Anniversaire de la création du GPRA le 19 septembre 1958 – Omar Benderra

Contribution pour le cinquantième anniversaire de la création du GPRA – Omar Benderra, Algeria-Watch, 18 septembre 2008
https://algeria-watch.org/?p=65168

Le 19 septembre 1958, en pleine guerre de libération nationale, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) a été proclamé au Caire par le Front de libération nationale (FLN). Pour marquer cette date importante, Algeria-Watch poste un texte de Omar Benderra, toujours d’une grande actualité.



Cinquante ans après sa création le 19 septembre 1958, l’actualité du Gouvernement provisoire de la République algérienne demeure dans le temps politique suspendu de la nation. Le GPRA reste pour de nombreux Algériens le seul gouvernement indiscutablement légitime qu’ait connu l’Algérie moderne. Le coup de force de 1962 contre l’expression gouvernementale de la révolution intenté par ceux-là mêmes qui devaient en assurer la protection marque encore douloureusement la réalité du pays. Le premier putsch mis en œuvre par ceux à qui le peuple et la révolution avaient confiés leurs armes fonde le régime qui entraîne l’Algérie dans une dérive sans issue. De fait, le système politique autoritaire de nature militaro-policière mis en place sous la menace des baïonnettes a perduré d’abord par la répression des libertés et en reprenant à son compte une histoire tronquée de la résistance du peuple algérien, ensuite, en particulier depuis juin 1991, par la brutalité nue et la force pure.

De crise en crise, du carnage des innocents au plus fort de la guerre contre les civils à la période présente de fausse opulence, de gabegie et de terrorisme « résiduel », la situation générale s’aggrave dangereusement et menace très gravement l’intégrité du pays et la souveraineté nationale. Le blocage politique voulu par ceux qui dirigent effectivement l’Algérie et l’annihilation de toutes les forces politiques susceptibles d’encadrer et de canaliser les revendications populaires met en jeu l’avenir national.

La gestion de la société par la violence et la guerre psychologique, en entretenant des divisions factices et en nourrissant les fausses contradictions en vue d’émietter et de fragmenter les luttes sociales et politiques, a abouti aujourd’hui à la quasi-disparition de toute forme d’organisation autonome, comme elle a débouché sur le délitement de l’État et la disparition de toute régulation sociale.

Tous en conviennent : nulle force organisée n’émerge publiquement pour se dresser contre la violence généralisée et radicalement destructrice que tout un chacun voit monter. Il ne s’agit pas d’élaborer des scenarii pour une catastrophe annoncée mais bien de tenter de la circonscrire à défaut de l’éviter.

Les objectifs premiers de l’appel du premier novembre 1954 ne sont toujours pas traduits dans la réalité. L’Appel du 1er novembre, qui demeure jusqu’à nouvel ordre constitutionnel, issu de la volonté de la volonté du peuple, l’unique texte incontestable sur laquelle est fondée la République algérienne, stipule en effet que le but de l’indépendance nationale est :
« 1) La restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.
2) Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. »
À l’évidence, le pays, ayant recouvré son indépendance formelle, n’a pas encore assuré la mise en œuvre du contenu primordial de l’indépendance nationale tel qu’énoncé en Novembre 1954.
L’abandon des principes de l’Appel de Novembre 1954 par une organisation sans visage nullement embarrassée par un sens minimal de l’intérêt général a entraîné le pays dans la descente aux enfers de la déshérence et du désespoir.

Dans le système actuel il n’est d’avenir pour la jeunesse algérienne que dans la fuite suicidaire vers un étranger hostile, dans la subversion ou dans les marges de la délinquance et de la criminalité. Les conditions sociales, entre précarité et dénuement, de la vaste majorité du peuple algérien sont absolument inacceptables, particulièrement au regard du potentiel du pays, de son histoire, et de l’objet permanent de ses luttes.

La misère de millions d’Algériens est d’autant plus choquante qu’une minorité de privilégiés et de parvenus exhibent sans vergogne une richesse née des prébendes et des passe-droits. L’affairisme de bas étage et l’argent sale triomphent dans l’impudence et l’arrogance. Le bilan de la gouvernance est sans appel : cinquante ans après la création du GPRA, les libertés sont toujours piétinées, l’expression bâillonnée, l’action politique interdite, et seules les apparences de l’arbitraire ont changé.

Face à la corruption, à l’incurie et à l’incompétence érigées en mode d’exercice du pouvoir, il ne reste plus pour les citoyens niés dans leurs droits et empêchés de s’organiser, que le recours désespéré à l’émeute et au saccage. Le phénomène émeutier est ainsi entré dans le quotidien d’un pays en état de non-gouvernance.

La violence étatique qui tient lieu d’autorité réelle, dissimulée derrière le paravent d’institutions vidées de leur sens, est repliée sur elle-même, réfractaire à tout changement, et s’éloigne chaque jour davantage de la société. D’émeutes spontanées en révoltes localisées, l’Algérie semble se préparer à une rupture brutale et généralisée de l’ordre social actuel.

Une pareille éventualité ne relève pas de la pure prospective mais découle de l’analyse dépassionnée et de l’observation froide de la réalité. Si elle venait à survenir, une telle rupture pourrait bien emporter non seulement le régime, mais bien le pays tout entier dans une tourmente à l’issue totalement incertaine et aux implications imprévisibles.

L’ implosion du système de pouvoir et l’absence de tout encadrement alternatif des populations risque, comme dans d’autres pays, de l’Afghanistan à la Somalie en passant par l’Irak, de libérer des forces centrifuges et des fanatismes nourris et encouragés depuis de nombreuses années par les appareils d’intoxication du régime.

Dans une telle hypothèse et compte tenu de sa position géostratégique et du rôle de fournisseur énergétique du pays, rien n’interdit d’envisager que des interventions étrangères directes puissent avoir lieu sous des formes et des prétextes les plus divers. À ce stade, la seule défense effective contre de telles dérives réside bien dans la maturité politique de l’immense majorité du peuple. Il ne s’agit point d’alarmisme mais d’une analyse hélas commune et exprimée par de nombreux citoyens et citoyennes sincères et lucides. Il appartient donc à tous les militants de la cause nationale, au-delà de leurs divergences, de parvenir à dépasser le diagnostic et de s’organiser de toutes les façons possibles pour faire face à un danger réel susceptible de survenir sans préavis.

Dans un paysage politique dévasté, il n’y a pas d’homme providentiel, ni de leader charismatique ni d’idéologie unique et encore moins d’appareil politique exclusif en mesure d’encadrer les révoltes qui viennent. Les hommes politiques nouveaux, dans leur diversité, apparaîtront et les organisations s’imposeront, dans leur pluralité, au fil des circonstances.

Entre-temps, il incombe à tous de résister au sentiment d’impuissance et à la fatalité de l’échec dont veulent nous accabler ceux, qui au nom d’une lecture insuffisante de l’Histoire, voudraient faire accroire que le peuple n’aurait que ce qu’il mérite et qu’il y aurait un atavisme de la soumission et de la résignation propre aux Algériens. C’est bien mal connaître le passé d’un peuple qui, malgré les phases d’écrasement violent, a toujours su trouver en lui-même les ressources et les capacités de résistance à l’oppression.

La vigilance est plus que jamais nécessaire dans la perspective, hélas trop prévisible, d’événements graves et dangereux. Il ne s’agit nullement de la défense d’une ligne politique ou de la promotion de trajectoires individuelles. Au contraire, ce qui est en cause est l’objectif commun de tous les citoyens, le ciment de la volonté de vivre ensemble en droite ligne de l’Appel du 1er Novembre 1954.

L’unité nationale, le retour au droit et le rejet définitif de la violence en tant que moyen d’administration du pays constituent le socle institutionnel des libertés démocratiques. Comme le proclamait le GPRA dans sa déclaration inaugurale, le peuple algérien est un peuple pacifique. Mais qui ne s’est jamais résigné à l’injustice, l’Histoire en témoigne.

