation des empires coloniaux.

Cette page coloniale de notre histoire et la dénonciation du colonialisme qui n’a pas toujours été présente dans les milieux du socialisme français pendant son premier siècle d’histoire pèsent sur les positions de la gauche française quant à la politique coloniale du Front populaire.

Comment se fait-il que l’Etoile Nord-Africaine, fondée en 1926 et qui portait les premières revendications à l’indépendance, et qui a rallié le Rassemblement populaire formé en France « pour la paix, la pain et la liberté » à l’origine du gouvernement de Front populaire, a été ensuite dissoute en janvier 1937 par un décret du ministère de l’Intérieur de ce même gouvernement ?

Le problème doit être posé. En faisant retour sur le Front populaire dont c’est, en 2026, le 90ème anniversaire, les participants à ce débat s’interrogeront sur cette difficulté de la gauche française et de l’essentiel des courants issus du socialisme et du mouvement ouvrier depuis son origine à faire preuve d’un réel universalisme dans la dénonciation des politiques coloniales. Ludivine Bantigny et Gilles Candar seront interrogés par Gilles Manceron, auteur de Marianne et les colonies (La Découverte, 2003) et de « la gauche et la colonisation » in Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, Histoire des gauches en France (La Découverte, 2005). L’historien Alain Ruscio, spécialiste du fait colonial et du mouvement communiste, interviendra également.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15avril au 1er mai https://histoirecoloniale.net/rencontre-de-hco-le-front-populaire-la-gauche-et-la-question-coloniale-jeudi-30-avril-de-18h30-a-20h-en-visio/

Historicité, mémoire et identité : pour une reconfiguration du récit national algérien – Bachir Djaïder

L’écriture de l’histoire nationale ne procède jamais d’une simple restitution du passé ; elle relève d’une opération de sélection, d’ordonnancement et d’interprétation qui engage, de manière implicite ou explicite, une certaine conception de la communauté politique.

En ce sens, toute historiographie nationale se situe à l’intersection de deux exigences souvent contradictoires : d’une part, la nécessité de produire un récit cohérent, susceptible de fonder symboliquement l’unité collective ; d’autre part, l’obligation scientifique et éthique de rendre compte de la complexité, des discontinuités et des zones d’ombre qui traversent toute trajectoire historique.

Economie du récit national

Dans cette tension constitutive s’inscrit le phénomène de mémoire sélective, entendu non comme une simple défaillance, mais comme un mécanisme structurant des récits nationaux. En privilégiant certaines séquences, en en marginalisant d’autres, ces récits tendent à produire une intelligibilité immédiate du passé, au prix d’une réduction de sa pluralité intrinsèque. Toutefois, une telle économie du récit, si elle peut répondre à des impératifs de cohésion dans des contextes de fondation ou de crise, révèle rapidement ses limites dès lors que les éléments occultés réapparaissent dans l’espace public, portés par les dynamiques de la recherche, les revendications mémorielles ou les transformations du champ politique.

C’est précisément dans cette capacité à réintégrer les strates refoulées du passé que se joue la transition d’une mémoire sélective vers une mémoire réflexive. Cette dernière ne vise pas à substituer un récit à un autre, mais à complexifier l’intelligibilité historique en assumant la pluralité des temporalités, des acteurs et des expériences. Elle suppose une posture critique à l’égard des narrations établies, ainsi qu’une ouverture aux apports croisés de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie de la mémoire.

Dire ou se taire ?

Il est des nations qui se racontent comme des épopées. D’autres, plus rares, acceptent de se lire comme des palimpsestes. Entre la nécessité de transmettre un récit intelligible et celle de préserver une cohésion fragile, et entre les lignes écrites, réécrites et parfois effacées, s’instaure une tension constitutive et une vérité plus complexe affleure : celle d’une histoire stratifiée, traversée de ruptures, de silences et de résurgences. De cette tension naît souvent une mémoire sélective, structurée autour de choix implicites : hiérarchiser les événements, magnifier certaines figures, en reléguer d’autres dans l’ombre.  Toute construction nationale procède, à un moment ou à un autre, d’un choix — celui de dire et celui de taire. Mais la maturité d’un peuple se mesure précisément à sa capacité de revenir sur ses propres omissions, d’interroger ses oublis, et de réintégrer ce qui, jadis, fut relégué dans l’ombre.

