Boualem Sansal, ou l’imposture consacrée – Yazid Sabeg

Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers un homme frappé par la répression, mais dans la fabrication méthodique d’une figure utile à la droite extrême, au bloc médiatique de combat, au macronisme de raidissement et à ce vieux fond français SFIO qui n’a jamais tout à fait consenti à faire le deuil de l’Algérie coloniale.

Il faut partir d’un point de netteté absolue, faute de quoi tout le reste sombrerait dans la tricherie polémique.

L’arrestation, la détention et la condamnation de Boualem Sansal en Algérie ont bien relevé d’une séquence de répression politique grave. Son procès s’est déroulé dans le contexte d’une tension diplomatique majeure entre Paris et Alger, et la justice algérienne l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Défendre un écrivain contre l’arbitraire n’a rien d’optionnel : c’est une exigence élémentaire que personne de bonne foi ne saurait contester.

Mais c’est précisément parce que cette exigence est simple et légitime qu’il faut refuser le glissement frauduleux qui l’a suivie : faire de cette défense une absolution générale, une immunité intellectuelle permanente, une dispense d’examen critique sur sa ligne de pensée, ses amitiés de tribune, ses relais idéologiques et le sens politique profond de sa consécration française. La solidarité due à un homme injustement puni ne saurait être captée au service d’un récit qui, lui, n’a rien d’innocent.

La fable la plus commode veut que Sansal soit un écrivain « récupéré ». Le mot est pratique, presque généreux, parce qu’il sauve l’image de l’auteur tout en reportant la responsabilité sur ceux qui le portent. Il permet de maintenir intacte la statue tout en blâmant les porteurs. Or ce que les faits, patiemment assemblés, donnent à lire est une thèse autrement plus sévère : il ne s’agirait pas d’un enlèvement idéologique subi malgré soi, mais d’une continuité assumée. Non le malentendu tardif d’un homme happé par des forces qui le dépassent, mais l’insertion progressive, cohérente et trop constante pour être accidentelle, dans les milieux des droites extrêmes françaises. Un nombre croissant de voix, y compris parmi ceux qui l’ont sincèrement défendu, ont fini par évoquer publiquement un malaise et le doute, jusque dans ses proches, sur un glissement vers la droite radicale. À partir de là, continuer à parler de malentendu relève moins de la prudence intellectuelle que du confort.

Le point décisif n’est pas que Sansal ait été applaudi par des gens douteux : dans la vie intellectuelle française, cela ne prouverait pas grand-chose en soi. Le point décisif est qu’il s’inscrit depuis longtemps dans un réseau de compatibilités idéologiques trop dense et trop constant pour être tenu pour fortuit.

Son message adressé à Philippe de Villiers après son élection à l’Académie française. Les échanges rapportés avec Éric Zemmour, puis confirmés, sur l’idée que certaines propositions de ce dernier seraient « intéressantes » pour faire face à la présence musulmane en France. La présence au Cercle algérianiste. Les liens avec des espaces comme Valeurs actuelles. La participation au « Printemps de la liberté d’expression » organisé à Perpignan par la municipalité Rassemblement national contre le « wokisme » et le « frérisme ». L’inscription au comité stratégique de structures de combat idéologique fondées pour peser dans le débat public à droite.

Ce n’est pas une série d’accidents mondains. C’est un système de compagnonnages. À ce stade, l’écrivain n’est plus seulement reçu : il est situé.

Ce qui fait de Sansal un actif stratégique pour cet ensemble n’est d’ailleurs pas d’abord la qualité de son style ni la singularité de ses romans. C’est sa fonction de caution. Il est l’homme né de l’autre côté de la Méditerranée qui permet à certains Français de retrouver leurs plus vieux préjugés sans avoir à les formuler eux-mêmes. Il offre à la nostalgie coloniale le luxe inattendu d’une voix venue d’Algérie. Il permet à la panique identitaire de se donner les apparences du témoignage. Il procure au vieux récit de la France civilisatrice ce dont il manque cruellement depuis des décennies : un témoin d’origine algérienne qui, non content de dénoncer les impasses du régime d’Alger, réinscrit la période coloniale dans une trame de continuité, d’ordre, presque de promesse historique interrompue. Voilà la marchandise. Voilà la rente symbolique.

Car c’est ici que gît le cœur doctrinal de l’imposture. Un écrivain peut accabler l’Algérie post-indépendance sans basculer dans la mythologie impériale. Il peut dénoncer l’islamisme sans essentialiser l’islam. Il peut critiquer les faillites d’un pouvoir sans réhabiliter la domination coloniale. Mais dans la parole publique de Sansal, telle qu’elle se déploie depuis des années à travers ses entretiens et ses prises de position, le mouvement est plus grave : l’islam excède l’islamisme, l’arabisation prend les traits d’une dévastation culturelle, la souveraineté algérienne est constamment ramenée à une forme de déchéance, et la période coloniale se voit ré-éclairée comme matrice d’ordre et de grandeur.

Cette translation n’est pas un détail. Elle n’est pas une maladresse de langage. Elle constitue la clé de sa valeur d’usage. C’est précisément parce qu’il aide à transformer la colonisation en regret raisonnable qu’il devient si utile à ceux qui travaillent à la réhabiliter par éclats, allusions et demi-phrases.

Mais cette ligne ne s’est pas formée dans les marges. Elle a été stabilisée, polie, normalisée par un grand média d’opinion qui lui a fourni, pendant des années, la scène idéale : Le Point. Il faut dire les choses nettement : Le Point fut sa tribune. Non un support occasionnel, non une halte parmi d’autres, non une simple rédaction venue l’interroger quand l’actualité l’exigeait. Une tribune au sens plein : un lieu régulier de mise en scène, de consolidation et d’homologation, où sa parole revenait avec une constance remarquable.

Là, Sansal n’était pas présenté comme un romancier parmi d’autres, ni comme une voix mélancolique venue d’Algérie. Il y occupait un rôle stable : celui du témoin autorisé chargé d’annoncer à la France son abdication, de dénoncer ses élites, de vitupérer ses renoncements, de mettre l’Algérie au banc moral et de transformer une hostilité obsessionnelle en diagnostic d’époque.

Une parole n’est pas seulement ce qu’elle dit : elle est aussi le théâtre qui la rend crédible. Et, pour Sansal, ce théâtre a longtemps été celui du Point. La dramaturgie y était visible dans sa répétition même : l’écrivain menacé, puis l’oracle du désastre, puis le prisonnier libéré revenu au combat, le tout présenté dans la tonalité du martyr lucide dont la France ne mérite pas tout à fait les avertissements. La cohérence est trop forte pour être fortuite. Le Point n’a pas simplement accueilli une parole ; il l’a scénarisée, prolongée, installée dans une posture de magistère.

Cette fonction de tribune a eu un effet capital : elle a fait passer l’obsession pour de la clairvoyance.

Dans un cadre moins prestigieux, une telle insistance contre l’Algérie aurait pu apparaître pour ce qu’elle est souvent : une fixation, une incapacité à penser ce pays autrement que comme mensonge, déchéance et catastrophe. Dans un espace éditorial de notabilité bourgeoise, la même parole change de statut. Elle cesse d’être une répétition ; elle devient « constance ». Elle cesse d’être un durcissement ; elle devient « courage ». Elle cesse d’être une algérophobie de système ; elle devient « lucidité sur le réel ». Le Point n’a pas que contribué – très largement – à inventer cette ligne, il l’a rendue fréquentable. Il lui a offert le cadre rêvé : assez ferme pour flatter le goût du combat culturel, assez chic pour éviter le soupçon de brutalité doctrinale. L’outrance change de nature quand elle passe par les circuits élégants. Elle ne choque plus ; elle impressionne. Elle ne paraît plus obsessionnelle ; elle paraît prophétique.

C’est à cet endroit qu’intervient un témoignage dont le prix est tout autre, parce qu’il ne vient pas d’un adversaire : celui d’Antoine Gallimard. Il faut mesurer ce que ce nom représente dans cette affaire. Antoine Gallimard n’est pas un procureur de circonstance. Il a défendu publiquement son auteur pendant sa détention, mobilisé sa maison, ses relais, ses avocats, son crédit moral et institutionnel pour obtenir sa libération. Il s’est battu pour lui, non par calcul éditorial, mais par fidélité envers un écrivain frappé par l’arbitraire. C’est précisément pour cette raison que son trouble pèse si lourd. Quand un homme qui vous a soutenu avec une telle constance laisse paraître sa peine, sa déception et son incompréhension, ce n’est plus un simple désaccord d’humeur : c’est un symptôme. C’est même, dans ce contexte précis, quelque chose qui ressemble à un aveu involontaire.

Le contraste est brutal. D’un côté, un éditeur historique qui, au plus dur de l’épreuve, refuse le silence, organise la défense, récuse l’instrumentalisation partisane et tente de préserver à son auteur une dignité au-dessus des basses manœuvres. De l’autre, un écrivain qui, sitôt libéré, choisit de rompre avec cette fidélité pour rejoindre un environnement idéologique et éditorial beaucoup plus conforme à sa ligne de combat, tout en reprochant à Gallimard d’avoir préféré la diplomatie à la frontalité. Cette divergence devient politiquement parlante lorsqu’elle oppose, non deux nuances d’un même univers, mais deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être la défense d’un écrivain : pour l’un, une protection qui évite de le livrer à la captation partisane ; pour l’autre, une logique d’affrontement qui trouve son milieu naturel dans les appareils de guerre culturelle.

Le basculement vers Grasset – du groupe contrôlé par Bolloré – avec, dit-on – installation dans un appartement parisien financé par ce même groupe – n’est pas un détail biographique. C’est une scénographie. Les pièces du décor sont visibles : un écrivain, une prison, une libération, un transfert éditorial, un groupe médiatique de combat, des parrains politiques, des symboles nationaux. L’opération est presque didactique. Et ce que le malaise de Gallimard révèle, au fond, c’est qu’il n’a pas réussi à détourner son auteur de l’emprise idéologique qui l’attendait. Que ce soit justement cet homme-là – qui avait tout fait pour défendre, protéger et préserver, y compris contre les appropriations partisanes les plus voyantes – qui laisse entendre son regret suffit à ruiner la fable d’une évolution seulement subie.

La consécration académique condense tout ce qui précède. Élu à l’Académie française au premier tour avec une quasi-unanimité, Boualem Sansal est désormais inscrit dans la galerie des Immortels, c’est-à-dire dans le récit officiel de la langue, de la culture et de la légitimité nationale. Ce geste dépasse de très loin la littérature. L’Académie ne s’est pas contentée de reconnaître une œuvre ; elle a transformé une figure déjà saturée d’effets politiques en emblème national, conférant à cette trajectoire une sanction de pierre. Là où l’écosystème médiatique fabriquait un personnage, l’institution a dispensé une onction. Le passage du débat à la consécration est toujours le moment le plus révélateur : c’est là qu’une société dit ce qu’elle veut absoudre chez elle-même.

Et ce que la France officielle cherche à absoudre dans cette séquence n’est pas difficile à discerner. C’est la possibilité de recommencer la colonisation sur le terrain symbolique après l’avoir perdue sur le terrain politique. Non plus avec l’armée, mais avec l’édition. Non plus avec les gouverneurs, mais avec les académies. Non plus avec les proclamations d’ordre, mais avec les romans, les interviews, les plateaux de télévision et les postures de civilisation. C’est plus propre en apparence. Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.

Car c’est ici que réside le cœur du problème mémoriel. Ce que l’on observe depuis des années dans la parole publique de Sansal n’est pas simplement une critique sévère du régime algérien – ce qui, en soi, n’aurait rien d’illégitime. C’est un mouvement plus profond et plus grave : rabattre l’Algérie presque entière sur les échecs de son pouvoir, puis les rabattre comme faillite résultant de l’échec supposé de l’indépendance elle-même, jusqu’à laisser flotter en permanence l’idée que l’histoire algérienne moderne aurait moins consisté à se libérer qu’à se perdre.

Cette pente n’est pas seulement polémique ; elle est mémorielle. Elle vise moins un régime qu’une légitimité historique. Et c’est pourquoi elle rencontre si bien, en France, certains vieux appétits. Rien ne séduit davantage une partie des élites françaises qu’une voix venue d’Algérie leur expliquant, au fond, qu’elles n’avaient pas tout à fait tort d’avoir tant regretté la fin de l’ordre colonial.

Le plus remarquable est que cette opération se présente toujours sous les habits de la hauteur morale. On parle de « courage », de « liberté », de « Lumières », de « franc-parler », comme si ces mots avaient vocation à blanchir n’importe quelle régression, pourvu qu’elle s’exprime dans une syntaxe correcte. Mais les Lumières n’ont jamais consisté à substituer au travail historique un récit compensatoire où l’Empire devient presque une blessure infligée à la France elle-même. Elles n’ont jamais consisté à vêtir de langage universaliste une hiérarchie implicite des civilisations. Et le courage intellectuel ne consiste pas à épauler, plateau après plateau et tribune après tribune, les appareils idéologiques les mieux dotés du moment. Il y a là une fraude au vocabulaire. On mobilise les grands mots non pour élever le débat, mais pour soustraire certaines thèses au contrôle ordinaire de la raison critique.

À cette mécanique vient s’agréger un fond plus ancien encore, moins bruyant mais plus constant : ce que l’on pourrait appeler la sensibilité sociale-coloniale française. Non comme appareil disparu, bien sûr, mais comme descendance morale tenace -cette manière de parler de République, de progrès et d’universel tout en gardant au fond de soi une blessure jamais refermée devant l’indépendance algérienne. C’est une sensibilité qui ne dit plus « Algérie française » comme slogan frontal ; elle la laisse remonter sous forme de regret diffus, de plainte civilisatrice, de soupçon jeté sur la décolonisation elle-même. Avec Sansal, cette famille morale retrouve une ressource inespérée : le récit de la perte peut enfin se raconter avec une voix algérienne, donc avec moins d’embarras, moins de honte, moins de risque d’être renvoyé à la vérité crue de la domination passée. Le détour par l’autre sert ici à réhabiliter le même.

L’ancien discours colonial avançait à visage découvert : mission, ordre, supériorité, civilisation. Le nouveau procède avec infiniment plus d’adresse. Il parle de liberté d’expression, de laïcité, de lutte contre l’islamisme, de courage littéraire, de lucidité sur l’échec algérien, de fidélité à la langue française. Rien de tout cela n’est en soi illégitime – c’est précisément ce qui rend l’opération habile. Elle avance à couvert derrière des causes réelles pour glisser une conclusion qui ne l’est pas : la France coloniale serait, au fond, moins coupable qu’on l’a dit ; l’Algérie indépendante aurait ruiné une promesse ; l’histoire impériale mériterait révision non par l’archive et la rigueur, mais par le ressentiment sophistiqué. Nous ne sommes pas devant un retour grossier de l’OAS ; nous sommes devant un réarmement élégant du vieux réflexe colonial. Et la littérature sert ici de gant blanc à la main sale de l’idéologie.

Le mot juste, dès lors, n’est ni « écrivain engagé », ni même « polémiste ». Le mot juste est auxiliaire. Auxiliaire littéraire d’un bloc français qui cherche à régler sous une forme noble plusieurs comptes à la fois : avec l’Algérie souveraine, avec la mémoire anticoloniale, avec la critique de l’islamophobie, avec les scrupules historiques de la gauche, avec tout ce qui entrave la reconstitution d’un récit national durci. L’auxiliaire n’a pas besoin d’obéir à un centre de commandement. Il suffit qu’il rende un service. Et le service rendu est majeur : il permet de faire entrer dans le salon légitime ce qui, formulé trop brutalement par ses alliés naturels, en serait aussitôt expulsé. Il transforme l’excès militant en matériau mondain. Il offre au ressentiment une diction.

C’est pourquoi la défense courtoise de l’ambivalence ne suffit plus. On peut rappeler l’âge de l’homme, sa maladie, sa fragilité après sa sortie de prison, ses contradictions, ses déceptions, ses brouilles. Tout cela existe. Tout cela explique peut-être quelque chose à l’échelle psychologique. Mais politiquement, cela ne change rien à l’essentiel. Car une séquence intellectuelle se juge moins à l’intention de ses acteurs qu’à l’effet objectif de leurs positions. Et l’effet objectif, ici, est net : donner à la droite extrême un écrivain de parade, à un empire médiatique de combat un trophée, au macronisme un symbole, et à la vieille mauvaise conscience coloniale française un mécanisme d’acquittement par procuration.

Au fond, l’affaire Sansal parle moins de lui que de la France qui l’érige. Elle parle d’un pays dont une partie des élites n’ose plus assumer frontalement ses nostalgies, mais refuse encore d’en faire le deuil. Elle parle d’un champ médiatique où la littérature n’est plus seulement l’art de la forme, mais de plus en plus une logistique de guerre culturelle. Elle parle d’institutions capables de sanctifier au nom de la langue ce qui sert en réalité une ligne politique. Elle parle d’une bourgeoisie intellectuelle qui se croit encore subtile lorsqu’elle recycle, sous des mots plus fins, les plus vieux réflexes de l’ordre colonial. 