La seule possibilité qu’offrent les conditions actuelles est celle de l’organisation de tous sous toutes les formes démocratiques et non-violentes susceptibles d’être mises en œuvre. C’est par l’analyse sereine et l’organisation que pourra être refermée, avec le moins de dommages possibles, l’absurde parenthèse ouverte au cours de l’été 1962 par des aventuriers sans scrupule et avides de pouvoir.

Il sera temps alors d’achever enfin la mission du GPRA, de créer les conditions d’une consultation libre et démocratique du peuple pour définir les institutions de l’indépendance réelle.

Source : Algeria Watch – 19/09/2025 https://www.algeria-watch.info/contribution-pour-le-cinquantieme-anniversaire-de-la-creation-du-gpra/

Mohamed V et la guerre d’indépendance algérienne

Bonnes feuilles du livre de l’historien Benjamin Badier relatives au soutien du roi du Maroc à la lutte pour l’indépendance algérienne à partir de 1956.

Benjamin Badier publie en août 2025 Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc (Perrin), un livre tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2023. Au contraire de nombreuses hagiographies du « père de la nation » marocaine, père de Hassan II et grand-père de Mohamed VI, ce livre d’un historien restitue la complexité du parcours de ce sultan placé sur le trône par la France coloniale en 1927, déposé et exilé par elle en 1953, mais qui devint un acteur majeur de l’indépendance du Maroc puis un monarque autoritaire. Nous en publions ici les bonnes feuilles relatives aux rapports du roi d’un Maroc devenu indépendant en 1956 avec la guerre d’indépendance algérienne qui fait rage à ses frontières depuis novembre 1954. L’auteur y revient sur le soutien du pouvoir marocain à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, alors que les nationalistes marocains, algériens et tunisiens rêvaient d’une « unité du Maghreb arabe », mais il met aussi en lumière ses « ambiguïtés ».

La guerre d’Algérie vue du Palais marocain : entre retenue et soutien

Extrait de Mohamed V, dernier sultan et premier roi du Maroc (pp. 347-353)

Dès 1956, le Maroc s’engage en faveur de l’indépendance de l’Algérie[3]. Alors que les deux pays sont entrés en conflit dès 1963 et que leurs relations sont toujours houleuses soixante ans plus tard, il est bienvenu de rappeler que le Maroc a apporté son soutien à la cause algérienne avant 1962 et ouvert son territoire au FLN et à l’ALN. Ce soutien n’était cependant pas sans ambiguïtés.

La guerre a débuté alors que Mohammed V était en exil, mais la décolonisation des deux pays frontaliers est liée. L’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord‐Constantinois en est une bonne illustration, puisque la date a été choisie en soutien au monarque exilé, alors que d’importantes mobilisations ont également lieu au Maroc. Le roi commence à s’intéresser à l’Algérie à l’été 1956, une fois les premières urgences de l’indépendance traitées, au moment où, après le Congrès de la Soummam (également un 20 août), le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) se met en place[4]. Jusqu’à la fin de son règne, la position du roi sur l’Algérie repose sur trois constantes : le désir d’une résolution pacifique, la réalisation des aspirations algériennes et le respect des intérêts de la France et des Français[5].

L’ engagement du sultan prend la forme d’une offre de service destinée à la France, formulée avec la Tunisie. Leurs bonnes intentions volent en éclats en octobre 1956, lorsque les autorités françaises choisissent de détourner l’avion des nationalistes algériens. La crise diplomatique qui s’ensuit accroît la détermination marocaine à s’engager en faveur de l’Algérie. Cependant, que l’indépendance de ce pays puisse advenir par la force ne peut séduire Mohammed V, car il craint l’instauration d’une république algérienne animée par un esprit révolutionnaire et socialiste. Une méfiance envers le FLN est de mise, du fait de la présence d’insurgés algériens sur le sol marocain, mais aussi de points de désaccord sur la question des futures frontières. Mais le monarque doit aussi tenir compte de l’opinion publique, favorable au FLN, tout comme les partis nationalistes.

Les cinq chefs du FLN avec le prince héritier Hassan devant l’avion marocain qui va être détourné par la France le 22 octobre 1956

Après la contre‐offensive française de 1956 et la mise en place des premiers barrages frontaliers, l’essentiel de l’ALN doit s’installer hors d’Algérie[6]. La wilaya numéro V prend ses quartiers dans les environs d’Oujda, où une communauté algérienne est présente de longue date. Il faut y ajouter les dizaines de milliers de réfugiés liés au conflit et plusieurs milliers de combattants. Le FLN est aussi implanté dans la plupart des grandes villes du pays. Des camps de formation ont été installés près de Nador, Khemisset, Larache et Tétouan[7]. Dans l’Est, les bases opérationnelles sont installées à Oujda, Boubeker, Berguent, Tendrara, Bou Arfa et Figuig, le long de la zone frontalière où des incidents entre l’ALM et l’ALN surviennent[8]. Le FLN est donc bien implanté dans les zones peu contrôlées par le pouvoir central marocain. Les deux principales figures algériennes au Maroc sont alors Abdelhafid Boussouf (1926‐1980), membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE) à la tête d’un système de renseignements contrôlant les Algériens exilés au Maroc[9], et son second Houari Boumediene (1932‐1978), le futur président algérien, qui dirige les opérations militaires.

Les autorités marocaines préfèrent fermer les yeux sur cette présence algérienne, notamment pour éviter d’être tenues pour responsables par les Français. Elles tolèrent les livraisons d’armes au FLN, dont les cargaisons, très souvent en provenance d’Égypte, sont débarquées sur la côte nord, puis acheminées vers l’Algérie. De même pour la propagande algérienne qui circule dans le pays sans trop de contraintes. En revanche, les services secrets français n’ont jamais repéré d’aide financière directe du gouvernement marocain à la rébellion. Le soutien reste donc relatif.

Une première inflexion sur la question algérienne se fait sentir à l’été 1957. Dans un discours devant les ambassadeurs marocains, Mohammed V prononce pour la première fois le mot « indépendance » au sujet de l’Algérie[10]. Le 21 novembre suivant, au moment de la tenue de l’Assemblée générale de l’Onu, Maroc et Tunisie proposent à la France une nouvelle mission d’arbitrage[11], rejetée depuis la tribune de l’Onu par le ministre français Pineau. Face à ce nouveau refus, le Maroc accentue son soutien au FLN, alimenté par les agissements français durant la guerre. Après le bombardement de Sakiet Sidi Youssef en février 1958, la Tunisie cherche et obtient le soutien marocain[12]. Le roi assure au président Bourguiba que la « question algérienne » est l’une de ses priorités. Elle contraint les deux pays à se tourner vers l’idée d’un front maghrébin uni avec le FLN. Mais Mohammed V souhaite rester dans une posture de conciliation, tout en se prononçant pour l’indépendance :

Nous désirons une solution rapide, pacifique et politique du problème algérien pour ne pas être condamné bientôt au choix dramatique entre les impératifs de la fraternité et les obligations de l’amitié […]. Nous ne pourrions maintenir plus longtemps Notre réserve actuelle si le problème algérien ne reçoit pas une solution qui donne satisfaction aux aspirations nationales du peuple algérien et lui reconnaisse sa liberté et sa souveraineté […][13].

L’ unité maghrébine est l’objet de la grande conférence qui se déroule du 27 au 30 avril 1958 à Tanger[14]. Elle ne réunit pas les États, mais les partis nationalistes, l’Istiqlal, le Néo‐Destour et le FLN. Le roi du Maroc, alors absorbé par la crise politique en cours dans le pays (chute du gouvernement Bekkai), ne joue aucun rôle dans la conférence, mais elle a son aval. Face à la menace que représente la France pour la souveraineté des États nord‐africains, la conférence propose « l’unité maghrébine ». Les difficultés des trois pays, la guerre d’Algérie, la présence militaire postcoloniale ou encore les revendications territoriales sont considérées comme un tout. Les résolutions réclament la reconnaissance immédiate de l’indépendance de l’Algérie et la mise en place d’un fédéralisme maghrébin. Ce pan‐maghrébisme s’inscrit dans le souvenir de l’Étoile nord‐africaine de l’entre‐deux‐guerres ou du Comité de libération du Maghreb arabe formé au Caire en 1948 derrière Abdelkrim et recréé par Nasser en 1954. Il s’inspire aussi de la République arabe unie (RAU) créée derrière Nasser en février 1958, incluant l’Égypte et la Syrie et avec laquelle il s’agit de rivaliser au sein du monde arabe.

