Quel récit historique pour les violences coloniales ? – Hélène Blais

Quel récit historique pour les violences coloniales ? Sur l’historiographie récente de la conquête de l’Algérie

Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ?

« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.

Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. En 1930 déjà, Charles-André Julien publiait un article remettant en cause la vulgate du héros colonial, pour dépeindre un officier sans génie et prévaricateur [2]. Et depuis, de nombreux ouvrages ont dressé des portraits peu flatteurs du personnage, symbole d’excès, meneur d’une guerre totale en Algérie, au mépris des civils et du droit de la guerre. L’une des dernières synthèses parues, celle de l’historien Alain Ruscio, propose une analyse précise de l’histoire du gouvernorat général du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, retraçant quasiment au jour le jour les événements de la « première guerre d’Algérie », à partir de sources imprimées, rapports parlementaires et journaux militaires, corpus abondant pour cette période [3].

Autant dire que le personnage de Bugeaud et son rôle dans la guerre de conquête de l’Algérie ont fait l’objet de nombreuses enquêtes. Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire du tourisme, est venue à l’histoire de l’Algérie avec un ouvrage paru en 2019 sur le village de colonisation de Draria. En 2022, elle a publié également une synthèse sur l’histoire de la conquête [4]. Le Cas Bugeaud complète cette dernière. Il s’agit une nouvelle fois d’un ouvrage de synthèse, nourri de la bibliographie existante, et reposant sur de nombreuses citations de sources imprimées. L’enjeu n’est pas de raconter la vie du maréchal – Jean-Pierre Bois a publié en 1997 une biographie riche d’informations, même si elle peine à se détacher de l’imaginaire colonial du héros conquérant –, mais de concentrer l’attention sur la période algérienne de la carrière de Bugeaud.

Le maréchal déboulonné

L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. Nommé général en 1830, puis député d’Excideuil, il s’oppose frontalement aux Républicains. À la tête de la répression du mouvement populaire en 1834, il devient célèbre pour son rôle dans le massacre de la Rue Transnonain.

En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité.

L’angle adopté pour narrer l’histoire militaire de la conquête reprend le travail fouillé des historiens de l’armée d’Afrique, tels Jacques Frémeaux et Vincent Joly, en recourant à des catégories classiques (« les forces en présence », « une guerre totale ») [5]. Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique).

La colonisation agricole, « l’autre grand combat de Bugeaud », permet de rappeler l’importance des spoliations et dépossessions foncières, inhérentes au projet de colonisation militaire. L’image du soldat laboureur, bien connue, aurait pu être mise plus directement en écho avec les travaux de Corinne Marache qui, à partir de fonds inexploités des archives de Dordogne, a bien montré que l’image glorieuse du laboureur qui aurait été couronnée de succès agricoles est en fait entachée de nombreux échecs expérimentaux [6]. Le cas Bugeaud s’achève sur la démission du gouverneur, qui quitte Alger le 5 juin 1847, sous le feu des critiques des colons opposés au régime du sabre, c’est-à-dire à une administration militaire qu’ils considèrent comme une entrave à leurs affaires.

Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques

La volonté de déconstruction des discours et de distance critique fait du Cas Bugeaud un ouvrage tout à fait utile pour entrer dans l’histoire de cette période, même si l’on peut regretter quelques imprécisions, ou des choix éditoriaux qui ne permettent pas de citer l’abondante bibliographie récente sur les thématiques abordées. Ainsi, la recherche sur les frontières en situation coloniale a bien montré que l’idée que « les États européens […] découpent les frontières sans tenir compte des peuples » ne résiste pas aux faits : dans de nombreux territoires, et notamment en Algérie, au contraire, les colonisateurs, dans le but d’éviter les conflits qui risquaient de miner leur autorité, ont cherché à connaître les contours des usages des populations [7]. Le « flou » du traité de Lallhia Maghnia, qui laisse la frontière méridionale entre l’Algérie et le Maroc, est précisément liée à cette volonté d’éviter les ennuis.

On peut aussi s’interroger sur la personnalisation à l’extrême de cette histoire : « c’est contre Abd el-Kader que Bugeaud fait la guerre », écrit l’historienne (p. 120). Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances [8].

À ce propos, l’autrice refuse la lecture de la résistance à l’armée d’Afrique comme guerre nationaliste, et écrit par exemple à propos des actions menées par Boumaza, l’un des chefs de guerre s’opposant à Bugeaud : « il est plus sage d’y lire une révolte contre l’invasion d’une armée impie » (p. 153). La lecture de cette résistance en termes de « révolte » est pourtant sujette à débat aujourd’hui, de part et d’autre de la Méditerranée, puisqu’elle tend à invisibiliser les réponses structurées à l’invasion française, et reprend finalement les catégories produites par les envahisseurs à l’époque.

L’histoire, versant algérien

Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. Entièrement retracée à partir de sources produites par les militaires, l’histoire racontée par Colette Zytnicki, à la suite de nombreux autres récits, et malgré un recul critique sur les sources et la volonté manifeste de faire reconnaître des excès, peine à renouveler les regards de ce point de vue. Le registre de l’exceptionnalité (le titre même, le cas Bugeaud, est révélateur de ce parti-pris) occulte en partie le caractère systémique de la violence, qui a pourtant été travaillé par de nombreux historiens. William Galloisa ainsi rappelé la longue histoire de ces violences « algériennes » [9]. Benjamin Brower a montré les ressorts de cette guerre totale, et le pragmatisme cynique qui cherche malgré tout à conserver la force de travail que représentent les Algériens [10]. Il est dommage qu’ils ne soient pas mobilisés dans un ouvrage qui porte sur la violence.

Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].

Déconstruire les récits officiels

Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.

Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.

L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.

Les enfumades du côté des vaincus

L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).

Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.

Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.

Décoloniser l’histoire de la conquête

Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].

Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.

Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).

Notes

[1] C.-E. Chitour, Histoire de l’Algérie : De la résilience à la quête de la modernité, Chihab Éditions, 2019, p. 225.

[2] Julien, Charles André, «  Le maréchal Bugeaud, héros sans tâche  ?  », dans Une pensée anticoloniale : Positions, 1914-1979, Sinbad, 1979, p. 80-86 (article initialement publié dans Le Monde le15 mars 1930).

[3] Ruscio, Alain La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête, 1830-1852, La Découverte, octobre 2024. Pour l’histoire militaire, on se réfèrera également aux ouvrages de Jacques Frémeaux, notamment La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader, Paris, CNRS éditions, 2016.

[4] Zytnicki, Colette, Un village à l’heure coloniale, Paris, Belin, 2019  ; La conquête, comment les Français ont pris possession de l’Algérie, Paris, Tallandier, 2022.

[5] Frémeaux, Jacques, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Paris, Economica, 2002  De quoi fut fait l’empire – Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, CNRS Editions, 2010, Joly, Vincent, Guerres d’Afrique, 130 ans d’expérience française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

[6] Marache, Corinne, «  Bugeaud : un stratège aux champs  », dans C. Le Mao et C. Marache, Les élites et la terre : Du XVIe siècle aux années 1930 , Paris, Armand Colin, 2010, (p. 199-209).

[7] Blais, Hélène, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale. Paris, Fayard, 2014  ; Lefebvre, Camille, Frontières de sable, frontières de papier, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2015.

[8] Bouchène, A., Peyroulou, J.-P., Tengour, O.-S. et Thénault, S. (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962, Paris, La Découverte, 2014.

[9] Gallois William, A History of Violence in the Early Algerian Colony, Palgrave, 2011.

[10] Brower Benjamin, A Desert Named Peace : The Violence of France’s Empire in the Algerian Sahara, 1844-1902  ; New York, Columbia University Press, 2009  ; Sur les violences, voir aussi Sessions, Jennifer E., “Unfortunate Necessities” : Violence and Civilization in the Conquest of Algeria. In Lorcin, P.M.E., Brewer, D. (eds) France and Its Spaces of War, New York, Palgrave Macmillan, 2009, p. 29-44.

[11] Clancy-Smith Julia, Rebel and Saint. Muslim Notables, Populist Protest, Colonial Encounters (Algeria and Tunisia 1800-1904), 1994.

[12] Hendrickson Jocelyn, Leaving Iberia : Islamic law and Christian conquest in North West Africa, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021.

[13] Abu Sarah, Christiane-Marie, Decolonizing emotions in french Algeria Anticolonial mythmaking and morality tales, 1954–1962, I.B. Tauris, Londres, 2024.

[14] Le Cour Grandmaison, Olivier, Oradour coloniaux français. Contre le roman national, Paris, Les liens qui libèrent, 2025, 158 p.

[15] Le journaliste Jean-Michel Aphatie est à l’origine de cette évocation des «  oradours coloniaux  » sur une chaîne de radio en février 2025. La polémique qui s’en est suivie est à l’origine de cette rapide mise au point proposée par Le Cour Grandmaison.

Source : La Vie des idées – 22/05/2026 https://laviedesidees.fr/Quel-recit-historique-pour-les-violences-coloniales

La France face à ses démons : l’étude qui démonte les mythes sur l’immigration – Amel Blidi

Les chiffres révélés par la grande enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2), publiée en France le 21 mai par l’Institut national d’études démographiques (Imed) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), risquent de provoquer quelques sueurs froides dans les rangs de l’extrême droite française.

Pendant dix ans, 35 chercheurs ont travaillé sur l’une des plus vastes études jamais menées en France sur l’immigration, les discriminations et les trajectoires sociales. Plus de 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans ont été interrogées. Parmi les sondés : immigrés, enfants d’immigrés, petits-enfants d’immigrés, mais aussi Français sans ascendance migratoire récente.

L’objectif était de radiographier la société française telle qu’elle est réellement, loin des caricatures électorales ou médiatiques. Et le résultat montre que la réalité française est infiniment plus complexe que ne le prétendent les discours qui dominent aujourd’hui le débat public français. 

Aussi, l’immigration constitue désormais une composante structurelle de la société française. Selon l’enquête, un Français sur trois, âgé de 18 à 59 ans, possède un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Soit parce qu’il est lui-même immigré, soit parce qu’il a au moins un parent ou un grand-parent venu de l’étranger. Selon la même source, 13% de la population étudiée sont immigrés, 11% appartiennent à la deuxième génération et 10% à la troisième génération.

Autrement dit, l’histoire contemporaine de la France est indissociable des vagues migratoires qui l’ont traversée depuis des décennies. Une réalité démographique que le discours politique tente souvent de réduire à une «crise» récente ou à une «submersion», alors qu’il s’agit d’un processus historique ancien et durable. L’échantillon de l’étude révèle également la diversité des origines : 32% des immigrés interrogés viennent du Maghreb, 28% d’Europe, 19% d’Afrique subsaharienne, 16% d’Asie et 5% d’autres régions du monde. Cela casse l’idée d’une immigration uniforme ou monolithique.

Autre point qui contredit frontalement le récit de l’extrême droite française : l’immigration irrégulière est loin d’être la norme dominante. Une personne interrogée sur cinq déclare avoir connu une période de vie « sans papiers » en France.

Des immigrés de plus en plus diplômés

Mais loin du récit d’une clandestinité permanente, les chercheurs montrent surtout des parcours administratifs instables et précaires.

Beaucoup de ces personnes avaient auparavant un statut légal, l’ont perdu, puis l’ont retrouvé à travers une régularisation ou une naturalisation. Le phénomène décrit par l’étude n’est donc pas celui d’une immigration « hors contrôle », mais celui d’une machine administrative souvent opaque, qui fabrique elle-même des situations d’irrégularité.

Le chercheur Cris Beauchemin souligne d’ailleurs que ces épisodes traduisent avant tout les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs démarches de séjour.

Il est à souligner, par ailleurs, que l’image de l’immigré pauvre, peu qualifié et dépendant des aides sociales ne correspond plus à la réalité sociologique, selon cette même source. La part des immigrés diplômés est passée de 29% en 1989 à 53% chez ceux arrivés après 2009.

Plus encore : la proportion de diplômés du supérieur (bac+3 et au-delà) est désormais plus élevée parmi certains groupes immigrés que dans la population dite «majoritaire». Médecins, ingénieurs, étudiants, chercheurs, cadres ou entrepreneurs font aujourd’hui partie intégrante des nouvelles migrations.

Si, depuis plusieurs années, le mot « communautarisme » est devenu l’un des axes du débat politique français, les données de cette étude racontent une histoire différente. L’étude conclut à une intégration globalement positive des populations issues de l’immigration. Près de 79% des personnes interrogées déclarent avoir des amis d’origines variées.

Autre point : la mixité conjugale façonne la société française avec 39% des immigrés qui vivent avec un conjoint d’une autre origine et 59% des enfants d’immigrés qui sont en couple mixte.

Chez les descendants de couples mixtes, cette proportion atteint 90%. L’étude montre également que le sentiment d’appartenance nationale est extrêmement élevé chez les descendants d’immigrés.

Ainsi, 94% des enfants de deux parents immigrés se sentent français. Chez les descendants de couples mixtes, ce chiffre atteint 98%, soit quasiment le même niveau que dans la population sans ascendance migratoire récente.

Mais cette appartenance française coexiste souvent avec un attachement culturel ou affectif au pays d’origine des parents.

Source : El Watan – 24/05/2026 https://elwatan.dz/la-france-face-a-ses-demons-letude-qui-demonte-les-mythes-sur-limmigration/

Trajectoires et origines 2 (TeO2) https://www.ined.fr/fr/publications/editions/grandes-enquetes/trajectoires-et-origines-2

À Bruxelles, l’UE se regarde enfin dans son passé colonial – Ludovic Lamant

Neuf ans après son ouverture, la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles consacre une vaste exposition à l’impact de l’histoire coloniale sur les sociétés des Vingt-Sept. Et souligne les racines coloniales de l’Union – un tabou toujours vif au sein des institutions.

Bruxelles (Belgique) – De l’Espagne à l’Allemagne, des pays membres de l’UE débattent depuis des années, plus ou moins crispés, du legs toxique de leur empire colonial. Mais l’exposition qui vient de s’ouvrir à Bruxelles, organisée par la Maison de l’histoire européenne, adopte un point de vue différent : elle se risque à une histoire transnationale de la période, convaincue que les Vingt-Sept doivent, ensemble, se confronter à cette période d’expansion et de conquêtes.

« Certains pays ne se sentent pas concernés par cette histoire. Ils font valoir qu’ils n’ont jamais eu, eux, de colonies, avance la Franco-Togolaise Ayoko Mensah, l’une des commissaires de la manifestation. Mais nous défendons l’idée que toute l’Europe est concernée par cette histoire. À travers par exemple les ramifications du commerce. Ou encore parce que le processus d’intégration européenne fut lié à l’histoire coloniale. »

Dans sa première salle, l’exposition intitulée « Postcolonial ? » présente un tout petit objet, prêté par l’Africa Museum de Tervuren, non loin de Bruxelles, qui résume à lui seul la folie de l’époque : un presse-papier en marbre, offert en 1860 par le futur roi Léopold II à son ministre des finances. Gravé sur la pierre, comme un ordre glaçant, il est écrit : « Il faut à la Belgique une colonie. »

Mais si ce presse-papier annonce l’aventure macabre du Congo belge, à peu près identifiée par le grand public, à partir de 1885, le musée s’aventure aussi sur des terrains bien moins connus : le rôle de la Suède et du Danemark, dans le commerce négrier puis l’expansion coloniale (jusqu’à la stérilisation forcée de femmes inuites par le gouvernement danois dans les années 1960), ou encore les ambitions coloniales – qui n’ont jamais débouché – de la Pologne, dans les années 1930, évoquées à travers le succès d’un collectif, la Ligue maritime et coloniale.

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Luzia Inglês Van-Dúnem, membre du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), contre la colonisation portugaise, en 1968. © Augusta Conchiglia

Surtout, la manifestation consacre un mur entier à un sujet décisif, mais encore tabou dans la bulle bruxelloise : l’« Eurafrique », ce concept géopolitique raciste surgi dans les années 1920, qui voudrait que l’Europe et l’Afrique aient un destin lié. En résumé, les Africain·es auraient intérêt, pour leur bien, à laisser aux Européen·nes la gestion de leurs territoires. À l’époque, c’était une manière de donner une nouvelle légitimité à un projet colonial de plus en plus contesté. 

L’exposition évoque le projet paneuropéen Atlantropa, imaginé par un architecte allemand, Herman Sörgel, dans les années 1920 : la construction de barrages hydroélectriques en plusieurs points de la Méditerranée, qui devaient faire émerger de nouvelles terres, et l’avènement d’un continent autonome, « eurafricain ».

Des décennies plus tard, la déclaration Schuman de 1950, acte de naissance de l’UE actuelle, reprend des éléments inspirés de cette « Eurafrique », affirmant que le « développement du continent africain » est l’une des missions d’une Europe unie. Et Jean Monnet, autre « père fondateur » de l’UE, propose d’offrir les colonies françaises « en dot » à l’Europe. Comme le rappelle un cartel, cinq des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne, en 1957, sont des puissances, ou d’anciennes puissances coloniales. « À l’époque, 90 % du territoire de la nouvelle organisation se trouve en Afrique », remarquent les commissaires.

