Le ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, est arrivé ce lundi à Alger pour une visite officielle de deux jours, à l’invitation de son homologue algérien, Saïd Saayoud.
Selon un communiqué du ministère de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, le ministre français a été accueilli à son arrivée à l’Aéroport international Houari-Boumédiène par le ministre algérien de l’intérieur.
Relance du dialogue sécuritaire
Ce déplacement intervient dans un contexte diplomatique sensible entre Paris et Alger, avec pour objectif affiché la relance du dialogue sécuritaire bilatéral. Avant son départ, Laurent Nuñez avait indiqué, sur les ondes de France Inter, se rendre en Algérie « dans un esprit très constructif », affirmant vouloir « relancer la relation sécuritaire, voire la développer plus largement ».
Les discussions prévues entre les deux ministres devraient porter sur l’ensemble des domaines de coopération en cours, notamment la gestion des flux migratoires, la lutte contre la criminalité organisée et le trafic de stupéfiants.
Coopération et enjeux régionaux
L’ Algérie est considérée par Paris comme un partenaire clé dans la gestion des enjeux sécuritaires en Méditerranée occidentale et dans la lutte contre les réseaux transnationaux. La visite vise ainsi à réactiver des mécanismes de coordination bilatérale, dans un contexte marqué par des tensions politiques persistantes entre les deux pays.
Aucune indication officielle n’a, pour l’heure, été donnée quant à une éventuelle rencontre entre le ministre français et le chef de l’Etat. Occupé à recevoir le général-président nigérien, Abdourahamane Tani, Abdelmadjid Tebboune trouvera-t-il le temps à accorder au ministre français ?
Le dossier Christophe Gleizes
Interrogé en amont de son déplacement sur la situation du journaliste français Christophe Gleizes, condamné en appel à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », le ministre français avait rappelé qu’« une procédure judiciaire est en cours » en Algérie, tout en précisant que sa visite serait prioritairement consacrée aux questions sécuritaires.
Au-delà de son volet technique, cette visite est perçue comme un test pour la capacité des deux capitales à restaurer un dialogue pragmatique sur des dossiers sensibles, dans un climat bilatéral encore marqué par la prudence.
Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a orchestré un coup diplomatique remarqué en invitant simultanément à Alger le général Abdourahamane Tiani, chef de l’État nigérien, et Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur. Les deux visites, qui se chevauchent les 15, 16 et 17 février 2026, interviennent dans un contexte de vives tensions entre le Niger et la France, où des responsables militaires nigériens ont récemment menacé de « déclarer la guerre » à Paris.
La séquence diplomatique a de quoi surprendre. Dimanche 15 février, le général Tiani a atterri à Alger pour une visite de fraternité et de travail de 48 heures, à l’invitation officielle du président Tebboune. Le lendemain, lundi 16 février, c’est Laurent Nuñez qui est attendu dans la capitale algérienne pour un déplacement de deux jours. Les deux visites se croisent donc le lundi 16 février, offrant la possibilité théorique d’une rencontre — ou du moins d’une coexistence — entre le chef d’État nigérien et le ministre français de l’Intérieur sur le même sol.
Pour de nombreux observateurs, la simultanéité de ces invitations ne relève pas du hasard. « Tebboune est trop fin stratège pour ne pas l’avoir calculé », estime un analyste des relations sahéliennes. L’ Algérie se positionne ainsi comme une plaque tournante diplomatique incontournable, capable de dialoguer avec toutes les parties en présence.
Alger renoue avec Niamey sur fond de projets stratégiques
La visite du général Tiani consacre la normalisation des relations entre Alger et Niamey, après des mois de froid diplomatique. Le 12 février, les ambassadeurs des deux pays ont officiellement repris leurs postes respectifs, mettant fin à une crise ouverte en avril 2025 après l’interception par l’armée algérienne d’un drone malien ayant violé son espace aérien.
Le chef d’État nigérien est accompagné d’une importante délégation incluant le ministre d’État de la Défense nationale, le général Salifou Mody, ainsi que les ministres du Pétrole, de l’Énergie et du Commerce. Au programme : la relance du bloc pétrolier Kafra, exploité par Sonatrach à la frontière algéro-nigérienne avec une capacité cible de 90 000 barils par jour, et surtout le gazoduc transsaharien (TSGP), un projet de 4 200 kilomètres reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, estimé à 13 milliards de dollars.
La coopération sécuritaire au Sahel figure également en bonne place dans les discussions, alors que la région reste en proie à l’instabilité et que l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, cherche à affirmer son autonomie stratégique.
Nuñez à Alger : des dossiers brûlants sur la table
De son côté, Laurent Nuñez effectue sa première visite officielle en Algérie depuis sa nomination place Beauvau en octobre 2025. Ce déplacement intervient après plus de 18 mois de crise entre Paris et Alger, aggravée par la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental à l’été 2024. Le dernier déplacement d’un ministre français de l’Intérieur en Algérie remontait à fin 2022, lors de la visite de Gérald Darmanin.
Le programme s’annonce chargé : la question des obligations de quitter le territoire français (OQTF) visant des ressortissants algériens, la lutte contre le narcotrafic, la coopération antiterroriste, et le cas du journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis mai 2024. Le président Tebboune avait ouvert la voie en déclarant que le ministre serait « le bienvenu » à Alger, un geste interprété comme un signal de désescalade.
La toile de fond de ces deux visites simultanées est marquée par les récents développements dans les relations franco-algériennes, notamment la médiation tentée par Ségolène Royal quelques jours plus tôt. Mais c’est surtout la déclaration incendiaire du général Amadou Ibro, chef d’état-major particulier de Tiani, qui donne à cette coïncidence diplomatique toute sa saveur. Le 11 février, lors d’un meeting à Niamey, il a lancé devant une foule de jeunes : « On n’était pas en guerre, c’est maintenant que nous allons entrer en guerre avec la France. »
Paris a fermement rejeté ces propos. Le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l’état-major des Armées, a qualifié ces déclarations de « guerre informationnelle », assurant qu’« il n’est pas question d’une intervention française au Niger ». Les tensions restent néanmoins alimentées par la nationalisation de la Somaïr, filiale du groupe français Orano spécialisée dans l’extraction d’uranium, et le blocage d’une cargaison de 1 000 tonnes de « yellow cake » à l’aéroport de Niamey.