Il faut donc finir sans euphémisme. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain controversé. Il est devenu, en France, l’instrument distingué d’une revanche mémorielle, la caution algérienne d’un récit français de réhabilitation, l’embaumeur littéraire d’un cadavre que certains rêvent de faire passer pour un ancêtre glorieux

C’est plus propre en apparence.

Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.​​​​​​​​​​​​​​​​

Source: Mediapart – Billet de blog – 24/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/240426/boualem-sansal-ou-l-imposture-consacree

« Pour la création d’un musée de la colonisation » – Pascal Blanchard et Nicolas Bancel

Le 15 avril 2026, les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) ont présenté à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale un rapport sur « L’influence de la France dans un monde postcolonial ». Parmi les 42 propositions du rapport, l’une retient particulièrement l’attention : la création d’un musée de l’histoire de la colonisation et de ses héritages, distinct du Musée du quai Branly et du Musée national de l’histoire de l’immigration. Une structure dédiée, à vocation pédagogique, capable de porter des expositions itinérantes sur l’ensemble du territoire, de nouer des coopérations culturelles avec les pays anciennement colonisés, et de contribuer à une redéfinition en profondeur de la politique culturelle de la France. Cette recommandation dans un débat long et difficile est portée depuis des années par des historiens, des chercheurs, des associations et des parlementaires. En octobre 2023, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard — qui ont été invités à intervenir dans les auditions de la commission — alertaient déjà dans The Conversation sur l’importance de bâtir un tel lieu en France, soulignant que notre pays risquait d’être l’une des dernières nations européennes à s’engager sur le sujet, alors même qu’elle abrite les plus importantes diasporas issues de l’ancien Empire colonial. Et c’est dès 2012 qu’un Manifeste — signé par plusieurs personnalités, et notamment par Patrick Chamoiseau, Achille Mbembe, Benjamin Stora, Yazid Sabeg ou Christiane Taubira — avait posé les premières fondations de ce projet. Ce mois-ci, nous revenons sur cette actualité à travers un article revenant sur le rapport du 15 avril 2026 et la tribune de 2023 qui en éclaire les enjeux historiques et politiques. Deux textes qui, ensemble, montrent que le débat avance et qu’il est désormais temps de passer des mots aux actes.

Bientôt un musée de la colonisation ? C’est ce que proposent deux députées
par Adèle Daumas sur le site LCP Assemblée nationale (15 avril 2026)

Les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) proposent de créer un musée sur l’histoire de la colonisation. C’est l’une des principales mesures issues de leur rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », présenté ce mercredi à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Comment aider la France à regarder en face son passé colonial ? C’est l’une des questions sur lesquelles se sont penchées les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste et social), autrices d’un rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial » qu’elles ont présenté ce mercredi à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Elles concluent que la création d’un musée « de l’histoire de la colonisation et de ses héritages », distinct des musées du Quai Branly et de l’immigration, pourrait encourager la France à engager un travail historique approfondi sur la question.

« Montrer que ce passé n’est pas effacé »

« Il ne faut pas perdre de vue que le problème de l’image de la France dans les pays anciennement colonisés est indissociable de la façon dont la France traite elle-même ce passé », rappelle Sabrina Sebaihi. Montrer que le passé colonial « n’est pas effacé » est donc une priorité.

Doter la France d’un musée retraçant la colonisation est un vieux serpent de mer, et l’idée avait déjà été lancée par Caroline Abadie, ancienne députée Renaissance, en 2021. L’absence de collections à exposer et l’existence du musée [national] de l’histoire de l’immigration — dont la présentation a été repensée pour traiter en partie cette question —, sont les principaux arguments brandis par ses détracteurs. 

Sabrina Sebaihi défend toutefois une structure dédiée entièrement à la colonisation, « un lien pédagogique pour présenter cette histoire », en insistant sur la conception d’« expositions itinérantes pour aller au contact de l’ensemble de la population ». Ce serait aussi l’« occasion de mener des projets de coopération culturelle avec d’autres pays en élaborant des expositions croisées. »

Enfin, un tel établissement s’inscrit dans le cadre d’une redéfinition de la politique culturelle de la France, alors les parlementaires planchent actuellement sur la restitution des biens spoliés par le pays pendant la période coloniale. « La question des restitutions doit franchir une nouvelle étape », estime Sabrina Sebaihi, appelant à ne plus « faire du cas par cas » mais mettre en place « une politique volontariste, structurée, transparente », pensée comme un « acte de justice et de reconnaissance » et non comme une « concession ponctuelle ».

Un rapport pour « améliorer l’image de la France » 

Cette proposition est l’une des 42 du rapport, dont le questionnement plus général est « comment améliorer l’image de la France auprès des pays anciennement colonisés par notre pays ? », résume Amélia Lakrafi. Les deux députées ont étudié « le phénomène de sentiment anti-français pour en mesurer la réalité, les ressorts et les manières de lutter contre », explique-t-elle.

« Dans les pays colonisés et plus particulièrement en Afrique, la France incarne plus largement l’Occident », souligne Sabrina Sebaihi. « On nous renvoie à la fois aux crimes liés à la colonisation, au maintien de formes d’influences héritées de la période dite de la Françafrique, mais aussi à notre positionnement international contemporain ». Il est reproché à l’Hexagone « un double standard entre le conflit russo-ukrainien et d’autres conflits mondiaux » comme ceux qui se déroulent à Gaza, au Soudan ou dans la région des Grands Lacs. Les aides économiques accordées par la France sont, quant à elles, perçues comme « forme renouvelée d’ingérence ».

Mobilités étudiantes, réparations symboliques

Pour améliorer cette image écornée, les deux élues préconisent aussi de repenser les termes employés pour désigner les relations entre ex-colon et ex-colonisés. Par exemple en parlant de « partenaires historiques » pour désigner ces pays, ou en utilisant l’expression de « diplomatie des sociétés civiles » plutôt que celle d’« influence », expose Amélia Lakrafi.

D’autre part, un effort est à fournir pour améliorer les échanges avec ces partenaires historiques. « Le sentiment anti-français en Afrique commence au consulat », observe Amélia Lakrafi, qui veut clarifier et simplifier les modalités d’attribution des visas, et faciliter les démarches pour la venue d’étudiants et de chercheurs. Sabrina Sebaihi appelle aussi à considérer la portée des réparations symboliques. Par exemple, dans le cas des essais nucléaires opérés par la France en Algérie, il « pourrait y avoir une coopération pour identifier les sites et participer à leur nettoyage ».


Débat : pourquoi il serait temps de bâtir un musée de l’histoire coloniale en France

par Nicolas Bancel et Pascal Blanchard dans The Conversation (17 octobre 2023)

Les commissions d’historiens et de chercheurs sur le passé colonial et postcolonial de la France se succèdent depuis plus d’une décennie, sur un rythme de plus en plus rapide : commission sur la mémoire des expositions ethnographiques et coloniales (2011), sur les « événements » en Martinique en 1959, en Guyane en 1962 et en Guadeloupe en 1967 (2015), sur le Rwanda et le génocide des Tutsi (2019), sur les relations France-Algérie entre 1830 et 1962 (synthèse en janvier 2021) et la guerre d’Algérie (lancement janvier 2023) et enfin sur la guerre au Cameroun (lancement mars 2023).

Les ouvrages savants et les travaux collectifs trouvent leur public et occupent désormais les rayons des libraires ou des festivals (comme la semaine passée aux Rendez-vous de l’histoire de Blois) à l’image des ouvrages Histoire globale de la France coloniale (Éditions Philippe Rey), Colonisation, notre histoire (Seuil), Histoire de l’Algérie à la période coloniale1830-1962 (La Découverte), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique (Seuil) ou encore Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière).

Les bandes dessinées, les romans (avec leurs prix littéraires prestigieux de Leïla Slimani à Alexis Jenni en passant par Alain Mabanckou, David Diop, Éric Vuillard, Christophe Boltanski et beaucoup d’autres), les documentaires trouvent leur public (de « Décolonisations, du sang et des larmes » (2020)[1] sur France 2 à « Décolonisations » (2020) sur Arte), les fictions cinématographiques telles Tirailleurs (2022) s’emparent du sujet et les podcasts en radio sont des succès indéniables, comme l’excellente série de Pierre Haski sur France Inter depuis deux étés, intitulée « Les décolonisations africaines » en 2022 et 2023[2].

Partout, sur les réseaux sociaux, sur YouTube et dans des conférences en ligne, le passé colonial et ses héritages sont questionnés et génèrent des dialogues, parfois houleux.

Ces dernières années, des expositions, encore rares, participent de ce processus de dévoilement, à l’image d’« Exhibitions, l’invention du sauvage » (2012)[3] ou « Peintures des lointains » (2018)[4] au Musée du quai Branly, en passant par « Le modèle noir, de Géricault à Matisse » (2018)[5] au Musée d’Orsay ou « Décadrage colonial » (2022)[6] au Centre Pompidou.

Parallèlement, la France a entrepris de commencer à rendre des biens culturels pillés au temps de la colonisation. Dans cette dynamique, une loi va bientôt s’attacher aux « restes humains » provenant des ex-espaces colonisés et conservés dans des institutions publiques (musées, hôpitaux, laboratoires) pour pouvoir rendre ceux-ci aux pays ou régions ultramarines et apaiser les mémoires.

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Les manuels scolaires ne sont plus ceux du temps de François Mitterrand – pas le Mitterrand ministre des colonies de 1950-1951, mais celui président de la République de 1981-1988 : si l’étendue des parties des programmes d’histoire consacrées à ces questions continue à faire débat, la place de l’histoire coloniale a été incontestablement renforcée et les enseignants disposent désormais d’outils pédagogiques avancés (les expositions pédagogiques se comptent par dizaines et les plateformes Lumni.fr et eduscol.education.fr sont bien dotées) pour aborder le passé colonial.

Le passé colonial à l’agenda des débats publics

Les débats sur le passé colonial dans l’espace public sont cependant particulièrement clivés : les tenants du décolonialisme les plus radicaux s’opposent aux animateurs de l’Observatoire du décolonialisme faisant la chasse à la « repentance », les nostalgiques du « bon temps des colonies » aux indigénistes et aux pourfendeurs de la Françafrique. Si l’on peut regretter une telle polarisation des débats publics – que nous avions identifiée dans l’ouvrage La fracture coloniale (2005)[7] –, contrastant avec les travaux des historiens, on peut en revanche se réjouir de la visibilisation de l’histoire coloniale.

En effet, l’amnésie coloniale, institutionnalisée, a longtemps dominé malgré les efforts et les travaux des historiens : inaugurée sous le général de Gaulle, entretenue sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, vitrifiée par un François Mitterrand mu par son désir d’ériger un musée nostalgique à Marseille (dont Maurice Benassayag était l’inspirateur) et dont héritera Jacques Chirac, avant de transmettre le relai à Nicolas Sarkozy, ce dernier faisant de l’anti-repentance[8], l’une de ses thématiques favorites et jusqu’à François Hollande, s’affirmant comme l’héritier légitime d’un parti socialiste incapable de faire retour sur ses engagements coloniaux historiques et proposant systématiquement un « regard lucide » sur ce passé mais guère plus.

Nous avons pensé à l’instar de beaucoup d’historiens – que l’on soit en phase ou en désaccord avec cette déclaration – que les choses allaient changer en 2017 lors de la campagne présidentielle : Emmanuel Macron, en Algérie, déclare ainsi le 16 février 2017 à propos de la colonisation : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

François Fillon, candidat LR à l’élection présidentielle, n’y voit que la « détestation de notre Histoire, cette repentance permanente » ; Florian Philippot, alors vice-président du Front national, ajoute qu’il n’y a pas « pire insulte contre la France ».

Cette date est pourtant un tournant. Avec de nombreux pays – à l’image des Pays-Bas, de la Belgique, de l’Allemagne et, à un moindre niveau, du Danemark, du Portugal, de la Grande-Bretagne ou de la Suisse –, la France va engager sur plusieurs fronts un changement de posture institutionnelle. Outre les commissions d’historiens, on note la volonté de repenser la place des Français issus de l’immigration (dont une partie non négligeable provient de l’ex-Empire) dans l’espace public, avec la mission « Portraits de France » proposant des noms pouvant être utilisés pour nommer rues et bâtiments publics ; l’ouverture de la question du retour des biens culturels à l’occasion du discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou (novembre 2017) ; les annonces réitérées de la fin de la Françafrique ; déclare ainsi le 16 février 2017 la programmation Africa2020 et la Fondation de l’innovation pour la démocratie confiée à Achille Mbembe (2022) ; les engagements en faveur des anciens combattants des colonies… tout paraissait en place pour un « grand tournant » mémoriel.

Machine arrière…

Et puis, la dynamique s’est étiolée. Alors que nous étions nombreux à imaginer que cette politique qui avait tous les atours de la nouveauté allait trouver sa cohérence par une redéfinition des relations avec l’Afrique mais aussi de la francophonie, par une écoute nouvelle de la relation avec les outre-mer, par un travail approfondi sur les programmes scolaires et, surtout, par la mise en place d’un grand projet muséal qui fait défaut en France (et que nos voisins allemands et belges viennent de mettre en place), cet élan s’est brisé et très peu a été entrepris.

À la place d’un musée d’histoire coloniale a été préférée une Cité de la langue française à Villers-Cotterêts[9] installée dans le château de François Ier avec « 1 600 m2 d’expositions permanentes et temporaires ouvertes au public, un auditorium de 250 places, douze ateliers de résidence pour des artistes… » Ce choix de sanctuariser la francophonie, avec un budget important (plus de 200 millions d’investissements, soit le deuxième plus gros chantier patrimonial de France après Notre-Dame de Paris !), avec une attente ambitieuse de 200 000 visiteurs annuels et l’accueil du prochain Sommet de la francophonie, montre que de grands projets sont possibles.

La francophonie est certes politiquement moins inflammable que l’histoire coloniale et, dans le contexte de la déstabilisation de l’influence française en Afrique de l’Ouest, on peut concevoir que la francophonie peut être conçue comme un ciment culturel à même, sinon de préserver cette influence, sans doute de freiner son effacement. Mais ne nous y trompons pas : ce projet range pour la durée du second mandat d’Emmanuel Macron celui d’un musée de l’histoire coloniale aux oubliettes, avec uniquement à Montpellier l’annonce de la création d’un Institut de la France et de l’Algérie[10] qui ne s’attachera (sous une forme encore à définir) qu’à une partie de l’histoire coloniale (ce projet reprend un ancien projet, sur la base de collections aujourd’hui conservées au Mucem, à Marseille).

Cette configuration rappelle de vieilles querelles – elles remontent à 20 ans –, lorsque Jacques Chirac imagina son musée des « arts premiers » (actuel Musée du quai Branly) et pris conscience que le Musée des arts africains et océaniens (MAAO, situé Porte dorée) allait être vidé de ses collections. Le risque existait que certains réclament que ce lieu devienne un musée d’histoire coloniale, d’autant plus qu’il avait été érigé pour l’immense Exposition coloniale internationale de 1931.

À l’époque, Jacques Chirac et Jean-Claude Gaudin, comme une grande partie de la droite aux côtés du mouvement « rapatrié », ont une autre idée en tête avec le projet de mémorial de la France d’outre-mer à Marseille pour rendre « hommage » à une certaine vision de l’histoire (on est à deux ans des célèbres articles de loi sur la « colonisation positive » de 2005) et veulent éviter une polémique face à ce lieu désormais « vide ». C’est ainsi que sera imaginée la Cité de l’immigration, qui occupe désormais cet espace (Musée national de l’histoire de l’immigration).

À quoi pourrait servir un musée d’histoire coloniale ?

Vingt ans après, le projet d’un musée d’histoire colonial est au point mort. À se demander à quoi il pourrait bien servir. Peut-être à faire que toutes les trajectoires, tous les récits, toutes les mémoires, tous les acteurs de ce passé et leurs descendants y trouvent place. À concevoir un espace ouvert sur le monde, sur les comparaisons avec les autres Empires, les sociétés colonisées avant et pendant la colonisation, la société française pendant et après la colonisation. À organiser de vastes expositions autour des grandes questions sur la colonisation ouvertes au grand public, aux scolaires et aussi aux touristes qui visitent notre pays et qui viennent aussi de ces « ailleurs ». À regrouper les patrimoines épars et riches qui dorment ou sommeillent dans les archives d’Aix-en-Provence, au Musée du quai Branly, dans les réserves du Mucem, du Musée des Confluences à Lyon ou au sein du musée de l’Armée aux Invalides… et dans moult institutions et collections publiques et privées.

À engager, aussi, une réflexion commune avec la quarantaine de pays ex-colonies ou ex-protectorats sur la manière de tourner ensemble la page coloniale. À dynamiser une réflexion sur la « décolonisation » de nos imaginaires afin d’irriguer des projets d’expositions en France, en Europe, en Afrique et ailleurs. À accompagner le processus de « retour » des biens culturels pillés en les contextualisant. À mettre en exergue les récits de l’histoire des immigrations postcoloniales, comme la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983) qui commémore cette année son 40e anniversaire ou la Marche du 23 mai 1998 qui commémore son 25e anniversaire et aboutira à la loi Taubira (2001).