Les travaux de référence de Peo Hansen et Stefan Jonsson, deux universitaires suédois spécialistes de cette « Eurafrique », sont quasiment inconnus entre les murs des institutions européennes. À l’exception d’une résolution adoptée en 2020, qui fait de la traite et de l’esclavage des crimes contre l’humanité, le Parlement européen, toujours aussi blanc si l’on s’en tient au profil de ses élu·es, reste discret sur ces questions, de la colonisation jusqu’à la lutte antiraciste aujourd’hui.

Un tournant ?

De ce point de vue, l’exposition, organisée par un musée financé, en majorité, par le budget du Parlement européen, et situé à deux pas de l’hémicycle bruxellois, marque un tournant. L’expression peut surprendre, de la part d’une institution ouverte en 2017, mais la Maison de l’histoire européenne assure même démarrer, avec cette exposition, sa « décolonisation ». « L’histoire du colonialisme européen est présente dans l’exposition permanente, mais de manière très circonscrite, dans une seule section, explique Ayoko Mensah. Nous souhaitons désormais montrer que cette histoire se situe au fondement de la modernité européenne. L’exposition est la première étape d’un processus. »

Le titre de l’exposition est sans doute trompeur : il n’est pas tant question, ici, d’un « postcolonialisme » tel qu’Edward Saïd l’a théorisé, et des seuls effets de la colonisation, mais plutôt d’une approche « décoloniale » plus englobante, qui veut que la « modernité », le « capitalisme » et la « centralité » de l’Europe découlent de 1492, année d’origine des conquêtes européennes dans les Amériques. D’où la présence, en début de parcours, d’une sculpture maya, d’avant la conquête et Christophe Colomb. D’où, aussi, l’insistance sur la « colonialité » des sociétés européennes aujourd’hui.

Sur 500 mètres carrés à peine, « Postcolonial ? » tente donc un tour de force, et brasse, depuis la traite négrière jusqu’au déboulonnage des statues après la mort de George Floyd, d’innombrables sujets brûlants. L’exposition prend parfois le risque du trop-plein (de textes et de cartels), désireuse de tout dire sur des réalités longtemps passées sous silence. Des portraits vidéo d’Européen·nes, souvent métis·ses, rappellent avec justesse l’actualité de ces histoires de violences, comme autant de respirations nécessaires dans le parcours.

Au-delà des objets historiques, des œuvres d’artistes contemporain·es, rentrées dans les collections du musée pour l’occasion, sont convoquées. Une grande photographie de l’artiste congolais Sammy Baloji, tirée de la série « Mémoire », autour des paysages industriels ravagés du Katanga, évoque l’extractivisme des ressources premières toujours pratiqué dans les anciens pays colonisés.

Hew Locke, l’artiste grandi au Guyana – et qui avait eu les honneurs d’une grande exposition au British Museum, à Londres, en 2024, mais reste confidentiel en France –, montre, lui, l’un de ses sublimes dessins colorés réalisés à même un certificat d’époque, une action émise par la « Société agricole et immobilière franco-africaine », une entreprise marseillaise qui participait au financement de l’expansion coloniale.

Dans une dernière salle très dense, « Postcolonial ? » documente la persistance d’un « racisme structurel » dans les pays européens et revient, entre autres luttes, sur la bataille judiciaire des « Colston Four », du nom de ces quatre manifestant·es de Black Lives Matter en Angleterre, qui avaient déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves. En bout de course, les commissaires se paient le luxe d’évoquer non seulement la restitution d’œuvres d’art spoliées, mais aussi le versement de réparations financières à destination d’anciens pays colonisés. 

À l’heure où la droite et l’extrême droite s’allient de plus en plus fréquemment au sein du Parlement européen pour assécher toute initiative progressiste, la Maison de l’histoire européenne, elle, semble regarder ailleurs. « Nous sommes financés par le Parlement, mais notre indépendance académique est totale, insiste Ayoko Mensah. Notre travail repose sur la recherche historique, en lien avec un vaste comité d’experts, gage de notre sérieux. »

Et si nombre d’extrêmes droites préfèrent encore retenir des apports positifs de l’empire, à l’instar de la récente visite de la présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, au Mexique, l’ancienne journaliste, passée par Africultures, insiste : « Ce qu’il se passe au sein des institutions européennes n’est pas monolithique. Des forces contraires cohabitent. Des mouvements d’extrême droite sont à l’offensive, mais la coordinatrice chargée de la lutte antiracisme nommée par la Commission, Michaela Moua, réussit aussi à inscrire ces dossiers à l’agenda. »

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L’exposition « Postcolonial ? » sous le commissariat général de Kieran Burns, est visible gratuitement à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.

Source : Médiapart – 17/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/170526/bruxelles-l-ue-se-regarde-enfin-dans-son-passe-colonial

Le Ministère des Armées doit-il conserver la gestion autonome de ses archives ? – Gilles Manceron

Alors que la justice a condamné l’État français pour avoir refusé l’accès aux archives au fils d’un tirailleur tué à Thiaroye en 1944, qu’un officier a été poursuivi pour ses recherches sur les armes chimiques en Algérie, et que des nombreux usagers se heurtent à des décisions arbitraires, la gestion de ses archives par le ministère des Armées ne peut plus perdurer ainsi.

Il s’agit d’un droit qui est à la base d’une démocratie, celui des citoyens de consulter librement les archives publiques. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame (article 15) : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Les Archives nationales ont été créées en septembre 1790, et, une fois la République proclamée le 22 septembre 1792, la loi du 24 juin 1794 (7 Messidor An II) a stipulé dans son article 37 que « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ». 

Or l’historien Christophe Lafaye, qui a travaillé au Service historique de la Défense (SHD) et comme chercheur en 2019-2020 à l’Institut de recherches stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), attire l’attention, dans un article important intitulé « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » paru dans la revue Histoire@Politique de Sciences Po Paris, sur le fait que la communicabilité des archives du ministère des Armées pose de multiples problèmes. Il fait référence à l’ouvrage, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine de Sonia Combe qui est aussi l’autrice de l’article, « Les archives, le législateur et les effets de censure », également paru dans Histoire@Politique en 2008, qui a été accusée de reprocher aux archivistes d’être les « complices de la dissimulation de secrets d’Etat », alors qu’elle n’a fait qu’attirer l’attention sur la culture propre à la formation des archivistes d’alors qui pouvait expliquer que beaucoup intériorisaient la protection des secrets d’État.

Les choses ont évolué depuis dans la formation des archivistes, et l’Association des archivistes français (AAF) a eu le mérite d’organiser en 2019 un forum sur le thème « archives et transparence, une ambition citoyenne » et elle a été, de 2019 à 2021, sous la présidence de Céline Guyon, active dans le combat du Collectif Accès aux archives publiques qui est évoqué plus loin. Mais des reculs se sont produits depuis.

La liberté d’accès aux archives publiques est un principe fragile et les citoyens doivent se soucier de son application effective. Le fait que la justice a dû condamner le refus du ministère des Armées au fils d’un tirailleur tué par l’armée française à Thiaroye (Sénégal) en 1944 d’accéder aux archives sur la mort de son père témoigne d’une atteinte grave à ce principe. Le tribunal administratif de Paris a souligné l’importance de cette condamnation en la faisant connaître par un communiqué

L’article cité de Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » révèle aussi un autre fait grave. Un officier français, le commandant Romain Choron, professeur d’histoire à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été l’objet de poursuites pour « compromission de secrets de la défense nationale », accompagnées de perquisitions et de saisies de sa documentation qui ne lui a pas été restituée. Il a achevé sa thèse en 2023 sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962) en se tournant vers un autre directeur de recherche et vers le Centre national des arts et métiers (CNAM). Mais l’armée, qui avait voulu en 2019 faire de lui un « exemple », lui refuse l’avancement auquel son doctorat lui donne droit, par une décision que, comme nous le verrons, la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 a rendu illégale.

Ces dysfonctionnements de notre démocratie doivent nous alerter. Dans un moment où, un peu partout, des libertés sont en péril et où l’état de droit subit de multiples assauts. 

Un principe qui a été longtemps contredit

Le principe de la liberté d’accès aux archives énoncé sous la Première République a mis du temps à s’imposer. Il été contredit par tous les régimes non républicains qui ont suivi. En 1805, les Archives nationales sont devenues « Archives de l’empire » et un arrêté de 1812 a prescrit la non-communication des inventaires. Les régimes monarchiques qui ont suivi (1815-1848) en ont fait les « Archives du royaume », considérées comme la propriété du régime et de son administration. Il faut attendre 1846 pour que la possibilité soit accordée aux lecteurs de consulter des originaux, et l’année 1850 pour que, sous la Deuxième République, soit créée la première salle de lecture.

Restées strictement, sous le Second empire, sous le contrôle de l’Etat, il a fallu, après la proclamation de la IIIème République, attendre dix-sept ans pour qu’un arrêté, du 16 mai 1887, stipule qu’elles passent de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle de celui de l’Instruction publique. Placées sous la responsabilité d’un « garde général », elles sont déclarées consultables, sauf exceptions, après cinquante ans (1). Un délai dont la durée a évolué ensuite selon les lois et catégories d’archives mais qui est encore en vigueur aujourd’hui.

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Façade du batiment du ministere des armées – Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Même si l’ensemble des archives publiques ont relevé depuis 1887 des mêmes règles concernant leur consultation, des résistances au sein même de l’Etat républicain n’ont jamais cessé d’entraver leur application. Au moment où éclatait l’affaire Dreyfus (2), un décret a été publié le 12 janvier 1898, où, sur la première page du texte manuscrit conservé aux Archives nationales (ABI 1), la référence à la loi du 7 Messidor An II a été biffée (3). Et, alors que le décret de 1887 imposait aux administrations publiques de verser leurs archives aux Archives nationales, plusieurs d’entre elles ont contrevenu à cette obligation, dans un moment où de nombreux abus commis par le ministère de la Guerre ont été dénoncés par l’article d’Emile Zola du 13 janvier 1898, « J’accuse…! ». Ces institutions qui ont enfreint unilatéralement cette règle en conservant la gestion de leurs propres archives sont : le ministère de la Guerre, celui des Colonies, le Conseil d’Etat, la Préfecture de police de la Seine et le ministère des Affaires étrangères (4). 

Le gouvernement de Front populaire a tenté de mettre fin à cette état de fait, mais il a dû finalement reculer et se borner à tenter d’en limiter les effets : son décret du 21 juillet 1936 a autorisé dans son article 3 ces administrations qui n’obéissaient pas à l’obligation légale de les verser aux Archives nationales à les conserver elles-mêmes, en permettant leur accès aux lecteurs « dans le cadre de la loi ». Mais sans prévoir un quelconque contrôle de l’application effective par elles de la loi générale en la matière. D’où le fait que, par exemple, que l’armée a pu tenter de maintenir secrète pendant des décennies la pratique de la torture qu’elle a organisée pendant la guerre d’Algérie, et d’où aussi les autres dysfonctionnements que nous constatons aujourd’hui.

En effet, depuis les débuts de la IIIème République, les archives du ministère de la Guerre (devenu ministère de la Défense, puis des Armées), du Conseil d’Etat, des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées conservées par ces institutions et non par les Archives nationales. Celles du ministère des Colonies (devenu de la France d’Outre-Mer) ont, quant à elles, été rattachées aux Archives nationales dans le cadre des ANOM (Archives nationales d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence).

La même loi s’applique, en principe, à la consultation de toutes ces archives, mais, dans la pratique, comme le montrent les cas évoqués ci-dessous, le Service historique de la Défense (SHD) est un cas particulier où cette loi n’est pas toujours appliquée. Les problèmes ne venant pas tant des personnes qui y travaillent, souvent attentives aux demandes des usagers (5), mais de la tutelle dont elles dépendent qui décide d’accorder ou de refuser les autorisations de consulter, dans des conditions qui relèvent d’une souveraineté propice à l’arbitraire. 

Un principe qu’il a fallu sans cesse rappeler à la République

Une loi sur les archives a été adoptée en 1979, précisant les délais de communication et établissant des dérogations. Mais, quand le conseiller d’Etat Guy Braibant a été chargé en 1995 par le premier ministre Edouard Balladur de dresser un bilan de l’application de cette loi, il a conclu que sa « règle législative très libérale » était « vidée de sa portée par des textes réglementaires ».

Une nouvelle loi a été votée en 2008 instaurant la « communicabilité de plein droit » des archives de plus de cinquante ans, même si les historiens ont contesté son invention d’une catégorie d’archives qualifiées d’« incommunicabilité définitive », tout comme l’argument trop général quant à leur caractère relevant du « secret défense » : l’impératif de sécurité nationale invoqué pour les « armes de destruction massive », a eu pour conséquence, par exemple, au nom de la menace terroriste, d’interdire aux historiens de travailler, par exemple… sur les gaz asphyxiants utilisés il y a plus d’un siècle durant la Première Guerre mondiale (5). 

La brève mobilisation de 2015 sur les archives de la Seconde guerre mondiale

En 2015, à l’approche des cinquante ans de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, nous sommes quelques historiens à avoir protesté contre l’impossibilité, dans certains centres d’archives, de consulter des documents de la période de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation conservées dans certaines Archives départementales, et avons envisagé de l’exiger dans une tribune pour les cinquante ans de la date de la capitulation allemande.

Mais nous nous sommes d’abord adressés au président de la République, François Hollande, et celui-ci nous a aussitôt demandé de ne pas rendre publique la tribune envisagée, et, lors d’un rendez-vous à l’Elysée avec deux des historiens à l’origine de cette demande, Gilles Morin et Sophie Cœuré, il leur a fait savoir que le gouvernement allait y répondre favorablement (6). Il l’a annoncé dans son discours du 8 mai et cela a conduit à la publication de l’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale (7). Cet arrêté a progressivement conduit les centres d’archives qui refusaient de donner accès à certains documents de cette période à s’aligner sur ceux qui acceptaient qu’ils soient consultés.

Les archives coloniales et la bataille des archives de 2019-2021

Mais, en dehors de la période de la Seconde guerre mondiale, une autre période de notre histoire suscite des difficultés particulières au sein de notre mémoire nationale et aussi de notre vie politique (8). C’est la période de la colonisation et des guerres de décolonisation, en particulier de la guerre d’Algérie.

Elle a donné lieu peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, à une phase de fermeture des archives qui a été retracée dans le livre, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) (9). Cette fermeture s’est produite en contradiction avec les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme crime contre l’humanité (février 2017) et avec sa visite à Josette Audin (septembre 2018) où il a reconnu non seulement l’assassinat de son mari par des militaires français mais aussi le système mis en œuvre par l’armée française comprenant la torture et les disparitions forcées. Christophe Lafaye cite la phrase du journaliste Yves Bordenave dans un article du Monde : « Le SGDSN n’a pas entendu le message présidentiel de la même oreille que les historiens » (10).

Une fermeture à l’initiative de certains secteurs de l’armée et de l’Etat, en particulier du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), hostiles à la reconnaissance des crimes coloniaux, s’est accompagnée des poursuites évoquées plus haut contre le commandant Romain Choron, ainsi que des lourdes menaces de faire de même pour « compromission de secrets de la défense nationale » contre les chercheurs et les archivistes qui consulteraient ou communiqueraient des documents « classifiés ». Elle a pris la forme d’une obligation de déclassification préalable de toutes les archives de l’armée demandées par des lecteurs datant de la guerre d’Algérie, au prétexte que beaucoup d’entre elles avaient été pourvues de tampons « secret ». Cette fermeture s’est fondée sur une interprétation étroite et illégale d’une instruction interministérielle, l’IGI 1300, qui a soumis leur consultation à l’autorisation préalable délivrée par l’institution militaire d’aujourd’hui.

Cela a suscité une forte mobilisation d’historiens, d’archivistes et de juristes qui, après une journée d’études, le 20 septembre 2019, à l’Assemblée nationale avec le soutien de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et de nombreuses associations de défense des droits humains, s’est constitué le Collectif Accès aux archives publiques dans le cadre duquel ont été présentés des recours au Conseil d’Etat qui ont obtenu de lui, le 2 juillet 2021, une décision importante. Le Conseil d’Etat a annulé la procédure administrative illégale à l’origine de cette fermeture et son rapporteur public, Alexandre Lallet, a souligné qu’elle avait « un arrière-goût de subterfuge » (11). 

Le combat a été mené essentiellement par ce Collectif Accès aux archives publiques, coordonné par la professeure d’université Raphaëlle Branche, comprenant l’Association des archivistes français (AAF), celle des historiens contemporéanistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (devenue H2C) et l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA). Il a été soutenu par le Conseil international des archives (ICA), dont la Section sur les archives et les droits de l’Homme (SAHR-ICA) a publié l’ouvrage Archives et droits humains (édition française, 2023) (12).

L’ouvrage, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) relate le combat de ce collectif (13) et il a dû, quant à lui, affronter des tentatives pour entraver sa parution. La revue de La contemporaine, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n’a pas mis en œuvre la décision de son comité de rédaction d’en rendre compte malgré l’intérêt qu’il présente comme relation de cette « bataille des archives » de 2018-2021. Cependant, durant l’année universitaire 2024-2025, afin de laisser une trace de ce combat important, Raphaëlle Branche a dirigé une collecte de dix-huit entretiens avec des personnes représentatives de différentes composantes de ce collectif et d’autres avec qui il avait interagi, dont certaines n’avaient pas voulu le rejoindre. 