Mais le projet a tout d’une chimère, car les trois partis nationalistes et les gouvernements ont peu intérêt à mettre en forme ce projet[15]. Au Maroc, le roi‐commandeur des croyants conçoit mal une alliance fédérale avec la république bourguibienne. Le retour au pouvoir de De Gaulle en France en mai 1958 change aussi la donne, car Maroc et Tunisie préfèrent attendre ses décisions sur l’Algérie. La conférence suivante, qui se tient à Tunis du 17 au 20 juin et qui réunit cette fois les gouvernements (mais toujours pas le roi), constitue selon G. Meynier un « coup d’épée dans l’eau[16] ». Après 1958, il n’y a plus de grande rencontre tripartite et les rapports deviennent plus fuyants.

Une autre preuve de l’engagement retenu du Maroc et de son roi est apportée en septembre 1958, lorsque le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est fondé. L’une de ses priorités est d’être reconnu par les deux pays voisins[17]. Le président du Conseil Balafrej prend alors contact avec l’ambassadeur de France au Maroc pour s’excuser par avance : son pays est contraint de reconnaître le gouvernement algérien, parce qu’un choix contraire ne serait pas compris dans le monde arabe, parce que la sécurité du pays pourrait être compromise en raison des dizaines de milliers d’Algériens qui y vivent et parce que l’opinion publique marocaine y est très favorable[18]. Mohammed V fait aussi tout pour atténuer la portée de cette reconnaissance. Il refuse qu’un représentant officiel du GPRA s’installe à Rabat – alors que la ville a un temps été envisagée comme capitale du gouvernement exilé – et s’arrange pour que le Maroc ne soit pas le premier pays à le reconnaître. La France est sensible à ces précautions.

Mohammed V recevant au Palais royal de Rabat des ministres du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie (GPRA) le 28/09/1959 (Photo @afpphoto)

Dans les mois qui suivent, les contacts se multiplient cependant entre le Palais et le GPRA. Mohammed V reçoit ses représentants à Rabat, notamment les ministres Abdelhafid Boussouf et Abdelhamid Mehri et son président Ferhat Abbas, accueilli comme un chef d’État en novembre 1958, novembre 1959 et mai 1960. Mais les audiences qu’il accorde sont courtes et peu engageantes, voire tendues. Le GPRA a conscience de la gêne du Palais et souligne dans un rapport d’octobre 1958 l’écart entre les paroles et les actes[19]. Le Palais et l’Istiqlal, après sa scission en 1959, craignent une possible collusion entre le FLN et les éléments républicains au Maroc, notamment l’UNFP. Après 1958, le militantisme algérien est plus qu’avant encadré sur le sol marocain[20]. Les armes continuent de transiter par le nord, mais le Palais intervient pour interrompre les trafics dès qu’ils sont révélés par la presse française.

Depuis que les FAR ont remplacé l’ALM dans le Tafilalt ou l’Oriental et que l’armée française s’est repliée, les incidents frontaliers mettent l’armée marocaine aux prises avec l’armée française en Algérie autant qu’avec les nationalistes algériens. Le nombre croissant de combattants algériens sur le territoire marocain (peut‐être cinq mille fin 1960) fait craindre au gouvernement marocain une contagion de la guerre d’Algérie dans la province d’Oujda[21]. Aussi, toute initiative en faveur d’une résolution pacifique du conflit a‐t‐elle la faveur du Palais. Le roi se rallie à la politique d’autodétermination annoncée par de Gaulle à partir de septembre 1959, dont le principe a également été accepté par le GPRA.

Mohammed V, Gamal Abdel Nasser, Ferhat Abbas, lors de la réunion du Groupe de Casablanca en 1961

Mais la position du Maroc se durcit en 1960. C’est le reflet d’un tournant politique général après la mise en place d’un gouvernement présidé par le roi (mai 1960), mais aussi d’un rapprochement avec les pays socialistes et d’un engagement plus explicite en faveur de la décolonisation, en particulier en Afrique. Le 31 mai 1960, un protocole d’accord est signé entre le gouvernement marocain et le GPRA, qui régularise la présence du FLN au Maroc[22]. À l’automne 1960, Mohammed V milite pour que la question algérienne soit inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations unies[23]. Dans un contexte de fortes tensions avec la France, le soutien à l’Algérie apparaît aussi comme un moyen de faire pression sur l’ancienne puissance coloniale sur le dossier mauritanien. Le 1er novembre 1960, pour le sixième anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance, une journée de solidarité avec l’Algérie est organisée et largement suivie au Maroc. La veille au soir, le roi prononce à la radio un discours enflammé contre le colonialisme et les menées néocoloniales :

Le jour de l’Algérie est notre jour, sa cause est notre cause. […] La libération de l’Algérie est une question de vie ou de mort pour nous ; elle nous importe au plus haut point, car elle est la plus sûre garantie de l’indépendance de notre pays, de l’unité du Maghreb arabe et de la liberté de tout le continent africain[24].

L’ actualité sanglante en Algérie lui donne l’occasion d’exprimer de nouveau son soutien en décembre 1960, à la suite de la répression des manifestations en Algérie[25]. Mohammed V n’a jamais été aussi engagé derrière la cause algérienne que dans les toutes dernières semaines de son règne, mais il meurt avant l’indépendance du pays.


[3] M. Essemlali, « Le Maroc entre la France et l’Algérie (1956‐1962) », Relations internationales, vol. 146, n° 2, 2011, p. 77‐93 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghreb. La guerre de libération et l’unité régionale, s. l., Mimésis, 2014.1

[4] S. Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienneop. cit., p. 87.

[5] « Discours prononcé par Sa Majesté lors de son entrée officielle à Oujda », 25 septembre 1956, dans Mohammed V, Le Maroc à l’heure de l’indépendanceop. cit., p. 131 ; Direction générale des Affaires marocaines et tunisiennes, « Mohammed V et le problème algérien », 25 juillet 1959, CADLC, 24QO‐944.

[6] G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002, p. 556 ; C.‐R. Ageron, « Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières (1956‐1962) », dans Genèse de l’Algérie algérienne, Saint‐Denis, Éditions Bouchène, 2005, vol. 2, p. 641‐654 ; S. Arezki, De l’ALN à l’ALP. La construction de l’armée algérienne (1954-1991), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022, p. 134.

[7] « Le camp de Khemisset », février 1959, CADLC, 24QO‐943 ; « Organisation et action du FLN au Maroc », avril 1958, CADLC, 24QO‐ 942.

[8] État‐major général de la Défense nationale, « L’aide du Maroc à la rébellion algérienne », 26 mai 1959, CADLC, 24QO‐943.

[9] G. Meynier, Histoire intérieure du FLNop. cit., p. 339.

[10] « Communiqués publiés à la suite de la Conférence des ambassa‐ deurs », 20 juillet 1957, CADLC, 24QO‐942.

[11] Communiqué commun publié à la suite de l’entrevue S. M. Mohammed V – S. E. Habib Bourguiba, 21 novembre 1957, CADLC, 24QO‐1107.

[12] Lettre de Bourguiba à Mohammed V, 15 février 1958, et réponse, 18 février 1958, DAR, A21‐027.

[13] Direction générale des Affaires marocaines et tunisiennes, « Mohammed V et le problème algérien », 25 juillet 1959, CADLC, 24QO‐944.

[14] M. Connelly, L’Arme secrète du FLNop. cit., p. 299 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghrebop. cit., p. 70.

[15] La Documentation marocaine, « Maghreb arabe uni. Conférence de Tanger, 27‐30 avril 1958 », DAR, A21‐027.

[16] G. Meynier, Histoire intérieure du FLNop. cit., p. 567.

[17] Lettre de F. Abbas, président du GPRA au roi du Maroc, depuis Le Caire, 19 septembre 1958, DAR, A21‐028.

