Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l’empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd’hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.
Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d’Afrique et d’Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l’Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.
Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l’Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l’histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d’associations, d’artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s’accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.
Autour des statues
« Le déclic, c’est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c’est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l’esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.
Avec une dizaine d’autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d’Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.
« Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l’X est à l’origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l’entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d’audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.
Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.Capture d’écran vidéo / Manu Li Wanxu
« Depuis qu’on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J’y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu’un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d’Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d’un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »
« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire »
Mobilisée au sein du collectif d’afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d’Afrique. « J’étais pour [les déboulonnages de statues], puis j’ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n’aurais peut-être jamais découvert l’histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m’a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »
De déboulonnage, il ne peut de toute façon être question depuis que l’escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l’exposition coloniale de 1922.
« Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l’association Ancrages. Pour l’instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d’Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.
Nouvelles approches
Pour mieux comprendre l’histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d’Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l’exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d’une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l’université d’Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d’un « déficit d’histoire » et de l’émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d’une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.
Le projet Mars Imperium a « bénéficié d’une totale liberté », même s’il en a inquiété certains.
« La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d’années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l’un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d’une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».
Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d’aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d’institutions, n’aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd’hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s’impose, sans doute plus que jamais. »
Un coffre-fort exhumé
Quelques encablures vers l’est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l’empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd’hui de cabine d’essayage dans le sous-sol d’un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d’Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s’offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances »
Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C’est d’autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.
« Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d’ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d’autres historiens et de l’association Ancrages, ils en tireront la rédaction d’une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l’appropriation et à l’exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l’État français ».
Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?
Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l’appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d’Européens et des milliers d’Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.
« La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d’associations de rapatriés qui s’étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu’une plaque commémorant les 80 ans de l’« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l’espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d’Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.
La rue Thomas-Bugeaud est rebaptisée « Ahmed-Litim », tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. Sa perpendiculaire : la rue Cavaignac.
Sans surprise, l’école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, s’est distingué par l’ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l’école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d’Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.
Marseille, 3e arrondissement, 2021.Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.
Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l’actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d’entre eux estiment que Marseille ne s’est pas encore dotée d’une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu’elles ont fait l’objet « au mieux d’un impensé, au pire d’un déni, de la part des municipalités précédentes ».
Expliquant que l’équipe actuelle s’est d’abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu’une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l’horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. »« Ou au détour d’une statue », ajoute Rose Frigiere.
Selim El-Meddeb : Journaliste, correspondant de France 24 au Liban de 2011 à 2017, puis chargé de communication pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afrique de l’Ouest et le Secrétariat des Nations unies. Installé à Marseille depuis 2022.
Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C’est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l’histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s’en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l’un des auteurs du guide.
Hyperfocalisation médiatique, soupçons de « sédition » et rappels à l’ordre officiels : les Français issus de l’immigration, devenus maires de grandes villes de la banlieue parisienne ou lyonnaise, subissent un déferlement politique et médiatique raciste qui tombe sous le coup de la loi.*
Une émission présentée par Mathieu Magnaudeix, préparée avec Yunnes Abzouz et Laura Wojcik
Yunnes Abzouz, journaliste à Mediapart ;
Nassira El Moaddem, journaliste à « Arrêt sur images », autrice de Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (éd. Stock, 2026) ;
Bassi Konaté, maire de Sarcelles (Val-d’Oise) ;
Ellen Salvi, responsable du pôle politique de Mediapart ;
Julien Talpin, sociologue, chercheur en science politique, directeur de recherche au CNRS, auteur de La Colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix (éd. PUF, 2024) et coauteur de La France, tu l’aimes, mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane (éd. Seuil, 2024).
*Intro modifiée. En effet, il ne s’agit pas de « Noirs » et d »Arabes », mais de Français, de Français issus de l’immigration puisque la précision s’impose ici. Je n’adhère pas à l’emploi du terme « racisé » en dehors du contexte auquel il appartient, à savoir la recherche en sciences sociales. Catherine Sicart, animatrice du site.
La parution, le 12 mars 2026, de « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » de Pierre Vermeren s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ». Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie ! Contre la rechute coloniale, la falsification du récit et la réhabilitation implicite de l’ordre impérial.
La parution, le 12 mars 2026, de France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique de Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».
Le livre est bien présenté par son éditeur comme une lecture au long cours de la relation franco-algérienne, au moment même où cette relation traverse une phase de tension aiguë. Mais derrière l’apparence du diagnostic froid et “réaliste”, cette formule réactive en réalité un vieux schème colonial : attribuer au conquérant le privilège de l’origine, et refuser au peuple colonisé la pleine propriété de sa profondeur historique.
Une phrase, une vision du monde
Il faut prendre la mesure de ce que contient une telle phrase. Elle n’est pas seulement discutable ; elle est révélatrice. Elle déplace le centre moral et historique du récit. Elle fait passer la conquête pour une fondation, la domination pour une structuration, l’administration pour une naissance, et l’empire pour une sorte de matrice politique. Or c’est précisément ce que l’historiographie sérieuse sur l’Algérie est parvenue à déconstruire après des décennies de débats : l’idée qu’un pays, une société, un peuple, n’accéderaient pleinement à l’histoire qu’au contact de l’Europe, et que le colonisateur pourrait se prévaloir d’avoir “fait exister” ce qu’il a d’abord soumis. Les travaux de James McDougall, Abdelmajid Hannoum, Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Todd Shepard vont tous dans le sens inverse : ils rappellent la profondeur historique de la société algérienne, la violence constitutive de la colonisation, et le rôle actif des Algériens dans la formation de leur propre identité et trajectoire politique.
La première chose à affirmer, donc, est simple : le problème n’est pas ici l’existence du débat. Le problème est la nature du récit proposé. Car il ne s’agit pas d’une simple nuance d’interprétation sur des faits difficiles ; il s’agit d’une construction narrative qui agence des éléments partiellement exacts pour leur faire produire une conclusion abusive. Oui, la colonisation française a imposé des frontières, organisé un tissu d’échanges, une centralisation administrative, une bureaucratie, une nomenclature juridique, des pratiques de gouvernement plus institutionnelles. Mais de là à conclure qu’elle aurait “créé” l’Algérie, il y a un saut conceptuel illégitime : on confond transformation et origine, reconfiguration et engendrement, exercice de l’autorité légitime et pouvoir de domination, substitution de population et droit à la paternité historique.
C’est ce saut qu’il faut démonter, parce qu’il concentre l’essentiel de la faute intellectuelle. Avant 1830, le Maghreb central n’était certes pas un État-nation centralisé au sens européen du XIXe siècle. Mais cette banalité ne prouve rien. Elle ne signifie ni vide historique, ni inexistence politique, ni absence de société, ni matière inerte attendant sa mise en forme par l’Europe. Il faut rappeler au contraire que l’histoire moderne de l’Algérie couvre cinq siècles, de l’arrivée des Ottomans aux suites des soulèvements arabes, et qu’il faut replacer la société algérienne au centre du récit, en suivant ses continuités anthropologiques. On pourrait résumer cette perspective en parlant d’une société extraordinairement résiliante et traversant violences et crises sans cesser d’exister comme réalité historique propre.
Autrement dit, l’hypothèse de l’absence d’un État-nation calqué sur le modèle européen moderne n’autorise nullement à soutenir que la France aurait “créé” l’Algérie. Ce que la formule implique ici, en vérité, c’est autre chose : que seuls les Européens seraient capables de produire des formes politiques pleines, cohérentes, dignes de ce nom, et que les sociétés colonisées ne deviendraient vraiment historiques qu’à travers leur capture par l’appareil de l’empire. C’est là qu’apparaît la logique profonde du propos : une hiérarchie implicite des capacités historiques. À certains peuples, la faculté exclusive d’organiser, de nommer, de façonner le monde ; à d’autres, la condition d’objet administré, de matière travaillée, de société enfin rendue lisible par le conquérant. Voilà pourquoi cette phrase n’est pas seulement fausse : elle est soustendue d’une philosophie politique de la supériorité civilisationnelle.
Il faut donc aller plus loin et nommer le mécanisme avec précision. Ce qui se joue ici relève d’une falsification par cohérence. Hannah Arendt aide à comprendre cela mieux que quiconque. Dans sa réflexion sur “Truth and Politics”, elle montre que le mensonge politique le plus dangereux n’est pas toujours la négation brute d’un fait. Il réside aussi dans la capacité à réorganiser les faits jusqu’à produire une narration cohérente, apparemment raisonnable, mais fausse dans sa signification. Les faits ne sont pas toujours niés ; ils sont hiérarchisés, montés, recadrés, déplacés, jusqu’à perdre leur poids moral propre. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on admet, du bout des lèvres ou à l’arrière-plan, qu’il y eut conquête, spoliation, droit d’exception, torture et guerre, tout en faisant de la séquence coloniale la condition supérieure de la “naissance” de l’Algérie. On n’efface pas nécessairement la violence ; on la subordonne à un récit censé la surplomber et la racheter.
Le mensonge par glissement : de la domination à la « création »
Cette opération intellectuelle n’a rien d’innocent. Abdelmajid Hannoum a précisément montré, dans The Historiographic State, comment l’Algérie fut transformée en territoire “français” non seulement par les armes et l’administration, mais par une production de savoir : histoire, ethnographie, cartographie, archéologie, classement. Le colonialisme ne se contente pas d’occuper ; il produit les catégories destinées à légitimer son occupation. Il transforme un pays étranger, lointain, culturellement distinct, en objet de savoir colonial, jusqu’à fabriquer les conditions intellectuelles de sa naturalisation comme prolongement de la France. Dire aujourd’hui que la France a “créé” l’Algérie, c’est réactiver cette bibliothèque coloniale, la remettre en circulation sous couvert de bon sens réaliste. Ce n’est pas une avancée du savoir. C’est le retour d’une vieille épistémologie impériale.
Il faut ici insister sur le mot “créé”, parce qu’il est le coeur de l’imposture. Créer, c’est être à l’origine. C’est engendrer. C’est faire advenir. Employer ce verbe à propos de la France en Algérie revient donc à attribuer à la puissance coloniale le rôle noble et fondateur de l’auteur. Or la France n’a pas trouvé en Algérie une page blanche. Elle a trouvé une société, des villes, des hiérarchies, des appartenances, des expressions culturelles vernaculaires, des formes de souveraineté, des religions, des mémoires, des relations de pouvoir, des équilibres et des conflits. Elle les a bouleversés, éradiqués, oui ; mais les bouleverser n’est pas les engendrer, les éradiquer n’est pas les construire. Elle les a cartographiés, oui ; mais cartographier n’est pas créer. Elle a administré, classé, quadrillé ; mais l’administration n’est pas la paternité. Ce glissement de la domination à la création est la signature même de la pensée coloniale : faire du pouvoir d’imposer la preuve du droit à s’attribuer l’origine.