L’accès parfois entravé aux archives du Service historique de la Défense

En 2021, aussitôt après cette décision essentielle du Conseil d’Etat en faveur de la liberté d’accès « de plein droit » aux archives, une nouvelle mesure de fermeture a été prise : un amendement concernant les archives a été introduit dans le projet de loi relatif à la prévention des actes de terrorisme et au renseignement (PATR) du 30 juillet 2021. Défendu à l’Assemblée, non pas par la ministre de la Culture mais par celle des Armées, cet amendement a consisté à insérer un article 25 – sans rapport avec le reste de la loi – qui créée de nouvelles catégories d’archives potentiellement incommunicables à jamais ; la communicabilité de certains documents étant, par ailleurs, subordonnée à des « nécessités » déterminées par la seule institution qui a produit ces archives.

Alors que les documents de plus de cinquante ans étaient accessibles jusque-là « de plein droit » selon la loi de 2008, et que les « subterfuges » qui avaient tenté de faire obstacle à leur communication avaient été dénoncés par le Conseil d’Etat, certains documents ne sont désormais communicables, après cette loi PATR, que si les services qui les ont produits considèrent qu’ils n’ont plus de valeur opérationnelle. Et ces services sont désormais autorisés à conserver secrets certains documents au-delà des limites fixées par la loi de 2008. 

Les pratiques problématiques du Service historique de la Défense 

Cet article 25 introduit dans la loi PATR et dans le Code du patrimoine qui a force de loi s’est accompagné de pratiques extrêmement contestables au SHD qui a eu tendance à poursuivre la règle qui résultait de l’instruction interministérielle que le Conseil d’Etat a annulé le 2 juillet 2021, celle de la classification/déclassification avant communication des documents demandés.

En dehors des entraves que subit l’historien et archiviste Christophe Lafaye dans ses recherches sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962) ; et des sanctions qui ont frappé le chercheur, militaire de carrière qui a le grade de commandant, Romain Choron, d’autres cas sont emblématiques des difficultés rencontrées par des usagers du SHD : celui d’une lectrice, Sabrina Abda, qui fait des recherches sur le sort de sa famille massacrée en Algérie en mai 1945, et les demandes insatisfaites du chercheur François Graner et d’autres membres de l’association Survie qui travaillent sur les complicités françaises dans le génocide en 1994 des Tutsi du Rwanda (14).

Les cas de Christophe Lafaye et de Romain Choron

Christophe Lafaye, dont le cas a été déjà cité, est un ancien officier de réserve, auteur d’une thèse sur « L’armée française en Afghanistan (2001-2012). Le Génie au combat » (15), et son habilitation à diriger des recherches (HDR) porte sur la guerre chimique menée par la France en Algérie entre 1956 et 1962, sujet sur lequel il a collaboré au film de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, et en Algérie et en France le 8 juin 2025, et ce film a été mis en ligne sur le site de France télévision (16). 

Il avait déjà évoqué les entraves auxquelles il s’est heurté dans son article, « Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », publié par The Conversation le 25 juillet 2025. Il y explique que, parmi les procédés utilisés par le ministère des Armées pour empêcher la communication des archives sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962), se trouve une disposition détournée de la loi sur les archives du 15 juillet 2008 : « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue » (article L. 213-2, II).

Comme nous l’avons mentionné, cette loi rend incommunicables perpétuellement les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques dont le secret nécessaire peut être expliqué et non des documents historiques.

Mais, plus d’une décennie plus tard, cet article a été détourné de son sens puisque des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, ont été refermées au titre des archives incommunicables : des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin dans ce cas des archives techniques dont on peut craindre l’utilisation aujourd’hui par des entreprises terroristes. Et Lafaye explique dans cet article que d’autres moyens sont employés pour ne pas communiquer des archives : recours à des demandes de dérogations abusives jamais instruites, restitution des documents aux services émetteurs, refus de suivre les préconisations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Plus graves encore sont les difficultés rencontrées par le commandant Romain Choron, Saint-Cyrien et ancien chef de la division des témoignages oraux sur la guerre souterraine en Algérie, 1954-1962. Elles ont commencé quand l’historienne Claire Miot de la division recherches historiques, études et enseignement (DREE) du SHD a convié le commandant Romain Choron à présenter le 10 janvier 2019 une conférence sur ses recherches. Il y a repris le contenu d’un article qu’il avait publié en 2016 dans la Revue historique des armées (17).

Cette intervention s’inscrivait dans le cadre du doctorat qu’il avait entrepris en 2015, et qu’il a donc obtenu en 2023. Quelques mois plus tôt, le Centre de prolifération nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (CPNRBC) du Centre de conduite des opérations (CPCO/CNRBC) lui a demandé une note sur l’avancée de ses recherches. Cette note a été transmise au service intéressé avec en copie, les chefs de services du SHD. C’est elle qui a fait l’objet d’une dénonciation aux services du Premier ministre pour compromission du secret défense.

La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont transmis le 8 novembre 2019 un rapport au procureur de la République, qui a ordonné une perquisition de son domicile, de son ancien lieu de travail et de son bureau à l’Ecole militaire supérieure de Saint Cyr Coëtquidan où il était professeur d’histoire. Ses travaux ont été arrêtés et sa carrière brisée. Cet officier n’a jamais été mis en examen et cette procédure a été classée sans suite. Toutefois, il ne peut accéder à son dossier pour entamer des poursuites à son tour et être blanchi totalement. Son travail universitaire n’est pas consultable. Sa thèse sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962), soutenue le 19 avril 2023, a été placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028 (18). Il cherche maintenant à tourner la page mais cet épisode a occasionné de graves conséquences sur sa vie professionnelle.

On pouvait penser que les machinations de l’état-major de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus appartenaient à un passé révolu. Il est scandaleux de constater qu’aujourd’hui certains de ses responsables jouent ainsi avec la vie et la réputation des individus, y compris quand ils appartiennent à l’armée française.

De son côté, Christophe Lafaye subit des sanctions qui nuisent à sa capacité concrète de poursuivre ses recherches, même si ces dernières vont dans le sens de la reconnaissance de ses crimes coloniaux de la France et donc d’un apaisement des tensions diplomatiques avec l’Algérie qui le lui demande. Au-delà, ce travail de vérité est important pour les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée et relève d’un enjeu démocratique. « Une démocratie saine ne cache pas ce que contiennent ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir » (19). 

Le cas de Sabrina Abda 

Sabrina Abda est née en France, d’un père algérien et d’une mère française. Diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro métiers du livre elle travaille dans le secteur culturel (musée du Louvre). Le 8 mai 1945 à Guelma, dans le Constantinois, son grand-père et ses deux oncles sont fusillés puis brûlés dans la répression organisée par une milice de civils européens soutenue par le sous-préfet de Guelma. Son père sauve sa vie en venant résider en France.

Elle a publié en 2025 le livre Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma (éditions Arcane 17) (20), et, pour le documenter, a commencé en septembre 2024 des recherches au SHD en même temps que son cousin, Salim, sur le sous-préfet de Guelma – organisateur d’une milice de civil européens meurtriers – et sur la famille de Sabrina. Son cousin seul a reçu une réponse négative : « le service n’est pas en mesure d’effectuer des recherches détaillées au profit des usagers ».

Par la suite, Sabrina a découvert cependant l’existence au SHD un dossier entier dédié à ce sous-préfet. Quand elle a demandé en décembre 2024 à le consulter, en indiquant sa référence précise, et s’est vu répondre qu’il n’était pas communicable, « conformément aux dispositions du Code du Patrimoine ». En ce qui concerne son cousin, il a reçu la réponse selon laquelle le document demandé était « réservé en interne au sein de nos services ».

Une députée de Paris leur ayant écrit une lettre argumentée en soulignant que la date des documents demandés par Sabrina Abda les rend communicables, et ayant participé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale où Sabrina Abda a pu faire état des refus que lui a formulé le SHD, celui-ci lui a finalement accordé en 2025 l’autorisation de les consulter – c’est toutefois son cousin qui a reçu l’autorisation et non Sabrina…, qui a d’abord essuyé en mars 2025 un second refus disant que le document d’archives qu’elle demandait à consulter était « non librement communicable ». Finalement une confirmation de réservation lui est parvenue à la fin du mois d’avril, avec cette mention : « après vérification, le carton d’archives est désormais librement communicable ».

La réponse à Sabrina Abda qui a été faite par le SHD, à une lectrice dont la demande était légitime, n’a pu être finalement favorable que grâce à la démarche d’une députée ainsi qu’à la publicité qui lui a été faite à l’Assemblée nationale sur les obstacles qu’elle rencontrait. Est-ce une pratique conforme à la loi ?

Le cas de François Graner 

Dernier exemple. François Graner, l’un des animateurs de l’association Survie et du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », dont la revue de la Ligue des droits de l’Homme, Hommes & Libertés, a rendu compte (21). Il a coordonné les demandes de différents membres de Survie qui ont demandé au SHD l’accès à des documents qui permettraient de lever le voile sur deux événements mettant potentiellement en cause les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda : l’attentat du 6 avril 1994 qui a tué le président du Rwanda et l’Opération Turquoise. Ils n’ont pas eu l’autorisation de consulter des documents qui n’ont probablement jamais été consultés ni par la justice, ni par les historiens malgré le Rapport de la Commission Duclert.

Ce refus d’accès à ces documents par le ministère des Armées au SHD est un abus du Secret Défense, qui entrave l’émergence d’un débat public pourtant reconnu d’utilité générale par le Conseil d’Etat dans sa décision du 12 juin 2020, et qui avait permis à François Graner de consulter des archives de François Mitterrand sur le Rwanda (22). Le tribunal administratif de Paris, lors de son audience du 3 juillet 2025 à laquelle étaient présents de nombreux soutiens dont l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau et l’association Histoire coloniale et postcoloniale, a rendu sa décision le 17 juillet 2025 : elle a suivi l’avis de la représentante du ministère des Armées de rejeter la demande de consultation de ces archives. Au nom de ces chercheurs, François Graner a déposé un recours devant le Conseil d’Etat. 

Un enjeu démocratique

Ces quatre cas sont emblématiques des difficultés rencontrées auprès du ministère des Armées et de son Service historique de la Défense.

Alors que la loi commune s’impose aussi à l’armée, qui a tenu à conserver elle-même ses archives historiques, sa pratique n’est pas toujours en conformité avec la loi. On l’a vu, ces pratiques ont été désavouées par la justice quand le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat pour s’être abstenu de mettre en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès de l’un des tirailleurs sénégalais tué au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1944, dans le cadre de ce que le président de la République a publiquement qualifié de « massacre » (23).

Le problème est structurel. Le SHD a été le premier, à la fin de l’année 2018, à appliquer avec rigueur l’instruction interministérielle qui a entravé l’accès des chercheurs à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie, en s’appuyant sur un texte réglementaire que le Conseil d’Etat a annulé et que son rapporteur public a qualifié de « subterfuge ». On constate que, malgré cette annulation, le SHD continue à répondre à des lecteurs que les documents qu’ils demandent, qui sont légalement en « libre accès », doivent être préalablement « déclassifiés ».

Il y a eu des moments où le SHD s’est ouvert à des préoccupations issues de la société, comme lorsque le général André Bach, à sa tête de 1997 à 2002, avait organisé l’accès aux archives des tribunaux militaires de la Grande Guerre. Mais rien ne le garantit. Celle qui lui a succédé de 2021 à 2024, Nathalie Genêt-Rouffiac, avait quant à elle appelé, en 2003, les archivistes à « protéger les secrets d’Etat ».

Or, l’histoire des guerres n’appartient pas à la seule institution militaire. Les archives des conflits où la France s’est trouvée engagée sont des archives nationales. Elles ne sont pas la propriété des seules institutions qui les ont produites. Le ministère des Armées ne doit pas considérer les archives qu’il détient comme sa propriété privée ; il contredit couramment en toute souveraineté les avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Il faut  un cadre qui garantisse le droit des citoyens de consulter librement les archives publiques. L’article 25 de la loi PATR doit être abrogé. Un organisme indépendant doit l’imposer, doté de pouvoir de coercition en cas de non respect des lois et règlements. La France doit cesser d’être à la traine dans ce domaine par rapport à d’autres grandes démocraties. 

Le gouvernement du Front populaire avait dû se résoudre à accepter ce régime particulier en espérant que tous les services publics concernés appliqueraient effectivement les règles de communicabilité des archives définies par la loi. C’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais la pratique du SHD nous montre aujourd’hui que cette question de la liberté d’accès des citoyens aux archives publiques, qui relève de la démocratie et des libertés publiques fondamentales, y est contredite. Dans ces conditions, la question du maintien de l’exception accordée à l’armée de la gestion distincte de ses archives mérite d’être posée dans le débat public (24).

Cette exception consistant à lui permettre de ne pas déposer ses archives aux Archives nationales et à les gérer de sa propre initiative doit-elle perdurer ? 


(1) Archives nationales, Décret et arrêté relatifs à l’organisation des Archives nationales, Paris, Imprimerie nationale, mai 1887.

(2) Rappelons que l’article d’Emile Zola, « J’accuse !… », est paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

(3) Reproduction du fac-similé dans Genèse d’une loi sur les archives, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, 2019, p. 73.

(4) Gilles Manceron et Gilles Morin, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains, sous la direction de Jens Boel, Perrine Canavaggio et Antonio Gonzalez Quintana, publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet. Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023, diffusion Lextenso/LGDJ, p. 283-301. Première édition de cet ouvrage sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

(5) Cela n’excluant en rien de rendre hommage aux comportements de certains agents du SHD qui, quant à eux, font preuve personnellement d’une attitude bienveillante et attentive pour aider les lecteurs dans leurs recherches. Un exemple : Mme Claude Laforge, que l’Association histoire coloniale et postcoloniale a conseillé et encouragé dans l’écriture de son livre intitulé « Guérir de l’Algérie ? Amour, insoumission : un jeune couple pris dans la guerre d’Algérie » a tenu à rendre hommage à l’archiviste du SHD qui l’a guidée dans ses recherches.

(6) L. 213-2. II. « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue», https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019198529&categorieLien=id)

(7) Voir Le Monde du 29 décembre 2015, https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/12/29/le-gouvernement-facilite-l-acces-aux-archives-de-vichy-et-de-l-epuration_4838919_823448.html

(8) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000031691149

(8) Alain Ruscio, « Bruno Retailleau, héritier d’une tradition algérophobe », in Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°211, octobre 2025, p. 19-21.

(9) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. Voir en particulier, Gilles Manceron, « Histoire d’un combat », p. 157-171. Ce livre est diffusé par la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

(10) Yves Bordenave, « L’Affaire Audin, la mémoire et l’honneur », Le Monde, jeudi 3 septembre 2020, p. 23.

(11) Voir la décision du Conseil d’Etat dans l’ouvrage cité ci-dessus, p. 230-239, et la citation du rapport du rapporteur public, Alexandre Lallet, p. 171-172.

(12) Archives et droits humains (édition française), publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet, ouvrage cité. 

(13) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), ouvragé cité.

(14) François Graner et Gilles Manceron, « La France et le génocide des Tutsis au Rwanda », dans Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°206, juillet 2024.

(15) Publiée chez CNRS éditions, mai 2016, 512 pages. Prix d’histoire militaire 2014, félicitations de l’IHEDN en 2015 et Prix UNOR en 2017.

(16) Film cité de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, en France et en Algérie le 8 juin 2025, il a été mis en ligne sur le site de France télévision. Sa présentation par France télévision.

(17) Romain Choron, « Les sections de neutralisation de grottes en Algérie (1959-1962) : l’utilisation du génie de la lutte antisubversive », Revue historique des armées, 2016/3 n°284, p. 43-54.

(18) Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires », article cité.

(19) Ibid.

(20) Sabrina Abda, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, préface de Gilles Manceron, Les éditions Arcane 17, collection Les invisibles, 2025.

(21) André Lucas et François Graner, « Secret défense : raison ou déraison d’Etat », Hommes & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°190, juin 2020, p. 28-30.

(22) « Le Conseil d’Etat autorise la consultation des archives de Mitterrand sur le Rwanda », Le Monde, 12 juin 2020.

(23) Communiqué du tribunal de Paris qui a condamné l’Etat français, 27 mars 2026 : https://paris.tribunal-administratif.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/responsabilite-de-l-etat-en-lien-avec-le-deces-d-un-des-tirailleurs-senegalais-lors-du-massacre-de-thiaroye-le-1er-decembre-1944

(24) Question posée par Gilles Manceron et Gilles Morin dans leur article, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains (2023), ouvrage cité. Première édition sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

Source : Mediapart – Billet de Blog – 29/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/290426/le-ministere-des-armees-doit-il-conserver-la-gestion-autonome-de-ses-archives

Reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 : pour une assemblée décoloniale – Olivier Le Cour Grandmaison

Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour : alors que les responsabilités des politiques et des militaires sont aujourd’hui bien connues, la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de tous les crimes commis dans l’empire tarde encore.