Cependant, si ce processus peut contribuer, à court terme, à la consolidation du lien social, il n’en demeure pas moins porteur de limites intrinsèques. Une mémoire qui se construit par omission demeure, par définition, incomplète. Elle engendre des angles morts qui, loin de disparaître, persistent sous forme de tensions latentes. Ces silences, souvent transmis de manière souterraine — dans les récits familiaux, les traditions orales ou les archives inexploitées — finissent, tôt ou tard, par s’exonder. Dès lors, la question n’est plus de savoir si une société peut éviter ce retour du refoulé, mais plutôt de déterminer dans quelle mesure elle est disposée à l’affronter.

La nécessité d’un examen critique

C’est ici qu’intervient la notion de maturité historique. Une société peut être dite « mature » lorsqu’elle accepte de soumettre son propre récit à un examen critique, d’en interroger les fondements et d’en revisiter les omissions. Loin de fragiliser l’identité collective, une telle démarche en renforce la cohérence profonde. Elle substitue à une unité factice, fondée sur l’occultation, une unité réflexive, fondée sur la reconnaissance de la complexité.

L’Algérie offre à cet égard un cas exemplaire. Son récit national, puissamment structuré autour de la guerre de libération, s’est forgé dans l’urgence de la souveraineté retrouvée. Il fallait alors rassembler, donner sens au sacrifice, ériger des figures, fixer une mémoire. En ce sens, elle remplit une fonction structurante dans l’imaginaire collectif.

Ce moment fondateur, nécessaire, a cependant projeté une lumière si vive qu’il a parfois éclipsé d’autres horizons du passé, plus anciens, plus diffus, mais tout aussi constitutifs. Néanmoins, cette centralité, aussi légitime qu’elle soit, tend à produire un effet de focalisation. En concentrant l’attention sur une séquence historique spécifique, elle relègue à l’arrière-plan d’autres temporalités, pourtant essentielles à la compréhension de l’identité algérienne. Il en résulte une forme de réduction historiographique, où la profondeur millénaire du territoire se trouve partiellement éclipsée.

Bien avant que l’histoire contemporaine n’en impose les rythmes, n’en structure les lignes de force et n’en projette les horizons, cette terre portait déjà en elle les strates d’une profondeur millénaire, où s’entrelacent héritages politiques, fermentations intellectuelles et mémoires anciennes.

Aux confins du mythe et de l’histoire, les royaumes numides esquissent les premières formes d’un pouvoir organisé. Massinissa, stratège et unificateur, incarne cette volonté d’ordonner le territoire, de penser l’État face aux empires. Son héritier tourmenté, Jugurtha, révèle, dans sa lutte contre Rome, les tensions d’un monde pris entre autonomie et domination. Déjà, une dialectique se met en place : celle de la résistance et de l’intégration, qui hantera durablement l’histoire de la région.

Or, l’Algérie ne saurait être comprise sans la prise en compte de cette longue durée. Dès l’Antiquité, l’espace nord-africain apparaît comme un lieu de formation politique et culturelle original. Les royaumes numides, sous l’impulsion de figures telles que Massinissa, témoignent d’une volonté d’unification et d’organisation étatique qui dépasse le simple cadre tribal. La figure de Jugurtha, quant à elle, met en lumière les tensions inhérentes à l’intégration dans un système impérial dominant, en l’occurrence celui de Rome. La guerre qu’il mène contre cette dernière ne se réduit pas à un affrontement militaire : elle révèle les ambivalences d’une élite locale prise entre coopération et résistance.