La falsification par cohérence : le réel réorganisé
Cette pensée coloniale a en outre toujours eu une dimension raciale ou racialiste, y compris lorsqu’elle se disait purement “civilisationnelle”. Les travaux récents rappelés par Hannoum et par l’article de French Politics, Culture & Society sur “l’éternelle dépendance du Maghreb” montrent combien l’histoire coloniale – dite savante – a été mobilisée pour démontrer que l’Afrique du Nord devait son intelligibilité et sa vocation historique à son encadrement par des puissances extérieures, françaises de préférence. Le problème n’est donc pas seulement politique ; il est aussi anthropologique. Certains récits continuent à distribuer l’initiative historique d’un côté et l’inachèvement de l’autre. Le colonisateur apparaît comme principe d’ordre ; le colonisé comme réalité lacunaire. Même sans vocabulaire biologique, on retrouve une logique de hiérarchisation des peuples et des capacités historiques.
C’est ici que l’historiographie française la plus sérieuse fait heureusement barrage. Benjamin Stora, depuis des décennies, travaille sur la guerre d’Algérie non comme une matière à slogans identitaires ou patriotiques mais comme un noeud de mémoire, de violence, de refoulement et de conflictualité politique. La simple existence de ses travaux rappelle qu’on ne peut pas parler de cette histoire sans mesurer les usages contemporains du passé, ni sans affronter la violence de la conquête et des 132 années de colonisation. Même des débats critiques autour du rapport Stora ont souligné la nécessité de ne pas dissocier les violences de conquête et le régime colonial lui-même. Gilbert Meynier, quant à lui – et d’ailleurs comme la quasi-totalité des historiens français européens ou anglo-saxons -, a constamment rendu compte de l’ampleur des destructions engendrées par la conquête et la profondeur de la violence coloniale. Face à de tels travaux, oser encore écrire que « la France a créé l’Algérie » n’est pas une provocation féconde, mais un aveu de faillite. Faillite de méthode, faillite de culture, faillite de probité. Une telle phrase porte la marque de son temps : celui où l’ignorance se rengorge, où l’amnésie devient confort moral, et où l’imposture intellectuelle se drape dans les prestiges usés de l’autorité pour faire passer la pauvreté du jugement pour une leçon d’histoire.
Il faut alors rappeler ce que fut matériellement l’ordre colonial. Non une simple administration, mais une colonie de peuplement. Non une intégration égalitaire, mais une hiérarchie raciale, juridique et civique. Non une oeuvre abstraite d’organisation, mais une dépossession concrète, massive, durable. Le cas Maurice Audin, reconnu par l’Élysée en 2018, atteste officiellement que l’État français a rendu possible un système où la torture et l’exécution ou la mort sous torture ont eu lieu sous l’autorité de l’Armée française. Le cas Ali Boumendjel, reconnu en 2021, établit qu’il fut arrêté, placé au secret, torturé puis assassiné par l’armée française. En 2024, le PR, chef des Armées, a aussi reconnu que Larbi Ben M’Hidi avait été assassiné par des militaires français. Ces reconnaissances officielles n’épuisent évidemment pas la question coloniale ; mais elles rendent particulièrement obscène toute formule qui chercherait encore à sublimer la domination en “création”.
Quand l’État français lui-même reconnaît torture, assassinat et mensonge officiel, persister dans la langue de la fondation revient à pratiquer une blanchisserie du réel.
L’empire refuse de mourir dans le langage
On voit alors apparaître le caractère profondément orienté du récit incriminé. Il ne s’agit pas de mieux comprendre l’Algérie ; il s’agit de sauver un certain récit de la France. Car que produit cette formule, au fond ? Elle permet de déplacer la focale. Au lieu que la colonisation apparaisse d’abord comme conquête, dépossession, droit inégal et violence, elle devient le moment où une puissance ordonnatrice aurait donné forme à ce qu’elle dominait. Le colonisateur n’est plus seulement le maître ; il devient l’auteur. Et ce déplacement est moralement décisif : ce qui devrait être jugé se trouve peu à peu admiré pour sa prétendue efficacité structurante. Voilà comment une domination se réhabilite symboliquement sans jamais avoir besoin de se dire explicitement vertueuse.
C’est pourquoi, en Algérie, de tels propos ne seront pas reçus comme une simple “lecture parmi d’autres”. Ils seront évidemment perçus comme un déni colonial persistant. L’auteur le sait bien : non pas parce que les Algériens seraient incapables d’entendre un désaccord ; mais parce qu’ils savent reconnaître les fables françaises qui cherchent encore à tordre la mémoire pour sauver une part de mythologie nationale voire relever du révisionnisme et du négationnisme. L’idée que la France aurait, malgré tout, donné à l’Algérie sa réalité politique ultime appartient à cette famille de récits où l’ancien empire veut continuer à prélever un tribut symbolique sur ceux qu’il a dominés : vous nous devez jusqu’à votre forme historique. Or c’est précisément cette prétention que les sociétés décolonisées refusent désormais.
Il faut même dire que le contexte intellectuel a changé. Le temps où la France pouvait imposer seule la version légitime de l’histoire algérienne est terminé. James McDougall replace la société algérienne au centre ; Todd Shepard a montré, dans son travail sur la décolonisation, que la guerre d’Algérie a aussi remanié en profondeur la France, ses catégories et son imaginaire politique. L’Algérie n’est pas un objet passif de l’histoire française ; elle est aussi le sujet qui a contraint la France à renoncer à la fiction de l’Algérie française et à redéfinir son propre langage politique. Présenter encore l’Algérie comme l’effet supérieur de la France, c’est donc non seulement méconnaître l’histoire algérienne, mais aussi mal lire l’histoire française elle-même.
À ce stade, il faut être juste sur un point : on peut critiquer très sévèrement cette thèse sans prétendre abolir le débat ni disqualifier toute la carrière de son auteur. Pierre Vermeren est bien professeur à Paris 1 et spécialiste du Maghreb selon son université ; il est donc parfaitement légitime de le discuter sur le terrain de l’histoire. Mais cette légitimité institutionnelle ne sanctuarise aucune formule. Elle oblige au contraire à soumettre ses propositions à une exigence d’autant plus stricte. Et c’est précisément sur ce terrain qu’une phrase comme « la France a créé l’Algérie » appelle une réfutation ferme : non comme censure, mais comme responsabilité intellectuelle.
La responsabilité est d’autant plus grande que ce genre de formule prospère aujourd’hui dans un espace médiatique où la brutalité et l’imbécilité du raccourci tient souvent lieu d’audace. Il existe aujourd’hui une petite économie de la provocation historique : on simplifie ce que la recherche a complexifié, on se présente comme iconoclaste contre un prétendu conformisme moral, puis on transforme le choc produit par l’appauvrissement en preuve de sa propre lucidité. C’est un théâtre usé. Une phrase dure n’est pas une preuve. Une simplification n’est pas une découverte. Une régression n’est pas une percée du savoir. Et le retour d’une vieille grammaire coloniale n’a rien d’un courage intellectuel.
Ce qu’il faut opposer à cette régression, ce n’est pas une contre-fable. Ce n’est pas un catéchisme inverse. C’est le rappel ferme de quelques vérités élémentaires. Premièrement, l’Algérie a une histoire antérieure à 1830, dense, conflictuelle, plurielle, irréductible à l’absence d’État-nation moderne. Deuxièmement, la colonisation française a été une entreprise de conquête violente et de domination implacable, non un acte de fondation généreuse. Troisièmement, l’État algérien indépendant a pu hériter de formes étatiques et administratives nées dans la séquence coloniale sans que cela fasse de la France l’auteur de l’Algérie. Quatrièmement, la nation algérienne moderne s’est constituée aussi et surtout contre la domination coloniale, dans et par une lutte politique, sociale, militaire et symbolique qui retire définitivement au colonisateur tout droit à revendiquer l’origine du peuple qu’il a soumis.
À cet égard, même le recours sélectif à de Gaulle ne saurait sauver la thèse. Le gaullisme de la fin des années 1950 s’oriente résolument vers l’autodétermination algérienne précisément parce qu’il acte qu’aucune fiction française ne peut durablement se substituer à la décision des Algériens eux-mêmes. Quelle que soit la manière dont on lit ses formulations, l’usage contemporain qui consiste à prélever chez de Gaulle ce qui pourrait conforter un récit de propriété française sur l’Algérie et à laisser de côté la logique d’autodétermination est un autre exemple de citation orientée au service d’une conclusion idéologique. Ici encore, on ne raisonne pas ; on prélève. On ne restitue pas ; on agence.
Le fond de l’affaire est donc limpide. Dire que la France a “créé” l’Algérie n’est pas une simple maladresse sémantique. C’est une manière de déplacer la responsabilité, de réduire la violence à une étape secondaire, de remettre le colonisateur au centre du récit, et d’ôter aux Algériens jusqu’au droit à leur propre commencement historique. C’est cela qui rend la formule si grave. Elle ne se contente pas de heurter ; elle réarme une vision du monde. Elle enseigne de nouveau qu’un empire pourrait être l’auteur véritable de ceux qu’il a dominés. Et c’est précisément cette leçon-là qu’il faut refuser, parce qu’elle est historiquement fausse, moralement tordue et politiquement toxique.
La conclusion doit donc être nette. Non, la France n’a pas créé l’Algérie. Elle a conquis un espace historique déjà existant qu’elle a borné pour transformer des confins en frontières, c’est vrai. Elle l’a colonisé, reconfiguré, classé, administré et violenté. Elle a tenté d’en fixer le récit dans sa propre langue et selon ses propres catégories. Puis elle a été contrainte de reconnaître, par la guerre, par la défaite de l’illusion impériale et par la lutte algérienne, que l’Algérie n’était ni son oeuvre ni sa propriété. Toute phrase qui prétend le contraire n’est pas une avancée de l’intelligence historique. C’est une rechute coloniale dans le langage. Et c’est pourquoi elle sera, à juste titre, lue en Algérie comme un déni colonial et comme une falsification du sens de l’histoire.