8 mai 1945. Des « Arabes » manifestent pacifiquement dans le centre européen et ségrégué de Sétif pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le jeune scout Saal Bouzid, qui porte le drapeau de l’Algérie indépendante, est abattu par un policier français.

Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes gagnent le Constantinois. Elles sont noyées dans le sang par les armées françaises et les milices coloniales composées de civils européens qui massacrent les « indigènes » de cette ville puis ceux de Guelma et de Kherrata. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels sont, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commande les troupes de cette région. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour.  

Le gouvernement provisoire de la république française (GPRF) est alors prêt à tout pour défendre ses possessions jugées indispensables à la grandeur de l’Hexagone et au rétablissement de son autorité dans le monde. Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, débattu à la Conférence de San-Francisco (25 avril-26 juin 1945) à laquelle participe le représentant de la France, Georges Bidault, désigné par le général de Gaulle ?

Inscrit à l’article premier de la Charte des Nations unies adoptée à l’issue de cette Conférence, cet admirable principe demeure, pour les forces politiques du GPRF, le droit des peuples blancs à disposer d’eux-mêmes. Dans le cas présent, ce droit se spécifie en « droit » du peuple français à disposer encore et toujours des colonisé-e-s. Ainsi est fait en octobre 1946 avec la consécration de l’Union française par la Constitution de la Quatrième République qui réforme l’empire pour mieux le perpétuer et maintenir la domination de la métropole, avec le soutien de la direction du Parti communiste et de la SFIO.

Fidèle application des décisions qui ont été prises à la conférence de Brazzaville (30 janvier 1944-8 février 1944) par le Comité français de la Libération nationale (CFLN). En ouverture des travaux, après avoir salué « l’immortel génie » de la France toute désignée pour élever les « hommes vers les sommets de dignité et de fraternité », de Gaulle avait ajouté : « entre la métropole et l’Empire, le lien [est] définitif. (…) Il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu’elle décidera dans sa souveraineté.[1] » Quelques jours plus tard, la déclaration finale rejetait « toute possibilité d’évolution hors du bloc français et toute constitution, même lointaine, de self-government. » Lumineux ! En quelques lignes tout est dit et les orientations coloniales du pays sont pour longtemps établies.

Illustration 1
Cérémonie de reddition des tribus, près de Kherrata, le 22 mai 1945. © Photo Rue des Archives

Les responsabilités des politiques et des militaires, à partir du 8 mai 1945 en Algérie, le recours aux milices coloniales, qui ont torturé, exécuté sommairement et brûlé de nombreux corps dans les fours à chaux d’Héliopolis, et le bilan de ces massacres sont aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui, en France comme à l’étranger, les ont étudiés[2].

N’en déplaise aux élu-e-s et aux membres des gouvernements passés et présents, souvent ignorants, aux démagogues comme aux apologues, ce sont parfois les mêmes, qui, pour mieux se défausser, exigent des universitaires et des chercheurs qu’ils continuent à travailler, la bataille pour la connaissance a été depuis longtemps remportée. Est-ce à dire que les investigations doivent cesser ? Evidemment non mais force est de constater qu’aujourd’hui « ce ne sont pas les informations qui nous font défaut ». « Ce qui (…) manque » à ceux qui président aux destinées de l’Hexagone, « c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences[3] ».

A preuve. De ces massacres, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, affirme le 27 février 2005 à Sétif, qu’ils étaient « une tragédie inexcusable ». Sublime syntagme qui permet, dans le même souffle, de condamner ce qu’il s’est passé tout en occultant à dessein les auteurs de ladite tragédie qui demeure sans nom précis ni adresse puisque l’Etat et ses dirigeants ne sont jamais désignés.

Trois ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur, Bernard Bajolet[4], en visite à l’université du 8 mai 1945 à Guelma, souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile. »

Admirable ? Habile stratégie discursive en vérité qui est conforme aux us et coutumes politico-diplomatiques régies par une efficace police du langage. Sous couvert de formules convenues et d’une qualification – la « folie » -, parfaitement inadéquate pour rendre compte des décisions qui ont conduit à ces massacres, cet ambassadeur est le parfait ventriloque d’un dessein élyséen constant : l’a-nomination. La multiplication des circonvolutions langagières, le refus d’employer certaines catégories, et les silences mêmes que ce refus révèle, reposent sur la volonté obstinée de ne pas nommer de façon précise les tueries perpétrées par les armées françaises et les milices coloniales. Tueries qui ressortissent à des crimes de guerres et à des crimes contre l’humanité susceptibles, en raison de l’imprescriptibilité de ces derniers, de déboucher sur la saisine des tribunaux de l’Hexagone et la mise en cause de figures politiques et militaires majeures entrées au Panthéon symbolique de la république.  

Au regard de la situation présente, les propos de Hubert Colin de Verdière passeraient presque pour audacieux s’ils n’avaient été sans doute aussi motivés par la volonté d’atténuer les conséquences diplomatiques de la loi scélérate votée le 23 février 2005, soit quatre jours auparavant. Souhaitée par l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), que préside alors Nicolas Sarkozy, puis votée par la majorité, cette disposition législative, sans équivalent dans aucune autre ancienne puissance coloniale, établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial.

Conforme à la mythologie impériale-républicaine [5] forgée par Jules Ferry et ses alliés en 1885, savamment entretenue par nombre d’hagiographes : historiens, juristes, politistes et académiciens bicornés, puis diffusée par des manuels scolaires imprimés à des millions d’exemplaires avec le soutien du très puissant ministère de l’Instruction publique, cette glorification de l’histoire impériale n’a cessé de prospérer.

Confrontées à la concurrence politique, électorale et culturelle du Front national puis du RN, et toujours plus menacées par cette dernière formation, les droites de gouvernement ont repris à leur compte les « thèses » au mieux révisionnistes, au pire négationnistes des défenseurs de l’Algérie française et des colonies.

A la suite de Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bruno Retailleau, notamment, ont eux aussi vanté les « beautés » de la France impériale et nié sans vergogne les crimes commis dans les possessions françaises. De même Edouard Philippe[6], figure importante du mal nommé « bloc central », lequel souffre, par la faute de ce dirigeant et de plusieurs autres, d’un strabisme prononcé vers le parti de Marine Le Pen. Triomphe de « post-vérités » ou de « vérités alternatives », affirment les partisans de la Réaction pour légitimer leur détestation des sciences humaines et sociales ?

Triomphe beaucoup plus inquiétant de « contre-vérités ». Répétées par une partie significative des élites politiques, avec le soutien actif des organes de propagande du groupe Bolloré, et la caution pseudo-scientifique de plumes servilement orthodoxes, ces grossières contre-vérités, qui prospèrent aussi sur l’ignorance crasse de certains journalistes, passent désormais pour vraies. Loin de « porter la plume dans la plaie », comme l’écrivait Albert Londres, ces derniers se plient à la doxa de saison et érigent l’opinion publique en juge de faits historiques. Stupéfiant !

En raison d’une inversion digne de 1984, catastrophique pour l’entêtement des faits comme pour les innombrables travaux relatifs à la colonisation française, victimes d’une sorte d’autodafé symbolique puisqu’ils sont néantisés, ceux qui demeurent fidèles à la volonté de savoir tombent sous le coup d’accusations convenues et abracadabrantesques forgées à dessein : « islamo-gauchisme », « wokisme » et haine de la France. Le plus mythologique et le plus idéologique deviennent alors l’expression réputée nuancée de vérités complexes contre les « légendes noires » inventées par des universitaires et des chercheur-e-s dévoyés. De là, aussi, la multiplication des attaques contre les libertés académiques, les sciences humaines et sociales, toutes vouées aux gémonies par une puissante cohorte bigarrée de démagogues soutenue par de doctes censeurs qui s’arrogent le monopole de l’objectivité et de l’éthique académiques[7].

Lors des prochaines commémorations du 8 mai 1945, les maires et les élu-e-s des gauches politiques doivent, partout dans l’Hexagone, s’en saisir pour rappeler qu’au moment même où les Français-e-s célébraient la fin de la Seconde Guerre mondiale débutaient en Algérie les terribles massacres que l’on sait. Le 9 septembre 2025, une résolution unitaire, déposée à l’Assemblée nationale, exigeait la reconnaissance de ces derniers comme crimes d’Etat. Quarante-neuf député-e-s socialistes, communistes et écologistes ont soutenu cette initiative qui fut précédée de rencontres multiples avec des spécialistes, des militant-e-s associatifs[8] et d’un colloque tenu dans les locaux de la représentation nationale.

De son côté, Idir Boumertit, tenu informé de ces travaux auxquels il a été convié sans jamais y participer, a proposé un version singulièrement similaire signée par les membres de son groupe LFI. Aujourd’hui maire de Vénissieux, nul doute qu’il aura à cœur de passer de ce texte à la pratique, et de dénoncer haut et fort les crimes perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata à partir du 8 mai 1945. Dans la conjoncture présente, caractérisée par la glorification abjecte du colonialisme, il est indispensable que les édiles, attachés à la vérité, prennent la parole pour rétablir les faits et mettre un terme aux discriminations mémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

Alors que depuis des années, les extrêmes-droites et les droites de gouvernement mènent avec succès une bataille politico-culturelle de réhabilitation du passé impérial français, des terroristes de l’OAS et du tortionnaire Bigeard[9], également coupable d’innombrables disparitions forcées pendant la dernière guerre d’Algérie, s’y opposer de façon unitaire est plus que jamais indispensable. Indispensable aussi, au-delà des massacres du 8 mai 1945, de s’engager dans la décolonisation de ce pays et de l’espace public, de changer le nom des voies : Colbert, Bugeaud, Lamoricière, Faidherbe, etc., [10] qui honorent les bourreaux des esclaves et des « indigènes », et d’exiger la construction d’un musée dédié à l’histoire de la colonisation.

Face aux déclarations péremptoires et mensongères de l’historien de Cour Pascal Blanchard[11], qui affirme que sur ces sujets le bilan d’Emmanuel Macron « n’est pas mauvais » (Le Monde, 23 avril 2026), – on ne mord pas la main qui vous soutient et qui, indirectement, vous finance – rappelons quelques faits qu’il ignore ou qu’il omet à dessein. Depuis 1982, la dénomination des rues est une compétence municipale et les habitants ont la possibilité de faire des propositions. Quant aux changements qui ont été décidés ces dernières années à Paris et Marseille, notamment, ils ne doivent absolument rien au chef de l’Etat, de même les initiatives en cours pour débaptiser les rues et/ou les avenues Bugeaud.

Toutes sont portées par les mobilisations de citoyen-ne-s et de structures ad hoc qui ont souvent mené et mènent parfois encore un combat difficile pour faire entendre leurs revendications. Pareillement pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 qui, exigée depuis 1991 pour les seconds, se heurte toujours au mépris, à l’opportunisme et à la pusillanimité élyséennes.

De plus, n’oublions que la France s’est abstenue de voter la résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU, le 25 mars 2026. Impossible enfin de passer sous silence l’échec catastrophique du président de la République en matière de lutte contre tous les racismes et les extrêmes-droites qui n’ont jamais été aussi fortes. De ce désastre et de ses conséquences multiples, Pascal Blanchard ne dit rien et il entretient le mythe d’un « Emmanuel Marcon » au-dessus de la mêlée partisane car libre d’une « histoire politique de droite ou de gauche. » Un bilan globalement positif, donc, pour ce « Georges Marchais » de la Macronie qui, comme son prédécesseur à propos de l’Union soviétique, souffre de troubles importants de la vision. Il est des fidélités singulières qui nuisent gravement au libre exercice de la raison comme à la volonté de savoir ; à preuve !

Dans ce contexte et à la veille d’une possible victoire d’un-e candidat-e du RN aux élections présidentielles en 2027, les nombreux comités et collectifs, depuis longtemps mobilisés à Paris et dans plusieurs villes, pour la reconnaissance des tueries précitées et de beaucoup d’autres perpétrées en Afrique, à Thiaroye, à Madagascar, en Indochine et dans les différents territoires conquis par la France, doivent enfin prendre des initiatives communes et nationales.

A l’instar de l’Assemblée des quartiers populaires, constituée en avril 2024[12], la création d’une Assemblée décoloniale inclusive, indépendante et démocratique s’impose. Elle permettrait de fédérer des campagnes multiples, de constituer une force nouvelle pour combattre les assassins de l’histoire et de la mémoire du colonialisme, le plus souvent racistes, islamophobes, négrophobes et parfois néo-nazis[13], défendre les revendications des héritiers des immigrations coloniales et post-coloniales, et travailler à la mise en œuvre des réparations et des restitutions dues aux anciennes possessions françaises.

Autant d’objectifs dont la réalisation est exigée depuis septembre 2001 par la Conférence mondiale contre « le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance », qui s’est tenue à Durban[14]. Est-il besoin de préciser que vingt-cinq ans après, les très glorieuses autorités de l’Hexagone, dirigées par la droite ou la gauche, se distinguent, en dépit de quelques avancées, par leur conservatisme et leur pusillanimité inacceptables, et par la tardiveté des dispositions adoptées.

Quant aux restitutions déjà réalisées comme à celles qui seront rendues possibles par la loi votée prochainement par le parlement[15], elles participent d’une diplomatie culturelle destinée à redorer le blason du pays en Afrique où il a subi d’importants revers géopolitiques qui l’ont privé d’une partie substantielle de son pré-carré établi au lendemain des indépendances.

Enfin, la récente conversion de la droite aux restitutions et la procédure législative engagée à l’initiative du gouvernement avec l’aval d’Emmanuel Macron sont très certainement conçues comme une concession indispensable destinée à renvoyer aux calendes grecques la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis aux colonies. Autant d’enjeux divers qui justifient plus encore la nécessité impérieuse d’une Assemblée décoloniale capable de mobiliser nationalement, de mener un combat anti-colonial et antiraciste déterminé en exhumant l’histoire impériale de France et, parfois, les continuités de ses orientations et des méthodes répressives employées pour maintenir l’ordre dans les territoires ultra-marins.

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman nationalrépublicain, éditions Amsterdam, 2025 et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.

*

[1]. Discours du général de Gaulle le 30 janvier 1944. (Souligné par nous.)

[2]. Voir. Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002, Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Chronique d’un massacre annoncé, Perrin, 2010 et Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945, éditions du Croquant, 2025. 

[3]. Sven Lindqvist, Exterminer toutes ces brutes, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 17.

[4]. Ambassadeur dans de nombreux pays, ce « grand serviteur de l’Etat », selon l’expression consacrée, fut, entre autres, directeur général de la DGSE. Mis en examen pour « complicité de tentative d’extorsion et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », il a été condamné le 8 janvier 2026 à un an de prison avec sursis. Le Monde, 8 janvier 2026.

[5]. Voir notre ouvrage : La Fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.

[6]. Le 10 décembre 2025, sur la chaîne d’information LCI, à la question posée par le journaliste Jean-Michel Aphatie : « la colonisation est-elle un crime, » cet ex-premier ministre, qui est maire du Havre, et présentement candidat aux élections présidentielles de 2027, répond de façon lapidaire : « Non. » Nul besoin d’argumenter ; conforme à la doxa de saison, son affirmation, aussi péremptoire que fausse, est réputée juste et lestée ainsi d’une autorité importante.

[7]. Voir le très mal nommé Observatoire de l’éthique universitaire qui lutte contre le « décolonialisme » le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » réputés gangréner l’université française et le CNRS. Y participent, entre autres, Florence Bergeaud-Blacker, Pierre-André Taguieff, l’historien Pierre Vermeren et le philosophe Yves-Charles Zarka. Le 2 mars 2026, Jacques Robert, président de cet observatoire, écrivait dans l’éditorial consacré à la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Iran : « Pour une fois, Trump a pris une décision favorable à la paix et à la justice. » Preuve supplémentaire de l’admirable rigueur scientifique et éthique de cet observatoire, le milliardaire d’extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin, participe à son financement et en fait la promotion sur le site de sa fondation Périclès. Enfin P. Vermeren, E. Hénin et X-L. Salvador ont dirigé l’ouvrage intitulé : Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. Historien, X-L. Salvador est aussi chroniqueur au JDD transformé, par Vincent Bolloré, en organe de propagande au service des extrêmes-droites qu’il soutient.

[8]. Cf., l’appel lancé par le collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat commis par la France en Algérie à partir du 8 mai 1945. Appel signé par de nombreux élu-e-s, universitaires, chercheurs et associations diverses

[9]. Le 24 octobre 2024, une statue de ce général a été érigée dans sa ville natale de Toul sans susciter le scandale national qu’une telle initiative aurait dû provoquer. Irresponsable « distraction » des gauches politiques qui avaient là l’occasion de dénoncer cette dernière et, plus largement, de combattre les apologues de colonisation française pour mieux défendre les libertés académiques et la reconnaissance des crimes perpétrés dans les territoires de l’empire. Rappelons que la disparition forcée est aujourd’hui qualifiée de crime contre l’humanité. Cf., l’article 212-1 du Code pénal.

[10]. Voir le travail remarquable de celles et ceux qui ont élaboré plusieurs guides décoloniaux consacrés à la mise au jour de ces réalités à Bordeaux, Le Havre, Marseille, Paris, Périgueux, Rouen, Soissons et Strasbourg. Guides publiés par les éditions Syllepse.