La période romaine, souvent appréhendée sous l’angle de la domination, mérite une lecture plus nuancée. Loin d’être une périphérie marginale, l’Afrique du Nord devient un espace de circulation intense, tant sur le plan économique que culturel. Les cités de Timgad (Thamugadi), Djemila (l’antique Cuicul), Cherchell (l’ancienne Caesarea), Guelma (l’antique Calama), illustrent un modèle urbain structuré, intégré aux réseaux de l’Empire. Elles témoignent également d’une acculturation complexe, où les populations locales participent activement à la vie civique.

Sur le plan intellectuel, cette période voit l’émergence de figures majeures. Saint Augustin incarne à lui seul la profondeur des débats théologiques et philosophiques de son temps. Son œuvre, traversée par des interrogations sur le temps, la mémoire et la condition humaine, s’inscrit dans un contexte africain marqué par une pluralité de courants religieux. À cet égard, la figure de Donatus rappelle que cette région fut également un foyer de dissidence et de contestation doctrinale. Dans le domaine littéraire, Apulée, avec L’Âne d’or, propose une œuvre singulière qui conjugue satire sociale, récit initiatique et réflexion philosophique.

La transition vers la période islamique ne saurait être interprétée comme une rupture absolue. Elle correspond plutôt à une recomposition des structures politiques et culturelles. Les dynasties berbères, telles que les Rostémides, les Hammadides ou les Zianides, élaborent des formes de pouvoir qui articulent traditions locales et références islamiques. Des centres urbains comme Tlemcen et Béjaïa deviennent des foyers de rayonnement intellectuel et commercial, inscrits dans des réseaux transméditerranéens et transsahariens.

L’irruption de la colonisation française au XIXᵉ siècle introduit une rupture d’une autre nature. Elle ne se contente pas de modifier les structures politiques : elle reconfigure en profondeur les hiérarchies sociales, les rapports économiques et les représentations symboliques. La violence de cette entreprise coloniale, dans ses dimensions matérielles et culturelles, constitue un traumatisme majeur.

La guerre de libération, en réponse à cette domination, apparaît comme une séquence fondatrice, au sens fort. Elle cristallise une aspiration à la souveraineté et à la dignité. Toutefois, une approche strictement héroïque de cette période risque d’en occulter les dimensions plus complexes : divisions internes, rivalités politiques, violences entre Algériens. De même, l’histoire post-indépendance, marquée par des tensions politiques et des crises profondes, notamment durant les années 1990, demeure encore partiellement intégrée dans le récit national.

Ces zones d’ombre constituent autant de défis pour une mémoire en construction. Leur reconnaissance ne saurait être perçue comme une remise en cause de l’unité nationale. Elle participe, au contraire, d’un processus de maturation. Une mémoire qui intègre ses propres contradictions devient plus apte à fonder une citoyenneté critique et responsable. Dès lors, la question qui se pose à l’Algérie n’est pas celle de la fidélité à un passé figé, mais celle de la capacité à élaborer une véritable herméneutique de son histoire.

Il s’agit de passer d’un récit univoque à une pluralité de perspectives, d’articuler les différentes strates temporelles, et de reconnaître la légitimité de mémoires diverses. Une telle entreprise suppose des conditions institutionnelles, académiques et culturelles favorables : accès aux archives, liberté de la recherche, valorisation des travaux historiques, encouragement du débat public. Elle implique également une volonté politique de dépasser les usages instrumentaux de l’histoire.

En définitive, la maturité d’une nation ne se mesure pas à la perfection de son récit, mais à sa capacité à en assumer les tensions. L’Algérie, forte de son épaisseur historique — numide, romaine, berbère, islamique, ottomane et contemporaine — dispose d’un matériau exceptionnel pour élaborer une mémoire intégrale. Encore faut-il accepter de l’explorer sans complaisance, dans une démarche de vérité. Car c’est dans cette confrontation lucide avec le passé que se joue, en grande partie, la possibilité d’un avenir apaisé. Une nation qui connaît toute son histoire — et qui l’assume — se donne les moyens de ne pas la subir.

