Crise diplomatique entre l’Algérie et la France : Emmanuel Macron veut «corriger beaucoup de choses» – Madjid Makedhi

Alger et Paris ont lancé officiellement, depuis jeudi, le processus devant aboutir à un « retour à la normale » dans leurs relations bilatérales. La visite effectuée par la secrétaire générale du ministère français des Affaires étrangères, Anne-Marie Descôtes, s’inscrit dans cette démarche.

Le président français Emmanuel Macron semble se résoudre à la nécessité de changer de ton et de démarche avec l’Algérie. Face à une crise diplomatique qui dure depuis 18 mois et une rupture totale des canaux de dialogue entre les deux pays, il a fini par avouer que la démarche française dans la gestion de cette tension n’était pas la bonne. Ayant prôné « la fermeté » en été dernier, le chef de l’Etat français plaide désormais pour « l’apaisement ».

S’exprimant, samedi en marge du Sommet du G20 à Johannesburg, en Afrique du Sud, Emmanuel Macron veut « corriger beaucoup de choses » pour « bâtir une relation d’avenir avec l’Algérie ». « Moi, je veux bâtir une relation d’avenir qui soit apaisée, mais on doit corriger beaucoup de choses et on sait que sur beaucoup de sujets, sécuritaire, migratoire, économique, on n’est pas dans une situation satisfaisante », déclare-t-il lors d’un point presse.

Le Président français se démarque, ce faisant, des acteurs de la droite et de l’extrême droite qui ont poussé, durant les derniers mois, vers la rupture entre Alger et Paris. « Beaucoup de gens veulent faire de l’Algérie une question politique domestique française. Et en Algérie, beaucoup de gens veulent faire de la relation avec la France une question de politique domestique algérienne », dit-il, estimant avoir obtenu des « avancées» ces dernières années, avec une « même méthode : le respect et l’exigence ». Selon lui, « la libération de Boualem Sansal (qui a bénéficié d’une grâce du président Tebboune, sur demande de son homologue allemand) est un premier résultat dont il faut se féliciter». Concernant son éventuelle rencontre avec le président Abdelmadjid Tebboune, Emmanuel Macron affirme qu’elle « se fera au moment où on l’aura préparée pour avoir des résultats ». Les propos du chef de l’Etat français interviennent dans un contexte marqué par un début de rapprochement enclenché depuis le changement de gouvernement en France et, notamment, le départ de l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau.

Un processus de «normalisation»

Alger et Paris ont lancé officiellement, depuis jeudi, le processus devant aboutir à un « retour à la normale » dans leurs relations bilatérales. La visite effectuée par la secrétaire générale du ministère français des Affaires étrangères, Anne-Marie Descôtes, s’inscrit dans cette démarche, comme l’a expliqué le porte-parole du Quai d’Orsay, visant à « relancer la dynamique» de rapprochement». « Il s’agit d’une visite de travail qu’elle mène dans le cadre des priorités exprimées par le ministre (français, ndlr), que sont à la fois le rétablissement de la coopération en matière migratoire, le rétablissement de la coopération en matière de sécurité et aussi la relance de la coopération économique », indique-t-il.

Et d’ajouter : « Tout cela entre dans le cadre d’un dialogue exigeant et qui doit porter des résultats pour nos compatriotes.» Cette visite, rappelons-le, est la première du genre entre les deux pays depuis le mois d’avril, lorsque le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, s’était déplacé à Alger pour amorcer un rapprochement entre Alger et Paris. Les deux pays avaient alors arrêté un agenda de visites afin de « tourner la page » de la crise. Mais le programme a été vite abandonné, suite à l’arrestation, puis l’incarcération, d’un agent consulaire algérien, accusé d’implication dans l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ. L’ Algérie avait directement accusé le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, qui était l’un des principaux acteurs ayant envenimé les relations entre l’Algérie et la France, exploitant ainsi l’arrestation, en novembre 2024 à Alger, de l’écrivain Boualem Sansal.

Depuis septembre, le Premier ministre, Sébastien Lecornu, et son ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, ont adopté une nouvelle approche avec Alger, tout en appelant à la reprise du dialogue. Le successeur de Bruneau Retailleau, ex-ministre français de l’Intérieur, a annoncé même une visite à Alger à l’invitation de son homologue Saïd Sayoud, qui devrait intervenir au mois de décembre. Le rapprochement entre les deux pays a été confirmé indirectement, mardi, par le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf. « Il n’y a pas d’initiative majeure, il y a un processus de contacts qui est en train de s’organiser entre l’Algérie et la France, sans plus », déclare-t-il.

Source : El Watan – 24/11/2025 https://elwatan.dz/crise-diplomatique-entre-lalgerie-et-la-france-emmanuel-macron-veut-corriger-beaucoup-de-choses/

Louise Michel, de la Kanaky à l’Algérie – Alain Ruscio

L’ historien Alain Ruscio évoque l’importance exceptionnelle de la voix de Louise Michel dans l’histoire de l’anticolonialisme. Un article que nous publions en hommage à la Société Louise Michel qui vient de se dissoudre et que nous remercions pour son soutien à l’association histoire coloniale et postcoloniale.


Une grande dame face aux brutalités coloniales : Louise Michel, de la Kanaky à l’Algérie

Les conquêtes coloniales du dernier quart du XIX ème siècle et du début du suivant ont été faites alors que le mouvement anarchiste était puissant et disposait de nombreux moyens d’expression. Les courants convergents libertaire et anarcho-syndicaliste furent alors les seuls à condamner sans équivoque le colonialisme, même si leur protestation était souvent surtout axée sur un anticléricalisme et un antimilitarisme de principe.

Dans ce concert protestataire, la grande voix de Louise Michel [1] fut d’une importance exceptionnelle.

Son premier contact (contraint et forcé !) avec une terre coloniale fut sa déportation en Kanaky, de 1873 à 1878 [2]. Elle aurait pu, comme nombre d’autres Communards déportés, se désintéresser des indigènes, voire partager le mépris général dont ils étaient victimes ou, pis encore hélas, participer à la répression de la révolte de 1878. Il n’en fut rien. Son esprit ouvert, avide en permanence de connaissances nouvelles, la servit dans cette épreuve. Encore en mer sur le navire La Virginie, elle écrit, avant même le premier contact avec la colonie :

« Avec les sauvages, il y aura le but doublement humanitaire d’empêcher qu’on ne les refoule par le canon en les civilisant et de faire des études historiques vraies dans les ruines » [3].

Elle commence d’ailleurs à appliquer ce principe en recueillant les légendes, qu’elle publiera dans un journal, Les petites affiches. Revenue en France, elle réunira ces textes en volume [4] (même si les spécialistes sont dubitatifs sur le caractère authentique de toutes les légendes).

Louise, cependant, partage parfois le paternalisme ambiant de son temps :

« J’espère, dans mes excursions pour la Société de géographie, apprendre aux Kanaks à nous égaler, ce qui ne sera pas si difficile qu’on le croit. Cette race qui s’éteint, au lieu d’être broyée à coups de canon et dépossédée, pourrait contracter des alliances avec la nôtre, ce qui produirait une nation intelligente et forte, du moins un peu plus que les nôtres qui sont lâches et bien bêtes » (28 août 1875)[5].

Prit-elle fait et cause pour eux lors de la grande révolte de 1878, comme elle l’a raconté ? Deux ans après son retour (novembre 1880), elle fut attaquée assez bassement, lors d’un meeting, par un participant, un certain Bernadotte, qui l’accusa d’avoir fomenté la révolte kanak pour « écraser les Communards ». Elle répondit :

« Lors de l’insurrection des Canaques, deux chefs que je connaissais vinrent me voir et m’apprirent leur résolution de se joindre aux révoltés. Je partageai entre eux le dernier morceau de mon écharpe rouge[6] au moment où ils se mirent à la nage pour s’éloigner des avant postes français » (Le Gaulois, 28 septembre 1882).  

Des années plus tard, elle reprit ce récit dans ses Mémoires :

« Parmi les déportés, les uns prenaient parti pour les Canaques, les autres contre. Pour ma part, j’étais absolument pour eux (…) ? Pendant l’insurrection canaque, par une nuit de tempête, j’entendis frapper à la porte de mon compartiment de la case.

– Qui est là ? demandai-je.

– Taïau [7], répondit-on.

Je reconnus la voix de nos Canaques apporteurs des vivres. C’étaient eux, en effet ; ils venaient me dire adieu avant de s’en aller à la nage par la tempête rejoindre les leurs, pour battre méchants Blancs, disaient-ils.

Alors, cette écharpe rouge de la Commune que j’avais conservée à travers mille difficultés, je la partageai en deux et la leur donnai en souvenir. »

Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, 1898 [8]

La scène est belle. Malheureusement, la correspondance de Louise ne signale quasiment pas la révolte. L’historien Joël Dauphiné est dubitatif sur la véracité de cette scène. La thèse qu’il soutient est la suivante : sur place, Louise Michel a sans doute eu plutôt de la sympathie pour la révolte. Puis, n’ayant comme informations que celles que lui donnaient les Européens – massacres épouvantables, scènes d’anthropophagie – elle fut sans doute quelque peu effrayée : d’où peut-être son silence gêné. Ce n’est que plus tard, de retour en France, qu’elle a été mise dans la possibilité de comprendre la révolte. D’où son récit, où elle s’attribue un rôle qu’elle n’a (peut-être) pas tenu [9].

L’ année qui suit la révolte, le Gouverneur accepte qu’elle vienne à Nouméa reprendre son métier d’institutrice. Elle sera un temps en charge d’écoles d’enfants de bagnards, puis des jeunes filles de la ville. Fut-elle également institutrice des Kanak ? Les réponses divergent [10].

Malgré sa présence en France lors des conquêtes de la Tunisie (1882), puis du Tonkin (1885), son nom n’apparaît pas dans les violents débats qui agitent alors le monde politique. Par contre, quelques années plus tard, elle se fait la dénonciatrice intransigeante de la répression qui, toujours au Tonkin, s’installe. Début 1890, au Tivoli Vauxhall [11], elle fait un récit ému et, semble-t-il, bien informé, de l’exécution publique à Hanoi d’un patriote maquisard, le Dôi Van [12].