[11]. Sur son parcours, voir l’excellent article de Thomas Deltombe « Les biscuits mémoriels », Le Monde diplomatique, octobre 2025, pp. 20-21. L’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (ACHAC), que dirige Pascal Blanchard, bénéficie d’un soutien politique et financier substantiel de la DILCRAH. En 2024, selon le site Datagouv, cette Délégation a versé à l’ACHAC la somme de 50 000 euros. En avril 2017, déjà, Pascal Blanchard chantait, dans Libération, les louanges d’Emmanuel Macron parce qu’il « a compris avant tout le monde que la gauche et la droite, qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. (…) Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS [Parti socialiste] ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe »(Libération, 28 avril 2017).

[12]Pour exister enfin dans le débat public, des militants lancent l’Assemblée des quartiers

[13]. Le 17 avril 2026, le groupe niçois néo-nazi, Aquila Popularis a organisé dans ses locaux une soirée en l’honneur d’Albert Spaggiari qui fut, entre autres, un membre actif de l’OAS, condamné à 4 ans de prison pour détention d’armes et de munitions en 1962, et un criminel notoire.

[14]. En avril 2009, une conférence, dite d’examen, s’est tenue à Genève. Dans le document final, il est rappelé « que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme (…) ne doivent jamais être oubliés. » Le texte « se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes. Prend note des mesures prises par les pays qui (…) ont créé des mécanismes institutionnels tels que les commissions vérité et réconciliation et/ou restitué des objets culturels, (…) et demande à ceux qui n’ont pas encore contribué à restaurer la dignité des victimes de trouver des moyens appropriés de le faire. » Document HR/PUB/09/4 ; site officiel du Haut-commissariat aux droits de l’homme. Nations unies.

[15]. A ce jour, le projet de loi, consacré à la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation, est toujours en discussion au parlement. Force est de constater que ces restitutions ne concernent ni les spoliations commises avant 1815, ni les biens militaires notamment saisis par la France lors de la prise d’Alger (1830) puis de la conquête (1840) menée par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Source : Médiapart – Tribune – 27/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/o-le-cour-grandmaison/blog/270426/reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-1945-pour-une-assemblee-decoloniale

Boualem Sansal, ou l’imposture consacrée – Yazid Sabeg

Il y a des écrivains que l’on défend contre l’arbitraire. Il y en a d’autres que l’on transforme, au nom même de cette défense, en instruments de réhabilitation idéologique. C’est là que se joue aujourd’hui le cas Boualem Sansal : non dans la simple solidarité envers un homme frappé par la répression, mais dans la fabrication méthodique d’une figure utile à la droite extrême, au bloc médiatique de combat, au macronisme de raidissement et à ce vieux fond français SFIO qui n’a jamais tout à fait consenti à faire le deuil de l’Algérie coloniale.

Il faut partir d’un point de netteté absolue, faute de quoi tout le reste sombrerait dans la tricherie polémique.

L’arrestation, la détention et la condamnation de Boualem Sansal en Algérie ont bien relevé d’une séquence de répression politique grave. Son procès s’est déroulé dans le contexte d’une tension diplomatique majeure entre Paris et Alger, et la justice algérienne l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement. Défendre un écrivain contre l’arbitraire n’a rien d’optionnel : c’est une exigence élémentaire que personne de bonne foi ne saurait contester.

Mais c’est précisément parce que cette exigence est simple et légitime qu’il faut refuser le glissement frauduleux qui l’a suivie : faire de cette défense une absolution générale, une immunité intellectuelle permanente, une dispense d’examen critique sur sa ligne de pensée, ses amitiés de tribune, ses relais idéologiques et le sens politique profond de sa consécration française. La solidarité due à un homme injustement puni ne saurait être captée au service d’un récit qui, lui, n’a rien d’innocent.

La fable la plus commode veut que Sansal soit un écrivain « récupéré ». Le mot est pratique, presque généreux, parce qu’il sauve l’image de l’auteur tout en reportant la responsabilité sur ceux qui le portent. Il permet de maintenir intacte la statue tout en blâmant les porteurs. Or ce que les faits, patiemment assemblés, donnent à lire est une thèse autrement plus sévère : il ne s’agirait pas d’un enlèvement idéologique subi malgré soi, mais d’une continuité assumée. Non le malentendu tardif d’un homme happé par des forces qui le dépassent, mais l’insertion progressive, cohérente et trop constante pour être accidentelle, dans les milieux des droites extrêmes françaises. Un nombre croissant de voix, y compris parmi ceux qui l’ont sincèrement défendu, ont fini par évoquer publiquement un malaise et le doute, jusque dans ses proches, sur un glissement vers la droite radicale. À partir de là, continuer à parler de malentendu relève moins de la prudence intellectuelle que du confort.

Le point décisif n’est pas que Sansal ait été applaudi par des gens douteux : dans la vie intellectuelle française, cela ne prouverait pas grand-chose en soi. Le point décisif est qu’il s’inscrit depuis longtemps dans un réseau de compatibilités idéologiques trop dense et trop constant pour être tenu pour fortuit.

Son message adressé à Philippe de Villiers après son élection à l’Académie française. Les échanges rapportés avec Éric Zemmour, puis confirmés, sur l’idée que certaines propositions de ce dernier seraient « intéressantes » pour faire face à la présence musulmane en France. La présence au Cercle algérianiste. Les liens avec des espaces comme Valeurs actuelles. La participation au « Printemps de la liberté d’expression » organisé à Perpignan par la municipalité Rassemblement national contre le « wokisme » et le « frérisme ». L’inscription au comité stratégique de structures de combat idéologique fondées pour peser dans le débat public à droite.

Ce n’est pas une série d’accidents mondains. C’est un système de compagnonnages. À ce stade, l’écrivain n’est plus seulement reçu : il est situé.

Ce qui fait de Sansal un actif stratégique pour cet ensemble n’est d’ailleurs pas d’abord la qualité de son style ni la singularité de ses romans. C’est sa fonction de caution. Il est l’homme né de l’autre côté de la Méditerranée qui permet à certains Français de retrouver leurs plus vieux préjugés sans avoir à les formuler eux-mêmes. Il offre à la nostalgie coloniale le luxe inattendu d’une voix venue d’Algérie. Il permet à la panique identitaire de se donner les apparences du témoignage. Il procure au vieux récit de la France civilisatrice ce dont il manque cruellement depuis des décennies : un témoin d’origine algérienne qui, non content de dénoncer les impasses du régime d’Alger, réinscrit la période coloniale dans une trame de continuité, d’ordre, presque de promesse historique interrompue. Voilà la marchandise. Voilà la rente symbolique.

Car c’est ici que gît le cœur doctrinal de l’imposture. Un écrivain peut accabler l’Algérie post-indépendance sans basculer dans la mythologie impériale. Il peut dénoncer l’islamisme sans essentialiser l’islam. Il peut critiquer les faillites d’un pouvoir sans réhabiliter la domination coloniale. Mais dans la parole publique de Sansal, telle qu’elle se déploie depuis des années à travers ses entretiens et ses prises de position, le mouvement est plus grave : l’islam excède l’islamisme, l’arabisation prend les traits d’une dévastation culturelle, la souveraineté algérienne est constamment ramenée à une forme de déchéance, et la période coloniale se voit ré-éclairée comme matrice d’ordre et de grandeur.

Cette translation n’est pas un détail. Elle n’est pas une maladresse de langage. Elle constitue la clé de sa valeur d’usage. C’est précisément parce qu’il aide à transformer la colonisation en regret raisonnable qu’il devient si utile à ceux qui travaillent à la réhabiliter par éclats, allusions et demi-phrases.

Mais cette ligne ne s’est pas formée dans les marges. Elle a été stabilisée, polie, normalisée par un grand média d’opinion qui lui a fourni, pendant des années, la scène idéale : Le Point. Il faut dire les choses nettement : Le Point fut sa tribune. Non un support occasionnel, non une halte parmi d’autres, non une simple rédaction venue l’interroger quand l’actualité l’exigeait. Une tribune au sens plein : un lieu régulier de mise en scène, de consolidation et d’homologation, où sa parole revenait avec une constance remarquable.

Là, Sansal n’était pas présenté comme un romancier parmi d’autres, ni comme une voix mélancolique venue d’Algérie. Il y occupait un rôle stable : celui du témoin autorisé chargé d’annoncer à la France son abdication, de dénoncer ses élites, de vitupérer ses renoncements, de mettre l’Algérie au banc moral et de transformer une hostilité obsessionnelle en diagnostic d’époque.

Une parole n’est pas seulement ce qu’elle dit : elle est aussi le théâtre qui la rend crédible. Et, pour Sansal, ce théâtre a longtemps été celui du Point. La dramaturgie y était visible dans sa répétition même : l’écrivain menacé, puis l’oracle du désastre, puis le prisonnier libéré revenu au combat, le tout présenté dans la tonalité du martyr lucide dont la France ne mérite pas tout à fait les avertissements. La cohérence est trop forte pour être fortuite. Le Point n’a pas simplement accueilli une parole ; il l’a scénarisée, prolongée, installée dans une posture de magistère.

Cette fonction de tribune a eu un effet capital : elle a fait passer l’obsession pour de la clairvoyance.

Dans un cadre moins prestigieux, une telle insistance contre l’Algérie aurait pu apparaître pour ce qu’elle est souvent : une fixation, une incapacité à penser ce pays autrement que comme mensonge, déchéance et catastrophe. Dans un espace éditorial de notabilité bourgeoise, la même parole change de statut. Elle cesse d’être une répétition ; elle devient « constance ». Elle cesse d’être un durcissement ; elle devient « courage ». Elle cesse d’être une algérophobie de système ; elle devient « lucidité sur le réel ». Le Point n’a pas que contribué – très largement – à inventer cette ligne, il l’a rendue fréquentable. Il lui a offert le cadre rêvé : assez ferme pour flatter le goût du combat culturel, assez chic pour éviter le soupçon de brutalité doctrinale. L’outrance change de nature quand elle passe par les circuits élégants. Elle ne choque plus ; elle impressionne. Elle ne paraît plus obsessionnelle ; elle paraît prophétique.

C’est à cet endroit qu’intervient un témoignage dont le prix est tout autre, parce qu’il ne vient pas d’un adversaire : celui d’Antoine Gallimard. Il faut mesurer ce que ce nom représente dans cette affaire. Antoine Gallimard n’est pas un procureur de circonstance. Il a défendu publiquement son auteur pendant sa détention, mobilisé sa maison, ses relais, ses avocats, son crédit moral et institutionnel pour obtenir sa libération. Il s’est battu pour lui, non par calcul éditorial, mais par fidélité envers un écrivain frappé par l’arbitraire. C’est précisément pour cette raison que son trouble pèse si lourd. Quand un homme qui vous a soutenu avec une telle constance laisse paraître sa peine, sa déception et son incompréhension, ce n’est plus un simple désaccord d’humeur : c’est un symptôme. C’est même, dans ce contexte précis, quelque chose qui ressemble à un aveu involontaire.

Le contraste est brutal. D’un côté, un éditeur historique qui, au plus dur de l’épreuve, refuse le silence, organise la défense, récuse l’instrumentalisation partisane et tente de préserver à son auteur une dignité au-dessus des basses manœuvres. De l’autre, un écrivain qui, sitôt libéré, choisit de rompre avec cette fidélité pour rejoindre un environnement idéologique et éditorial beaucoup plus conforme à sa ligne de combat, tout en reprochant à Gallimard d’avoir préféré la diplomatie à la frontalité. Cette divergence devient politiquement parlante lorsqu’elle oppose, non deux nuances d’un même univers, mais deux conceptions radicalement différentes de ce que doit être la défense d’un écrivain : pour l’un, une protection qui évite de le livrer à la captation partisane ; pour l’autre, une logique d’affrontement qui trouve son milieu naturel dans les appareils de guerre culturelle.

Le basculement vers Grasset – du groupe contrôlé par Bolloré – avec, dit-on – installation dans un appartement parisien financé par ce même groupe – n’est pas un détail biographique. C’est une scénographie. Les pièces du décor sont visibles : un écrivain, une prison, une libération, un transfert éditorial, un groupe médiatique de combat, des parrains politiques, des symboles nationaux. L’opération est presque didactique. Et ce que le malaise de Gallimard révèle, au fond, c’est qu’il n’a pas réussi à détourner son auteur de l’emprise idéologique qui l’attendait. Que ce soit justement cet homme-là – qui avait tout fait pour défendre, protéger et préserver, y compris contre les appropriations partisanes les plus voyantes – qui laisse entendre son regret suffit à ruiner la fable d’une évolution seulement subie.

La consécration académique condense tout ce qui précède. Élu à l’Académie française au premier tour avec une quasi-unanimité, Boualem Sansal est désormais inscrit dans la galerie des Immortels, c’est-à-dire dans le récit officiel de la langue, de la culture et de la légitimité nationale. Ce geste dépasse de très loin la littérature. L’Académie ne s’est pas contentée de reconnaître une œuvre ; elle a transformé une figure déjà saturée d’effets politiques en emblème national, conférant à cette trajectoire une sanction de pierre. Là où l’écosystème médiatique fabriquait un personnage, l’institution a dispensé une onction. Le passage du débat à la consécration est toujours le moment le plus révélateur : c’est là qu’une société dit ce qu’elle veut absoudre chez elle-même.

Et ce que la France officielle cherche à absoudre dans cette séquence n’est pas difficile à discerner. C’est la possibilité de recommencer la colonisation sur le terrain symbolique après l’avoir perdue sur le terrain politique. Non plus avec l’armée, mais avec l’édition. Non plus avec les gouverneurs, mais avec les académies. Non plus avec les proclamations d’ordre, mais avec les romans, les interviews, les plateaux de télévision et les postures de civilisation. C’est plus propre en apparence. Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.

Car c’est ici que réside le cœur du problème mémoriel. Ce que l’on observe depuis des années dans la parole publique de Sansal n’est pas simplement une critique sévère du régime algérien – ce qui, en soi, n’aurait rien d’illégitime. C’est un mouvement plus profond et plus grave : rabattre l’Algérie presque entière sur les échecs de son pouvoir, puis les rabattre comme faillite résultant de l’échec supposé de l’indépendance elle-même, jusqu’à laisser flotter en permanence l’idée que l’histoire algérienne moderne aurait moins consisté à se libérer qu’à se perdre.

Cette pente n’est pas seulement polémique ; elle est mémorielle. Elle vise moins un régime qu’une légitimité historique. Et c’est pourquoi elle rencontre si bien, en France, certains vieux appétits. Rien ne séduit davantage une partie des élites françaises qu’une voix venue d’Algérie leur expliquant, au fond, qu’elles n’avaient pas tout à fait tort d’avoir tant regretté la fin de l’ordre colonial.

Le plus remarquable est que cette opération se présente toujours sous les habits de la hauteur morale. On parle de « courage », de « liberté », de « Lumières », de « franc-parler », comme si ces mots avaient vocation à blanchir n’importe quelle régression, pourvu qu’elle s’exprime dans une syntaxe correcte. Mais les Lumières n’ont jamais consisté à substituer au travail historique un récit compensatoire où l’Empire devient presque une blessure infligée à la France elle-même. Elles n’ont jamais consisté à vêtir de langage universaliste une hiérarchie implicite des civilisations. Et le courage intellectuel ne consiste pas à épauler, plateau après plateau et tribune après tribune, les appareils idéologiques les mieux dotés du moment. Il y a là une fraude au vocabulaire. On mobilise les grands mots non pour élever le débat, mais pour soustraire certaines thèses au contrôle ordinaire de la raison critique.

À cette mécanique vient s’agréger un fond plus ancien encore, moins bruyant mais plus constant : ce que l’on pourrait appeler la sensibilité sociale-coloniale française. Non comme appareil disparu, bien sûr, mais comme descendance morale tenace -cette manière de parler de République, de progrès et d’universel tout en gardant au fond de soi une blessure jamais refermée devant l’indépendance algérienne. C’est une sensibilité qui ne dit plus « Algérie française » comme slogan frontal ; elle la laisse remonter sous forme de regret diffus, de plainte civilisatrice, de soupçon jeté sur la décolonisation elle-même. Avec Sansal, cette famille morale retrouve une ressource inespérée : le récit de la perte peut enfin se raconter avec une voix algérienne, donc avec moins d’embarras, moins de honte, moins de risque d’être renvoyé à la vérité crue de la domination passée. Le détour par l’autre sert ici à réhabiliter le même.

L’ancien discours colonial avançait à visage découvert : mission, ordre, supériorité, civilisation. Le nouveau procède avec infiniment plus d’adresse. Il parle de liberté d’expression, de laïcité, de lutte contre l’islamisme, de courage littéraire, de lucidité sur l’échec algérien, de fidélité à la langue française. Rien de tout cela n’est en soi illégitime – c’est précisément ce qui rend l’opération habile. Elle avance à couvert derrière des causes réelles pour glisser une conclusion qui ne l’est pas : la France coloniale serait, au fond, moins coupable qu’on l’a dit ; l’Algérie indépendante aurait ruiné une promesse ; l’histoire impériale mériterait révision non par l’archive et la rigueur, mais par le ressentiment sophistiqué. Nous ne sommes pas devant un retour grossier de l’OAS ; nous sommes devant un réarmement élégant du vieux réflexe colonial. Et la littérature sert ici de gant blanc à la main sale de l’idéologie.