À repenser, aussi, notre relation avec l’Afrique au moment même où la France est en rupture avec le continent. À sortir des fantasmes et nostalgies qui continuent à irriguer les extrêmes et leur discours de rejet de l’autre, à accepter la complexification d’un « récit national », à éviter que d’autres radicalités s’emparent de ces enjeux, bricolent leurs « mémoires », inventent des récits fictionnels qui les éloignent de leur propre pays. À proposer des conférences, des débats, des colloques, des bourses de recherches, des politiques d’éditions et d’initiatives entre le monde des arts, la recherche académique et les structures associatives.

À faire, comme s’y emploie le Musée national de l’histoire de l’immigration, le Musée du quai Branly, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), le Mémorial de la Shoah, le MémorialACTe (en Guadeloupe), un travail de transmission des savoirs.

Certes, la Cité de la langue française est sans doute un beau projet, sans doute est-il nécessaire, mais il met en lumière, aussi, ce qui n’a pas été fait et qui était tout autant nécessaire.

Nous serons bientôt dans le peloton de queue des pays européens pour ce type d’institutions sur le passé colonial, alors que vivent dans l’hexagone les plus importantes présences en Europe des diasporas antillaises, maghrébines et subsahariennes, et d’importantes communautés issues de l’océan Indien, du Moyen-Orient, du Pacifique et de l’Asie du Sud-Est.

Cette page d’histoire se révèle aujourd’hui à la lumière de l’effondrement du « pré carré » africain. Les causes en sont nombreuses, et au premier chef les relations toxiques et quasi incestueuses mises en place après les indépendances entre une gouvernance française privatisée par les présidents de la République et leurs conseillers « Afrique » et des gouvernements africains le plus souvent autoritaires. Les nombreuses interventions militaires françaises, la présence de bases militaires, la permanence du franc CFA indexé sur le franc puis l’Euro ont décuplé le sentiment en Afrique, dans les nouvelles générations, que la décolonisation n’était pas achevée et qu’il fallait tourner la page. C’est une caractéristique forte de la crise de confiance qui se manifeste aujourd’hui. Mais pour tourner des pages, du côté français comme du côté africain, il faut aussi des livres et des musées.

Un carrefour de notre relation au passé

Nous sommes à un carrefour de l’histoire de notre relation au passé. Alors que se manifestent des mouvements pour déboulonner les statues issues de l’histoire coloniale et esclavagiste, que des noms de rues ou de bâtiments scolaires sont changés, la réflexion sur la création d’un musée colonial n’est pas une lubie portée par quelques spécialistes en quête d’un temple pour valoriser les connaissances accumulées. C’est aussi un lieu essentiel précisément pour « tourner la page » et faire pièce à ce point aveugle de notre histoire, surtout dans un pays où la notion « d’excuses » est récusée à priori, à la différence de l’Allemagne avec la Namibie, de la Belgique avec ses anciennes colonies et notamment le Congo, des Pays-Bas avec l’Indonésie…

Dans un pays qui se targue d’être le « pays des musées », où l’histoire est au cœur de nos enjeux de citoyenneté, où près d’un tiers des personnes qui y vivent – entre l’hexagone et les régions ultramarines – sont liés de manière intime ou en termes d’héritages intrafamiliaux à l’histoire coloniale et qui souffre d’une relation toxique avec les quartiers populaires et les outre-mer, un musée d’histoire coloniale ne résoudra pas évidemment tous les problèmes, mais peu y contribuer.

Cette histoire remonte à près de cinq siècles, à l’année 1534, lors de la « prise de possession » par le royaume de France du Canada. Faudra-t-il attendre 2034 pour qu’enfin un tel projet devienne une évidence en France ? Ne pourrait-on imaginer une mission de préfiguration pour engager cette réflexion avec toutes les parties prenantes ? Cela ferait sens, cela serait utile, c’est désormais urgent. Sinon, la date du 16 février 2017 restera dans les manuels scolaires du XXIe siècle comme un rendez-vous manqué avec l’histoire.


[1] https://www.france.tv/france-2/decolonisations-du-sang-et-des-larmes/

[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-decolonisations-africaines

[3] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/exhibitions-34408

[4] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/peintures-des-lointains-37627

[5] https://theconversation.com/au-musee-dorsay-les-modeles-noirs-sortent-de-lombre-114878

[6] https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/I7QnnpN

[7] https://www.editionsladecouverte.fr/la_fracture_coloniale-9782707149398

[8] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/comment-les-politiques-instrumentalisent-l-histoire-6608736

[9] https://www.cite-langue-francaise.fr/

[10] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/14/pour-la-creation-d-un-institut-de-la-france-et-de-l-algerie-un-lieu-museal-ou-histoire-memoires-art-dialogue-et-cooperation-pourraient-coexister_6157893_3232.html

L’article sur LCP

L’article sur The Conversation

Le Manifeste de 2012

Source : ACHAC – Avril 2026 https://achac.com/tribune/pour-la-creation-dun-musee-de-la-colonisation

Historicité, mémoire et identité : pour une reconfiguration du récit national algérien – Bachir Djaïder

L’écriture de l’histoire nationale ne procède jamais d’une simple restitution du passé ; elle relève d’une opération de sélection, d’ordonnancement et d’interprétation qui engage, de manière implicite ou explicite, une certaine conception de la communauté politique.

En ce sens, toute historiographie nationale se situe à l’intersection de deux exigences souvent contradictoires : d’une part, la nécessité de produire un récit cohérent, susceptible de fonder symboliquement l’unité collective ; d’autre part, l’obligation scientifique et éthique de rendre compte de la complexité, des discontinuités et des zones d’ombre qui traversent toute trajectoire historique.

Economie du récit national

Dans cette tension constitutive s’inscrit le phénomène de mémoire sélective, entendu non comme une simple défaillance, mais comme un mécanisme structurant des récits nationaux. En privilégiant certaines séquences, en en marginalisant d’autres, ces récits tendent à produire une intelligibilité immédiate du passé, au prix d’une réduction de sa pluralité intrinsèque. Toutefois, une telle économie du récit, si elle peut répondre à des impératifs de cohésion dans des contextes de fondation ou de crise, révèle rapidement ses limites dès lors que les éléments occultés réapparaissent dans l’espace public, portés par les dynamiques de la recherche, les revendications mémorielles ou les transformations du champ politique.

C’est précisément dans cette capacité à réintégrer les strates refoulées du passé que se joue la transition d’une mémoire sélective vers une mémoire réflexive. Cette dernière ne vise pas à substituer un récit à un autre, mais à complexifier l’intelligibilité historique en assumant la pluralité des temporalités, des acteurs et des expériences. Elle suppose une posture critique à l’égard des narrations établies, ainsi qu’une ouverture aux apports croisés de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie de la mémoire.

Dire ou se taire ?

Il est des nations qui se racontent comme des épopées. D’autres, plus rares, acceptent de se lire comme des palimpsestes. Entre la nécessité de transmettre un récit intelligible et celle de préserver une cohésion fragile, et entre les lignes écrites, réécrites et parfois effacées, s’instaure une tension constitutive et une vérité plus complexe affleure : celle d’une histoire stratifiée, traversée de ruptures, de silences et de résurgences. De cette tension naît souvent une mémoire sélective, structurée autour de choix implicites : hiérarchiser les événements, magnifier certaines figures, en reléguer d’autres dans l’ombre.  Toute construction nationale procède, à un moment ou à un autre, d’un choix — celui de dire et celui de taire. Mais la maturité d’un peuple se mesure précisément à sa capacité de revenir sur ses propres omissions, d’interroger ses oublis, et de réintégrer ce qui, jadis, fut relégué dans l’ombre.

Cependant, si ce processus peut contribuer, à court terme, à la consolidation du lien social, il n’en demeure pas moins porteur de limites intrinsèques. Une mémoire qui se construit par omission demeure, par définition, incomplète. Elle engendre des angles morts qui, loin de disparaître, persistent sous forme de tensions latentes. Ces silences, souvent transmis de manière souterraine — dans les récits familiaux, les traditions orales ou les archives inexploitées — finissent, tôt ou tard, par s’exonder. Dès lors, la question n’est plus de savoir si une société peut éviter ce retour du refoulé, mais plutôt de déterminer dans quelle mesure elle est disposée à l’affronter.

La nécessité d’un examen critique

C’est ici qu’intervient la notion de maturité historique. Une société peut être dite « mature » lorsqu’elle accepte de soumettre son propre récit à un examen critique, d’en interroger les fondements et d’en revisiter les omissions. Loin de fragiliser l’identité collective, une telle démarche en renforce la cohérence profonde. Elle substitue à une unité factice, fondée sur l’occultation, une unité réflexive, fondée sur la reconnaissance de la complexité.

L’Algérie offre à cet égard un cas exemplaire. Son récit national, puissamment structuré autour de la guerre de libération, s’est forgé dans l’urgence de la souveraineté retrouvée. Il fallait alors rassembler, donner sens au sacrifice, ériger des figures, fixer une mémoire. En ce sens, elle remplit une fonction structurante dans l’imaginaire collectif.

Ce moment fondateur, nécessaire, a cependant projeté une lumière si vive qu’il a parfois éclipsé d’autres horizons du passé, plus anciens, plus diffus, mais tout aussi constitutifs. Néanmoins, cette centralité, aussi légitime qu’elle soit, tend à produire un effet de focalisation. En concentrant l’attention sur une séquence historique spécifique, elle relègue à l’arrière-plan d’autres temporalités, pourtant essentielles à la compréhension de l’identité algérienne. Il en résulte une forme de réduction historiographique, où la profondeur millénaire du territoire se trouve partiellement éclipsée.

Bien avant que l’histoire contemporaine n’en impose les rythmes, n’en structure les lignes de force et n’en projette les horizons, cette terre portait déjà en elle les strates d’une profondeur millénaire, où s’entrelacent héritages politiques, fermentations intellectuelles et mémoires anciennes.

Aux confins du mythe et de l’histoire, les royaumes numides esquissent les premières formes d’un pouvoir organisé. Massinissa, stratège et unificateur, incarne cette volonté d’ordonner le territoire, de penser l’État face aux empires. Son héritier tourmenté, Jugurtha, révèle, dans sa lutte contre Rome, les tensions d’un monde pris entre autonomie et domination. Déjà, une dialectique se met en place : celle de la résistance et de l’intégration, qui hantera durablement l’histoire de la région.

Or, l’Algérie ne saurait être comprise sans la prise en compte de cette longue durée. Dès l’Antiquité, l’espace nord-africain apparaît comme un lieu de formation politique et culturelle original. Les royaumes numides, sous l’impulsion de figures telles que Massinissa, témoignent d’une volonté d’unification et d’organisation étatique qui dépasse le simple cadre tribal. La figure de Jugurtha, quant à elle, met en lumière les tensions inhérentes à l’intégration dans un système impérial dominant, en l’occurrence celui de Rome. La guerre qu’il mène contre cette dernière ne se réduit pas à un affrontement militaire : elle révèle les ambivalences d’une élite locale prise entre coopération et résistance.

La période romaine, souvent appréhendée sous l’angle de la domination, mérite une lecture plus nuancée. Loin d’être une périphérie marginale, l’Afrique du Nord devient un espace de circulation intense, tant sur le plan économique que culturel. Les cités de Timgad (Thamugadi), Djemila (l’antique Cuicul), Cherchell (l’ancienne Caesarea), Guelma (l’antique Calama), illustrent un modèle urbain structuré, intégré aux réseaux de l’Empire. Elles témoignent également d’une acculturation complexe, où les populations locales participent activement à la vie civique.

Sur le plan intellectuel, cette période voit l’émergence de figures majeures. Saint Augustin incarne à lui seul la profondeur des débats théologiques et philosophiques de son temps. Son œuvre, traversée par des interrogations sur le temps, la mémoire et la condition humaine, s’inscrit dans un contexte africain marqué par une pluralité de courants religieux. À cet égard, la figure de Donatus rappelle que cette région fut également un foyer de dissidence et de contestation doctrinale. Dans le domaine littéraire, Apulée, avec L’Âne d’or, propose une œuvre singulière qui conjugue satire sociale, récit initiatique et réflexion philosophique.

La transition vers la période islamique ne saurait être interprétée comme une rupture absolue. Elle correspond plutôt à une recomposition des structures politiques et culturelles. Les dynasties berbères, telles que les Rostémides, les Hammadides ou les Zianides, élaborent des formes de pouvoir qui articulent traditions locales et références islamiques. Des centres urbains comme Tlemcen et Béjaïa deviennent des foyers de rayonnement intellectuel et commercial, inscrits dans des réseaux transméditerranéens et transsahariens.

L’irruption de la colonisation française au XIXᵉ siècle introduit une rupture d’une autre nature. Elle ne se contente pas de modifier les structures politiques : elle reconfigure en profondeur les hiérarchies sociales, les rapports économiques et les représentations symboliques. La violence de cette entreprise coloniale, dans ses dimensions matérielles et culturelles, constitue un traumatisme majeur.

La guerre de libération, en réponse à cette domination, apparaît comme une séquence fondatrice, au sens fort. Elle cristallise une aspiration à la souveraineté et à la dignité. Toutefois, une approche strictement héroïque de cette période risque d’en occulter les dimensions plus complexes : divisions internes, rivalités politiques, violences entre Algériens. De même, l’histoire post-indépendance, marquée par des tensions politiques et des crises profondes, notamment durant les années 1990, demeure encore partiellement intégrée dans le récit national.

Ces zones d’ombre constituent autant de défis pour une mémoire en construction. Leur reconnaissance ne saurait être perçue comme une remise en cause de l’unité nationale. Elle participe, au contraire, d’un processus de maturation. Une mémoire qui intègre ses propres contradictions devient plus apte à fonder une citoyenneté critique et responsable. Dès lors, la question qui se pose à l’Algérie n’est pas celle de la fidélité à un passé figé, mais celle de la capacité à élaborer une véritable herméneutique de son histoire.

Il s’agit de passer d’un récit univoque à une pluralité de perspectives, d’articuler les différentes strates temporelles, et de reconnaître la légitimité de mémoires diverses. Une telle entreprise suppose des conditions institutionnelles, académiques et culturelles favorables : accès aux archives, liberté de la recherche, valorisation des travaux historiques, encouragement du débat public. Elle implique également une volonté politique de dépasser les usages instrumentaux de l’histoire.

En définitive, la maturité d’une nation ne se mesure pas à la perfection de son récit, mais à sa capacité à en assumer les tensions. L’Algérie, forte de son épaisseur historique — numide, romaine, berbère, islamique, ottomane et contemporaine — dispose d’un matériau exceptionnel pour élaborer une mémoire intégrale. Encore faut-il accepter de l’explorer sans complaisance, dans une démarche de vérité. Car c’est dans cette confrontation lucide avec le passé que se joue, en grande partie, la possibilité d’un avenir apaisé. Une nation qui connaît toute son histoire — et qui l’assume — se donne les moyens de ne pas la subir.

Bachir Djaïder, journaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 20/04/2026 https://lematindalgerie.com/historicite-memoire-et-identite-pour-une-reconfiguration-du-recit-national-algerien/

Algérie, mémoire fragmentée : Augustin d’Hippone, l’histoire qu’on n’ose pas se raconter – Bachir Djaïder

Il est des visites qui, à défaut d’avoir marqué durablement la mémoire collective, agissent comme des révélateurs silencieux. Celle de Léon XIV en Afrique du Nord ne saurait être reléguée à un simple épisode marginal : elle constitue au contraire un moment chargé de portée historique et symbolique, révélateur d’une profondeur souvent négligée.

Derrière ce déplacement pontifical se profile une réalité que l’Algérie contemporaine peine encore à embrasser : celle d’un passé profondément pluriel, où se croisent judaïsme, christianisme, romanité, amazighité et, plus tard, islamité.

Au fond, cette visite n’est pas tant importante pour ce qu’elle fut concrètement que pour ce qu’elle révèle : une continuité historique que les récits modernes ont fragmentée, parfois volontairement, souvent par omission.

Une Algérie antique : carrefour de civilisations et matrice de pensée

Bien avant que les minarets ne dominent les villes, bien avant même que l’arabe ne devienne langue de culture et d’administration, le territoire algérien s’inscrivait pleinement dans l’espace méditerranéen antique. Il ne s’agissait pas d’une périphérie, mais d’un centre dynamique de circulation des idées, des hommes et des croyances. Sous l’Empire romain, des cités comme Hippone, Timgad ou Cuicul rayonnaient par leur urbanisme, leur culture et leur vie intellectuelle. C’est dans ce terreau que naquit l’une des figures majeures de la pensée occidentale et chrétienne : Augustin d’Hippone. Ces cités témoignent encore aujourd’hui de cette splendeur. Leurs forums, leurs théâtres, leurs thermes racontent une histoire que les pierres n’ont jamais cessé de murmurer. Une histoire où l’Afrique du Nord n’était pas marginale, mais constitutive de l’Empire romain.

C’est dans ce contexte qu’émergea une figure dont l’influence dépasse largement les frontières de son époque : Augustin d’Hippone. Né à Thagaste, correspondant à l’actuelle ville Souk Ahras, il incarne cette synthèse entre héritage africain, culture latine et spiritualité chrétienne.