[18] Télégramme de Parodi, au MAE français, 18 septembre 1958, CADLC, 24QO‐942.

[19] Document n° 93, 1er octobre 1958, M. Harbi, Les Archives de la Révolution algérienne, Paris, Jeune Afrique, 1981, p. 429‐445.

[20] « Note sur l’attitude du Maroc à l’égard du FLN », 23 juin 1959, CADLC, 24QO‐943.

[21] Télégramme de Seydoux au MAE français, 6 décembre 1960, CADLC, 24QO‐945.

[22] Document n° 96, 30‐31 mai 1960, M. Harbi, Les Archives…op. cit., p. 458‐461 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghrebop. cit., p. 135.

[23] Lettre publique de Mohammed V à son fils Hassan, 19 septembre 1960, dans Mohammed V, Le Maroc et l’Afriqueop. cit., p. 13.

[24] Mohammed V, Inbi‘âth umma, t. 5 : 1959-1960op. cit., p. 226.

[25] Mohammed V, Inbi‘âth umma, t. 6 : 1960-1961op. cit., p. 33.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 septembre au 1er octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/mohamed-v-et-la-guerre-dindependance-algerienne-par-benjamin-badier/

Colloque : Les harkis, de la mémoire à l’histoire ?  Lyon – 3 et 4/10/2025

La Ville de Lyon, Coup de soleil en Auvergne-Rhône-Alpes et l’Association culturelle Franco-Maghrébine organisent les 3 et 4 octobre 2025 à Lyon un colloque consacré aux mémoires et à l’histoire des harkis et de leurs familles et descendants.

Les harkis, de la mémoire à l’histoire ?

Cette manifestation est soutenue par l’Office National des Combattants et Victimes de Guerre et l’Académie de Lyon.
Ces journées prennent place dans la suite des rencontres mémorielles franco-algériennes que Coup de Soleil en Auvergne-Rhône-Alpes et différents partenaires organisent depuis 4 ans avec le soutien de la Ville de Lyon.
Elles se tiendront dans les salons de l’Hôtel de Ville de Lyon, avec une présentation de l’exposition de l’ONaCVG sur les harkis.


Vendredi 3 octobre

14h  Accueil du public

14h30 Mot d’accueil et d’ouverture par Monsieur le Maire de Lyon, en présence de :
– Arnaud Papillon, chef du département de la mémoire de l’ONaCVG ;
– Tramor Quemeneur, historien et directeur de projet, chargé des questions mémorielles sur la colonisation et la guerre d’Algérie, à la présidence de la République française ;
– Fatma Kefif, présidente de l’Union nationale des anciens combattants français musulmans et leurs enfants ;
– Esma Gaudin Azzouz, présidente, et Michel Wilson, vice-président de l’association Coup de Soleil en Auvergne-Rhône-Alpes.

15h Revenir sur l’histoire des harkis : quels enjeux ? La difficile émergence de l’histoire des harkis en France, Abderahmen Moumen, historien, chercheur associé à TELEMMe (Université de Provence), membre du conseil scientifique du Mémorial du camp de Rivesaltes, il est spécialiste de la guerre d’Algérie et des enjeux mémoriels.

16h Les harkis. Les raisons d’un long silence, Mohand Hamoumou, sociologue, président d’AJIR pour les Harkis (Association Justice Information Réparation), docteur en sociologie (EHESS), diplômé de l’Essec et en droit, a été successivement instituteur, enseignant à l’Université et en Grandes Ecoles, DRH au sein de deux groupes internationaux, et maire de Volvic. Membre du conseil scientifique de la Fondation de la guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de Tunisie, il est l’auteur de la première thèse publiée sur l’histoire des Harkis.

17h L’histoire des harkis du point de vue de l’Algérie, où en est-on ? Pierre Daum, journaliste, ancien collaborateur de Libération, il est l’auteur de Ni valise ni cercueil, les Pieds-noirs restés en Algérie après l’indépendance, avec une préface de Benjamin Stora (Actes Sud, 2012) et signe en 2015, toujours chez Actes Sud, Le dernier tabou. Les « harkis » restés en Algérie après l’indépendance, poursuivant ainsi ses travaux sur les zones d’ombres du passé colonial de la France.

19h  au cinéma voisin l’Opéra, 6 rue Joseph Serlin :

Projection du film de Philippe Faucon, Les harkis
Le débat qui suivra sera animé par Tramor Quemeneur, Historien, enseignant à l’université Paris-8, spécialiste des questions mémorielles sur la colonisation et la guerre d’Algérie et auteur de plusieurs ouvrages sur le sujet. Il est directeur de projet, chargé des questions mémorielles sur la colonisation et la guerre d’Algérie, à la présidence de la République française, et secrétaire de la commission mixte d’historiens français et algériens.


Samedi 4 octobre 2025

10h Les cimetières harkis dans les camps, Saint-Maurice l’Ardoise, Rivesaltes
Table ronde animée par Abderahmen Moumen, historien
Lucie Peytermann, (journaliste, AFP) – en visioconférence –  Grand reporter à l’AFP, autrice d’une enquête sur les cimetières oubliés des enfants harkis.
Nadia Ghouafria, Présidente de l’association Soraya, elle s’investit dans la préservation de la mémoire des harkis et se bat pour que le cimetière oublié de Saint-Maurice-l’Ardoise soit retrouvé et réhabilité.
Marie Gougache, Collectif des familles de disparus de Rivesaltes et Perpignan, Présidente d’AJIR pour les Harkis Ile de France

11h Les mobilisations Table ronde animée par Michel Wilson (Coup de soleil)

Katia Khemache, 1975, 1991, La révolte de la « seconde génération ». Docteure en histoire et professeure d’histoire-géographie en Gironde, Katia Khémache a adapté une partie de sa thèse sur La relation entre les pouvoirs publics français et la population harkie lot-et-garonnaise de 1962 à nos jours : Regards sur des pratiques administratives postcoloniales.
Said Mérabti, militant associatif. De la Marche pour l’égalité et contre le racisme au militantisme harki. Saïd Merabti, né pendant la guerre d’indépendance, fils de harki exilé en 1962, a grandi dans les quartiers Nord de Marseille. L’engagement a été l’une des constantes de sa vie de citoyen. Outre des mandats syndicaux et politiques, il a assumé successivement, et sans contradiction, la défense de la culture berbère, les combats antiracistes et les revendications de reconnaissances des familles harkies.
Mohamed Haddouche, militant associatif. Mohamed Haddouche a milité dans des associations de et pour les Harkis : CFMRAA de feu M’hamed LARADJI, au CNMF avec André Wormser, à Génériques (une association qui travaillait sur l’histoire des populations venues d’ailleurs en France) et à AJIR (cofondateur, ancien Président, actuellement trésorier). Il est actuellement président du Fonds de dotation pour la mémoire des harkis.

Charles Tamazount. L’action juridique pour faire droit. Président du Comité Harkis et Vérité, avec son frère, il a fait condamner la France par la Cour européenne des droits de l’homme pour les conditions de vie indignes dans les camps qui les ont accueillis après l’indépendance de l’Algérie.

12h30 Buffet payant préparé par l’association Cannelle et Piment, sur réservation

14h Les harkis dans les arts  Table ronde animée par Just Jolivet (ONaCVG)

Vincent Marie, historien, Les harkis dans le cinéma. Titulaire d’un doctorat liant histoire et bande dessinée, commissaire d’expositions, directeur de publication, cet agrégé d’histoire enseigne le cinéma au lycée Philippe Lamour de Nîmes et la sémiologie de l’image à l’Université de Montpellier 3

Fadhela Benammar-Koly, Le travail sur les tisseuses de Lodève. Vice présidente de la communauté de communes de Lodève, conseillère régionale, Fadelha Benammar-Koly milite pour garder trace de l’histoire des femmes d’anciens harkis à l’origine de la manufacture de tapis de Lodève.