Le mot juste, dès lors, n’est ni « écrivain engagé », ni même « polémiste ». Le mot juste est auxiliaire. Auxiliaire littéraire d’un bloc français qui cherche à régler sous une forme noble plusieurs comptes à la fois : avec l’Algérie souveraine, avec la mémoire anticoloniale, avec la critique de l’islamophobie, avec les scrupules historiques de la gauche, avec tout ce qui entrave la reconstitution d’un récit national durci. L’auxiliaire n’a pas besoin d’obéir à un centre de commandement. Il suffit qu’il rende un service. Et le service rendu est majeur : il permet de faire entrer dans le salon légitime ce qui, formulé trop brutalement par ses alliés naturels, en serait aussitôt expulsé. Il transforme l’excès militant en matériau mondain. Il offre au ressentiment une diction.

C’est pourquoi la défense courtoise de l’ambivalence ne suffit plus. On peut rappeler l’âge de l’homme, sa maladie, sa fragilité après sa sortie de prison, ses contradictions, ses déceptions, ses brouilles. Tout cela existe. Tout cela explique peut-être quelque chose à l’échelle psychologique. Mais politiquement, cela ne change rien à l’essentiel. Car une séquence intellectuelle se juge moins à l’intention de ses acteurs qu’à l’effet objectif de leurs positions. Et l’effet objectif, ici, est net : donner à la droite extrême un écrivain de parade, à un empire médiatique de combat un trophée, au macronisme un symbole, et à la vieille mauvaise conscience coloniale française un mécanisme d’acquittement par procuration.

Au fond, l’affaire Sansal parle moins de lui que de la France qui l’érige. Elle parle d’un pays dont une partie des élites n’ose plus assumer frontalement ses nostalgies, mais refuse encore d’en faire le deuil. Elle parle d’un champ médiatique où la littérature n’est plus seulement l’art de la forme, mais de plus en plus une logistique de guerre culturelle. Elle parle d’institutions capables de sanctifier au nom de la langue ce qui sert en réalité une ligne politique. Elle parle d’une bourgeoisie intellectuelle qui se croit encore subtile lorsqu’elle recycle, sous des mots plus fins, les plus vieux réflexes de l’ordre colonial. 

Il faut donc finir sans euphémisme. Boualem Sansal n’est pas seulement un écrivain controversé. Il est devenu, en France, l’instrument distingué d’une revanche mémorielle, la caution algérienne d’un récit français de réhabilitation, l’embaumeur littéraire d’un cadavre que certains rêvent de faire passer pour un ancêtre glorieux

C’est plus propre en apparence.

Ce n’en est pas moins une entreprise de falsification.​​​​​​​​​​​​​​​​

Source: Mediapart – Billet de blog – 24/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/240426/boualem-sansal-ou-l-imposture-consacree

« Pour la création d’un musée de la colonisation » – Pascal Blanchard et Nicolas Bancel

Le 15 avril 2026, les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) ont présenté à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale un rapport sur « L’influence de la France dans un monde postcolonial ». Parmi les 42 propositions du rapport, l’une retient particulièrement l’attention : la création d’un musée de l’histoire de la colonisation et de ses héritages, distinct du Musée du quai Branly et du Musée national de l’histoire de l’immigration. Une structure dédiée, à vocation pédagogique, capable de porter des expositions itinérantes sur l’ensemble du territoire, de nouer des coopérations culturelles avec les pays anciennement colonisés, et de contribuer à une redéfinition en profondeur de la politique culturelle de la France. Cette recommandation dans un débat long et difficile est portée depuis des années par des historiens, des chercheurs, des associations et des parlementaires. En octobre 2023, Nicolas Bancel et Pascal Blanchard — qui ont été invités à intervenir dans les auditions de la commission — alertaient déjà dans The Conversation sur l’importance de bâtir un tel lieu en France, soulignant que notre pays risquait d’être l’une des dernières nations européennes à s’engager sur le sujet, alors même qu’elle abrite les plus importantes diasporas issues de l’ancien Empire colonial. Et c’est dès 2012 qu’un Manifeste — signé par plusieurs personnalités, et notamment par Patrick Chamoiseau, Achille Mbembe, Benjamin Stora, Yazid Sabeg ou Christiane Taubira — avait posé les premières fondations de ce projet. Ce mois-ci, nous revenons sur cette actualité à travers un article revenant sur le rapport du 15 avril 2026 et la tribune de 2023 qui en éclaire les enjeux historiques et politiques. Deux textes qui, ensemble, montrent que le débat avance et qu’il est désormais temps de passer des mots aux actes.

Bientôt un musée de la colonisation ? C’est ce que proposent deux députées
par Adèle Daumas sur le site LCP Assemblée nationale (15 avril 2026)

Les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste) proposent de créer un musée sur l’histoire de la colonisation. C’est l’une des principales mesures issues de leur rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial », présenté ce mercredi à la commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Comment aider la France à regarder en face son passé colonial ? C’est l’une des questions sur lesquelles se sont penchées les députées Amélia Lakrafi (EPR) et Sabrina Sebaihi (Écologiste et social), autrices d’un rapport « sur l’influence de la France dans un monde postcolonial » qu’elles ont présenté ce mercredi à la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale. Elles concluent que la création d’un musée « de l’histoire de la colonisation et de ses héritages », distinct des musées du Quai Branly et de l’immigration, pourrait encourager la France à engager un travail historique approfondi sur la question.

« Montrer que ce passé n’est pas effacé »

« Il ne faut pas perdre de vue que le problème de l’image de la France dans les pays anciennement colonisés est indissociable de la façon dont la France traite elle-même ce passé », rappelle Sabrina Sebaihi. Montrer que le passé colonial « n’est pas effacé » est donc une priorité.

Doter la France d’un musée retraçant la colonisation est un vieux serpent de mer, et l’idée avait déjà été lancée par Caroline Abadie, ancienne députée Renaissance, en 2021. L’absence de collections à exposer et l’existence du musée [national] de l’histoire de l’immigration — dont la présentation a été repensée pour traiter en partie cette question —, sont les principaux arguments brandis par ses détracteurs. 

Sabrina Sebaihi défend toutefois une structure dédiée entièrement à la colonisation, « un lien pédagogique pour présenter cette histoire », en insistant sur la conception d’« expositions itinérantes pour aller au contact de l’ensemble de la population ». Ce serait aussi l’« occasion de mener des projets de coopération culturelle avec d’autres pays en élaborant des expositions croisées. »

Enfin, un tel établissement s’inscrit dans le cadre d’une redéfinition de la politique culturelle de la France, alors les parlementaires planchent actuellement sur la restitution des biens spoliés par le pays pendant la période coloniale. « La question des restitutions doit franchir une nouvelle étape », estime Sabrina Sebaihi, appelant à ne plus « faire du cas par cas » mais mettre en place « une politique volontariste, structurée, transparente », pensée comme un « acte de justice et de reconnaissance » et non comme une « concession ponctuelle ».

Un rapport pour « améliorer l’image de la France » 

Cette proposition est l’une des 42 du rapport, dont le questionnement plus général est « comment améliorer l’image de la France auprès des pays anciennement colonisés par notre pays ? », résume Amélia Lakrafi. Les deux députées ont étudié « le phénomène de sentiment anti-français pour en mesurer la réalité, les ressorts et les manières de lutter contre », explique-t-elle.

« Dans les pays colonisés et plus particulièrement en Afrique, la France incarne plus largement l’Occident », souligne Sabrina Sebaihi. « On nous renvoie à la fois aux crimes liés à la colonisation, au maintien de formes d’influences héritées de la période dite de la Françafrique, mais aussi à notre positionnement international contemporain ». Il est reproché à l’Hexagone « un double standard entre le conflit russo-ukrainien et d’autres conflits mondiaux » comme ceux qui se déroulent à Gaza, au Soudan ou dans la région des Grands Lacs. Les aides économiques accordées par la France sont, quant à elles, perçues comme « forme renouvelée d’ingérence ».

Mobilités étudiantes, réparations symboliques

Pour améliorer cette image écornée, les deux élues préconisent aussi de repenser les termes employés pour désigner les relations entre ex-colon et ex-colonisés. Par exemple en parlant de « partenaires historiques » pour désigner ces pays, ou en utilisant l’expression de « diplomatie des sociétés civiles » plutôt que celle d’« influence », expose Amélia Lakrafi.

D’autre part, un effort est à fournir pour améliorer les échanges avec ces partenaires historiques. « Le sentiment anti-français en Afrique commence au consulat », observe Amélia Lakrafi, qui veut clarifier et simplifier les modalités d’attribution des visas, et faciliter les démarches pour la venue d’étudiants et de chercheurs. Sabrina Sebaihi appelle aussi à considérer la portée des réparations symboliques. Par exemple, dans le cas des essais nucléaires opérés par la France en Algérie, il « pourrait y avoir une coopération pour identifier les sites et participer à leur nettoyage ».


Débat : pourquoi il serait temps de bâtir un musée de l’histoire coloniale en France

par Nicolas Bancel et Pascal Blanchard dans The Conversation (17 octobre 2023)

Les commissions d’historiens et de chercheurs sur le passé colonial et postcolonial de la France se succèdent depuis plus d’une décennie, sur un rythme de plus en plus rapide : commission sur la mémoire des expositions ethnographiques et coloniales (2011), sur les « événements » en Martinique en 1959, en Guyane en 1962 et en Guadeloupe en 1967 (2015), sur le Rwanda et le génocide des Tutsi (2019), sur les relations France-Algérie entre 1830 et 1962 (synthèse en janvier 2021) et la guerre d’Algérie (lancement janvier 2023) et enfin sur la guerre au Cameroun (lancement mars 2023).

Les ouvrages savants et les travaux collectifs trouvent leur public et occupent désormais les rayons des libraires ou des festivals (comme la semaine passée aux Rendez-vous de l’histoire de Blois) à l’image des ouvrages Histoire globale de la France coloniale (Éditions Philippe Rey), Colonisation, notre histoire (Seuil), Histoire de l’Algérie à la période coloniale1830-1962 (La Découverte), L’Empire qui ne veut pas mourir. Une histoire de la Françafrique (Seuil) ou encore Décolonisations françaises. La chute d’un empire (Éditions de La Martinière).

Les bandes dessinées, les romans (avec leurs prix littéraires prestigieux de Leïla Slimani à Alexis Jenni en passant par Alain Mabanckou, David Diop, Éric Vuillard, Christophe Boltanski et beaucoup d’autres), les documentaires trouvent leur public (de « Décolonisations, du sang et des larmes » (2020)[1] sur France 2 à « Décolonisations » (2020) sur Arte), les fictions cinématographiques telles Tirailleurs (2022) s’emparent du sujet et les podcasts en radio sont des succès indéniables, comme l’excellente série de Pierre Haski sur France Inter depuis deux étés, intitulée « Les décolonisations africaines » en 2022 et 2023[2].

Partout, sur les réseaux sociaux, sur YouTube et dans des conférences en ligne, le passé colonial et ses héritages sont questionnés et génèrent des dialogues, parfois houleux.

Ces dernières années, des expositions, encore rares, participent de ce processus de dévoilement, à l’image d’« Exhibitions, l’invention du sauvage » (2012)[3] ou « Peintures des lointains » (2018)[4] au Musée du quai Branly, en passant par « Le modèle noir, de Géricault à Matisse » (2018)[5] au Musée d’Orsay ou « Décadrage colonial » (2022)[6] au Centre Pompidou.

Parallèlement, la France a entrepris de commencer à rendre des biens culturels pillés au temps de la colonisation. Dans cette dynamique, une loi va bientôt s’attacher aux « restes humains » provenant des ex-espaces colonisés et conservés dans des institutions publiques (musées, hôpitaux, laboratoires) pour pouvoir rendre ceux-ci aux pays ou régions ultramarines et apaiser les mémoires.

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Les manuels scolaires ne sont plus ceux du temps de François Mitterrand – pas le Mitterrand ministre des colonies de 1950-1951, mais celui président de la République de 1981-1988 : si l’étendue des parties des programmes d’histoire consacrées à ces questions continue à faire débat, la place de l’histoire coloniale a été incontestablement renforcée et les enseignants disposent désormais d’outils pédagogiques avancés (les expositions pédagogiques se comptent par dizaines et les plateformes Lumni.fr et eduscol.education.fr sont bien dotées) pour aborder le passé colonial.

Le passé colonial à l’agenda des débats publics

Les débats sur le passé colonial dans l’espace public sont cependant particulièrement clivés : les tenants du décolonialisme les plus radicaux s’opposent aux animateurs de l’Observatoire du décolonialisme faisant la chasse à la « repentance », les nostalgiques du « bon temps des colonies » aux indigénistes et aux pourfendeurs de la Françafrique. Si l’on peut regretter une telle polarisation des débats publics – que nous avions identifiée dans l’ouvrage La fracture coloniale (2005)[7] –, contrastant avec les travaux des historiens, on peut en revanche se réjouir de la visibilisation de l’histoire coloniale.

En effet, l’amnésie coloniale, institutionnalisée, a longtemps dominé malgré les efforts et les travaux des historiens : inaugurée sous le général de Gaulle, entretenue sous Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing, vitrifiée par un François Mitterrand mu par son désir d’ériger un musée nostalgique à Marseille (dont Maurice Benassayag était l’inspirateur) et dont héritera Jacques Chirac, avant de transmettre le relai à Nicolas Sarkozy, ce dernier faisant de l’anti-repentance[8], l’une de ses thématiques favorites et jusqu’à François Hollande, s’affirmant comme l’héritier légitime d’un parti socialiste incapable de faire retour sur ses engagements coloniaux historiques et proposant systématiquement un « regard lucide » sur ce passé mais guère plus.

Nous avons pensé à l’instar de beaucoup d’historiens – que l’on soit en phase ou en désaccord avec cette déclaration – que les choses allaient changer en 2017 lors de la campagne présidentielle : Emmanuel Macron, en Algérie, déclare ainsi le 16 février 2017 à propos de la colonisation : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face, en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes. »

François Fillon, candidat LR à l’élection présidentielle, n’y voit que la « détestation de notre Histoire, cette repentance permanente » ; Florian Philippot, alors vice-président du Front national, ajoute qu’il n’y a pas « pire insulte contre la France ».

Cette date est pourtant un tournant. Avec de nombreux pays – à l’image des Pays-Bas, de la Belgique, de l’Allemagne et, à un moindre niveau, du Danemark, du Portugal, de la Grande-Bretagne ou de la Suisse –, la France va engager sur plusieurs fronts un changement de posture institutionnelle. Outre les commissions d’historiens, on note la volonté de repenser la place des Français issus de l’immigration (dont une partie non négligeable provient de l’ex-Empire) dans l’espace public, avec la mission « Portraits de France » proposant des noms pouvant être utilisés pour nommer rues et bâtiments publics ; l’ouverture de la question du retour des biens culturels à l’occasion du discours d’Emmanuel Macron à Ouagadougou (novembre 2017) ; les annonces réitérées de la fin de la Françafrique ; déclare ainsi le 16 février 2017 la programmation Africa2020 et la Fondation de l’innovation pour la démocratie confiée à Achille Mbembe (2022) ; les engagements en faveur des anciens combattants des colonies… tout paraissait en place pour un « grand tournant » mémoriel.

Machine arrière…

Et puis, la dynamique s’est étiolée. Alors que nous étions nombreux à imaginer que cette politique qui avait tous les atours de la nouveauté allait trouver sa cohérence par une redéfinition des relations avec l’Afrique mais aussi de la francophonie, par une écoute nouvelle de la relation avec les outre-mer, par un travail approfondi sur les programmes scolaires et, surtout, par la mise en place d’un grand projet muséal qui fait défaut en France (et que nos voisins allemands et belges viennent de mettre en place), cet élan s’est brisé et très peu a été entrepris.

À la place d’un musée d’histoire coloniale a été préférée une Cité de la langue française à Villers-Cotterêts[9] installée dans le château de François Ier avec « 1 600 m2 d’expositions permanentes et temporaires ouvertes au public, un auditorium de 250 places, douze ateliers de résidence pour des artistes… » Ce choix de sanctuariser la francophonie, avec un budget important (plus de 200 millions d’investissements, soit le deuxième plus gros chantier patrimonial de France après Notre-Dame de Paris !), avec une attente ambitieuse de 200 000 visiteurs annuels et l’accueil du prochain Sommet de la francophonie, montre que de grands projets sont possibles.

La francophonie est certes politiquement moins inflammable que l’histoire coloniale et, dans le contexte de la déstabilisation de l’influence française en Afrique de l’Ouest, on peut concevoir que la francophonie peut être conçue comme un ciment culturel à même, sinon de préserver cette influence, sans doute de freiner son effacement. Mais ne nous y trompons pas : ce projet range pour la durée du second mandat d’Emmanuel Macron celui d’un musée de l’histoire coloniale aux oubliettes, avec uniquement à Montpellier l’annonce de la création d’un Institut de la France et de l’Algérie[10] qui ne s’attachera (sous une forme encore à définir) qu’à une partie de l’histoire coloniale (ce projet reprend un ancien projet, sur la base de collections aujourd’hui conservées au Mucem, à Marseille).