En recevant sous le même toit, à quelques heures d’intervalle, un chef d’État qui menace la France par la voix de son état-major et un ministre français venu négocier la normalisation, Abdelmadjid Tebboune envoie un message clair : l’Algérie entend jouer un rôle de médiateur régional et ne compte céder cette position à personne. Le lent processus de normalisation franco-algérienne passe désormais aussi par la géopolitique sahélienne.
L’ ambassade américaine à Madrid a accueilli une rencontre diplomatique de haut niveau consacrée au conflit du Sahara occidental. Cette réunion a rassemblé le Maroc et le Front Polisario en tant que parties directement concernées par le différend, ainsi que l’Algérie et la Mauritanie en qualité d’observateurs.
Le médiateur personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental, Staffan de Mistura, y a également pris part, dans le cadre d’une initiative conduite par Washington visant à relancer le processus en vue d’un règlement définitif du conflit.
Selon le quotidien espagnol El Confidencial, la réunion s’est tenue à la résidence de l’ambassadeur américain à Madrid dans la plus grande discrétion. Aucun communiqué officiel n’a été publié et aucune image des participants n’a été autorisée.
Le grand conseiller des Etats-Unis pour les affaires arabes et africaines, Massad Boulos, a réagi aux discussions tenues à Madrid concernant le dossier du Sahara occidental. Dans un message publié sur la plateforme X, il a affirmé que «sous la direction du président Donald Trump, les Etats-Unis demeurent engagés en faveur d’une solution juste, durable et acceptable par toutes les parties, capable de promouvoir une paix pérenne et un avenir meilleur pour l’ensemble de la région».
Un responsable sahraoui cité par un média affirme que les parties sont tombées d’accord sur la formation d’un «comité technique» composé «d’experts juridiques et d’hommes politiques internationaux» pour discuter d’un accord-cadre, dont la signature pourrait intervenir au mois de mai à Washington.
Sans être une partie prenante, l’Algérie garde une approche constante depuis l’inscription de la question sahraouie à l’ONU. Pour elle, le conflit du Sahara occidental ne saurait être réduit à un différend régional ou à une problématique bilatérale. Il s’agit d’un processus de décolonisation inachevé, régi par des normes juridiques impératives du droit international. Le Sahara occidental demeure inscrit sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies depuis 1963. L’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 1975 a clairement établi l’absence de tout lien de souveraineté territoriale entre le territoire et le Maroc, consacrant sans ambiguïté le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
Ce cadre juridique n’a jamais été remis en cause par aucun organe compétent de l’ONU. La Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental a été créée précisément pour permettre l’exercice de ce droit. Le blocage de ce processus, imputable au refus marocain de s’y conformer, constitue une violation manifeste du principe de bonne foi et un précédent dangereux pour l’ordre international fondé sur le droit.
A cela s’ajoute une jurisprudence européenne constante affirmant que le Sahara occidental est un territoire distinct et séparé du Maroc, et que toute exploitation de ses ressources naturelles requiert le consentement du peuple sahraoui, représenté par le Front Polisario.
Le Sahara occidental et le droit international L’arsenal juridique encadrant la question du Sahara Occidental repose sur des piliers fondamentaux que l’Algérie et le Front Polisario ne cessent de rappeler face aux tentatives de normalisation du fait accompli. Dès 1960, la résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU, connue sous le nom de «Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux», a établi le socle du droit à l’autodétermination. Ce principe a été réaffirmé de manière décisive en 1975 par l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice, qui a conclu à l’absence de tout lien de souveraineté territoriale entre le Sahara Occidental et le Maroc, confirmant ainsi le statut du territoire comme entité non autonome devant faire l’objet d’un processus de décolonisation. Le tournant majeur de cette chronologie reste la création de la MINURSO par la résolution 690 du Conseil de sécurité en 1991. Cette mission n’a pas été conçue comme un simple outil de maintien de la paix, mais avec l’objectif explicite d’organiser un «référendum libre et équitable» permettant au peuple sahraoui de choisir son destin politique. Depuis lors, bien que le processus référendaire soit entravé par des blocages politiques, l’ONU continue officiellement de considérer le Sahara Occidental comme un territoire dont le statut final reste à définir.
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Boughali réaffirme la position constante de l’Algérie Le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Brahim Boughali, a reçu, hier au siège de l’assemblée, l’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique en Algérie, M. Khatri Adouh Khatri, indique un communiqué de cette instance parlementaire. A cette occasion, les deux parties ont évoqué «les relations fraternelles unissant les deux peuples frères, ainsi que les voies et moyens de renforcer la coopération et la coordination entre les deux institutions législatives, au service des causes communes et du renforcement de la solidarité entre les peuples». M. Boughali a, par ailleurs, réaffirmé «la position constante de l’Algérie en faveur du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, conformément à la légalité internationale et aux résolutions pertinentes des Nations unies». De son côté, l’ambassadeur sahraoui a salué «le rôle joué par l’APN à travers la diplomatie parlementaire, notamment dans la défense des causes justes». Il a, également, souligné que «le Parlement sahraoui s’inspire et tire grandement profit de l’expérience algérienne, en particulier dans le domaine de la législation et du développement du système juridique». R. N.
El DJEïCH : «Le peuple sahraoui demeure fermement attaché à sa cause légitime» A l’occasion du cinquantième anniversaire de la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), célébrée le 27 février 2026, la cause sahraouie continue de bénéficier d’un soutien international croissant. Depuis sa création, le peuple sahraoui poursuit avec détermination sa lutte pour recouvrer son indépendance et mettre fin à l’occupation marocaine de ses territoires. Dans son dernier numéro, la revue El Djeïch a consacré un dossier à cet événement : « après plus de cinq décennies de lutte, le peuple sahraoui demeure fermement attaché à sa cause légitime et poursuit son combat par tous les moyens afin d’arracher son droit inaliénable à l’indépendance et à l’autodétermination». Entre victoires juridiques et résistance de terrain, le dossier du Sahara occidental entre dans une phase décisive. Depuis un demi-siècle, la RASD a parcouru un chemin jalonné de défis immenses. Née dans le sillage de la décolonisation, elle fait face décennie après décennie, à une occupation marocaine qui tente, par la force et le fait accompli, d’effacer l’identité d’un peuple. R. N.