Yazid Sabeg, ancien commissaire de la République à la diversité.
En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.
À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022).
En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.
Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.
J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.
Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.
J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.
Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.
[1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.
Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».
Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.
À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.
Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 », « Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… », « Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! », « On aurait dû l’avorter », « Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».
En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.
Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.
D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »
Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.
Plongée dans l’Internet raciste
Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »
À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.
Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.
À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord. « Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes.
Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony.
Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.
L’offensive autour des prénoms
La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.
« Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »
C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.
Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.
Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes
« Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza Esmili. Cela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »
Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.
L’obsession identitaire du « grand remplacement »
En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.
En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.
Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.
« Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».
Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».
Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.
« Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.
« En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »
En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.
La permanence d’un racisme anti-algérien en France (et par porosité, anti-maghrébin) sous couvert d’islamophobie, son expression débridée dans les médias et le débat public, les violences de toute nature qui en découlent, puisent leur origine dans la question coloniale. Celle-ci, à défaut d’avoir été traitée politiquement depuis la fin de la guerre d’indépendance algérienne et déconstruite, ne cesse d’irriguer un imaginaire racial inégalitaire directement issu du régime répressif de l’indigénat. Nous entendons ici « indigénat » au sens large, c’est-à-dire englobant l’ensemble des pratiques appliquées aux sujets coloniaux.
À ce jour, le legs de cette privation de droits institutionnalisée se décline sous forme de discriminations dans tous les aspects de la vie quotidienne (éducation, emploi, logement, santé, religion, sécurité des biens et des personnes …). Il est étayé par de multiples offensives médiatiques, et dernièrement par un rapport, diffusé par le ministère de l’Intérieur, intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France » (02/05/2025)[1], par un sondage Ifop, dont les commanditaires sont liés aux Émirats arabes unis, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » (18/11/2025)[2], par un rapport de la droite sénatoriale consacré à la lutte contre « l’entrisme islamiste » (24/11/2025)[3].
La question est éminemment politique. L’ algérophobie s’inscrit dans le prolongement de schémas coloniaux hérités de la Troisième République, fondés sur la théorie d’une hiérarchie des civilisations (cf. Jules Ferry, 28 juillet 1885), remise au goût du jour en 2012 par Claude Guéant alors ministre de l’Intérieur[4]. Elle est donc le produit de structures de pouvoir élaborées par l’État.
Elle s’exprime par une perpétuation du refus de l’égalité des droits, une ethnicisation des questions sociales, une criminalisation de l’immigré ou issu de l’immigration, ancien colonisé ou descendant de colonisés, ennemi d’hier et d’aujourd’hui, accusé d’abord de « séparatisme » et ensuite d’« entrisme », cible essentialisée qui serait en voie « d’islamiser la France », dans un renversement du rapport colonisateur/colonisé.
Ainsi la fabrique de cette continuité historique vise à légitimer le combat de l’extrême droite, et de ses relais au plus haut sommet de l’État, contre l’immigration, notamment algérienne (et de façon extensive, maghrébine), dite « musulmane », et soupçonnée d’islamisme.
Ce racisme systémique, structuré par le colonial passé sous silence, constitue l’un des carburants les plus puissants de la fascisation en cours de la société française.
[4] « Toutes les civilisations ne se valent pas », déclaration faite à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’un colloque organisé par le syndicat étudiant UNI, lié à la droite radicale (04/02/2012).
Hocine Zeghbib revient sur une histoire coloniale méconnue qui éclaire les dérives actuelles dans l’application des principes laïques aux musulmans.
Juriste, maître de conférences honoraire à l’Université de Montpellier, Hocine Zeghbib, revient, à l’occasion des 120 ans de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905, sur l’application très particulière que les autorités françaises ont fait de cette loi fondatrice de la laïcité à la religion musulmane dans l’espace colonial. Une histoire méconnue qui éclaire les dérives actuelles dans l’application des principes laïques aux croyants de cette religion.
La loi du 9 décembre 1905 de Séparation des Eglises et de l’État a 120 ans. Le temps passant, les tensions contraires – apaisement versus conflit – qui en structurent l’essence-même – la laïcité – n’ont pas disparu. Son application, aujourd’hui comme hier, oscille entre ouverture – Cf. Aristide Briand – et fermeture – Cf. Emile Combes. Adoptée au moment où la France régnait sur un vaste empire colonial, son universalisme impliquait que non seulement la loi de Séparation devait s’appliquer à la France métropolitaine mais aussi aux colonies. Et de fait, son article 43 en affirmait le principe … mais le faisait dépendre de l’édiction préalable de futurs règlements d’administration. L’application en fut effective en 1911 en Guadeloupe, Martinique et Réunion. Dans le reste des possessions françaises, la Séparation soit n’y a pas été introduite soit y a été dénaturée, parfois même vidée de son sens.
La non application effective de la loi de 1905 à l’Algérie
Dans cet ensemble, le cas de l’Algérie où prédominait très largement l’islam[1], se distingue à bien des égards et, pour certains de ses aspects, résonne aujourd’hui avec le débat sur la place de l’islam et des musulmans en France. Pour avoir constitué l’un des épisodes les plus révélateurs des tensions entre l’universalisme proclamé de la laïcité et les logiques de domination coloniale, les modalités d’application – ou plutôt de non application – de la loi de 1905 à l’Algérie coloniale ont à voir aujourd’hui encore avec la tension toujours vive entre les principes proclamés et leur usage politique. Mais ce jeu de miroir pourtant manifeste reste « l’angle mort » du traitement politique et juridique de la laïcité et de son rapport à l’islam et aux musulmans en France. Il constitue un impensé aux effets délétères sur le traitement administratif et politique du rapport entre la¨cité et islam.
Un détour par l’histoire du rapport à la loi de 1905 de l’Algérie coloniale en éclaire les zones d’ombre. La Séparation devait s’étendre au territoire algérien, organisé en départements, et intégré au territoire français de métropole par la Constitution de 1848. En pratique, l’administration coloniale s’est employée sans relâche à réduire, détourner ou neutraliser la portée concrète du texte dès lors qu’il s’agit de l’islam tandis que se renforçaient, par effet d’aubaine, les cultes catholique et israélite.
Dans ces départements, dès avant 1905, l’État colonial a fait de l’islam une question de gouvernement y organisant la surveillance des mosquées, la nomination des imams, la confiscation et la gestion directe des biens habous. L’application de la Séparation menaçait cette main-mise de l’administration coloniale sur la religion musulmane. Le décret du 27 septembre 1907 étendant la loi de 1905 à l’Algérie et aux colonies pérennise cette politique coloniale par le maintien, sous couvert « d’adaptation », des biens habous dans le domaine public ainsi que du contrôle et du financement des imams et autres agents religieux. Ce dispositif, reconduit de 10 ans en 10 ans pour finalement ne plus être abandonné, neutralise purement et simplement l’article 2 de la loi de 1905. Loin d’être une exception technique, cette dérogation – qu’il est plus juste de qualifier de négation – est l’expression assumée d’une « laïcité coloniale »[2] construite sur la surveillance d’une religion perçue comme enjeu de sécurité publique.
Deux positions en présence, dès 1905
Le débat parlementaire de 1905 est bien révélateur des tensions que cette vision implique et qui ne manqueront pas, par la suite, d’empêcher que la laïcité ne s’étende à l’islam depuis longtemps déjà tenu pour être rétif à ses principes. Lors des débats au Sénat, deux visions s’affrontent, celle de Brager de La Ville-Moysan, député d’Ille-et-Vilaine, partisan d’une non-application totale de la loi à l’Algérie afin de conserver un outil politique de contrôle religieux ; celle du sénateur d’Alger Paul Gérente qui, pour la défense des intérêts bien compris de la frange républicaine de l’élite des colons, plaide pour une application intégrale au nom d’une assimilation totale de l’Algérie à la France. Pour les uns, le culte doit rester un instrument de gouvernement ; pour les autres, la Séparation est synonyme de succès du projet assimilationniste. En apparence opposées, ces positions convergent en réalité vers un même objectif : préserver la domination coloniale. Le compromis final – application par voie réglementaire – permet de préserver l’unité républicaine tout en reportant à plus tard la décision politique essentielle : voulait-on vraiment séparer l’État du culte musulman ? Le décret du 27 septembre 1907 apporte clairement une réponse négative.
Dès lors, après 1907, deux sphères coexistent au sein de l’islam algérien organisé en culte par l’administration : un culte « officiel » étroitement administré et contrôlé, et un culte « non officiel » progressivement structuré, souvent à travers la loi de 1901 sur les associations. Ce culte, qualifié de « libre » par ses adeptes et de « séparatiste » par l’administration coloniale, revendique une gestion autonome du religieux et dénonce le système colonial en ce qu’il instrumentalise l’islam et en ce qu’il choisit lui-même les autorités religieuses qu’il dit « légitimes ». L’administration coloniale justifie les aménagements à la loi de 1905 par la nécessité de « gérer » directement ou indirectement une religion présentée comme potentiellement subversive.
Les discussions récurrentes sur un « islam de France », son organisation en culte, ou les dispositifs de contrôle – loi de 2021 confortant le respect des principes républicains[3] par exemple – réactivent, sous une autre forme, la question de la capacité/légitimité de l’État à imposer un interlocuteur pour l’islam d’autant plus que, confondant exercice du culte et pratique religieuse, pouvoirs publics et politiques, continuent à appréhender islam et musulmans avec méfiance. Aujourd’hui encore, la suspicion envers la visibilité de l’islam, avec pour effet ce qu’Olivier Roy qualifie de « panique morale »[4], s’inscrit dans cette mémoire coloniale. Dans ce contexte, la laïcité – concept juridique neutre – est transformée en idéologie de “neutralisation” du religieux visible, voire d’instrument de protection d’une « identité nationale »[5], plus ethnique que républicaine, particulièrement quand il s’agit de l’islam, occasionnant une fragmentation telle du principe que certains, pensant y remédier de la sorte, plaident pour la création d’un « Défenseur de la laïcité »[6] sur le modèle du « Défenseur des droits ».