Cette configuration rappelle de vieilles querelles – elles remontent à 20 ans –, lorsque Jacques Chirac imagina son musée des « arts premiers » (actuel Musée du quai Branly) et pris conscience que le Musée des arts africains et océaniens (MAAO, situé Porte dorée) allait être vidé de ses collections. Le risque existait que certains réclament que ce lieu devienne un musée d’histoire coloniale, d’autant plus qu’il avait été érigé pour l’immense Exposition coloniale internationale de 1931.

À l’époque, Jacques Chirac et Jean-Claude Gaudin, comme une grande partie de la droite aux côtés du mouvement « rapatrié », ont une autre idée en tête avec le projet de mémorial de la France d’outre-mer à Marseille pour rendre « hommage » à une certaine vision de l’histoire (on est à deux ans des célèbres articles de loi sur la « colonisation positive » de 2005) et veulent éviter une polémique face à ce lieu désormais « vide ». C’est ainsi que sera imaginée la Cité de l’immigration, qui occupe désormais cet espace (Musée national de l’histoire de l’immigration).

À quoi pourrait servir un musée d’histoire coloniale ?

Vingt ans après, le projet d’un musée d’histoire colonial est au point mort. À se demander à quoi il pourrait bien servir. Peut-être à faire que toutes les trajectoires, tous les récits, toutes les mémoires, tous les acteurs de ce passé et leurs descendants y trouvent place. À concevoir un espace ouvert sur le monde, sur les comparaisons avec les autres Empires, les sociétés colonisées avant et pendant la colonisation, la société française pendant et après la colonisation. À organiser de vastes expositions autour des grandes questions sur la colonisation ouvertes au grand public, aux scolaires et aussi aux touristes qui visitent notre pays et qui viennent aussi de ces « ailleurs ». À regrouper les patrimoines épars et riches qui dorment ou sommeillent dans les archives d’Aix-en-Provence, au Musée du quai Branly, dans les réserves du Mucem, du Musée des Confluences à Lyon ou au sein du musée de l’Armée aux Invalides… et dans moult institutions et collections publiques et privées.

À engager, aussi, une réflexion commune avec la quarantaine de pays ex-colonies ou ex-protectorats sur la manière de tourner ensemble la page coloniale. À dynamiser une réflexion sur la « décolonisation » de nos imaginaires afin d’irriguer des projets d’expositions en France, en Europe, en Afrique et ailleurs. À accompagner le processus de « retour » des biens culturels pillés en les contextualisant. À mettre en exergue les récits de l’histoire des immigrations postcoloniales, comme la Marche pour l’égalité et contre le racisme (1983) qui commémore cette année son 40e anniversaire ou la Marche du 23 mai 1998 qui commémore son 25e anniversaire et aboutira à la loi Taubira (2001).

À repenser, aussi, notre relation avec l’Afrique au moment même où la France est en rupture avec le continent. À sortir des fantasmes et nostalgies qui continuent à irriguer les extrêmes et leur discours de rejet de l’autre, à accepter la complexification d’un « récit national », à éviter que d’autres radicalités s’emparent de ces enjeux, bricolent leurs « mémoires », inventent des récits fictionnels qui les éloignent de leur propre pays. À proposer des conférences, des débats, des colloques, des bourses de recherches, des politiques d’éditions et d’initiatives entre le monde des arts, la recherche académique et les structures associatives.

À faire, comme s’y emploie le Musée national de l’histoire de l’immigration, le Musée du quai Branly, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME), le Mémorial de la Shoah, le MémorialACTe (en Guadeloupe), un travail de transmission des savoirs.

Certes, la Cité de la langue française est sans doute un beau projet, sans doute est-il nécessaire, mais il met en lumière, aussi, ce qui n’a pas été fait et qui était tout autant nécessaire.

Nous serons bientôt dans le peloton de queue des pays européens pour ce type d’institutions sur le passé colonial, alors que vivent dans l’hexagone les plus importantes présences en Europe des diasporas antillaises, maghrébines et subsahariennes, et d’importantes communautés issues de l’océan Indien, du Moyen-Orient, du Pacifique et de l’Asie du Sud-Est.

Cette page d’histoire se révèle aujourd’hui à la lumière de l’effondrement du « pré carré » africain. Les causes en sont nombreuses, et au premier chef les relations toxiques et quasi incestueuses mises en place après les indépendances entre une gouvernance française privatisée par les présidents de la République et leurs conseillers « Afrique » et des gouvernements africains le plus souvent autoritaires. Les nombreuses interventions militaires françaises, la présence de bases militaires, la permanence du franc CFA indexé sur le franc puis l’Euro ont décuplé le sentiment en Afrique, dans les nouvelles générations, que la décolonisation n’était pas achevée et qu’il fallait tourner la page. C’est une caractéristique forte de la crise de confiance qui se manifeste aujourd’hui. Mais pour tourner des pages, du côté français comme du côté africain, il faut aussi des livres et des musées.

Un carrefour de notre relation au passé

Nous sommes à un carrefour de l’histoire de notre relation au passé. Alors que se manifestent des mouvements pour déboulonner les statues issues de l’histoire coloniale et esclavagiste, que des noms de rues ou de bâtiments scolaires sont changés, la réflexion sur la création d’un musée colonial n’est pas une lubie portée par quelques spécialistes en quête d’un temple pour valoriser les connaissances accumulées. C’est aussi un lieu essentiel précisément pour « tourner la page » et faire pièce à ce point aveugle de notre histoire, surtout dans un pays où la notion « d’excuses » est récusée à priori, à la différence de l’Allemagne avec la Namibie, de la Belgique avec ses anciennes colonies et notamment le Congo, des Pays-Bas avec l’Indonésie…

Dans un pays qui se targue d’être le « pays des musées », où l’histoire est au cœur de nos enjeux de citoyenneté, où près d’un tiers des personnes qui y vivent – entre l’hexagone et les régions ultramarines – sont liés de manière intime ou en termes d’héritages intrafamiliaux à l’histoire coloniale et qui souffre d’une relation toxique avec les quartiers populaires et les outre-mer, un musée d’histoire coloniale ne résoudra pas évidemment tous les problèmes, mais peu y contribuer.

Cette histoire remonte à près de cinq siècles, à l’année 1534, lors de la « prise de possession » par le royaume de France du Canada. Faudra-t-il attendre 2034 pour qu’enfin un tel projet devienne une évidence en France ? Ne pourrait-on imaginer une mission de préfiguration pour engager cette réflexion avec toutes les parties prenantes ? Cela ferait sens, cela serait utile, c’est désormais urgent. Sinon, la date du 16 février 2017 restera dans les manuels scolaires du XXIe siècle comme un rendez-vous manqué avec l’histoire.


[1] https://www.france.tv/france-2/decolonisations-du-sang-et-des-larmes/

[2] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-decolonisations-africaines

[3] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/exhibitions-34408

[4] https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/peintures-des-lointains-37627

[5] https://theconversation.com/au-musee-dorsay-les-modeles-noirs-sortent-de-lombre-114878

[6] https://www.centrepompidou.fr/fr/programme/agenda/evenement/I7QnnpN

[7] https://www.editionsladecouverte.fr/la_fracture_coloniale-9782707149398

[8] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/comment-les-politiques-instrumentalisent-l-histoire-6608736

[9] https://www.cite-langue-francaise.fr/

[10] https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/01/14/pour-la-creation-d-un-institut-de-la-france-et-de-l-algerie-un-lieu-museal-ou-histoire-memoires-art-dialogue-et-cooperation-pourraient-coexister_6157893_3232.html

L’article sur LCP

L’article sur The Conversation

Le Manifeste de 2012

Source : ACHAC – Avril 2026 https://achac.com/tribune/pour-la-creation-dun-musee-de-la-colonisation

Historicité, mémoire et identité : pour une reconfiguration du récit national algérien – Bachir Djaïder

L’écriture de l’histoire nationale ne procède jamais d’une simple restitution du passé ; elle relève d’une opération de sélection, d’ordonnancement et d’interprétation qui engage, de manière implicite ou explicite, une certaine conception de la communauté politique.

En ce sens, toute historiographie nationale se situe à l’intersection de deux exigences souvent contradictoires : d’une part, la nécessité de produire un récit cohérent, susceptible de fonder symboliquement l’unité collective ; d’autre part, l’obligation scientifique et éthique de rendre compte de la complexité, des discontinuités et des zones d’ombre qui traversent toute trajectoire historique.

Economie du récit national

Dans cette tension constitutive s’inscrit le phénomène de mémoire sélective, entendu non comme une simple défaillance, mais comme un mécanisme structurant des récits nationaux. En privilégiant certaines séquences, en en marginalisant d’autres, ces récits tendent à produire une intelligibilité immédiate du passé, au prix d’une réduction de sa pluralité intrinsèque. Toutefois, une telle économie du récit, si elle peut répondre à des impératifs de cohésion dans des contextes de fondation ou de crise, révèle rapidement ses limites dès lors que les éléments occultés réapparaissent dans l’espace public, portés par les dynamiques de la recherche, les revendications mémorielles ou les transformations du champ politique.

C’est précisément dans cette capacité à réintégrer les strates refoulées du passé que se joue la transition d’une mémoire sélective vers une mémoire réflexive. Cette dernière ne vise pas à substituer un récit à un autre, mais à complexifier l’intelligibilité historique en assumant la pluralité des temporalités, des acteurs et des expériences. Elle suppose une posture critique à l’égard des narrations établies, ainsi qu’une ouverture aux apports croisés de l’histoire, de l’anthropologie et de la sociologie de la mémoire.

Dire ou se taire ?

Il est des nations qui se racontent comme des épopées. D’autres, plus rares, acceptent de se lire comme des palimpsestes. Entre la nécessité de transmettre un récit intelligible et celle de préserver une cohésion fragile, et entre les lignes écrites, réécrites et parfois effacées, s’instaure une tension constitutive et une vérité plus complexe affleure : celle d’une histoire stratifiée, traversée de ruptures, de silences et de résurgences. De cette tension naît souvent une mémoire sélective, structurée autour de choix implicites : hiérarchiser les événements, magnifier certaines figures, en reléguer d’autres dans l’ombre.  Toute construction nationale procède, à un moment ou à un autre, d’un choix — celui de dire et celui de taire. Mais la maturité d’un peuple se mesure précisément à sa capacité de revenir sur ses propres omissions, d’interroger ses oublis, et de réintégrer ce qui, jadis, fut relégué dans l’ombre.

Cependant, si ce processus peut contribuer, à court terme, à la consolidation du lien social, il n’en demeure pas moins porteur de limites intrinsèques. Une mémoire qui se construit par omission demeure, par définition, incomplète. Elle engendre des angles morts qui, loin de disparaître, persistent sous forme de tensions latentes. Ces silences, souvent transmis de manière souterraine — dans les récits familiaux, les traditions orales ou les archives inexploitées — finissent, tôt ou tard, par s’exonder. Dès lors, la question n’est plus de savoir si une société peut éviter ce retour du refoulé, mais plutôt de déterminer dans quelle mesure elle est disposée à l’affronter.

La nécessité d’un examen critique

C’est ici qu’intervient la notion de maturité historique. Une société peut être dite « mature » lorsqu’elle accepte de soumettre son propre récit à un examen critique, d’en interroger les fondements et d’en revisiter les omissions. Loin de fragiliser l’identité collective, une telle démarche en renforce la cohérence profonde. Elle substitue à une unité factice, fondée sur l’occultation, une unité réflexive, fondée sur la reconnaissance de la complexité.

L’Algérie offre à cet égard un cas exemplaire. Son récit national, puissamment structuré autour de la guerre de libération, s’est forgé dans l’urgence de la souveraineté retrouvée. Il fallait alors rassembler, donner sens au sacrifice, ériger des figures, fixer une mémoire. En ce sens, elle remplit une fonction structurante dans l’imaginaire collectif.

Ce moment fondateur, nécessaire, a cependant projeté une lumière si vive qu’il a parfois éclipsé d’autres horizons du passé, plus anciens, plus diffus, mais tout aussi constitutifs. Néanmoins, cette centralité, aussi légitime qu’elle soit, tend à produire un effet de focalisation. En concentrant l’attention sur une séquence historique spécifique, elle relègue à l’arrière-plan d’autres temporalités, pourtant essentielles à la compréhension de l’identité algérienne. Il en résulte une forme de réduction historiographique, où la profondeur millénaire du territoire se trouve partiellement éclipsée.

Bien avant que l’histoire contemporaine n’en impose les rythmes, n’en structure les lignes de force et n’en projette les horizons, cette terre portait déjà en elle les strates d’une profondeur millénaire, où s’entrelacent héritages politiques, fermentations intellectuelles et mémoires anciennes.

Aux confins du mythe et de l’histoire, les royaumes numides esquissent les premières formes d’un pouvoir organisé. Massinissa, stratège et unificateur, incarne cette volonté d’ordonner le territoire, de penser l’État face aux empires. Son héritier tourmenté, Jugurtha, révèle, dans sa lutte contre Rome, les tensions d’un monde pris entre autonomie et domination. Déjà, une dialectique se met en place : celle de la résistance et de l’intégration, qui hantera durablement l’histoire de la région.

Or, l’Algérie ne saurait être comprise sans la prise en compte de cette longue durée. Dès l’Antiquité, l’espace nord-africain apparaît comme un lieu de formation politique et culturelle original. Les royaumes numides, sous l’impulsion de figures telles que Massinissa, témoignent d’une volonté d’unification et d’organisation étatique qui dépasse le simple cadre tribal. La figure de Jugurtha, quant à elle, met en lumière les tensions inhérentes à l’intégration dans un système impérial dominant, en l’occurrence celui de Rome. La guerre qu’il mène contre cette dernière ne se réduit pas à un affrontement militaire : elle révèle les ambivalences d’une élite locale prise entre coopération et résistance.

La période romaine, souvent appréhendée sous l’angle de la domination, mérite une lecture plus nuancée. Loin d’être une périphérie marginale, l’Afrique du Nord devient un espace de circulation intense, tant sur le plan économique que culturel. Les cités de Timgad (Thamugadi), Djemila (l’antique Cuicul), Cherchell (l’ancienne Caesarea), Guelma (l’antique Calama), illustrent un modèle urbain structuré, intégré aux réseaux de l’Empire. Elles témoignent également d’une acculturation complexe, où les populations locales participent activement à la vie civique.

Sur le plan intellectuel, cette période voit l’émergence de figures majeures. Saint Augustin incarne à lui seul la profondeur des débats théologiques et philosophiques de son temps. Son œuvre, traversée par des interrogations sur le temps, la mémoire et la condition humaine, s’inscrit dans un contexte africain marqué par une pluralité de courants religieux. À cet égard, la figure de Donatus rappelle que cette région fut également un foyer de dissidence et de contestation doctrinale. Dans le domaine littéraire, Apulée, avec L’Âne d’or, propose une œuvre singulière qui conjugue satire sociale, récit initiatique et réflexion philosophique.

La transition vers la période islamique ne saurait être interprétée comme une rupture absolue. Elle correspond plutôt à une recomposition des structures politiques et culturelles. Les dynasties berbères, telles que les Rostémides, les Hammadides ou les Zianides, élaborent des formes de pouvoir qui articulent traditions locales et références islamiques. Des centres urbains comme Tlemcen et Béjaïa deviennent des foyers de rayonnement intellectuel et commercial, inscrits dans des réseaux transméditerranéens et transsahariens.

L’irruption de la colonisation française au XIXᵉ siècle introduit une rupture d’une autre nature. Elle ne se contente pas de modifier les structures politiques : elle reconfigure en profondeur les hiérarchies sociales, les rapports économiques et les représentations symboliques. La violence de cette entreprise coloniale, dans ses dimensions matérielles et culturelles, constitue un traumatisme majeur.

La guerre de libération, en réponse à cette domination, apparaît comme une séquence fondatrice, au sens fort. Elle cristallise une aspiration à la souveraineté et à la dignité. Toutefois, une approche strictement héroïque de cette période risque d’en occulter les dimensions plus complexes : divisions internes, rivalités politiques, violences entre Algériens. De même, l’histoire post-indépendance, marquée par des tensions politiques et des crises profondes, notamment durant les années 1990, demeure encore partiellement intégrée dans le récit national.

Ces zones d’ombre constituent autant de défis pour une mémoire en construction. Leur reconnaissance ne saurait être perçue comme une remise en cause de l’unité nationale. Elle participe, au contraire, d’un processus de maturation. Une mémoire qui intègre ses propres contradictions devient plus apte à fonder une citoyenneté critique et responsable. Dès lors, la question qui se pose à l’Algérie n’est pas celle de la fidélité à un passé figé, mais celle de la capacité à élaborer une véritable herméneutique de son histoire.