Bachir Djaïder, journaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 20/04/2026 https://lematindalgerie.com/historicite-memoire-et-identite-pour-une-reconfiguration-du-recit-national-algerien/

20 avril 2026 : requiem pour le printemps amazigh – Samia Naït Iqbal 

En cette veille du 20 avril 2026, l’atmosphère qui règne sur la Kabylie ne ressemble en rien à l’effervescence militante d’antan. Une ferveur militante qui, durant des décennies, a fait de cette date le curseur de la revendication identitaire en Algérie.

Entre folklorisation officielle et verrouillage sécuritaire, le Printemps berbère semble s’étioler, laissant place à un silence lourd de sens. Faut-il perdre espoir ? Assurément non.

Kabylie : quand les chants d’avril désertent la rue

​Quarante-six ans après l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, l’étincelle de 1980 paraît s’être muée en une braise couvant sous la cendre. Le constat est amer pour les témoins de l’époque : les repères sont brouillés. Là où les rues de Tizi-Ouzou et de Béjaïa vibraient autrefois au rythme des marches populaires, c’est aujourd’hui une forme de normalisation institutionnelle qui prévaut.

L’homogénéisation par le patrimoine

​Le contraste est frappant au sein même des institutions. Tandis que le rectorat de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou met en avant la célébration du 16 avril — Journée du savoir dédiée à l’héritage des Oulémas et de Ben Badis — les autorités locales articulent le calendrier autour du « mois du patrimoine ». Cette substitution sémantique n’est pas anodine. Elle procède d’une volonté politique d’effacement de tous les référents de la lutte pour la réappropriation de l’identité amazighe.

Elle traduit une volonté manifeste de l’État de réintégrer l’amazighité dans un cadre strictement muséal et folklorique.

​Cette approche rappelle, pour de nombreux observateurs, la rhétorique de la Charte culturelle de 1981 élaborée sous l’ère Chadli Bendjedid. L’objectif reste le même : lisser les spécificités pour répondre à une vision homogénéisante de l’identité nationale, neutralisant ainsi la charge politique et contestataire du combat pour la langue et la culture amazighes, avec comme corolaire, l’exigence du respect des libertés démocratiques.

Le 20 avril c’est aussi ce printemps noir qui a vu la mort de Guermah Massinissa dans la brigade de gendarmerie d’Ath Douala et l’assassinat de 128 jeunes Kabyles par des éléments de la gendarmerie en 2001 et 2002.

​L’onde de choc de l’après-2019

​Le tournant majeur de cette déliquescence semble s’être opéré dans le sillage du Hirak/Tanekra et la reprise autoritaire de la société par le pouvoir installé par le général Ahmed Gaïd Salah qui avait initié la traque des porteurs du drapeau amazigh. Abdelmadjid Tebboune et ses parrains sont partis de là dans leur politique d’expropriation identitaire.

En effet, si le mouvement populaire de 2019 avait initialement porté des espoirs de convergence, la réaction du pouvoir a profondément transformé le paysage militant. L’épisode de la criminalisation du drapeau amazigh par le général Gaïd Salah et l’emprisonnement de manifestants pour ce symbole ont marqué une rupture nette.

​Depuis, les traditionnelles marches du 20 avril ont été systématiquement interdites ou étouffées. La coercition, agissant de façon insidieuse, a fini par vider l’espace public de ses rituels de protestation. Le « Hirak béni », tel que qualifié dans le discours officiel, est devenu un trophée derrière lequel se cache une réalité plus aride pour les libertés individuelles et collectives.