L’arabisation rampante n’épargne plus aucun secteur. La Direction générale des impôts (DGI) a franchi un seuil symbolique. Par une circulaire entrée en vigueur le 1er février 2026, elle impose l’usage exclusif de la langue arabe dans l’ensemble de ses correspondances officielles, interdisant de facto toute langue étrangère.
Cette décision, qui concerne notamment la Direction des grandes entreprises (DGE) et les inspections de wilayas, marque une accélération nette du processus de défrancisation de l’administration algérienne.
Derrière cette mesure administrative se dessine un choix politique assumé : réactiver avec une rigueur inédite la loi 91-05 du 16 janvier 1991, longtemps appliquée de manière inégale, et inscrire la langue arabe au cœur de la souveraineté de l’État. Pas seulement : au-delà de l’usage du français, c’est aussi la langue tamazight qui est visée. Son exclusion des administrations, sa minoration dans l’enseignement et son absence dans l’espace socio-culturel veulent tout dire.
La langue comme attribut régalien
Le discours officiel ne laisse guère de place à l’ambiguïté. L’arabisation est présentée comme un impératif de souveraineté, au même titre que la monnaie ou les symboles nationaux. Dans cette lecture, l’usage persistant du français dans certains secteurs stratégiques est perçu comme un reliquat de la dépendance culturelle héritée de la période coloniale.
L’initiative de la DGI s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large touchant plusieurs départements ministériels, notamment la Jeunesse et Sports ou la Formation professionnelle. Elle répond également à une volonté de mettre fin à la dualité linguistique de l’appareil administratif, souvent décrite comme une fracture entre une élite francophone et une base majoritairement arabophone.
Le HCLA, pivot du dispositif
La nouveauté majeure réside dans le rôle renforcé du Haut Conseil de la langue arabe (HCLA). En vertu d’un décret présidentiel adopté en 2025, cette institution ne se limite plus à une mission normative ou consultative. Elle devient un organe de surveillance. Le gendarme linguistique du pays largement gangréné par le courant arabo-islamiste.
Le HCLA est désormais chargé d’un audit annuel de l’arabisation dans chaque ministère, avec un rapport direct à la Présidence. Plus encore, il rappelle la portée contraignante de l’article 29 de la loi de 1991, selon lequel tout document administratif rédigé dans une langue étrangère est frappé de nullité absolue. Pour les fonctionnaires, l’enjeu est clair : l’usage du français n’est plus une tolérance, mais une faute susceptible d’avoir des conséquences juridiques.
Une transition aux risques opérationnels
Si la cohérence idéologique est affichée, la faisabilité technique pose question, notamment dans le secteur des finances. La fiscalité, la comptabilité et le droit des affaires se sont historiquement structurés en langue française, avec une terminologie largement stabilisée.
Une transition abrupte fait craindre des risques d’erreurs d’interprétation juridique et de dysfonctionnements administratifs, en particulier au niveau de la DGI, en interaction permanente avec des groupes multinationaux. Le paradoxe est d’autant plus visible que l’Algérie promeut simultanément l’ouverture économique et l’attractivité de l’investissement étranger, tandis que l’anglais progresse dans d’autres sphères, notamment l’enseignement supérieur.
L’interface économique internationale sous tension
Les effets de cette politique linguistique se font déjà sentir dans le secteur bancaire et chez les opérateurs étrangers. Les banques, publiques comme privées, évoluent dans un environnement hybride : si les échanges avec l’administration et la Banque d’Algérie tendent vers l’arabe exclusif, les flux financiers internationaux restent dominés par l’anglais et le français.
Cette situation génère un double risque. D’un côté, une insécurité juridique potentielle, des contrats ou garanties rédigés en français pouvant être contestés sur la base de la loi 91-05. De l’autre, une hausse des coûts et des délais liée à la généralisation des traductions certifiées.
Pour les entreprises multinationales, l’arabisation intégrale constitue une barrière administrative supplémentaire. La compréhension des notifications fiscales ou des redressements exige désormais une expertise linguistique et juridique locale pointue, renforçant la dépendance à des intermédiaires nationaux et complexifiant la lecture directe du marché algérien.
Un signal politique fort
La décision de la DGI dépasse largement le cadre d’une réforme interne. Elle envoie un signal politique clair : l’arabisation n’est plus un horizon symbolique, mais une obligation de conformité. En confiant au HCLA un rôle de sentinelle, l’État algérien entend verrouiller ce choix stratégique.
Reste une interrogation centrale : l’appareil administratif, façonné pendant des décennies dans un bilinguisme de fait, dispose-t-il des moyens humains, techniques et juridiques pour opérer ce virage sans affecter l’efficacité du service public et l’attractivité économique du pays ?
Des centaines de milliers de personnes assistent aux funérailles de huit victimes tuées lors de la manifestation du 8 février 1962 en faveur de la paix en Algérie et contre l’OAS, le 13 février 1962 à Paris. Le 8 février 1962, une manifestation contre l’OAS et pour la paix en Algérie, organisée par la CGT et le Parti communiste, est réprimée par la police parisienne, sous la responsabilité du préfet Maurice Papon, à la station de métro Charonne. Neuf personnes trouvent la mort et 200 autres sont blessées. (Photo AFP)
Il y a des morts qui entrent dans l’Histoire. Et d’autres que l’Histoire repousse dans l’eau sombre de l’oubli. Le drame du métro Charonne s’est produit à Paris le 8 février 1962. Ce jour-là, une manifestation pour la paix en Algérie conduisait à la mort de neuf personnes, suite à de violents heurts avec la police.
Pendant des décennies, ce malheureux drame a servi d’alibi. Une tuerie reconnue, commémorée, pleurée. Neuf morts français, syndiqués, communistes. Des cercueils, des fleurs, cent mille personnes derrière. Une tragédie légitime. Indiscutable. Mais aussi, disons-le clairement, un rideau. Un écran moral. Une mémoire acceptable qui a longtemps masqué l’inacceptable : le massacre du 17 octobre 1961.