Le second contact direct de Louise avec le monde colonial est fort tardif. À l’automne 1904, elle part pour une tournée de propagande en Algérie, en compagnie d’un autre militant, Ernest Girault [13]. À lire les titres, et parfois les textes, des conférences, on s’aperçoit que les deux orateurs reprirent les thèses classiques du mouvement – antimilitarisme, anticléricalisme, anticapitalisme – sans accorder d’attention particulière à la spécificité coloniale. D’ailleurs, les descriptions des auditoires montrent que ce furent surtout des Européens qui vinrent écouter les orateurs [14].

Mais une incompréhension majeure apparaît – et ne disparaîtra plus jamais – : le militantisme antireligieux, dimension centrale de la pensée anarchiste, ne pouvait évidemment être compris des (rares, il est vrai) musulmans à qui ils s’adressaient. Une anecdote, rapportée par Ernest Girault, permet de mesurer ce fossé. Au cours du voyage, le petit cortège de militants rencontre en train un groupe de prostituées musulmanes. Un des militants, Laouer, qui parle couramment l’arabe, entreprend de les désintoxiquer de l’islam :

« Il essaya de leur parler de libre-pensée. Elles ne comprirent point. L’enragé propagandiste poussa plus loin et leur dit que Mahomet avait été un criminel de fanatiser tout un peuple ; que les marabouts étaient des voleurs ; qu’ils escroquaient le pauvre monde musulman. Les prostituées indigènes poussèrent les hauts cris et se sauvèrent dans un autre compartiment » [15].

Ce fut en tout cas le dernier combat de Louise : trop fatiguée, elle laisse Girault achever la tournée et rentre en France en décembre pour y mourir, le 9 janvier 1905.  


[1] Louise Michel, Mémoires écrits par elle-même, Paris, F. Roy, 1886 ; Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale, 1850-1904, Paris, Ed. de Paris / Max Chaleil, 1999.

[2] Emilie Cappella, Louise Michel, exil en Nouvelle-Calédonie, Paris, Magellan & Cie, Coll. Textes et fragments, 2005 ; Joël Dauphiné, La déportation de Louise Michel. Vérité et légendes, Paris, Les Indes Savantes, 2006.

[3] Lettre au citoyen Paysant et à nos amis, non datée (1873), dans Je vous écris de ma nuit, op. cit.

[4] Légendes et chants de gestes canaques, Paris, Kéva & Cie, 1885 (Gallica).

[5] Dans Je vous écris de ma nuit, op. cit.

[6] Elle n’adoptera le drapeau noir qu’à son retour en France (déclaration lors d’un meeting, 18 mars 1882) : « Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions » (Site Internet Le Drapeau noir).

[7] Amis.

[8] La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, Stock, 1898.

[9] Joël Dauphiné, op. cit.

[10] Joël Dauphiné, id., estime que non. Certaines études, il est vrai imprécises, affirment qu’elle obtient le droit d’accueillir dans les écoles, restées ouvertes le dimanche, des jeunes kanak. 

[11] Salle parisienne (rue de la Douane, aujourd’hui rue Léon Jouhaux), qui servait aussi bien à la présentation de spectacles qu’à des réunions politiques.

[12] Repris in Louise Michel, Prise de possession, Brochure, Paris, SLIM, 1947, cité par Charles Fourniau, Les contacts franco-vietnamiens en Annam et au Tonkin de 1885 à 1896, Thèse de Doctorat d’État, Université d’Aix-en-Provence, Inst. d’Histoire des Pays d’outre-mer, 1983.

[13] Clotilde Chauvin, Louise Michel en Algérie. La tournée de conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre-décembre 1904), Paris, Ed. Libertaires, 2007; Ernest Girault, Une colonie d’enfer. M. Étienne ment. Les Nérons du sud, Paris, Libr. Internationale, 1905 ; Paris, Ed. Libertaires, 2007.

[14] Clotilde Chauvin, op. cit.

[15] Ernest Girault, Une colonie d’enfer. M. Étienne ment. Les Nérons du sud, Paris, Libr. Internationale, 1905.

Source : HCO – Edition du 15 novembre au 1er décembre 2025 https://histoirecoloniale.net/louise-michel-de-la-kanaky-a-lalgerie-par-alain-ruscio/

Enseigner l’histoire de manière décoloniale – Manel Ben Boubaker

Manel Ben Boubaker est professeure d’histoire et de géographie dans un lycée en Seine Saint Denis. Elle est l’une des autrices de l’ouvrage collectif Entrer en pédagogie antiraciste paru chez Shed publishing en 2023. Elle est membre du comité éditorial de la revue La Déferlante.

Enseigner l’histoire de manière décoloniale

Théorie et pratiques de classe

En France, l’enseignement de l’histoire continue de s’inscrire dans une perspective majoritairement eurocentrée. Les programmes scolaires présentent souvent une vision unifiée et centrée sur l’Occident, invisibilisant les expériences des colonisés.e.s  et de leurs descendant.es, comme des peuples subalternes. Enseigner une histoire décoloniale consiste à rendre visible et à déconstruire ces hiérarchies, à reconnaître les voix marginalisées et à restituer des savoirs occultés. L’objectif est d’offrir aux élèves des outils pour comprendre les rapports de pouvoir historiques et leur persistance dans le présent, et de leur permettre d’explorer l’Histoire de manière plus critique comme plus incarnée.

Les fondements théoriques de la pensée décoloniale

Dans le paysage médiatico-politique français, le mouvement dit « décolonial » est souvent caricaturé. Le terme est utilisé pour discréditer, pêle-mêle, n’importe quel savoir critique qui fait usages des concepts de race et/ou de colonialité et/ou de genre. Or, la pensée décoloniale constitue un large courant de pensée, avec un corpus conséquent, dont l’objectif est une critique radicale de la modernité et de l’universel tel qu’il est défini par l’Occident. Elle est pluridisciplinaire et s’inscrit dans des contextes géopolitiques variés, produisant des savoirs à partir de la perspective des dominé·e·s.

C’est Aníbal Quijano qui a introduit le concept de colonialité du pouvoir [1]: il s’agit « de la division du monde et du travail à partir d’une hiérarchie raciale et la diffusion d’une relation au savoir et à la connaissance fondée sur les principes d’une rationalité européenne qui condamnerait et détruirait les autres formes de connaissances et de savoirs. Ce n’est donc pas ce qui reste du colonialisme ni ce qui succède au colonialisme, mais l’autre face du monde moderne »[2] . Ce système de hiérarchisation raciale est né en 1492 avec l’invasion de la Caraïbe et du continent américain continue de structurer les rapports sociaux et épistémologiques contemporains.

La colonialité du savoir désigne l’imposition d’une rationalité européenne qui marginalise ou efface les formes de connaissance des peuples colonisés. L’histoire occidentale s’est construite en évinçant ou en s’appropriant ces savoirs [3]. Arturo Escobar propose la notion de pluriversel [4], affirmant que les savoirs appartiennent à des « mondes » multiples et légitimes, et ne constituent pas des versions homogènes d’une vérité universelle. Cette perspective refuse la hiérarchie implicite des savoirs et invite à reconnaître la pluralité des connaissances.

Ce qu’on appelle les « études décoloniales » regroupent aussi d’autres courants de pensée, qui naissent ailleurs dans le monde. Les Subaltern Studies, nées en Inde dans les années 1980, relisent l’histoire par le bas, en privilégiant le point de vue des colonisés.e.s. Inspirées par Gramsci, elles ont été portées par Gayatri Spivak et Dipesh Chakrabarty [5]. Les postcolonial studies, comme L’Orientalisme d’Edward Saïd [6], interrogent la construction occidentale de l’« Orient » pour justifier des rapports de domination, et proposent une analyse des représentations culturelles et littéraires. Les Cultural Studies, au Royaume-Uni, ont mis en évidence la manière dont les productions culturelles révèlent les rapports de domination, notamment dans les diasporas afro-caribéennes étudiées par Stuart Hall [7]. En Afrique, Ngugi wa Thiong’o et Chinua Achebe défendent la décolonisation des langues et la valorisation des savoirs autochtones.

Ces perspectives montrent que l’enseignement de l’histoire doit intégrer les voix invisibilisées, les résistances locales et globales, et les savoirs non occidentaux.

Quelle pédagogie décoloniale en classe d’histoire ?

Dans mon enseignement au lycée, je traduis ces concepts en pratiques concrètes pour rendre l’histoire vivante et critique. Les pédagogies décoloniales sont très peu explorées en France, à l’exception notable du travail de thèse de la docteure en sciences de l’éducation Myriam Cheklab [8]. A l’inverse, Outre-Atlantique, les pédagogies décoloniales forment un courant de pratiques didactiques et pédagogiques importants. Les penseuses les plus importantes restent Catherine Walsh [9] dans l’espace hispanophone et Linda Tuhiwai Smith [10] dans l’espace anglophone. Pour ces deux penseuses, les pensées de Paolo Freire [11] comme de Frantz Fanon [12] restent centrales pour adopter une posture de pédagogue décoloniale.

L’ ensemble des propositions que je formule ici sont plus longuement développées dans mon article « Techniques d’enseignement décolonial en histoire-géographie » dans l’ouvrage Entrer en pédagogie antiraciste publié chez Shed Publishing en 2023 [13].

