Koukou, le royaume kabyle qui négociait avec l’Espagne – Emile Martinez

Quand les archives espagnoles rendent à la Kabylie une part de son histoire enfouie. En effet, le royaume de Koukou a entretenu pendant des années des relations diplomatiques avec le royaume d’Espagne, comme avec celui de France.

Un jour, un ami attentif à l’histoire de la Kabylie me dit cette phrase simple, presque jetée comme une confidence : « Tu sais que les documents du royaume de Koukou sont en Espagne ? »

Je crois que cette phrase ne m’a pas seulement appris quelque chose. Elle m’a ouvert une porte.

Je croyais connaître la Kabylie, puisque je suis né entre deux guerres dans l’un de ses villages, que pendant quelques années j’ai parcouru ses terres et ses montagnes, et que j’ai partagé, tout au long de ma vie, son amour de la liberté. Mais je ne connaissais pas l’histoire du royaume de Koukou. J’apprenais que, pour retrouver une part de l’histoire kabyle, il ne suffisait pas de remonter vers les villages du Djurdjura, vers les pierres sèches, les oliviers, les assemblées anciennes et les chemins de montagne. Il fallait aussi traverser la mer. Il fallait aller chercher, dans les archives de l’ancien empire espagnol, la trace d’un royaume que notre propre mémoire avait laissé dans l’ombre.

Koukou. Le nom lui-même semble sortir d’un conte de montagne. Il évoque un village perché, une forteresse de pierres, un pays de vent et de résistance. Mais Koukou ne fut pas seulement un refuge. Si l’Espagne impériale a conservé dans ses archives une partie de son histoire, c’est que Koukou fut un pouvoir. Une autorité kabyle. Une diplomatie. Un regard d’adversité porté vers Alger, vers Tunis, vers Madrid, vers cette Méditerranée où les empires se disputaient les ports, les hommes, les routes et les fidélités.

Le royaume de Koukou surgit dans un moment de grand bouleversement. Au début du XVIᵉ siècle, l’Afrique du Nord n’est pas un espace immobile. Les anciens équilibres se défont. Les dynasties maghrébines s’affaiblissent. Les Espagnols, portés par l’élan de la Reconquête achevée à Grenade en 1492, regardent vers l’autre rive. Ils occupent des places côtières, s’installent à Oran, à Mers el-Kébir, puis prennent Béjaïa en 1510. La Méditerranée devient alors un champ de bataille, mais aussi un immense lieu de passage, de commerce, de captivité, de diplomatie et de ruse.

C’est dans ce monde troublé qu’apparaît la figure d’Ahmed ou El Kadi, que les sources nomment aussi Ahmed Belkadi. Il appartient à une famille de prestige, liée au vieux monde hafside. Lorsque Béjaïa tombe aux mains des Espagnols, une partie de l’autorité ancienne se replie vers l’intérieur. La montagne devient refuge, mais elle devient aussi centre de décision. Koukou, village perché de Kabylie, prend alors une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu de protection. Il devient le siège d’un pouvoir capable de fédérer des tribus, de résister aux menaces venues de la mer, mais aussi de parler aux puissances de son temps.

Il faut imaginer cette scène. Sur les crêtes kabyles, dans ces villages que l’on croit parfois enfermés dans leur solitude, des hommes suivent les mouvements du monde. Ils savent que les Espagnols sont sur les côtes, que les Ottomans avancent vers Alger, que Tunis et Constantine sont travaillées par les rivalités, que les routes maritimes décident du sort des peuples. Rien de ce qui se passe sur la mer n’est étranger à la montagne. La Kabylie regarde la Méditerranée, même lorsque la Méditerranée ne la regarde pas.

Les Belkadi, maîtres de Koukou, occupent ainsi une place singulière. Ils ne sont ni les serviteurs dociles des Ottomans, ni les alliés naturels des Espagnols. Ils cherchent, comme tant d’autres pouvoirs de l’époque, à préserver leur autonomie dans un monde dominé par de grands empires. Leur politique est celle des équilibres difficiles. On s’allie parfois avec l’un pour contenir l’autre. On négocie, on temporise, on résiste. On écrit. On envoie des messagers. On écoute les captifs, les marins, les intermédiaires, tous ceux qui passent d’une rive à l’autre et transportent avec eux des nouvelles, des promesses, des mensonges ou des espérances.

C’est là que l’histoire devient presque romanesque. Car les traces de Koukou ne se trouvent pas seulement dans les récits kabyles ou dans les souvenirs transmis par les villages. Elles se trouvent aussi dans les archives espagnoles. Et ce que l’Espagne a conservé n’est pas seulement une curiosité d’archive. Ce sont, pour une part, les comptes rendus de négociations menées entre 1598 et 1610, c’est-à-dire au moment où la Méditerranée occidentale reste traversée par la grande rivalité entre la monarchie espagnole et l’Empire ottoman.

Cette remarque était juste. Derrière elle, il n’y avait pas seulement une curiosité d’archive. Il y avait une question plus profonde : que reste-t-il d’un peuple quand sa mémoire se trouve dispersée dans les papiers de ceux qui l’ont observé, combattu ou redouté ?

Alger est alors un enjeu majeur. Les Espagnols voulaient réduire la puissance de la Régence ; les maîtres de Koukou veulent, eux, préserver leur autonomie face à cette même puissance ottomane qui avance depuis la mer vers l’intérieur. Chacun cherche son avantage, et ce serait naïf de croire que ces échanges relevaient d’une amitié désintéressée. L’Espagne veut affaiblir Alger. Koukou veut défendre sa liberté. Mais c’est précisément cela qui donne à ces documents leur valeur : ils montrent une Kabylie politique, lucide, capable d’entrer dans le jeu complexe des puissances méditerranéennes.

Pierre Boyer, qui a étudié ce point précis des négociations entre le « royaume » de Koukou et l’Espagne de 1598 à 1610, a retrouvé une lettre d’Amar ou al-Kadhi, maître de Koukou, adressée au roi Philippe II et datée du 16 juin 1598. Dans cette lettre, le chef de Koukou présente sa force militaire et demande un appui humain et matériel pour s’emparer d’Alger et en expulser les Turcs. La mort de Philippe II, quelques mois plus tard, ne met pas fin au dossier. Celui-ci passe sous le règne de Philippe III.

Henri Genevois cite ainsi une autre lettre, datée du 25 juin 1603, dans laquelle le chef de Koukou presse le roi d’Espagne d’agir vite, estimant que l’occasion de prendre Alger est favorable. L’argument est frappant : selon lui, une grande partie des forces d’Alger se trouve alors engagée sur ses terres, au point qu’il ne resterait dans la ville que les commerçants et les artisans. La formule, qu’elle soit prise au pied de la lettre ou lue comme une manière de convaincre Madrid, révèle l’intensité de la lutte entre Koukou et Alger.

Ces démarches montrent l’ampleur de la stratégie kabyle. Koukou ne se contente pas de résister dans la montagne. Il tente de jouer la grande rivalité entre l’Espagne et la Régence d’Alger pour défendre son autonomie et, peut-être, reprendre l’initiative politique dans la région. Les négociations évoquent une alliance contre les Ottomans, considérés comme un ennemi commun, la possibilité de mobiliser des forces importantes, la demande d’un soutien en poudre, en plomb, en hommes ou en navires, ainsi que des tentatives de ravitaillement venues de Majorque. On mesure alors que Koukou n’était pas une simple hauteur rebelle, mais une force avec laquelle Madrid devait compter.

L’alliance envisagée n’était cependant pas simple. Elle soulevait des résistances, notamment parmi certaines tribus kabyles qui refusaient l’idée d’une alliance avec une puissance chrétienne contre une puissance musulmane. Cette réserve est essentielle. Elle montre que Koukou n’était pas un pouvoir absolu, capable d’entraîner toute la Kabylie sans débat ni opposition. La montagne avait ses fidélités, ses assemblées, ses limites, ses refus. Les négociations finirent par échouer, mais leur existence suffit à montrer la puissance des Ath al-Kadhi et l’attention que leur portait l’Espagne.

Ces éléments ne font pas de Koukou un simple auxiliaire de Madrid. Ils montrent au contraire un pouvoir kabyle qui cherche à utiliser les rivalités méditerranéennes pour préserver sa propre liberté. Comme tant de pouvoirs pris entre de grands empires, Koukou avançait dans un espace dangereux, où l’alliance pouvait être une arme, la négociation une protection, et la montagne elle-même une manière de tenir tête aux puissances qui prétendaient décider du sort du pays.

Il faut évidemment lire ces sources avec prudence. Elles sont espagnoles, donc écrites depuis les intérêts de l’Espagne. Elles voient Koukou à travers le regard d’une puissance chrétienne engagée contre les Ottomans. Mais c’est précisément cette distance qui les rend fascinantes. L’ancien adversaire, en surveillant, en notant, en traduisant, en calculant, a conservé malgré lui une part de la mémoire kabyle.

Voilà pourquoi le mot « royaume » doit être manié avec prudence, mais non avec mépris. Koukou n’était pas un royaume au sens européen du terme. Il n’avait ni les palais administratifs, ni les frontières fixes, ni la bureaucratie que l’on associe aux monarchies occidentales. Il ressemblait davantage à une puissance territoriale de montagne, fondée sur l’autorité d’une famille, les Belkadi, sur des alliances tribales, sur le prestige religieux et sur la capacité de tenir tête aux pouvoirs environnants.

Mais cette prudence ne doit pas conduire à diminuer son importance. Koukou fut bien une autorité politique. Il eut un territoire d’influence, des ennemis, des alliés, une stratégie et une diplomatie. Il eut surtout cette chose essentielle que les peuples dominés doivent toujours arracher à l’histoire : une voix.

Au XVIᵉ siècle et au début du XVIIᵉ, tandis que les Espagnols tiennent des positions sur les côtes d’Afrique du Nord et que les Ottomans installent leur puissance à Alger, les montagnes kabyles ne sont donc pas silencieuses. Elles observent, négocient, combattent, écrivent. Les Belkadi, maîtres de Koukou, ne sont pas de simples chefs locaux enfermés dans leurs crêtes. Ils sont des acteurs d’un monde plus vaste, pris dans les grandes tensions entre l’Europe chrétienne, l’Islam ottoman et les sociétés maghrébines de l’intérieur.

La Kabylie apparaît alors sous un jour différent. On l’a trop souvent décrite comme une terre de refus, ce qu’elle fut certainement, mais cette formule ne suffit pas. Refuser n’est pas rester immobile. Résister n’est pas s’isoler. Les hommes de Koukou ne se contentent pas de défendre leurs montagnes. Ils tentent de transformer leur position en force politique. Ils savent que la mer peut être menace, mais aussi ouverture. Ils savent que l’histoire ne se fait pas seulement dans les capitales, mais aussi dans ces lieux d’altitude où une communauté, pour survivre, doit comprendre le monde avant d’être écrasée par lui.

L’opposition avec Alger donne à cette histoire une force particulière. Alger, devenue progressivement le centre du pouvoir ottoman en Afrique du Nord, regarde les montagnes avec méfiance. Koukou, de son côté, refuse de disparaître dans une domination qui lui serait imposée. Entre la ville maritime et la montagne kabyle s’installe une tension durable. Ce n’est pas seulement une rivalité militaire. C’est une lutte entre deux formes de pouvoir : l’une appuyée sur la mer, les corsaires, les janissaires et l’ordre ottoman ; l’autre fondée sur les alliances tribales, le prestige religieux, l’enracinement montagnard et la volonté de ne pas être absorbée.

Ce qui bouleverse, dans cette histoire, c’est que cette voix nous revient parfois de très loin. Elle ne vient pas seulement des villages, des chants, des récits transmis au coin du feu, ni des pierres anciennes qui gardent la mémoire des hommes. Elle vient aussi de papiers conservés loin de la montagne. Dans les archives de Simancas, en Castille, dorment des lettres, des rapports, des traces diplomatiques. Elles disent que la Kabylie n’était pas seulement une terre rebelle, mais une terre politique. Elles disent que l’Algérie ne fut jamais un bloc simple, uniforme, immobile, mais une mosaïque de pouvoirs, de fidélités, de résistances et d’espérances.

Voilà pourquoi cette remarque m’a poursuivi. Elle disait, en quelques mots, que l’histoire kabyle ne dort pas seulement dans les villages, les montagnes et les récits transmis par les anciens. Elle dort aussi ailleurs, parfois très loin, dans les archives de ceux qui avaient compris que cette montagne comptait.

Il y a quelque chose de troublant à penser que l’ancien empire qui surveillait les côtes d’Afrique du Nord ait conservé, dans ses papiers, une part de la mémoire kabyle. Mais il en va souvent ainsi des peuples que l’on a mal racontés. Leur histoire se trouve dispersée. Elle dort dans les archives de ceux qui les ont combattus, dans les rapports de ceux qui les craignaient, dans les lettres de ceux qui voulaient les utiliser, dans les cartes de ceux qui rêvaient de les soumettre.

Je dois ici dire ma dette envers le travail considérable accompli par des chercheurs kabyles et par le Haut Commissariat à l’Amazighité. Les actes de la journée d’étude consacrée au royaume de Koukou, organisée à la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, le 30 septembre 2010, puis publiés en 2011 par la Direction de la Promotion culturelle du Haut Commissariat à l’Amazighité, m’ont permis de mesurer l’importance de cette histoire longtemps laissée dans l’ombre. Grâce à ce patient travail de recherche, de collecte et de transmission, le royaume de Koukou cesse d’être un nom lointain ou presque légendaire. Il redevient une part vivante de l’histoire kabyle, une mémoire à reprendre, à étudier et à partager.

C’est pourquoi l’enquête sur Koukou n’est pas seulement une curiosité érudite. Elle est une réparation de mémoire. Elle nous oblige à sortir d’une histoire trop simple de l’Algérie, où tout commencerait avec telle conquête et se poursuivrait selon une ligne unique. L’Algérie ancienne fut multiple. Elle fut faite de villes et de montagnes, de ports et de villages, d’Arabes et de Berbères, de Turcs, d’Andalous, de captifs européens, de marins, de commerçants, de saints, de guerriers, d’ambassadeurs. Koukou appartient à cette Algérie complexe, vivante, ouverte sur le monde, mais jalouse de sa liberté.

Il y a là une leçon pour notre temps. Les peuples que l’on dit périphériques ne sont souvent périphériques que dans le regard de ceux qui écrivent l’histoire à leur place. La Kabylie, comme tant d’autres terres amazighes, a longtemps été racontée par les empires qui la dominaient, la craignaient ou la surveillaient. Or voici que les archives de ces empires nous rendent, malgré elles, la preuve d’une présence, d’une stratégie, d’une intelligence politique.

Koukou n’est donc pas seulement un souvenir kabyle. C’est une invitation à relire l’histoire algérienne depuis ses marges apparentes, depuis ses montagnes, depuis ces lieux que les grands récits officiels ont trop souvent réduits au silence.

Peut-être faudra-t-il, pour retrouver pleinement cette histoire, retourner vers l’Espagne, vers Simancas, vers ces papiers où des secrétaires, des ambassadeurs, des officiers ou des informateurs consignèrent les négociations de 1598 et de 1610. Il faudra les lire avec patience, les confronter aux traditions locales, aux travaux des historiens, aux mémoires kabyles. Alors seulement le royaume de Koukou cessera d’être un nom presque légendaire pour redevenir ce qu’il fut : un moment de l’histoire politique de la Kabylie, une parole venue de la montagne, un signe que l’Algérie profonde n’a jamais été absente de la grande histoire méditerranéenne.

Source : Le Matin d’Algérie – 05/07/2026 https://lematindalgerie.com/koukou-le-royaume-kabyle-qui-negociait-avec-lespagne/

Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : la CNCDH publie son rapport 2025

Face à un climat de polarisation, l’adhésion des citoyens français aux valeurs de tolérance montre une résilience remarquable. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) dresse un bilan de l’année 2025, marqué par une hausse des actes de haine sur le terrain.

Un indice de tolérance élevé et stable

Malgré la diffusion de discours de défiance, l’Indice longitudinal de tolérance se stabilise à 64/100, un score identique à celui de 2024 et proche de son record historique. Cette dynamique est portée par des facteurs structurels (élévation du niveau de diplôme, renouvellement générationnel), les jeunes générations affichant jusqu’à 25 points de tolérance en plus que leurs aînés sur certains sujets. 

Cependant, des préjugés spécifiques restent ancrés. 64 % des Français perçoivent toujours les Roms comme « un groupe à part », tandis que 59 % partagent l’idée que de nombreux immigrés viennent uniquement pour profiter de la protection sociale. Enfin, 35 % estiment encore que les personnes juives ont un rapport particulier à l’argent (un chiffre qui grimpe à 48 % chez les plus de 70 ans). 

Des infractions en hausse et un enjeu de sous-déclaration

Les services de l’État font état d’une recrudescence des actes de haine sur le terrain. Le ministère de l’Intérieur comptabilise 9 737 crimes et délits racistes ou antireligieux (+5 % par rapport à 2024), avec un bond de 11 % des atteintes physiques. De son côté, la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) enregistre 3 289 faits, marqués par des réalités diverses : 

  • Faits antisémites : 1 320 actes recensés (en baisse de 16 %, mais constitués à 67 % d’atteintes directes aux personnes). 
  • Faits antimusulmans : une hausse spectaculaire de +88 % (326 faits). 
  • Faits altérophobes (autres racismes) : en progression de +17 % (1 643 faits). 

Cette réalité officielle cache un immense phénomène de sous-déclaration. On estime à 1,2 million le nombre de victimes annuelles en France, mais 97 % d’entre elles ne portent pas plainte, souvent par manque de confiance dans l’institution judiciaire (qui n’a prononcé que 1 907 condamnations en 2024 pour plus de 10 000 affaires traitées). 

La fabrication du préjugé dès l’enfance

Pour son coup de projecteur 2025, la CNCDH s’inquiète de la hausse des signalements en milieu scolaire, avec 3 851 actes racistes et antisémites recensés dans les établissements du second degré. 

Le rapport rappelle que les préjugés se construisent dès le plus jeune âge, sous l’influence de l’environnement social. La Commission pointe notamment le manque de mixité dans la littérature jeunesse, l’uniformité des représentations dans les jouets, la viralité des algorithmes sur les réseaux sociaux et l’exposition précoce à des contenus dégradants en ligne. 

Des pouvoirs publics moins engagés 

Face à l’insuffisance des résultats des plans nationaux successifs, la CNCDH souligne qu’enrayer la progression des faits racistes, antisémites et xénophobes exige désormais une volonté politique ferme, pérenne et coordonnée à tous les échelons de l’État et des collectivités publiques. 

Le rapport, les Essentiels et les contributions sont disponibles sur le site Internet de la CNCDH https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025

Le Sahara occidental, dernière décolonisation inachevée d’Afrique – Salim Djellab

Une synthèse sur l’histoire et l’actualité du Sahara Occidental au regard du droit international.

Salim Djellab est juriste, spécialiste des questions de décolonisation, fondateur du Centre d’analyse du Sahara occidental (CASO).