Question déjà présente dès l’après-guerre et que devait résoudre la toute nouvelle Assemblée algérienne, créée par le statut organique de l’Algérie de 1947, qui avait reçu la délicate mission d’appliquer la loi de 1905 dans son intégralité. Le rapport de la Commission Mesbah[7] (1951) préconisait d’adapter le droit colonial à la réalité locale de l’islam et de ses pratiques, non dans le sens où l’entend traditionnellement l’administration, c’est-à-dire au profit de la domination coloniale fondée sur un ordre juridique d’exception, mais au bénéfice du libre exercice de la religion musulmane. Le rapport préconise la création d’institutions cultuelles autonomes et la restitution des biens habous leur garantissant ainsi l’indépendance financière, perspective inquiétante pour l’administration coloniale qui saisit le Conseil d’Etat. Celui-ci rend un avis (1953) non contraignant fermant la porte à une telle perspective de réforme au motif qu’elle porte atteinte à … la Séparation ! Le gouverneur Léonard[8] s’engouffre dans la brèche et maintient le statu quo ante au nom des « nécessités coloniales ». Le rejet du rapport Mesbah signifie le refus d’institutionnaliser l’islam sur un modèle équivalent à celui des autres cultes présents en Algérie. Aujourd’hui encore, un “culte musulman officiel” en France – comparable à une Église structurée – s’il fait partie des revendications, rencontre toujours résistance, suspicion, instrumentalisations. La représentation du culte musulman dans un cadre laïque sans que l’État ne fabrique artificiellement un interlocuteur reste une question centrale. L’échec colonial – voulu – à construire une représentation autonome de l’islam éclaire les difficultés contemporaines du CFCM[9], de ses recompositions ou de l’idée finalement délaissée d’un « Conseil national des imams »[10]
L’utlisation abusive de la laïcité pour contrôler le religieux
L’ histoire de l’Algérie coloniale montre qu’un État peut, au nom de la laïcité, multiplier les instruments de contrôle du religieux. Ce paradoxe réapparaît aujourd’hui dans certaines pratiques administratives comme l’encadrement renforcé des associations cultuelles, signe que la laïcité peut devenir un outil intrusif de régulation plus qu’un simple principe de neutralité. Enfin, l’Algérie coloniale montre que la laïcité française n’a jamais été un bloc homogène : elle a été modulée, adaptée, hiérarchisée. Cette généalogie questionne les usages actuels de la loi de 1905 comme texte sacralisé, alors même que l’histoire démontre sa plasticité politique[11]. En articulant les principes de 1905 avec la pratique coloniale, l’histoire algérienne rappelle que la laïcité n’est pas seulement un cadre juridique mais aussi un instrument politique pouvant servir à masquer des pratiques administratives étrangères à l’esprit de la loi de 1905.
De fait, les dynamiques coloniales autour de l’islam en Algérie ont laissé des traces durables non seulement dans les mémoires, mais dans les mécanismes d’intégration, de représentation, de suspicion, de gestion du religieux. Ainsi, dès 1907, l’État choisit de traiter l’islam différemment des cultes chrétien ou israélite, non pas au nom du respect de sa pratique traditionnelle, mais au nom du contrôle par la création d’un « clergé musulman » officiel, subventionné et dépendant de l’administration. L’idée bien ancrée selon laquelle l’islam « n’est pas une religion comme les autres » et doit donc être traité différemment y puise sa vigueur aujourd’hui renouvelée.
Aujourd’hui, la crainte que la religion musulmane ne devienne un pôle d’autorité autonome incite l’État à construire des dispositifs d’encadrement à travers les associations, les nominations, et divers agréments. La visibilité du croyant dans l’espace public suscite à nouveau le rejet, davantage social et culturel qu’administratif, mais aux effets similaires transformant l’imaginaire de contrôle sous l’État colonial en imaginaire de menace aujourd’hui. L’État colonial craignait des soulèvements, des mouvements de protestation. La France contemporaine craint l’islamisme, le communautarisme, la “sécession”. Dans les deux cas, l’anxiété tourne autour du religieux visible, de sa capacité à mobiliser, à structurer, à revendiquer.
En ce sens, l’histoire coloniale éclaire les racines d’une méfiance structurelle envers l’islam visible, méfiance qui n’est pas que conjoncturelle, mais inscrite dans des rapports historiques de domination, d’autorité, d’identité.
Le détour par l’application de la loi de 1905 à l’Algérie coloniale, avec ses exceptions, ses contrôles, et ses refus d’autonomie pour l’islam, met en évidence un paradoxe fondamental, celui d’un État qui proclame l’universalisme républicain tout en rechignant à admettre l’égalité religieuse pour l’islam.
Cet héritage n’est pas neutre. Il façonne encore des représentations, des peurs, des schémas de domination, des habitudes de surveillance. Il influence aussi la façon dont la société française perçoit l’islam, non comme religion mais comme « problème ».
[1] Gilles Manceron, intervention le 23 septembre 2005 au Colloque de Cerisy « Laïcité vivante » : « Le débat qui a précédé son adoption [la loi de 1905] avait permis à certains, tel Émile Combes, d’exprimer leur volonté d’appliquer la loi uniquement aux autres religions que l’islam » https://histoirecoloniale.net/la-laicite-non-appliquee-dans-les-colonies-a-ete-contredite-en-algerie-francaise/
[5]Le Monde/Idées 7-8 décembre 2025 p. 34 « Le régime de laïcité défend aujourd’hui une prétendue « identité nationale ».
[6] Proposition de loi constitutionnelle portant création d’un Défenseur de la laïcité et définition de ce principe présentée par le député socialiste Jérôme Guedj au nom du PS lors de sa niche parlementaire du 11 décembre 2025 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/creation_defenseur_laicite_et_definition_de_ce_principe_17e_
[7] Mesbah, député « indépendant » d’Akbou, localité située en Kabylie alors rattachée au département de Constantine dans l’Est de l’Algérie.
[8] Roger Léonard, Gouverneur général de l’Algérie Française de 1951 à 1955. Aux côtés de trois autres anciens gouverneurs généraux de l’Algérie, Maurice Violette, Georges Le Beau et Marcel-Edmond Naegelin auquel il avait succédé, il est membre de l’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française (USRAF), fondée en avril 1956 par Jacques Soustelle, son successeur. https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_L%C3%A9onard
[9] Ali Mostfa Culte musulman : la réorganisation voulue par l’État est-elle en marche ? https://theconversation.com/culte-musulman-la-reorganisation-voulue-par-letat-est-elle-en-marche-249880
[10]Libération et AFP Religion. Un premier conseil national des imams installé sans faire l’unanimité chez les musulmans de France https://www.liberation.fr/societe/religions/un-premier-conseil-national-des-imams-installe-sans-faire-lunanimite-chez-les-musulmans-de-france-20211121_3XGCQPHXEFHLZBZMUCO2P2KYB4/
[11] Jean Baubérot-Vincent, historien reconnu de la laïcité, dans une tribune intitulée « Une laïcité qui évite toute discrimination combat l’extrémisme religieux », pointe cet aspect et appelle à de nécessaires adaptations de la loi de 1905, Le Monde/Idées du 9 décembre 2025 p. 25.
La loi de 1905 ne nous visait pas, elle doit désormais nous inclure : musulman français laïque, j’ai commis ce texte de longue date et, après l’avoir gardé pour moi, j’ai souhaité le publier pour le cent-vingtième anniversaire.
Je parle ici comme musulman, citoyen français, laïque et j’ajoute authentique . C’est-à-dire comme quelqu’un pour qui l’importance de la liberté de conscience, de l’égalité des droits et de la neutralité de l’État ne sont ni des armes à brandir contre un voisin, ni des parures rhétoriques, mais des biens communs conquis au prix d’une histoire longue, conflictuelle, contrastée. Or cette histoire, telle qu’elle s’est écrite pour les Juifs et telle qu’elle s’est refusée aux musulmans, révèle aujourd’hui une contradiction devenue insoutenable : on intime aux musulmans – deuxième communauté religieuse de ce pays depuis près de deux siècles – de se soumettre à une loi républicaine dont ils n’ont jamais bénéficié , et que la République n’a jamais vraiment assumé envers eux, tout en prétendant aujourd’hui qu’ils en seraient les principaux ennemis.
On oublie trop volontiers que l’émancipation des Juifs, à la fin du XVIIIᵉ et au XIXᵉ siècle, n’est ni un geste de pure générosité ni une illumination subite des Lumières. Elle est un contrat à la fois libérateur et asymétrique : les assemblées révolutionnaires acceptent d’accorder les droits de citoyen à ceux qu’elles désignent comme « juifs », mais à condition qu’ils renoncent à tout ce qui ressemble à un corps séparé – juridictions internes, privilèges communautaires réels ou supposés, institutions propres. L’égalité est conditionnée à la « régénération » : les Juifs ne seront pleinement acceptés qu’en devenant des Français à part entière, la religion reléguée dans la sphère privée, la visibilité collective diluée dans la nation. Sous l’Empire, les consistoires juifs sont reconnus, structurés, financés, en même temps qu’en Alsace on mesure les Juifs à l’aune de décrets discriminatoires sur le crédit et la mobilité. Le message implicite est double : la République et l’État acceptent d’ouvrir la citoyenneté, mais ils en fixent unilatéralement le prix symbolique.
C’est dans cette filiation que naît la loi de 1905, au terme de décennies de conflits entre la République et le catholicisme, de batailles scolaires, de crises diplomatiques avec Rome. La mémoire paresseuse attribue cette loi à Combes, figure de l’anticléricalisme gouvernemental, alors qu’elle est l’œuvre patiente d’une commission parlementaire conduite par Buisson, Pressensé, Jaurès, et portée à maturité par Briand. Il y a, dès le départ, deux conceptions qui s’affrontent : celle d’un État qui veut « mettre au pas » l’Église catholique au nom d’une laïcité-chêne, rigide, punitive, et celle d’un État qui veut solder la querelle religieuse en garantissant, avant tout, la liberté de conscience. Combes ne mentionne même pas explicitement cette liberté dans son projet ; la commission en fait le cœur de la loi. La chute de Combes et la main de Briand permettent à cette conception libérale de l’emporter : l’article premier affirme que la République assure la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes, sous la seule réserve de l’ordre public ; l’article 2 dispose que l’État ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte.
Une technique de pacification
Ce n’est pas rien : la séparation se fait contre la tentation combiste d’un anticléricalisme d’État, et contre la tentation de Rome d’interpréter toute perte de privilège comme une persécution. Pie X condamne la loi et les solutions de compromis proposées par Briand ; il voudrait que l’Église se retire des églises et laisse se fermer les portes pour exhiber une souffrance exemplaire. Briand refuse cette dramaturgie du martyr catholique ; il fait en sorte que la République ne remporte pas une victoire si « entière » qu’elle susciterait rancœurs et haines durables. La laïcité se fait roseau et non chêne : elle plie sans rompre, elle accepte des ajustements, elle établit un équilibre qui, dix ans plus tard, rend possible l’Union sacrée.