L’exploration des résistances anticoloniales grâce à la recherche libre [14]

J’organise chaque année des projets de recherche libre où les élèves choisissent des sujets sur des figures ou résistances coloniales, en lien ou non avec leurs histoires familiales.  Dans le cadre de cette séquence, je leur montre l’intérêt de travailler aussi sur des pays d’Amérique latine ou d’Asie, moins évidents que le Maroc ou le Mali dans l’esprit des élèves. Après avoir constitué une liste de nations, je choisis les plus représentatives pour mes classes : cette liste comprend les territoires dont sont originaires les élèves, les territoires ultra-marins, mais aussi des espaces colonisés par d’autres États européens et qui ont aussi une histoire coloniale qui mérite d’être connue et débattue par les élèves (le Congo, le Cap Vert, l’Indonésie, Cuba ou encore le Cameroun par exemple).  Dans le cas de Cuba ou des Philippines, cela permet également de comprendre que la colonisation n’est pas circonscrite à l’Europe, et d’entrevoir les ressorts de la colonisation états-unienne dès la fin du XIXème siècle. L’objectif est de comprendre la globalité du projet colonial, pour dès lors en déceler les permanences contemporaines, plutôt que de travailler à une histoire singulière de la colonisation française. Ce projet met également en résonance les colonisations du XVIème siècle comme celles du XIXème siècle, dans un but similaire. Enfin, une perspective décoloniale incite nécessairement à découvrir l’histoire coloniale des territoires ultra-marins français, dont celle de la Kanaky-Nouvelle-Calédonie au cœur de notre actualité, mais aussi de la Guyane et toute la Caraïbe, pour comprendre qu’une des modalités de sortie du colonialisme politique a été la départementalisation comme en Martinique ou en Guadeloupe. Les exposés et les affiches produites sont suivis de discussions collectives, permettant de mettre en lumière des figures et mouvements absents des manuels. Ces travaux constituent, pour les plus réussis d’entre eux, une bibliothèque d’archives et de travaux collectifs consultables par les élèves [15].  Grâce à ces recherches, les élèves découvrent que l’histoire ne se limite pas aux grandes figures blanches ou aux grandes puissances coloniales, et que les peuples colonisés ont agi, lutté, résisté pour leur propre libération, selon souvent leurs propres agentivités. J’ai progressivement introduit ce type de recherche libre à d’autres chapitres du programme d’histoire du lycée, à d’autres niveaux : la traite européenne en seconde en explorant les figures de marrons et marronnes comme François Makandal ou Queen Nanny, ou la résistance aux génocides des Juif.ves et des Tziganes lors de la Seconde Guerre mondiale, afin de mettre en lumière les résistances individuelles comme collectives en situation de domination raciale et/ou coloniale. Par exemple, dans le cadre d’un projet avec le mémorial de la Shoah, des élèves de première et de terminale ont par exemple réalisé un panneau sur la résistance des Sonderkommandos dans le centre de mise à mort d’Auschwitz-Birkenau, aujourd’hui exposé au lycée.

Adopter un glossaire décolonial

Le vocabulaire est central pour déconstruire les récits dominants. Le vocabulaire reste empreint d’un vocable colonial. Or, nommer le monde comme on le conçoit véritablement reste le premier acte vers une émancipation du point de vue occidental, pour permettre la prise en compte du point de vue des subalternes. Voici quelques exemples pouvant illustrer ce propos. On peut utiliser les termes « Révolution algérienne » ou « Guerre de libération nationale » plutôt que les termes de « guerre d’Algérie » ou « Guerre d’indépendance algérienne ». Le terme « révolution » (thawra en arabe) met en évidence le déséquilibre des forces entre troupes françaises et algériennes, tout en signifiant que la fin de la domination coloniale ouvre la voie à la naissance d’une Algérie nouvelle [16]. Le terme « esclaves » pose également des problèmes sémantiques puisqu’il participe à la réduction totale d’une personne à sa condition d’esclave. C’est pourquoi on lui préfère les termes d’« esclavisé·e » ou d’« esclavagisé·e », qui mettent l’accent sur le processus d’asservissement, et non sur un état supposé naturel ou permanent. Parler d’« esclavisé·e », c’est rappeler que l’esclavage est une violence subie, une dépossession, et non une identité. Ce glissement lexical, inspiré notamment des travaux de Saidiya Hartman [17] ou d’Achille Mbembe [18] qui interrogent tous deux la violence du langage historique et la manière dont il perpétue les effacements du système colonial, permet de redonner une agentivité et une humanité à celles et ceux qui ont été réduits en esclavage. Il ne s’agit évidemment pas de croire qu’un simple changement de mot suffirait à rendre visibles les violences du système esclavagiste, mais de déplacer le regard historique, en rendant perceptible ce que le langage dominant tend à naturaliser ou à effacer. De la même manière, les noms et les toponymes traduisent des rapports de pouvoir et des processus d’effacement. Nommer les peuples autochtones d’Amérique du Nord à partir de leurs propres termes — Abya Yala [19] pour le continent, Premières Nations pour désigner les habitant·es originel·les — permet de reconnaître leur antériorité et la légitimité de leurs cosmologies. L’exemple d’Haïti illustre bien ces tensions autour de la nomination : « Ayiti », en langue taïno, signifie « terre des hautes montagnes ». La colonisation française, en rebaptisant l’île « Saint-Domingue », a imposé un nom de possession et d’effacement. Lorsque les révolutionnaires noirs choisissent de restaurer le nom « Haïti » en 1804, ils posent un acte politique et symbolique de réappropriation: redonner à la première république noire du monde un nom ancré dans la mémoire autochtone, contre le vocabulaire colonial.

Travailler sur la toponymie dans une perspective décoloniale, c’est donc rendre visibles les strates de domination et de résistance inscrites dans les mots. Ce travail d’onomastique permet aux élèves de comprendre que les récits historiques ne sont pas neutres : ils sont traversés par des choix linguistiques qui traduisent des rapports de pouvoir. Ce travail d’onomastique décoloniale aide les élèves à comprendre que si les récits historiques restent biaisés, des traces de ces histoires subsistent souvent dans le langage. Nommer est « une étape vers l’anonymat, un outil pour rendre visible ce qu’il (le système) a pris soin de rendre invisible » [20]. D’autres termes, à partir de cette approche, peuvent être déconstruits en histoire comme la guerre d’Indochine (guerre de libération du Vietnam) ou le « Jeudi Noir » pour désigner le krach boursier du 24 octobre 1929.

De la violence coloniale aux  luttes anticoloniales dans l’espace public

L’histoire coloniale et esclavagiste n’est pas seulement à faire vivre dans le cours d’histoire en classe. On peut rendre visible le colonial lors de sorties ou de voyages scolaires, dans les villes du Nord global où nous résidons. Paris et sa banlieue, dans laquelle j’ai grandi, j’enseigne et je réside, constituent des territoires d’archives anticoloniales à explorer. Par exemple, on peut envisager une balade anticoloniale dans l’actuel Quartier Latin. De la place des Anciens-Combattants-en-Afrique-du-Nord jusqu’à la place Saint-Michel où fut inscrite l’inscription « Ici, on noie les Algériens » en 1961, en passant par la mosquée de Paris, la brasserie Lipp, la faculté de la Sorbonne et la librairie Présence Africaine, on peut revisiter ces quartiers en prévoyant un parcours balisé ou plus libre en fonction du niveau et de l’âge des élèves. A Paris, la sortie peut être prise en charge par un guide spécialisé comme Kévi Donat, créateur de la balade le Paris Noir [21], ou bien le collectif Marseille Coloniale [22] dans la cité phocéenne. Ces parcours sont possibles dans une très grande partie des villes de France [23].L’étude des traces du colonial dans l’odonymie (ou l’étude des rues) est aussi importante pour montrer la centralité de la question coloniale au cœur de la capitale [24]. Dans le cadre d’un voyage à Nantes en 2024, nous avons réalisé une balade urbaine dans le but de retrouver les traces du passé esclavagiste dans la ville. De même, dans une perspective décoloniale, il peut être intéressant d’évoquer les oppositions, les dégradations ou les tentatives de déboulonnages dans ce même espace, dans un but de décolonisation de l’espace public. A Paris, le meilleur exemple reste le monument à la mission Marchand, dans le 12ème arrondissement, en face de l’actuel Musée national de l’Histoire de l’Immigration, attaqués régulièrement par des militant-es dans les années 1960 et 1970 [25]. Grâce à l’ouvrage de Françoise Vergès, on peut arpenter le triangle de porte Dorée, à pied comme en étudiant collectivement son livre [26]. On peut aussi évoquer en classe les déboulonnages ayant eu lieu l’année 2020, après la mort de Georges Floyd aux Etats-Unis, et à la suite du mouvement Black Live Matters, qui ont abouti aux déboulonnages de la statue de Christophe Colomb à Saint-Paul aux Etats-Unis, celle d’Edward Colton à Bristol, ou encore celle de Joséphine de Beauharnais, Pierre Belain d’Esnambuc en Martinique, et celle de Victor Schoelcher en Guyane.

Pour finir, il est important de montrer que ces capitales du Sud global ont été des lieux d’échanges sur les luttes anticoloniales et tiers-mondistes dans le Sud majoritaire comme les villes d’Alger avec le Festival Panafricain d’Alger [27], La Havane, mais aussi Bandung, Dakar [28] ou Kinshasa [29].

Conclusion

Enseigner une histoire décoloniale, c’est déconstruire l’universalité présumée des savoirs occidentaux, restituer les voix invisibilisées. L’histoire décoloniale transmet des faits historiques, des savoirs occultés, et elle permet aux élèves de comprendre les mécanismes de pouvoir dans la production du savoir historique [30]. C’est un enseignement critique, incarné et socialement engagé, qui contribue à la formation de citoyen.nes capables de réflexion, de nuance et d’action.


[1] Anibal Quijano, « « Race » et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol.51, n°3, 2007, p.111-118.

[2] Claudia Bourguignon Rougier, « Colonialité du pouvoir », Claudia Bourguignon Rougier (dir.), Un dictionnaire décolonial. Perspective depuis Abya Yala Afro Latino America, Québec, 2021.

[3] Samir Boumediene, La Colonisation du savoir. Une histoire des plantes médicinales du « Nouveau Monde » (1492-1750), Mondes à faire, Vaulx-en-Velin, 2016.

[4] Arturo Escobar, Sentir-penser avec la Terre. Une écologie au-delà de l’Occident, Seuil, 2018.

[5] Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ? Amsterdam, Paris, 2020 ; Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Amsterdam, Paris, 2009.

[6] Edouard W. Saïd, L’ Orientalisme. L’Orient crée par l’Occident, Seuil, « La Couleur des idées », Paris, 2005.

[7] Stuart Hall, Identités et cultures. Politiques des cultural studies, vol.1, Amsterdam, Paris, 2007.

[8] Myriam Cheklab, Basculer vers des pédagogies décoloniales. Regards, chemins et horizons entre des communautés nasa en Colombie et des descendant-e-s de colonisé-e-s en France, Thèse de doctorat, Université Paris 8 Saint-Denis, 2021 ; Myriam Cheklab, « Pour des pédagogies décoloniales : pistes pour se défaire de la colonialité à l’école » in Sud Éducation 93, Entrer en pédagogie antiraciste, Shed Publishing, 2023.