Augustin n’est pas seulement un saint ou un théologien. Il est un penseur de l’intériorité, un analyste du temps, un explorateur de l’âme humaine. Ses Confessions et La Cité de Dieu ont façonné des siècles de réflexion philosophique et théologique. Pourtant, en Algérie, son nom reste souvent cantonné aux cercles académiques, comme s’il appartenait davantage à l’Europe qu’à la terre qui l’a vu naître.

Du basculement islamique à la survivance des héritages

L’arrivée de l’islam au VIIe siècle constitue indéniablement une rupture majeure. Mais toute rupture historique est aussi un processus, jamais un effacement instantané. Les structures anciennes ne disparaissent pas du jour au lendemain ; elles se transforment, s’adaptent, parfois résistent.

La visite de Léon XIV s’inscrit précisément dans cette temporalité longue. Elle suggère que plusieurs siècles après la conquête musulmane, des communautés chrétiennes subsistaient encore en Afrique du Nord, suffisamment structurées pour maintenir des liens avec Rome.

Cette persistance nuance l’idée d’un basculement total et immédiat. Elle révèle un entre-deux, une zone de contact où coexistaient différentes appartenances religieuses et culturelles. Une complexité que les récits simplificateurs ont souvent tendance à gommer.

La fabrique du récit national : entre nécessité et amnésie

Toute nation se construit un récit. C’est une nécessité presque vitale : il faut des repères, des figures fondatrices, des continuités. Mais ce processus implique aussi des choix. Et tout choix est, par essence, une sélection.

Après 1962, l’Algérie indépendante s’est engagée dans une entreprise de reconstruction identitaire. Face à la violence coloniale et à la nécessité de se réaffirmer, deux piliers ont été privilégiés : l’islam et l’arabité. Ce choix, compréhensible dans son contexte, a néanmoins eu pour effet de reléguer d’autres dimensions de l’histoire nationale. Ainsi, des figures comme Augustin d’Hippone ont été progressivement marginalisés. Non pas toujours par rejet explicite, mais par un silence qui finit par produire de l’oubli.

Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie. De nombreuses nations ont « caviardé » certaines pages de leur histoire pour construire une identité cohérente. Mais ce qui distingue les sociétés matures, c’est leur capacité à revenir sur ces omissions, à réintégrer ce qui avait été mis de côté.

Saint Augustin : une mémoire déplacée

Le cas de Saint Augustin d’Hippone est particulièrement révélateur. En Europe, il est une figure majeure, étudiée, commentée, célébrée. En Algérie, il est souvent perçu comme une figure étrangère, presque importée, alors même qu’il est né sur ce sol. Ce décalage interroge. Comment un homme enraciné dans la terre de Souk Ahras peut-il être perçu comme extérieur à l’histoire nationale ?

La réponse tient en partie à une confusion entre identité religieuse et appartenance historique. Parce qu’Augustin est chrétien, il est parfois considéré comme ne relevant pas de l’héritage algérien contemporain. Comme si l’histoire devait être alignée sur l’identité présente. Or, une telle logique est réductrice. Elle revient à nier la profondeur historique au profit d’une vision figée et homogène de la nation.

L’Algérie comme palimpseste

Pour comprendre pleinement cette question, il faut envisager l’Algérie non pas comme une entité monolithique, mais comme un palimpseste. Un espace où les strates historiques se superposent sans jamais totalement disparaître. Sous l’Algérie arabe et musulmane, il y a l’Algérie berbère. Sous celle-ci, l’Algérie romaine. Et dans cette dernière, une Afrique chrétienne foisonnante. Chaque couche ne remplace pas la précédente ; elle s’y ajoute, la transforme, parfois la recouvre, mais jamais complètement.

Les ruines de Djemila ou de Timgad ne sont pas des vestiges morts : elles sont les témoins visibles de cette stratification. Elles rappellent que l’identité algérienne est le produit d’une longue histoire, faite de continuités et de ruptures.

Réhabiliter sans renier

Reconnaître cette pluralité ne signifie pas affaiblir l’identité actuelle. Au contraire, cela permet de l’enrichir. Une nation qui assume toutes les dimensions de son passé est une nation plus solide, plus confiante, moins vulnérable aux simplifications idéologiques. Réhabiliter Augustin d’Hippone, ce n’est pas christianiser l’Algérie. C’est reconnaître qu’elle a été, à un moment de son histoire, un foyer majeur du christianisme. Se souvenir de son passé ne rime pas forcément avec la remise en cause en cause de l’islamité du pays. C’est simplement accepter que cette terre a connu d’autres horizons spirituels.

Pour une réconciliation avec le passé

L’enjeu, au fond, est celui de la réconciliation. Non pas une réconciliation politique ou idéologique, mais une réconciliation avec le temps long. Il s’agit de sortir d’une vision défensive de l’histoire, où chaque élément est évalué à l’aune de sa compatibilité avec l’identité actuelle. Il s’agit d’accepter que l’histoire déborde toujours les cadres dans lesquels on tente de la contenir.

L’Algérie n’a rien à perdre à reconnaître la richesse de son passé. Elle a, au contraire, tout à y gagner : une profondeur accrue, une ouverture plus grande, une capacité à dialoguer avec le monde sur la base d’une histoire pleinement assumée.

Retrouver la totalité de soi

La visite imminente de Léon XIV en Algérie, prévue du 13 au 15 avril 2026, conjuguée à la permanence intellectuelle et spirituelle de Augustin d’Hippone, dépasse largement le registre de la simple évocation historique. Il ne s’agit ni d’une anecdote ni d’un rappel érudit destiné aux seuls spécialistes, mais bien d’un moment charnière qui invite à relire l’histoire nationale à nouveaux frais. Cette convergence entre un événement contemporain et une figure fondatrice agit comme un révélateur : elle met en lumière les continuités enfouies, les héritages tus et les filiations souvent négligées. À travers eux, c’est toute une profondeur historique qui ressurgit, obligeant à considérer l’Algérie non comme une identité figée, mais comme un espace de mémoire complexe, traversé par des influences multiples. Ainsi, loin d’être de simples curiosités, cette visite et cette figure constituent de véritables clés de lecture pour comprendre ce que l’Algérie a été — et, peut-être, ce qu’elle peut encore devenir.

Refuser cette complexité, c’est se priver d’une partie de soi. L’assumer, c’est au contraire accéder à une forme de maturité historique. Car une nation ne se construit pas seulement sur ce qu’elle choisit de retenir, mais aussi sur ce qu’elle accepte enfin de regarder en face.

Bachir Djaïderjournaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 12/04/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-memoire-fragmentee-augustin-dhippone-lhistoire-quon-nose-pas-se-raconter/

La colonialité de la guerre – Kader A. Abderrahim

Depuis 1945, l’ordre international reposait sur un ensemble de règles relativement stables et partagées par les États. Même si les guerres n’ont jamais disparu, elles étaient en grande partie encadrées par des normes diplomatiques, par des institutions internationales et par une certaine prévisibilité stratégique. La dissuasion nucléaire, l’équilibre des puissances et la centralité de la diplomatie formaient la matrice de ce système. Les conflits contemporains — de Gaza à l’Ukraine, du Soudan à l’Iran — révèlent cependant une transformation profonde de cette architecture. La guerre ne disparaît pas : elle change de forme. Elle devient plus diffuse, plus longue, et beaucoup plus difficile à anticiper.

Cet article propose de comprendre cette mutation à partir de plusieurs concepts : guerre postdiplomatique, guerre en réseau, régionalisation stratégique asymétrique et incertitude systémique. Il met également l’accent sur une dimension souvent absente des analyses géopolitiques : la colonialité de la guerre.

La fin du modèle de 1945

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international s’est structuré autour de trois principes fondamentaux. Le premier était la limitation de l’escalade. Les grandes puissances cherchaient à éviter les confrontations directes susceptibles de déclencher un conflit global. Le deuxième était la centralité de la diplomatie. Même au cœur des crises les plus graves, des mécanismes de négociation existaient : organisations internationales, médiations, conférences internationales. Le troisième était la prévisibilité stratégique. Les doctrines militaires et les équilibres de puissance rendaient les comportements relativement anticipables. Or les conflits actuels semblent rompre avec ces principes. Les frappes préventives, les opérations clandestines, les cyberattaques et l’utilisation d’acteurs non étatiques brouillent les frontières traditionnelles entre guerre et paix.

La guerre en réseau

Une caractéristique majeure des conflits contemporains est l’émergence de la guerre en réseau. Contrairement aux guerres interétatiques classiques, les conflits actuels impliquent une multiplicité d’acteurs : États, milices, groupes armés transnationaux, entreprises militaires privées, réseaux cybernétiques. Mary Kaldor a déjà décrit une partie de cette transformation dans sa théorie des « nouvelles guerres », où les frontières entre guerre, criminalité et politique deviennent floues (Kaldor, 2012). Mais la dynamique actuelle va plus loin : elle transforme la guerre en système distribué. La violence circule à travers des réseaux régionaux plutôt qu’à travers un front unique.

Les écosystèmes de guerres par procuration

Une autre transformation majeure est l’expansion des guerres par procuration. Pendant la guerre froide, ces conflits étaient déjà fréquents. Cependant, ils constituent aujourd’hui de véritables systèmes régionaux. Barry Buzan et Ole Wæver ont décrit ce phénomène à travers la notion de « complexe régional de sécurité », où les conflits sont structurés à l’échelle régionale plutôt que strictement nationale (Buzan & Wæver, 2003). Dans ces configurations, les alliances militaires, les milices locales et les acteurs transnationaux forment des écosystèmes de guerre relativement autonomes.

La guerre multidomaine

La guerre contemporaine se déploie simultanément dans plusieurs espaces : militaire, économique, technologique et informationnel. Les sanctions économiques, les cyberattaques, la désinformation ou la manipulation des chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments stratégiques centraux. Henry Farrell et Abraham Newman décrivent ce phénomène à travers la notion de « weaponized interdependence », c’est‑à‑dire l’utilisation des réseaux économiques mondiaux comme instruments de pouvoir géopolitique (Farrell & Newman, 2019).

Colonialisme et colonialité : comprendre l’héritage structurel de la guerre

Pour comprendre les conflits contemporains, il est également nécessaire de prendre en compte un facteur historique souvent négligé : l’héritage du colonialisme. Le colonialisme n’a pas seulement transformé les territoires colonisés. Il a également structuré l’ordre mondial moderne. Les frontières politiques, les hiérarchies économiques et les systèmes de pouvoir globaux sont largement hérités de cette période. Cependant, comme l’a montré le sociologue Aníbal Quijano, la fin formelle des empires coloniaux n’a pas entraîné la disparition de ces structures. Elles persistent sous la forme de ce qu’il appelle la « colonialité du pouvoir » (Quijano, 2000). La colonialité désigne précisément cette persistance des hiérarchies coloniales dans le système international contemporain. Dans le domaine des conflits armés, cette dimension apparaît clairement. Les régions du monde les plus marquées par l’histoire coloniale sont souvent celles où les conflits armés sont les plus durables : Moyen‑Orient, Afrique centrale, certaines parties de l’Asie. Les frontières héritées des empires, les structures économiques extractives et les déséquilibres politiques hérités de la colonisation continuent de produire des tensions profondes.

La colonialité de la guerre

Le concept de colonialité de la guerre permet d’aller plus loin dans l’analyse. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître l’héritage historique du colonialisme, mais de comprendre comment certaines formes de violence sont encore structurées par ces hiérarchies globales. Le philosophe Achille Mbembe souligne que certaines populations vivent dans des espaces où la guerre et la violence deviennent des conditions permanentes d’existence — ce qu’il décrit comme des formes de « nécropolitique » (Mbembe, 2003).

Dans ces contextes, la gestion de la vie et de la mort devient un instrument de pouvoir politique. La colonialité de la guerre se manifeste notamment par trois phénomènes. Le premier est l’asymétrie radicale de puissance. Les conflits opposent souvent des acteurs disposant de capacités militaires et technologiques extrêmement inégales. Le deuxième est la hiérarchisation implicite des vies humaines. Les réactions internationales face aux catastrophes humanitaires varient considérablement selon les régions du monde.  Le troisième est la normalisation de la violence dans certains espaces géopolitiques. Dans certaines régions, la guerre devient presque permanente. Frantz Fanon avait déjà identifié une partie de cette dynamique en analysant la violence structurelle produite par les systèmes coloniaux (Fanon, 1961). Les conflits contemporains montrent que ces logiques n’ont pas entièrement disparu.

Vers une nouvelle théorie de la guerre

Les transformations actuelles suggèrent que nous entrons dans une nouvelle phase historique des relations internationales. Les guerres contemporaines présentent plusieurs caractéristiques communes : fragmentation des acteurs, guerre en réseau, extension régionale progressive, guerre multidomaine et incertitude stratégique permanente. À ces dynamiques s’ajoute la persistance des hiérarchies globales héritées de l’histoire coloniale. Comprendre ces transformations nécessite donc de combiner les approches classiques des sciences politiques avec les analyses issues des études décoloniales et de la sociologie historique.

Une nouvelle ère

Le monde entre dans une nouvelle ère de conflits prolongés et diffus. Les guerres ne disparaissent pas : elles se transforment. Elles deviennent plus fragmentées, plus difficiles à contrôler et plus étroitement liées aux structures profondes du système international. Pour comprendre cette mutation, il est nécessaire de développer de nouveaux outils conceptuels capables d’intégrer la dimension historique, économique et postcoloniale de la violence contemporaine.


Références

Buzan, B., & Wæver, O. (2003). Regions and Powers: The Structure of International Security. Cambridge University Press.

Farrell, H., & Newman, A. (2019). Weaponized interdependence. International Security.

Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre.

Kaldor, M. (2012). New and Old Wars. Polity.

Mbembe, A. (2003). Necropolitics. Public Culture.

Quijano, A. (2000). Coloniality of Power and Eurocentrism in Latin America.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 mars au 1er avril 2026 https://histoirecoloniale.net/__trashed-2/

François Maspero, « Confession d’un anticolonialiste »

Archive : une histoire parodique de l’anticolonialisme comme complot « anti-français » par François Maspero.

François Maspero dans les années 1970

François Maspero (1932-2015), fut l’un des plus importants éditeurs français ainsi que l’auteur d’une œuvre littéraire considérable. Il fut aussi un militant anticolonialiste, depuis sa participation au Réseau Jeanson puis Curiel de « porteurs de valise » durant la guerre d’indépendance algérienne jusqu’au Tribunal Russel pour la Palestine dont il était membre. Il ne manquait pas non plus d’humour.

Dans un numéro spécial de La Quinzaine littéraire intitulé « Que sont « nos » colonies devenues ? », publié le 1er août 1990, il livrait sa « confession d’un anticolonialiste ». Un texte qui retrace largement l’histoire de l’anticolonialisme, mais sur un mode parodique, puisqu’il s’y présente lui-même ainsi que ses ancêtres et compagnons comme les acteurs d’un large et redoutable complot « anti-français », pour reprendre un mot qui connait à nouveau actuellement un certain succès en France.


Confession d’un anticolonialiste, par François Maspero

Je suis né en 1932 dans une famille d’intellectuels louches. Mon grand-père s’appelait de son véritable nom Dreyfus de la Tremouille ; élevé dans le double respect obscurantiste du Protocole des sages de Sion et du drapeau blanc du comte de Chambord, il voua très jeune une haine mortelle à la culture européenne en général, à la France des Lumières et à la Troisième République en particulier. Il comprit que le meilleur moyen de lutter contre le Progrès et la Civilisation était de concentrer ses coups sur l’Empire colonial dont Jules Ferry parachevait alors la consolidation et qui risquait d’étendre les Droits de l’homme au monde entier.

Il éduqua ses enfants dans cet esprit de haine pour les placer aux points stratégiques du système colonial. Mon père, pour sa part, choisit très tôt l’Extrême-Orient pour théâtre de ses tristes exploits. Dès le lycée, il avait formé une bande avec quelques camarades dont le cri de ralliement était : « Mort ou colonialisme, mort à l’homme blanc ! ». Parmi les affiliés, figurait notamment Louis Massignon, lequel était très lié lui-même à un certain Charles de Foucault. Ce dernier s’était déguisé en Juif pour pénétrer clandestinement au Maroc et dresser ainsi durablement les musulmans contre la France ; puis il fit semblant de se convertir à la foi chrétienne et alla chez les Touaregs prendre des poses ridicules, histoire de déconsidérer l’autorité des Européens. D’ailleurs, sa haine des Européens atteignit un tel paroxysme qu’il finit par se démasquer en écrivant :

« Nous avons là trois millions de musulmans, desquels le million d’Européens vivant en Algérie vit absolument séparé, ignorant tout de ce qui les concerne, sans aucun contact intime avec eux, les regardant toujours comme des étrangers et la plupart du temps comme des ennemis »[1].