Le Sahara occidental est le dernier territoire d’Afrique à figurer sur la liste onusienne des espaces dont la décolonisation n’est pas achevée. Un demi-siècle après le départ de l’Espagne, sa population attend toujours le référendum d’autodétermination que le droit international lui reconnaît. L’examen du dossier sur la longue durée fait apparaître une continuité souvent négligée : celle du rôle des anciennes métropoles coloniales de la région, l’Espagne, qui administra le territoire, et la France, ancienne puissance protectrice du Maroc, dont les positions diplomatiques récentes accompagnent l’occupation marocaine et l’exploitation des ressources du territoire.

I. 1884–1975 : une colonisation espagnole, une décolonisation jamais menée à terme

La présence espagnole sur la côte saharienne remonte à 1884, lorsque Madrid place sous son protectorat la zone du Río de Oro, avant d’étendre son emprise sur la Saguia el-Hamra. Le territoire devient une colonie de plein exercice, exploitée pour ses ressources halieutiques puis, à partir des années 1960, pour ses gisements de phosphates parmi les plus riches du monde.

Lorsque s’ouvre l’ère de la décolonisation, le droit international fixe une règle claire. La Charte des Nations unies[1] impose aux puissances administrantes de conduire les territoires non autonomes vers la libre détermination de leur statut. La résolution 1514 (XV) de 1960[2] consacre le droit des peuples coloniaux à l’indépendance. En 1963, le Sahara espagnol est officiellement inscrit sur la liste des territoires à décoloniser.[3] L’Espagne s’engage à organiser un référendum. Elle ne le fera jamais.

II. 1975 : la décolonisation détournée

L’année 1975 est celle de la bifurcation. Saisie par l’Assemblée générale, la Cour internationale de Justice rend, le 16 octobre 1975, un avis consultatif décisif.[4] Elle reconnaît certes l’existence de liens juridiques d’allégeance entre certaines tribus sahariennes et le sultan du Maroc avant la colonisation, mais conclut sans ambigüité que ces liens ne constituent aucun lien de souveraineté territoriale susceptible de faire obstacle à l’application du principe d’autodétermination. Autrement dit : le Sahara occidental n’appartient pas au Maroc, et seul son peuple peut décider de son sort.

Le jour même, le roi Hassan II répond à cet avis par la Marche verte : des centaines de milliers de civils marocains sont acheminés vers la frontière pour forcer le passage. Quelques semaines plus tard, le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent les accords de Madrid,[5] qui organisent le retrait espagnol et le partage administratif du territoire, sans la moindre consultation du peuple sahraoui. Juridiquement, ces accords ne pouvaient transférer une souveraineté que l’Espagne elle-même ne détenait pas à ce titre. La décolonisation inachevée laisse alors place à une occupation.

III. Depuis 1975 : la continuité coloniale, du protectorat à l’occupation

La perspective historique éclaire ici un ressort souvent laissé dans l’ombre. L’histoire du Maroc lui-même offre un précédent instructif. Le « protectorat » établi par le traité de Fès en 1912 ne fut, dans les faits, qu’une administration directe : derrière un terme juridique suggérant l’« appui » et la « protection », le résident général concentrait l’ensemble des pouvoirs et le sultan ne régnait qu’en apparence. Des responsables français eux-mêmes le reconnaissaient, de Lyautey, qui s’interrogeait dès 1920 sur cette « fiction », au président Vincent Auriol évoquant en 1950 une « administration directe » non prévue par les traités. L’écart entre l’habillage juridique et la réalité de la domination était patent : le protectorat était une colonisation que son nom dissimulait.[6]

Or cette histoire s’arrête, pour le Maroc, à son indépendance en 1956. C’est là qu’en commence une autre, qui en prolonge la logique : moins de vingt ans après avoir cessé d’être colonisé, le Maroc devient à son tour, en 1975, l’administrant d’un territoire qui ne lui appartient pas. La même grille de lecture, qui consiste à lire au-delà des qualifications juridiques pour observer la réalité des rapports de domination, ne s’applique plus alors à la colonisation subie par le Maroc, mais à celle qu’il exerce. Le même mécanisme paraît se reproduire, en se déplaçant.

Sur le Sahara occidental qu’il administre depuis 1975, l’État marocain met en œuvre plusieurs des traits qui définissaient la situation coloniale dont il fut lui-même l’objet : il y installe des populations venues du nord, en assure le contrôle administratif et militaire et gère l’exploitation de ses ressources naturelles. Et, comme au temps du protectorat, cette domination s’accompagne d’un habillage juridique qui en atténue la perception : là où le « protectorat » suggérait la protection, le « plan d’autonomie » et la revendication de « souveraineté » suggèrent aujourd’hui l’intégration consentie d’un territoire, alors que le droit international continue de le distinguer du Maroc et d’en réserver le statut à son peuple. Le vocabulaire change, la fonction de l’habillage demeure : nommer autrement une domination pour la rendre acceptable.

Le soutien des anciennes métropoles

Cette occupation s’inscrit dans un contexte diplomatique qui a sensiblement évolué ces dernières années. Les soutiens les plus notables au plan marocain émanent des deux anciennes puissances coloniales de la région.

L’Espagne, ancienne puissance administrante, ouvre la voie. En mars 2022, le chef du gouvernement Pedro Sánchez adresse au roi Mohammed VI une lettre[7] qualifiant le plan d’autonomie marocain de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour régler le différend. Madrid, qui n’a jamais organisé le référendum promis, rompt avec la position de neutralité qu’imposait son statut d’ancienne administrante.

La France suit en juillet 2024. Dans une lettre au roi du Maroc, le président Emmanuel Macron affirme que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine » et que le plan d’autonomie constitue la « seule base » d’un règlement.[8] L’ancienne puissance protectrice du Maroc, qui en façonna les frontières et les institutions modernes, valide l’extension de la souveraineté marocaine sur un territoire que le droit international en distingue.

Cet alignement trouve son prolongement au Conseil de sécurité. Le 31 octobre 2025, la résolution 2797[9], votée notamment par la France, retient le plan marocain comme base des négociations à venir. Human Rights Watch a relevé que ce texte ne fait pas référence à l’avis de la Cour internationale de Justice de 1975 et n’apporte aucune garantie quant au respect du droit à l’autodétermination qu’il énonce.[10] Un écart s’est ainsi creusé entre les positions diplomatiques des anciennes métropoles et l’état du droit international tel qu’il a été établi en 1975.

L’enjeu des ressources

Ce soutien diplomatique a une traduction économique concrète, qui prolonge elle aussi la logique du chapitre précédent. Sous la colonisation, l’exploitation des ressources sahariennes était directe : c’est l’Espagne qui, ayant découvert en 1947 le gisement de phosphate de Boukraa, crée en 1962 la société Phosboucraa pour en assurer l’extraction et l’exportation. Après 1975, cet outil colonial ne disparaît pas : il change de main. L’Office chérifien des phosphates (OCP), entreprise d’État marocaine, rachète Phosboucraa en deux temps (65 % en 1976, le solde en 2002) et poursuit la commercialisation du minerai vers les marchés mondiaux.[11] Le gisement ouvert par le colonisateur espagnol continue donc d’alimenter les circuits d’exportation après 1975, l’OCP ayant simplement succédé à l’exploitant précédent.

Le même schéma vaut pour la pêche et l’agriculture d’exportation : les flottes européennes, notamment espagnoles, opèrent dans les eaux sahariennes, et les produits agricoles cultivés autour de Dakhla approvisionnent les marchés européens. Dans ce dispositif, les entreprises françaises et espagnoles n’exploitent plus le territoire en leur nom propre, comme au temps de la présence coloniale ; elles y accèdent désormais par l’intermédiaire du pouvoir marocain, qui délivre les autorisations, perçoit les redevances et garantit le cadre juridique de l’exploitation. Les théoriciens de l’économie postcoloniale ont décrit ce type de configuration sous la notion d’« État comprador » : un pouvoir local qui sert de relais à la captation des ressources par des intérêts étrangers, tirant sa légitimité et ses revenus de cette fonction d’intermédiation.[12] Appliquée au Sahara occidental, cette grille de lecture éclaire la façon dont la relation coloniale se prolonge en changeant de forme : les anciennes métropoles n’assurent plus elles-mêmes l’administration du territoire, mais bénéficient toujours de ses ressources, tandis que le pouvoir marocain en tire des revenus que le droit international réserve pourtant au peuple saharoui.

C’est cet accès indirect que la justice européenne a jugé illégal. Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne annule les accords de pêche et d’agriculture conclus entre l’UE et le Maroc en tant qu’ils s’appliquaient au Sahara occidental.[13] La Cour juge que ces accords ont été conclus sans le consentement du peuple sahraoui, en violation de son droit à l’autodétermination et de sa souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Elle reconnaît au Front Polisario la qualité pour représenter ce peuple devant elle.

Il en résulte une tension juridique notable. Les gouvernements français et espagnol soutiennent sur le plan politique une souveraineté marocaine que la Cour de justice de l’Union européenne juge, sur le plan du droit, inopposable au peuple sahraoui en matière d’exploitation des ressources. Les anciennes métropoles se trouvent en porte-à-faux : leur diplomatie valide le cadre par lequel leurs propres entreprises continuent d’accéder, via le Maroc, aux richesses d’un territoire dont l’ordre juridique de l’Union rappelle qu’elles appartiennent à son peuple.

Conclusion

Sur la longue durée, le dossier du Sahara occidental se lit comme l’enchaînement de plusieurs héritages coloniaux. La colonisation espagnole d’abord, dont la décolonisation n’a jamais été conduite à son terme conformément au droit onusien. L’administration marocaine ensuite, installée à partir de 1975 en marge de l’avis de la Cour internationale de Justice, qui reproduit sur un territoire voisin les mécanismes d’une domination que le Maroc avait lui-même subie. Le ralliement diplomatique des anciennes métropoles européennes enfin, au moment même où la justice de l’Union maintient l’exigence du consentement sahraoui sur les ressources. Le statut du territoire n’est ni une question résolue ni un sujet marginal : il reste un point où se confrontent les principes du droit international issu de la décolonisation et les équilibres diplomatiques contemporains, ce qui en fait un objet d’étude pleinement actuel pour l’histoire des héritages coloniaux.


[1]Charte des Nations unies, article 73, relatif aux territoires non autonomes dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes.

[2]Assemblée générale des Nations unies, résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960, Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux.

[3]Le Sahara occidental est inscrit en 1963 sur la liste onusienne des territoires non autonomes, après que l’Espagne, puissance administrante, eut communiqué les renseignements visés à l’alinéa e de l’article 73 de la Charte des Nations unies (Nations unies, document A/5514, annexe III).

[4]Cour internationale de Justice, avis consultatif du 16 octobre 1975, Sahara occidental, Recueil 1975, p. 12.

[5]Accords de Madrid du 14 novembre 1975 entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie, organisant le retrait espagnol et l’administration intérimaire du territoire, sans consultation du peuple sahraoui. Ces accords n’ont jamais été reconnus par l’Organisation des Nations unies comme opérant un transfert de souveraineté : l’Assemblée générale a continué de traiter le Sahara occidental comme un territoire non autonome, et l’avis juridique du Secrétariat de l’ONU du 29 janvier 2002 (S/2002/161, dit « avis Corell ») a confirmé qu’ils n’avaient pas conféré au Maroc le statut de puissance administrante ni modifié le statut international du territoire.

[6]Sur le caractère d’administration directe du protectorat marocain, voir la circulaire du maréchal Lyautey du 18 novembre 1920 et les propos du président Vincent Auriol rapportés en 1950. Les articles 4 et 5 du traité de Fès du 30 mars 1912 plaçaient l’ensemble des décrets du sultan sous l’approbation du résident général.

[7]Lettre du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez au roi Mohammed VI, mars 2022, qualifiant le plan marocain de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible ».

[8]Lettre du président Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, rendue publique le 30 juillet 2024 ; discours devant le Parlement marocain, Rabat, 29 octobre 2024.

[9]Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2797 (2025) du 31 octobre 2025, adoptée par 11 voix, avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan ; l’Algérie n’a pas pris part au vote.

[10]Human Rights Watch, « ONU : le droit à l’autodétermination des habitants du Sahara occidental est menacé », 25 mars 2026. L’organisation y indique que la résolution 2797 ne fait pas référence à l’avis consultatif de 1975 de la Cour internationale de Justice et ne fournit aucune garantie qu’il sera respecté.

[11]Le gisement de Boukraa est découvert par l’Espagne en 1947 ; la société Phosboucraa est constituée en 1962. L’Office chérifien des phosphates (OCP), entreprise publique marocaine, en acquiert 65 % en 1976, puis le solde en 2002. Le phosphate de Boukraa représente une part majeure des exportations du territoire et est commercialisé sur plusieurs continents. Voir notamment les travaux de l’observatoire Western Sahara Resource Watch (WSRW).

[12]La notion d’« État comprador » (ou de bourgeoisie compradore) désigne, dans la littérature sur le néocolonialisme et la dépendance (de Kwame Nkrumah aux théoriciens de l’économie politique de la dépendance), un pouvoir local servant d’intermédiaire à l’exploitation des ressources d’un territoire par des intérêts étrangers. Elle est mobilisée ici comme grille d’analyse, sans préjuger de l’ensemble des débats qu’elle a suscités.

[13]Cour de justice de l’Union européenne, arrêts du 4 octobre 2024, affaires jointes C-779/21 P et C-799/21 P (agriculture) et C-778/21 P et C-798/21 P (pêche), Conseil c. Front Polisario.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 juin au 1er juillet 2026 https://histoirecoloniale.net/le-sahara-occidental-derniere-decolonisation-inachevee-dafrique-par-salim-djellab/

Colonisations et décolonisations : quels impacts aujourd’hui ? – France Culture

L’Esprit public – Astrid de Villaines – 07/06/2026

Avec Bertrand Badié, politiologue, professeur émérite à Sciences Po en relations internationales; Hakim El Karoui, essayiste et consultant, auteur de La lutte des âges; Anne-Sophie Moreau, directrice de la rédaction de « Philonomist » (Philosophie Magazine); Hanna Assouline, coprésidente et fondatrice de l’association « Guerrières de la paix »

Podcast : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/colonisations-et-decolonisations-quels-impacts-aujourd-hui-5035863

La colonisation a duré plus de 5 siècles, mais est-elle finie aujourd’hui ? Où en sommes-nous dans la décolonisation ? Quelles sont les relations entre les anciennes colonies et les pays colonisateurs ? Quelles traces reste-t-il en France de cette colonisation ?

Le conflit protéiforme au Moyen-Orient qui s’enfonce un peu plus, malgré les espoirs de cessez-le-feu. Entre les guerres, un mot revient, celui d’”occupation”, en parlant du Sud-Liban. Et de “colonies” israéliennes en Cisjordanie qui nous ramène à une époque que l’on pensait autrefois derrière nous. Et en Europe, “l’annexion” de la Crimée en 2014, la guerre “d’invasion” russe en 2022 ou les velléités expansionnistes de Donald Trump sur un territoire aujourd’hui sous souveraineté danoise, le Groenland. Invasion, colonisation, guerre d’occupation… Retour des Empires…

Dans ce désordre et ces conquêtes, comment s’y retrouver, quels mots utiliser ? Sommes-nous en train de sortir de la naïveté et de revenir à ce que l’humanité a souvent fait : prendre des territoires à d’autres ? Peut-on lutter ?

La persistance des logiques coloniales

Un présent qui nous ramène des siècles en arrière quand l’Europe se partageait le gâteau du monde, présente sur tous les continents. les Empires conquérants, idéologiquement assumés : la colonisation qui a duré 5 siècles. Réduite en quelques décennies. Les décolonisations bien plus récentes, encore en mémoire, vécues pour certains, transmises, oubliées ou refoulées. Comme un mauvais souvenir, non traité ?

Et pourtant l’appel de Nicolas Sarkozy à “décoloniser les esprits”, qui fait entrer le poète martiniquais Aimé Césaire au Panthéon, a-t-il été entendu ? Les gestes sont arrivés, mais ils ne semblent jamais assez ? Des tensions avec l’Algérie jusqu’à la victoire du PSG ? Le climat de “guerre civile” décrit par certains, voire le besoin de civiliser ou de civilité ? Quels relents sont encore présents, alors que la restitution du patrimoine africain est encore en cours ?

Comment ne pas oublier sans froisser ni faire porter des responsabilités à des générations qui n’en ont pas ?

Les archives diffusées 

Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, invité de BFMTV dimanche 31 mai

Nicolas Sarkozy, président de la République le 26 juin 2009 en Martinique lors du baptême de l’aéroport international Aimé Césaire

Jordan Bardella, président du Rassemblement national lundi 1er juin sur BFMTV et Dominique de Villepin sur RTL mercredi 3 juin

À lire, à voir, à écouter : les recommandations de nos invités 

Hannah Assouline nous recommande la série Etty d’Hagai Levi sur Arte

Hakim El Karoui nous invite à lire De l’immigration en France de Patrick Weil (Grasset)

Bertrand Badie nous propose de voir le film 13 jours, 13 nuits de Martin Bourboulon

Anne-Sophie Moreau nous invite à lire les Études sur la personnalité autoritaire de Theodor Adorno (Allia)

Les Algériens de Palestine comme vecteurs du récit de la Nakba auprès des consulats français (1948-1952) – Yannis Arab

photo couple algérien Hawsha
Couple algérien du village de Hawsha chassé par les milices sionistes avec en mention « réfugiés de Palestine ». Photo issue des registres d’inscription délivrés par le consulat français à Damas en 1949. Source : Y. Arab.

Entre 1948 et 1952, le destin tragique des populations palestiniennes croise celui de milliers d’Algériens ayant quitté leur pays d’origine et leurs attaches pour s’installer en Palestine. Après une première phase d’installation, dès 1830, en territoire ottoman, le mandat britannique, instauré en 1920, impose une domination coloniale marquée par de nombreuses mesures répressives. Les conséquences de la Nakba de 1948 exacerbent à leur tour les tensions et se répercutent sur les populations algériennes, expulsées au même titre que les habitants natifs. S’ouvre alors une période marquée par une multiplication des revendications de la part de ces « sujets et protégés français » auprès des consulats français en Palestine.
Dans cet article, Yannis Arab, doctorant en histoire, spécialiste de la question palestinienne, étudie un cas encore rarement mis en lumière : celui des Algériens de Palestine.

En réaction à l’occupation française de l’Algérie en 1830, des milliers d’Algériens quittèrent leur pays pour s’installer en Palestine ottomane. À la veille de la Nakba de 1948, plus de 6 000 Algériens vivaient en Palestine historique, principalement à Jérusalem, Haïfa, Jaffa, Safad, Ramleh et dans plusieurs villages de Galilée. Entre décembre 1947 et juin 1949, ils connurent un sort similaire à celui des Palestiniens et furent expulsés par les milices sionistes vers la Syrie, le Liban, la Jordanie ou encore la bande de Gaza.