Des centaines de milliers de personnes se rassemblent à Paris, le 13 février 1962, pour rendre hommage aux neuf manifestants morts lors du rassemblement du 8 février, organisé pour la paix en Algérie et contre l’OAS.(Photo AFP)
Quatre mois plus tôt, à Paris, des Algériens sortent manifester pacifiquement contre un couvre-feu raciste. Ils sont battus, raflés, abattus. Jetés dans la Seine comme des sacs. Des dizaines, sans doute des centaines de morts. Mais pas de cercueils officiels. Pas de grande marche silencieuse. Pas de reconnaissance. Juste le silence. L’État serre les dents. La République détourne le regard.
Puis vient Charonne, le 8 février 1962. Même police. Même préfet : Maurice Papon. Même guerre coloniale en toile de fond. Même violence d’État.
À Charonne, les victimes sont françaises, blanches, militantes, identifiables. Alors la mémoire s’ouvre. Le pays s’émeut. La gauche se rassemble. Et Charonne devient un symbole. Un symbole si fort qu’il finit par écraser tout le reste. Comme si la République avait besoin de ces neuf morts-là pour ne pas avoir à regarder les centaines d’autres.
Soyons honnêtes : Charonne a été pleurable. Le 17 octobre ne l’a pas été. Pas au même moment. Pas avec la même intensité. Pas avec les mêmes mots.
Ce n’est pas un hasard. La manifestation de Charonne entrait dans un récit confortable : celui d’une gauche antifasciste, victime de la brutalité policière, opposée à l’OAS. Le 17 octobre, lui, posait une question autrement plus dérangeante : celle du racisme d’État, de la logique coloniale appliquée en plein Paris, de vies jugées sacrifiables.
La même matraque frappait pourtant. Le même uniforme. Les mêmes ordres. Mais la valeur accordée aux morts n’était pas la même.
Pendant longtemps, Charonne a permis de dire : « nous avons reconnu nos fautes », sans jamais aller jusqu’au bout. Comme si reconnaître neuf morts dispensait d’en reconnaître deux cents. Comme si commémorer Charonne autorisait l’amnésie du 17 octobre.
Il a fallu des historiens obstinés, des militants, des familles, des enfants d’immigrés devenus citoyens debout, pour fissurer le mur.
Jean-Luc Einaudi, Vidal-Naquet, Manceron, et aujourd’hui une jeunesse qui refuse les demi-vérités. Une jeunesse qui pose la question qui dérange : pourquoi certaines vies ont-elles mis soixante ans à compter ?
En Algérie, puis en Polynésie Française, des dizaines de milliers de personnes ont été directement exposées aux retombées radioactives induites par les essais nucléaires conduits par la France entre 1960 et 1996.Il a fallu des décennies de combat de nombreuses personnalités et associations (dont la CRIIRAD), pour déconstruire le mythe des “essais propres”, puis obtenir que s’engage un processus de reconnaissance des conséquences sanitaires et d’indemnisation des victimes.
Dans le cadre fixé par la loi Morin de 2010, beaucoup de demandes ont été rejetées au prétexte que la dose reçue par les malades était inférieure à la valeur de 1 millisievert par an. Pour la CRIIRAD, ce critère devait être supprimé à la fois parce que les calculs de dose officiels sous-estiment la réalité et surtout parce qu’il n’avait pas de sens sur le plan scientifique.
En effet, il ne s’agit pas d’un seuil en dessous duquel il n’y aurait pas d’effets sanitaires. La CRIIRAD a pu en témoigner lors des auditions de la Commission d’Enquête parlementaire(1) mise en place en 2024 et 2025 à l’initiative de Madame Mereana Reid-Arbelot, députée de Polynésie. La proposition de loi (2) qui a suivi a proposé de supprimer ce critère.
C’est donc avec beaucoup de joie que nous avons appris ce 29 janvier que l’Assemblée nationale a adopté cette proposition à l’unanimité. Le parcours juridique n’est pas terminé et il reste de nombreuses pistes d’amélioration, mais c’est un signe très encourageant pour les victimes.
Rédaction : Bruno CHAREYRON, ingénieur en physique nucléaire, conseiller scientifique à la CRIIRAD
Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes Savantes).
Daho Djerbal est historien, directeur depuis 1993 de la revue Naqd, d’études et de critique sociale.
A la fin des années 1940, face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident se dresse l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek. Dès lors, se profilent les lignes de faille qui vont opposer les partis politiques nationalistes de diverses obédiences aux groupements armés qui se préparent à libérer le Maghreb par la voie des armes. L’Armée de libération du Maghreb se trouve entre 1953 et 1956 à la croisée des chemins et son destin sera scellé par le basculement des deux Etats voisins de l’Algérie vers une indépendance négociée avec la puissance coloniale.
Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe
Les prémices : le Comité de libération du Maghreb arabe
Après la deuxième guerre mondiale, et dans un contexte marqué par les menaces de partage de la Palestine, les nationalistes marocains, algériens et tunisiens se retrouvent au Caire où se tient le 1er congrès du Maghreb arabe (15 au 22 février 1947). Ils sont représentés par la Ligue de défense marocaine, le Parti du peuple algérien et le Néo-Destour tunisien. De cette rencontre naît le Bureau du Maghreb arabe dont la mission sera de coordonner l’action politique des différents partis nationalistes maghrébins. Les atermoiements des représentants des partis politiques nord-africains au Caire quant à la position à adopter vis à vis des puissances coloniales ainsi que celle des notabilités arabes face à la partition de la Palestine irritent au plus haut point les partisans d’une action plus résolue pour la libération du Maghreb et du monde arabe.
Ce sont de jeunes nationalistes maghrébins déçus par l’attitude de la Ligue arabe et du Bureau de Liaison et d’information du Maghreb et de la Palestine qui vont à la rencontre l’émir Abdelkrim[1] pour lui faire part de leur désarroi et de leur détermination à passer à l’action. La ligne radicale du recours à la lutte armée l’emporte dans la capitale égyptienne au point qu’une année plus tard, en janvier 1948, un Comité de libération du Maghreb arabe[2] est créé sous l’égide de l’émir Abdelkrim el Khattabi. Ce Comité est constitué par de jeunes nationalistes venus du Maghreb, la plupart comme volontaires pour la libération de la Palestine ou effectuant pour certains d’entre eux des études au Caire[3].