Apprenti sorcier, il mourut égorgé par des indigènes fanatiques. Massignon, lui, se prétendit prêtre catholique de rite oriental et sema le désarroi en Moyen-Orient en prônant l’identité des religions musulmane et chrétienne. Lui aussi finit par se démasquer quand, beaucoup plus tard, en 1947, il lança des protestations démagogiques contre les camps dans lesquels les réfugiés palestiniens étaient allés d’eux-mêmes s’enfermer et dont plus de 40 ans plus tard ils ne veulent toujours pas sortir. Quant à mon père, pour mieux tromper son monde, il affecta d’être athée, ce qui ne l’empêcha pas de rejoindre en Chine un jésuite, autre membre du complot, Teilhard de Chardin. Celui-ci n’avait rien trouvé de mieux pour rabaisser l’homme blanc que de découvrir que l’ancêtre de l’homme était un chinois. Mon père sous prétexte d’écrire l’histoire de la Chine distilla l’idée pernicieuse de l’équivalence des civilisations et, pire, des religions.

Après 1940, mon père révèle sa vraie nature

Tel est le climat méphitique dans lequel j’ai vu le jour. Tout petit, j’ai été abonné aux publications de la Ligue maritime et coloniale afin de tout connaître de l’ennemi que j’aurais à combattre. À trois ans, ma mère m’enseignait mes premiers sabotages. Ainsi, j’ai appris à percer de minuscules trous d’épingle qui rendaient inutilisable le papier d’argent que je collectionnais dans le but de procurer du riz aux petits Chinois. Le bon Père blanc qui les récoltait découvrait mon forfait et il en sanglota. Ce fut la première fois que je vis sangloter l’homme blanc et j’en tirais une volupté telle que toute ma vie je n’ai eu de cesse de l’éprouver encore.

C’est après 1940 que mon père révéla sa vraie nature. Il commença à se réjouir ouvertement des succès des anglo-américains et du colonel félon De Gaulle. L’occupation de l’Afrique du Nord et la perte du Liban ne lui tirèrent pas une larme. Il refusait toute grandeur à l’idée de construction de l’Europe nouvelle. Il poussa même l’abjection jusqu’à se réjouir de la victoire du totalitarisme à Stalingrad. Malheureusement pour lui il commit une erreur de calcul en affichant trop tôt son résistancialisme. Il mourut dans un camp de prisonniers politiques nommé Buchenwald, victime d’une sous-alimentation, elle-même due à la pénurie générale qui frappait l’Allemagne assiégée. Juste retour des choses, il agonisa à peu de distance du chêne de Goethe, symbole de cette civilisation européenne qu’il avait tant honnie.

Après la guerre je me trouvais donc livré à moi-même. À 16 ans, je voyageais en Algérie afin d’y prendre des contacts subversifs. Durant ce voyage, je me complus systématiquement à fond de cale, puis dans des wagons de marchandises, prétendant qu’il s’agissait là de la 4 ème classe, et même de la classe indigène. Je me retrouvais en compagnie d’une multitude d’individus sans aveu, tolérés avec beaucoup d’indulgence par l’administration coloniale. Ils s’entassaient là dans une honteuse promiscuité et se désignaient eux-mêmes sous le nom d’Arabes. Chaque fois que le train passait sur un pont ou près d’un hôpital et d’une école, ils fermaient les yeux ou détournaient la tête. Dans la région de Sétif, je prêtais l’oreille avec complaisance au récit d’une pseudo répression au cours de laquelle l’armée française aurait fait, le 8 mai 1945, des milliers de morts dans la population, me gardant d’objecter à mes interlocuteurs que le seul fait qu’ils fussent toujours en vie montrait bien l’inanité de leur propre propos mensongers.

De retour à Paris, je trouvais tout naturel de joindre ma voix à celles qui clamaient que la France n’avait pas à envoyer un corps expéditionnaire en Indochine. Pire encore : mon père s’étant vu décerné à titre posthume la qualité de résistant, j’eus l’audace d’opérer une comparaison entre la lutte qu’il avait livrée contre l’occupation étrangère et celles que les Vietnamiens menaient contre l’armée française, prétendant ne pas voir que dans le premier cas il s’agissait de se battre contre l’Allemagne nazie et dans le second de s’opposer à la France des Droits de l’homme.

Mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès

C’est au début des années 1950, à la fin de la guerre d’Indochine, que je ressentis la nécessité de formuler mon anticolonialisme dans une « doctrine » cohérente qui permit d’accélérer la chute de ce qui était devenu l’Union française. Je me réunissais dans un sous-sol de Saint-Germain-des-Prés avec mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès (Régis Debray n’avait alors que 14 ans, mais c’était un génie précoce). Notre premier soin fut de mettre en place une grande campagne de falsification historique. J’étais moi-même orfèvre en la matière : n’avais-je pas été chassé ignominieusement du Parti communiste français pour avoir diffusé un faux « Rapport secret » attribué à Khrouchtchev ? Quant à Sartre, son tempérament de hyène dactylographe nous fut d’un grand secours. Donc nous n’hésitâmes pas à inventer de toutes pièces des textes prétendument accablants pour la colonisation et à les glisser dans toutes les bibliothèques de France.

Nous remontâmes les siècles et c’est ainsi que nous réussîmes par exemple à graver dans l’esprit du public des phrases, des chapitres, des livres entiers attribués à l’abbé Raynal, à Diderot, que ceux-ci n’avaient évidemment jamais écrits, voire à glisser dans l’œuvre de Voltaire des phrases comme le célèbre : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », que nous pûmes introduire jusque dans le dictionnaire Robert. Autre exemple parmi des milliers la dénaturation totale que nous opérâmes des lettres du maréchal de Saint-Arnaud, pour parvenir à faire de ce représentant typique de la France humaniste une brute sanguinaire,  conquérant la Kabylie par le fer et par le feu. Nous glissâmes dans ces lettres les phrases comme celle-ci :

« Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un rocher au sommet duquel est perchée une ville, exactement comme Constantine. Tous les habitants couronnent les hauteurs. Les habitants n’ont jamais rien payé à la France. Je leur donne trois heures pour payer ou je vais détruire leur nid de vautours et le jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants »

Ou bien comme celle-là :

« Le lendemain, le jour nous a montré deux pieds de neige. Je me mets en route et à peine avais-je fait quelques centaines de mètres, quel spectacle, frère, et que la guerre m’a semblé hideuse ! Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit. C’était la malheureuse population de Béni-Nadsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages et que je chassais devant moi »[2].

Nous inventâmes aussi de toutes pièces de fausses campagnes coloniales, imaginant par exemple que la mission Voulet-Chanoine, comme avant elle celle de Gallieni, comme avant elle celle de Faidherbe, avait imité le roi nègre Samory en brûlant les villages et en exterminant les populations sur son passage, ce qui d’ailleurs n’était que la réponse du berger à la bergère et comme s’il existait un autre moyen de faire entendre raison à des primitifs. Enfin nous rédigeâmes de faux livres d’auteurs contemporains que nous fîmes chanter en les menaçant de révéler leurs mœurs cachées. Ce fut le cas d’André Gide pour son pseudo Voyage au Congo. En même temps, nous recrutions des centaines d’agents. Parmi les plus notoires j’en citerai deux, qui étaient à notre entière dévotion : Pierre Vidal-Naquet, qui se faisait passer pour juif, et Madeleine Rebérioux, une ancienne maîtresse de Jaurès. Tous deux nous furent très précieux pour permettre, dans un climat de grande confusion émotionnelle, l’assimilation des anticolonialistes aux dreyfusards ; et même opérer un glissement scabreux de la société coloniale à la société totalitaire. D’autres, tel André Mandouze, qui se prétendait catholique, nous permirent de pervertir le message évangélique. Enfin, nous eûmes notre nègre de service, Aimé Césaire, à qui nous fîmes écrire le Discours sur le colonialisme.

Parallèlement, Alfred Sauvy avait inventé pour nous le vrai faux concept de « tiers-monde » et nous diffusâmes largement le faux vrai concept de « sous-développement ».

« L’ Algérie, c’est la France »

Lorsqu’éclata l’insurrection en Algérie, tout était en place pour pervertir durablement l’intelligentsia et intoxiquer l’opinion. Nous n’eûmes pas de mal à montrer l’inanité des propos du ministre de l’Intérieur,  un dénommé Mitterrand, qui clamait de toute sa bonne foi : « L’Algérie, c’est la France ». Notre système était simple. Nous avions des complices infiltrés dans tous les rouages de l’armée et de l’administration avec pour mission de se livrer à des « bavures » que nous nous chargions ensuite de rendre exemplaires. Il suffisait ainsi que nous donnions la consigne à l’aumônier des parachutistes, le Révérend père Delarue, qui était en fait des nôtres, de tenir des propos légitimant la torture, pour que l’armée française dans son ensemble se trouve lâchement salie dans l’opinion internationale, juste au moment où elle accomplissait cette mission admirable de concentrer une partie de la population algérienne dans des camps dits de regroupement à l’ombre du drapeau tricolore et sous la protection des Droits de l’homme.

Nous savions aussi répartir les rôles. Nous plaçâmes l’un de nos acolytes, un certain Robert Lacoste, comme ministre résident à Alger, lequel multiplia des camps d’internement ou furent entassés les suspects, dont certains, particulièrement malins, disparurent. Là-dessus, nous envoyâmes une autre complice, Germaine Tillion, qui affecta de dénoncer ces violations des Droits de l’homme. Puis dans la confusion maître Vergès vint lui-même plaider pour les nationalistes algériens et ressortir le vieux couplet amalgamant résistance et terrorisme. En fait, il s’apprêtait dès cette époque à assurer la défense de Barbie, ce qui est bien la preuve irréfutable que les rebelles algériens étaient des nazis. Nous avions même réussi à placer un soi-disant socialiste, Guy Mollet, à la présidence du Conseil. Quand il ne marchait pas droit, nous le rappelions à l’ordre par quelques tomates bien ajustées. Malheureusement, un élément imprévu va bouleverser nos plans : l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle issue d’un gang rival. Nous vîmes vite – dès son premier « Je vous ai compris » – que, comparés à lui, nous n’étions au jeu du cynisme que des enfants.

Nous réussîmes quand même un dernier beau coup, celui de faire nommer préfet de police Maurice Papon qui, le 17 octobre 1961, fit tuer par des policiers parisiens plus de 200 manifestants algériens pacifiques. Malheureusement, la vague d’indignation ne fut pas à la hauteur de ce que nous escomptions. Quoi qu’il en soit, nous avions promis l’impunité à Maurice Papon et nous avons tenu parole. La preuve en est que, inculpé de crimes contre l’humanité pour son activité antisémite à Bordeaux pendant la guerre, il n’a jamais été inquiété pour son activité anti-arabe à Paris en 1961. Face à De Gaulle, il fallut désormais jouer serrer. Il ne suffisait plus de reprendre les sophismes ravageurs du genre : « Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre ». En 1960, nous décidâmes de nous démasquer en donnant à la doctrine anticolonialiste française sa formulation la plus achevée, je veux parler du Manifeste pour le droit à l’insoumission appelé encore Manifeste des 121[3]La légende veut que ce Manifeste ait été rédigé par quelques intellectuels indépendants, notamment Maurice Blanchot, Dyonis Mascolo, Maurice Nadeau. Bien entendu ceux-ci n’étaient depuis longtemps que des marionnettes dont nous tirions les ficelles. Pour comprendre à quel point de déréliction nous avions réussi à réduire l’intelligentsia de cette époque il faut suivre le diagnostic établi récemment par une historienne objective :

« En 1960, les intellectuels parisiens signaient sans rien lire n’importe quelle pétition, affirmant que la lutte armée était un devoir, une lumineuse nécessité, vraiment la seule solution »[4].

Je faisais semblant de croire à la sincérité du programme de la Fédération de France du FLN, en fait un gang de tueurs algériens, et diffusais des brochures clandestines qui affirmaient que la future République algérienne serait socialiste et laïque et que les minorités européennes et juives devaient rester en Algérie. Il s’agissait on le sait d’ignobles mensonges. La preuve historique en a été administrée comme toujours par le fait que rien de tout cela ne s’est réalisé. Comment les militants de la Fédération de France du FLN ont-ils pu avoir le cynisme de lancer de telles affirmations, alors que deux ans plus tard à peine, en juillet 1962, ils devaient se faire écraser par les blindés de Ben Bella et de Boumedienne après une brève tentative aventuriste de Commune d’Alger ?

La falsification historique poussée à un point de perfectionnement jamais atteint

En fait, mon système était désormais au point. Il reposait sur deux procédés fondamentaux. Le premier était la proclamation hypocrite de valeurs auxquelles bien entendu nous ne croyions pas et auxquelles nous menions au contraire une guerre sans merci, ainsi des Droits de l’homme, de l’humanisme, etc. En cela nous restions de fidèles disciples de Staline, qui n’hésitait pas à proférer que « l’homme est le capital le plus précieux » tout en pourvoyant le Goulag. Le second procédé était celui de la falsification historique, mais poussé à un point de perfectionnement jamais atteint. En effet, j’avais compris qu’il ne suffisait plus de falsifier les archives du passé, il fallait résolument s’attaquer à celle de l’avenir. Le principe était simple : il s’agissait de défendre une entreprise politique en arguant de ses convictions généreuses et d’affecter de ne pas tenir compte de sa défaite ou de sa dénaturation futures, comme si celles-ci ne constituaient pas la preuve de sa fausseté intrinsèque.

Un bon exemple de l’application simultanée de ces deux procédés se trouve dans les Damnés de la Terre de Frantz Fanon alors que comme l’a excellemment montré un historien de la pensée contemporaine[5] tout ce livre n’est qu’un cri de haine contre l’homme blanc ; on y trouve cette conclusion cyniquement contradictoire :

« Allons, frère, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde.  L’Europe a fait ce qu’elle devait faire et somme toute elle l’a bien fait. Cessons de l’accuser mais disons lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier (…). Nous ne voulons rattraper personne, mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes, et il s’agit de ne pas étirer la caravane, car alors chaque rang perçoit à peine celui qui le précède, et les hommes qui ne se reconnaissent plus se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins »[6].

Et le même historien montre brillamment comment dans sa préface à ce livre, « trésor de nullité théorique, de contresens historique », Jean-Paul Sartre falsifie l’histoire À L’AVANCE : « Une fois l’Occident maudit, une fois le blanc-seing donné aux nouveaux régime issus de la décolonisation, Sartre retourne à ses chères études et polit son Flaubert »[7]Il est en effet évident qu’en écrivant sa préface en 1961, Sartre aurait dû prendre en compte la nature réelle des régimes qui devaient sortir de la décolonisation, lesquels ont commencé à se mettre en place à partir de 1962. Au lieu de cela, non seulement il a affecté de ne rien voir, mais il a récidivé. Loin de rester à polir son Flaubert qu’il n’aurait jamais dû quitter, il s’est lancé deux ans plus tard dans de nouvelles nullités théoriques et de nouveaux contresens historiques à propos du personnage de Lumumba, après son assassinat par Mobutu, prétendant que Lumumba avait incarné un type d’humanisme et de démocratie en Afrique dont nous savons bien qu’ils étaient parfaitement mythiques puisqu’il n’a pu les mettre en œuvre. Là comme ailleurs l’Histoire a tranché, montrant qui, de Lumumba et de Mobutu, représentait authentiquement l’indépendance africaine. Et Sartre, là encore, n’est qu’un sophiste.

À la même époque, en 1959, soucieux de donner une façade à ma doctrine anticolonialiste, je créai les éditions Maspero, puis la revue Partisans. Dès les deux premières années on vit se dessiner la cohérence du projet, qui était d’orienter cette doctrine anticolonialiste vers un marxisme-léninisme radical. Qu’on en juge : aux côtés de mes vieux complices Fanon, Sartre, Vergès (Debray finissait de passer ses examens) apparurent des noms qui cachaient en fait autant d’agents de notre mafia : Pietro Nenni, Georges Suffert, Robert Barrat, André Mandouze, Georges Balandier, Danilo Dolci, Lucien Goldman, Maurice Maschino, Gérard Chaliand, Vercors, René Dumont, Jacques Berque, Georges Perec. J’avais eu beau placer mes éditions sous le patronage abusif de Péguy en le citant démagogiquement en tête de mon catalogue, personne ne pouvait être dupe. Il était clair que je préparais la route à des collections plus musclées qui, six ans plus tard, devaient être dirigées par ces véritables terroristes de la culture ayant noms Charles Bettelheim, Georges Haupt, Louis Althusser, Maurice Godelier, Pierre Vidal-Naquet,  Albert Memmi, Fanchita Gonzalez-Battle, Jean Maitron, Fernand Oury, Émile Copferman, Roger Gentius et Yves Lacoste[8]. Mais tous en fait, encore et toujours, simples propagateurs de ma doctrine et manipulés par mes soins.

Dans le même temps, je perfectionnais encore mon système de falsification. J’affectais une prédilection pour la publication de perdants de l’histoire, pour peu qu’ils aient peu ou prou rêvé de socialisme : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Boukharine, Trotsky, Victor Serge, Kropotkine, Nizan, tous ces personnages que l’histoire avait à juste titre envoyés dans sa poubelle, preuve irréfutable que leur action était fausse, leurs pensées fumeuses et leur projet mythique, tous ces loosers, je me repaissais littéralement de leurs œuvres et de leur biographie et je pervertissais la jeunesse par leur lecture. Plus pervers encore, je m’emparais de la même manière de la pensée et de l’action de certains contemporains morts pour avoir poursuivi des projets tout autant chimériques : Félix Moumié, Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Che Guevara, Osendé Afana, Martin Luther King, Malcolm X ou Amilcar Cabral. Je prétendais qu’ils nous avaient légué au-delà de leur échec et de leur mort quelque chose d’essentiel. En fait c’est à mon sens L’Humanité qui a donné dans ces années la définition la plus véridique de mon entreprise : « Maspero publie ce que même le rebut des rebuts gaullistes n’accepterait pas d’écrire ».