Une identité en quête de souffle

​Aujourd’hui, les chants d’avril semblent avoir déserté le pavé. La Kabylie, autrefois fer de lance de la remise en question du système de pensée unique, paraît se replier sur elle-même.

Entre la pression du conservatisme ambiant et les impératifs d’une survie économique pressante, la flamme du 20 avril 1980 peine à trouver des relais au sein des nouvelles générations.

​Ce « chant élégiaque » que certains entonnent n’est pas seulement celui d’une commémoration perdue, mais celui d’une identité qui se cherche entre sa reconnaissance constitutionnelle de façade et sa marginalisation politique réelle. En 2026, l’amazighité semble bel et bien fâchée avec son printemps, en attendant que les mémoires s’affranchissent à nouveau des interdits pour retrouver le chemin de la parole libre.

Pour finir, rappelons que tous les hommes du pouvoir à commencer par Houari Boumediene et ses ministres, Chadli Bendjedid, Ahmed Gaïd Salah... qui ont diablement œuvré pour l'interdiction ont disparu, l'amazighité demeure présente. Eternelle

Source : Le Matin d’Algérie – 19/04/2026 https://lematindalgerie.com/20-avril-2026-requiem-pour-le-printemps-amazigh/

Marseille – Sur les traces de l’empire colonial – Selim El-Meddeb

Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l’empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd’hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

Marseille, 2022. Les escaliers de la gare Saint-Charles.© Daniel Hadwiger

Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d’Afrique et d’Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l’Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l’Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l’histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d’associations, d’artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s’accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

Autour des statues

« Le déclic, c’est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c’est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l’esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

Avec une dizaine d’autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d’Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l’X est à l’origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l’entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d’audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.Capture d’écran vidéo / Manu Li Wanxu

« Depuis qu’on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J’y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu’un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d’Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d’un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire »

Mobilisée au sein du collectif d’afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d’Afrique. « J’étais pour [les déboulonnages de statues], puis j’ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n’aurais peut-être jamais découvert l’histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m’a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

De déboulonnage, il ne peut de toute façon être question depuis que l’escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l’exposition coloniale de 1922.

« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l’association Ancrages. Pour l’instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d’Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

Nouvelles approches

Pour mieux comprendre l’histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d’Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l’exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d’une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l’université d’Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d’un « déficit d’histoire » et de l’émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d’une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

Le projet Mars Imperium a « bénéficié d’une totale liberté », même s’il en a inquiété certains.

« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d’années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l’un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d’une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
Marseille, 2020. Les sculptures n’étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.© Mohammed Laouali

Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d’aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d’institutions, n’aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd’hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s’impose, sans doute plus que jamais. »

Un coffre-fort exhumé

Quelques encablures vers l’est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l’empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd’hui de cabine d’essayage dans le sous-sol d’un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d’Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s’offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances »

Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C’est d’autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d’ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d’autres historiens et de l’association Ancrages, ils en tireront la rédaction d’une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l’appropriation et à l’exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l’État français ».

Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l’appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d’Européens et des milliers d’Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d’associations de rapatriés qui s’étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu’une plaque commémorant les 80 ans de l’« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l’espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d’Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

La rue Thomas-Bugeaud est rebaptisée « Ahmed-Litim », tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. Sa perpendiculaire : la rue Cavaignac.

Sans surprise, l’école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, s’est distingué par l’ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l’école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d’Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

Marseille, 3e arrondissement, 2021.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l’actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d’entre eux estiment que Marseille ne s’est pas encore dotée d’une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu’elles ont fait l’objet « au mieux d’un impensé, au pire d’un déni, de la part des municipalités précédentes ».

Expliquant que l’équipe actuelle s’est d’abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu’une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l’horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d’une statue », ajoute Rose Frigiere.

Selim El-Meddeb : Journaliste, correspondant de France 24 au Liban de 2011 à 2017, puis chargé de communication pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afrique de l’Ouest et le Secrétariat des Nations unies. Installé à Marseille depuis 2022.

Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C’est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l’histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s’en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l’un des auteurs du guide.

Source : Orient XXI – 17/04/2026 https://orientxxi.info/Marseille-Un-passe-colonial-omnipresent-mais-illisible

Une loi-cadre autorise sous conditions la restitution des objets spoliés après 1815

Les députés ont adopté à l’unanimité le 13 avril une loi-cadre visant « à faciliter les restitutions d’œuvres» spoliées aux pays d’Afrique et d’Asie. Celle-ci intervient après une première loi-cadre sur les spoliations nazies (juillet 2023) et une autre sur les restes humains conservés dans les musées français (décembre 2023). Elle ne nomme étrangement pas la colonisation française comme cause de ces innombrables vols d’objet. Attendue depuis longtemps, particulièrement par les pays d’Afrique subsaharienne, elle facilitera la restitution des objets volés aux colonisés actuellement conservés en France, mais pas de leur totalité.

Histoirecoloniale.net s’est intéressé à plusieurs reprises à la question de la restitution des biens spoliés lors de la colonisation, notamment dans un entretien avec le sénateur Pierre Ouzoulias en 2025. Depuis, le Sénat a voté à l’unanimité le projet de loi le 28 janvier 2026, considérant que celui-ci offre un cadre général et une procédure plus transparente et rigoureuse que la méthode actuelle du cas par cas où l’initiative est à l’Elysée. Autrement dit les rares restitutions ont été jusqu’ici le fait du Prince.

A propos du vote à l’Assemblée le 13 avril, le journaliste Ludovic Lament rappelle dans Mediapart que « Jusqu’à présent, le principe d’inaliénabilité des collections publiques en France complique ces restitutions, qui ne peuvent se faire qu’au compte-goutte, au travers de lois spécifiques.» Rendant compte des débats, il montre que « (ceux-ci) ont fait apparaître deux approches très différentes de cette politique des retours et de l’histoire coloniale française. »

Le mot « colonisation » est absent du texte et c’est l’une de ses faiblesses, a regretté l’écologiste Sophie Taillé-Polian, citée par Mediapart, durant les débats. « Comme si l’on pouvait traiter ces spoliations sans nommer le cadre dans lequel elles ont eu lieu. Comme si l’on pouvait parler d’objets mal acquis sans dire qu’ils ont été arrachés dans le contexte de domination, de conquête, de violences systématiques qu’a été la colonisation. Refuser de nommer, c’est édulcorer, et édulcorer, c’est déjà renoncer à comprendre. » 

Ludovic Lament rapporte que « le vote a sanctionné cinq heures de discussions apaisées, qui ont fait état d’approches plus ou moins ambitieuses du dossier, et de quelques désaccords de fond, en particulier sur le « bornage chronologique » du texte et sur la mention explicite de la « colonisation » (finalement rejetée). » Il indique que « sont concernées d’après le texte les appropriations qui ont eu lieu entre le 20 novembre 1815 et le 23 avril 1972. Soit entre la signature du second traité de Paris, après la défaite napoléonienne de Waterloo, qui clôt une première opération de restitutions entre États européens, et l’entrée en vigueur d’une convention spécifique de l’Unesco sur le sujet. » Les objets spoliés avant 1815 ne sont donc pas concernés.

Mediapart pointe l’adoption d’« un amendement porté par les écologistes qui oblige l’État à publier de sa propre initiative une liste de biens culturels appartenant aux collections publiques et dont les provenances sont déjà identifiées comme problématiques. Une manière de faciliter les demandes d’États d’Afrique et d’Asie qui, bien souvent, n’ont aucune idée des inventaires d’objets détenus dans les musées français. Le gouvernement s’était opposé à cet amendement. » Ajoutons que les musées de province qui ont reçu des legs coloniaux, eux aussi, n’ont souvent pas d’inventaire précisant l’origine de ces biens.