[9] Catherine Walsh (dir.), Pedagogias decoloniales. Practicas insugentes de resistir, (re)existir y (re)vivir, Abya Yala, « Pensamiento decolonial », Quito, 2013.

[10] Linda Tuhiwai Smith, Decolonizing Methodologies. Research and Indigenous People, Bloomsbury, 2021.

[11] Paolo Freire, La pédagogie des opprimés, Agone, « Contre-feux », Marseille, 2021.

[12] Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952.

[13] Manel Ben Boubaker « Techniques d’enseignement décolonial en histoire-géographie » In Sud Education 93, Entrer en pédagogie antiraciste : D’une lutte syndicale à des pratiques émancipatrices (pp. 148-190), Shed Publishing, Paris, 2023.

[14] La recherche libre est une des pratiques centrales dans la pédagogie d’Elise et Célestin Freinet voir Célestin Freinet, L’école moderne française, Paris, Orphrys, 1964.

[15]  J’ai adopté la pratique de l’archivage des travaux d’élèves à la lecture de l’ouvrage de Magali Jacquemin, Des élèves à la conquête du passé : faire l’histoire à l’école primaire, Libertalia, « Questions de classe », Paris, 2023.

[16] Malika Rahal, Algérie, 1962. Une histoire populaire, La Découverte, Paris, 2022.

[17] Saidiya Hartman, À perte de mère, sur les routes atlantiques de l’esclavage, Brook, Paris, 2023.

[18] Achille Mbembé, Critique de la raison Nègre, La Découverte, Paris, 2013 ; Sortir de la grande nuit, Essai pour une Afrique décolonisée, La Découverte, Paris, 2010.

[19] Claudia Bourguignon Rougier, « Abya Yala », Claudia Bourguignon Rougier (dir.), Un dictionnaire décolonial. Perspective depuis Abya Yala Afro Latino America, Québec, 2021.

[20] Trinh T. Minh-Ha. Femme, indigène, autre. Écrire le féminisme et le postcolonialisme, B42, « Culture », Montreuil, 2022, p.72.

[21] Kévi Donat, A la découverte du Paris Noir. Balade au cœur de l’histoire noire de la Ville Lumière, Faces cachées, Paris, 2025.

[22] Instagram à suivre @MarseilleColoniale

[23] Voir les ouvrages édités dans la collection « Arguments et mouvements » de Syllepse, Paris. : collectif, Guide du Marseille colonial, 2022 ; Patrick Le Moal, Guide du Rouen colonial et des communes proches, 2023 ; collectif, Guide du Bordeaux colonial. Et de la métropole bordelaise, 2020 ; collectif, Guide du Paris colonial et des banlieues, 2018 ; Dominique Natanson, Guide du Soisson colonial, coédition avec l’Echelle du temps, 2018. Voir également le travail de l’association d’éducation populaire Mémoires & Partages basée à Bordeaux, La Rochelle, Paris…

[24] Marcel Dorigny et Alain Ruscio, Paris colonial et anticolonial, Hémisphères, Paris, 2023.

[25] Françoise Vergès et Seumboy, De la violence coloniale dans l’espace public, Shed Publishing, Paris, 2023.

[26] L’arpentage est une méthode de lecture collective, issue de la culture ouvrière, qui permet de créer une culture commune autour d’un sujet en articulant théorie, pratique et approche sensible. 

[27] William Kein, Le festival panafricaine d’Alger 1969, 1969.

[28] Notamment par la place de son université, l’université Cheikh Anta Diop, dans la formation des nouvelles élites ouest-africaines.

[29] Johan Grimonpez, Soundtrack to a coup d’État, 2025.

[30] Michel-Rolph Trouillot, Faire taire le passé. Pouvoir et production historique, Lux, 2025, Montréal.

Source : HCO- Édition du 15 novembre au 1er décembre 2025 https://histoirecoloniale.net/enseigner-lhistoire-de-maniere-decoloniale-par-manel-ben-boubaker/

Sondage IFOP sur les musulmans – Qui parle derrière les chiffres ? – Hania Chalal

Un sondage IFOP sur « l’islamisme des musulmans » affole les plateaux télé des chaines d’information. Mais qui parle vraiment derrière ces chiffres ? Média d’influence, campagne de diffamation d’ampleur, calendrier électoral… Sondage neutre ou arme politique ? Enquête sur un récit écrit d’avance.

Sur le papier, tout semble solide : un institut de sondage connu ; une méthode détaillée ; un échantillon de 1005 personnes se déclarant musulmanes.
Pourtant, à longueur de plateaux et de débats enflammés, une constante : aucun analyste ne prend la peine de questionner le commanditaire de ce sondage. Et ce, alors même que son nom apparaît dans une fuite de données au cœur d’un dossier publié en 2023 par Mediapart et le European Investigative Collaborations (EIC)Cette enquête avait pourtant mis en lumière une vaste campagne de diffamation visant plus de 1000 personnalités et des centaines de structures musulmanes en Europe.

Ce commanditaire, c’est le magazine Écran de veille, émanation de Global Watch Analysis (GWA), une structure dont la production éditoriale est quasi exclusivement tournée vers la dénonciation des Frères musulmans, du « frérisme » et de l’ « islamisme ». Autrement dit, pas seulement un média « préoccupé » par l’islamisme mais l’un des relais éditoriaux d’un dispositif qui, depuis des années, s’emploie à construire en Europe l’image d’un ennemi musulman tentaculaire.

Dans ce contexte, plusieurs biais du sondage prennent une tout autre signification : recours à des catégories floues comme le « halo de l’islamisme » ; absence de définition du mot « islamistes » alors qu’on en mesure l’ « approbation » ; glissement constant entre opinion déclarée et appartenance supposée quand on parle de « noyau dur de membres actifs de la confrérie » ; questions très normatives opposant mécaniquement « lois françaises » et « règles religieuses ».

Le problème n’est donc pas seulement que l’IFOP travaille pour un client douteux ; c’est que cet élément pourtant central, ainsi que les fragilités du dispositif, disparaissent totalement dans le débat public. Une grille de lecture déjà écrite, celle d’un « halo islamiste » et d’une menace frériste diffuse au sein des musulmans de France, se trouve blanchie par le label IFOP et réinjectée sous forme de pourcentages alarmants.

Un questionnaire taillé pour un récit identitaire écrit d’avance

Dès les premiers tableaux, on comprend que le sondage ne cherche pas à décrire la réalité sociale des musulmans, mais à rentrer cette réalité dans un récit préécrit : celui d’un « halo islamiste » qui entourerait une partie significative de la population.

Les titres de sections donnent le ton :

  • « Combien d’islamistes ? Le halo de l’islamisme » ;
  • « Combien de fréristes ? Le halo du frérisme ».

Or, ce cadrage entre en tension avec plusieurs résultats du sondage lui-même.

Une large partie des personnes interrogées déclarent respecter les lois françaises en cas de conflit avec des règles religieuses, et 45 % disent désapprouver toutes les positions attribuées aux « islamistes » , terme qui, lui, n’est jamais défini. On est donc face à un paradoxe : une réalité plus nuancée, parfois rassurante, est systématiquement réinterprétée à travers le filtre du « halo » menaçant.

Les incohérences s’accumulent :

  • On mesure l’« approbation des islamistes » sans expliquer de qui on parle. Dans la vie politique française, ce mot renvoie tantôt à des groupes armés, à des partis légalistes étrangers, à des courants rigoristes, à des gouvernements détestés et à bien d’autres choses : autant de réalités incompatibles, fondues ici dans une seule catégorie. Malgré cette indétermination, l’enquête produit un chiffre global censé quantifier une adhésion à « l’islamisme ».
  • On oppose mécaniquement « lois françaises » et « règles de votre religion », comme si la vie quotidienne des musulmans se résumait à des arbitrages dramatiques entre deux systèmes normatifs incompatibles, là où la plupart vivent précisément dans l’ajustement pratique, la négociation, la conciliation.

Ce que le sondage documente très clairement, c’est un niveau élevé de religiosité, une forte pratique, une importance accordée à la foi. Là où l’on pourrait parler de sociologie de la piété, on est constamment tiré vers une lecture sécuritaire.

Le message implicite est clair : être très croyant, très pratiquant, c’est déjà être en lisière d’un problème.

On n’est plus alors dans une enquête qui se laisse instruire par la réalité ; on est dans un dispositif qui demande à la réalité de confirmer une fable déjà écrite, celle d’une population musulmane entourée d’ombres, de « frérisme » et d’« islamisme ».

Un calendrier qui ne doit rien au hasard

Ce sondage n’est pas tombé du ciel au milieu d’une année politique calme. Il arrive dans une séquence où la question musulmane est déjà construite comme matrice du débat public, et où un récit de menace intérieure cherche des chiffres pour se consolider.

Nous sommes à l’orée de plusieurs moments clés :

  • En amont des municipales de 2026 : les élus locaux sont en première ligne des politiques de “lutte contre l’islamisme”, contrats d’engagement républicain, subventions aux associations, gestion des lieux de culte. Un sondage qui prétend quantifier la menace offre, à ce niveau, un outil rhétorique redoutable : il suffit de superposer ce narratif flou aux “territoires perdus de la République” pour justifier un durcissement généralisé, sans jamais interroger les effets sociaux réels de ces politiques.
  • En amont de la présidentielle de 2027 : dans un paysage fragmenté, la tentation est forte d’organiser la compétition autour d’un axe simple : fermeté supposée face à l’“islamisme” versus laxisme présumé. Le sondage livre des munitions toutes prêtes : pourcentages de jeunes favorables à la charia, part de musulmans approuvant « tout ou partie des positions islamistes », cartographie en cercles d’un “noyau dur” et de ses “périphéries”. Ce sont autant d’éléments qui permettent de verrouiller l’agenda sur la question d’un “risque musulman”, au détriment d’autres enjeux pourtant structurants (école, climat, inégalités, crise démocratique).

Mais le timing ne joue pas seulement sur les élections. Il s’inscrit aussi dans une continuité institutionnelle : loi “séparatisme”, circulaires sur le voile et l’abaya, rapports officiels sur “l’islamisme politique”, toutes ces séquences ont contribué à installer l’idée qu’une part de la population serait en permanence à mettre à l’épreuve de sa loyauté. Le sondage vient ajouter une couche : il fournit la version chiffrée d’un soupçon déjà largement diffusé.