Soyons fidèles à la mission civilisatrice de la colonisation française

Aujourd’hui que depuis huit ans je ne suis plus éditeur, que je ne pollue plus la société civile de libelles irresponsables et que, là comme ailleurs, les choses ont été remises dans le droit chemin du réalisme et de l’efficacité, aujourd’hui que l’heure est enfin venue de dresser un état des lieux, il est temps de l’admettre : moi et mes complices, nous sommes battus, notre anticolonialisme ne résiste pas à son réexamen. Oui, il se perd dans les brumes de l’absurdité. Nous avons appris des vérités essentielles : de même que la Révolution française était porteuse de la terreur jacobine, que le jacobinisme était porteur du marxisme et que celui-ci était porteur du totalitarisme lénino-stalinien et donc du goulag, de même l’opposition à la guerre d’Indochine était porteuse des Khmers rouges, l’opposition à la guerre d’Algérie était porteuse de l’intégrisme des Ayatollahs, le guévarisme était porteur du Sentier lumineux et la meilleure preuve que la France de De Gaulle, de Pompidou et de Giscard a eu raison de faire et de défaire les régimes de Fulber Youlou, de Tombalbaye, de Bokassa ou d’Ahidjo et de soutenir indéfectiblement ceux de Mobutu, de Hassan II ou de Bongo, c’est que la France des socialistes fait exactement la même chose.

Dans l’un de ces répugnants factums où étaient distillés le venin des doctrines anticolonialistes française, Pierre Vidal-Naquet qualifiait celles-ci de « fidélité têtue »[9]. Aujourd’hui que l’Europe s’unifie sous le signe des Droits de l’homme et retrouve sa foi en elle-même autour du chêne de Weimar à nouveau verdoyant, je découvre enfin à quoi nous devons être vraiment fidèles. Nous devons être fidèles à cette mission civilisatrice de la colonisation française qui s’est incarnée dans le maréchal de Saint-Arnaud, une mission Voulet-Chanoine, un Jules Ferry, un Robert Lacoste ou un Maurice Papon. Fidèles et fiers. Et nous devons souhaiter ardemment que bientôt cent glorieux Kolwezi viennent à tout jamais effacer l’affront de Dien Bien Phu.


[1] Robert et Denise Barrat, Charles de Foucauld, 1959.

[2] Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1855.

[3] « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estime de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimer au nom du peuple français ».

[4] Jeannine Verdès-Leroux, La lune et le Caudillo, 1989.

[5] Pascal Bruckner, Le sanglot de l’Homme blanc, 1896.

[6] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.

[7] Id.

[8] Ceci est la liste complète des directeurs de collection des éditions Maspero à la fin des années 1960.

[9] Pierre Vidal-Naquet, Face à la Raison d’État, La Découverte. 

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/francois-maspero-confession-dun-anticolonialiste/

« Anti-France », un concept qui vient de loin – Alain Ruscio

Alain Ruscio nous rappelle que l’expression récemment employée toute honte bue par une ministre a très tôt servi à stigmatiser l’anticolonialisme.

« Anti-France » : utilisé par l’extrême droite antisémite depuis le XIXe siècle et l’Affaire Dreyfus, le terme a été employé sans vergogne par la ministre Aurore Bergé contre la France Insoumise en février 2026, en point d’orgue d’une séquence d’inquiétante banalisation du néo-fascisme en France. L’historien Alain Ruscio nous rappelle ici que l’expression a aussi très souvent et très tôt servi à stigmatiser l’anticolonialisme. Florilège, du XVIIIe siècle à nos jours.

Les occurrences dans l’histoire coloniale d’un concept qui vient de loin

Par Alain Ruscio

Depuis que le phénomène national est apparu dans l’histoire de l’humanité, des individus, des groupes, des partis, se sont autoproclamés dépositaires de la préservation et de la défense des différents pays. La France n’a pas échappé à cette évolution. Les nationalistes y ont ainsi dénoncé leurs adversaires politiques qui, à leurs yeux, menaient le pays à son effacement, voire à sa disparition.

La grandeur de la France étant liée, pour eux au maintien de l’Empire colonial, ils dénoncèrent les individus ou les groupes anticolonialistes, ou seulement critiques, soupçonnés de faire œuvre antinationale.

Historique

Quand l’expression Anti-France ou l’adjectif anti-français sont-ils apparus ? Les études historiques ciblent toutes leur naissance dans les milieux nationalistes et antisémites, à l’époque de l’Affaire Dreyfus. On trouve par exemple une exhortation aux « Français de race » à être aussi tenaces que les « antifrançais » dès 1906[1], une dénonciation des « antifrançais de la Ligue des droits de l’homme » en 1907[2]. L’expression « antiFrance » (sans tiret) sert également, dans les mêmes milieux, à dénoncer la Franc-Maçonnerie[3]. Contrairement à ce qu’affirme le Trésor de la langue française, le premier utilisateur ne fut donc pas Barrès, en 1909[4].

Mais, comme ce fut souvent le cas, le concept a précédé l’expression de plusieurs siècles.

Ses utilisations à l’époque esclavagiste et coloniale

En terre esclavagiste ou coloniale, en tout cas, il naquit bien plus tôt. De tous temps, les tenants du système de domination de la race blanche dénoncèrent les réformateurs, les éléments critiques, comme faisant œuvre antinationale.

Les pamphlétaires adversaires de l’abolition de la traite, fustigeaient ainsi les membres de la Société des Amis des Noirs :

« Je n’ose me livrer à toute l’horreur de mes réflections sur ce projet funeste. Je ne vois dans la société des amis des Noirs, soit disant établie pour la liberté, qu’un attentat contre la liberté ; j’oserais presque dire une conspiration contre le bonheur & la régénération de la France ! (…). Quelle est votre mission, amis des Noirs, pour vous déclarer ainsi publiquement ennemis de la France ? » (Dominique Harcourt Lamiral, L’Affrique et le peuple Affricain, 1789)[5].   

« La race blanche doit-elle à jamais disparaître dans un massacre général ? (…). Et c’est avec une pareille perspective que l’on ose dire aux colons français qu’ils ont pour mission de se résigner au rôle de victimes et d’aider à cette œuvre abominable ! Ce serait à eux, victimes d’une philanthropie anti-sociale et anti-française, à faire rétrograder la civilisation jusqu’à la barbarie ! » (Comte de Mauny, Revue du XIX è siècle, 1836)[6].

Dans les années qui suivirent la conquête d’Alger, un vif débat opposa partisans et adversaires du maintien de la France en terre africaine. Lamartine se situa sans nuances dans le premier camp, accusant ses adversaires : « Devons-nous abandonner Alger ? (…). Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale, anti-sociale, anti-humaine… » (Chambre des députés, 2 mai 1834)[7].

En 1862, le Saint-Simonien Ismaÿl Urbain publie L’Algérie française. Indigènes et immigrants[8], brochure dans laquelle il dénonce l’esprit colon. Il reçoit des réponses indignées : « Vous intitulez votre brochure “L’Algérie française“ ; c’est une grosse erreur ; vous vouliez dire : “L’Algérie anti-française“. Mais vous n’y avez pas songé en corrigeant l’épreuve. Quelle abominable coquille, Monsieur ! » (Réméon Pescheux, Réfutation algérienne, 1863)[9]« C’est une œuvre anti-algérienne[10], anti-nationale, une mauvaise action commise pour les besoins d’une mauvaise cause. » (Borely la Sapie, Courrier de l’Algérie, 14 janvier 1863)[11].

En 1871, l’Algérie fut indirectement l’occasion pour un député aujourd’hui justement oublié de se couvrir de ridicule. En février, Garibaldi, tout auréolé encore de sa participation à la guerre franco-prussienne, avait été élu député d’Alger, puis invalidé. Le 8 mars, Hugo se porta à la tribune[12] pour protester. Il fut interrompu, notamment, par cette formule d’un député monarchiste des Côtes-du-Nord, qui mériterait d’être immortelle : « L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo parce qu’il ne parle pas français » (Vicomte Hippolyte de Lorgeril, Chambre des députés, 8 mars 1871)[13]. Face à une véritable meute de députés déchaînés de cette même tendance et à l’invalidation de Garibaldi, Hugo remettra sur le champ sa démission de l’Assemblée[14]

Lors de ses nombreux plaidoyers en faveur de sa politique d’expansion, Jules Ferry employa la formule : « Il est impossible, il serait détestable, anti-français d’interdire à la République française d’avoir une politique coloniale » (Chambre des députés, 31 octobre 1883).

Gustave Hervé, qui certes alla bien plus loin que Jaurès dans l’invective[15], fut apostrophé par ses propres camarades de parti : « … sans parler des fantaisies d’Hervé, à qui son antipatriotisme français a joué le tour malicieux de le transformer en patriote marocain » (Eugène Fournière, Revue Socialiste, février 1908).

En 1925, le socialiste Alexandre Varenne est nommé Gouverneur général de l’Indochine. Ses premières mesures, libérales, ont le don de susciter l’ire des milieux coloniaux : « Que M. Poincaré (…) se rende à l’évidence ; qu’il s’informe auprès des vieux Indochinois (M. Sarraut doit bien en connaître, en qui il a quelque confiance !). Il saura où nous en sommes et quelles dangereuses étincelles recouvre mal ce néo-nationalisme anti-français[16], effet direct de la politique, anti-française, elle aussi, pratiquée par M. Varenne » (L’Opinion libre, Saigon, 27 octobre 1926)[17].  

Mais c’est évidemment contre les communistes qu’à partir de 1920 l’étiquette va être brandie. Après l’envoi d’un télégramme célèbre de Semard et Doriot à Abd el-Krim, le président du Conseil lança aux communistes : vous êtes « antifrançais », vous prenez « toujours parti contre la France »[18]. L’Action française s’émut : les « fourriers boches ou moscovites » crient sans cesse Le Maroc aux Marocains, La Tunisie aux Tunisiens, L’Indochine aux Indochinois, mais ils sont « tous contre la France ! »[19].

D’autres, pourtant plus modérés, sont frappés de la même opprobre. En 1932, Robert-Jean Longuet, militant socialiste, lança Maghreb, revue fort bien documentée, mais très critique, sur les pratiques du colonialisme français dans la région. Elle fut immédiatement interdite par le Résident général à Rabat, pour « besogne anticoloniale et antifrançaise »[20].

Un des grands professeurs de l’Algérie française déplora : « La propagande anti-française est trop souvent faite non par des indigènes, mais par des Français » (Augustin Bernard, La crise de l’Afrique du Nord, 1935)[21].

Lors du vif débat sur le projet Blum-Viollette, sous le Front populaire, l’un des leaders de la fronde contre le projet, l’abbé Gabriel Lambert, maire d’Oran, néo-fasciste, écrivit : « Tous les anti-Français sont pour le projet Viollette » (L’Algérie et le projet Viollette, 1937)[22].

L’arrivée au pouvoir du régime de Vichy fut, on peut s’en douter, un moment de revanche éclatante pour tous ceux qui se considéraient comme seuls propriétaires d’une certaine idée nationale. Les discours de Pétain étaient truffés de cette notion. En Afrique du Nord, le général Weygand lança à la radio l’appel : « Pour collaborer à la rénovation française, faites d’abord confiance à vos chefs. Se taire, c’est encore servir. Ne vous prêtez pas, par des propos inconsidérés, aux manœuvres de l’Anti-France. Tout écart de parole sera sévèrement réprimé » (Appel, 1 er février 1941)[23].

Lors de la décolonisation tragique

Dès la Libération, les peuples colonisés, conscients qu’une ère nouvelle s’ouvrait, s’engouffrèrent dans la brèche ouverte par Ho Chi Minh (proclamation de l’indépendance de l’Indochine, 2 septembre 1945). L’effervescence nationaliste se manifesta partout. La réponse des partisans de l’Empire (rebaptisé Union française) fut violente, disproportionnée, à la mesure de leur peur. La France, pourtant affaiblie, se lança dans un cycle ininterrompu de guerres et de répressions de vingt années.

Peu après les émeutes du quartier des Carrières centrales, à Casablanca, François Mauriac et le Centre Catholique des Intellectuels français critiquèrent la répression qui s’ensuivit. Ils s’attirèrent cette réplique d’un journal de Français du Maroc : « Une telle prise de position est une mauvaise action contre la France et la présence française au Maroc. Il apparaîtra comme fâcheux et déplorable que M. François Mauriac donne de nouveau sa caution à de telles calomnies anti-françaises » (La Vigie Marocaine, 28 janvier 1953)[24].

En 1954, la presse d’extrême droite, furieuse de voir Pierre Mendès France mener les négociations de Genève, puis conclure les accords de paix, l’affuble de surnoms : « Mendès dit France » (Rivarol, 17 juin 1954).   

Une fois de plus, pourtant, les communistes furent mis en accusation. Évoquant l’activité du PCF contre la guerre d’Indochine qui commençait alors, un journaliste commenta : « On ne traite pas avec l’anti-France » (Léo Huret, L’Aurore, 1er avril 1947). Même logique durant la guerre d’Algérie (« Cette collusion du Parti communiste avec l’anti-France… » (Michel Debré, Assemblée nationale, 9 juin 1959)[25].

Puisque l’armée française ne pouvait être mise en danger, voire être vaincue, pour les contemporains restés attachés aux valeurs coloniales, la trahison de l’arrière, le coup de poignard dans le dos, étaient à n’en pas douter la cause première, voire la cause unique, des revers. Bien sûr, toutes les accusations, pour ne pas écrire toutes les haines, de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie, se portèrent contre les intellectuels critiques, Sartre occupant la toute première place. Le 3 octobre 1960, une foule d’anciens combattants, avec à sa tête un Jean-Marie Le Pen déchaîné, cria « Fusillez Sartre ! »[26]. Ce qui amena Morvan Lebesque, du Canard enchaîné, avec sa verve habituelle, à faire le lien avec le conflit précédent : « Tout le monde sait que ce sont les intellectuels parisiens qui ont été vaincus à Dien Bien Phu »[27]

A l’ère post-coloniale

L’écroulement du système colonial ne désarma pas les partisans de cette thèse. Sans doute même au contraire : ramener en effet l’explication des revers français à une nouvelle phase de l’éternel affrontement entre les patriotes et l’anti-France dispensait de réfléchir aux causes profondes. 

Invective reprise par un député Front national au passé criminel (ancien chef de l’OAS Métro) contre le groupe communiste à l’Assemblée : « Vous êtes le parti de l’anti-France ! » (Pierre Sergent, Déclaration, Assemblée nationale, 7 juillet 1987)[28].

Dénonciation d’un climat jugé délétère par un futur Académicien : « L’exécration de la France est à l’ordre du jour dans un nombre non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l’abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est la réponse à un prétendu racisme » (Alain Finkielkraut, Le Nouvel Observateur, 17 décembre 2009).

Les nostalgiques de l’Empire ne désarment pas. Lorsque fut programmé un film de Rachid Bouchareb, Hors la loi, qui évoquait l’activité du FLN en France, on vit des manifestants venir exhiber une banderole sur laquelle on pouvait lire : « Crédits français pour film anti-français »[29].

Dans les dernières années du XX ème siècle et au début du XXI ème, l’expression, dans le sillage d’une campagne contre le racisme anti-blanc, refit surface. Étaient taxés de racistes anti-français des jeunes dits de banlieue, qui parfois critiquaient, certes avec des termes injurieux, le pays dans lequel ils vivent, leur pays. 

Comme on pouvait s’y attendre, la droite extrême s’engouffra dans cette thématique. Le Front national-jeunesse lança une campagne d’affichage. On y voyait une jeune femme, bouche ouverte, œil fixé sur l’horizon, le visage peint en tricolore. Le slogan était on ne peut plus clair : « Assez de racisme anti-Français. On est chez nous ! »[30]Mais il se trouve toujours des journalistes facétieux : Mouloud Achour, chroniqueur du Grand Journal de Canal +, révéla à l’antenne[31] que la jeune femme en question était un mannequin russe qui, de plus ne parlait pas français.

Un hebdomadaire, également très marqué à droite, s’offusqua de certaines initiatives mémorielles du gouvernement de gauche. Sur fond de photos de François Hollande et de Christiane Taubira, il titra : « La repentance, ça suffit. La haine anti-France de la gauche. » (Valeurs actuelles, 21 mai 2015).

La réponse des accusés

Jaurès fut souvent accusé d’être l’incarnation de cette anti-France. Il rétorqua :

« Ah ! Que je plains tous ceux, coloniaux et chauvins, conservateurs ou radicaux, qui (…) reprennent contre nous les basses campagnes nationalistes du temps de l’Affaire. Ce sont eux qui ne savent rien de la France. Ce sont eux qui, habitués à regarder en bas, ne la retrouvent plus quand elle s’élève. » (L’Humanité, 1er septembre 1908)[32].