En revanche, un amendement porté par l’UDI adopté d’extrême justesse, pose de façon très paternaliste « une liste de conditions pour s’assurer de leur future bonne conservation » dans leurs pays d’origine. « Il reste désormais à rédiger un texte final en commission mixte paritaire entre la version sortie du Sénat et celle adoptée par l’Assemblée – deux textes très proches. L’amendement controversé pourrait bien être supprimé durant cette dernière étape clé. »

Quelques jours avant le vote à l’assemblée de cette loi-cadre, les journalistes Roxana Azimi et Laurence Caramel avaient rappelé dans Le Monde que cette loi est très attendue par les pays africains. Cela fait neuf ans qu’elle est en préparation. Alors que le projet de loi était prêt lorsque Rachida Dati fut nommée ministre de la Culture en janvier 2024, celle-ci ayant eu d’autres priorités, il est finalement porté par la nouvelle ministre, Catherine Pégard. Les deux journalistes ont interrogé des responsables d’institutions culturelles d’Afrique subsaharienne, les pays les plus touchés puisque l’essentiel de leur patrimoine culturel matériel se trouve hors du continent, principalement en Europe. Leurs réactions sont, bien sûr, diverses mais ce texte législatif est dans l’ensemble vu comme une avancée après une si longue attente. La critique majeure porte, comme le précise la chercheuse Hélène Quashie au Musée des civilisations noires de Dakar, « sur les dispositions restrictives qui imposent au pays spolié de devoir prouver comment il l’a été à celui qui est l’auteur du crime. » « Les dizaines de milliers d’objets entreposés dans les réserves des musées ne suffisent ils pas à démontrer à quel point la constitution de ces collections est issue d’une logique d’accumulation frénétique? » s’interroge la chercheuse.

Au cours des dernières années, des pays africains ont précisé leur demande de restitution qui sont très variables. Les demandes de certains pays , tels le Tchad ou l’Ethiopie, portent sur l’intégralité des objets conservés en France tandis que d’autres ont formulé une liste précise. L’ Algérie, en particulier, a formulé des demandes limitées, très précises et très symboliques, bien sûr, mais lorsqu’il s’agit d’objets militaires – exclus du texte voté par l’Assemblée -, conservés dans un musée public au statut dérogatoire ou détenus dans des collections privées, les obstacles sont toujours là.

Dans Le Monde, le journaliste Frédéric Bobin montre que pour l’Algérie, cette loi aura, de fait, des conséquences très limitées. « L’échelle des rétrocessions d’objets saisis durant la guerre de conquête (1830-1847) que la loi rendra possibles après sa promulgation reste, en effet, très en deçà des attentes de l’Algérie. Aucune des pièces à forte charge symbolique, tel le sabre de l’émir Abd El-Kader (1808-1883), héros de la résistance algérienne, ou le canon Baba Merzoug, dit aussi La Consulaire, ravi lors de la prise d’Alger, en 1830, et aujourd’hui exhibé sur le port de Brest, n’entre dans le champ d’application de la loi. D’autres objets, comme le caftan et des manuscrits de l’émir, des fanions ou la clé de la ville de Laghouat, seront en revanche restituables. Un lot non négligeable mais modeste dans sa portée politique. Des réserves entières provenant d’Algérie sont ignorées par le texte, ciblant les biens ayant fait l’objet d’une « appropriation illicite ». La loi prévoit une procédure – très encadrée – de levée du verrou de l’inaliénabilité protégeant des objets rattachés au« domaine public » mais un établissement comme le Musée Condé de Chantilly, qui regorge de biens issus du patrimoine d’Abd El-Kader, « n’est pas concerné » par le dispositif en raison de son « régime juridique distinct », précise son directeur, Mathieu Deldicque. »

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 avril au 1er mai 2026 https://histoirecoloniale.net/une-loi-cadre-facilitant-la-restitution-de-certains-des-objets-spolies-apres-1815/