Il s’agit de passer d’un récit univoque à une pluralité de perspectives, d’articuler les différentes strates temporelles, et de reconnaître la légitimité de mémoires diverses. Une telle entreprise suppose des conditions institutionnelles, académiques et culturelles favorables : accès aux archives, liberté de la recherche, valorisation des travaux historiques, encouragement du débat public. Elle implique également une volonté politique de dépasser les usages instrumentaux de l’histoire.

En définitive, la maturité d’une nation ne se mesure pas à la perfection de son récit, mais à sa capacité à en assumer les tensions. L’Algérie, forte de son épaisseur historique — numide, romaine, berbère, islamique, ottomane et contemporaine — dispose d’un matériau exceptionnel pour élaborer une mémoire intégrale. Encore faut-il accepter de l’explorer sans complaisance, dans une démarche de vérité. Car c’est dans cette confrontation lucide avec le passé que se joue, en grande partie, la possibilité d’un avenir apaisé. Une nation qui connaît toute son histoire — et qui l’assume — se donne les moyens de ne pas la subir.

Bachir Djaïder, journaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 20/04/2026 https://lematindalgerie.com/historicite-memoire-et-identite-pour-une-reconfiguration-du-recit-national-algerien/

Algérie, mémoire fragmentée : Augustin d’Hippone, l’histoire qu’on n’ose pas se raconter – Bachir Djaïder

Il est des visites qui, à défaut d’avoir marqué durablement la mémoire collective, agissent comme des révélateurs silencieux. Celle de Léon XIV en Afrique du Nord ne saurait être reléguée à un simple épisode marginal : elle constitue au contraire un moment chargé de portée historique et symbolique, révélateur d’une profondeur souvent négligée.

Derrière ce déplacement pontifical se profile une réalité que l’Algérie contemporaine peine encore à embrasser : celle d’un passé profondément pluriel, où se croisent judaïsme, christianisme, romanité, amazighité et, plus tard, islamité.

Au fond, cette visite n’est pas tant importante pour ce qu’elle fut concrètement que pour ce qu’elle révèle : une continuité historique que les récits modernes ont fragmentée, parfois volontairement, souvent par omission.

Une Algérie antique : carrefour de civilisations et matrice de pensée

Bien avant que les minarets ne dominent les villes, bien avant même que l’arabe ne devienne langue de culture et d’administration, le territoire algérien s’inscrivait pleinement dans l’espace méditerranéen antique. Il ne s’agissait pas d’une périphérie, mais d’un centre dynamique de circulation des idées, des hommes et des croyances. Sous l’Empire romain, des cités comme Hippone, Timgad ou Cuicul rayonnaient par leur urbanisme, leur culture et leur vie intellectuelle. C’est dans ce terreau que naquit l’une des figures majeures de la pensée occidentale et chrétienne : Augustin d’Hippone. Ces cités témoignent encore aujourd’hui de cette splendeur. Leurs forums, leurs théâtres, leurs thermes racontent une histoire que les pierres n’ont jamais cessé de murmurer. Une histoire où l’Afrique du Nord n’était pas marginale, mais constitutive de l’Empire romain.

C’est dans ce contexte qu’émergea une figure dont l’influence dépasse largement les frontières de son époque : Augustin d’Hippone. Né à Thagaste, correspondant à l’actuelle ville Souk Ahras, il incarne cette synthèse entre héritage africain, culture latine et spiritualité chrétienne.

Augustin n’est pas seulement un saint ou un théologien. Il est un penseur de l’intériorité, un analyste du temps, un explorateur de l’âme humaine. Ses Confessions et La Cité de Dieu ont façonné des siècles de réflexion philosophique et théologique. Pourtant, en Algérie, son nom reste souvent cantonné aux cercles académiques, comme s’il appartenait davantage à l’Europe qu’à la terre qui l’a vu naître.

Du basculement islamique à la survivance des héritages

L’arrivée de l’islam au VIIe siècle constitue indéniablement une rupture majeure. Mais toute rupture historique est aussi un processus, jamais un effacement instantané. Les structures anciennes ne disparaissent pas du jour au lendemain ; elles se transforment, s’adaptent, parfois résistent.

La visite de Léon XIV s’inscrit précisément dans cette temporalité longue. Elle suggère que plusieurs siècles après la conquête musulmane, des communautés chrétiennes subsistaient encore en Afrique du Nord, suffisamment structurées pour maintenir des liens avec Rome.

Cette persistance nuance l’idée d’un basculement total et immédiat. Elle révèle un entre-deux, une zone de contact où coexistaient différentes appartenances religieuses et culturelles. Une complexité que les récits simplificateurs ont souvent tendance à gommer.

La fabrique du récit national : entre nécessité et amnésie

Toute nation se construit un récit. C’est une nécessité presque vitale : il faut des repères, des figures fondatrices, des continuités. Mais ce processus implique aussi des choix. Et tout choix est, par essence, une sélection.

Après 1962, l’Algérie indépendante s’est engagée dans une entreprise de reconstruction identitaire. Face à la violence coloniale et à la nécessité de se réaffirmer, deux piliers ont été privilégiés : l’islam et l’arabité. Ce choix, compréhensible dans son contexte, a néanmoins eu pour effet de reléguer d’autres dimensions de l’histoire nationale. Ainsi, des figures comme Augustin d’Hippone ont été progressivement marginalisés. Non pas toujours par rejet explicite, mais par un silence qui finit par produire de l’oubli.

Ce phénomène n’est pas propre à l’Algérie. De nombreuses nations ont « caviardé » certaines pages de leur histoire pour construire une identité cohérente. Mais ce qui distingue les sociétés matures, c’est leur capacité à revenir sur ces omissions, à réintégrer ce qui avait été mis de côté.

Saint Augustin : une mémoire déplacée

Le cas de Saint Augustin d’Hippone est particulièrement révélateur. En Europe, il est une figure majeure, étudiée, commentée, célébrée. En Algérie, il est souvent perçu comme une figure étrangère, presque importée, alors même qu’il est né sur ce sol. Ce décalage interroge. Comment un homme enraciné dans la terre de Souk Ahras peut-il être perçu comme extérieur à l’histoire nationale ?

La réponse tient en partie à une confusion entre identité religieuse et appartenance historique. Parce qu’Augustin est chrétien, il est parfois considéré comme ne relevant pas de l’héritage algérien contemporain. Comme si l’histoire devait être alignée sur l’identité présente. Or, une telle logique est réductrice. Elle revient à nier la profondeur historique au profit d’une vision figée et homogène de la nation.

L’Algérie comme palimpseste

Pour comprendre pleinement cette question, il faut envisager l’Algérie non pas comme une entité monolithique, mais comme un palimpseste. Un espace où les strates historiques se superposent sans jamais totalement disparaître. Sous l’Algérie arabe et musulmane, il y a l’Algérie berbère. Sous celle-ci, l’Algérie romaine. Et dans cette dernière, une Afrique chrétienne foisonnante. Chaque couche ne remplace pas la précédente ; elle s’y ajoute, la transforme, parfois la recouvre, mais jamais complètement.

Les ruines de Djemila ou de Timgad ne sont pas des vestiges morts : elles sont les témoins visibles de cette stratification. Elles rappellent que l’identité algérienne est le produit d’une longue histoire, faite de continuités et de ruptures.

Réhabiliter sans renier

Reconnaître cette pluralité ne signifie pas affaiblir l’identité actuelle. Au contraire, cela permet de l’enrichir. Une nation qui assume toutes les dimensions de son passé est une nation plus solide, plus confiante, moins vulnérable aux simplifications idéologiques. Réhabiliter Augustin d’Hippone, ce n’est pas christianiser l’Algérie. C’est reconnaître qu’elle a été, à un moment de son histoire, un foyer majeur du christianisme. Se souvenir de son passé ne rime pas forcément avec la remise en cause en cause de l’islamité du pays. C’est simplement accepter que cette terre a connu d’autres horizons spirituels.

Pour une réconciliation avec le passé

L’enjeu, au fond, est celui de la réconciliation. Non pas une réconciliation politique ou idéologique, mais une réconciliation avec le temps long. Il s’agit de sortir d’une vision défensive de l’histoire, où chaque élément est évalué à l’aune de sa compatibilité avec l’identité actuelle. Il s’agit d’accepter que l’histoire déborde toujours les cadres dans lesquels on tente de la contenir.

L’Algérie n’a rien à perdre à reconnaître la richesse de son passé. Elle a, au contraire, tout à y gagner : une profondeur accrue, une ouverture plus grande, une capacité à dialoguer avec le monde sur la base d’une histoire pleinement assumée.

Retrouver la totalité de soi

La visite imminente de Léon XIV en Algérie, prévue du 13 au 15 avril 2026, conjuguée à la permanence intellectuelle et spirituelle de Augustin d’Hippone, dépasse largement le registre de la simple évocation historique. Il ne s’agit ni d’une anecdote ni d’un rappel érudit destiné aux seuls spécialistes, mais bien d’un moment charnière qui invite à relire l’histoire nationale à nouveaux frais. Cette convergence entre un événement contemporain et une figure fondatrice agit comme un révélateur : elle met en lumière les continuités enfouies, les héritages tus et les filiations souvent négligées. À travers eux, c’est toute une profondeur historique qui ressurgit, obligeant à considérer l’Algérie non comme une identité figée, mais comme un espace de mémoire complexe, traversé par des influences multiples. Ainsi, loin d’être de simples curiosités, cette visite et cette figure constituent de véritables clés de lecture pour comprendre ce que l’Algérie a été — et, peut-être, ce qu’elle peut encore devenir.

Refuser cette complexité, c’est se priver d’une partie de soi. L’assumer, c’est au contraire accéder à une forme de maturité historique. Car une nation ne se construit pas seulement sur ce qu’elle choisit de retenir, mais aussi sur ce qu’elle accepte enfin de regarder en face.

Bachir Djaïderjournaliste et écrivain

Source : Le Matin d’Algérie – 12/04/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-memoire-fragmentee-augustin-dhippone-lhistoire-quon-nose-pas-se-raconter/

La colonialité de la guerre – Kader A. Abderrahim

Depuis 1945, l’ordre international reposait sur un ensemble de règles relativement stables et partagées par les États. Même si les guerres n’ont jamais disparu, elles étaient en grande partie encadrées par des normes diplomatiques, par des institutions internationales et par une certaine prévisibilité stratégique. La dissuasion nucléaire, l’équilibre des puissances et la centralité de la diplomatie formaient la matrice de ce système. Les conflits contemporains — de Gaza à l’Ukraine, du Soudan à l’Iran — révèlent cependant une transformation profonde de cette architecture. La guerre ne disparaît pas : elle change de forme. Elle devient plus diffuse, plus longue, et beaucoup plus difficile à anticiper.

Cet article propose de comprendre cette mutation à partir de plusieurs concepts : guerre postdiplomatique, guerre en réseau, régionalisation stratégique asymétrique et incertitude systémique. Il met également l’accent sur une dimension souvent absente des analyses géopolitiques : la colonialité de la guerre.

La fin du modèle de 1945

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international s’est structuré autour de trois principes fondamentaux. Le premier était la limitation de l’escalade. Les grandes puissances cherchaient à éviter les confrontations directes susceptibles de déclencher un conflit global. Le deuxième était la centralité de la diplomatie. Même au cœur des crises les plus graves, des mécanismes de négociation existaient : organisations internationales, médiations, conférences internationales. Le troisième était la prévisibilité stratégique. Les doctrines militaires et les équilibres de puissance rendaient les comportements relativement anticipables. Or les conflits actuels semblent rompre avec ces principes. Les frappes préventives, les opérations clandestines, les cyberattaques et l’utilisation d’acteurs non étatiques brouillent les frontières traditionnelles entre guerre et paix.

La guerre en réseau

Une caractéristique majeure des conflits contemporains est l’émergence de la guerre en réseau. Contrairement aux guerres interétatiques classiques, les conflits actuels impliquent une multiplicité d’acteurs : États, milices, groupes armés transnationaux, entreprises militaires privées, réseaux cybernétiques. Mary Kaldor a déjà décrit une partie de cette transformation dans sa théorie des « nouvelles guerres », où les frontières entre guerre, criminalité et politique deviennent floues (Kaldor, 2012). Mais la dynamique actuelle va plus loin : elle transforme la guerre en système distribué. La violence circule à travers des réseaux régionaux plutôt qu’à travers un front unique.

Les écosystèmes de guerres par procuration

Une autre transformation majeure est l’expansion des guerres par procuration. Pendant la guerre froide, ces conflits étaient déjà fréquents. Cependant, ils constituent aujourd’hui de véritables systèmes régionaux. Barry Buzan et Ole Wæver ont décrit ce phénomène à travers la notion de « complexe régional de sécurité », où les conflits sont structurés à l’échelle régionale plutôt que strictement nationale (Buzan & Wæver, 2003). Dans ces configurations, les alliances militaires, les milices locales et les acteurs transnationaux forment des écosystèmes de guerre relativement autonomes.

La guerre multidomaine

La guerre contemporaine se déploie simultanément dans plusieurs espaces : militaire, économique, technologique et informationnel. Les sanctions économiques, les cyberattaques, la désinformation ou la manipulation des chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments stratégiques centraux. Henry Farrell et Abraham Newman décrivent ce phénomène à travers la notion de « weaponized interdependence », c’est‑à‑dire l’utilisation des réseaux économiques mondiaux comme instruments de pouvoir géopolitique (Farrell & Newman, 2019).

Colonialisme et colonialité : comprendre l’héritage structurel de la guerre

Pour comprendre les conflits contemporains, il est également nécessaire de prendre en compte un facteur historique souvent négligé : l’héritage du colonialisme. Le colonialisme n’a pas seulement transformé les territoires colonisés. Il a également structuré l’ordre mondial moderne. Les frontières politiques, les hiérarchies économiques et les systèmes de pouvoir globaux sont largement hérités de cette période. Cependant, comme l’a montré le sociologue Aníbal Quijano, la fin formelle des empires coloniaux n’a pas entraîné la disparition de ces structures. Elles persistent sous la forme de ce qu’il appelle la « colonialité du pouvoir » (Quijano, 2000). La colonialité désigne précisément cette persistance des hiérarchies coloniales dans le système international contemporain. Dans le domaine des conflits armés, cette dimension apparaît clairement. Les régions du monde les plus marquées par l’histoire coloniale sont souvent celles où les conflits armés sont les plus durables : Moyen‑Orient, Afrique centrale, certaines parties de l’Asie. Les frontières héritées des empires, les structures économiques extractives et les déséquilibres politiques hérités de la colonisation continuent de produire des tensions profondes.

La colonialité de la guerre

Le concept de colonialité de la guerre permet d’aller plus loin dans l’analyse. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître l’héritage historique du colonialisme, mais de comprendre comment certaines formes de violence sont encore structurées par ces hiérarchies globales. Le philosophe Achille Mbembe souligne que certaines populations vivent dans des espaces où la guerre et la violence deviennent des conditions permanentes d’existence — ce qu’il décrit comme des formes de « nécropolitique » (Mbembe, 2003).

Dans ces contextes, la gestion de la vie et de la mort devient un instrument de pouvoir politique. La colonialité de la guerre se manifeste notamment par trois phénomènes. Le premier est l’asymétrie radicale de puissance. Les conflits opposent souvent des acteurs disposant de capacités militaires et technologiques extrêmement inégales. Le deuxième est la hiérarchisation implicite des vies humaines. Les réactions internationales face aux catastrophes humanitaires varient considérablement selon les régions du monde.  Le troisième est la normalisation de la violence dans certains espaces géopolitiques. Dans certaines régions, la guerre devient presque permanente. Frantz Fanon avait déjà identifié une partie de cette dynamique en analysant la violence structurelle produite par les systèmes coloniaux (Fanon, 1961). Les conflits contemporains montrent que ces logiques n’ont pas entièrement disparu.

Vers une nouvelle théorie de la guerre

Les transformations actuelles suggèrent que nous entrons dans une nouvelle phase historique des relations internationales. Les guerres contemporaines présentent plusieurs caractéristiques communes : fragmentation des acteurs, guerre en réseau, extension régionale progressive, guerre multidomaine et incertitude stratégique permanente. À ces dynamiques s’ajoute la persistance des hiérarchies globales héritées de l’histoire coloniale. Comprendre ces transformations nécessite donc de combiner les approches classiques des sciences politiques avec les analyses issues des études décoloniales et de la sociologie historique.

Une nouvelle ère

Le monde entre dans une nouvelle ère de conflits prolongés et diffus. Les guerres ne disparaissent pas : elles se transforment. Elles deviennent plus fragmentées, plus difficiles à contrôler et plus étroitement liées aux structures profondes du système international. Pour comprendre cette mutation, il est nécessaire de développer de nouveaux outils conceptuels capables d’intégrer la dimension historique, économique et postcoloniale de la violence contemporaine.


Références

Buzan, B., & Wæver, O. (2003). Regions and Powers: The Structure of International Security. Cambridge University Press.

Farrell, H., & Newman, A. (2019). Weaponized interdependence. International Security.

Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre.

Kaldor, M. (2012). New and Old Wars. Polity.

Mbembe, A. (2003). Necropolitics. Public Culture.

Quijano, A. (2000). Coloniality of Power and Eurocentrism in Latin America.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 mars au 1er avril 2026 https://histoirecoloniale.net/__trashed-2/