15h Les harkis en images Table ronde animée par Pierre-Jérôme Biscarat (ONaCVG)
Vincent Marie

Axel Graisely ou Lobé, auteurs de « Les harkis, une tragédie française », éditions Présence 2023 (à confirmer)

16h Projection du documentaire « Le mouchoir de mon père ». Avec Farid Haroud, réalisateu

Farid Haroud est Journaliste pour la télévision, réalisateur de documentaire
et auteur. Dans son documentaire, il revient sur l’histoire douloureuse de son père.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 septembre au 1er octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/les-harkis-de-la-memoire-a-lhistoire-un-colloque-a-lyon-les-3-et-4-octobre-2025/

« France/Algérie de Bugeaud à Retailleau » – Rencontre en visio interactive avec Alain Ruscio et Fabrice Riceputi – 03/10/2025 à 20 h

Les deux historiens membres de la rédaction d’histoirecoloniale.net échangeront et répondront à vos questions. Prenez vos billets !

Fabrice Riceputi et Alain Ruscio lors d’une conférence commune en 2024 à Toul sur la torture en Algérie

Rendez-vous avec histoirecoloniale.net :

La France et l’Algérie, de Bugeaud à Retailleau : une rencontre interactive en visio avec Alain Ruscio et Fabrice Riceputi le 3 octobre à 20 h

En mars dernier, évoquant des « Oradour » en Algérie, le journaliste Jean-Michel Aphatie faisait éclater au grand jour un phénomène bien connu des historiens du colonial et du postcolonial : la persistance, en dépit de leurs nombreux travaux, d’un solide déni national sur ce que fut réellement l’histoire coloniale de l’Algérie et, plus largement, celle de la colonisation en général. Davantage, la polémique a vu ressurgir chez certains des tentatives de réhabilitation du colonialisme, dans des temps où, de Trump à Poutine en passant par Netanyahou, se produit dans le monde un inquiétant revival du colonialisme et de l’impérialisme.

Les historiens Alain Ruscio et Fabrice Riceputi, tous deux historiens du colonial et membres de la rédaction d’histoirecoloniale.net, échangeront sur ces questions en visio et en direct le vendredi 3 octobre à 20 h.

L’inscription – à prix libre – est nécessaire. Elle se fait en cliquant sur ce lien. Vous recevrez alors une adresse électronique pour poser des questions à l’avance, puis vous pourrez également intervenir ensuite sur le tchat de Zoom.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 septembre au 1er octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/la-france-et-lalgerie-de-bugeaud-a-retailleau-une-rencontre-interactive-en-visio-avec-alain-ruscio-et-fabrice-riceputi-le-3-octobre-a-20-h/

Des bandits face au pouvoir colonial. Algérie 1871-1920 – Antonin Plarier

Préface de Sylvie Thénault

Présentation de l’éditeur

De l’insurrection de 1871 à l’apparition des formations nationalistes dans l’entre-deux-guerres, l’Algérie entre dans une période de colonialisme triomphant. L’administration se renforce, les terres sont massivement transférées à des colons européens et l’ordre semble régner sur ce territoire colonisé.


Pourtant, à y regarder de plus près, la vie rurale reste rythmée par une vive conflictualité sociale. Les usages des territoires forestiers font l’objet d’affrontements âpres. Les terres confisquées continuent souvent d’être occupées. Et surtout, un banditisme rural émerge et ne cesse de préoccuper l’administration coloniale. Dans les années 1890, les autorités considèrent le banditisme comme le ferment potentiel d’une insurrection. Cette résistance perçue suscite une réaction répressive qui se heurte à une sourde hostilité de la société rurale qui met régulièrement en échec les tentatives de destruction des bandes. Primes de dénonciation ou de capture, internement des familles de bandits, campagnes militaires, condamnation au bagne ou à la peine capitale sont quelques-unes des mesures prises pour venir à bout des résistances à son autorité.
Cet ouvrage cherche à suivre pas à pas ces bandits ruraux, de leur prise d’armes ou de leur fuite face à l’administration coloniale jusqu’à leur ultime souffle, de leur ancrage dans un territoire rural en proie à la dépossession à leur transportation au bagne. Ces trajectoires conflictuelles sont scrutées au travers d’un ensemble de sources allant des archives de la répression à la poésie populaire en passant par la presse et des correspondances privées.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/des-bandits-face-au-pouvoir-colonial-algerie-1871-1920-un-livre-dantonin-plarier/

Sommaire

Remerciements
Préface de Sylvie Thénault
Glossaire 

Introduction – Une histoire des bandits en Algérie colonisée

Chapitre 1 – Fronts de dépossession et conflictualités rurales
Chapitre 2 – Vivre en bandit 
Chapitre 3 – Une société coloniale révélée par un banditisme pluriel
Chapitre 4 – État, bandits et ordre informationnel
Chapitre 5 – Écraser le banditisme : la mise en scène du maintien de l’ordre colonial
Chapitre 6 – Éloigner les bandits : la diaspora des indésirables
Chapitre 7 – Désertion, insoumission et banditisme dans la Première Guerre mondiale
Chapitre 8 – Insurrection et banditisme 

Conclusion 
Présentation des sources 
Bibliographie 
Index des noms de lieux
Index des noms de personnes
Tables des figures et encadrés

ENS Éditions : https://catalogue-editions.ens-lyon.fr/fr/livre/?GCOI=29021100753100

Algérie. Accident de la route, cahots politiques – Jean-Pierre Serini

Quand un dramatique accident de minibus à Alger sert de révélateur à une crise sociale mais aussi politique

    Vue d'une ville côtière avec des bâtiments, port et nuages. Ambiance calme et urbaine.
    Alger, avril 2014. Un minibus circule sur la route.Cercamon / Fl

    Vendredi 15 août. La semaine est finie, le week-end a commencé. Peu avant 18 heures, un minibus, de marque japonaise Isuzu, qui dessert deux quartiers d’Alger, Mohammadia et La Glacière, dévie brusquement de sa route. Il fracasse la rambarde du grand pont qui enjambe l’oued El-Harrach. Le véhicule plonge directement dans ses eaux fétides. La foule se presse rapidement sur les berges. Les plus courageux, pour secourir les naufragés. La majorité, pour suivre les efforts de la Protection civile qui débarque avec vingt-cinq ambulances, seize plongeurs harnachés et les équipages de quatre bateaux pneumatiques. Un seul responsable est présent, le chef d’état-major, le général Saïd Chengriha.

    Les « bus de la mort »

    Fait inhabituel, la télévision privée filme et diffuse en direct les images de la catastrophe à des millions de téléspectateurs. Le retour de bâton ne se fait pas attendre. Quatre chaînes sont sanctionnées — El Bilad TV, El Wataniya TV, El Hayat TV et Echourouk TV, 48 heures de suspension de diffusion — pour avoir émis des « images sensibles sans filtre ». En clair : sans exercer la censure habituelle et « oublier » les manifestants qui dénoncent les « bus de la mort » ou la vétusté du matériel de transport. Quelques heures plus tard, le bilan officiel tombe : 18 morts et 24 blessés.

    Le 19 août, le procureur de la République, Rostom Mansouri, révèle les résultats glaçants du contrôle technique automobile : le minibus était surchargé, le chauffeur, occasionnel, n’était pas assuré et le véhicule était frappé d’une interdiction de circuler par la Direction des transports de la wilaya d’Alger. Raison principale du drame « Le blocage du système de direction à cause d’une panne au niveau de la rotule de direction, ce qui a paralysé le bus. » Le propriétaire, le chauffeur, le receveur et le contrôleur technique, qui a fermé les yeux sur l’état critique du véhicule, sont poursuivis pour « homicide involontaire, blessures involontaires et exposition de la vie d’autrui au danger ». Ils sont placés sous mandat de dépôt après leur audition par un juge d’instruction.

    Le 25 août, le ministre des transports, Saïd Sayoud — un proche du président Abdelmadjid Tebboune qui a fait sa carrière —, précise que « 84 000 bus âgés de plus de 30 ans » devront être remplacés « dans les prochains mois ». Il met également en cause les conducteurs de cars qui « ne respectent pas la limitation de vitesse ». Un deuil national de 24 heures est décrété. Les drapeaux sur les bâtiments publics sont mis en berne. Maigre consolation, chaque famille de victime reçoit l’équivalent de 300 euros.