Léon Werth, lorsqu’il visite la Cochinchine, (sud du Viet Nam, selon l’appellation ancienne) s’entoura de Vietnamiens – ce qui déjà n’était pas habituel – qualifiés par les officiels d’anti-français, voire de bolchévistes. Ce qui provoque chez l’écrivain cette réflexion : « Le terme d’anti-français est du même usage universel et vague que fut le mot de “défaitiste“ pendant la guerre. Sont anti-français les Annamites et les Français qui touchent, par actes, écrits ou paroles, protestations, critique ou commentaire, au droit divin de l’absolutisme du gouvernement colonial. » (Cochinchine, 1926)[33].

Un autre type de réponse était de reprendre à son compte, par provocation ou par conviction, cette accusation. Les surréalistes se firent les champions de ce genre particulier. Polémiquant avec Paul Claudel durant la guerre du Rif, Aragon, Artaud, Breton, Desnos, Éluard, Max Ernst, Michel Leiris, Benjamin Péret, Philippe Soupault, écrivent : « Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement de tout ce qui est français en paroles et en actions » (Lettre ouverte à Paul Claudel, 1er juillet 1925)[34].

Plus tard, Simone de Beauvoir décrit son état d’esprit durant la guerre d’Algérie : « On m’avait traitée, parmi quelques autres, d’anti-Française : je le devins » (La force des choses, 1963).

Pour finir sur un humour ravageur

L’expression a connu un succès considérable lorsque Michel Debré l’utilisa (voir supra) en 1959. Le Canard ne pouvait manquer cette occasion de se moquer de celui qu’il avait surnommé l’amer Michel :« Un jour, M. le Premier ministre Michel Debré voulut flétrir l’opposition d’un mot dont elle ne se relèverait pas. Il la traita d’anti-France. Ainsi, pour la première fois peut-être dans l’histoire, un person­nage officiel remettait en cause l’unité de la nation. Car ce qui est anti-France ne saurait, par définition, être la France ? Il fallait admettre que désormais la France était uniquement composée de Français qui pensent comme M. Debré. Tous les autres étant automatiquement rejetés dans l’anti-France. Mais au fur et à mesure que M. Debré restait au pouvoir, ou à ce qu’il est convenu d’appeler ainsi, le nombre de ses partisans fondait comme neige au soleil. Et du même coup la “France“ se ratatinait cepen­dant que l’anti-France s’enflait, s’enflait… On peut dire aujourd’hui qu’elle comprend la quasi-unanimité des Français. De sorte que l’anti-France, c’est la France. CQFD » (Roland Treno, L’Anti-France, 1962)[35].


[1] L’Action française, 15 décembre 1906.

[2] L’Action française, 15 février 1907.

[3] M. Copin-Albancelli, « Le problème maçonnique », La Bastille, 10 février 1906.

[4] Trésor de la langue française, Vol. III.

[5] L’Affrique et le peuple Affriquain, considérés sous tous leurs rapports avec notre commerce et nos colonies… l’histoire politique et morale des nègres, leur caractère, leur génie, leurs mœurs et leur gouvernement, À Paris, Chez Dressene, Libraire au Palais-Royal, 1789 (Gallica).

[6] Cité in « Encore M. le comte de Mauny. Et d’une nouvelle tartine à sa façon », Revue des Colonies, n° 5, novembre 1836.   

[7] Journal des Débats, 3 mai 1834.

[8] Ouvrage paru sans nom d’auteur, Paris, Challamel aîné.

[9] Réfutation algérienne. Vive l’Algérie ! Malgré la brochure “Indigènes et Immigrants“, Constantine, À la libraire Guende, Alger, M. Tissier, Libraire, Alger, et chez tous les libraires de l’Algérie.

[10] Ici dans le sens de anti-Européens d’Algérie.

[11] « Sur la brochure “Indigènes et immigrants“ », cité par Annie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III, 1861-1870, Alger, Soc. Nationale d’Édition et de Diffusion, 1977.

[12] La Chambre s’était repliée à Bordeaux.

[13] « Grands moments d’éloquence parlementaire », Site Internet Assemblée Nationale.

[14] Voir Jérôme Grévy, « La démission de Victor Hugo après l’invalidation de Garibaldi en 1871 », Parlements (s), Revue d’histoire politique, n° 2 (16), 2011.

[15] Contre le brigandage marocain. Déclarations en Cour d’Assises (décembre 1907), Brochure, Paris, Éd. de la Guerre sociale, 1908.

[16] Il s’agit des quelques politiciens vietnamiens qui s’exprimaient légalement, donc a priori non extrémistes

[17] « Que veulent les nationalistes annamites ? », cité in M. Varenne et la Presse indochinoise, Hanoi, Impr. de L’Express, 1926.

[18] Edouard Herriot, Chambre des députés, 9 décembre 1924.

[19] « La condition de l’offensive marocaine ».

[20] Robert Poulaine, Le Temps, 15 septembre 1932.

[21] Intervention lors de la Journée d’Études organisée par le Redressement français, 31 janvier, in La crise de l’Afrique du Nord. Le péril et les remèdes, Paris, Les Cahiers du Redressement français, 2 è série, n° 16.

[22] Oran, Impr. F. Plaza, s.d.

[23] L’Écho d’Alger, 2 février

[24] Cité in Cahiers de Témoignage Chrétien, Le drame marocain devant la conscience chrétienne. Les événements de Casablanca à travers la presse française du Maroc, Brochure, s.d. (1953).

[25] Cité par Vincent Duclert & Pierre Encrevé (dir.), Textes de Michel Rocard, Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, Paris, Mille et Une Nuits, 2003.

[26] Le Monde, 5 octobre 1960.

[27] Morvan Lebesque, Le Canard enchaîné, 27 mars 1957.

[28] Le Monde, 9 juillet.

[29] Presse française, 21 septembre 2010.

[30] Site Internet FN Infos.

[31] 6 décembre 2012.

[32] « Le jeu de l’Allemagne ».

[33] Paris, F. Rieder & Cie, Éd.

[34] Lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon, citée par José Pierre, Tracts surréalistes et déclarations collectives, Vol. I, 1922-1939, Paris, Éd. Éric Losfeld, 1980.

[35] L’Anti-France, Textes choisis par R. Treno et les lecteurs du “Canard enchaîné“, Paris, Chez Jean-Jacques Pauvert.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/anti-france-un-concept-qui-vient-de-loin-par-alain-ruscio/

Comment le massacre de Charonne a étouffé celui du 17 octobre 1961 – Nadir Dendoune

Des centaines de milliers de personnes assistent aux funérailles de huit victimes tuées lors de la manifestation du 8 février 1962 en faveur de la paix en Algérie et contre l’OAS, le 13 février 1962 à Paris. Le 8 février 1962, une manifestation contre l’OAS et pour la paix en Algérie, organisée par la CGT et le Parti communiste, est réprimée par la police parisienne, sous la responsabilité du préfet Maurice Papon, à la station de métro Charonne. Neuf personnes trouvent la mort et 200 autres sont blessées. (Photo AFP)

Il y a des morts qui entrent dans l’Histoire. Et d’autres que l’Histoire repousse dans l’eau sombre de l’oubli. Le drame du métro Charonne s’est produit à Paris le 8 février 1962. Ce jour-là, une manifestation pour la paix en Algérie conduisait à la mort de neuf personnes, suite à de violents heurts avec la police.

Pendant des décennies, ce malheureux drame a servi d’alibi. Une tuerie reconnue, commémorée, pleurée. Neuf morts français, syndiqués, communistes. Des cercueils, des fleurs, cent mille personnes derrière. Une tragédie légitime. Indiscutable. Mais aussi, disons-le clairement, un rideau. Un écran moral. Une mémoire acceptable qui a longtemps masqué l’inacceptable : le massacre du 17 octobre 1961.

Des centaines de milliers de personnes se rassemblent à Paris, le 13 février 1962, pour rendre hommage aux neuf manifestants morts lors du rassemblement du 8 février, organisé pour la paix en Algérie et contre l’OAS. (Photo AFP)

Quatre mois plus tôt, à Paris, des Algériens sortent manifester pacifiquement contre un couvre-feu raciste. Ils sont battus, raflés, abattus. Jetés dans la Seine comme des sacs. Des dizaines, sans doute des centaines de morts. Mais pas de cercueils officiels. Pas de grande marche silencieuse. Pas de reconnaissance. Juste le silence. L’État serre les dents. La République détourne le regard.

Puis vient Charonne, le 8 février 1962. Même police. Même préfet : Maurice Papon. Même guerre coloniale en toile de fond. Même violence d’État.

À Charonne, les victimes sont françaises, blanches, militantes, identifiables. Alors la mémoire s’ouvre. Le pays s’émeut. La gauche se rassemble. Et Charonne devient un symbole. Un symbole si fort qu’il finit par écraser tout le reste. Comme si la République avait besoin de ces neuf morts-là pour ne pas avoir à regarder les centaines d’autres.

Soyons honnêtes : Charonne a été pleurable. Le 17 octobre ne l’a pas été. Pas au même moment. Pas avec la même intensité. Pas avec les mêmes mots.

Ce n’est pas un hasard. La manifestation de Charonne entrait dans un récit confortable : celui d’une gauche antifasciste, victime de la brutalité policière, opposée à l’OAS. Le 17 octobre, lui, posait une question autrement plus dérangeante : celle du racisme d’État, de la logique coloniale appliquée en plein Paris, de vies jugées sacrifiables.

La même matraque frappait pourtant. Le même uniforme. Les mêmes ordres. Mais la valeur accordée aux morts n’était pas la même.

Pendant longtemps, Charonne a permis de dire : « nous avons reconnu nos fautes », sans jamais aller jusqu’au bout. Comme si reconnaître neuf morts dispensait d’en reconnaître deux cents. Comme si commémorer Charonne autorisait l’amnésie du 17 octobre.

Il a fallu des historiens obstinés, des militants, des familles, des enfants d’immigrés devenus citoyens debout, pour fissurer le mur.

Jean-Luc Einaudi, Vidal-Naquet, Manceron, et aujourd’hui une jeunesse qui refuse les demi-vérités. Une jeunesse qui pose la question qui dérange : pourquoi certaines vies ont-elles mis soixante ans à compter ?

Source : Le Courrier de l’Atlas – 09/02/2026 https://www.lecourrierdelatlas.com/comment-le-massacre-de-charonne-a-etouffe-celui-du-17-octobre-1961/

Mohammed Harbi : l’élégance d’une vie debout – Robi Morder

Hommage au vieux lutteur, à l’ami, à l’intellectuel qui a tenu bon contre vents et marées pour défendre l’émancipation humaine.

Le mardi 13 janvier 2026, ont lieu les obsèques de Mohammed Harbi. Je m’en tiendrai ici à des réflexions personnelles. Sur ses travaux et sa pensée, je renvoie à l’excellent texte de Nedjib Sidi Moussa qui rappelle que la période de l’exil actif « la plus ignorée par certains aspects […] révèle ce que fut Mohammed Harbi durant près d’un demi-siècle : un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent ».

Rencontres militantes

J’ai d’abord connu Mohammed Harbi dans un cadre militant. C’était déjà une « légende » pour les communistes autogestionnaires dont j’étais, et c’est à l’occasion d’une rencontre-débat organisée, sur invitations, par les CCA (Comités communistes pour l’autogestion) que je l’ai rencontré « en vrai », en 1978. Pas de souvenirs de ce qui se dit alors, ne me rappelant que des préoccupations logistiques de l’organisation de la réunion et de la sécurité de l’orateur, avec Maguy Guillien, Gilbert Marquis, Claude Kowal. Ensuite, quelques rencontres fortuites par hasard dans des cafés à Odéon ou vers la place du Châtelet, où il avait rendez-vous avec Michel Pablo, parfois aussi au téléphone pour l’interroger sur un nom ou un chiffre d’un article publié dans Commune, ou encore à l’Université Paris 8 avec ses collègues et surtout camarades du département de sciences politiques, Denis Berger, Jean-Marie Vincent, Michelle Riot-Sarcey. C’est surtout à partir du milieu des années 1990 que la relation se fit au fur et à mesure plus étroite, en 1995 pour le colloque « 50 ans de syndicalisme étudiant », en 2008 autour de la préparation du livre sur les 40 ans de 1968 par Syllepse et la BDIC (aujourd’hui La contemporaine) avec Irène Paillard, puis pour l’Association autogestion et les ouvrages édités chez Syllepse.  Multiples occasions de retrouver et mieux connaître le fidèle ami Farouk Belkeddar, comme de faire connaissance avec la famille et d’autres figures de l’histoire algérienne. En toile de fond à partir de 2011, les dizaines de séances de travail et de tournage des Mémoires filmés avec Bernard Richard. (On se disait qu’on avait beaucoup de chance d’avoir un cours particulier de plusieurs dizaines d’heures).

L’ élégance

Mohammed Harbi, avait, comme on dit, fière allure. « Une vie debout », le titre de ses mémoires, cela lui correspondait très bien, y compris pour décrire sa posture physique. Rue Oberkampf, à Ménilmontant, dans nos quartiers, on le reconnaissait de loin à cette démarche, quasiment altière pourrais-je dire, sans, évidemment être hautaine. Mohammed, c’était l’élégance incarnée, et pas simplement vestimentaire même s’il était amateur de beaux vêtements, « un reste de mon éducation familiale » me disait-il. Oui, on pouvait aussi discuter de cela quand il remarquait que j’avais une nouvelle veste ou un couvre-chef récent Cette élégance était globale, signe de respect envers l’interlocuteur. On la retrouve dans la finesse, le raffinement de ses analyses et de ses écrits. Raffinement est le mot juste, puisqu’il ne lui suffisait pas de présenter les matériaux bruts récoltés dans les archives ou les entretiens, il lui fallait, tel un orfèvre, les ciseler avec les instruments et la rigueur de l’historien et du sociologue que Mohammed Harbi était également.

L’ édition était en conséquence une question importante, il ne manquait pas de me demander régulièrement le programme de publications de Syllepse, de faire passer le bonjour à Patrick Silberstein, et c’est ainsi qu’il s’engagea à nous « donner » un livre sur l’autogestion en Algérie, promesse honorée dans les temps.  

Illustration 1
Avant de commencer, conférence de l’Association autogestion Bourse du travail 30/11/ 2012.

Éditer, filmer

Le travail pour l’édition de L’ autogestion en Algérie comme autour des Mémoires filmés fut marqué par cette exigence qui était la sienne. Ce fut à la fois un plaisir, chaque séance de travail c’était d’abord un accueil chaleureux, il prenait les nouvelles des amis, des compagnes, des enfants, et ce n’était pas une politesse de mise mais bien un intérêt pour l’autre qu’il manifestait. Puis, verbalement, des faits, des hypothèses, des caractérisations, des anecdotes sur les personnes – il pouvait avoir des talents de conteur, avec beaucoup d’humour, comme lorsqu’il narra la tentative d’évasion de la prison avec Hocine Zahouane sur un registre plutôt comique. Avec son regard espiègle, son ouverture d’esprit, son côté chaleureux, il m’apparaissait plutôt comme jeune, un peu grand frère, pas comme un « vieux ». 

Mais pour passer à la publication (à l’écrit ou en vidéo), graver en quelque sorte sur le marbre, s’avéraient nécessaires les vérifications, des dates, des noms, des lieux, peser les mots, arriver à la plus juste expression. Un travail présentable c’est le respect pour le public. Il n’était pas homme à courir les plateaux et les interviews au détriment du travail sérieux, refusant beaucoup de sollicitations. Il en acceptait bien sûr, pas pour « occuper le terrain » et paraître à tout prix, mais selon les enjeux historiques ou politiques, surtout quand elles émanaient de militants. À ce moment-là, malgré l’éloignement, la fatigue prévisible, il répondait présent, comme pour ce voyage à Cahors en janvier 2017 (5 heures et demi aller, autant le retour), pour un débat et projection organisés par Yves Quintal, avec l’accueil de Michel Auvray et de Geneviève Dreyfus.

Le tournage des mémoires filmés a duré dix ans, et quand – avec Bernard Richard – nous projetions les épisodes, Mohammed proposait des corrections, des amendements comme s’il s’agissait d’un livre, alors que l’insertion de compléments et le montage vidéo est autrement compliqué. Nous y sommes finalement arrivés.

Afin que nul n’oublie

« Afin que nul n’oublie », c’est l’intitulé que Mohammed Harbi avait choisi pour l’introduction de L’Autogestion en Algérie. Il ne s’agissait pas seulement de sortir l’expérience de l’autogestion de l’omission, c’était son désir de rendre leur place dans l’histoire à beaucoup d’individus qui en ont été effacés par l’histoire officielle, le pouvoir en place, ou par l’ignorance tout simplement. Mohammed avait une bonne, même une excellente mémoire des personnes, des évènements et il tenait à ce qu’elles ne soient pas omises. Dans ce livre, il s’agissait de celles et ceux qui ont joué un rôle dans l’autogestion. Il voulait ensuite, nouveau projet, que soit rappelée la contribution à la lutte d’indépendance des Juifs d’Algérie, comme celle des Français anticolonialistes, tant il craignait – à juste titre –que le chauvinisme entretenu par le pouvoir en Algérie n’efface pour de bon l’apport de l’internationalisme et des internationalistes.