Ces migrations algériennes vers l’Orient s’inscrivent toutefois dans une histoire plus ancienne. Dès le Moyen Âge, les sources attestent d’importantes circulations entre le Maghreb et l’Orient, facilitées par les routes commerciales, le pèlerinage et l’unité politique offerte par l’Empire ottoman. À Jérusalem, les fondations pieuses dédiées aux pèlerins maghrébins, les wakfs d’Abou Medien contribuèrent durablement à l’ancrage nord-africain en Palestine[1]. Après l’arrivée de l’émir Abdelkader à Damas en 1855, les autorités ottomanes lui attribuèrent de vastes terres en Galilée, où s’installèrent des migrants algériens fuyant la domination coloniale française. Plusieurs villages furent ainsi occupés entre les années 1850 et 1880[2] : Deyshoum, Marous, Ammouka, Tuleil, Husseiniya, Ma’dhar, Kafr Sabt, Samakh, Olam ou encore Hawsha, par des migrants originaires de Constantine, Batna et Oum el-Bouaghi. Les Algériens s’établirent également dans les principales villes palestiniennes – Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Ramleh, Safad ou Tibériade – où ils exercèrent divers métiers : gardiens, marchands, artisans ou cordonniers.

La majorité des migrants choisissait la nationalité ottomane afin de bénéficier d’avantages fiscaux et militaires. D’autres se réclamaient de la protection française auprès des consulats de Jérusalem, Jaffa ou Beyrouth. Ils tiraient ainsi parti des privilèges liés aux Capitulations accords entre l’Empire ottoman et les diverses puissances européennes ayant pour objet initial d’établir un réseau de clientèle au sein de l’Empire et ainsi pour échapper à certaines obligations ottomanes telles que le service militaire ou l’impôt[3]. Mais après l’abolition des Capitulations en 1922, les Algériens furent progressivement soumis aux mêmes formes de contrôle et de répression que les Palestiniens. Durant la Grande Révolte arabe (1936-1939), beaucoup furent victimes d’arrestations arbitraires, de violences ou de déportations. En mai 1936, un collectif d’Algériens de Jérusalem écrivit ainsi au consul de France afin de dénoncer avoir été « sérieusement injurié par la police anglaise » et que « la police depuis hier n’a pas cessé de nous brutaliser et de nous frapper[4] ». D’autres furent emprisonnés ou exécutés, à l’image de Mustafa Sherif, Algérien natif de Jaffa, pendu à Jérusalem le 30 janvier 1939 pour « activités terroristes[5] ».

Ainsi, les Algériens de Palestine en vinrent progressivement à partager le destin politique de la société palestinienne. Venus initialement pour fuir la domination coloniale française, ils furent confrontés quelques décennies plus tard à une nouvelle situation coloniale – britannique puis sioniste – qui conduisit finalement à leur expulsion lors de la Nakba de 1948.

Entre expulsions et revendications : les Algériens dans la catastrophe palestinienne

À la veille du plan de partage de la Palestine en novembre 1947, plus de 6 000 Algériens résidaient en Palestine historique. Déjà victimes, tout au long du mandat britannique, des violences et mesures répressives exercées contre la population palestinienne, les Algériens de Palestine furent également confrontés à la Nakba : l’expulsion manu-militari de plus de 800 000 Palestiniens par les milices sionistes entre décembre 1947 et juin 1949.

Alors que le récit palestinien de la Nakba fut principalement recueilli a posteriori par les historiens, les Algériens de Palestine livrèrent dès le lendemain de leur expulsion un récit à chaud de leur exil forcé aux consuls français établis en Orient. Parmi les onze villages algériens de Palestine historique, Hawsha est celui pour lequel les archives conservées à Nantes sont les plus abondantes. Originaires principalement de l’est algérien (Batna, Biskra, Constantine, Oum el Bouaghi ou Guelma), les habitants du village possédaient le statut de « sujets et protégés français ». Détenteurs de passeports et enregistrés auprès des consulats français de Haïfa, Jérusalem ou Damas, ces Algériens, bien que majoritairement nés en Palestine, ne cessèrent, après leur expulsion par la Haganah (organisation paramilitaire juive, future composante de l’armée israélienne) le 16 avril 1948, d’alerter les autorités consulaires françaises sur leurs conditions de vie, leur exil et leurs revendications ; retour au village, installation en Algérie, compensations financières ou libération de prisonniers détenus dans les prisons sionistes.

L’installation des premiers Algériens à Hawsha remonte au début des années 1880, lorsque des familles originaires d’El Oued Zenati près de Constantine vinrent s’établir dans ce village situé à treize kilomètres au sud-est de Haïfa. À l’été 1888, une nouvelle vague migratoire, provoquée par une invasion de criquets et plusieurs années de mauvaises récoltes, conduisit plus de trois cents Algériens des régions de Constantine, Guelma et Oum el Bouaghi à rejoindre le village[6]. En 1947, les sources diplomatiques françaises estiment la population algérienne de Hawsha à plus de 450 habitants.

L’attaque et l’occupation du village de Hawsha par les forces sionistes sont attestées par de nombreuses sources. L’historien israélien Ilan Pappé, figure des « nouveaux historiens » ayant contribué à remettre en cause le récit officiel israélien sur la Nakba à partir des archives déclassifiées israéliennes, britanniques et américaines, mentionne ainsi Hawsha parmi les premiers villages de Galilée occupés par les forces juives dans la zone attribuée à l’État arabe par le plan de partage de l’ONU[7]. Le consul de France à Haïfa, Pierre Landy, affirme toutefois dans une lettre adressée au ministère des Affaires étrangères le 29 mai 1948 que les habitants algériens auraient été expulsés dès la fin du mois de mars 1948, après l’occupation du village par la Haganah et la destruction d’une partie des habitations. Cette version semble cependant être contredite par d’autres témoignages et travaux historiques. Selon Benny Morris, (également membre des « nouveaux historiens » israéliens), Hawsha fut d’abord occupé le 11 avril 1948 par un bataillon druze de l’Armée de libération arabe commandé par Fawzi al-Qawuqji, avant d’être repris par la Haganah dans la nuit du 15 au 16 avril lors de la bataille de Ramat Yohanan, appelée par les historiens palestiniens « bataille de Hawsha et al-Kasayir[8] ».

Expulsés de leur village malgré leur résistance et le déséquilibre des forces en présence, les habitants de Hawsha prirent plusieurs directions : le plus grand nombre se réfugia en Syrie, tandis que trente-quatre personnes gagnèrent le camp de Mieh Mieh au sud du Liban, soixante-seize autres le village voisin de Shefa ‘Amr, et une importante minorité le district de Jénine[9]. Dans une lettre adressée le 3 mars 1949 à l’ambassade de France à Beyrouth, les moukhtars de Hawsha situent, comme Benny Morris, l’expulsion des habitants au 16 avril 1948. Ils indiquent toutefois que le village fut d’abord occupé par des forces druzes avant d’être investi, quelques jours plus tard, par l’armée juive, qui força finalement les habitants à l’exil vers le Liban :

« Nous soussignés, le moukhtar Mohamed Ahmad Bargis, Youssef Ahmad Koujil, AbdAllah el Touhami, Saleh Djouma Ahmad et Darwich Atieh Mohamed, algériens français, actuellement réfugiés au village Mieh Mieh (Liban) et au village Anjar, avons l’honneur de venir par la présente soumettre à votre Excellence notre situation critique à cause de l’immigration de notre village Haucha (Palestine), à la suite de l’attaque juive durant les derniers événements : 1 – Le 12/4/1948 l’Armée Druze commandée par le commandant Chékib Wahab, ayant entrée en notre village ce dernier a interdit de quitter le village pour n’importe quelle raison ; 2- En date du 16/4/1948 l’Armée Juive attaque notre village et l’occupe avec d’autres villages environnants chose qui nous obligea à quitter le village presque nus sous une rafale de balles et d’obus sans pouvoir transporter avec nous n’importe quel objet indispensables. […] nous venons par la présente vous prier, Excellence, de vouloir bien nous faire retourner à notre pays où nous sommes établis et où nos propriétés et nos biens sont abandonnés, Hocha, Palestine[10]. »

Extrait de la fiche d’immatriculation de Saleh Abou Joumaa, né à Hawsha en 1904, signataire de la lettre du 3 mars 1949. Immatriculation du 9 septembre 1949, consulat de France à Damas.

Les habitants algériens de Hawsha réfugiés en Syrie affirment eux aussi avoir été expulsés de leur village. Le 10 octobre 1949 à Damas, quatre Algériens de Hawsha, mandatés par leurs compatriotes réfugiés en Syrie et parlant en leur nom, informent le consul de France de leurs conditions d’exil et de leurs revendications :

« Nous soussignés, en notre qualité personnelle et mandataires des habitants du village Hocha relevant de Caiffa[11] Palestine, Algériens sujets Français […] Les Juifs nous ont chassés de notre village après l’avoir ruiné et ont pris nos meubles et immeubles, nos récoltes et nos animaux. Nous sommes devenus réfugiés sans soutien en Syrie et au Liban, les maladies étaient cause de la perte de nos petits enfants à cause de la [du] manque de nourriture. »

De nombreux autres algériens allaient également communiquer leur récit auprès des services consulaires français à l’instar de Mustafa Ben Taieb el Manoussi, natif de Jaffa le 21 juillet 1895, qui écrit au consul de France à Haïfa le 13 novembre 1948 en l’informant « avoir été chassé de mon foyer par les troupes juives […] et me trouve actuellement dans la plus profonde misère avec ma femme et mes deux enfants, réfugié au camp de Al Bureij en Palestine Sud, [à Gaza][12] ».

Photographie de Moustafa al Manoussi, extraite de sa fiche d’immatriculation établie par le consulat de France à Jaffa le 8 avril 1933.

De nombreuses plaintes d’Algériens réfugiés à Amman, Beyrouth, Tripoli ou encore en Cisjordanie furent adressées aux consulats français, exprimant toutes le désir de retourner en Palestine, où ils avaient abandonné leurs biens et leurs papiers. Dans une lettre du 27 septembre 1948 adressée au consul de France à Jérusalem, le Comité maghrébin de secours de Bethléem rappelle qu’une importante communauté maghrébine, majoritairement algérienne, vivait en Palestine avant 1948 et que, à la suite des événements, beaucoup furent tués tandis que les survivants se réfugièrent à Bethléem, Jérusalem et Ramallah[13].

Refus israélien au retour et plan de déportation vers l’Algérie

Malgré la résolution 194 de l’ONU reconnaissant le droit au retour des réfugiés palestiniens, Israël refusa le retour des Algériens de Palestine. Dans une lettre du 20 juin 1950 adressée à l’ambassade de France à Tel-Aviv, le ministère israélien des Affaires étrangères invoquait des « considérations élémentaires de sécurité », affirmant que de nombreux Arabes – « parmi lesquels des personnes de nationalité étrangère » – représentaient toujours « une menace sérieuse pour la sécurité » d’Israël[14]. Malgré leur statut de « sujets et protégés français », les Algériens furent ainsi assimilés aux Palestiniens expulsés. Plusieurs réfugiés dénoncèrent alors le fait que d’autres nationalités, notamment grecques ou iraniennes, aient été autorisées à rentrer, contrairement aux Maghrébins de Palestine.

Au moment même où les milices sionistes expulsaient ces Algériens de Palestine, leurs dirigeants réfléchissaient à leur réinstallation collective en Algérie. Dans une lettre adressée le 3 février 1949 au consul de France à Haïfa, le ministre français des Affaires étrangères indiquait que « le Gouvernement provisoire d’Israël propose au Département le versement d’une somme de £ 300 000 (trois cent mille livres sterling) devant permettre au Gouvernement français de procéder, dans des conditions satisfaisantes, à la réinstallation en Algérie, de 2000 à 2500 réfugiés arabes d’origine algérienne ».

Ayant pris connaissance de ce plan de réinstallation collective, les Algériens dans leurs communications avec les consuls français furent catégoriques : c’est un retour vers la Palestine qu’ils exigent et non en Algérie :

« Notre désir le plus cher est de retrouver nos maisons et nos terres de Palestine où nous vivons heureux sous la protection de Dieu. M Lambroschini nous a offert le rapatriement au Maghreb. Nous ne pouvons l’accepter car là-bas aussi nous serions des étrangers. […] Nous ne pouvons plus accepter une telle offre car nous reconnaitrions la perte définitive de nos biens à Safad, à Tibériade, Hoche, Etc. […][15]. »[16]

Le projet de rapatriement des réfugiés algériens de Palestine vers l’Algérie suscita de fortes réticences au sein de l’administration coloniale. Sans pouvoir officiellement leur interdire l’entrée, les autorités multiplièrent les restrictions administratives afin de limiter ces retours. Le ministère de l’Intérieur rappelait ainsi, le 16 mars 1949, que leurs familles « ont quitté l’Algérie depuis une centaine d’années ; ils ont donc eux-mêmes à peu près complétement rompu toute attache tant matérielle que morale avec l’Algérie[17] ». Cette politique limita fortement les rapatriements, alors même que la majorité des réfugiés réclamaient surtout leur retour en Palestine.

N’ayant pu retourner dans leurs foyers en Palestine, comme ils l’auraient ardemment souhaité, ou être réinstallés dans leur pays d’origine comme les dirigeants sionistes l’auraient espéré, ces 6000 Algériens de Palestine trouvèrent refuge principalement en Syrie (environ 40 % d’entre eux)[18], au Liban en Jordanie, et quelques familles dans la bande de Gaza. Devenus « réfugiés de Palestine » ces Algériens prirent le chemin des camps de réfugiés palestiniens en Syrie, dans le Golan, à Damas, à Der’a, puis plus tard à Yarmouk. Au Liban ces Algériens prirent refuge dans les camps de Nahr el-Bared au Nord, à Borj el-Chamali au sud près de Tyr, à Mia-Mia près de Saida, ou encore dans le tristement célèbre camp de Sabra à Beyrouth.

Conclusion

Les circulations et expériences humaines entre l’Algérie et la Palestine restent un sujet complètement méconnu. Hormis quelques ébauches, très peu de productions scientifiques font mention de cette présence algérienne en Palestine que ce soit au cours de l’époque moderne ou à l’époque contemporaine. Cette carence s’explique principalement par le poids du nationalisme méthodologique, ainsi que par le primat de l’échelle nationale tant dans les productions scientifiques relatives aux études maghrébines, que celles portant sur les études palestiniennes. Ce nationalisme méthodologique, comme le rappelle Augustin Jomier, est en effet « aveugle à des formes d’extraversion que les différents territoires ont connues, dès l’époque moderne, vers la Méditerranée, vers l’Afrique Subsaharienne et vers le Moyen Orient[19] ». Pourtant ces dernières années, on observe l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens faisant le pari du transnationale et engageant des réflexions stimulantes autour des circulations algériennes vers l’Empire ottoman ou encore palestiniennes vers les Amériques[20].

Cette approche transnationale est d’autant plus légitime qu’il existe une importante diversité de sources – archives ottomanes, consulaires françaises, britanniques du mandat, témoignages et archives familiales – mettant en lumière les trajectoires de plus de 6 000 Algériens établis en Palestine historique. Les archives consulaires françaises éclairent non seulement ces circulations algériennes, mais aussi l’expérience palestinienne sous les colonialismes britannique et sioniste. Malgré leur statut de « protégés français », ces Algériens furent confrontés aux mêmes violences que les Palestiniens : arrestations arbitraires, tortures, expulsions et dépossession.

Leur trajectoire révèle également les limites de la protection consulaire française. Bien que détenteurs du statut de « sujets et protégés français », les Algériens furent expulsés au même titre que les Palestiniens et subirent des formes similaires de dépossession et d’exil. Les autorités israéliennes refusèrent leur retour en Palestine en les assimilant pleinement à la population arabe palestinienne expulsée. Pourtant, dans le même temps, lorsqu’il fut envisagé de les transférer vers l’Algérie, ces mêmes autorités mirent davantage en avant leur origine algérienne afin de justifier leur réinstallation en Afrique du Nord. Israël proposa ainsi à la France, dès 1948-1949, un plan de transfert collectif des réfugiés algériens vers l’Algérie, contribuant de fait à éloigner durablement ces populations de la Palestine. Toutefois, la grande majorité des Algériens concernés refusa ce projet, affirmant dans leurs correspondances avec les consulats français que leur seul souhait demeurait le retour vers leurs villages, leurs terres et leurs maisons de Palestine. Seule une minorité paraît avoir accepté l’idée d’un rapatriement vers l’Algérie. Pris entre le refus israélien du retour et les réticences françaises à les accueillir durablement, ces Algériens se retrouvèrent progressivement enfermés dans la condition nouvelle de « réfugiés de Palestine ».

Ainsi, l’expérience des Algériens de Palestine permet d’éclairer la Nakba sous un angle encore largement méconnu. À travers leurs lettres, plaintes et témoignages adressés aux consulats français de Jérusalem, Haïfa, Beyrouth ou Damas, ces Algériens livrèrent un récit presque immédiat de l’expulsion, du déracinement et de l’exil forcé. Bien avant les grandes entreprises historiographiques palestiniennes sur la Nakba, leurs récits consignaient déjà les violences des expulsions, la destruction des villages, la perte des biens, les trajectoires de fuite vers les camps de réfugiés ainsi que l’espoir persistant du retour. En ce sens, les Algériens de Palestine ne furent pas de simples témoins périphériques de la catastrophe palestinienne : ils en furent des acteurs à part entière et contribuèrent, par leurs échanges constants avec les représentants français, à faire entrer le récit de la Nakba au sein même des archives diplomatiques françaises. Mais ils furent également les vecteurs précoces d’une revendication politique centrale de l’histoire palestinienne contemporaine : celle du « droit au retour » (ḥaqq al-‘awda), constamment revendiqué dans leurs correspondances avec les autorités consulaires françaises à travers leur volonté répétée de retourner dans leurs villages, leurs terres et leurs maisons de Palestine.

Notes

 [1] Sur la question : Musa Sroor, Le contentieux franco-israélien à propos des biens waqfs maghrébins à Jérusalem 1948-1962, Annuaire Droit et Religions, Université d’Aix-Marseille, vol. 9 ; Maryvelma Smith O’Neil, « The Mughrabi Quarter Digital Archive and the Virtual Illés Relief Initiative, Jerusalem Quarterly numéro 81, Printemps 2020 ; Vincent Lemire, Au Pied du Mur, Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967), Paris, éd.du Seuil, l’Univers Historique, 2022

[2] Dans le caza de Tibériade, les villages investis par les émigrés algériens étaient vacants à la suite d’une rébellion menée par un cheikh de la tribu des Hanadé qui aurait « détruit la plupart des villages de la région ». À l’inverse, dans le district de Safad, c’est principalement le séisme de 1837 qui semble avoir provoqué la désertion des localités avant l’arrivée des Algériens. Voir Pierre Bardin, Les Algériens et Tunisiens dans l’Empire Ottoman de 1848 à 1914, Paris Éditions CNRS, 1979, p.16.

[3] Sur le sujet : Noureddine Amara, Faire la France en Algérie : émigration algérienne, mésusages du nom et conflits de nationalités dans le monde : de la chute d’Alger aux années 1930, Thèse de doctorat d’histoire, Paris 1, 2019, p.804. ; Salma Hargal, Être immigré algérien dans l’Empire ottoman (1830-1918), Thèse de doctorat, Université de Lyon 2, 2022

[4] CADN, Jérusalem 294 PO/B.