Cette laïcité-là, celle de 1905, n’est pas un dispositif de domestication brutale de la religion, mais une technique de pacification : elle met fin, dans les grandes lignes, à la guerre de deux France – l’une catholique, l’autre républicaine – en organisant une coexistence où l’État cesse de patrouiller les consciences et se consacre, en théorie, à l’égalité des droits, tandis que l’Église cesse de revendiquer un statut politique dominant. L’État ne devient ni anticatholique ni indifférent aux religions ; il déclare simplement qu’il n’a plus de religion civile à imposer.
Mais cette histoire-là ne concerne pleinement que les catholiques, les protestants et les Juifs déjà intégrés comme « Français de confession israélite » ou « Français de confession réformée ». Pour eux, la laïcité vient couronner un processus d’émancipation civique. Pour les musulmans, la trajectoire est presque inverse : ils entrent dans l’orbite de la République non pas comme minorité religieuse à intégrer, mais comme population coloniale à administrer. Alors que la République se proclame indifférente aux races et aux religions, elle invente dans les colonies un régime où les « indigènes musulmans » sont sujets français mais non citoyens, placés sous un statut personnel particulier, soumis à un code de l’indigénat qui les prive de garanties élémentaires.
Ce qu’on a appelé « respect du statut coutumier » n’est pas la reconnaissance généreuse d’un pluralisme juridique ; c’est le masque d’une mise à distance racialisée. On explique aux musulmans qu’ils ont leur droit à eux, inspiré de la charia et des coutumes locales, et qu’ils peuvent y rester attachés ; mais ce droit sert d’argument pour leur refuser la pleine citoyenneté, l’accès aux mêmes fonctions, la protection égalitaire de la loi. Ce n’est pas la liberté de conscience qui les définit, mais une appartenance, religieuse et ethnique, figée dans un statut d’exception. Là où l’on demande aux Juifs de devenir des citoyens indiscernables pour les reconnaître comme égaux, on maintient les musulmans dans une altérité administrée, dont on exploite ensuite l’« inadaptation » pour justifier leur exclusion civique.
De cette histoire coloniale, la République a gardé plus que des archives : elle a conservé des réflexes. Après les indépendances, beaucoup de musulmans sont devenus des citoyens français – à part entière cette fois – par naturalisation, par le droit du sol, par la circulation des hommes et des familles entre l’ancienne métropole et les anciennes colonies. Mais il n’y a pas, pour eux, de moment symbolique fort où la République dirait clairement : « Vous êtes des nôtres, pleinement et sans réserve ; votre religion, votre histoire, vos noms, vos mémoires ne vous situent plus en dehors de l’universel, mais à l’intérieur. » On ne reproduit pas la séquence d’émancipation des Juifs ; on ne crée pas pour l’islam l’équivalent de ce que furent les consistoires pour le judaïsme. On ne leur fait pas de place dans le récit national au contraire même ; on les laisse porter sur leurs épaules le poids silencieux de l’empire.
C’est dans ce contexte que la laïcité ressurgit, à partir des années 1980, comme slogan omniprésent. Certains ont bien noté que plus la loi de 1905 était invoquée dans le débat public, moins on prenait la peine de se souvenir de son histoire et de sa philosophie véritables. La mémoire combiste – celle d’un État qui « met au pas » une Église rétive – se mêle à la mémoire édulcorée d’une séparation harmonieuse, comme si le conflit des deux France s’était évanoui de lui-même dans la sagesse républicaine. Et peu à peu s’installe un raccourci : puisque la République a su un jour « faire plier » le catholicisme, elle doit aujourd’hui faire la même chose avec l’islam. On oublie deux différences essentielles : d’une part, l’Église catholique de 1905 combattait ouvertement la République et revendiquait la primauté du spirituel sur le civil ; d’autre part, les musulmans d’aujourd’hui n’ont ni combattu la loi de 1905, ni cherché à imposer leur foi à l’État ou à la République .
Il faut oser le dire clairement : les musulmans n’ont jamais mené de croisade contre la laïcité française. Ils n’étaient pas là quand se sont forgés les compromis entre Rome et Paris. Ils ne sont pour rien dans les régimes dérogatoires qui subsistent, comme le Concordat d’Alsace-Moselle ou le statut des cultes en Guyane. Leurs revendications ordinaires – des mosquées dignes, des carrés musulmans dans les cimetières, leurs établissements d’enseignement, des aumôneries dans les prisons ou l’armée, le respect de certaines pratiques alimentaires ou cultuelles – s’inscrivent dans le cadre même de la liberté de culte que proclame la loi de 1905. Ils demandent à vivre leur foi à l’intérieur et dans le respect de l’ordre public ; ils ne contestent ni la souveraineté de la loi civile, ni la neutralité de l’État.
Un pacte à géométrie variable
Et pourtant, c’est à eux que s’adresse la laïcité avec le plus de dureté. Le vocabulaire de la neutralité se mélange, dès qu’il s’agit d’islam, à celui de la sécurité, du séparatisme, de l’ennemi intérieur. On tolère sans grand fracas les anomalies héritées du passé – le financement public permanent de certains cultes sous d’anciens régimes juridiques, les jours fériés qui reflètent quasi exclusivement l’histoire chrétienne, les privilèges symboliques accumulés par la religion majoritaire – mais l’on s’alarme à chaque foulard, à chaque burkini ou habaya , à chaque tenue scolaire jugée « trop » visible. La laïcité se transforme en laïcité ciblée : un principe général, mais appliqué comme une police spéciale pour un seul culte.
Ce glissement produit ce que je peux appeler une injonction paradoxale. On dit aux musulmans : « Vous devez obéir à une loi que vous n’avez jamais combattue, mais qui a été suspendue, contournée ou détournée lorsqu’il s’agissait de vos parents et grands-parents ; vous devez adhérer à un universalisme qui ne vous a pas accueillis comme des égaux, mais comme un problème à gérer ; vous devez vous montrer plus laïques que ceux qui, pendant un siècle et demi, ont installé des statuts racialisés sous le drapeau de la République. » On exige d’eux une loyauté à un pacte qui, dans les faits, n’a cessé d’être à géométrie variable à leur endroit.
En même temps, on les place sous soupçon permanent : au nom de la lutte contre l’islamisme, on fait comme si toute manifestation visible de l’islam dans l’espace public portait en germe l’ombre de la charia. On laisse prospérer l’idée que l’alternative serait : ou bien la République impose une laïcité punitive aux musulmans, ou bien les islamistes imposeront leur loi à la République. C’est exactement le piège dans lequel le pape de 1905 voulait entraîner l’État français, en cherchant à faire passer la simple perte de statut officiel pour une persécution. Aujourd’hui, certains islamistes radicaux ont bon dos lorsqu’ils expliquent aux croyants que l’Europe ne leur offre que deux visages : la guerre ouverte ou l’humiliation sous couvert de laïcité.
Un régime de domination
La responsabilité de la République est précisément de ne pas tomber dans ce piège. Une laïcité qui se laisse colorer ou altérer par la peur, la méfiance et la discrimination ne combat pas l’extrémisme, elle le nourrit. Quand les musulmans constatent qu’on tolère, ici, des arrangements historiques avantageux pour d’autres religions et, là, une rigueur quasi inquisitoriale dès que leur culte est en cause ; lorsqu’ils voient qu’une « loi contre le séparatisme » introduit dans le droit commun des soupçons structurels visant, de fait, des associations, des écoles, des lieux de culte , des propos , des financements liés à l’islam ; lorsqu’ils entendent que la laïcité serait « menacée » par des vêtements, des salles de prière ou des menus de cantine, il devient difficile de leur expliquer que la loi de 1905 est leur boussole et leur protection. Dans la pratique, cette loi semble plus souvent être l’argument d’autorité de ceux qui veulent les contenir que l’outil de ceux qui veulent les émanciper.
Une République qui se veut la patrie de l’universel ne peut plus continuer de se raconter à elle-même une histoire blanche, lisse, abstraite. Elle doit reconnaître que, pour les musulmans, elle n’a pas été seulement une promesse de droits, mais aussi un régime de domination : indigénat, statut personnel, discriminations, ségrégations territoriales, surreprésentation dans les quartiers les plus pauvres, sous-représentation dans les élites publiques et privées. Elle ne peut demander à ces citoyens blessés de croire sur parole à un universel qui n’a jamais été entièrement tenu pour eux. L’universel n’est pas un dogme qu’on impose de haut, c’est un horizon qu’on rejoint en corrigeant, pas à pas, les inégalités réelles.
Être musulman et laïque en France aujourd’hui, c’est refuser le faux dilemme que d’autres ont construit à votre place : se soumettre à une identité religieuse instrumentalisée contre la République ou se dissoudre dans une République qui ne veut pas vraiment de vous. C’est affirmer qu’il est possible, et même nécessaire, d’être à la fois loyal à la loi commune et attaché à une tradition spirituelle, sans que l’une soit posée comme suspecte face à l’autre. C’est rappeler que la laïcité de 1905 n’est pas née pour surveiller un culte en particulier, mais pour protéger toutes les consciences, y compris celles qui ne croient pas, contre la mainmise d’un pouvoir religieux ou d’un pouvoir politique qui se ferait religion.
Ferdinand Buisson, père de la laïcité
De ce point de vue, l’actualisation de la laïcité ne consiste pas à inventer chaque année une nouvelle série d’interdits ou de signaux adressés aux seuls musulmans. Elle consiste à reprendre, à la lumière de notre société réelle, l’inspiration de 1905. Cela suppose de mettre fin aux régimes d’exception qui contredisent le principe de séparation, en Alsace-Moselle comme en Guyane, en les faisant évoluer de manière graduelle mais irréversible vers le droit commun. Cela suppose aussi d’assurer une vraie égalité entre convictions religieuses et non religieuses : si l’audiovisuel public offre des espaces d’expression aux cultes, il doit en offrir aussi aux pensées humanistes et athées ; si des aumôniers accompagnent les croyants dans les institutions, des conseillers laïques doivent pouvoir accompagner aussi ceux qui ne se reconnaissent dans aucune foi.