Sous l’impulsion de l’émir Abdelkrim et de ses partisans, des unités de commandos maghrébins sont constituées et regroupées dans des camps de formation militaire en Egypte, en Syrie puis en Irak. Ils sont près de 900 volontaires formés au maniement des armes et des explosifs par de jeunes officiers nationalistes arabes dont ceux qui renverseront les régimes corrompus et impotents du Moyen-Orient[4].
L’incapacité de la Ligue arabe à engager résolument les États de la coalition dans une lutte de libération des territoires occupés et la défaite militaire de 1948 jettent le discrédit sur les politiques. La question centrale devient alors celle de la coordination des différents partis et mouvements nationalistes du Maghreb pour un déclenchement concerté de la lutte armée de libération sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Dans une tentative désespérée de reprendre la main sur les activistes, un accord est conclu en 1951 entre les représentants de l’Istiqlal, du Né-Destour et du MTLD qui proclament leur intention de libérer l’Afrique du Nord de la présence française[5].
Nous nous devons de relever ici la coïncidence chronologique des faits entre la tenue du 1er congrès du Maghreb arabe et celle du congrès du MTLD[6] qui a lieu lui aussi en février 1947. À cette occasion, les débats laissent apparaître la même divergence de vues sur les voies et moyens pour l’accession à l’indépendance. Une sorte de compromis est conclu en Algérie débouchant sur la poursuite de la voie électorale sous le sigle du MTLD et la création d’une Organisation Spéciale (OS) chargée de préparer secrètement le parti et les militants au passage à la lutte armée. En 1951, suite à la découverte et au démantèlement de l’OS, les cadres dirigeants de cette organisation clandestine sont envoyés au Caire (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider) et en France (Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche).
En 1951 donc, s’établit une nouvelle conjonction au Caire où les représentants de la voie insurrectionnelle vont vivre des années cruciales dans la proximité immédiate du Comité de libération du Maghreb arabe. C’est là que, par l’intermédiaire d’Ahmed Ben Bella en particulier, s’établissent des alliances et se met en place un axe Maghreb-Machrek dont le pivot semble se trouver dans la capitale égyptienne.
Au mois de mars 1952 les tentatives de coordination s’intensifient au niveau des partisans nord-africains de la lutte armée. Abdelkrim El Khattabi envoie une mission en Tunisie, en Algérie et au Maroc à la recherche de contacts devant assurer l’unification des rangs et la détermination des étapes. L’idée d’un nouveau mouvement unifié pour la libération du Maghreb arabe[7] fait son chemin. Sont désignés pour cette mission Abdesslam El Hachemi Taud et Hammadi Er Rifi, des officiers volontaires des brigades d’Afrique du Nord formés par l’Académie militaire irakienne. En Tunisie, la mission mandatée par Abdelkrim contacte Tahar Guiga, un des leaders du parti Néo-Destour. En Algérie, les émissaires rencontrent Abdelhamid Mehri, membre du comité central du MTLD. Ils expliquent que le but de leur mission est de mettre en œuvre des mesures concrètes pour la coordination de la lutte engagée à l’échelle du Maghreb et créer un sentiment unitaire quant au destin commun d’un Maghreb arabe uni. Mais la mission consiste également en la mise en place des filières pour le passage des armes et des explosifs expédiés par voie terrestre depuis l’Egypte ou la Libye. Une partie de ces chargements à haut risque sont déposés dans un chapelet d’entrepôts passant par la Libye et la Tunisie avant d’atteindre l’Algérie et le Maroc. L’un de ces dépôts installé en est tenu à Batna[8] par Mustapha Ben Boulaïd (autre membre du comité central du MTLD et cadre clandestin de l’OS). Le projet est de lancer au même moment des actions armées sporadiques et de faire exploser des bombes dans l’ensemble des pays du Maghreb afin d’obliger les forces françaises à déployer et disperser leurs forces sur l’ensemble de la région[9].
En 1952 toujours, Ahmed Ben Bella et Mohammed Boudiaf, tous deux cadres dirigeants de l’OS dissoute, se rencontrent en Suisse. La jonction est faite. Dès lors, pour les partisans de la lutte armée de libération de l’Algérie et du Maghreb, se mettent en place deux lignes de force. L’une, partant du Caire et passant par la Libye et la Tunisie, est adossée à deux personnalités éminentes ayant toutefois des objectifs différents (l’émir Abdelkrim et le colonel Abdel Nasser) ; l’autre, partant des bases militantes de la Fédération de France du MTLD et passant par l’Espagne et le Maroc s’appuie principalement sur les réseaux rifo-marocains.
Lorsqu’à la veille du déclenchement de la lutte armée, les dirigeants du PPA-MTLD et surtout ceux de l’Organisation Spéciale cherchent des appuis logistiques, des bases de repli et des filières pour le passage des armes, c’est auprès des insurgés du Sud tunisien et en Libye qu’ils vont les trouver[10]. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les premiers maquisards algériens seront eux aussi appelés par les Français fellaghas[11].
En août 1954, quelques mois avant le déclenchement de la lutte armée en Algérie, Il a été décidé que Mustapha Ben Boulaid se rende en Libye, que Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf aillent à Tétouan et Nador pour assurer le contact avec les bases insurrectionnelles installées dans les pays frères du Maghreb. Au Maroc, ils rencontrent Abdelkebir El Fassi et Ahmed Ziad. En Tunisie, Lakhdar Cheriet et les partisans de Salah Ben Youssef
Ahmed Ben Bella, se rend de son côté au bureau du Caire du Comité du Maghreb arabe où les dirigeants conviennent du principe d’une action unifiée prévue initialement pour le 15 octobre[12].