    Le président a disparu

    Dans la foulée, une rumeur envahit bientôt Alger. Où est passé le président Tebboune ? Depuis début août, il n’a pas été vu en public. Les bruits les plus fous circulent. On le dit à l’étranger, malade, indisponible, viré. L’inquiétude gagne les milieux officiels. L’accident ravive en effet le mécontentement des Algériens. Les réseaux sociaux se déchaînent, les vidéos se multiplient et dénoncent la vétusté du parc de bus, la mauvaise conduite des chauffeurs et le manque d’empressement des autorités vis-à-vis des familles de victimes d’accidents de la route. Et si le Hirak, reprenait ? Ce mouvement populaire, qui a vu manifester pacifiquement des centaines de milliers d’Algériens de février 2019 à mars 2020, avait obtenu la démission du président de la République d’alors, Abdelaziz Bouteflika. Chaque jour, le tollé monte et le malaise grandit.

    Onze jours après l’accident, le président Tebboune réagit. Mardi 26 août, une spectaculaire réunion se tient en sa présence, et en celle de son alter ego en kaki, le général Saïd Chengriha. Présence plus étonnante, d’autres militaires sont là en force pour traiter de la responsabilité des… auto-écoles, ou des conséquences de l’état des chaussées. Deux décisions majeures sont prises : l’achat de pneumatiques, et surtout de 10 000 bus pour remplacer ceux en service. Mais le hic est que les seuls fournisseurs possibles sont des constructeurs étrangers. Or les importations de bus sont interdites depuis janvier 2019. Celles de pneumatiques sont découragées pour soutenir la production nationale.

    Les problèmes ne sont pas que techniques. Le torchon brûle à la tête de l’État entre civils et militaires. Pendant une bonne semaine, le président Tebboune a refusé de se séparer de son premier ministre, Nadir Larbaoui, son ancien directeur de cabinet qu’il a nommé en 2023. On reproche à ce dernier, à mi-voix, son absence à la grande messe du 26 août due à une visite privée à New York. Finalement, Tebboune s’exécute. Il débarque Larbaoui le 28 août. Mais, au passage, signe de sa mauvaise humeur, il nomme un intérimaire à la tête du gouvernement — ce que ne prévoit pas la Constitution — et confie le poste au ministre de l’industrie, Sifi Ghrieb, à l’expérience politique fort brève puisqu’il est ministre depuis seulement novembre 2024… Tôt ou tard, Tebboune devra confirmer sa nomination.

    Importations interdites

    Avec les multiples pénuries de pièces détachées — aux côtés de celles de bananes ou de lait UHT —, les déplacements quotidiens sont une galère pour les habitants des grandes villes, dont la métropole algéroise qui compte entre 3 et 4 millions de résidents. La géographie n’aide pas : la ville est un amphithéâtre où une grande masse de la population vit sur les hauteurs. Ils n’ont pas d’autre solution, en dehors des privilégiés propriétaires d’automobiles, que les minibus.

    Le transport en commun terrestre a été privatisé en 1987 puis ouvert dix ans plus tard aux bénéficiaires de l’aide aux chômeurs qui ont pu, avec leur pécule, acheter un minibus. Quatre-vingts pour cent des véhicules sont fabriqués en Asie, comme le véhicule accidenté le 15 août. Quatre-vingts pour cent des transporteurs sont propriétaires d’un seul bus. Les prix des billets fixés par le gouvernement sont trop bas pour acheter plusieurs véhicules, qu’il est de toute façon interdit d’importer. Alors le chauffeur raccourcit les trajets pour éviter les embouteillages, oublie des arrêts pour gagner du temps, prend des risques avec la sécurité des voyageurs qu’on entasse au-delà du raisonnable. Le minibus accidenté avait deux fois plus de passagers qu’autorisés. Si tout se passe comme annoncé le 26 août, à peine 10 % des bus trentenaires seront remplacés dans quelques mois. Quatre-vingt-dix pour cent continueront à rouler comme avant…

    Source : Orient XXI – 11/09/2025 https://orientxxi.info/magazine/algerie-accident-de-la-route-cahots-politiques,8485

    Harga : l’Algérie tarit la route italienne, mais la jeunesse prend le large vers l’Espagne

    Par la Rédaction

    Les relations algéro-italiennes connaissent une phase ascendante, portées par une coopération énergétique stratégique et une coordination sécuritaire qui, selon des médias algériens, a permis de « tarir » presque totalement les flux de migrants irréguliers en direction de la péninsule italienne.

    L ’ambassadeur d’Algérie en Italie, Mohamed Khalifi, a affirmé récemment que les départs depuis les côtes algériennes vers l’Italie sont aujourd’hui « proches de zéro », fruit d’un partenariat bilatéral étroit et de mesures strictes de surveillance des frontières.

    Ce discours, qui reflète indéniablement le succès d’une coopération ciblée entre Alger et Rome, soulève toutefois une interrogation majeure : pourquoi, dans le même temps, les départs vers l’Espagne connaissent-ils une recrudescence spectaculaire ?

    La côte ouest, nouveau théâtre des traversées

    Alors que l’axe Est–Méditerranée semble verrouillé par la coopération sécuritaire algéro-italienne, c’est sur la façade ouest, face à l’Espagne, que s’exprime désormais la pression migratoire. Depuis le début de l’été, des centaines de jeunes Algériens ont pris la mer à bord d’embarcations de fortune, défiant les risques et les dispositifs de contrôle.

    Mercredi dernier, huit adolescents ont même réussi à voler une embarcation à La Pérouse (Tamentefoust), avant de rejoindre les côtes espagnoles. Dans les 48 heures qui ont suivi, un autre groupe de mineurs a également pris la mer dans des conditions similaires. Ces traversées spectaculaires, qui alimentent un flot continu d’arrivées sur les plages d’Almería ou de Murcie, illustrent la vigueur persistante du phénomène de la harga en dépit des politiques répressives.

    Source : Le Matin d’Algérie – 09/09/2025 https://lematindalgerie.com/harga-lalgerie-tarit-la-route-italienne-mais-la-jeunesse-prend-le-large-vers-lespagne/

    Le « retaillisme », la restitution des objets volés dans les colonies – Fête de l’Humanité – 14/09/2025

    L’ équipe du site histoirecoloniale.net et celle du Groupe de travail « Mémoires, histoire, archives » de la LDH seront présentes à la Fête de l’Humanité, le dimanche 14 septembre, pour un débat sur le passé colonial et ses traces dans notre présent

    Dimanche 14 septembre

    « Le passé colonial et ses traces dans notre présent, le “retaillisme”, la restitution des biens et restes humains ramenés des colonies, la liberté d’accès aux archives »

    de 14h à 16h

    Stand de la Ligue des droits de l’Homme

    Avenue Marcel Cachin (N6 sur le plan), proche de l’entrée Marcel Cachin

    Accès direct par le RER C, gare de Brétigny


    • Introduction, par Gilles Manceron et François Graner

    • Dorothée Rivaud-Danset : La restitution d’objets volés dans les colonies

    • Christophe Lafaye : L’accès aux archives entravé au Service historique de la Défense

    • Camille Lesaffre : La fermeture des archives sur la France et le Rwanda

    • Serge Sebban : Le massacre de Thiaroye

    • Alain Ruscio, Le “retaillisme”, maladie sénile de l’Algérie française

    • Patrice Ganot : La rançon imposée par la France à Haïti

    • Michèle Riot-Sarcey : Propos de clôture


    Sur la table de livres :

    • Alain Ruscio, « La Première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852 », La découverte, 2024.

    • Sabrina Abda, « Ils ont assassiné mon grand-père en 1945à Guelma », éd. Arcane 17, août 2025.

    • Kamel Beniaiche, « Sétif, La fosse commune – Massacre du 8 mai 1945 », éd. du Croquant, 2025.

    • Daniel Kupferstein, « Les balles du 14 juillet 1953 », éd. du Croquant, 2024.

    • Marie Ranjanoro, « Feux, fièvres, forêts », éd. Laterit, 2023.