Il faut, de même, relire à frais nouveaux les lois récentes, en particulier celles qui prétendent lutter contre le séparatisme, pour en retirer toutes les dispositions qui instaurent des présomptions d’illégitimité sur les structures liées à l’islam. On peut, et on doit, combattre les idéologies qui appellent à la violence, à la rupture avec la loi commune, à la haine des autres ; mais on ne peut pas traiter toute visibilité musulmane comme un indice de danger. La laïcité n’autorise pas la suspicion permanente ; elle protège la liberté de conscience de chacun contre les pressions, qu’elles viennent d’un groupe religieux ou de l’État lui-même.
Un instrument d’égalité, pas un totem commémoratif
Enfin, il est temps de comprendre que l’avenir de la laïcité se joue d’abord là : dans la capacité de la République à faire de l’intégration pleine et entière de ses citoyens musulmans une grande affaire républicaine, comparable à ce qu’a été l’émancipation des Juifs au tournant du XIXᵉ siècle. Non pas pour reproduire à l’identique un modèle qui exigeait la disparition publique du groupe, mais pour inventer une forme d’appartenance où l’on n’a plus besoin de se rendre invisible pour être considéré comme égal. La France est déjà, qu’elle le veuille ou non, une nation où cohabitent chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques, athées, croyants d’autres horizons. La laïcité n’est pas là pour effacer ces différences, mais pour faire en sorte qu’aucune ne se transforme en privilège ni en stigmate.
Je peux donc, depuis cette position de musulman français laïque, retourner à la République sa propre exigence : qu’elle commence par s’appliquer à elle-même les principes qu’elle prétend universels. Qu’elle cesse d’instrumentaliser la laïcité comme un langage de mise à distance racialisée. Qu’elle reconnaisse clairement la part d’injustice qu’elle a organisée et prolongée au détriment des musulmans, de l’empire à nos périphéries contemporaines. Qu’elle transforme enfin la loi de 1905, non en totem commémoratif ni en gourdin symbolique, mais en instrument vivant d’égalité réelle. Alors, et alors seulement, ceux qui, comme moi, tiennent ensemble leur foi et leur attachement à la laïcité pourront dire sans ironie ni réserve : cette loi est aussi la nôtre, non parce qu’on nous y oblige, mais parce qu’elle nous protège et nous reconnaît.
Ce qui frappe, quand on regarde tout cela avec un minimum de recul, c’est cette ironie cruelle : la laïcité est née comme une politique de désarmement des passions religieuses, un art de la paix civile par la liberté de conscience, et elle se retrouve aujourd’hui, dans certaines bouches, brandie comme un gourdin identitaire, ou suspectée d’être un instrument de coercition contre les plus vulnérables. Comment un principe pensé pour affranchir l’État des Églises et libérer les consciences a-t-il pu être à ce point recouvert par le doute, la falsification de ses origines, la passion « laïcarde » qui, en vérité, vomit la laïcité telle qu’elle fut conçue, parce qu’elle lui reproche d’être trop libérale, trop égalitaire, trop fraternelle ?
Pour comprendre cette dérive, il faut tenir ensemble trois strates : la généalogie historique (la séparation de 1905 comme aboutissement d’un long conflit religieux et politique), la mémoire tronquée qui s’en est emparée, et la manière dont ce principe se voit aujourd’hui appliqué – et perçu – dans l’école, notamment par les jeunes, et en particulier par ceux qui se savent musulmans.
D’abord, les origines. À l’aube de la IIIᵉ République, on ne parle pas de laïcité comme d’un mot magique, mais comme du règlement – enfin – d’une querelle séculaire. De Buisson à Pressensé, de Jaurès à Briand, l’idée n’est pas de dresser l’État contre le catholicisme, mais de séparer deux ordres : laisser à l’État le gouvernement du temporel, aux Églises le soin des âmes, et garantir à chacun, croyant ou non, la même liberté de conscience. C’est pour cela que la commission parlementaire, contre la tentation combiste d’un anticléricalisme d’État, place noir sur blanc la liberté de conscience au cœur de la loi. C’est pour cela que Briand refuse la « victoire excessive » qui humilierait l’Église catholique et alimenterait pendant un siècle un ressentiment sans fin. Une laïcité-roseau triomphe là où une laïcité-chêne se serait brisée.
La falsification des origines
Dans cette architecture, il y a une idée simple et forte : l’État ne décidera plus de ce que les hommes doivent croire, il ne financera plus les cultes, mais il les laissera s’organiser, vivre, célébrer, tant qu’ils respectent l’ordre public. La laïcité, ce n’est pas le bras armé d’une philosophie antireligieuse, c’est la mise à distance réciproque : l’Église ne fait plus la loi, la République ne se mêle plus de dogme. C’est précisément cette délicatesse d’équilibre qui sera progressivement effacée de la mémoire publique, au profit de deux légendes simplistes : celle d’une République qui aurait « mis au pas » la religion dominante, et celle d’une séparation lisse, presque consensuelle, qui aurait clos sans douleur la querelle des deux France. Dans les deux cas, on perd ce qui faisait la grandeur de la loi : son caractère libéral, son souci d’éviter la victoire écrasante, sa méfiance envers toute sacralisation, y compris celle de l’État.
À partir des années 1980, quand l’islam apparaît dans l’espace et le débat public il est déjà deuxième religion de France, cette mémoire déformée rencontre un autre refoulé : la France ne s’est jamais raconté honnêtement ce qu’elle a fait en matière de « statut des musulmans » pendant la période coloniale. La même République qui proclamait, sur le sol métropolitain, la liberté de conscience et l’égalité des citoyens, a inventé dans l’empire un régime où les « indigènes musulmans » étaient sujets sans citoyenneté, encadrés par le code de l’indigénat et enfermés dans un statut personnel présenté comme « coutumier » mais utilisé pour justifier leur mise à l’écart. On ne leur a pas donné la laïcité ; on leur a donné l’exception. On ne leur a pas proposé la liberté de conscience ; on leur a imposé un traitement racialisé sous couvert de respect de leurs « lois propres ».
C’est ce hiatus qui, aujourd’hui encore, traverse la société. On demande aux descendants de ces populations de se reconnaître pleinement dans un principe dont leurs ascendants ont été explicitement privés. On leur intime de s’identifier à un universel qui ne les a pas intégrés comme égaux, mais les a longtemps administrés comme un problème. Et, chose plus grave encore, la laïcité est de plus en plus mobilisée dans le débat public non comme une technique de pacification, mais comme un marqueur de camp : « nous », les laïques supposés, contre « eux », les croyants, plus précisément les musulmans.
La falsification des origines se double alors d’une falsification des buts. Là où la loi de 1905 avait pour objectif de garantir la liberté de conscience, certains discours contemporains ne retiennent que l’idée d’une neutralisation maximale des expressions religieuses, à commencer par celles de l’islam. On confond la neutralité de l’État – qui doit être absolue – avec une exigence de neutralisation des individus – qui, elle, n’a jamais été la philosophie de la loi. La tentation « laïcarde » consiste précisément à se vouloir plus laïque que la laïcité : à remplacer un catholicisme d’État disparu par une sorte de religion civile républicaine, jalouse, jalouse au point de ne plus tolérer la visibilité des minoritaires, jalouse au point de haïr la fragilité assumée du compromis briandien. Ceux qui « vomissent » la laïcité au nom d’un républicanisme de combat, en vérité, lui reprochent de ne pas être une machine à assimilation forcée.
C’est dans ce paysage trouble qu’arrive la génération des élèves d’aujourd’hui. Ils ne sont ni plus ignorants, ni plus obscurantistes que leurs aînés ; les études le montrent au contraire : ils sont mieux formés, plus informés, plus exposés aux débats. On leur a parlé de laïcité à l’école bien davantage qu’aux générations précédentes ; le mot figure partout dans les programmes d’histoire, d’éducation morale et civique. Une large majorité d’entre eux approuve l’idée que la neutralité et l’indépendance de l’État vis-à-vis des religions favorisent la démocratie. Ils comprennent, dans l’ensemble, qu’il est légitime que l’État ne soit ni catholique, ni musulman, ni juif, ni athée militant.
Mais cette meilleure connaissance va de pair avec un sens plus aigu des contradictions. Ils voient bien que la loi de 1905 est célébrée comme un trésor national, tout en coexistant avec des régimes particuliers (Alsace-Moselle, Guyane), des jours fériés qui reflètent massivement l’héritage chrétien, des arrangements anciens que personne n’ose remettre sur la table. Ils constatent que la grande loi de la liberté de conscience est invoquée surtout lorsqu’il s’agit de surveiller le foulard d’une lycéenne, le vêtement d’un collégien, le menu d’une cantine, bien plus que pour interdire les pressions religieuses ou politiques qui pèsent sur les individus.
Ils voient surtout cette autre loi, celle de 2004, qui n’est pas une loi de séparation entre l’État et les religions, mais une loi qui déplace sur les épaules des élèves – et en pratique des élèves musulmans – une partie du coût symbolique de la laïcité. Là où 1905 retirait à l’État la fonction de reconnaître et de financer les cultes, 2004 limite la possibilité, pour des mineurs, de manifester leur appartenance religieuse dans l’espace scolaire. Pour un nombre significatif de lycéens, et de façon massive pour les lycéens musulmans, cette loi apparaît comme une mesure dirigée contre l’islam. Ils opposent spontanément 1905 et 2004 : la première leur est présentée comme une loi d’égalité, la seconde est vécue comme une loi de restriction ciblée.
On aurait tort de traiter cette perception comme un simple « malentendu ». Elle dit quelque chose de profond. Elle dit que la neutralité, aux yeux de beaucoup de jeunes, n’est pas comprise comme une qualité de l’État, mais comme un effort unilatéral demandé aux plus exposés. Elle dit que la promesse d’émancipation – l’école comme lieu où l’on s’affranchit des tutelles, y compris religieuses – se heurte, pour certains, à une expérience dégradée de l’institution : échec scolaire, sentiment d’injustice, ségrégation sociale et territoriale. La sociologie le souligne : l’élève musulman qui réussit bien, qui se sent reconnu par l’école, est beaucoup moins enclin à défier le cadre laïque ; la contestation ouverte vient plus souvent de ceux qui vivent l’institution comme un lieu de relégation.