[5] The Palestine Post, El Jasairy executed in Jerusalem, 31 January 1939.

[6] ANOM, GGA 9H102. Rapport de M. Grucker, chargé par le préfet de Constantine d’enquêter « dans la commune mixte d’Oum el Bouaghi au sujet de l’émigration des indigènes de cette commune ». Signé par M. Grucker le 1er octobre 1888.

[7]   Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, Fayard, 2008, p.158

[8] Benny Morris, 1948: A History of the First Arab-Israeli War, Yale University Press, New Haven/Londres, 2008, p. 137.

[9] CADN, Haïfa, R, 5 : dossier sur les Algériens de Hawsha (Hoché).

[10] Cette lettre, comme l’ensemble des correspondances citées dans cet article, fut traduite par les interprètes (drogmans) du consulat de France à Haïfa. Les originaux en arabe étaient parfois conservés dans les archives consulaires, mais ils furent souvent détruits ou perdus, les consuls ne conservant que la version traduite en français.

[11] Les consuls et voyageurs européens employaient parfois l’orthographe ancienne “Caiffa” ou “Caïffa” pour désigner la ville de Haïfa, suivant des usages italiens et latins antérieurs à la translittération moderne de l’arabe Ḥayfā.

[12] CADN, Haïfa, R, 5 : Correspondances avec les particuliers ; dossiers nominatifs, 17.

[13] CADN, Jérusalem 294 PO/2 78.

[14] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT.

[15] Lettre collective de réfugiés algériens de Palestine en Syrie adressée à l’ambassadeur de France à Damas Monsieur Lambroschini le 5 août 1950. MAE La Courneuve, Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT, 436

[16] Sur l’ensemble des maghrébins de Palestine au lendemain de la Nakba, environ plus de 5000, seulement un dixième, soit 500 personnes acceptèrent la réinstallation dans leur pays d’origine respectif. Lire la lettre de Bruno Radius, Conseiller d’Ambassade, délégué par intérim du Gouvernement à l’UNRWA au consul de France à Jérusalem, le 4 février 1952. MAE Courneuve, Palestine 1944-1952, 373 QONT, dossier 436 intitulé « Réfugiés nord-africains. » 1948-1952.

[17] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT : ministre de l’Intérieur au ministre des Affaires étrangères, Paris, 16 mars 1949.

[18] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT, Une note du ministère des Affaires étrangères (non datée) estime à 324 le nombre de familles algériennes ayant pris refuge en Syrie.

[19]   Augustin Jomier « Les réseaux étendus d’un archipel saharien. Les circulations de lettrés ibadites (XVIIe siècle-années 1950) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 63-2, no. 2, 2016, p.16

[20] Nadim Bawalsa, Transnational Palestine : Migration and the Right of Return before 1948, Stanford University Press, 2022.

Yannis Arab

Après une licence d’histoire à Grenoble (2014-2017), Yannis Arab s’engage dans un Master de recherche en Histoire à l’EHESS Paris. Sous la direction de Véronique Bontemps, ses travaux portaient sur la communauté palestinienne en Algérie depuis l’Indépendance (M1) ainsi que sur les trajectoires et expériences algériennes en Palestine à l’époque coloniale (1830-1948) et sur les retours des descendants en Algérie après 1962. Sa thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Malika Rahal (IHTP, Paris 8) porte sur les migrations algériennes en Palestine tout au long de l’époque coloniale (1830-1948). Yannis est également l’auteur de deux livres sur la Palestine : Un pas vers la Paix Mémoires d’un jeune Palestinien (2015) et Palestine pour une Paix-Juste (2017). Il a publié en 2023 un article scientifique dans la Revue Saha basée à Montréal intitulé L’obstacle de la langue française chez l’étudiant palestinien en Algérie depuis l’indépendance.

Source : CAREP Paris – 21/05/2026 https://carep-paris.org/recherche/les-algeriens-de-palestine-comme-vecteurs-du-recit-de-la-nakba-aupres-des-consulats-francais-1948-1952/#

Quel récit historique pour les violences coloniales ? – Hélène Blais

Quel récit historique pour les violences coloniales ? Sur l’historiographie récente de la conquête de l’Algérie

Comment raconter les violences de la conquête de l’Algérie, quand les seules archives disponibles sont celles des massacreurs ? Faut-il personnaliser l’horreur autour de figures comme Bugeaud, ou peut-on dévoiler le système colonial en train de se faire ?

« Nos mères, pour nous faire peur, nous menaçaient d’appeler Bouchou, assimilé à un ogre qui n’avait pas de pitié pour les enfants ». Cette anecdote évoquée par Chems Eddine Chitour dans son Histoire de l’Algérie parue en 2019 [1] ne laisse pas de doute sur la mémoire de Bugeaud en Algérie, et son souvenir traumatique persistant, jusqu’à une période récente. En France, Thomas Bugeaud (1789-1849), maréchal, duc d’Isly, fut longtemps célébré comme un héros militaire, avant de devenir le symbole de la violence de la colonisation en Algérie. Rues, lycées et collèges débaptisés disent la reconnaissance tardive de faits bien connus des historiens et des historiennes depuis les années 2000.

Avec Le Cas Bugeaud, Colette Zytnicki dit vouloir contribuer à « regarder l’histoire en face », et on ne peut que louer la démarche, même si ce livre arrive après beaucoup d’autres, qui ont largement décrit les faits de violence du moment de la conquête et contribué à déboulonner la figure du maréchal. En 1930 déjà, Charles-André Julien publiait un article remettant en cause la vulgate du héros colonial, pour dépeindre un officier sans génie et prévaricateur [2]. Et depuis, de nombreux ouvrages ont dressé des portraits peu flatteurs du personnage, symbole d’excès, meneur d’une guerre totale en Algérie, au mépris des civils et du droit de la guerre. L’une des dernières synthèses parues, celle de l’historien Alain Ruscio, propose une analyse précise de l’histoire du gouvernorat général du maréchal Bugeaud, de 1841 à 1847, retraçant quasiment au jour le jour les événements de la « première guerre d’Algérie », à partir de sources imprimées, rapports parlementaires et journaux militaires, corpus abondant pour cette période [3].

Autant dire que le personnage de Bugeaud et son rôle dans la guerre de conquête de l’Algérie ont fait l’objet de nombreuses enquêtes. Colette Zytnicki, spécialiste de l’histoire du tourisme, est venue à l’histoire de l’Algérie avec un ouvrage paru en 2019 sur le village de colonisation de Draria. En 2022, elle a publié également une synthèse sur l’histoire de la conquête [4]. Le Cas Bugeaud complète cette dernière. Il s’agit une nouvelle fois d’un ouvrage de synthèse, nourri de la bibliographie existante, et reposant sur de nombreuses citations de sources imprimées. L’enjeu n’est pas de raconter la vie du maréchal – Jean-Pierre Bois a publié en 1997 une biographie riche d’informations, même si elle peine à se détacher de l’imaginaire colonial du héros conquérant –, mais de concentrer l’attention sur la période algérienne de la carrière de Bugeaud.

Le maréchal déboulonné

L’itinéraire du personnage, rappelé dans le premier chapitre, est bien connu : né en 1784 dans une famille de petite noblesse du Limousin, Bugeaud participe aux campagnes napoléoniennes, s’illustre notamment sur le terrain espagnol, dans des combats marqués par des violences extrêmes, avant de se retirer sur ses terres pendant la Restauration. Nommé général en 1830, puis député d’Excideuil, il s’oppose frontalement aux Républicains. À la tête de la répression du mouvement populaire en 1834, il devient célèbre pour son rôle dans le massacre de la Rue Transnonain.

En 1836, il est envoyé une première fois en Algérie, pour lutter contre Abd El-Kader, avec lequel il signe le traité de la Tafna en 1837, qui assure alors à l’émir le contrôle des deux tiers du territoire. Ce premier séjour est décrit minutieusement à partir de sources de presse et de récits imprimés, qui, par leur nature, conduisent à laisser un peu de côté les réalités quotidiennes du combat et surtout de l’organisation de la résistance sur le terrain algérien. Le récit se poursuit par le retour en France de Bugeaud, qui a conservé son siège de député, jusqu’à ce que le président du Conseil le nomme gouverneur général de l’Algérie en décembre 1840. Se fondant sur sa correspondance (éditée), Colette Zytnicki retrace les oppositions au nouveau gouverneur, à Paris et dans la colonie, rappelant qu’il est loin de faire l’unanimité.

L’angle adopté pour narrer l’histoire militaire de la conquête reprend le travail fouillé des historiens de l’armée d’Afrique, tels Jacques Frémeaux et Vincent Joly, en recourant à des catégories classiques (« les forces en présence », « une guerre totale ») [5]. Cette « guerre totale » que Bugeaud a décidé de mener en Algérie, fondée sur la mobilité d’une troupe qui se nourrit de razzias, a été souvent racontée. Le gouverneur mène sept années de campagnes militaires extrêmement violentes, mêlant destructions, exactions contre des civils, « enfumades » et politique d’occupation foncière en vue d’une colonisation « ense et aratro », par l’épée et la charrue, selon sa propre devise. Avec une précision qui ravira les amateurs d’histoire de batailles, Colette Zytnicki revient sur les événements majeurs dans la chronologie officielle de la conquête, année par année, en soulignant bien les pratiques de guerre, de « razzia » et autres exactions. Toujours attentive aux dissensions, l’historienne veille en même temps à relever les critiques qui s’élèvent contre Bugeaud, en France et au sein de l’armée française en Algérie (débats qui ne portent jamais, comme le souligne l’autrice, sur les méthodes et la violence systématique).

La colonisation agricole, « l’autre grand combat de Bugeaud », permet de rappeler l’importance des spoliations et dépossessions foncières, inhérentes au projet de colonisation militaire. L’image du soldat laboureur, bien connue, aurait pu être mise plus directement en écho avec les travaux de Corinne Marache qui, à partir de fonds inexploités des archives de Dordogne, a bien montré que l’image glorieuse du laboureur qui aurait été couronnée de succès agricoles est en fait entachée de nombreux échecs expérimentaux [6]. Le cas Bugeaud s’achève sur la démission du gouverneur, qui quitte Alger le 5 juin 1847, sous le feu des critiques des colons opposés au régime du sabre, c’est-à-dire à une administration militaire qu’ils considèrent comme une entrave à leurs affaires.

Personnaliser l’histoire de la violence ? Enjeux historiographiques

La volonté de déconstruction des discours et de distance critique fait du Cas Bugeaud un ouvrage tout à fait utile pour entrer dans l’histoire de cette période, même si l’on peut regretter quelques imprécisions, ou des choix éditoriaux qui ne permettent pas de citer l’abondante bibliographie récente sur les thématiques abordées. Ainsi, la recherche sur les frontières en situation coloniale a bien montré que l’idée que « les États européens […] découpent les frontières sans tenir compte des peuples » ne résiste pas aux faits : dans de nombreux territoires, et notamment en Algérie, au contraire, les colonisateurs, dans le but d’éviter les conflits qui risquaient de miner leur autorité, ont cherché à connaître les contours des usages des populations [7]. Le « flou » du traité de Lallhia Maghnia, qui laisse la frontière méridionale entre l’Algérie et le Maroc, est précisément liée à cette volonté d’éviter les ennuis.

On peut aussi s’interroger sur la personnalisation à l’extrême de cette histoire : « c’est contre Abd el-Kader que Bugeaud fait la guerre », écrit l’historienne (p. 120). Faire l’histoire du point de vue des chefs, toujours et encore, c’est prendre le risque de ne pas rendre compte des réalités sociales, du quotidien des Algériens dans ce pays en guerre, de l’importance de la mobilisation contre l’envahisseur, aussi. Les co-coordinateurs de l’Histoire de l’Algérie coloniale parue en 2014, et qui fait toujours référence à ce jour en matière de synthèse, avaient d’ailleurs pris soin de ne pas consacrer d’entrée dédiée à Bugeaud, préférant raconter la conquête par ses violences systémiques et sous l’angle des résistances [8].

À ce propos, l’autrice refuse la lecture de la résistance à l’armée d’Afrique comme guerre nationaliste, et écrit par exemple à propos des actions menées par Boumaza, l’un des chefs de guerre s’opposant à Bugeaud : « il est plus sage d’y lire une révolte contre l’invasion d’une armée impie » (p. 153). La lecture de cette résistance en termes de « révolte » est pourtant sujette à débat aujourd’hui, de part et d’autre de la Méditerranée, puisqu’elle tend à invisibiliser les réponses structurées à l’invasion française, et reprend finalement les catégories produites par les envahisseurs à l’époque.

L’histoire, versant algérien

Se pose plus encore la question de la place des Algériens dans cette histoire de la violence. On entend rarement la voix des Algériens et Algériennes, combattants ou civils, dans les archives françaises du XIXe siècle. Entièrement retracée à partir de sources produites par les militaires, l’histoire racontée par Colette Zytnicki, à la suite de nombreux autres récits, et malgré un recul critique sur les sources et la volonté manifeste de faire reconnaître des excès, peine à renouveler les regards de ce point de vue. Le registre de l’exceptionnalité (le titre même, le cas Bugeaud, est révélateur de ce parti-pris) occulte en partie le caractère systémique de la violence, qui a pourtant été travaillé par de nombreux historiens. William Galloisa ainsi rappelé la longue histoire de ces violences « algériennes » [9]. Benjamin Brower a montré les ressorts de cette guerre totale, et le pragmatisme cynique qui cherche malgré tout à conserver la force de travail que représentent les Algériens [10]. Il est dommage qu’ils ne soient pas mobilisés dans un ouvrage qui porte sur la violence.

Pour dépasser la reproduction des discours produits par les responsables des massacres, même déconstruits, il est par ailleurs plus que jamais nécessaire de se pencher sur le versant algérien de cette histoire. Certes, l’historiographie est moins abondante, mais elle existe. C’est en partie l’objet de l’ouvrage de Brower quand il analyse l’attaque de Djelfa en 1861 par les hommes des Ouled Naïl, c’est la démarche de Julia Clancy-Smith qui prend au sérieux, dans Rebel and Saint, la capacité de résistance et l’agency des ordres religieux [11]. Elle montre la manière dont s’est structurée et organisée au sein des confréries musulmanes une véritable résistance à l’invasion française. Colette Zytnicki passe très vite sur toute l’historiographie du Jihad, qui offre pourtant un autre point de vue sur l’histoire du positionnement de certains Algériens lors de l’invasion française. Mettre en lumières des structures qui ont longtemps été invisibilisées par le recours exclusif aux sources militaires et administratives permet de renouveler l’approche traditionnelle du récit de l’hubris des généraux qui se serait exercée d’autant plus facilement qu’elle serait survenue dans un vide politique et organisationnel [12].

Déconstruire les récits officiels

Si l’espace d’une synthèse grand public ne permet peut-être pas d’approfondir toutes ces questions, le choix d’un éclairage de l’histoire de l’Algérie à partir du personnage de Bugeaud incite à la réflexion sur les manières de faire le récit de la conquête coloniale. Cette réflexion est au cœur du livre de l’historien algérien Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation, paru en Algérie en 2024 dans une maison d’édition peu diffusée en France (mais heureusement accessible via le portail Cairn). Lassé de constater que « seuls existent sur ces événements les récits des bourreaux » (p.16), il déconstruit dans ce livre non seulement le mythe autour de Bugeaud, mais aussi la construction du récit des « enfumades du Dahra », et plus radicalement encore, tous les discours historiographiques qui, depuis le XIXe siècle, ont concentré le récit des violences de la conquête coloniale autour de figures malfaisantes et d’événements extrêmes.

Le récit officiel des « enfumades » du Dahra a maintes fois été raconté. Les 18 et 19 juin 1845, le colonel Pelissier, subordonné à Bugeaud, enfume des grottes où se trouvent des membres de la tribu des Ouled Riah : hommes, femmes et enfants. Près de 700 personnes meurent asphyxiées. L’épisode est rendu public par la parution d’une lettre du colonel Pelissier lui-même dans le journal gouvernemental l’Akbhar, puis suscite des débats, des condamnations en métropole, sans qu’au bout du compte le colonel ni le maréchal soient inquiétés. En s’appuyant sur les mêmes textes que ceux mobilisés par Zytnicki, Kitouni interroge le besoin des contemporains de l’événement de narrer la violence, sans fard, en soulignant que ce n’est pas une nouveauté, et que l’on trouve déjà dans les relations des conquistadors des descriptions très crues des violences infligées aux peuples amérindiens. Tout cela participe d’une construction de la terreur. Elle a été immédiate, a fasciné, et a été reprise dans les récits des historiens et des historiennes, dont la principale source d’information sur ces violences est la voix des responsables des exactions eux-mêmes. Kitouni montre bien comment le récit des violences commises, qui a circulé en Algérie et en métropole, soulève l’indignation, certes, mais est aussi un artifice rhétorique : « Ainsi entre les imaginaires de la colonie et de la métropole se tisse un récit commun autour de la violence d’exception, fondé sur des préjugés empruntant leurs figures au vieux fond culturel de l’Europe à l’égard de l’Orient et de l’islam » (p. 49). Pour l’auteur, l’accent mis sur la dénonciation des enfumades, est au fond une façon de masquer tout une série de crimes coloniaux et le caractère systémique de ces violences.

L’ouvrage d’Hosni Kitouni propose ainsi une réflexion critique, et sans concession, sur l’histoire qui s’écrit, en France et en Algérie. Il tente également de proposer un récit alternatif des violences de la conquête, en relisant les sources liées aux débats sur les enfumades, en soulignant que l’indignation est loin d’être générale, et se limite à quelques pairs de France. Que les enfumades soient « un fait inouï et sans précédent de l’armée française », selon les mots du prince de la Moskowa, fils du maréchal Ney, sert souvent à illustrer l’opposition à Bugeaud. L’historiographie s’est largement emparée de ces discours pour montrer les dissensions au sein de l’armée, et les oppositions entre Bugeaud et le gouvernement. L’ouvrage de Zytnicki s’inscrit dans cette perspective. Mais, souligne Kitouni, on peut aussi y lire une volonté d’attirer l’attention sur l’exceptionnalité de l’événement. Vendée, expédition d’Égypte, répression à Saint-Domingue, campagnes d’Italie et guerre en Espagne : sans remonter très loin dans le temps, on trouve, nous rappelle Kitouni, de nombreuses violences extrêmes (tueries de masse, viols collectifs) dans les campagnes militaires françaises. Les officiers qui se retrouvent en Algérie comme Rovigo, Soult, Bugeaud ont expérimenté des méthodes de guerre en Espagne entre 1810 et 1813. Ils sont donc moins des « cas » que les rouages d’un système qui, même s’il a provoqué quelques critiques, a tenu, longtemps.