Internationaliste militant comme internationaliste dans la recherche! Il était intéressé par les personnalités de Moshé Lewin et de Roland Lew, d’autant que leurs travaux, portant respectivement sur la paysannerie russe et chinoise, ouvraient des horizons à ses propres réflexions sur la paysannerie algérienne. Il les avait rencontrés chez lui, en présence de deux voisins de la rue Oberkampf, Denis Paillard et Daniel Bensaïd.

Mohammed Harbi a vu ceux de sa génération disparaître, il était affecté à chaque annonce de décès. En 2025, ce fut la perte de Hocine Zahouane, son compagnon de prison, d’évasion, de lutte, son complice, il y a quelques semaines à peine c’était du côté des « porteurs de valises » que nos vieux camarades partaient, Henri Benoits, et auparavant, Claude Kowal, celui qui avait eu l’idée des Mémoires filmés. Quand nous nous sommes vus pour la dernière fois en décembre, Mohammed m’a demandé encore ce qui était prévu pour rendre « l’hommage qu’il méritait » à Claude.

Transmettre avec générosité

Ce souci c’était celui de la transmission : transmettre l’expérience, l’histoire et les outils pour la faire, permettre aux nouvelles générations de s’en emparer et de les faire prospérer.  

Enseignant dévoué à ses étudiants, il a continué après sa retraite et jusqu’à récemment à accueillir des étudiants, pour les aider, les éclairer pour leurs mémoires et thèses, notamment ceux d’Algérie où il sentait un renouveau d’intérêt. Aux côtés des plus anciens, une génération de chercheuses et chercheurs plus jeune s’est ainsi levée, comme Nedjib Sidi Moussa, Ali Guenoun, Sylvie Thénault, et d’autres encore. Il était fier d’avoir pu faire traduire, et voir édité en Algérie, Une vie debout, en langue tamaziɣt.

Il y avait en Mohammed Harbi, l’homme honnête, un homme inquiet, voire tourmenté. Il ne se contentait pas d’un retour critique sur le passé du mouvement national algérien et du FLN, c’était lui-même qu’il pouvait mettre en cause, s’en voulant d’une prise de position erronée, d’avoir eu des illusions à tel ou tel moment. Mohammed Harbi était à la fois engagé et lucide, débattant sur le fond, s’exprimant tout en étant loyal vis-à-vis du collectif. C’était une des formes de son élégance politique, étranger aux basses manœuvres, au cynisme et à l’hypocrisie.

Alors que les officiels d’Algérie rendent hommage à celui qui a été « un combattant anticolonialiste » jusqu’en 1962 et ensuite « un grand historien », comme s’il n’y avait pas eu les différentes options et désaccords dans la construction de l’Algérie indépendante, le coup d’État de Boumedienne, l’emprisonnement de Mohammed Harbi, il faut rappeler la vérité historique. C’est Mohammed Harbi qui écrit dans FLN : Mirage et réalité,

« Mais ceci doit-il empêcher de voir, en même temps, que dans ces victimes et ces rebelles de la colonisation sommeillent des maîtres dont le modèle n’est ni le fonctionnaire ni le colon, mais le caïd et le notable rural, symboles d’un pouvoir qui trouve ses racines dans la tradition nationale et qui favorise l’apparition d’un personnel politique dont les pratiques rappellent plus celles de la cour et du sérail que celles du militantisme. […] Convaincus qu’il fallait agir avec résolution pour se protéger contre les adversaires de la lutte armée, ils choisirent de manière délibérée la voie autoritaire. L’absolutisme a été érigé en principe contre les tendances à la conciliation. Rentré dans la place, il y demeurera en maître. ». Des leçons d’histoire qui débordent des frontières géographiques et chronologiques de l’Algérie, à valeur plus générale et encore d’actualité.

Incorruptible indépendance

Mohammed Harbi dans la clandestinité, a refusé d’être un permanent payé par l’organisation. Ses désaccords l’amenèrent à démissionner de la direction de la Fédération de France du FLN pour reprendre (sous surveillance, chose qu’il apprit plus tard) des études à Genève. Il accepta d’être fonctionnaire dans les cabinets de la Défense, des Affaires étrangères du GPRA, ambassadeur en Afrique, conseiller aux négociations d’Évian, auprès de Ben Bella pour l’autogestion, et ce dans un cadre précis, celui d’un service public au service des citoyens et des citoyennes, loin de profiter de prébendes comme l’ont fait nombre de dirigeants dès la fin de la guerre. En prison, il a refusé sa libération et les privilèges matériels offerts par l’appareil d’État algérien en échange d’un ralliement. En exil il refusa des offres de prestigieuses universités américaines qui auraient pu lui donner un bon salaire et de bonnes conditions de travail, ce qui l’aurait éloigné de l’Algérie et de ses activités à Paris. Il tenait à l’indépendance gage de libre expression. Il avait, dans Une vie debout, écrit :

«J’ai été militant, membre actif d’organisations et de partis. Je ne le suis plus. J’ai eu des responsabilités étatiques et je n’en ai plus. Je suis passé des couloirs du pouvoir aux cellules des prisons et aux froideurs de l’exil. Ce parcours et ma distance à son égard ont rendu plus exigeante une sensibilité historienne, dont je dois dire qu’elle a toujours été mienne, car je n’ai jamais perdu la conscience d’une historicité impliquant la longue durée, derrière le clapotis des urgences du présent et de la politique.»

En fin de compte, on ne peut séparer le militant de l’historien tant, dans les deux cas, la rigueur de l’analyse et des faits fut pour lui de mise. Ses combats ont nourri ses recherches. Ses recherches ont renforcé son engagement pour la démocratie. En effet, pour reprendre l’expression de l’ancien résistant et avocat anticolonialiste Paul Bouchet à propos de ce type d’acteurs de l’histoire, Mohammed Harbi n’était pas devenu un « ancien combattant », il était resté un vieux lutteur.

Pour aller plus loin

Notice dans le Maitron, dictionnaire Algérie, https://maitron.fr/harbi-mohammed/

Nedjib Sidi Moussa https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/040126/memoriam-mohammed-harbi-1933-2026

Mémoires filmés de Mohammed Harbi, 2021. Réal. Robi Morder et Bernard Richard (23 épisodes, 39 h au total) https://www.syllepse.net/syllepse_images/mohamed-harbi–me–moires-filme–s–sommaire.pdf

Mohammed Harbi, Aux origines du Front de libération nationale : le populisme révolutionnaire en Algérie,  Paris, Christian Bourgois, 1975.

Mohammed Harbi, L’ Algérie et son destin. Croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992.

Mohammed Harbi, Une vie debout (1945-1962), Paris, La Découverte, 2001.

Présentation de L’ Autogestion en Algérie : une autre révolution ? Syllepse, 2022. https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/190622/lautogestion-en-algerie-une-autre-revolution#_ftn7

FLN Mirage et réalité, [Jeune Afrique, 1980], réédition revue et augmentée, Paris Syllepse 2024.

Source : Mediapart – Billet de Blog – 12/01/2026 https://blogs.mediapart.fr/robi-morder/blog/120126/mohammed-harbi-l-elegance-d-une-vie-debout

Louise Michel, de la Kanaky à l’Algérie – Alain Ruscio

L’ historien Alain Ruscio évoque l’importance exceptionnelle de la voix de Louise Michel dans l’histoire de l’anticolonialisme. Un article que nous publions en hommage à la Société Louise Michel qui vient de se dissoudre et que nous remercions pour son soutien à l’association histoire coloniale et postcoloniale.


Une grande dame face aux brutalités coloniales : Louise Michel, de la Kanaky à l’Algérie

Les conquêtes coloniales du dernier quart du XIX ème siècle et du début du suivant ont été faites alors que le mouvement anarchiste était puissant et disposait de nombreux moyens d’expression. Les courants convergents libertaire et anarcho-syndicaliste furent alors les seuls à condamner sans équivoque le colonialisme, même si leur protestation était souvent surtout axée sur un anticléricalisme et un antimilitarisme de principe.

Dans ce concert protestataire, la grande voix de Louise Michel [1] fut d’une importance exceptionnelle.

Son premier contact (contraint et forcé !) avec une terre coloniale fut sa déportation en Kanaky, de 1873 à 1878 [2]. Elle aurait pu, comme nombre d’autres Communards déportés, se désintéresser des indigènes, voire partager le mépris général dont ils étaient victimes ou, pis encore hélas, participer à la répression de la révolte de 1878. Il n’en fut rien. Son esprit ouvert, avide en permanence de connaissances nouvelles, la servit dans cette épreuve. Encore en mer sur le navire La Virginie, elle écrit, avant même le premier contact avec la colonie :

« Avec les sauvages, il y aura le but doublement humanitaire d’empêcher qu’on ne les refoule par le canon en les civilisant et de faire des études historiques vraies dans les ruines » [3].

Elle commence d’ailleurs à appliquer ce principe en recueillant les légendes, qu’elle publiera dans un journal, Les petites affiches. Revenue en France, elle réunira ces textes en volume [4] (même si les spécialistes sont dubitatifs sur le caractère authentique de toutes les légendes).

Louise, cependant, partage parfois le paternalisme ambiant de son temps :

« J’espère, dans mes excursions pour la Société de géographie, apprendre aux Kanaks à nous égaler, ce qui ne sera pas si difficile qu’on le croit. Cette race qui s’éteint, au lieu d’être broyée à coups de canon et dépossédée, pourrait contracter des alliances avec la nôtre, ce qui produirait une nation intelligente et forte, du moins un peu plus que les nôtres qui sont lâches et bien bêtes » (28 août 1875)[5].

Prit-elle fait et cause pour eux lors de la grande révolte de 1878, comme elle l’a raconté ? Deux ans après son retour (novembre 1880), elle fut attaquée assez bassement, lors d’un meeting, par un participant, un certain Bernadotte, qui l’accusa d’avoir fomenté la révolte kanak pour « écraser les Communards ». Elle répondit :

« Lors de l’insurrection des Canaques, deux chefs que je connaissais vinrent me voir et m’apprirent leur résolution de se joindre aux révoltés. Je partageai entre eux le dernier morceau de mon écharpe rouge[6] au moment où ils se mirent à la nage pour s’éloigner des avant postes français » (Le Gaulois, 28 septembre 1882).  

Des années plus tard, elle reprit ce récit dans ses Mémoires :

« Parmi les déportés, les uns prenaient parti pour les Canaques, les autres contre. Pour ma part, j’étais absolument pour eux (…) ? Pendant l’insurrection canaque, par une nuit de tempête, j’entendis frapper à la porte de mon compartiment de la case.

– Qui est là ? demandai-je.

– Taïau [7], répondit-on.

Je reconnus la voix de nos Canaques apporteurs des vivres. C’étaient eux, en effet ; ils venaient me dire adieu avant de s’en aller à la nage par la tempête rejoindre les leurs, pour battre méchants Blancs, disaient-ils.

Alors, cette écharpe rouge de la Commune que j’avais conservée à travers mille difficultés, je la partageai en deux et la leur donnai en souvenir. »

Louise Michel, La Commune. Histoire et souvenirs, 1898 [8]

La scène est belle. Malheureusement, la correspondance de Louise ne signale quasiment pas la révolte. L’historien Joël Dauphiné est dubitatif sur la véracité de cette scène. La thèse qu’il soutient est la suivante : sur place, Louise Michel a sans doute eu plutôt de la sympathie pour la révolte. Puis, n’ayant comme informations que celles que lui donnaient les Européens – massacres épouvantables, scènes d’anthropophagie – elle fut sans doute quelque peu effrayée : d’où peut-être son silence gêné. Ce n’est que plus tard, de retour en France, qu’elle a été mise dans la possibilité de comprendre la révolte. D’où son récit, où elle s’attribue un rôle qu’elle n’a (peut-être) pas tenu [9].

L’ année qui suit la révolte, le Gouverneur accepte qu’elle vienne à Nouméa reprendre son métier d’institutrice. Elle sera un temps en charge d’écoles d’enfants de bagnards, puis des jeunes filles de la ville. Fut-elle également institutrice des Kanak ? Les réponses divergent [10].

Malgré sa présence en France lors des conquêtes de la Tunisie (1882), puis du Tonkin (1885), son nom n’apparaît pas dans les violents débats qui agitent alors le monde politique. Par contre, quelques années plus tard, elle se fait la dénonciatrice intransigeante de la répression qui, toujours au Tonkin, s’installe. Début 1890, au Tivoli Vauxhall [11], elle fait un récit ému et, semble-t-il, bien informé, de l’exécution publique à Hanoi d’un patriote maquisard, le Dôi Van [12].

Le second contact direct de Louise avec le monde colonial est fort tardif. À l’automne 1904, elle part pour une tournée de propagande en Algérie, en compagnie d’un autre militant, Ernest Girault [13]. À lire les titres, et parfois les textes, des conférences, on s’aperçoit que les deux orateurs reprirent les thèses classiques du mouvement – antimilitarisme, anticléricalisme, anticapitalisme – sans accorder d’attention particulière à la spécificité coloniale. D’ailleurs, les descriptions des auditoires montrent que ce furent surtout des Européens qui vinrent écouter les orateurs [14].

Mais une incompréhension majeure apparaît – et ne disparaîtra plus jamais – : le militantisme antireligieux, dimension centrale de la pensée anarchiste, ne pouvait évidemment être compris des (rares, il est vrai) musulmans à qui ils s’adressaient. Une anecdote, rapportée par Ernest Girault, permet de mesurer ce fossé. Au cours du voyage, le petit cortège de militants rencontre en train un groupe de prostituées musulmanes. Un des militants, Laouer, qui parle couramment l’arabe, entreprend de les désintoxiquer de l’islam :

« Il essaya de leur parler de libre-pensée. Elles ne comprirent point. L’enragé propagandiste poussa plus loin et leur dit que Mahomet avait été un criminel de fanatiser tout un peuple ; que les marabouts étaient des voleurs ; qu’ils escroquaient le pauvre monde musulman. Les prostituées indigènes poussèrent les hauts cris et se sauvèrent dans un autre compartiment » [15].

Ce fut en tout cas le dernier combat de Louise : trop fatiguée, elle laisse Girault achever la tournée et rentre en France en décembre pour y mourir, le 9 janvier 1905.  


[1] Louise Michel, Mémoires écrits par elle-même, Paris, F. Roy, 1886 ; Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale, 1850-1904, Paris, Ed. de Paris / Max Chaleil, 1999.

[2] Emilie Cappella, Louise Michel, exil en Nouvelle-Calédonie, Paris, Magellan & Cie, Coll. Textes et fragments, 2005 ; Joël Dauphiné, La déportation de Louise Michel. Vérité et légendes, Paris, Les Indes Savantes, 2006.

[3] Lettre au citoyen Paysant et à nos amis, non datée (1873), dans Je vous écris de ma nuit, op. cit.

[4] Légendes et chants de gestes canaques, Paris, Kéva & Cie, 1885 (Gallica).

[5] Dans Je vous écris de ma nuit, op. cit.

[6] Elle n’adoptera le drapeau noir qu’à son retour en France (déclaration lors d’un meeting, 18 mars 1882) : « Plus de drapeau rouge, mouillé du sang de nos soldats. J’arborerai le drapeau noir, portant le deuil de nos morts et de nos illusions » (Site Internet Le Drapeau noir).

[7] Amis.

[8] La Commune. Histoire et souvenirs, Paris, Stock, 1898.

[9] Joël Dauphiné, op. cit.

[10] Joël Dauphiné, id., estime que non. Certaines études, il est vrai imprécises, affirment qu’elle obtient le droit d’accueillir dans les écoles, restées ouvertes le dimanche, des jeunes kanak. 

[11] Salle parisienne (rue de la Douane, aujourd’hui rue Léon Jouhaux), qui servait aussi bien à la présentation de spectacles qu’à des réunions politiques.

[12] Repris in Louise Michel, Prise de possession, Brochure, Paris, SLIM, 1947, cité par Charles Fourniau, Les contacts franco-vietnamiens en Annam et au Tonkin de 1885 à 1896, Thèse de Doctorat d’État, Université d’Aix-en-Provence, Inst. d’Histoire des Pays d’outre-mer, 1983.

[13] Clotilde Chauvin, Louise Michel en Algérie. La tournée de conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre-décembre 1904), Paris, Ed. Libertaires, 2007; Ernest Girault, Une colonie d’enfer. M. Étienne ment. Les Nérons du sud, Paris, Libr. Internationale, 1905 ; Paris, Ed. Libertaires, 2007.

[14] Clotilde Chauvin, op. cit.

[15] Ernest Girault, Une colonie d’enfer. M. Étienne ment. Les Nérons du sud, Paris, Libr. Internationale, 1905.

Source : HCO – Edition du 15 novembre au 1er décembre 2025 https://histoirecoloniale.net/louise-michel-de-la-kanaky-a-lalgerie-par-alain-ruscio/