Cette proximité entre les militants nationalistes des Aurès, des Nementchas et de l’Oued Souf en Algérie et les partisans de Salah Benyoucef dans le Sud tunisien d’un côté, entre Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abdelhafid Boussouf et les insurgés du Rif de l’autre n’est pas seulement sémantique ou géographique. Elle ne sera pas non plus sans conséquence dans les relations qui viendront s’établir entre le FLN-ALN, les Youssefistes du Né-Destour et les éléments de l’Armée de libération du Maroc après le déclenchement de la lutte armée en 1954.
En Algérie, l’impasse dans laquelle se trouve engagée la voie électorale et pacifique de la majorité du comité central du MTLD précipite la crise. Des responsables de l’OS dont Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche tentent par tous les moyens de rassembler leurs troupes et, faute de faire l’unité des rangs entre partisans de Messali et ceux du comité central du MTLD, ils passent à la phase active de l’insurrection le 1er novembre 1954.
La conjonction des maquis
La naissance du FLN représenté par le Comité des Six[13] à Alger et par la Délégation extérieure du MTLD au Caire[14], pose un problème majeur en tant que solution de continuité entre le nationalisme des partis indépendantistes traditionnels et une nouvelle génération de militants. En Algérie, le passage à la lutte armée se fait dans les premier temps en dehors du parti et même contre le parti. Il est vécu par Messali comme par le comité central du MTLD comme un coup de force, une sorte de rébellion des activistes contre les politiques. De ce fait, dès novembre 1954, le capital relationnel accumulé tout au long des dernières décennies entre les directions politiques des partis nationalistes algérien et tunisien, semble être subitement rendu caduc ou pour le moins laissé comme en suspens.
Dès lors se cristallise sur le terrain militaire une alliance de fait qui matérialise très probablement une sorte d’union des commandos nord-africains dont le principe aurait été acquis le 29 mai 1954 au Caire.
Des faits et témoignages viennent à l’appui de cette hypothèse. En effet, quelques semaines avant le déclenchement de la lutte armée, Mokhtar Badji[15], informe Mohammed Boudiaf que des combattants tunisiens traversent les frontières pour demander de l’aide, collecter des armes, de l’argent et des médicaments. Comme les journaux locaux commençaient à parler de ces infiltrations de fellaghas, cela a fini par susciter quelques inquiétudes chez les responsable du FLN naissant qui craignait que ne se reproduisent les incidents ayant entraîné la découverte de l’OS en 1950[16]
Dans le Sud tunisien, dès les premiers mois de l’insurrection, l’ALN algérienne apporte son aide à Lazhar Cheriet et à Saci Lassoued pour l’organisation des unités de l’ALT (armée de libération de la Tunisie)[17]. Ahmed Mahsas, chargé par Ben Bella en 1955 de la logistique et de la sécurité pour l’Est algérien, revient en Tunisie après un court passage par la Libye. C’est en qualité de représentant de la direction (extérieure) du FLN qu’il va tenter de mettre un terme au désordre qui prévaut dans les rangs des unités de l’ALN cantonnées au-delà des frontières. Sur le plan militaire, il est chargé de la mise en place d’un comité pour la répartition des armes venues du Caire[18]. Sur le plan politique, sa mission est de « jeter les bases d’une structure révolutionnaire nord-africaine pour contrecarrer les plans français »[19].
De leur côté, les partisans de Salah Ben Youssef apportent une aide directe aux djounouds algériens.
« Une lettre de Ben Bella datant du 28 novembre 1955, atteste en effet que le FLN considérait comme un avantage pour les acheminements d’armes de Libye en Algérie, l’implantation de 300 Youssefistes dans le Sud tunisien. »[20]
Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que le 17 août 1954 s’ouvrent les négociations franco-tunisiennes. Mendès France qui cherche à tout prix à les faire avancer accroît la pression pour obtenir le désarmement des maquis du Sud tunisien. Les principaux négociateurs du Néo-Destour, Tahar ben Amar, Mohammed Masmoudi et Mongi Slim sont convoqués à Paris pour agir dans ce sens. Le 22 novembre, alors que la lutte armée a commencé en Algérie, un accord approuvé par le bey et par Mendès-France stipule :
« Le gouvernement tunisien invite solennellement les fellaghas à remettre leurs armes aux autorités françaises et tunisiennes. »[21]
Le 15 janvier 1955 c’est le président du Conseil lui-même qui prend part aux pourparlers alors que Salah Ben Youssef durcit sa position, craignant des concessions de la part de Bourguiba. Le renversement du gouvernement Mendès France par le parlement français, sur l’affaire tunisienne justement, n’empêche pas cette même affaire d’être réglée le 21 avril par le gouvernement Edgard Faure qui signe avec Habib Bourguiba une convention générale amendée.
Tout porte à croire que l’alliance des unités de l’ALN et de l’ALT sur le terrain est dirigée contre la ligne Habib Bourguiba et s’inscrit dans le cadre d’un projet de soulèvement général de l’Afrique du Nord.
Pour confirmer cette hypothèse, à l’Ouest, la 5ème zone (Oranie) dirigée par Larbi Ben M’hidi installe ses quartiers à Nador dans le Rif marocain où se trouvent les camps de l’armée de libération du Maroc (ALM). Un des chefs de cette armée, le colonel Ben Miloudi remet gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset[22]. C’est là que sont repris par Aberkane et le Docteur Khatib les projets d’une armée de libération de l’Afrique du Nord.
À Alger, Abdelhamid Boudiaf, un élément de l’OS proche de Mostefa Ben Boulaïd arrive avec un certain Lieutenant Abdelaziz Al Iraqi[23] en provenance du Maroc. Celui-ci avait pour mission d’aider à la formation militaire des maquisards algériens. Pris en charge par Boudjeroudi puis par Mahieddine Berrezouane et Mohammed Moqaddem, il est envoyé en Kabylie. Il sera quelques temps plus tard arrêté en compagnie de Abdallah Fadhel[24].
À l’idéal d’une unité du Maghreb fondée sur une alliance politique des partis Istiqlal, MTLD et Néo-Destour se substitue, sur le terrain, une autre unité maghrébine reposant sur la conjonction des armées de libération des trois pays du Maghreb : ALM, ALN, ALT.
Face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident, se dresse alors l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek.