Ce n’est pas la laïcité en tant que telle qui est rejetée ; c’est la combinaison d’un discours de principe généreux et d’une pratique quotidienne perçue comme inégalitaire. Dans les établissements très ségrégués, où la mixité sociale est quasi absente, la laïcité ne se donne pas à voir comme une garantie d’égalité entre élèves de milieux différents, mais comme une règle abstraite qui tombe du haut d’un système déjà injuste. Dans ces conditions, il est logique que certains jeunes, nourris par ailleurs d’un « soft power » anglo-saxon où la liberté religieuse se conçoit avant tout comme liberté individuelle d’afficher ses choix, jugent le modèle français inéquitable. Ils n’acceptent plus sans discuter une doctrine qui leur demande de s’effacer au nom d’une neutralité dont ils ne voient pas l’application symétrique pour tous.
À cela s’ajoute le contexte général : montée des intégrismes de toutes obédiences, banalisation des discours de haine en ligne, attentats commis au nom d’un islam travesti en idéologie meurtrière. La tentation est grande, pour certains responsables politiques, de répondre à ces défis par une surenchère laïcarde : complexifier à l’infini les textes, multiplier les circulaires, ériger chaque tenue, chaque signe, chaque pratique en enjeu de sécurité nationale. On finit par transformer la laïcité en procédure disciplinaire permanente, au détriment de sa dimension première : la protection de la liberté de conscience, y compris celle des croyants sincères. Assimiler tout questionnement à une menace, toute contestation à une attaque contre la République, c’est précisément manquer le mouvement le plus intéressant de la jeunesse : le désir de comprendre, de discuter, de peser le sens des lois.
Le paradoxe est alors complet. Ceux qui prétendent défendre la laïcité en la durcissant contre les musulmans la détournent de son génie propre. Ils oublient que, face au catholicisme de 1905, la République a choisi la voie de la séparation libérale, non celle de l’humiliation. Ils oublient que la loi ne vise aucune confession, qu’elle ne connaît que des citoyens. Ils oublient, surtout, que la meilleure manière de combattre les fanatismes – islamistes ou autres – n’est pas de donner consistance à leur récit victimaire (« l’Occident vous persécute »), mais de faire voir aux jeunes musulmans que la loi de 1905 est aussi la leur : qu’elle les protège contre les pressions des leurs comme contre les discriminations des autres. La seule laïcité qui lutte réellement contre les extrémismes est celle qui évite soigneusement toute discrimination, qui refuse la géométrie variable, qui tient ensemble liberté de conscience et égalité des droits.
Laïcité ou la religion d’État
Reste la question, plus intime : comment se tenir, comme musulman français attaché à la laïcité, dans ce paysage brouillé ? La seule position tenable, me semble-t-il, est une double exigence. D’un côté, refuser de céder aux sermons d’une République amnésique qui vous explique la laïcité comme on fait la morale à un enfant, alors qu’elle ne s’est pas encore expliquée à elle-même ses manquements passés et présents. De l’autre, refuser tout autant la fuite dans un communautarisme qui ferait de la foi un drapeau contre la loi commune. Entre ces deux rejets, il y a une voie : rappeler inlassablement ce qu’a été réellement 1905, ce qu’elle voulait être, et demander le simple, mais difficile, respect de cet esprit-là.
Cela suppose de dire à la République : cessez de confondre laïcité et religion d’État. Assumez la part coloniale de votre histoire, reconnaissez que l’universel a été, trop longtemps, sélectif. Remettez à plat vos contradictions : vos régimes dérogatoires, vos symboles unilatéralement chrétiens, votre invocation incantatoire du synchretisme judeo- chrétien exclusif , vos lois qui déplacent sur les épaules d’une minorité le fardeau de la neutralité. Osez appliquer la laïcité partout – en Alsace-Moselle comme à Cayenne – avec les mêmes égards pour les croyants et les non-croyants. Donnez à l’école les moyens de redevenir un espace de mixité réelle et de réussite partagée, sans quoi la laïcité scolaire sera toujours suspecte de n’être que la morale des vainqueurs.
Et il faut dire, dans le même mouvement, aux jeunes, musulmans ou non : votre scepticisme n’est pas un crime, il est une chance. S’interroger sur le sens des lois, c’est déjà entrer dans la citoyenneté. Vous avez raison de trouver incohérent un discours qui proclame la liberté de conscience et paraît obsédé par certains signes plus que par certains discours de haine. Mais cette contradiction n’est pas une fatalité : elle est un chantier. À vous, à nous, de faire en sorte que la laïcité ne soit plus cette ombre portée sur certains, mais la lumière égale pour tous.
Alors seulement, la laïcité redeviendra ce qu’elle aurait toujours dû rester : non pas une forteresse dressée contre une religion particulière, mais une maison commune aux portes ouvertes, où l’État ne s’agenouille devant aucun dogme, où aucune foi ne se voit assignée à la marge, et où la conscience de chacun, croyante ou non, est regardée comme un territoire inviolable. C’est à cette condition que les musulmans pourront, sans ironie, dire : cette loi est aussi la nôtre. Et que la République, pour une fois, aura été fidèle à ce qu’elle dit être.
L’ institution dirigée par Chems-Eddine Hafiz parle d’une dérive structurelle portant sur la création d’un « régime d’exception pour les musulmans de France ».
Dans un climat national déjà saturé de tensions identitaires, la publication d’un rapport sénatorial consacré à la lutte contre « l’entrisme islamiste » agit comme un catalyseur. La Grande Mosquée de Paris (GMP) choisit de monter immédiatement au front. Dans un communiqué daté du 27 novembre, son recteur, Chems-Eddine Hafiz, dénonce avec une fermeté rare « un climat délétère visant les musulmans de France, où s’accroît la grave confusion entre musulman et islamiste ».
Dès les premières lignes, le ton est donné. Le document parlementaire ne serait pas une simple analyse, mais un texte porteur d’une menace directe pour l’équilibre républicain. La critique de l’institution n’est pas seulement politique, elle est aussi juridique et philosophique. Selon la GMP, le rapport, prétendant défendre la République et la laïcité, ne fait en réalité que trahir ces principes. « Il porte atteinte aux libertés fondamentales » et « stigmatise une communauté de foi tout entière ». La laïcité, rappelle le communiqué, n’est pas un instrument de restriction : « La laïcité n’a jamais signifié la suppression de la pratique religieuse. Elle garantit à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire.»
En faisant de certaines pratiques musulmanes des marqueurs suspects, le rapport sénatorial opère un glissement préoccupant. Il redéfinit des comportements religieux traditionnels comme des agissements potentiellement déviants. Les propositions contenues dans le rapport constituent l’un des points les plus sensibles du débat.
Les sénateurs recommandent notamment d’« interdire le port du voile aux accompagnatrices scolaires et d’empêcher les mineurs de moins de seize ans de jeûner pendant le Ramadhan ». La GMP répond en rappelant que le jeûne « est une obligation religieuse, soumise à des conditions, qui ne s’applique qu’à partir de la puberté ». Imposer une interdiction uniforme reviendrait à nier la réalité religieuse, familiale et éducative telle qu’elle est vécue par les citoyens musulmans. Mais la critique la plus lourde porte sur les modalités d’application implicites de ces mesures. Selon le communiqué, pour parvenir à interdire aux adolescents de jeûner ou pour vérifier qu’une mère ne porte pas de voile lors d’une sortie scolaire, il faudrait « forcer les portes des foyers », « vérifier si les enfants mangent lors du Ramadhan » et « contrôler l’apparence vestimentaire dans l’espace public ».
Cette perspective correspond, selon la GMP, à des « atteintes graves à la vie privée », inconcevables dans un Etat de droit. Le rapport, loin d’apporter une solution à des dérives extrémistes, instaurerait un régime de surveillance quotidienne des familles, visant « non les extrémistes, mais les fidèles ordinaires ». C’est cette inversion de logique, viser les pratiques courantes pour lutter contre des comportements marginaux, qui inquiète le plus la GMP. Elle y voit « une remise en cause de la liberté de conscience, de la Constitution et de la dignité de millions de citoyens musulmans ».
Un risque de rupture de confiance
Ce que dénonce la Grande Mosquée dépasse le contenu des recommandations. Il s’agit, à ses yeux, d’une dérive structurelle portant sur la création d’un « régime d’exception pour les musulmans de France ». Le terme n’est pas employé à la légère. Il renvoie à la logique même du rapport, qui cherche à encadrer des pratiques religieuses musulmanes pourtant partagées, par ailleurs, « par les autres religions monothéistes », rappelle la GMP. L’institution parle même d’une sorte de « targeted policies», c’est-à-dire une « véritable police des mœurs musulmanes, intrusive et inégalitaire ».
La police des mœurs, historiquement associée à des régimes autoritaires, renvoie à une logique de contrôle social permanent, incompatible avec les libertés individuelles.
La charge ne s’arrête pas là. Le rapport, selon le communiqué, « confond religion et idéologie, foi et radicalisme ». Cette confusion, loin d’être une simple erreur conceptuelle, produit des effets politiques sévères. « Elle stigmatise d’avance des familles, des quartiers, des mosquées, sans distinguer les croyants pacifiques des extrémistes ». L’islam devient ainsi « un coupable idéal ». Non seulement cette démarche est « injuste », souligne Chems-Eddine Hafiz, mais elle est « en tout point contreproductive dans la lutte contre les dérives radicales » que la Grande Mosquée affirme mener «depuis longtemps ».
Stigmatiser une communauté affaiblit ce lien et « menace la cohésion sociale, encourage l’exclusion et cultive la défiance ». En réponse à ce qu’elle considère comme une dérive, la GMP annonce l’étude des « voies et moyens légaux pour la défense du droit ». L’institution ne laissera pas ce rapport s’imposer sans recours. Mais l’essentiel se situe dans l’appel final, particulièrement ferme. La GMP appelle à « défendre la laïcité qui protège toutes les religions », et non une laïcité sélective. Elle demande de « garantir la liberté de conscience et de culte », considérée comme un socle non négociable. Enfin, elle insiste sur la nécessité de « promouvoir des politiques d’inclusion, de dialogue, de respect », et non des mesures « discriminatoires, stigmatisantes, coercitives ».
La conclusion du communiqué, d’une grande densité politique, résume l’ampleur de l’alerte lancée : «La France a besoin d’un débat serein, d’un vivre-ensemble fondé sur le respect et la dignité. Elle n’a pas besoin d’un texte qui divise, qui chasse, qui suspecte. » En d’autres termes, la réponse législative à la radicalisation ne peut ni fracturer la société ni sacrifier les principes républicains sur l’autel de la peur.