    • Serge Sebban, « L’exposition décoloniale – Les pères de l’anticolonialisme au sein de l’Empire français “oubliés” dans les histoires officielles », L’Harmattan, 2024.

    Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/le-retaillisme-la-restitution-des-objets-voles-dans-les-colonies-un-debat-a-la-fete-de-lhumanite/

    Le « bon Kabyle » face à l’« Arabe fanatique » : un vieux mythe colonial

    La kabylophilie brandie par « Le Point » et Kamel Daoud a des origines coloniales bien connues.

    Dans son numéro du 14 août 2025, l’hebdomadaire Le Point publie un dossier intitulé « Les Kabyles, un peuple debout », comportant notamment un texte de l’écrivain franco-algérien Kamel Daoud. Ne reculant devant aucune essentialisation, ce dernier y développe l’idée que les Kabyles représenteraient « une autre Algérie, anti-islamiste, réformatrice ». Ressurgit ainsi une fois de plus un poncif bien connu des historiens de l’Algérie coloniale : l’opposition du bon kabyle proche de l’Occident et de l’Arabe fanatique et archaïque. Le « fameux “mythe kabyle”, forgé sous la Ille République pour tenter de mater les musulmans d’Algérie rétifs à la domination coloniale », selon les termes de Vincent Geisser et Aziz Zemouri dans un ouvrage paru en 2007 dont nous publions ci-dessous un extrait. Nous reviendrons dans une prochaine édition sur le mythe colonial berbère et l’épisode du « Dahir berbère » au Maroc.

    Le mythe colonial de l’exception kabyle

    par Vincent Geisser et Aziz Zemouri

    ___________________________________

    Extrait de l’ouvrage Marianne et Allah – Les politiques français face à la “ question musulmane” de Vincent Geisser & Aziz Zemouri (La Découverte, 2007)

    Kabyles démocrates contre musulmans fanatiques

    Pour la plupart des médias français, Idir est un chanteur kabyle et Souad Massi une chanteuse algérienne. Certes, le premier chante en tamazight (et en français) et la seconde en arabe (et en français), mais tous deux sont originaires du même pays, l’Algérie. Curieux distinguo qui laisse à penser qu’un Kabyle ne serait pas Algérien. De quoi faire se retourner dans leur tombe tous les militants kabyles de la première heure qui combattirent en faveur de l’indépendance de l’Algérie, dès les années 1920, au sein de l’Étoile nord-africaine, majoritairement kabyle, puis dans les rangs du FLN. Pourtant, le distinguo semble à géométrie variable : ainsi, on chercherait en vain dans la presse française la mention de l’origine kabyle de « méchants » avérés, comme le général-major Mohammed Médiène, dit « Tewfik », patron depuis 1990 du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), l’ex-Sécurité militaire, ou le général-major Mohammed Touati, tous deux symboles de l’« Algérie des généraux ». Comme s’il était impensable pour certains « spécialistes » de la question algérienne qu’un Kabyle puisse être ailleurs que dans le camp des « gentils ».

    De même, on « oublie » qu’un bon tiers de la direction du Front islamique du salut (FIS) algérien était originaire de Kabylie, où ce parti a obtenu 25 % des voix lors des élections législatives de 1991 ; mais, pour la polémiste Caroline Fourest, c’est leur origine kabyle qui rendrait allergiques à toute concession politique envers les « intégristes » des personnalités françaises comme Malek Boutih, ancien porte-parole de SOS-Racisme, ou Fadéla Amara, présidente de Ni putes ni soumises, une « jeune femme d’origine kabyle qui lutte contre l’obscurantisme [2] ». Un cliché devenu vérité d’évidence dans la France médiatique des années 1990 et 2000, notamment depuis le best-seller Une Algérienne debout (1995) de la très « éradicatrice » militante kabyle Khalida Messaoudi [3] devenue depuis ministre de la Culture du gouvernement de la « concorde civile ».

    À lire le portrait de Fadéla Amara brossé en 2003 par Libération [4], on ne peut s’empêcher de penser à cette phrase du député radical Camille Sabatier, en 1882 : « C’est par la femme qu’on peut s’emparer de l’âme d’un peuple. » Mais la mémoire est oublieuse : peu férus d’histoire, les hérauts français contemporains des Kabyles défenseurs de la « laïcité républicaine » face au « fascisme vert » de l’islamisme ignorent sans doute qu’ils perpétuent le fameux « mythe kabyle », forgé sous la Ille République pour tenter de mater les musulmans d’Algérie rétifs à la domination coloniale.

    L’ invention coloniale du Kabyle démocrate, blond aux yeux bleus

    Ainsi, André Santini, député-maire UDF d’Issy-les-Moulineaux, ou Claude Goasguen, conseiller UMP de Paris et député sarkozyste, compagnons de route des Berbères de France, dont ils relaient les revendications à l’Assemblée nationale, ne font pas mystère de leur engagement berbériste. Selon André Santini, « les Berbères sont des laïcs, ils pratiquent un islam modéré. Ils ont un caractère tolérant, ils ont notre conception de la laïcité. Ils se regroupent sans être arro- gants et ne sont pas envahissants [5] ». Et, pour Claude Goasguen, « ils ont un culte musulman moins intégriste que les autres, car ils ont été islamisés plus tardivement [6] ». Pour l’un et l’autre, qui partagent en l’espèce le même credo que les « intégralistes » de la laïcité à gauche, l’imaginaire compte plus que la réalité. Peu leur importe que la wilaya (préfecture) de Tizi-Ouzou, capitale de la Grande Kabylie, compte aujourd’hui le plus grand nombre de mosquées en Algérie (731 sur 15 000), ou que l’islam kabyle soit extrêmement conservateur et relativement imperméable à tout esprit de réforme [7].

    Il est donc difficile de ne pas voir dans ces propos un écho, plus ou moins conscient, des théories et pratiques coloniales forgées lors de la conquête française de l’Algérie. L’utilisation du berbérisme contre l’islam est en effet une vieille idée qui puise son origine dans cette histoire. Et il faut revenir aux travaux de l’historien Charles-Robert Ageron, dont la thèse parue en 1968 reste une référence incontournable, pour comprendre les fins de la création du mythe kabyle [8].

    Ce mythe repose à la fois sur des considérations identitaires et religieuses : aux premières décennies de la conquête et jusqu’à la fin du siècle, la Kabylie fut l’objet de tentatives d’évangélisation et d’instrumentalisation politico-religieuse. Pour démontrer qu’ils sont différents des Arabes et proches des Européens, on leur attribue une ascendance nordique, voire aryenne. C’est par exemple un texte posthume attribué à l’abbé Raynal, l’Histoire philosophique des établissements dans l’Afrique septentrionale, paru en 1826 : « Les Kabyles sont d’origine nordique, en descendance directe des Vandales, ils sont beaux avec les yeux bleus et des cheveux blonds, leur islam est tiède. » Tocqueville écrivait en 1847 que « le pays kabyle nous est fermé, mais l’âme kabyle nous est ouverte ». La Grande Kabylie : études historiques d’Eugène Daumas, parue en 1847, n’est pas en reste : « Le peuple kabyle est en partie germain d’origine, après avoir connu le christianisme. Il a accepté le Coran, mais ne l’a pas embrassé. Contrairement aux résultats universels de la foi islamique, en Kabylie nous découvrons la sainte loi du travail obéie, la femme à peu près réhabilitée, nombre d’usages où respire la commisération chrétienne. » Le baron Henri Aucapitaine écrit dans son ouvrage, Le Pays et la Société kabyles, publié en 1857 : « Dans cent ans, les Kabyles seront Français. » Selon le docteur Auguste Warnier, élu député d’Alger après avoir servi le gouvernement : « Pour le Kabyle, la femme est d’abord une mère de famille et non une bête de somme comme dans la société arabe [9]. »

    Malgré l’insurrection de 1871, les panégyristes kabylophiles demeuraient sur leurs préjugés : on accusait les confréries musulmanes d’avoir manipulé les insurgés de la révolte de Mokrani, laissant ainsi penser que sans l’islam les Kabyles auraient accepté la domination française sans réagir. Les historiens s’accordent pourtant sur le fait que c’est bien le cheikh Mokrani qui a sollicité la zaouia Rahmaniyya, confrérie religieuse, afin de lancer le djihad contre l’occupant, et non le contraire. Cet épisode n’empêcha pas l’archevêque d’Alger, Charles Martial Lavigerie, de penser que la Kabylie était le « Liban de l’Afrique », autrement dit un pays chrétien au coeur du Maghreb musulman [10].