Autrement dit, le problème n’est pas seulement quand ce sondage sort, mais dans quelle mise en scène politique il vient se loger. Il ne déclenche pas la séquence identitaire ; il la nourrit en lui donnant un vernis de “réalité mesurée”. À partir de là, il devient très difficile de contester ce narratif sans être accusé de nier les chiffres, alors même que ces chiffres sont le produit d’un dispositif conceptuel et temporel pensé pour confirmer ce narratif.

Un sondage Made in France inséré dans des récits qui viennent d’ailleurs

Ce sondage ne naît pas dans un vide politique et intellectuel. Il s’inscrit dans un environnement où, depuis des années, se diffuse un récit transnational : celui d’une menace frériste globale, présentée comme une toile invisible reliant associations, ONG, mosquées, personnalités publiques.

C’est exactement ce que des enquêtes avaient déjà documenté en 2023 : mise en place de sociétés-écrans, recours à des officines privées, production de listes, de rapports et de contenus médiatiques visant à imposer dans le débat français l’idée d’un « péril frériste » omniprésent.

Dans ce paysage, des structures comme Global Watch Analysis jouent un rôle pivot : elles transforment cet imaginaire en produits éditoriaux (articles, dossiers, livres) puis, désormais, en produits statistiques via des sondages commandés à des instituts reconnus. Le questionnaire IFOP n’est pas neutre : il reprend presque mot pour mot cette grammaire « islamistes », « fréristes », « halo », « noyau dur de confrérie » et l’applique à des citoyens français ordinaires.

C’est une façon d’agir en douceur sur la manière dont une société se représente une partie d’elle-même. En important un vocabulaire forgé pour d’autres combats (géopolitiques, régionaux, religieux) et en le plaquant sur la réalité française, on déplace le centre de gravité du débat : la question n’est plus « comment traiter des problèmes sociaux, économiques, démocratiques bien réels ? », mais « comment se protéger d’un corps étranger idéologique logé au cœur de la nation ? ».

Le plus préoccupant, c’est que ce glissement se fait sous couvert de neutralité scientifique. Là où l’on devrait discuter des catégories, des mots, des intérêts en jeu, on nous oppose des pourcentages. Comme si le fait de chiffrer un récit importé suffisait à le transformer en vérité sociologique.

Face à des chiffres qui travaillent la division, notre destin commun

Interroger ces circulations, entre officines d’influence, médias spécialisés et sondages grand public, ce n’est pas refuser tout regard critique sur l’islam en France. Bien au contraire.

C’est simplement rappeler qu’aucune démocratie ne peut se permettre de laisser son récit être écrit ailleurs. Que nous le voulions ou non, nous partageons ce destin commun qu’est la France, à nous d’en dessiner les contours librement. Tandis que notre modèle social est à bout de souffle, que près de 10 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, que cet hiver 2 000 enfants dormiront à la rue, que l’hôpital craque et que l’école coule, que des étudiants sautent des repas par manque d’argent, que des agriculteurs se suicident tous les deux jours, que les violences faites aux femmes et aux enfants explosent par manque de moyens de protection, un débat public qui se laisse aimanter par un prétendu « halo islamiste » : c’est un déplacement volontaire du regard.

Au fond, la mécanique n’est pas entièrement nouvelle. En 2015, les djihadistes, par leur projet mortifère, ont explicitement cherché la désunion des Français : pousser au face-à-face entre “musulmans” et “non-musulmans”, multiplier les blessures pour que le pays se fracture de l’intérieur. Aujourd’hui, d’autres acteurs, par des voies infiniment plus policées, rapports, plateaux télé, sondages “scientifiques” à l’appui, contribuent à quelque chose de très proche : tisser le fil blanc de la division.

Notre avenir collectif suppose que nous soyons capables de tenir ensemble deux exigences : l’empathie et la vigilance.

Refuser, dans le même mouvement, tout ce qui organise la suspicion globale à l’égard d’une minorité au nom de chiffres dont on ne questionne ni l’origine, ni les présupposés, et qui détourne le débat des fractures sociales, qui elles, sont pourtant bien réelles.

Source : Mediapart – Billet de blog – 19/11/2025 https://blogs.mediapart.fr/hania-chalal/blog/191125/sondage-ifop-sur-les-musulmans-qui-parle-derriere-les-chiffres

Oradour coloniaux français. Contre le “roman national”  – Olivier Le Cour Grandmaison

Vient de paraître aux éditions Les liens qui libèrent

Présentation de l’éditeur

25 février 2025. Sur RTL, le journaliste Jean-Michel Aphatie déclare que la France a commis de nombreux Oradour coloniaux en Algérie. Aussitôt, les Républicains, les extrêmes droites et des médias de propagande continue forgent un scandale pour cause de crime de lèse-nation. Fille aînée des Lumières et de la Révolution, la France ne saurait perpétrer de tels actes. Révisionnisme et euphémisation sont au principe de cette défense du roman impérial-républicain. Elle occulte de nombreux précédents.

Après 1945 et lors du dernier conflit algérien, diverses personnalités ont dénoncé la Gestapo et les Oradour français liés aux violences extrêmes de la guerre contre révolutionnaire. Olivier Le Cour Grandmaison les analyse et revient sur leurs origines : la guerre totale, menée par le général Bugeaud à partir des années 1840, avec son cortège de massacres de civils, d’« enfumades », d’urbicides répétés et de razzias destructrices.

Olivier Le Cour Grandmaison enseigne les sciences et la philosophie politiques à l’université d’Évry Paris-Saclay. Il a publié plusieurs ouvrages sur la colonisation, les racismes passés et contemporains et l’islamophobie.

https://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Oradour_coloniaux_fran%C3%A7ais-9791020922298-1-1-0-1.html

Michèle Audin, la Justice ou ta mère – Viviane Candas

Quand les parachutistes vinrent arrêter Maurice Audin le 11 juin 1957, sa fille Michèle sentant le danger s’élança entre lui et ces hommes en armes. Elle les frappa avec ses poings de bébé de trois ans, les paras l’écartèrent. L’enfant échoua à empêcher que son père lui soit arraché et ne le revit jamais.

Cette violence primordiale, Michèle Audin la raconte dans un texte sobre et poignant, Une vie brève (2013, Gallimard), consacré à ce qui avait mené Maurice Audin à ses engagements : ses origines de classe très humbles de Français de la métropole venus tenter une vie meilleure dans l’Algérie colonisée. Sa famille avait trimé sang et eau pour qu’en troisième génération le petit Maurice en arrive au doctorat de mathématiques mais un sentiment très fort de l’injustice sociale qu’on appelle conscience de classe avait fait de lui un militant communiste.

Michèle est née en janvier 1954, année charnière qui voit la défaite de l’armée française à Dien Bien Phu et décide le FLN à passer à la lutte armée dans la nuit du 1er novembre. Maurice et Josette Audin considèrent d’emblée cette lutte armée comme légitime et inexorable, en tant que membres du PCA (parti communiste algérien) et la soutiennent de façon militante et solidaire du FLN. Ses militants, dont de nombreuses femmes et juifs, se mêlant indistinctement aux réseaux urbains FLN et maquis de l’ALN (le PCA ne sera dissout qu’en 1964 par Ben Bella).

Le couple Audin, trop jeune pour avoir été actif contre le nazisme, hérite la mémoire vivante de la résistance communiste, du parti des Fusillés. Si la lutte armée est légitime contre l’envahisseur, elle l’est tout autant contre le colon, le terrorisme devient l’un rares moyens de l’insurgé devant la puissance de l’ennemi. L’annexion des terres algériennes par la France « propriété fondée sur la violence » provoquant la misère et la famine du peuple algérien est l’un de ces « phénomènes économiques qui s’expliquent par des causes politiques, à savoir la violence. Et celui à qui ça ne suffit pas, c’est qu’il est un réactionnaire larvé » (Friedrich Engels, Le rôle de la violence dans l’Histoire, éditions sociales, p.8).Ou un raciste, ou un fasciste.

Voilà ce que pensent et font les communistes d’Algérie, mais pas le Parti Communiste Français de la métropole. La violence de l’insurrection armée qui déclenche ce que nous, Algérien.ne.s, appelons la révolution de novembre est aussi inadmissible pour la direction du parti communiste que pour les socialistes français. Deux ans plus tard, en avril 1956, à l’Assemblée nationale, le groupe communiste et la SFIO votent les pouvoirs spéciaux qui permettront d’envoyer 600 000 soldats du contingent se battre en Algérie, de bombarder sans relâche ses campagnes avec les armes de l’OTAN (dont le Napalm testé en Corée par les Américains).

L’ articulation évidente entre l’anti-nazisme et l’anti-colonialisme par la lutte armée n’a pas été admise par la gauche française d’après-guerre et l’extrême-gauche n’en aura pas tiré les leçons politiques nécessaires à contrer ce qui se passe aujourd’hui. La question cruciale ne reste-t-elle pas celle de la violence et de la légitimité de la lutte armée, puisque 70 ans plus tard, nous buttons sur le même déni de ce droit fondamental pour le peuple Palestinien et sa terre colonisée par Israël ?

Le couple Audin participe aux réseaux de la bataille d’Alger cette année 1957, jusqu’à l’arrestation de Maurice. « Entre la Justice et ma mère », il a choisi la Justice et de faire la révolution aux côtés des Algériens.nes. Il a aussi fondé une famille, avec trois enfants nés entre 54 et 57, il a pris ses responsabilités, il accepte de les sacrifier au combat. Car c’est cela qu’exige de choisir la Justice plutôt que sa mère (la famille).

Il est difficile d’être les enfants de héros, surtout obscurément disparus, de résister à l’enquête désespérée de vérité qui voit venir vers vous tant d’interprétations et de pistes – « Il existe vingt versions de la mort de Mehdi Ben Barka » dixit son avocat historique Maurice Buttin. À chaque fois, et avec l’âge encore, nous redevenons l’enfant broyé. Qui imagine comment et pourquoi la disparition s’est déroulée et comment il aurait pu en être autrement.