Les enfumades du côté des vaincus

L’ouvrage pointe également un certain nombre d’inexactitudes dans les récits qui ont été faits de l’épisode des enfumades du Dahra. Kitouni souligne ainsi, en retraçant la chronologie fine de la parution dans l’Akhbar de l’article qui fit scandale, que Bugeaud savait que cet article allait paraître. Il ne s’agit donc pas, selon lui, d’une « fuite », ainsi que la qualifient depuis Charles-André Julien tous les historiens de l’Algérie. Pour Kitouni, Bugeaud cherche à exploiter politiquement ce massacre en poussant Soult dans ses retranchements. Dans cette volonté de remettre en question les présupposés non discutés de l’historiographie, l’auteur tente une généalogie intéressante du terme d’enfumade, qui ne fut pas utilisé par les acteurs militaires, et n’existait pas dans les dictionnaires de l’époque. Le glissement du terme « enfumage » à « enfumade », qui évoque des actions plus anodines, est révélateur. Son adoption dans l’imaginaire collectif métropolitain peut alors être interprétée comme une forme d’euphémisation du massacre. Pointant un effet de singularisation, il souligne : « Enfumade évoque d’emblée des personnages – Pélissier et Bugeaud – et leurs actes comme si la violence relevait de leur seule responsabilité » (p. 61). Plus encore, l’action peut simultanément être associée au bon droit : « Quoiqu’atroce, cruelle, hors-norme, l’enfumade est légitime puisqu’elle s’exerce contre des réfractaires, hors-la-loi, indignes de pitié (p. 60).

Comment alors écrire cette histoire au plus près des faits et en se détachant des catégories qu’imposent les sources régulièrement mobilisées ? Les deux dernières parties du livre proposent une relecture des événements, pour tenter de raconter une autre histoire, rejetant l’exceptionnalité proclamée de l’événement, et replaçant, autant que faire se peut, les Ouled Riah comme des acteurs à part entière, et pas seulement victimes passives. Qu’ont-ils réellement vécu, quel a été l’effet des violences subies par les femmes et les enfants, comment ont-ils gardé le souvenir de cet événement traumatique ? Kitouni s’appuie ici sur la littérature anthropologique et sur la mémoire de l’événement en Algérie. Il recourt aussi largement à la bibliographie anglo-saxonne, s’appuyant sur des ouvrages peu connus en France [13]. L’historien souligne également combien l’histoire de la conquête, centrée sur des événements paroxystiques, s’accorde mal avec d’autres temporalités, plus lentes, nécessaires pour comprendre ce qu’ont vécu les Ouled Riah. Il retrace donc l’histoire de la colonisation dans la région du Dahra, le grignotage du territoire et le sentiment de perte pour les Dahraoui. Il prend aussi le temps de raconter l’histoire d’une insurrection, menée d’une part par les « cherifs insurgés », et d’autre part par Abd el-Kader, qui inquiètent l’armée française et créent un état de tension inédit. L’un des apports de son ouvrage est de retracer très précisément, à partir des partir des journaux de route de la colonne Ladmirault et de Pelissier (archives du Service historique de la Défense), les événements entre le 11 et le 23 juin et les opérations d’encerclement des Ouled Riah dont il fait l’hypothèse, témoignage à l’appui, qu’ils n’ont pas « fui » dans les grottes, comme le dit la version officielle (ce qui signifierait qu’ils sont allés au suicide), mais qu’ils y habitaient.

Plus largement, Kitouni montre comment cette histoire a ressurgi après 2005 en Algérie, avec la reconnaissance officielle (un mémorial a été élevé à l’entrée des grottes), sans hésiter à montrer que l’histoire académique en Algérie est à la peine. Maîtrisant parfaitement la bibliographie en français, en arabe et en anglais, Kitouni propose une revue critique de la littérature qui rend bien compte de ce qui existe, insistant aussi sur la nécessité de sortir du nœud franco-algérien pour parvenir à se poser les bonnes questions. Lecteur des subalternistes et des décoloniaux, il reproche aux historiens français de ne pas remettre en cause la nature de leurs sources, même quand ils sont dans une approche critique, et aux historiens algériens de n’avoir pas réussi à s’emparer de l’histoire de la période coloniale, en dehors de l’épisode de la guerre d’indépendance.

Décoloniser l’histoire de la conquête

Comment, et pour qui écrire sur les violences coloniales ? Historiens et historiennes sont pris dans des configurations sociales et intellectuelles avec lesquelles ils composent. En matière d’histoire coloniale, la persistance des héritages, les traces, et les débats mémoriels sont si denses qu’il est impossible de s’en détacher. Le regard réflexif et historiographique d’Hosni Kitouni est, de ce point de vue, tout à fait précieux. Sans doute l’ouvrage de Colette Zytnicki, après d’autres, est-il utile pour rappeler des faits déjà bien connus, mais parfois encore ignorés du grand public. C’est une alternative à la dénonciation plus ouvertement politique de certains auteurs, comme le politiste Olivier Le Cour Grandmaison, qui, dans son petit livre Oradour coloniaux français, revient sur les usages de l’histoire dans l’hexagone [14]. Aussi louable et utile que soit la volonté de recontextualiser dans le débat franco-français l’histoire coloniale et ses récurrentes apories, les registres de l’indignation et de l’émotion ne s’accordent pas toujours avec l’administration de la preuve. On peut regretter une histoire essentiellement faite de discours, de citations et de fragments, qui risque de ne convaincre que les convaincus. Surtout, comme le souligne très justement Jean-Michel Aphatie dans une postface brève mais percutante, ces dénonciations sont prononcées dans des sphères d’où sont singulièrement absents les anciens colonisés ou leurs descendants [15].

Le débat est loin d’être clos. Pour ne pas en rester à une dénonciation incantatoire des violences, il est plus que jamais nécessaire de parvenir à écrire une histoire ancrée dans le terrain des conflits, le quotidien des combattants et des civils touchés par cette guerre, sans se limiter à pointer les responsabilités, par ailleurs indiscutables, des « grands hommes ». Écrire l’histoire des violences à la période coloniale, c’est sans doute aujourd’hui travailler à éclairer les violences systémiques, à décoloniser l’historiographie en lisant les collègues algériens plus systématiquement, même si les circuits éditoriaux et les langues de travail entravent l’accès à certaines publications. Écrire cette histoire, c’est aussi et enfin parvenir à changer d’échelle, pour tenter d’articuler l’histoire de l’Algérie à celles d’autres territoires (comme cela a été fait récemment pour l’histoire de la guerre d’indépendance), pour parvenir à dépasser les enjeux mémoriels qui structurent la relation entre la France et l’Algérie, mais aussi l’écriture de cette histoire.

Hosni Kitouni, Histoire, mémoire et colonisation : Démêler les complexités de la violence coloniale et ses séquelles en Algérie, Alger, Chihab Éditions, 2024, 228 p. ; Colette Zytnicki, Le cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie, Paris, Tallandier, 2026, 336 p., 23 € (ISBN : 9791021054967).

Notes

[1] C.-E. Chitour, Histoire de l’Algérie : De la résilience à la quête de la modernité, Chihab Éditions, 2019, p. 225.

[2] Julien, Charles André, «  Le maréchal Bugeaud, héros sans tâche  ?  », dans Une pensée anticoloniale : Positions, 1914-1979, Sinbad, 1979, p. 80-86 (article initialement publié dans Le Monde le15 mars 1930).

[3] Ruscio, Alain La première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête, 1830-1852, La Découverte, octobre 2024. Pour l’histoire militaire, on se réfèrera également aux ouvrages de Jacques Frémeaux, notamment La conquête de l’Algérie. La dernière campagne d’Abd el-Kader, Paris, CNRS éditions, 2016.

[4] Zytnicki, Colette, Un village à l’heure coloniale, Paris, Belin, 2019  ; La conquête, comment les Français ont pris possession de l’Algérie, Paris, Tallandier, 2022.

[5] Frémeaux, Jacques, La France et l’Algérie en guerre, 1830-1870, 1954-1962, Paris, Economica, 2002  De quoi fut fait l’empire – Les guerres coloniales au XIXe siècle, Paris, CNRS Editions, 2010, Joly, Vincent, Guerres d’Afrique, 130 ans d’expérience française, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

[6] Marache, Corinne, «  Bugeaud : un stratège aux champs  », dans C. Le Mao et C. Marache, Les élites et la terre : Du XVIe siècle aux années 1930 , Paris, Armand Colin, 2010, (p. 199-209).

[7] Blais, Hélène, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale. Paris, Fayard, 2014  ; Lefebvre, Camille, Frontières de sable, frontières de papier, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2015.

[8] Bouchène, A., Peyroulou, J.-P., Tengour, O.-S. et Thénault, S. (dir.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962, Paris, La Découverte, 2014.

[9] Gallois William, A History of Violence in the Early Algerian Colony, Palgrave, 2011.

[10] Brower Benjamin, A Desert Named Peace : The Violence of France’s Empire in the Algerian Sahara, 1844-1902  ; New York, Columbia University Press, 2009  ; Sur les violences, voir aussi Sessions, Jennifer E., “Unfortunate Necessities” : Violence and Civilization in the Conquest of Algeria. In Lorcin, P.M.E., Brewer, D. (eds) France and Its Spaces of War, New York, Palgrave Macmillan, 2009, p. 29-44.

[11] Clancy-Smith Julia, Rebel and Saint. Muslim Notables, Populist Protest, Colonial Encounters (Algeria and Tunisia 1800-1904), 1994.

[12] Hendrickson Jocelyn, Leaving Iberia : Islamic law and Christian conquest in North West Africa, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2021.

[13] Abu Sarah, Christiane-Marie, Decolonizing emotions in french Algeria Anticolonial mythmaking and morality tales, 1954–1962, I.B. Tauris, Londres, 2024.

[14] Le Cour Grandmaison, Olivier, Oradour coloniaux français. Contre le roman national, Paris, Les liens qui libèrent, 2025, 158 p.

[15] Le journaliste Jean-Michel Aphatie est à l’origine de cette évocation des «  oradours coloniaux  » sur une chaîne de radio en février 2025. La polémique qui s’en est suivie est à l’origine de cette rapide mise au point proposée par Le Cour Grandmaison.

Source : La Vie des idées – 22/05/2026 https://laviedesidees.fr/Quel-recit-historique-pour-les-violences-coloniales

La France face à ses démons : l’étude qui démonte les mythes sur l’immigration – Amel Blidi

Les chiffres révélés par la grande enquête Trajectoires et origines 2 (TeO2), publiée en France le 21 mai par l’Institut national d’études démographiques (Imed) et l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), risquent de provoquer quelques sueurs froides dans les rangs de l’extrême droite française.

Pendant dix ans, 35 chercheurs ont travaillé sur l’une des plus vastes études jamais menées en France sur l’immigration, les discriminations et les trajectoires sociales. Plus de 27 000 personnes âgées de 18 à 59 ans ont été interrogées. Parmi les sondés : immigrés, enfants d’immigrés, petits-enfants d’immigrés, mais aussi Français sans ascendance migratoire récente.

L’objectif était de radiographier la société française telle qu’elle est réellement, loin des caricatures électorales ou médiatiques. Et le résultat montre que la réalité française est infiniment plus complexe que ne le prétendent les discours qui dominent aujourd’hui le débat public français. 

Aussi, l’immigration constitue désormais une composante structurelle de la société française. Selon l’enquête, un Français sur trois, âgé de 18 à 59 ans, possède un lien direct avec l’immigration sur trois générations. Soit parce qu’il est lui-même immigré, soit parce qu’il a au moins un parent ou un grand-parent venu de l’étranger. Selon la même source, 13% de la population étudiée sont immigrés, 11% appartiennent à la deuxième génération et 10% à la troisième génération.

Autrement dit, l’histoire contemporaine de la France est indissociable des vagues migratoires qui l’ont traversée depuis des décennies. Une réalité démographique que le discours politique tente souvent de réduire à une «crise» récente ou à une «submersion», alors qu’il s’agit d’un processus historique ancien et durable. L’échantillon de l’étude révèle également la diversité des origines : 32% des immigrés interrogés viennent du Maghreb, 28% d’Europe, 19% d’Afrique subsaharienne, 16% d’Asie et 5% d’autres régions du monde. Cela casse l’idée d’une immigration uniforme ou monolithique.

Autre point qui contredit frontalement le récit de l’extrême droite française : l’immigration irrégulière est loin d’être la norme dominante. Une personne interrogée sur cinq déclare avoir connu une période de vie « sans papiers » en France.

Des immigrés de plus en plus diplômés

Mais loin du récit d’une clandestinité permanente, les chercheurs montrent surtout des parcours administratifs instables et précaires.

Beaucoup de ces personnes avaient auparavant un statut légal, l’ont perdu, puis l’ont retrouvé à travers une régularisation ou une naturalisation. Le phénomène décrit par l’étude n’est donc pas celui d’une immigration « hors contrôle », mais celui d’une machine administrative souvent opaque, qui fabrique elle-même des situations d’irrégularité.

Le chercheur Cris Beauchemin souligne d’ailleurs que ces épisodes traduisent avant tout les difficultés rencontrées par les étrangers dans leurs démarches de séjour.

Il est à souligner, par ailleurs, que l’image de l’immigré pauvre, peu qualifié et dépendant des aides sociales ne correspond plus à la réalité sociologique, selon cette même source. La part des immigrés diplômés est passée de 29% en 1989 à 53% chez ceux arrivés après 2009.

Plus encore : la proportion de diplômés du supérieur (bac+3 et au-delà) est désormais plus élevée parmi certains groupes immigrés que dans la population dite «majoritaire». Médecins, ingénieurs, étudiants, chercheurs, cadres ou entrepreneurs font aujourd’hui partie intégrante des nouvelles migrations.

Si, depuis plusieurs années, le mot « communautarisme » est devenu l’un des axes du débat politique français, les données de cette étude racontent une histoire différente. L’étude conclut à une intégration globalement positive des populations issues de l’immigration. Près de 79% des personnes interrogées déclarent avoir des amis d’origines variées.

Autre point : la mixité conjugale façonne la société française avec 39% des immigrés qui vivent avec un conjoint d’une autre origine et 59% des enfants d’immigrés qui sont en couple mixte.

Chez les descendants de couples mixtes, cette proportion atteint 90%. L’étude montre également que le sentiment d’appartenance nationale est extrêmement élevé chez les descendants d’immigrés.

Ainsi, 94% des enfants de deux parents immigrés se sentent français. Chez les descendants de couples mixtes, ce chiffre atteint 98%, soit quasiment le même niveau que dans la population sans ascendance migratoire récente.

Mais cette appartenance française coexiste souvent avec un attachement culturel ou affectif au pays d’origine des parents.

Source : El Watan – 24/05/2026 https://elwatan.dz/la-france-face-a-ses-demons-letude-qui-demonte-les-mythes-sur-limmigration/

Trajectoires et origines 2 (TeO2) https://www.ined.fr/fr/publications/editions/grandes-enquetes/trajectoires-et-origines-2

À Bruxelles, l’UE se regarde enfin dans son passé colonial – Ludovic Lamant

Neuf ans après son ouverture, la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles consacre une vaste exposition à l’impact de l’histoire coloniale sur les sociétés des Vingt-Sept. Et souligne les racines coloniales de l’Union – un tabou toujours vif au sein des institutions.

Bruxelles (Belgique) – De l’Espagne à l’Allemagne, des pays membres de l’UE débattent depuis des années, plus ou moins crispés, du legs toxique de leur empire colonial. Mais l’exposition qui vient de s’ouvrir à Bruxelles, organisée par la Maison de l’histoire européenne, adopte un point de vue différent : elle se risque à une histoire transnationale de la période, convaincue que les Vingt-Sept doivent, ensemble, se confronter à cette période d’expansion et de conquêtes.

« Certains pays ne se sentent pas concernés par cette histoire. Ils font valoir qu’ils n’ont jamais eu, eux, de colonies, avance la Franco-Togolaise Ayoko Mensah, l’une des commissaires de la manifestation. Mais nous défendons l’idée que toute l’Europe est concernée par cette histoire. À travers par exemple les ramifications du commerce. Ou encore parce que le processus d’intégration européenne fut lié à l’histoire coloniale. »

Dans sa première salle, l’exposition intitulée « Postcolonial ? » présente un tout petit objet, prêté par l’Africa Museum de Tervuren, non loin de Bruxelles, qui résume à lui seul la folie de l’époque : un presse-papier en marbre, offert en 1860 par le futur roi Léopold II à son ministre des finances. Gravé sur la pierre, comme un ordre glaçant, il est écrit : « Il faut à la Belgique une colonie. »

Mais si ce presse-papier annonce l’aventure macabre du Congo belge, à peu près identifiée par le grand public, à partir de 1885, le musée s’aventure aussi sur des terrains bien moins connus : le rôle de la Suède et du Danemark, dans le commerce négrier puis l’expansion coloniale (jusqu’à la stérilisation forcée de femmes inuites par le gouvernement danois dans les années 1960), ou encore les ambitions coloniales – qui n’ont jamais débouché – de la Pologne, dans les années 1930, évoquées à travers le succès d’un collectif, la Ligue maritime et coloniale.

Illustration 1
Luzia Inglês Van-Dúnem, membre du Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), contre la colonisation portugaise, en 1968. © Augusta Conchiglia

Surtout, la manifestation consacre un mur entier à un sujet décisif, mais encore tabou dans la bulle bruxelloise : l’« Eurafrique », ce concept géopolitique raciste surgi dans les années 1920, qui voudrait que l’Europe et l’Afrique aient un destin lié. En résumé, les Africain·es auraient intérêt, pour leur bien, à laisser aux Européen·nes la gestion de leurs territoires. À l’époque, c’était une manière de donner une nouvelle légitimité à un projet colonial de plus en plus contesté. 

L’exposition évoque le projet paneuropéen Atlantropa, imaginé par un architecte allemand, Herman Sörgel, dans les années 1920 : la construction de barrages hydroélectriques en plusieurs points de la Méditerranée, qui devaient faire émerger de nouvelles terres, et l’avènement d’un continent autonome, « eurafricain ».

Des décennies plus tard, la déclaration Schuman de 1950, acte de naissance de l’UE actuelle, reprend des éléments inspirés de cette « Eurafrique », affirmant que le « développement du continent africain » est l’une des missions d’une Europe unie. Et Jean Monnet, autre « père fondateur » de l’UE, propose d’offrir les colonies françaises « en dot » à l’Europe. Comme le rappelle un cartel, cinq des six membres fondateurs de la Communauté économique européenne, en 1957, sont des puissances, ou d’anciennes puissances coloniales. « À l’époque, 90 % du territoire de la nouvelle organisation se trouve en Afrique », remarquent les commissaires.

Les travaux de référence de Peo Hansen et Stefan Jonsson, deux universitaires suédois spécialistes de cette « Eurafrique », sont quasiment inconnus entre les murs des institutions européennes. À l’exception d’une résolution adoptée en 2020, qui fait de la traite et de l’esclavage des crimes contre l’humanité, le Parlement européen, toujours aussi blanc si l’on s’en tient au profil de ses élu·es, reste discret sur ces questions, de la colonisation jusqu’à la lutte antiraciste aujourd’hui.

Un tournant ?