La Rédaction
Bibliographie : Daho Djerbal (dir.), L’armée de libération du Maghreb (1948-1955), Alger, Ed. Fondation Mohamed Boudiaf, Alger, 2004.
Notes
[1] Héros de la guerre du Rif et fondateur en 1922 de la République confédérée des tribus du Rif. Exilé à l’île de la Réunion, il s’échappe en 1947 du navire devant le ramener en France et s’installe au Caire.
[2] Sur ce point, la version diverge avec celle plus classique selon laquelle ce comité serait l’émanation du Bureau de liaison et d’information du Maghreb et de Palestine créé sous l’égide de la Ligue arabe.
[3] Témoignage de Abdesslam el Hachemi Taud, jeune volontaire qui a combattu dans les rangs des brigades nord-africaines pour la libération de la Palestine ; il participe à la création du premier comité de libération du Maghreb arabe sous la direction de l’émir Abdelkrim et présidera à la formation et à l’envoi des premières unités de commandos de l’ALM. Cf. Daho Djerbal, op. cit.
[5] Slimane Chikh L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Alger, OPU, 1981, p. 486 et suiv.
[6] En 1946, le Parti du peuple algérien dissout décide de participer aux élections sous le sigle de Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.
[7] Témoignage de Abdelatif Jabrou, in Daho Djerbal, op. cit.
L’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, a livré une analyse percutante sur les tensions franco-algériennes actuelles. Selon lui, « les enfants de l’OAS » ont accédé aux plus hautes responsabilités politiques en France, incarnant une revanche historique de l’extrême droite hostile à l’indépendance algérienne.
Dans plusieurs interventions récentes, notamment lors d’un hommage rendu à Hocine Aït Ahmed à Alger, Benjamin Stora a pointé du doigt ce qu’il considère comme une mutation profonde du paysage politique français. « Aujourd’hui en France, c’est plutôt l’extrême droite qui est à l’offensive », affirme l’historien, soulignant que cette mouvance est « résolument opposée à toute concession envers l’Algérie».
L’analyse de Stora est sans ambiguïté : les héritiers idéologiques et parfois biologiques de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), ce mouvement terroriste créé en 1961 pour empêcher l’indépendance algérienne, occupent désormais des postes clés dans l’appareil d’État français. L’historien cite notamment le cas emblématique de Philippe Tabarot, actuel ministre des Transports dans le gouvernement Bayrou.
Philippe Tabarot, fils d’un chef de l’OAS
Philippe Tabarot n’est pas un cas isolé, mais sans doute le plus symbolique. Son père, Robert Tabarot (1928-2015), fut l’un des fondateurs et dirigeants de l’OAS à Oran. Bras droit du général Jouhaud, l’une des quatre têtes du putsch d’Alger d’avril 1961, Robert Tabarot était responsable du bureau des contacts politiques de l’organisation clandestine. Condamné à mort par contumace, il s’exila en Espagne franquiste après l’indépendance avant de bénéficier de l’amnistie de 1968.
En octobre 2025, le ministre a suscité une vive polémique en déclarant sur CNews que la France n’avait « pas à s’excuser du passé, ni du présent » concernant la colonisation. Sa sœur, Michèle Tabarot, députée des Alpes-Maritimes depuis 2002, assume ouvertement cet héritage : « Je revendique, j’assume mon héritage familial, c’est mon ADN », a-t-elle déclaré.
Benjamin Stora élargit son analyse à d’autres figures politiques. Il mentionne Robert Ménard, maire de Béziers, né à Oran en 1953 dans une famille dont le père, d’abord syndicaliste communiste, rejoignit l’OAS à la fin de la guerre. Louis Aliot, maire RN de Perpignan depuis 2020, est quant à lui issu d’une famille pied-noir d’origine juive algérienne.
Une extrême droite qui a « absorbé » la droite traditionnelle
Le constat le plus préoccupant de l’historien concerne la métamorphose du paysage politique français. Les partis de droite traditionnelle, héritiers du gaullisme qui avait acté l’indépendance algérienne, ont été selon lui « littéralement absorbés » par cette extrême droite historiquement ancrée dans le camp de l’Algérie française.
« Ils ne veulent pas reconnaître l’histoire de l’indépendance de l’Algérie », martèle Stora. « C’est le grand problème. Il faut qu’ils l’acceptent. Il faut accepter l’histoire accomplie. » L’historien rappelle que l’extrême droite française est « faite des héritiers de Vichy et de l’OAS en grande partie » et qu’elle n’a jamais accepté l’issue de 1962.
Face aux avancées mémorielles initiées par Emmanuel Macron, Stora exprime ses craintes. « Si aujourd’hui ou demain, l’extrême droite arrive au pouvoir, elle va détricoter l’ensemble de ces mesures qui étaient un démarrage », prédit-il. Son rapport de 2021 sur la réconciliation mémorielle lui a valu une pétition de députés LR et RN réclamant qu’on lui retire la Légion d’honneur, ainsi que de nombreuses menaces.
Pour Stora, la crise actuelle entre Paris et Alger, « la plus grave depuis l’indépendance », s’inscrit dans ce contexte de résurgence d’une idéologie que l’on croyait marginalisée. « En France, il y a un réveil d’une extrême droite qui fait de l’Algérien son ennemi », conclut l’historien, appelant à des gestes concrets, notamment sur la restitution des biens culturels, pour sortir de l’impasse.
À la faveur de photos découvertes dans les archives, Martina Magri enquête sur ces ouvriers qui ont contribué à la construction du boulevard périphérique parisien. En ressort un court métrage expérimental qui ravive la mémoire de ces centaines de milliers d’étrangers, souvent occultés de la mémoire collective.
Mediapart et Tënk
« Qui a construit Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne le nom des rois. Les rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Bertolt Brecht,Questions que se pose un ouvrier qui lit. » Le carton textuel qui ouvre La Tentation de la forteresse dit, poétiquement, tout des intentions de la réalisatrice italienne Martina Magri : rendre leur honneur aux centaines de milliers de travailleurs étrangers dont la France, l’ancienne puissance coloniale, a exploité la force de travail.