J’ai à peine croisé Michèle Audin mais, ayant lu son livre, je lui avais envoyé mon film sur l’avocat du FLN Yves Mathieu, mon père, elle m’en avait remercié avec sensibilité. Sachant qu’elle s’était brillamment consacrée à la recherche fondamentale en mathématiques, il me semblait qu’elle avait toute sa vie tenté de franchir l’espace entre son père et la mort, d’irrésistiblement repousser les parachutistes pour faire revivre Maurice Audin au point d’en accomplir au plus haut niveau la carrière scientifique. Le nom du père fait que le non dupe erre, comme disait tonton Jacques qui aimait les jeux de mots. Cette sorte de double vie, l’une dans le réel l’autre dans l’imaginaire déchiré par l’Histoire, ce va et vient constant où oscille de tout son poids mémoriel le corps disparu, est justement ce à quoi nous condamne l’infaisabilité du deuil.

Le décès de Michèle Audin ce 14 novembre, me saisit au lendemain d’une rencontre avec ma soeur pour traiter de la publication prochaine des lettres de prison de notre père anticolonialiste à Abidjan en 1950-51. Ancien FFL, il était alors un communiste convaincu et membre du PCF dont il sera exclu en 58 pour double appartenance avec le FLN. Ma soeur le jugeant « plus courageux qu’intelligent », j’ai pensé que c’était là une question utile à ouvrir aujourd’hui publiquement et qui probablement pose celle de la lutte armée.

Dans La condition humaine d’André Malraux, un communiste se retrouve dans la locomotive d’un train de l’armée nationaliste ennemi où il attend avec d’autres d’être jeté vivant dans la chaudière pour faire avancer l’Histoire. Un adolescent à côté de lui attend le même sort, c’est un inconnu pour notre héros, gradé de l’armée rouge, qui à ce titre bénéficie d’une capsule de cyanure déjà coincée entre ses dents. Mais devant l’horreur de voir les hommes jetés dans le brasier, il décide de donner son cyanure au petit jeune. Souvent dans ma vie m’est revenu ce moment littéraire comme un sommet de l’abnégation.

Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter que l’I.A domine un monde où l’intelligence est de posséder des Rolex, elle ne peut absorber les êtres qui enracinent leur liberté dans le courage.

Source : Mediapart – Billet de blog- 16/11/2025 https://blogs.mediapart.fr/viviane-candas/blog/161125/michele-audin-la-justice-ou-ta-mere

En complément : https://histoirecoloniale.net/michele-audin-1954-2025-une-vie-breve/

Journée d’inauguration du Collectif Citoyen France–Algérie – 22/11/2025 – 10h-17h

Journée d’inauguration du Collectif Citoyen France-Algérie

 Réflexions pour un dialogue citoyen et solidaire entre les deux Pays

Samedi 22 novembre 2025 : 10h-17H00

Inscription obligatoire, sur invitation individuelle  

À la suite de la publication, le 15 août dernier, de la « Lettre aux présidents Macron et Tebboune », les premiers signataires ont décidé de créer le Collectif Citoyen France-Algérie.

Ce Collectif a pour vocation, dans l’esprit de cette Lettre, de mettre en lumière les acteurs des sociétés civiles des deux pays, dans toute leur diversité. Il entend valoriser les liens qui les unissent, leurs réalisations communes et leurs aspirations partagées. L’apaisement des relations franco-algériennes et la fraternisation entre les deux peuples constituent les objectifs majeurs affirmés à la fois dans la lettre ouverte et dans la démarche du Collectif France-Algérie.

Lors de cette première Journée de rencontre, la matinée sera consacrée à une approche globale et plurielle permettant de mieux comprendre les deux pays et la nature de leurs relations.
L’après-midi sera dédiée aux acteurs associatifs, engagés sur le long terme dans des projets et des actions communes. Le débat s’ouvrira avec les associations pionnières, actives depuis de nombreuses années, avant de donner la parole à la jeunesse, autour des expériences menées, des initiatives en cours et des perspectives à venir.

La journée se clôturera par la projection d’un documentaire, suivie d’un échange avec le public.

         MATIN

10h00 – 10h30 | Accueil et ouverture

Présentation des objectifs du Collectif et du déroulé de la journée. Ouverture par Lyazid Benhami, Nils Andersson et Jean-Louis Levet

10h30 – 11h45 | Séquence 1 – Enjeux géopolitiques et sociétaux France Algérie

Thème : Regards croisés sur les dynamiques régionales et la coopération franco-algérienne et leurs effets dans la Société.

Intervenants :

– Alain Ruscio, historien du fait colonial

– Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique, enseignant à l’IRIS et à l’université de Paris 3, expert associé au CERI de Sciences Po Paris

– Brahim Oumansour, directeur de l’Observatoire du Maghreb à l’IRIS

Modérateur : Lyazid Benhami, président et cofondateur du Groupe de Réflexion sur l’Algérie (GRAL)

Échanges avec le public

11h45 -13h00| Séquence 2 – Économie, culture et coopération

Thème : Co-construire des projets économiques et socio-culturels entre les deux pays

Intervenants :

– Michel Wilson, vice-président fondateur de Coup de Soleil Auvergne-Rhônes-Alpes

– Nicole Lefour, attachée culturelle et audiovisuelle à l’Ambassade de France en Algérie de 2002 à 2006, présidente du Centre culturel de Chantilly

– Jean-Louis Levet, Haut responsable à la coopération technologique et industrielle franco- algérienne de 2013 à 2019, chercheur associé à l’Observatoire de la Francophonie économique

– Nacer Kettane, président-fondateur du média BEUR FM

Modérateur : Farid Yaker

Échanges avec le public

13h00 – 14h00 | Pause déjeuner

Après-midi

14h00 – 15h00 | Séquence 3 –  Rencontre avec des associations pionnières

Thème : Mémoire, solidarité et transmission

Associations invitées :

– 4ACG – Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis-es contre la Guerre : Christian Travers

Association Nationale des Pieds-Noirs Progressistes et leurs Amis-es : Jacques Pradel

– Association Coup de Soleil : Georges Morin

– Forum France–Algérie :Farid Yaker

– Association Femmes Berbères européennes : Louisa Ferhat

Modératrice : Nicole Lefour

Échanges avec le public

15h00 – 16h00 | Séquence 4 – Relations inter-générationnelles

Thème : Les nouvelles générations, acteurs du lien franco-algérien ; présentation des projets

– Bruno Laffort, sociologue des migrations, Université Marie et Louis Pasteur, Besançon

– Sonia Gassemi, artiste diplômée des Beaux-arts de Bourges, militante féministe

– Association Touiza Solidarité : Brahim Djellouadji

Modératrice : Tinhinane Kerchouche, Journaliste et artiste plasticienne-intervenante

Échanges avec le public

16h00 – 16h30 | Bilan de la journée, par Lyazid Benhami, Nils Andersson et Jean-Louis Levet

Synthèse, enseignements de la journée et perspectives

16h30 16h50 | Projection d’un documentaire suivi d’un débat

Film documentaire de Yohan Laffort (15′), « La photo et le pinceau comme seules armes » qui retrace la vie de Claude, appelé en 1958 dans un village perdu des Aurès et refusant de porter les armes

16h50 – 17h00 | Échanges avec le public et clôture

Toulouse – Conférence-débat – France-Algérie : À quand une relation apaisée ? – 28/11/2025 – 18h30

Le GREP (Groupe de Recherche pour l’Éducation & la Prospective – https://grep-mp.org ) propose le 28 novembre à Toulouse, en partenariat avec les Amis de Monde Diplomatique, une conférence-débat :

France-Algérie : À quand une relation apaisée ?

Avec Akram BELKAÏD
Journaliste et essayiste franco-algérien. A été chroniqueur au Quotidien d’Oran jusqu’en 2021. Actuellement rédacteur en chef du Monde Diplomatique.

Vendredi 28 Novembre à 18h30

Amphi TBS Lascrosses – 20 Bld Lascrosses – Toulouse

Inscription nécessaire ici

La conférence peut être suivie en présentiel ou en distanciel (même lien d’inscription dans les deux cas)

De crise en crise, les relations diplomatiques entre l’Algérie et la France ne cessent de se dégrader au point que l’hypothèse d’une rupture officielle n’est plus à exclure. Comment expliquer cette escalade ? Quels sont ses effets sur les populations liées aux deux pays ? Et, surtout, comment refonder cette relation sur des bases saines et nouvelles ?

Les relations officielles entre la France et l’Algérie n’ont jamais été aussi mauvaises depuis l’indépendance de l’Algérie : rappel des ambassadeurs d’Algérie en France et de France en Algérie, expulsion réciproque de personnels diplomatiques, paroles incendiaires prononcées des deux côtés de la Méditerranée …

On pourrait dire que, d’une certaine façon, la guerre d’Algérie n’est pas terminée et qu’elle se poursuit sur les terrains politiques, diplomatiques et administratifs, car aucune véritable réconciliation, similaire à la réconciliation franco-allemande après 1945, n’a eu lieu entre les deux pays et les deux peuples français et algérien.

Et pourtant, des liens très forts existent depuis longtemps, perdurent et se développent entre les peuples algérien et français présents sur les deux rives de la Méditerranée. Pour s’en convaincre, il suffit de constater l’intégration de plus en plus forte des immigrés algériens (plus largement magrébins) et de leurs enfants à la communauté française via les études, le travail, les mariages et les enfants qui en naissent.

Franco-algérien, observateur avisé de la France et de l’Algérie, Akram Belkaïd nous aidera à comprendre les obstacles à une véritable réconciliation entre Français et Algériens et à une normalisation des relations entre les deux pays.

Biographie

Né en 1964 à Alger, Akram Belkaïd poursuit des études à l’École militaire polytechnique où il obtient un diplôme d’ingénieur d’État en génie mécanique.
De 2005 à 2021, il est chroniqueur au Quotidien d’Oran où il publie deux chroniques hebdomadaires : la Chronique du blédard et la Chronique de l’économie.
Il est actuellement rédacteur en chef du Monde diplomatique et fait partie du comité de lecture du site Orient XXI.
Il est l’auteur de plusieurs ouvrages sur l’Algérie et le Maghreb, ainsi que d’un recueil de nouvelles se déroulant dans le monde arabe à la veille de l’invasion de l’Irak, en mars 2003.