De ce point de vue, l’exposition, organisée par un musée financé, en majorité, par le budget du Parlement européen, et situé à deux pas de l’hémicycle bruxellois, marque un tournant. L’expression peut surprendre, de la part d’une institution ouverte en 2017, mais la Maison de l’histoire européenne assure même démarrer, avec cette exposition, sa « décolonisation ». « L’histoire du colonialisme européen est présente dans l’exposition permanente, mais de manière très circonscrite, dans une seule section, explique Ayoko Mensah. Nous souhaitons désormais montrer que cette histoire se situe au fondement de la modernité européenne. L’exposition est la première étape d’un processus. »

Le titre de l’exposition est sans doute trompeur : il n’est pas tant question, ici, d’un « postcolonialisme » tel qu’Edward Saïd l’a théorisé, et des seuls effets de la colonisation, mais plutôt d’une approche « décoloniale » plus englobante, qui veut que la « modernité », le « capitalisme » et la « centralité » de l’Europe découlent de 1492, année d’origine des conquêtes européennes dans les Amériques. D’où la présence, en début de parcours, d’une sculpture maya, d’avant la conquête et Christophe Colomb. D’où, aussi, l’insistance sur la « colonialité » des sociétés européennes aujourd’hui.

Sur 500 mètres carrés à peine, « Postcolonial ? » tente donc un tour de force, et brasse, depuis la traite négrière jusqu’au déboulonnage des statues après la mort de George Floyd, d’innombrables sujets brûlants. L’exposition prend parfois le risque du trop-plein (de textes et de cartels), désireuse de tout dire sur des réalités longtemps passées sous silence. Des portraits vidéo d’Européen·nes, souvent métis·ses, rappellent avec justesse l’actualité de ces histoires de violences, comme autant de respirations nécessaires dans le parcours.

Au-delà des objets historiques, des œuvres d’artistes contemporain·es, rentrées dans les collections du musée pour l’occasion, sont convoquées. Une grande photographie de l’artiste congolais Sammy Baloji, tirée de la série « Mémoire », autour des paysages industriels ravagés du Katanga, évoque l’extractivisme des ressources premières toujours pratiqué dans les anciens pays colonisés.

Hew Locke, l’artiste grandi au Guyana – et qui avait eu les honneurs d’une grande exposition au British Museum, à Londres, en 2024, mais reste confidentiel en France –, montre, lui, l’un de ses sublimes dessins colorés réalisés à même un certificat d’époque, une action émise par la « Société agricole et immobilière franco-africaine », une entreprise marseillaise qui participait au financement de l’expansion coloniale.

Dans une dernière salle très dense, « Postcolonial ? » documente la persistance d’un « racisme structurel » dans les pays européens et revient, entre autres luttes, sur la bataille judiciaire des « Colston Four », du nom de ces quatre manifestant·es de Black Lives Matter en Angleterre, qui avaient déboulonné la statue d’un marchand d’esclaves. En bout de course, les commissaires se paient le luxe d’évoquer non seulement la restitution d’œuvres d’art spoliées, mais aussi le versement de réparations financières à destination d’anciens pays colonisés. 

À l’heure où la droite et l’extrême droite s’allient de plus en plus fréquemment au sein du Parlement européen pour assécher toute initiative progressiste, la Maison de l’histoire européenne, elle, semble regarder ailleurs. « Nous sommes financés par le Parlement, mais notre indépendance académique est totale, insiste Ayoko Mensah. Notre travail repose sur la recherche historique, en lien avec un vaste comité d’experts, gage de notre sérieux. »

Et si nombre d’extrêmes droites préfèrent encore retenir des apports positifs de l’empire, à l’instar de la récente visite de la présidente de la région de Madrid, Isabel Díaz Ayuso, au Mexique, l’ancienne journaliste, passée par Africultures, insiste : « Ce qu’il se passe au sein des institutions européennes n’est pas monolithique. Des forces contraires cohabitent. Des mouvements d’extrême droite sont à l’offensive, mais la coordinatrice chargée de la lutte antiracisme nommée par la Commission, Michaela Moua, réussit aussi à inscrire ces dossiers à l’agenda. »

*

L’exposition « Postcolonial ? » sous le commissariat général de Kieran Burns, est visible gratuitement à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.

Source : Médiapart – 17/05/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/170526/bruxelles-l-ue-se-regarde-enfin-dans-son-passe-colonial

Le Ministère des Armées doit-il conserver la gestion autonome de ses archives ? – Gilles Manceron

Alors que la justice a condamné l’État français pour avoir refusé l’accès aux archives au fils d’un tirailleur tué à Thiaroye en 1944, qu’un officier a été poursuivi pour ses recherches sur les armes chimiques en Algérie, et que des nombreux usagers se heurtent à des décisions arbitraires, la gestion de ses archives par le ministère des Armées ne peut plus perdurer ainsi.

Il s’agit d’un droit qui est à la base d’une démocratie, celui des citoyens de consulter librement les archives publiques. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame (article 15) : « La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration ». Les Archives nationales ont été créées en septembre 1790, et, une fois la République proclamée le 22 septembre 1792, la loi du 24 juin 1794 (7 Messidor An II) a stipulé dans son article 37 que « Tout citoyen pourra demander dans tous les dépôts, aux jours et heures qui seront fixés, communication des pièces qu’ils renferment ». 

Or l’historien Christophe Lafaye, qui a travaillé au Service historique de la Défense (SHD) et comme chercheur en 2019-2020 à l’Institut de recherches stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), attire l’attention, dans un article important intitulé « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » paru dans la revue Histoire@Politique de Sciences Po Paris, sur le fait que la communicabilité des archives du ministère des Armées pose de multiples problèmes. Il fait référence à l’ouvrage, Archives interdites. Les peurs françaises face à l’histoire contemporaine de Sonia Combe qui est aussi l’autrice de l’article, « Les archives, le législateur et les effets de censure », également paru dans Histoire@Politique en 2008, qui a été accusée de reprocher aux archivistes d’être les « complices de la dissimulation de secrets d’Etat », alors qu’elle n’a fait qu’attirer l’attention sur la culture propre à la formation des archivistes d’alors qui pouvait expliquer que beaucoup intériorisaient la protection des secrets d’État.

Les choses ont évolué depuis dans la formation des archivistes, et l’Association des archivistes français (AAF) a eu le mérite d’organiser en 2019 un forum sur le thème « archives et transparence, une ambition citoyenne » et elle a été, de 2019 à 2021, sous la présidence de Céline Guyon, active dans le combat du Collectif Accès aux archives publiques qui est évoqué plus loin. Mais des reculs se sont produits depuis.

La liberté d’accès aux archives publiques est un principe fragile et les citoyens doivent se soucier de son application effective. Le fait que la justice a dû condamner le refus du ministère des Armées au fils d’un tirailleur tué par l’armée française à Thiaroye (Sénégal) en 1944 d’accéder aux archives sur la mort de son père témoigne d’une atteinte grave à ce principe. Le tribunal administratif de Paris a souligné l’importance de cette condamnation en la faisant connaître par un communiqué

L’article cité de Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires » révèle aussi un autre fait grave. Un officier français, le commandant Romain Choron, professeur d’histoire à l’école spéciale militaire de Saint-Cyr Coëtquidan, a été l’objet de poursuites pour « compromission de secrets de la défense nationale », accompagnées de perquisitions et de saisies de sa documentation qui ne lui a pas été restituée. Il a achevé sa thèse en 2023 sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962) en se tournant vers un autre directeur de recherche et vers le Centre national des arts et métiers (CNAM). Mais l’armée, qui avait voulu en 2019 faire de lui un « exemple », lui refuse l’avancement auquel son doctorat lui donne droit, par une décision que, comme nous le verrons, la décision du Conseil d’Etat du 2 juillet 2021 a rendu illégale.

Ces dysfonctionnements de notre démocratie doivent nous alerter. Dans un moment où, un peu partout, des libertés sont en péril et où l’état de droit subit de multiples assauts. 

Un principe qui a été longtemps contredit

Le principe de la liberté d’accès aux archives énoncé sous la Première République a mis du temps à s’imposer. Il été contredit par tous les régimes non républicains qui ont suivi. En 1805, les Archives nationales sont devenues « Archives de l’empire » et un arrêté de 1812 a prescrit la non-communication des inventaires. Les régimes monarchiques qui ont suivi (1815-1848) en ont fait les « Archives du royaume », considérées comme la propriété du régime et de son administration. Il faut attendre 1846 pour que la possibilité soit accordée aux lecteurs de consulter des originaux, et l’année 1850 pour que, sous la Deuxième République, soit créée la première salle de lecture.

Restées strictement, sous le Second empire, sous le contrôle de l’Etat, il a fallu, après la proclamation de la IIIème République, attendre dix-sept ans pour qu’un arrêté, du 16 mai 1887, stipule qu’elles passent de la tutelle du ministère de l’Intérieur à celle de celui de l’Instruction publique. Placées sous la responsabilité d’un « garde général », elles sont déclarées consultables, sauf exceptions, après cinquante ans (1). Un délai dont la durée a évolué ensuite selon les lois et catégories d’archives mais qui est encore en vigueur aujourd’hui.

Illustration 1
Façade du batiment du ministere des armées – Carine Schmitt / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

Même si l’ensemble des archives publiques ont relevé depuis 1887 des mêmes règles concernant leur consultation, des résistances au sein même de l’Etat républicain n’ont jamais cessé d’entraver leur application. Au moment où éclatait l’affaire Dreyfus (2), un décret a été publié le 12 janvier 1898, où, sur la première page du texte manuscrit conservé aux Archives nationales (ABI 1), la référence à la loi du 7 Messidor An II a été biffée (3). Et, alors que le décret de 1887 imposait aux administrations publiques de verser leurs archives aux Archives nationales, plusieurs d’entre elles ont contrevenu à cette obligation, dans un moment où de nombreux abus commis par le ministère de la Guerre ont été dénoncés par l’article d’Emile Zola du 13 janvier 1898, « J’accuse…! ». Ces institutions qui ont enfreint unilatéralement cette règle en conservant la gestion de leurs propres archives sont : le ministère de la Guerre, celui des Colonies, le Conseil d’Etat, la Préfecture de police de la Seine et le ministère des Affaires étrangères (4). 

Le gouvernement de Front populaire a tenté de mettre fin à cette état de fait, mais il a dû finalement reculer et se borner à tenter d’en limiter les effets : son décret du 21 juillet 1936 a autorisé dans son article 3 ces administrations qui n’obéissaient pas à l’obligation légale de les verser aux Archives nationales à les conserver elles-mêmes, en permettant leur accès aux lecteurs « dans le cadre de la loi ». Mais sans prévoir un quelconque contrôle de l’application effective par elles de la loi générale en la matière. D’où le fait que, par exemple, que l’armée a pu tenter de maintenir secrète pendant des décennies la pratique de la torture qu’elle a organisée pendant la guerre d’Algérie, et d’où aussi les autres dysfonctionnements que nous constatons aujourd’hui.

En effet, depuis les débuts de la IIIème République, les archives du ministère de la Guerre (devenu ministère de la Défense, puis des Armées), du Conseil d’Etat, des Affaires étrangères et de la Préfecture de police de Paris sont restées conservées par ces institutions et non par les Archives nationales. Celles du ministère des Colonies (devenu de la France d’Outre-Mer) ont, quant à elles, été rattachées aux Archives nationales dans le cadre des ANOM (Archives nationales d’Outre-Mer, à Aix-en-Provence).

La même loi s’applique, en principe, à la consultation de toutes ces archives, mais, dans la pratique, comme le montrent les cas évoqués ci-dessous, le Service historique de la Défense (SHD) est un cas particulier où cette loi n’est pas toujours appliquée. Les problèmes ne venant pas tant des personnes qui y travaillent, souvent attentives aux demandes des usagers (5), mais de la tutelle dont elles dépendent qui décide d’accorder ou de refuser les autorisations de consulter, dans des conditions qui relèvent d’une souveraineté propice à l’arbitraire. 

Un principe qu’il a fallu sans cesse rappeler à la République

Une loi sur les archives a été adoptée en 1979, précisant les délais de communication et établissant des dérogations. Mais, quand le conseiller d’Etat Guy Braibant a été chargé en 1995 par le premier ministre Edouard Balladur de dresser un bilan de l’application de cette loi, il a conclu que sa « règle législative très libérale » était « vidée de sa portée par des textes réglementaires ».

Une nouvelle loi a été votée en 2008 instaurant la « communicabilité de plein droit » des archives de plus de cinquante ans, même si les historiens ont contesté son invention d’une catégorie d’archives qualifiées d’« incommunicabilité définitive », tout comme l’argument trop général quant à leur caractère relevant du « secret défense » : l’impératif de sécurité nationale invoqué pour les « armes de destruction massive », a eu pour conséquence, par exemple, au nom de la menace terroriste, d’interdire aux historiens de travailler, par exemple… sur les gaz asphyxiants utilisés il y a plus d’un siècle durant la Première Guerre mondiale (5). 

La brève mobilisation de 2015 sur les archives de la Seconde guerre mondiale

En 2015, à l’approche des cinquante ans de la fin de la Seconde guerre mondiale en Europe, nous sommes quelques historiens à avoir protesté contre l’impossibilité, dans certains centres d’archives, de consulter des documents de la période de l’Occupation, comme les lettres de dénonciation conservées dans certaines Archives départementales, et avons envisagé de l’exiger dans une tribune pour les cinquante ans de la date de la capitulation allemande.

Mais nous nous sommes d’abord adressés au président de la République, François Hollande, et celui-ci nous a aussitôt demandé de ne pas rendre publique la tribune envisagée, et, lors d’un rendez-vous à l’Elysée avec deux des historiens à l’origine de cette demande, Gilles Morin et Sophie Cœuré, il leur a fait savoir que le gouvernement allait y répondre favorablement (6). Il l’a annoncé dans son discours du 8 mai et cela a conduit à la publication de l’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture d’archives relatives à la Seconde Guerre mondiale (7). Cet arrêté a progressivement conduit les centres d’archives qui refusaient de donner accès à certains documents de cette période à s’aligner sur ceux qui acceptaient qu’ils soient consultés.

Les archives coloniales et la bataille des archives de 2019-2021

Mais, en dehors de la période de la Seconde guerre mondiale, une autre période de notre histoire suscite des difficultés particulières au sein de notre mémoire nationale et aussi de notre vie politique (8). C’est la période de la colonisation et des guerres de décolonisation, en particulier de la guerre d’Algérie.

Elle a donné lieu peu après l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, à une phase de fermeture des archives qui a été retracée dans le livre, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) (9). Cette fermeture s’est produite en contradiction avec les déclarations d’Emmanuel Macron sur la colonisation comme crime contre l’humanité (février 2017) et avec sa visite à Josette Audin (septembre 2018) où il a reconnu non seulement l’assassinat de son mari par des militaires français mais aussi le système mis en œuvre par l’armée française comprenant la torture et les disparitions forcées. Christophe Lafaye cite la phrase du journaliste Yves Bordenave dans un article du Monde : « Le SGDSN n’a pas entendu le message présidentiel de la même oreille que les historiens » (10).

Une fermeture à l’initiative de certains secteurs de l’armée et de l’Etat, en particulier du Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale (SGDSN), hostiles à la reconnaissance des crimes coloniaux, s’est accompagnée des poursuites évoquées plus haut contre le commandant Romain Choron, ainsi que des lourdes menaces de faire de même pour « compromission de secrets de la défense nationale » contre les chercheurs et les archivistes qui consulteraient ou communiqueraient des documents « classifiés ». Elle a pris la forme d’une obligation de déclassification préalable de toutes les archives de l’armée demandées par des lecteurs datant de la guerre d’Algérie, au prétexte que beaucoup d’entre elles avaient été pourvues de tampons « secret ». Cette fermeture s’est fondée sur une interprétation étroite et illégale d’une instruction interministérielle, l’IGI 1300, qui a soumis leur consultation à l’autorisation préalable délivrée par l’institution militaire d’aujourd’hui.

Cela a suscité une forte mobilisation d’historiens, d’archivistes et de juristes qui, après une journée d’études, le 20 septembre 2019, à l’Assemblée nationale avec le soutien de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) et de nombreuses associations de défense des droits humains, s’est constitué le Collectif Accès aux archives publiques dans le cadre duquel ont été présentés des recours au Conseil d’Etat qui ont obtenu de lui, le 2 juillet 2021, une décision importante. Le Conseil d’Etat a annulé la procédure administrative illégale à l’origine de cette fermeture et son rapporteur public, Alexandre Lallet, a souligné qu’elle avait « un arrière-goût de subterfuge » (11). 

Le combat a été mené essentiellement par ce Collectif Accès aux archives publiques, coordonné par la professeure d’université Raphaëlle Branche, comprenant l’Association des archivistes français (AAF), celle des historiens contemporéanistes de l’enseignement supérieur et de la recherche (devenue H2C) et l’Association Josette et Maurice Audin (AJMA). Il a été soutenu par le Conseil international des archives (ICA), dont la Section sur les archives et les droits de l’Homme (SAHR-ICA) a publié l’ouvrage Archives et droits humains (édition française, 2023) (12).

L’ouvrage, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021) relate le combat de ce collectif (13) et il a dû, quant à lui, affronter des tentatives pour entraver sa parution. La revue de La contemporaine, Matériaux pour l’histoire de notre temps, n’a pas mis en œuvre la décision de son comité de rédaction d’en rendre compte malgré l’intérêt qu’il présente comme relation de cette « bataille des archives » de 2018-2021. Cependant, durant l’année universitaire 2024-2025, afin de laisser une trace de ce combat important, Raphaëlle Branche a dirigé une collecte de dix-huit entretiens avec des personnes représentatives de différentes composantes de ce collectif et d’autres avec qui il avait interagi, dont certaines n’avaient pas voulu le rejoindre. 

L’accès parfois entravé aux archives du Service historique de la Défense

En 2021, aussitôt après cette décision essentielle du Conseil d’Etat en faveur de la liberté d’accès « de plein droit » aux archives, une nouvelle mesure de fermeture a été prise : un amendement concernant les archives a été introduit dans le projet de loi relatif à la prévention des actes de terrorisme et au renseignement (PATR) du 30 juillet 2021. Défendu à l’Assemblée, non pas par la ministre de la Culture mais par celle des Armées, cet amendement a consisté à insérer un article 25 – sans rapport avec le reste de la loi – qui créée de nouvelles catégories d’archives potentiellement incommunicables à jamais ; la communicabilité de certains documents étant, par ailleurs, subordonnée à des « nécessités » déterminées par la seule institution qui a produit ces archives.

Alors que les documents de plus de cinquante ans étaient accessibles jusque-là « de plein droit » selon la loi de 2008, et que les « subterfuges » qui avaient tenté de faire obstacle à leur communication avaient été dénoncés par le Conseil d’Etat, certains documents ne sont désormais communicables, après cette loi PATR, que si les services qui les ont produits considèrent qu’ils n’ont plus de valeur opérationnelle. Et ces services sont désormais autorisés à conserver secrets certains documents au-delà des limites fixées par la loi de 2008. 

Les pratiques problématiques du Service historique de la Défense 

Cet article 25 introduit dans la loi PATR et dans le Code du patrimoine qui a force de loi s’est accompagné de pratiques extrêmement contestables au SHD qui a eu tendance à poursuivre la règle qui résultait de l’instruction interministérielle que le Conseil d’Etat a annulé le 2 juillet 2021, celle de la classification/déclassification avant communication des documents demandés.

