Les chiffres révélés par la grande enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2), publiée en France le 21 mai par l’Institut national d’études démographiques (Imed) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), risquent de provoquer quelques sueurs froides dans les rangs de l’extrême droite française.
Pendant dix ans, 35 chercheurs ont travaillé sur l’une des plus vastes études jamais menées en France sur l’immigration, les discriminations et les trajectoires sociales. Plus de 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans ont été interrogées. Parmi les sondés : immigrés, enfants d’immigrés, petits-enfants d’immigrés, mais aussi Français sans ascendance migratoire récente.
L’objectif était de radiographier la société française telle qu’elle est réellement, loin des caricatures électorales ou médiatiques. Et le résultat montre que la réalité française est infiniment plus complexe que ne le prétendent les discours qui dominent aujourd’hui le débat public français.
Aussi, l’immigration constitue désormais une composante structurelle de la société française. Selon l’enquête, un Français sur trois, âgé de 18 à 59 ans, possède un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Soit parce qu’il est lui-même immigré, soit parce qu’il a au moins un parent ou un grand-parent venu de l’étranger. Selon la même source, 13% de la population étudiée sont immigrés, 11% appartiennent à la deuxième génération et 10% à la troisième génération.
Autrement dit, l’histoire contemporaine de la France est indissociable des vagues migratoires qui l’ont traversée depuis des décennies. Une réalité démographique que le discours politique tente souvent de réduire à une «crise» récente ou à une «submersion», alors qu’il s’agit d’un processus historique ancien et durable. L’échantillon de l’étude révèle également la diversité des origines : 32% des immigrés interrogés viennent du Maghreb, 28% d’Europe, 19% d’Afrique subsaharienne, 16% d’Asie et 5% d’autres régions du monde. Cela casse l’idée d’une immigration uniforme ou monolithique.
Autre point qui contredit frontalement le récit de l’extrême droite française : l’immigration irrégulière est loin d’être la norme dominante. Une personne interrogée sur cinq déclare avoir connu une période de vie « sans papiers » en France.
Des immigrés de plus en plus diplômés
Mais loin du récit d’une clandestinité permanente, les chercheurs montrent surtout des parcours administratifs instables et précaires.
Beaucoup de ces personnes avaient auparavant un statut légal, l’ont perdu, puis l’ont retrouvé à travers une régularisation ou une naturalisation. Le phénomène décrit par l’étude n’est donc pas celui d’une immigration « hors contrôle », mais celui d’une machine administrative souvent opaque, qui fabrique elle-même des situations d’irrégularité.
Le chercheur Cris Beauchemin souligne d’ailleurs que ces épisodes traduisent avant tout les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs démarches de séjour.
Il est à souligner, par ailleurs, que l’image de l’immigré pauvre, peu qualifié et dépendant des aides sociales ne correspond plus à la réalité sociologique, selon cette même source. La part des immigrés diplômés est passée de 29% en 1989 à 53% chez ceux arrivés après 2009.
Plus encore : la proportion de diplômés du supérieur (bac+3 et au-delà) est désormais plus élevée parmi certains groupes immigrés que dans la population dite «majoritaire». Médecins, ingénieurs, étudiants, chercheurs, cadres ou entrepreneurs font aujourd’hui partie intégrante des nouvelles migrations.
Si, depuis plusieurs années, le mot « communautarisme » est devenu l’un des axes du débat politique français, les données de cette étude racontent une histoire différente. L’étude conclut à une intégration globalement positive des populations issues de l’immigration. Près de 79% des personnes interrogées déclarent avoir des amis d’origines variées.
Autre point : la mixité conjugale façonne la société française avec 39% des immigrés qui vivent avec un conjoint d’une autre origine et 59% des enfants d’immigrés qui sont en couple mixte.
Chez les descendants de couples mixtes, cette proportion atteint 90%. L’étude montre également que le sentiment d’appartenance nationale est extrêmement élevé chez les descendants d’immigrés.
Ainsi, 94% des enfants de deux parents immigrés se sentent français. Chez les descendants de couples mixtes, ce chiffre atteint 98%, soit quasiment le même niveau que dans la population sans ascendance migratoire récente.
Mais cette appartenance française coexiste souvent avec un attachement culturel ou affectif au pays d’origine des parents.
Source : El Watan – 24/05/2026 https://elwatan.dz/la-france-face-a-ses-demons-letude-qui-demonte-les-mythes-sur-limmigration/
Trajectoires et origines 2 (TeO2) https://www.ined.fr/fr/publications/editions/grandes-enquetes/trajectoires-et-origines-2