Publications

  • L’ Algérie en 100 questions : (Tallandier, Paris, 2019).
  • Pleine Lune sur Bagdad (Erick Bonnier éditions, Paris, 2017).
  • ILYM, Irak, Libye, Yémen, Médias : Quel rôle pour les médias dans les pays en crise (avec Agnès Levallois et Claire Talon, L’Harmattan, Paris, 2017).
  • Retours en Algérie (Carnets Nord, Paris, 2013)
  • Être Arabe aujourd’hui (Carnets Nord, Paris, 2011).
  • La France vue par un Blédard (éditions du Cygne, Paris, 2012).
  • Un regard calme sur l’Algérie (Seuil, Paris, 2005).
  • L’ Algérie en guerre civile (avec Jean-Pierre Peyroulou, Calmann-Lévy, Paris, 2002).
  • A la Rencontre du Maghreb (Institut du monde arabe – La Découverte, Paris, 2001).
  • Les 100 Portes du Maghreb (sous le pseudonyme de Akram Ellyas, avec Benjamin Stora, Paris, 1999).

GREP : https://grep-mp.org/lassociation

Réactions à la libération de Sansal : entre geste humanitaire, calcul diplomatique et appel à la cohérence politique – Samia Naït Iqbal

La grâce présidentielle accordée à l’écrivain Boualem Sansal continue de susciter des réactions contrastées, oscillant entre soulagement, scepticisme et exigence de cohérence.

Si la décision du chef de l’Etat, Abdelmadjid Tebboune, intervenue à la suite d’une intercession du président allemand Frank-Walter Steinmeier, a été officiellement présentée comme un geste humanitaire, elle soulève en Algérie et à l’étranger des interrogations d’ordre politique, éthique et diplomatique.

Un geste interprété comme un aveu

Pour l’ancien président du RCD et écrivain Saïd Sadi, cette grâce met en lumière une contradiction profonde : « En Algérie, l’humanisme c’est comme les hydrocarbures ; c’est bon pour l’exportation. » Derrière la formule cinglante, il pointe une dépendance morale à la reconnaissance extérieure : « L’ humanisme d’un chef d’État dépendrait de la stimulation d’un homologue étranger », écrit-il, estimant que le geste, bien qu’heureux pour l’écrivain et sa famille, révèle une faiblesse politique autant qu’un déficit d’autonomie morale.

Sadi souligne en outre la coïncidence troublante entre la libération de Sansal et la condamnation à cinq ans de prison du poète Mohamed Tadjadit, figure du Hirak : « La même peine, la même société, deux destins opposés. » Pour lui, la juxtaposition des deux affaires illustre une logique sélective de la clémence et une gestion symbolique de la justice.

Entre diplomatie et justice sélective

Du côté politique, les réactions oscillent entre approbation prudente et mise en garde contre toute instrumentalisation diplomatique.

Le président du parti Jil Jadid, Sofiane Djilali, reconnaît le caractère « humanitaire » de la décision, mais avertit : « Ne pas étendre le geste à d’autres détenus incarcérés pour des motifs bien moindres serait perçu comme une injustice. » Selon lui, la clémence présidentielle « ne doit pas dépendre d’un plaidoyer étranger ni créer une hiérarchie entre citoyens ».

Le magistrat à la retraite Habib Achi adopte un ton plus institutionnel. Il voit dans cette grâce « un acte de diplomatie raisonnée », inscrit dans un équilibre d’intérêts internationaux. Mais il appelle à « une cohérence interne entre les gestes extérieurs et la justice domestique », suggérant une seconde mesure de grâce pour les détenus d’opinion, « afin d’éviter le double standard et d’affirmer la souveraineté morale de l’État ».

Une exigence d’ouverture démocratique

Dans un communiqué, le président du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie (RCD), Atmane Mazouz, salue une décision « bénéfique et positive », rappelant que son parti avait plaidé pour la libération de Sansal sans partager ses positions sur la question de l’intégrité territoriale. « Le courage politique, écrit-il, c’est aussi de défendre la liberté d’expression, même pour ceux avec qui nous sommes en désaccord. »

Mazouz replace la grâce dans une perspective plus large : la nécessité de « tourner la page de la répression » et d’ouvrir un dialogue national fondé sur la liberté et la justice. « L’Algérie, conclut-il, ne retrouvera sa place et sa dignité internationales que dans la liberté et la justice. »

Une société en attente de signaux forts

Les réactions de la société civile abondent dans le même sens. Un citoyen de Tizi-Ouzou, vétérinaire de profession, a résumé sur les réseaux sociaux un sentiment partagé : « Le Président s’est libéré d’un fardeau encombrant. Il est temps maintenant de libérer tous les détenus d’opinion et, ce faisant, de libérer sa conscience. »

Même tonalité chez le journaliste Hafid Derradji, qui se félicite de la libération de Sansal tout en appelant à la cohérence : « Si cette décision sert la dignité de l’Algérie, qu’elle soit suivie d’un geste envers ceux qui ont été condamnés pour leurs idées. C’est ainsi qu’on renforce l’unité nationale. »

Entre humanisme affiché et réalités politiques

Au-delà de l’émotion et des lectures diplomatiques, la grâce accordée à Boualem Sansal renvoie à une question plus essentielle : celle de la crédibilité de l’État face à la justice et aux libertés. L’ acte humanitaire, s’il n’est pas accompagné d’une dynamique politique interne, risque d’apparaître comme une concession circonstancielle plutôt qu’une orientation durable.

Dans un pays où l’espace public demeure sous tension, cette libération pourrait constituer soit un précédent encourageant, soit un simple épisode dans la chronologie des ajustements diplomatiques. Tout dépendra de la suite — c’est-à-dire de la capacité du pouvoir à faire de l’humanisme, non plus un produit d’exportation, mais une valeur nationale.

Source : Le Matin d’Algérie – 12/11/2025 https://lematindalgerie.com/reactions-a-la-liberation-de-sansal-entre-geste-humanitaire-calcul-diplomatique-et-appel-a-la-coherence-politique/

Ici, on enterra les Algériens

Dans la Seine, on noya les Algériens. À Thiais, on enterra un massacre. Le cimetière parisien de Thiais a été un lieu de la dissimulation du massacre de l’automne 1961. Nous avons fouillé les archives et retrouvé des noms de victimes. On en dénombre une centaine. La vérité sur ce crime d’État n’en finit pas de refaire surface.

ACCES-94 – Association de Coopération Culturelle Educative et Sportive. Éduc’ pop’ à Chevilly-Larue dans le 94

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Carré musulman. Division 97 du cimetière parisien de Thiais.

« Monsieur Papon voulait que la vérité ne puisse pas se faire. Finalement cette vérité a fait son chemin. Je suis venu ici en mémoire de ces victimes algériennes, enterrées comme des chiens dans la fosse commune réservée aux musulmans inconnus du cimetière de Thiais. »

C’est par ces mots qu’en 1997 Jean-Luc Einaudi concluait son témoignage lors du procès du préfet collaborationniste Papon. Cette déclaration que nous découvrons tardivement vient corroborer ce que nous pressentions depuis des années, à savoir que des martyrs du 17 octobre 1961 avaient été enterrés juste à côté de chez nous, le long de la nationale 7. C’est le nouveau point de départ de notre travail associatif, celui de l’association ACCES, association d’éducation populaire située à Chevilly-Larue dans le Val-de-Marne, commune limitrophe de l’immense cimetière parisien de Thiais.

Nous nous sommes rendus sur place, nous avons fouillé ses archives consultables en ligne, notamment le registre journalier d’inhumation, première source consultée en 1988 par l’auteur de La Bataille de Paris, enquête pionnière sur les massacres de l’automne 1961. 

Comme Jean-Luc Einaudi, nous observons que les enterrements de personnes aux noms d’origine nord-africaine augmentent et s’enchaînent de septembre à décembre 1961. Nous en dénombrons une centaine.

Il convient de préciser que toutes les victimes du massacre n’ont pas été enterrées à Thiais et que tous les décès ne résultent pas de la répression policière. Car bien sûr, nous ne prenons pas en compte les quelques morts naturelles ou liées à une maladie, ni les membres de la FAP, la force auxiliaire de police (la police de Harkis de Paris, créée par Papon en 1959). 

L’ examen du registre débute en septembre. Parce que la violence qui s’est déchaînée le 17 octobre n’a pas commencé ce soir-là. Elle ne constitue que le point culminant d’une répression policière inouïe qui sévit depuis la fin du mois d’août. Cette répression s’inscrit dans la continuité d’un maintien de l’ordre colonial importé en métropole et au cœur même de la capitale des Lumières. Elle s’abat sur celles et ceux qu’on appelait les « Français musulmans d’Algérie » (FMA), confronté·es au racisme de la société coloniale dans les usines, les chantiers, les foyers et les bidonvilles de nos banlieues. 

Les corps de Thiais proviennent en grande partie de l’Institut médico-légal, dont les rapports mentionnent des homicides par coups, strangulation, coups de feu, noyade. Des corps découverts sur les berges de la Seine, dans les ruelles et les sentiers des parcs et bois de la banlieue parisienne.

Voilà quelques exemples d’une longue liste macabre d’Algériens enterrés sur deux carrés musulmans pour cette seule période de 4 mois. D’abord à la division 89, puis à la division 97 pour y enfouir les cadavres que la division 89 voisine ne peut plus contenir. On compte des dizaines de corps non identifiés, enterrés tantôt sous X FMA, X-Inconnu, ou Inconnu NA pour Nord-Africain, qui peut désigner aussi bien un Tunisien qu’un Marocain.  

MESSILI Saïd, âge inconnu, abattu avec Mehraz Chérif le 26 septembre 1961 par des policiers à l’arrière des bâtiments du 1, avenue de la Villette à Paris. Enterré le 10 octobre. Division 89 ligne 16, tombe 52. Dossier classé sans suite par le parquet de Paris. Sept autres inhumations ce jour-là de morts brutales dont les affaires judiciaires – si elles ont fait l’objet d’une enquête – ont été classées sans suite ou conclues par un non-lieu.  

Cinq inconnus « FMA »,enterrés le 24 octobre, corps découverts à Boulogne, Colombes, Aubervilliers, quartiers parisiens du Gros Caillou et de Bel Air. Enterrés à la division 89 ligne 15, tombes, 59, 41, 53, 43, 47.