En dehors des entraves que subit l’historien et archiviste Christophe Lafaye dans ses recherches sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962) ; et des sanctions qui ont frappé le chercheur, militaire de carrière qui a le grade de commandant, Romain Choron, d’autres cas sont emblématiques des difficultés rencontrées par des usagers du SHD : celui d’une lectrice, Sabrina Abda, qui fait des recherches sur le sort de sa famille massacrée en Algérie en mai 1945, et les demandes insatisfaites du chercheur François Graner et d’autres membres de l’association Survie qui travaillent sur les complicités françaises dans le génocide en 1994 des Tutsi du Rwanda (14).

Les cas de Christophe Lafaye et de Romain Choron

Christophe Lafaye, dont le cas a été déjà cité, est un ancien officier de réserve, auteur d’une thèse sur « L’armée française en Afghanistan (2001-2012). Le Génie au combat » (15), et son habilitation à diriger des recherches (HDR) porte sur la guerre chimique menée par la France en Algérie entre 1956 et 1962, sujet sur lequel il a collaboré au film de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, et en Algérie et en France le 8 juin 2025, et ce film a été mis en ligne sur le site de France télévision (16). 

Il avait déjà évoqué les entraves auxquelles il s’est heurté dans son article, « Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », publié par The Conversation le 25 juillet 2025. Il y explique que, parmi les procédés utilisés par le ministère des Armées pour empêcher la communication des archives sur la guerre chimique en Algérie (1956-1962), se trouve une disposition détournée de la loi sur les archives du 15 juillet 2008 : « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue » (article L. 213-2, II).

Comme nous l’avons mentionné, cette loi rend incommunicables perpétuellement les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques dont le secret nécessaire peut être expliqué et non des documents historiques.

Mais, plus d’une décennie plus tard, cet article a été détourné de son sens puisque des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, ont été refermées au titre des archives incommunicables : des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin dans ce cas des archives techniques dont on peut craindre l’utilisation aujourd’hui par des entreprises terroristes. Et Lafaye explique dans cet article que d’autres moyens sont employés pour ne pas communiquer des archives : recours à des demandes de dérogations abusives jamais instruites, restitution des documents aux services émetteurs, refus de suivre les préconisations de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Plus graves encore sont les difficultés rencontrées par le commandant Romain Choron, Saint-Cyrien et ancien chef de la division des témoignages oraux sur la guerre souterraine en Algérie, 1954-1962. Elles ont commencé quand l’historienne Claire Miot de la division recherches historiques, études et enseignement (DREE) du SHD a convié le commandant Romain Choron à présenter le 10 janvier 2019 une conférence sur ses recherches. Il y a repris le contenu d’un article qu’il avait publié en 2016 dans la Revue historique des armées (17).

Cette intervention s’inscrivait dans le cadre du doctorat qu’il avait entrepris en 2015, et qu’il a donc obtenu en 2023. Quelques mois plus tôt, le Centre de prolifération nucléaire, radiologique, bactériologique et chimique (CPNRBC) du Centre de conduite des opérations (CPCO/CNRBC) lui a demandé une note sur l’avancée de ses recherches. Cette note a été transmise au service intéressé avec en copie, les chefs de services du SHD. C’est elle qui a fait l’objet d’une dénonciation aux services du Premier ministre pour compromission du secret défense.

La Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense (DRSD), la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ont transmis le 8 novembre 2019 un rapport au procureur de la République, qui a ordonné une perquisition de son domicile, de son ancien lieu de travail et de son bureau à l’Ecole militaire supérieure de Saint Cyr Coëtquidan où il était professeur d’histoire. Ses travaux ont été arrêtés et sa carrière brisée. Cet officier n’a jamais été mis en examen et cette procédure a été classée sans suite. Toutefois, il ne peut accéder à son dossier pour entamer des poursuites à son tour et être blanchi totalement. Son travail universitaire n’est pas consultable. Sa thèse sur la guerre souterraine en Algérie (1954-1962), soutenue le 19 avril 2023, a été placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028 (18). Il cherche maintenant à tourner la page mais cet épisode a occasionné de graves conséquences sur sa vie professionnelle.

On pouvait penser que les machinations de l’état-major de l’armée française lors de l’affaire Dreyfus appartenaient à un passé révolu. Il est scandaleux de constater qu’aujourd’hui certains de ses responsables jouent ainsi avec la vie et la réputation des individus, y compris quand ils appartiennent à l’armée française.

De son côté, Christophe Lafaye subit des sanctions qui nuisent à sa capacité concrète de poursuivre ses recherches, même si ces dernières vont dans le sens de la reconnaissance de ses crimes coloniaux de la France et donc d’un apaisement des tensions diplomatiques avec l’Algérie qui le lui demande. Au-delà, ce travail de vérité est important pour les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée et relève d’un enjeu démocratique. « Une démocratie saine ne cache pas ce que contiennent ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir » (19). 

Le cas de Sabrina Abda 

Sabrina Abda est née en France, d’un père algérien et d’une mère française. Diplômée d’une licence en lettres modernes et d’une licence pro métiers du livre elle travaille dans le secteur culturel (musée du Louvre). Le 8 mai 1945 à Guelma, dans le Constantinois, son grand-père et ses deux oncles sont fusillés puis brûlés dans la répression organisée par une milice de civils européens soutenue par le sous-préfet de Guelma. Son père sauve sa vie en venant résider en France.

Elle a publié en 2025 le livre Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma (éditions Arcane 17) (20), et, pour le documenter, a commencé en septembre 2024 des recherches au SHD en même temps que son cousin, Salim, sur le sous-préfet de Guelma – organisateur d’une milice de civil européens meurtriers – et sur la famille de Sabrina. Son cousin seul a reçu une réponse négative : « le service n’est pas en mesure d’effectuer des recherches détaillées au profit des usagers ».

Par la suite, Sabrina a découvert cependant l’existence au SHD un dossier entier dédié à ce sous-préfet. Quand elle a demandé en décembre 2024 à le consulter, en indiquant sa référence précise, et s’est vu répondre qu’il n’était pas communicable, « conformément aux dispositions du Code du Patrimoine ». En ce qui concerne son cousin, il a reçu la réponse selon laquelle le document demandé était « réservé en interne au sein de nos services ».

Une députée de Paris leur ayant écrit une lettre argumentée en soulignant que la date des documents demandés par Sabrina Abda les rend communicables, et ayant participé à l’organisation d’un colloque à l’Assemblée nationale où Sabrina Abda a pu faire état des refus que lui a formulé le SHD, celui-ci lui a finalement accordé en 2025 l’autorisation de les consulter – c’est toutefois son cousin qui a reçu l’autorisation et non Sabrina…, qui a d’abord essuyé en mars 2025 un second refus disant que le document d’archives qu’elle demandait à consulter était « non librement communicable ». Finalement une confirmation de réservation lui est parvenue à la fin du mois d’avril, avec cette mention : « après vérification, le carton d’archives est désormais librement communicable ».

La réponse à Sabrina Abda qui a été faite par le SHD, à une lectrice dont la demande était légitime, n’a pu être finalement favorable que grâce à la démarche d’une députée ainsi qu’à la publicité qui lui a été faite à l’Assemblée nationale sur les obstacles qu’elle rencontrait. Est-ce une pratique conforme à la loi ?

Le cas de François Graner 

Dernier exemple. François Graner, l’un des animateurs de l’association Survie et du « Collectif Secret Défense, un enjeu démocratique », dont la revue de la Ligue des droits de l’Homme, Hommes & Libertés, a rendu compte (21). Il a coordonné les demandes de différents membres de Survie qui ont demandé au SHD l’accès à des documents qui permettraient de lever le voile sur deux événements mettant potentiellement en cause les responsabilités françaises dans le génocide des Tutsi au Rwanda : l’attentat du 6 avril 1994 qui a tué le président du Rwanda et l’Opération Turquoise. Ils n’ont pas eu l’autorisation de consulter des documents qui n’ont probablement jamais été consultés ni par la justice, ni par les historiens malgré le Rapport de la Commission Duclert.

Ce refus d’accès à ces documents par le ministère des Armées au SHD est un abus du Secret Défense, qui entrave l’émergence d’un débat public pourtant reconnu d’utilité générale par le Conseil d’Etat dans sa décision du 12 juin 2020, et qui avait permis à François Graner de consulter des archives de François Mitterrand sur le Rwanda (22). Le tribunal administratif de Paris, lors de son audience du 3 juillet 2025 à laquelle étaient présents de nombreux soutiens dont l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau et l’association Histoire coloniale et postcoloniale, a rendu sa décision le 17 juillet 2025 : elle a suivi l’avis de la représentante du ministère des Armées de rejeter la demande de consultation de ces archives. Au nom de ces chercheurs, François Graner a déposé un recours devant le Conseil d’Etat. 

Un enjeu démocratique

Ces quatre cas sont emblématiques des difficultés rencontrées auprès du ministère des Armées et de son Service historique de la Défense.

Alors que la loi commune s’impose aussi à l’armée, qui a tenu à conserver elle-même ses archives historiques, sa pratique n’est pas toujours en conformité avec la loi. On l’a vu, ces pratiques ont été désavouées par la justice quand le tribunal administratif de Paris a condamné l’Etat pour s’être abstenu de mettre en œuvre des moyens susceptibles d’éclairer les circonstances précises du décès de l’un des tirailleurs sénégalais tué au camp de Thiaroye près de Dakar en décembre 1944, dans le cadre de ce que le président de la République a publiquement qualifié de « massacre » (23).

Le problème est structurel. Le SHD a été le premier, à la fin de l’année 2018, à appliquer avec rigueur l’instruction interministérielle qui a entravé l’accès des chercheurs à de nombreuses archives de la guerre d’Algérie, en s’appuyant sur un texte réglementaire que le Conseil d’Etat a annulé et que son rapporteur public a qualifié de « subterfuge ». On constate que, malgré cette annulation, le SHD continue à répondre à des lecteurs que les documents qu’ils demandent, qui sont légalement en « libre accès », doivent être préalablement « déclassifiés ».

Il y a eu des moments où le SHD s’est ouvert à des préoccupations issues de la société, comme lorsque le général André Bach, à sa tête de 1997 à 2002, avait organisé l’accès aux archives des tribunaux militaires de la Grande Guerre. Mais rien ne le garantit. Celle qui lui a succédé de 2021 à 2024, Nathalie Genêt-Rouffiac, avait quant à elle appelé, en 2003, les archivistes à « protéger les secrets d’Etat ».

Or, l’histoire des guerres n’appartient pas à la seule institution militaire. Les archives des conflits où la France s’est trouvée engagée sont des archives nationales. Elles ne sont pas la propriété des seules institutions qui les ont produites. Le ministère des Armées ne doit pas considérer les archives qu’il détient comme sa propriété privée ; il contredit couramment en toute souveraineté les avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

Il faut  un cadre qui garantisse le droit des citoyens de consulter librement les archives publiques. L’article 25 de la loi PATR doit être abrogé. Un organisme indépendant doit l’imposer, doté de pouvoir de coercition en cas de non respect des lois et règlements. La France doit cesser d’être à la traine dans ce domaine par rapport à d’autres grandes démocraties. 

Le gouvernement du Front populaire avait dû se résoudre à accepter ce régime particulier en espérant que tous les services publics concernés appliqueraient effectivement les règles de communicabilité des archives définies par la loi. C’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais la pratique du SHD nous montre aujourd’hui que cette question de la liberté d’accès des citoyens aux archives publiques, qui relève de la démocratie et des libertés publiques fondamentales, y est contredite. Dans ces conditions, la question du maintien de l’exception accordée à l’armée de la gestion distincte de ses archives mérite d’être posée dans le débat public (24).

Cette exception consistant à lui permettre de ne pas déposer ses archives aux Archives nationales et à les gérer de sa propre initiative doit-elle perdurer ? 


(1) Archives nationales, Décret et arrêté relatifs à l’organisation des Archives nationales, Paris, Imprimerie nationale, mai 1887.

(2) Rappelons que l’article d’Emile Zola, « J’accuse !… », est paru dans L’Aurore le 13 janvier 1898.

(3) Reproduction du fac-similé dans Genèse d’une loi sur les archives, Comité d’histoire du ministère de la Culture, La Documentation française, 2019, p. 73.

(4) Gilles Manceron et Gilles Morin, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains, sous la direction de Jens Boel, Perrine Canavaggio et Antonio Gonzalez Quintana, publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet. Institut Francophone pour la Justice et la Démocratie, 2023, diffusion Lextenso/LGDJ, p. 283-301. Première édition de cet ouvrage sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

(5) Cela n’excluant en rien de rendre hommage aux comportements de certains agents du SHD qui, quant à eux, font preuve personnellement d’une attitude bienveillante et attentive pour aider les lecteurs dans leurs recherches. Un exemple : Mme Claude Laforge, que l’Association histoire coloniale et postcoloniale a conseillé et encouragé dans l’écriture de son livre intitulé « Guérir de l’Algérie ? Amour, insoumission : un jeune couple pris dans la guerre d’Algérie » a tenu à rendre hommage à l’archiviste du SHD qui l’a guidée dans ses recherches.

(6) L. 213-2. II. « Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue», https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000019198529&categorieLien=id)

(7) Voir Le Monde du 29 décembre 2015, https://www.lemonde.fr/politique/article/2015/12/29/le-gouvernement-facilite-l-acces-aux-archives-de-vichy-et-de-l-epuration_4838919_823448.html

(8) https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000031691149

(8) Alain Ruscio, « Bruno Retailleau, héritier d’une tradition algérophobe », in Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°211, octobre 2025, p. 19-21.

(9) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), L’Harmattan, 2021. Voir en particulier, Gilles Manceron, « Histoire d’un combat », p. 157-171. Ce livre est diffusé par la Ligue des droits de l’Homme (LDH).

(10) Yves Bordenave, « L’Affaire Audin, la mémoire et l’honneur », Le Monde, jeudi 3 septembre 2020, p. 23.

(11) Voir la décision du Conseil d’Etat dans l’ouvrage cité ci-dessus, p. 230-239, et la citation du rapport du rapporteur public, Alexandre Lallet, p. 171-172.

(12) Archives et droits humains (édition française), publié par la Section sur les archives et les droits de l’Homme du Conseil international des archives (SAHR-ICA) et l’Institut Louis Joinet, ouvrage cité. 

(13) Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie, suivis de La bataille des archives (2018-2021), ouvragé cité.

(14) François Graner et Gilles Manceron, « La France et le génocide des Tutsis au Rwanda », dans Droits & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°206, juillet 2024.

(15) Publiée chez CNRS éditions, mai 2016, 512 pages. Prix d’histoire militaire 2014, félicitations de l’IHEDN en 2015 et Prix UNOR en 2017.

(16) Film cité de Claire Billet, Algérie, sections armes spéciales, documentaire de 52 mn, produit par Solent, France TV et la RTS, diffusé en Suisse le 9 mars 2025, en France et en Algérie le 8 juin 2025, il a été mis en ligne sur le site de France télévision. Sa présentation par France télévision.

(17) Romain Choron, « Les sections de neutralisation de grottes en Algérie (1959-1962) : l’utilisation du génie de la lutte antisubversive », Revue historique des armées, 2016/3 n°284, p. 43-54.

(18) Christophe Lafaye, « Le retour des « archives interdites » ? Secret défense et archives militaires », article cité.

(19) Ibid.

(20) Sabrina Abda, Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma, préface de Gilles Manceron, Les éditions Arcane 17, collection Les invisibles, 2025.

(21) André Lucas et François Graner, « Secret défense : raison ou déraison d’Etat », Hommes & Libertés, revue de la Ligue des droits de l’Homme, n°190, juin 2020, p. 28-30.

(22) « Le Conseil d’Etat autorise la consultation des archives de Mitterrand sur le Rwanda », Le Monde, 12 juin 2020.

(23) Communiqué du tribunal de Paris qui a condamné l’Etat français, 27 mars 2026 : https://paris.tribunal-administratif.fr/decisions-de-justice/dernieres-decisions/responsabilite-de-l-etat-en-lien-avec-le-deces-d-un-des-tirailleurs-senegalais-lors-du-massacre-de-thiaroye-le-1er-decembre-1944

(24) Question posée par Gilles Manceron et Gilles Morin dans leur article, « La France et les archives de la guerre d’Algérie », in Archives et droits humains (2023), ouvrage cité. Première édition sous le titre Archives and Human Rights, London, Routledge, 2021.

Source : Mediapart – Billet de Blog – 29/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/gilles-manceron/blog/290426/le-ministere-des-armees-doit-il-conserver-la-gestion-autonome-de-ses-archives

Reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 : pour une assemblée décoloniale – Olivier Le Cour Grandmaison

Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour : alors que les responsabilités des politiques et des militaires sont aujourd’hui bien connues, la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de tous les crimes commis dans l’empire tarde encore.

8 mai 1945. Des « Arabes » manifestent pacifiquement dans le centre européen et ségrégué de Sétif pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Le jeune scout Saal Bouzid, qui porte le drapeau de l’Algérie indépendante, est abattu par un policier français.

Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes gagnent le Constantinois. Elles sont noyées dans le sang par les armées françaises et les milices coloniales composées de civils européens qui massacrent les « indigènes » de cette ville puis ceux de Guelma et de Kherrata. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels sont, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commande les troupes de cette région. Bilan : Entre 20 000 et 30 000 victimes arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre, terroriser de façon durable les autochtones algériens et signifier à l’ensemble des colonisés de l’empire que leur indépendance n’est pas à l’ordre du jour.  

Le gouvernement provisoire de la république française (GPRF) est alors prêt à tout pour défendre ses possessions jugées indispensables à la grandeur de l’Hexagone et au rétablissement de son autorité dans le monde. Et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, débattu à la Conférence de San-Francisco (25 avril-26 juin 1945) à laquelle participe le représentant de la France, Georges Bidault, désigné par le général de Gaulle ?

Inscrit à l’article premier de la Charte des Nations unies adoptée à l’issue de cette Conférence, cet admirable principe demeure, pour les forces politiques du GPRF, le droit des peuples blancs à disposer d’eux-mêmes. Dans le cas présent, ce droit se spécifie en « droit » du peuple français à disposer encore et toujours des colonisé-e-s. Ainsi est fait en octobre 1946 avec la consécration de l’Union française par la Constitution de la Quatrième République qui réforme l’empire pour mieux le perpétuer et maintenir la domination de la métropole, avec le soutien de la direction du Parti communiste et de la SFIO.

Fidèle application des décisions qui ont été prises à la conférence de Brazzaville (30 janvier 1944-8 février 1944) par le Comité français de la Libération nationale (CFLN). En ouverture des travaux, après avoir salué « l’immortel génie » de la France toute désignée pour élever les « hommes vers les sommets de dignité et de fraternité », de Gaulle avait ajouté : « entre la métropole et l’Empire, le lien [est] définitif. (…) Il appartient à la nation française et il n’appartient qu’à elle, de procéder, le moment venu, aux réformes impériales de structure qu’elle décidera dans sa souveraineté.[1] » Quelques jours plus tard, la déclaration finale rejetait « toute possibilité d’évolution hors du bloc français et toute constitution, même lointaine, de self-government. » Lumineux ! En quelques lignes tout est dit et les orientations coloniales du pays sont pour longtemps établies.