    Un des éléments du continuum colonial qui caractérise le mythe kabyle, c’est donc son aspect religieux. Encore aujourd’hui, la berbérophilie des politiques ou des intellectuels français, aussi laïques et républicains soient-ils, se mesure aux effets de l’évangélisation tentée dans les années 1870 par les Pères blancs : les Kabyles de France seraient plus intégrables que les autres populations originaires du Maghreb, parce qu’ils seraient supposés entretenir une plus grande proximité avec la « culture judéo-chrétienne ». Un argument quelque peu surprenant pour des intellectuels laïcistes qui prétendent lutter contre le communautarisme à l’école républicaine…

    Pourtant, les témoignages de la fin du xixe siècle abondent sur la résistance des populations kabyles contre ces tentatives de christianisation. Belqacem ben Sedira, un auteur de nationalité française, dans son ouvrage Une mission en Kabylie et l’assimilation des indigènes (1886), restitue les propos recueillis lors de son enquête : « Si on veut faire de nos enfants des petits roumis, nous n’avons plus qu’à construire une route pour aller nous jeter à la mer [11] » Si les Kabyles peuvent accepter la présence d’un « marabout chrétien », ils rejettent globalement son apostolat : « Nous préférerions voir mourir tous nos enfants plutôt que de les voir devenir chrétiens. » L’exemple des Aït-Ferah : « Nous ne renoncerons jamais à notre religion. Si le gouvernement veut nous y contraindre, nous lui demanderons de quitter le pays. »

    Un conflit larvé opposait d’ailleurs militaires et religieux français à propos de la politique d’évangélisation des missions chrétiennes : consultés sur la question par l’administration coloniale en 1850, les militaires assuraient que cela causerait une « émotion dangereuse », amènerait une perturbation générale et se révélerait vain. Conformément aux prévisions de l’armée, on ne recensera aucune conversion au plus fort de l’activité des missions. Un échec imputé aux militaires : « Si on nous avait laissé faire, la Kabylie serait chrétienne », dira Lavigerie [12]. Les militaires étaient même accusés de favoriser l’islamisation à travers la création des Bureaux arabes [13], organismes créés conformément à la politique arabe de Napoléon III.

    Un mythe n’ayant pas cours en métropole

    Ce fameux mythe kabyle, s’il est alors opérant en Algérie, n’a toutefois pas cours en métropole. Dès le début du xxe siècle, les Kabyles immigrés sont traités de la même manière que tous les autres Nord-Africains : surveillés, méprisés par les pouvoirs publics, ils ne bénéficient d’aucun préjugé favorable, comme le rappelle Nedjma Abdelfettah, qui a analysé en détail les modalités d’encadrement de l’immigration algérienne à Paris de 1917 à 1952, majoritairement kabyle : « La lecture d’une étude de la Préfecture de police produite en 1952 sur la présence des populations nord-africaines à Paris [est très parlante]. Modèle du genre, ce rapport aurait pu être écrit vingt ans plus tôt, voire plus, à quelques détails près. Il reproduit une vision statique de la communauté nord-africaine à Paris, où ne change que le nombre qui va croissant. Le moule introduit dans les années 1920 et 1930, qui aurait pu être bouleversé par l’exercice même d’une observation extrêmement régulière, est toujours en place. Il est fondé sur une approche culturelle d’une sorte d’être nord-africain et de son comportement. Les thèmes sont quasiment donnés d’avance : la solidarité religieuse ou tribale, avec son revers la sujétion et l’exploitation, le sens de l’honneur avec son revers la culture de la vendetta et l’inadaptation à l’idée du droit, l’instinct grégaire obstacle à l’intégration dans la société d’accueil, le tribalisme et le lien religieux obstacles à l’existence de l’individu, […] les différences irréductibles de civilisations et de genres de vie qui vouent à l’échec les mariages mixtes (auxquels ne sont candidates que les femmes européennes diminuées physiquement ou socialement), les risques de contamination par toutes sortes de tares devant l’arrivée de petits Abdallah et Mohamed bel et bien français sur les bancs de l’école, le problème juridique que pose l’existence de ces petits êtres hybrides…

    « En 1935, Octave Depont publie un livre pour saluer et justifier l’ouverture d’un hôpital spécialement destiné aux « Berbères immigrés », à qui la ville souhaite offrir un autre « signe d’amitié » en plus de la mosquée. Le bellicisme de l’islam et son caractère dépouillé côtoient le caractère primitif des Berbères. Depont, que Charles-Robert Ageron présente comme un berbérophile qui aurait travaillé à l’encouragement de l’immigration kabyle, dans une perspective assimilationniste, montre dans cet ouvrage que sa berbérophilie s’arrête aux frontières de l’Algérie, où elle a une fonction de division et d’opposition aux Arabes. À Paris, où il ne souhaite absolument pas les voir se multiplier, elle est rudement mise à l’épreuve. Le monde et l’être berbères sont décrits comme des repoussoirs qui suscitent rejet et répression : « Il y a, en effet, dans la psychologie des Berbères à la fois impulsifs et violents, arrogants et obséquieux, pillards redoutables, des contrastes et des contradictions qui ne se révèlent partiellement qu’à ceux que de patientes observations et de profondes connaissances des dialectes mettent à même de pénétrer l’âme des Nord-Africains. » Devant le fait accompli de leur présence, il appelle à un traitement qui les distingue. Un hôpital spécial se justifie donc pour lui par les « maladies à évolution assez particulière » des Nord-Africains [14] . »

    Nedjma Abdelfettah montre ainsi que la berbérophilie et la kabylophilie françaises — cette dernière constituant une déclinaison coloniale de la première — fonctionnent de manière paradoxale : elles procèdent d’une forme de stigmatisation à la fois « positive » et « négative » des Berbères colonisés, visant à les différencier, ou au contraire à les rapprocher, des « moeurs arabes », mais toujours dans une optique de contrôle social et politique.

    [1] Editions La Découverte, mars 2007, 20 €.

    [2] Caroline FOUREST, La Tentation obscurantiste, Grasset, Paris, 2005.

    [3] Khalida MESSAOUDI, Une Algérienne debout. Entretiens avec Élisabeth Schemla, Flammarion, Paris, 1995.

    [4] Charlotte ROTMAN, « Soumission impossible », Libération, 26 février 2003.

    [5] André Santini, entretien avec les auteurs, 2006.

    [6] Claude Goasguen, entretien avec les auteurs, 2006.

    [7] Kamel CHACHOUA, L’Islam kabyle. Religion, État et société en Algérie, Maisonneuve & Larose, Paris, 2002.

    [8] Charles-Robert AGERON, « Le « mythe kabyle » et la politique kabyle », Les Algériens musulmans et la France, tome I, PUF, Paris, 1968, p. 267-292 ; « La politique kabyle de 1898 à 1918 », tome II, p. 873-890.

    [9] Toutes les citations qui précèdent sont extraites du chapitre de Charles-Robert AGERON, « Le « mythe kabyle » et la politique kabyle (1871-1891) », loc. cit.

    [10] Ibid., p. 273.

    [11] Ibid., p. 275.

    [12] Ibid., p. 274.

    [13] Jacques FRÉMEAUX, Les Bureaux arabes dans l’Algérie de la conquête, Denoél, Paris, 1993.

    [14] Nedjma ABDELFETTAH, « « Science coloniale » et modalités d’encadrement de l’immigration algérienne à Paris (1917-1952) », Bulletin de l’IHTP, n° 83, juin 2004.

    Source : Orient XXI – Édition du 1er au 15 septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/le-bon-kabyle-face-a-l-arabe-fanatique-un-vieux-mythe-colonial/