À la faveur de photos découvertes dans les archives du fonds photographique du département des déplacements et de la voirie de Paris, elle enquête sur ces ouvriers qui ont contribué à la construction du boulevard périphérique parisien. Le chantier a duré dix-sept années, de 1956 à 1973, des années pendant lesquelles ont lieu la guerre d’Algérie et la décolonisation. Martina Magri articule ces archives de la construction, de la guerre et des images tournées au présent sur le périphérique pour faire émerger différentes strates concomitantes de l’histoire, mettre en lumière la dimension de frontière de ce chantier et combler un trou mémoriel.
« Que reste-t-il de ces hommes sinon ce qu’ils ont bâti de leurs mains, cette frontière entre centre et périphérie, s’excluant eux-mêmes peut-être de la “forteresse” ? », s’interroge Stéphanie Bartolo, l’ancienne responsable des événements littérature et cinéma du Musée national de l’histoire de l’immigration qui a accueilli la cinéaste en résidence pour la réalisation de ce film en collaboration avec le Groupe de recherches et d’essais cinématographiques (Grec).
Récemment, le Collectif du 1er janvier ravivait la mémoire de ces centaines de milliers d’étrangers, qui ont reconstruit la France après la Seconde Guerre mondiale, souvent occultés de la mémoire collective, et dont les droits sont restreints. Ces parcours peu racontés, le Collectif du 1er janvier s’est donné pour but de leur redonner un visage et une dignité.
Latifa Oulkhouir, qui dirige aujourd’hui la plateforme de mobilisation Le Mouvement confiait alors à Mediapart : « Il est important de ne pas subir sans cesse les idées et le tempo de l’extrême droite, et de réaffirmer notre histoire, nos valeurs ouvrières et notre fierté immigrée. C’est aussi un message pour les générations actuelles : nous ne sommes pas là par hasard. Cette immigration a été voulue et encouragée par l’État français avec la certitude que ces ouvriers n’étaient là que provisoirement, ce qui a été une croyance fausse et qui a eu des conséquences. »
Dans un contexte de retour du refoulé colonial, La Tentation de la forteresse se concentre sur les présences qui persistent dans ces photographies d’archive, la réalisatrice ambitionne de « sauver des corps, des regards» et s’inscrit dans les traces du cinémade Jean-Gabriel Périot, qui réactualise des archives ou des idées avec ce qu’il se passe au présent.
Pendant toute la durée de la résidence, Martina Magri a tenu un journal, témoignage précieux d’un film en élaboration ou elle partage ses nombreux questionnements, notamment sur cette dernière « image fantôme » qui clôt le film : « Un jour j’ai été surprise par une image. Un détail. C’était un homme dans un chantier. Il était au bord du cadre, éloigné du centre de l’action. Le point n’était pas sur lui, on pouvait voir à travers son corps. Il semblait m’appeler. Mais je n’entendais pas sa voix. L’homme venait de loin. Jeté dans le ventre de la terre, il marchait en silence au milieu d’une construction qui gardait la trace de ses mains. Les yeux écarquillés, j’observais les ruines qui l’entouraient. Je voulais retrouver sa voix. La route témoigne encore du labeur de l’homme que je cherche, mais a enseveli sa voix. Qu’est-ce qu’il attendait de moi ? Peut-être, simplement, que je le regarde. »
Retrouvez d’autres documentaires à visionner sur Mediapart. Les films de notre partenaire Tënk sont là.
Mediapart diffuse chaque samedi un film documentaire. Cette sélection est assurée par Guillaume Chaudet Foglia et Ludovic Lamant.
La tentation de la forteresse, France, 2017, 11 minutes
Écriture et Réalisation : Martina Magri
Image : Noé Bach
Son : Gaël Éléon
Montage : Nathalie Vignères
Musique originale : Laurent Durupt
Production : Grec – Groupe de recherche et d’essais cinématographiques et Musée national de l’histoire de l’immigration
Dans Ce que la mort m’a pris de toi, l’historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d’enfance : ceux du fils d’un résistant monté au maquis, avant d’être tué par l’armée coloniale française.
C’est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l’intime à l’Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l’enchaînement des événements qui ont conduit l’Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L’incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.
Au départ, « il y avait le soleil et Père, l’un rythmait les jours et l’autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C’est le deuxième enfant d’une fratrie de quatre, descendant d’une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l’Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l’est de l’Algérie.
Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d’exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d’un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu’à leurs noms, falsifiés par une loi sur l’état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.
Un point de non-retour
Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d’artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d’autres trous sanglants de l’Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d’une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l’indigène ? Et pour quelle liberté ?
S’il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n’a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l’Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l’événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n’y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l’homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d’Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d’envoi de la guerre d’indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.
Un jour d’automne 1955, le père s’éclipse. Ses enfants n’ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu’il reviendra « demain ».« Ah ! Ces “demains” qui n’arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu’est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu’elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »
« Comme si elle tremblait en moi »
Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n’ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l’idée qu’ils puissent revenir. Qu’ils s’en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu’il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C’était comme si elle tremblait en moi », se souvient l’enfant.
Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu’il ne peut plus « faire revenir quelqu’un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu’une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu’à ma propre existence ».
Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d’argent, donc de soins. Elle se souvient :
« C’est après cela que je l’ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m’effrayait. Alors il m’a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées« .
Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d’hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».
La mort s’étale en une du journal
Mais la guerre continue de s’immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions… « Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d’impuissance… »
La famille reverra une fois le père, lors d’une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c’est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s’intensifie. Un jour d’octobre 1957, l’enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L’organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s’étale à la une. C’est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d’annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n’étais qu’un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l’aide ! »« Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d’annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu’il va devoir prononcer. C’est donc par lui que le malheur va arriver ?
Les pages les plus poignantes du récit sont là. L’enfant pense qu’il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu’à elle. « Ce n’était pas moi, mais l’autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l’épouvante. Et si tout cela n’était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :
« Qu’en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l’avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu’il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s’il le faut, mais je le retrouverai vivant ! »
On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d’une embuscade avec l’armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l’enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L’auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c’est Hosni Kitouni, l’un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d’enfant. C’est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.
Zaouïa : En Afrique du Nord, établissement sous l’autorité d’une confrérie religieuse.