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Une partie des inhumations du 24 octobre. Page 32 du registre. Surlignage par nos soins. © Archives de Paris.

DEROUES Abdelkader, 27 ans, découvert avenue du Général-de-Gaulle, à Puteaux après la manifestation. Mort d’un coup de feu dans l’épaule droite. Enterré le 31 octobre, division 97, ligne 1, tombe 5. Ce qui porte à dix inhumations ce jour-là d’Algériens dont 5 inconnus FMA, tous découverts à Aubervilliers.

DELOUCHE Mohamed, âge présumé, 63 ans.C’est l’épicier du bidonville de la Folie à Nanterrequi a ététué le 18 octobre par deux coups de feu. Monique Hervo, écrivaine et militante associative qui était alors travailleuse sociale au service civil international du bidonville, était cachée à l’arrière de la boutique quand les policiers sont entrés dans sa boutique. Elle a entendu les deux détonations. Enterré le 12 décembre 1961, division  97, ligne 5, tombe 3. Non-lieu rendu le 2 novembre 1962.

ZEBIR Mohamed, retiré de la Seine le 7 octobre, à la hauteur du barrage de Suresnes, du côté de l’Île de Puteaux. Identifié 3 semaines après. Mort provoquée par 3 balles. Enterré le 7 novembre, division 97, ligne 2, tombe 4. 

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Parmi les 9 inhumations d’Algériens ce jour-là, il y a cet homme. Enterré division 97, ligne 1, tombe 20. Il a été pris en photo par Elie Kagan et un autre photographe américain, témoins de la manifestation. Ils l’ont trouvé gisant à terre, ensanglanté, rue des Pâquerettes, à Nanterre, dans la nuit du 17 au 18 octobre. Les deux hommes l’ont conduit jusqu’à la Maison départementale de Nanterre, où, à leur arrivée, un infirmier s’est exclamé : « Et un raton, encore un! ». 

Les photographes ignorent son nom mais trente ans plus tard, ce cliché illustrera la couverture de La Bataille de Paris. Son visage est alors reconnu par son neveu en Algérie. Il s’agit de BENNEHAR Abdelkader, il avait 42 ans. L’enquête sur sa mort avait fait l’objet d’un non-lieu le 25 février 1963.

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Neuf X-Inconnus enterrés le 5 décembre à la division 97, à la demande de l’IML (Institut médico-légal), découverts dans différents quartiers parisiens et de villes de banlieue. Surlignage par nos soins. © Archives de Paris

Le registre d’inhumation indique des emplacements précis, à savoir des sépultures individuelles. Il n’y a donc pasde fosses communes. Cette information qui circule de livre en livre s’avère inexacte.

Toutefois, les informations du registre permettent d’identifier les conditions d’inhumation. À une dizaine d’exceptions près, les inhumations étaient toutes exécutées, non pas à la demande d’un proche mais de l’administration, à savoir l’Institut médico-légal. Les corps ont été mis dans une volige, un bois rudimentaire très mince, utilisé dans son usage funéraire comme un cercueil provisoire. Ce qui permet une décomposition rapide. Puis enterrés dans des concessions gratuites, prévues pour cinq ans, une pratique courante à cette époque dans « le cimetière des indigents ». 

Ces sépultures gratuites ne sont pas équipées de pierre tombale, ce qui ne permet pas d’identifier les défunts en surface. 

Ainsi disparaissait le massacre en même temps que ses victimes se décomposaient sous la terre anonyme. Des disparus enterrés sans leurs proches, sans rite cultuel musulman, et bien sûr sans les honneurs que le FLN avait pour habitude de rendre aux chouhadas, martyrs de la lutte de libération. 

Une centaine de morts ont été enterrés « comme des chiens », dans ce cimetière le plus à l’écart des regards parisiens, le cimetière des indésirables, des indigents, mais aussi des collabos, des criminels.

Dans la Seine, on noya les Algériens. À Thiais, on enterra un massacre.

Mais la vérité fit peu à peu surface, grâce notamment à la mémoire militante et familiale de cette génération de l’immigration post-coloniale qui luttait contre les crimes racistes et sécuritaires des années 70 et 80.

Vingt-trois corps ont été rapatriés en Algérie le 13 juin 1969 et le 12 mars 1970 pour être inhumés au cimetière des martyrs de la révolution d’El Alia à Alger. 

Les 5 et 7 septembre 1979, plusieurs supplétifs de la force de police auxiliaire ont été exhumés des carrés musulmans pour la division militaire 17. Une stèle leur rend hommage. 

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Division militaire 17. Cimetière parisien de Thiais.

Pour les autres, rien. Rien ne rappelle le souvenir d’Algériens massacrés par la police pour avoir participé pacifiquement à une manifestation ce 17 octobre 1961, que les historiens britanniques Jim House et Neil Mac Master qualifient  comme « la répression d’État la plus violente qu’eût jamais provoquée une manifestation de rue, dans l’histoire moderne de l’Europe occidentale ».

Où sont ces Algériens aujourd’hui ? La mairie de Paris nous indique que « les dépouilles des victimes du massacre du 17 octobre 1961 ont été reprises ».  Exhumés en 2019et 2021, les ossements sont aujourd’hui conservés dans des reliquaires à l’ossuaire du cimetière.  

Les seules traces de leur mort sont celles de leur disparition.

Notre tâche est de poursuivre le travail de Jean-Luc Einaudi et d’autres historien·nes, collectifs associatifs et militants afin d’exhumer leur mémoire et de réparer cet effacement scandaleux. Soixante-quatre ans ans après ce massacre d’État, il est temps de reconnaître, de redonner des noms, des visages et des histoires à ces personnes que la déshumanisation coloniale a effacées. 

Des victimes dont nous savons aujourd’hui qu’elles n’étaient pas « terroristes », qu’elles avaient juste le tort d’être perçues comme algériennes. Et au pire, de le revendiquer.

Tuées pour ce qu’elles étaient et non pour ce qu’elles ont fait.

Papon et les pouvoirs publics de droite comme de gauche ont voulu effacer ce crime pendant 30 ans. Papon a perdu. Il a perdu deux fois. L’Algérie est devenue indépendante. Et l’ancien secrétaire général de la Gironde a été condamné en 1998 pour complicité de crimes contre l’humanité pour avoir participé à la déportation de 1690 juifs entre 1942 et 1944. 

Mais ses défaites ne sont pas une victoire.

La vérité sur le massacre d’État de l’automne 1961 a fait son chemin sans la justice. Soixante-quatre ans après, la responsabilité ne peut plus être individuelle.

Notre association a organisé cette année la quatrième commémoration officielle. 

Nous demandons une nouvelle fois à la ville de Paris, propriétaire du cimetière, de créer un mémorial en hommage aux victimes du crime d’État de l’automne 1961, afin de mettre fin à l’oubli dans lequel elles ont été noyées depuis maintenant près de soixante-cinq ans.

Nous nous inscrivons pleinement dans les revendications des nombreuses associations, syndicats et organisations politiques. En ce sens, la République française doit enfin et clairement reconnaître le massacre de l’automne 1961 comme un crime d’État. 

Il s’agit d’un devoir de mémoire à l’égard d’un combat décolonial, antiraciste toujours d’actualité qui doit contribuer à tracer enfin pour l’avenir un chemin de vérité, de justice et d’égalité. 

L’ association ACCES, avec le soutien des historiens Emmanuel Blanchard, Fabrice Riceputi, Alain Ruscio, Gilles Manceron, Jim House, Amzat Boukari-Yabara – historien et militant panafricain, Kahina Aït-Mansour – réalisatrice, Hajer Ben Boubaker – écrivaine documentariste, Saïd Bouamama – sociologue et membre fondateur du FUIQP, Alima Boumediene Thiery – avocate, Chérif Cherfi – passeur de mémoire et fondateur du Collectif du 17 octobre Banlieue Nord Ouest, Faïza Guène – romancière scénariste, Patrick Karl – comédien, Daniel Kupferstein – réalisateur, Mehdi Lallaoui – écrivain réalisateur, Olivier Le Cour Grandmaison – universitaire, Médine – rappeur, Mohand Mounsi – chanteur, Mouss & Hakim – chanteurs, Mathieu Rigouste – sociologue, Rocé – rappeur, Mehdi Slimani – chorégraphe CIE NO MAD, Ambre Thieffry – danseuse chorégraphe activiste – Françoise Vergès – politologue, autrice, militante décoloniale, Farid Zerzour – metteur en scène, directeur et fondateur théâtre Kalam. 

Les Amis de Jean-Luc Einaudi ; Les Ami.e.s de Maurice Rajsfus ; Les Amis de Max Marchand, de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons ; ARAC Chevilly-Larue ; Association culturelle Les Oranges ; Association Nationale des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis (ANPNPA) ; Association des Femmes des Pays d’Afrique de l’Ouest (AFPAO) ; Association Solidaire d’Accompagnement des Parents (ASAP) ; Au Nom de la Mémoire ; Collectif et association AFRO DES 100 DANSES ; Collectifs 17 octobre Banlieue Nord Ouest Colombes, Argenteuil et Gennevilliers ; Collectif 17 octobre 1961 Isère ; Collectif du 17 octobre Marseille ; Collectif Mémoire en marche Marseille ;  Comité Vérité et Justice pour Charonne ; Convergence Citoyenne Ivryenne (CCI) ; Femmes Plurielles ; Filles et fils de la République Créteil ; Fondation Frantz Fanon ; Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires (FUIQP) ; Fédération nationale de la Libre Pensée ; Histoirecoloniale.net ; Institut Tribune Socialiste-Histoire, mémoire et actualité des idées du PSU ; Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante ; Le 93 au Coeur de la République ; LDH Thiais-Orly-Choisy ; LDH Val-de-Bièvre ;  MRAP Nanterre ; Mémoire de nos luttes ; Pour la Mémoire Contre l’Oubli ; Réseau Féministe « Ruptures » ; SNEPS-PJJ-FSU ; Solidaires ; Solidarité Algérie Inclusion et Développement (SAID) ; Tactikollectif ; Villejuif en mouvement(s) ; You’Manity.

Source : Mediaprt – Tribune – 10/11/2025 https://blogs.mediapart.fr/acces-94/blog/101125/ici-enterra-les-algeriens