Illustration 1
Cérémonie de reddition des tribus, près de Kherrata, le 22 mai 1945. © Photo Rue des Archives

Les responsabilités des politiques et des militaires, à partir du 8 mai 1945 en Algérie, le recours aux milices coloniales, qui ont torturé, exécuté sommairement et brûlé de nombreux corps dans les fours à chaux d’Héliopolis, et le bilan de ces massacres sont aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui, en France comme à l’étranger, les ont étudiés[2].

N’en déplaise aux élu-e-s et aux membres des gouvernements passés et présents, souvent ignorants, aux démagogues comme aux apologues, ce sont parfois les mêmes, qui, pour mieux se défausser, exigent des universitaires et des chercheurs qu’ils continuent à travailler, la bataille pour la connaissance a été depuis longtemps remportée. Est-ce à dire que les investigations doivent cesser ? Evidemment non mais force est de constater qu’aujourd’hui « ce ne sont pas les informations qui nous font défaut ». « Ce qui (…) manque » à ceux qui président aux destinées de l’Hexagone, « c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences[3] ».

A preuve. De ces massacres, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, affirme le 27 février 2005 à Sétif, qu’ils étaient « une tragédie inexcusable ». Sublime syntagme qui permet, dans le même souffle, de condamner ce qu’il s’est passé tout en occultant à dessein les auteurs de ladite tragédie qui demeure sans nom précis ni adresse puisque l’Etat et ses dirigeants ne sont jamais désignés.

Trois ans plus tard, le 27 avril 2008, son successeur, Bernard Bajolet[4], en visite à l’université du 8 mai 1945 à Guelma, souligne « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes. » « Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tache indélébile. »

Admirable ? Habile stratégie discursive en vérité qui est conforme aux us et coutumes politico-diplomatiques régies par une efficace police du langage. Sous couvert de formules convenues et d’une qualification – la « folie » -, parfaitement inadéquate pour rendre compte des décisions qui ont conduit à ces massacres, cet ambassadeur est le parfait ventriloque d’un dessein élyséen constant : l’a-nomination. La multiplication des circonvolutions langagières, le refus d’employer certaines catégories, et les silences mêmes que ce refus révèle, reposent sur la volonté obstinée de ne pas nommer de façon précise les tueries perpétrées par les armées françaises et les milices coloniales. Tueries qui ressortissent à des crimes de guerres et à des crimes contre l’humanité susceptibles, en raison de l’imprescriptibilité de ces derniers, de déboucher sur la saisine des tribunaux de l’Hexagone et la mise en cause de figures politiques et militaires majeures entrées au Panthéon symbolique de la république.  

Au regard de la situation présente, les propos de Hubert Colin de Verdière passeraient presque pour audacieux s’ils n’avaient été sans doute aussi motivés par la volonté d’atténuer les conséquences diplomatiques de la loi scélérate votée le 23 février 2005, soit quatre jours auparavant. Souhaitée par l’Union pour la majorité présidentielle (UMP), que préside alors Nicolas Sarkozy, puis votée par la majorité, cette disposition législative, sans équivalent dans aucune autre ancienne puissance coloniale, établit une interprétation officielle et apologétique du passé colonial.

Conforme à la mythologie impériale-républicaine [5] forgée par Jules Ferry et ses alliés en 1885, savamment entretenue par nombre d’hagiographes : historiens, juristes, politistes et académiciens bicornés, puis diffusée par des manuels scolaires imprimés à des millions d’exemplaires avec le soutien du très puissant ministère de l’Instruction publique, cette glorification de l’histoire impériale n’a cessé de prospérer.

Confrontées à la concurrence politique, électorale et culturelle du Front national puis du RN, et toujours plus menacées par cette dernière formation, les droites de gouvernement ont repris à leur compte les « thèses » au mieux révisionnistes, au pire négationnistes des défenseurs de l’Algérie française et des colonies.

A la suite de Nicolas Sarkozy, François Fillon et Bruno Retailleau, notamment, ont eux aussi vanté les « beautés » de la France impériale et nié sans vergogne les crimes commis dans les possessions françaises. De même Edouard Philippe[6], figure importante du mal nommé « bloc central », lequel souffre, par la faute de ce dirigeant et de plusieurs autres, d’un strabisme prononcé vers le parti de Marine Le Pen. Triomphe de « post-vérités » ou de « vérités alternatives », affirment les partisans de la Réaction pour légitimer leur détestation des sciences humaines et sociales ?

Triomphe beaucoup plus inquiétant de « contre-vérités ». Répétées par une partie significative des élites politiques, avec le soutien actif des organes de propagande du groupe Bolloré, et la caution pseudo-scientifique de plumes servilement orthodoxes, ces grossières contre-vérités, qui prospèrent aussi sur l’ignorance crasse de certains journalistes, passent désormais pour vraies. Loin de « porter la plume dans la plaie », comme l’écrivait Albert Londres, ces derniers se plient à la doxa de saison et érigent l’opinion publique en juge de faits historiques. Stupéfiant !

En raison d’une inversion digne de 1984, catastrophique pour l’entêtement des faits comme pour les innombrables travaux relatifs à la colonisation française, victimes d’une sorte d’autodafé symbolique puisqu’ils sont néantisés, ceux qui demeurent fidèles à la volonté de savoir tombent sous le coup d’accusations convenues et abracadabrantesques forgées à dessein : « islamo-gauchisme », « wokisme » et haine de la France. Le plus mythologique et le plus idéologique deviennent alors l’expression réputée nuancée de vérités complexes contre les « légendes noires » inventées par des universitaires et des chercheur-e-s dévoyés. De là, aussi, la multiplication des attaques contre les libertés académiques, les sciences humaines et sociales, toutes vouées aux gémonies par une puissante cohorte bigarrée de démagogues soutenue par de doctes censeurs qui s’arrogent le monopole de l’objectivité et de l’éthique académiques[7].

Lors des prochaines commémorations du 8 mai 1945, les maires et les élu-e-s des gauches politiques doivent, partout dans l’Hexagone, s’en saisir pour rappeler qu’au moment même où les Français-e-s célébraient la fin de la Seconde Guerre mondiale débutaient en Algérie les terribles massacres que l’on sait. Le 9 septembre 2025, une résolution unitaire, déposée à l’Assemblée nationale, exigeait la reconnaissance de ces derniers comme crimes d’Etat. Quarante-neuf député-e-s socialistes, communistes et écologistes ont soutenu cette initiative qui fut précédée de rencontres multiples avec des spécialistes, des militant-e-s associatifs[8] et d’un colloque tenu dans les locaux de la représentation nationale.

De son côté, Idir Boumertit, tenu informé de ces travaux auxquels il a été convié sans jamais y participer, a proposé un version singulièrement similaire signée par les membres de son groupe LFI. Aujourd’hui maire de Vénissieux, nul doute qu’il aura à cœur de passer de ce texte à la pratique, et de dénoncer haut et fort les crimes perpétrés à Sétif, Guelma et Kherrata à partir du 8 mai 1945. Dans la conjoncture présente, caractérisée par la glorification abjecte du colonialisme, il est indispensable que les édiles, attachés à la vérité, prennent la parole pour rétablir les faits et mettre un terme aux discriminations mémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et post-coloniale.

Alors que depuis des années, les extrêmes-droites et les droites de gouvernement mènent avec succès une bataille politico-culturelle de réhabilitation du passé impérial français, des terroristes de l’OAS et du tortionnaire Bigeard[9], également coupable d’innombrables disparitions forcées pendant la dernière guerre d’Algérie, s’y opposer de façon unitaire est plus que jamais indispensable. Indispensable aussi, au-delà des massacres du 8 mai 1945, de s’engager dans la décolonisation de ce pays et de l’espace public, de changer le nom des voies : Colbert, Bugeaud, Lamoricière, Faidherbe, etc., [10] qui honorent les bourreaux des esclaves et des « indigènes », et d’exiger la construction d’un musée dédié à l’histoire de la colonisation.

Face aux déclarations péremptoires et mensongères de l’historien de Cour Pascal Blanchard[11], qui affirme que sur ces sujets le bilan d’Emmanuel Macron « n’est pas mauvais » (Le Monde, 23 avril 2026), – on ne mord pas la main qui vous soutient et qui, indirectement, vous finance – rappelons quelques faits qu’il ignore ou qu’il omet à dessein. Depuis 1982, la dénomination des rues est une compétence municipale et les habitants ont la possibilité de faire des propositions. Quant aux changements qui ont été décidés ces dernières années à Paris et Marseille, notamment, ils ne doivent absolument rien au chef de l’Etat, de même les initiatives en cours pour débaptiser les rues et/ou les avenues Bugeaud.

Toutes sont portées par les mobilisations de citoyen-ne-s et de structures ad hoc qui ont souvent mené et mènent parfois encore un combat difficile pour faire entendre leurs revendications. Pareillement pour la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 et du 17 octobre 1961 qui, exigée depuis 1991 pour les seconds, se heurte toujours au mépris, à l’opportunisme et à la pusillanimité élyséennes.

De plus, n’oublions que la France s’est abstenue de voter la résolution qualifiant l’esclavage et la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » lors de la dernière Assemblée générale de l’ONU, le 25 mars 2026. Impossible enfin de passer sous silence l’échec catastrophique du président de la République en matière de lutte contre tous les racismes et les extrêmes-droites qui n’ont jamais été aussi fortes. De ce désastre et de ses conséquences multiples, Pascal Blanchard ne dit rien et il entretient le mythe d’un « Emmanuel Marcon » au-dessus de la mêlée partisane car libre d’une « histoire politique de droite ou de gauche. » Un bilan globalement positif, donc, pour ce « Georges Marchais » de la Macronie qui, comme son prédécesseur à propos de l’Union soviétique, souffre de troubles importants de la vision. Il est des fidélités singulières qui nuisent gravement au libre exercice de la raison comme à la volonté de savoir ; à preuve !

Dans ce contexte et à la veille d’une possible victoire d’un-e candidat-e du RN aux élections présidentielles en 2027, les nombreux comités et collectifs, depuis longtemps mobilisés à Paris et dans plusieurs villes, pour la reconnaissance des tueries précitées et de beaucoup d’autres perpétrées en Afrique, à Thiaroye, à Madagascar, en Indochine et dans les différents territoires conquis par la France, doivent enfin prendre des initiatives communes et nationales.

A l’instar de l’Assemblée des quartiers populaires, constituée en avril 2024[12], la création d’une Assemblée décoloniale inclusive, indépendante et démocratique s’impose. Elle permettrait de fédérer des campagnes multiples, de constituer une force nouvelle pour combattre les assassins de l’histoire et de la mémoire du colonialisme, le plus souvent racistes, islamophobes, négrophobes et parfois néo-nazis[13], défendre les revendications des héritiers des immigrations coloniales et post-coloniales, et travailler à la mise en œuvre des réparations et des restitutions dues aux anciennes possessions françaises.

Autant d’objectifs dont la réalisation est exigée depuis septembre 2001 par la Conférence mondiale contre « le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l’intolérance », qui s’est tenue à Durban[14]. Est-il besoin de préciser que vingt-cinq ans après, les très glorieuses autorités de l’Hexagone, dirigées par la droite ou la gauche, se distinguent, en dépit de quelques avancées, par leur conservatisme et leur pusillanimité inacceptables, et par la tardiveté des dispositions adoptées.

Quant aux restitutions déjà réalisées comme à celles qui seront rendues possibles par la loi votée prochainement par le parlement[15], elles participent d’une diplomatie culturelle destinée à redorer le blason du pays en Afrique où il a subi d’importants revers géopolitiques qui l’ont privé d’une partie substantielle de son pré-carré établi au lendemain des indépendances.

Enfin, la récente conversion de la droite aux restitutions et la procédure législative engagée à l’initiative du gouvernement avec l’aval d’Emmanuel Macron sont très certainement conçues comme une concession indispensable destinée à renvoyer aux calendes grecques la reconnaissance des crimes contre l’humanité commis aux colonies. Autant d’enjeux divers qui justifient plus encore la nécessité impérieuse d’une Assemblée décoloniale capable de mobiliser nationalement, de mener un combat anti-colonial et antiraciste déterminé en exhumant l’histoire impériale de France et, parfois, les continuités de ses orientations et des méthodes répressives employées pour maintenir l’ordre dans les territoires ultra-marins.

Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire. Derniers ouvrages parus : La fabrique du roman nationalrépublicain, éditions Amsterdam, 2025 et Oradour coloniaux français. Contre le « roman national », Les Liens qui Libèrent, 2025.

*

[1]. Discours du général de Gaulle le 30 janvier 1944. (Souligné par nous.)

[2]. Voir. Annie Rey-Goldzeiguer, Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers-el-Kébir aux massacres du Nord-Constantinois, La Découverte, 2002, Jean-Louis Planche, Sétif 1945. Chronique d’un massacre annoncé, Perrin, 2010 et Kamel Beniaiche, Sétif, la fosse commune. Massacres du 8 mai 1945, éditions du Croquant, 2025. 

[3]. Sven Lindqvist, Exterminer toutes ces brutes, Le Serpent à Plumes, 1998, p. 17.

[4]. Ambassadeur dans de nombreux pays, ce « grand serviteur de l’Etat », selon l’expression consacrée, fut, entre autres, directeur général de la DGSE. Mis en examen pour « complicité de tentative d’extorsion et atteinte arbitraire à la liberté individuelle par personne dépositaire de l’autorité publique », il a été condamné le 8 janvier 2026 à un an de prison avec sursis. Le Monde, 8 janvier 2026.

[5]. Voir notre ouvrage : La Fabrique du roman national-républicain, éditions Amsterdam, 2025.

[6]. Le 10 décembre 2025, sur la chaîne d’information LCI, à la question posée par le journaliste Jean-Michel Aphatie : « la colonisation est-elle un crime, » cet ex-premier ministre, qui est maire du Havre, et présentement candidat aux élections présidentielles de 2027, répond de façon lapidaire : « Non. » Nul besoin d’argumenter ; conforme à la doxa de saison, son affirmation, aussi péremptoire que fausse, est réputée juste et lestée ainsi d’une autorité importante.

[7]. Voir le très mal nommé Observatoire de l’éthique universitaire qui lutte contre le « décolonialisme » le « wokisme » et « l’islamo-gauchisme » réputés gangréner l’université française et le CNRS. Y participent, entre autres, Florence Bergeaud-Blacker, Pierre-André Taguieff, l’historien Pierre Vermeren et le philosophe Yves-Charles Zarka. Le 2 mars 2026, Jacques Robert, président de cet observatoire, écrivait dans l’éditorial consacré à la guerre menée par les Etats-Unis contre l’Iran : « Pour une fois, Trump a pris une décision favorable à la paix et à la justice. » Preuve supplémentaire de l’admirable rigueur scientifique et éthique de cet observatoire, le milliardaire d’extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin, participe à son financement et en fait la promotion sur le site de sa fondation Périclès. Enfin P. Vermeren, E. Hénin et X-L. Salvador ont dirigé l’ouvrage intitulé : Face à l’obscurantisme woke, PUF, 2025. Historien, X-L. Salvador est aussi chroniqueur au JDD transformé, par Vincent Bolloré, en organe de propagande au service des extrêmes-droites qu’il soutient.

[8]. Cf., l’appel lancé par le collectif unitaire pour la reconnaissance des crimes d’Etat commis par la France en Algérie à partir du 8 mai 1945. Appel signé par de nombreux élu-e-s, universitaires, chercheurs et associations diverses

[9]. Le 24 octobre 2024, une statue de ce général a été érigée dans sa ville natale de Toul sans susciter le scandale national qu’une telle initiative aurait dû provoquer. Irresponsable « distraction » des gauches politiques qui avaient là l’occasion de dénoncer cette dernière et, plus largement, de combattre les apologues de colonisation française pour mieux défendre les libertés académiques et la reconnaissance des crimes perpétrés dans les territoires de l’empire. Rappelons que la disparition forcée est aujourd’hui qualifiée de crime contre l’humanité. Cf., l’article 212-1 du Code pénal.

[10]. Voir le travail remarquable de celles et ceux qui ont élaboré plusieurs guides décoloniaux consacrés à la mise au jour de ces réalités à Bordeaux, Le Havre, Marseille, Paris, Périgueux, Rouen, Soissons et Strasbourg. Guides publiés par les éditions Syllepse.

[11]. Sur son parcours, voir l’excellent article de Thomas Deltombe « Les biscuits mémoriels », Le Monde diplomatique, octobre 2025, pp. 20-21. L’Association pour la connaissance de l’histoire de l’Afrique contemporaine (ACHAC), que dirige Pascal Blanchard, bénéficie d’un soutien politique et financier substantiel de la DILCRAH. En 2024, selon le site Datagouv, cette Délégation a versé à l’ACHAC la somme de 50 000 euros. En avril 2017, déjà, Pascal Blanchard chantait, dans Libération, les louanges d’Emmanuel Macron parce qu’il « a compris avant tout le monde que la gauche et la droite, qui, aux yeux des Français, ont échoué depuis vingt-cinq ans, allaient être dépassées. (…) Ce qu’il a dit de la colonisation, le PS [Parti socialiste] ne l’a jamais osé. Pareil pour les quartiers, pour les enjeux de diversité, pour l’immigration ou pour l’Europe »(Libération, 28 avril 2017).

[12]Pour exister enfin dans le débat public, des militants lancent l’Assemblée des quartiers

[13]. Le 17 avril 2026, le groupe niçois néo-nazi, Aquila Popularis a organisé dans ses locaux une soirée en l’honneur d’Albert Spaggiari qui fut, entre autres, un membre actif de l’OAS, condamné à 4 ans de prison pour détention d’armes et de munitions en 1962, et un criminel notoire.

[14]. En avril 2009, une conférence, dite d’examen, s’est tenue à Genève. Dans le document final, il est rappelé « que l’esclavage et la traite des esclaves, en particulier la traite transatlantique, l’apartheid, le colonialisme (…) ne doivent jamais être oubliés. » Le texte « se félicite des mesures prises pour honorer la mémoire des victimes. Prend note des mesures prises par les pays qui (…) ont créé des mécanismes institutionnels tels que les commissions vérité et réconciliation et/ou restitué des objets culturels, (…) et demande à ceux qui n’ont pas encore contribué à restaurer la dignité des victimes de trouver des moyens appropriés de le faire. » Document HR/PUB/09/4 ; site officiel du Haut-commissariat aux droits de l’homme. Nations unies.

[15]. A ce jour, le projet de loi, consacré à la restitution des biens culturels pillés pendant la colonisation, est toujours en discussion au parlement. Force est de constater que ces restitutions ne concernent ni les spoliations commises avant 1815, ni les biens militaires notamment saisis par la France lors de la prise d’Alger (1830) puis de la conquête (1840) menée par les colonnes infernales du général Bugeaud.

Source : Médiapart – Tribune – 27/04/2026 https://blogs.mediapart.fr/o-le-cour-grandmaison/blog/270426/reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-1945-pour-une-assemblee-decoloniale