Une association de riverains se mobilise contre la statue du général tortionnaire, récemment érigée dans la ville de naissance de Marcel Bigeard en Meurthe-et-Moselle. Ils viennent de saisir le tribunal administratif pour déboulonner le monument, « crachat à la figure » des victimes de torture en Algérie.
Toul (Meurthe-et-Moselle).– « Photo, photo, photo ! », gloussent quelques jeunes devant la stature de pierre d’un militaire au garde-à-vous, buste en avant, cortège de médailles, pectoraux saillants et regard pointé vers l’horizon. Un merle vient de se poser sur le képi de bronze de cette œuvre de deux mètres cinquante de haut.
Le perchoir de ce volatile n’est autre que la statue de l’une des figures les plus emblématiques de la torture commise durant la guerre d’Algérie : le général Marcel Bigeard. Un enfant du coin, que la municipalité divers gauche de Toul a choisi d’honorer avec ce monument érigé le 24 octobre 2024.
La statue, façonnée par le sculpteur proche de l’extrême droite Boris Lejeune, a discrètement été installée, « en catimini, un beau jour, sans le dire à personne », selon Samir Aridja, enseignant en histoire, natif de Toul et engagé contre le lieu de mémoire. Depuis qu’il trône dans un square verdoyant, entre un bras de canal, une aire de camping-cars et le monument aux morts voisin, il suscite de vives critiques de riverains, qui viennent de déposer un recours au tribunal administratif deNancy.
« Député de Toul et ancien ministre », ainsi que le mentionne la stèle, Marcel Bigeard est connu depuis les années 1990 pour les récits des barbaries qu’il a généralisées et même enseignées à l’école militaire dans les années 1950. Dès 1987, une émission de France Culture relaie le témoignage du général Massu racontant un Bigeard prompt à manier la gégène, une méthode de torture à l’électricité qu’il aurait apprise lors de la guerre d’Indochine. « On ne peut pas décider aujourd’hui que c’est ce passé-là qu’on veut valoriser. On peut décider de le regarder en face, écouter les historiens, qui ont désormais tout démontré », déplore Sylvie Prévost, native de Toul engagée contre la statue.
« Il n’y a pas l’ombre d’un doute sur le fait qu’il est l’une des personnes qui incarnent le mieux les exactions commises en Indochine et en Algérie », confirme l’historien Fabrice Riceputi. En 2010, à sa mort, le possible transfert des cendres de l’ancien parachutiste aux Invalides avait déjà suscité l’hostilité, et le projet avait finalement été abandonné.
« Atteinte à l’ordre public »
Tous les 24 du mois, un collectif de riverain·es engagé·es contre la statue se rassemble en fin de journée, face au monument. Le 24 mai, ils sont une quarantaine à dérouler des affichettes et banderoles « Stop à la violence coloniale » ou « Bigeard = torture = crimes contre l’humanité ». Sylvie Prévost résume la sculpture à « un crachat à la figure ». Devant la stèle, des draps blancs tachetés de rouge cachent temporairement le visage du général au côté de panneaux sur lesquels est inscrit : « 7 mois que Toul se fait capitale de la torture. »
Mariam, 23 ans, fait partie des quelques étudiant·es venu·es là pour la première fois. À ses yeux, la silhouette de bronze « redonne des coups dans la plaie, comme s’il n’y avait aucune volonté d’aller vers une reconnaissance de l’histoire et une réparation ».« L’extrême droite s’installe partout, en politique et dans l’espace public, glisse cette étudiante française d’origine algérienne. Le passé colonial était violent sous toutes ses formes et aujourd’hui on nous soumet encore de la violence dans le paysage. »« C’est honteux que cet homme soit là, j’en pleurerais »,grince Sakina, riveraine qui s’est arrêtée là par hasard avec ses deux enfants.
Mardi 24 juin, les opposant·es ont saisi le tribunal administratif de Nancy. Mediapart a pu prendre connaissance de cette requête, qui décrit le monument comme « une apologie, en pied et en bronze, des actes commis par cet homme sous cet uniforme ».
Le document estime que « cette représentation apologétique de l’auteur, théoricien et promoteur d’actes gravement attentatoires aux droits et libertés fondamentaux, d’actes de tortures et de crimes de guerre, érigée dans le domaine public toulois, heurte à juste titre, une grande partie de la population ». Les pourfendeurs du monument estiment ainsi qu’« ériger en 2024 une statue à la gloire de Marcel Bigeard, dans sa tenue de soldat du colonialisme, porte gravement atteinte à l’ordre public ».
Aux yeux des plaignant·es, le monument est aussi « contraire au principe de neutralité des services publics auquel est soumise la commune de Toul, comme toutes les collectivités publiques »,en ce qu’« il ne fait aucun doute que dans la dispute qui se poursuit entre tenants de la vérité historique et partisans de la mythologie coloniale, l’érection de cette statue à la gloire d’un tortionnaire et colonialiste notoire prend le parti de l’extrême droite ».
Les requérant·es espèrent un retrait du domaine public du monument dans un délai de un mois et entendent astreindre la commune à verser 2 000 euros à chacun·e.
« J’estime qu’un état de fait n’est pas un bon argument. Il y a des statues qui, au cours de l’histoire, ont été déplacées, enlevées ». Sylvie Prévost, de l’association Collectif juillet 1961
Plusieurs riverain·es ont décidé de joindre leurs voix à cette requête judiciaire, aux côtés d’associations comme Collectif juillet 1961, créée en mémoire de « la nuit des paras » de Metz, durant laquelle quatre Maghrébins trouvèrent la mort le 23 juillet 1961.
C’est le cas aussi de Samir Aridja, descendant de victime de la torture en Algérie. Lors de l’érection de la statue, l’enseignant a d’abord pensé à une mauvaise blague. Il dit : « Quand j’ai su que c’était en plus un collectif affilié à l’extrême droite, et que le sculpteur aussi, je me suis dit que ce n’était pas seulement un faux pas politique, mais que c’était grave. C’est une faute politique grave. »
Sa mère, Louiza Aridja, entend aussi participer avec son époux au recours juridique : « Ce n’est pas bon pour nous de voir ça, s’alarme la retraitée. Moi, je n’ai pas vécu la guerre, je suis née après mais mes parents ont vécu ces tortures, mon mari aussi. Mes beaux-parents aussi. J’entendais de mauvaises choses [sur Bigeard]. Il a donné des ordres de torture à son armée. »
« Certains disent que maintenant que la statue est là, on a perdu. Elle est là mais elle peut repartir aussi, si la mairie entend raison ou si la justice casse la décision, avance Sylvie Prévost, engagée dans l’association. J’estime qu’un état de fait n’est pas un bon argument. Il y a des statues qui, au cours de l’histoire, ont été déplacées, enlevées. »
Malgré les dénégations répétées de Marcel Bigeard et son incapacité à reconnaître la réalité de ce qu’il qualifiait d’« interrogatoires musclés », méthodes qu’il estimait avoir déployées « proprement », le passé du général regorge de récits accablants. Des viols répétés et systématiques décrits par l’activiste du FLN Louisette Ighilahriz dans Le Monde en 2000 aux « crevettes Bigeard ».
« C’était une expression répandue à Alger en 1957, qui désignait les cadavres d’Algérien·nes qu’on avait retrouvés rejetés par la mer. Ils avaient été jetés d’hélicoptères les pieds coulés dans une bassine de ciment et parfois réapparaissaient », détaille l’historien Fabrice Riceputi.
«Ériger une statue comme ça pour un tortionnaire, malgré tous les mouvements des peuples contre la colonisation, comment aujourd’hui une ville peut-elle encore accepter ce genre d’actions ? », questionne Mariam. « Si ça arrive dans une mairie de gauche, que se passe-t-il dans une ville d’extrême droite à ce moment-là ? », s’inquiète Samir Aridja.
La décision d’installer cette stèle remonte au conseil municipal du 26 juin 2018, soit plus de six ans avant son érection. Le compte rendu indique que le chantier est alors impulsé à la suite de « la sollicitation de la Fondation Général Bigeard », associée à la fille du général, qui s’engageait à financer la réalisation du monument.
« Le but étant de perpétuer l’œuvre et la mémoire du général, en s’attachant notamment à promouvoir auprès de la jeunesse le courage et l’amour de la patrie dans l’esprit du général », arguait alors Anne-Marie Quenette, présidente de la fondation. La décision avait alors été validée à l’unanimité, comme le rappelle le PV du conseil municipal.
« Pour nous, c’est incompréhensible, notamment de la part d’un maire ex-membre du Parti socialiste. Ils avaient tout à fait la possibilité de revenir sur leur décision. Ils ne l’ont pas fait, le maire s’est totalement accroché à cette décision, fulmine Philippe Sidre, de la section nancéienne de la Ligue des droits de l’homme. Quand le collectif a commencé à se mettre en place, ils avaient tout à fait le temps de revenir en arrière. Un arrêté municipal ça peut se casser. »
« C’est un des généraux les plus décorés de France, si on avait estimé qu’il avait commis des actes condamnables, il aurait été déchu ». Alde Harmand, maire de Toul, en mars 2024
Samir Aridja, l’enseignant en histoire, tente de dénicher des explications. « Soit c’est de la couardise, de la lâcheté politique, avec des élus qui face à l’extrême droite ont décidé de baisser la tête uniquement au motif qu’il s’agit d’un Toulois à glorifier. Soit c’est l’ignorance, la méconnaissance… » Sakina, la voisine, ironise : « Quand je vois les gens qui sont aujourd’hui au pouvoir à Toul, c’est quand même pas des “teubés”, ils savent ce qu’ils font. »
Contacté à plusieurs reprises par Mediapart, le maire de Toul, Alde Harmand, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Interrogé par L’Humanité en mars 2024, l’édile estimait alors que « [Marcel Bigeard], c’est quelqu’un d’important pour Toul, il y est né, il y est mort.C’est un des généraux les plus décorés de France, si on avait estimé qu’il avait commis des actes condamnables, il aurait été déchu ».
« Ce discours est un discours négationniste », estime l’historien Fabrice Riceputi auprès de Mediapart. Croisé à l’Assemblée nationale, Dominique Potier, député socialiste, élu en dissidence du Nouveau Front populaire, n’a pas souhaité s’étendre non plus sur le sujet, aspirant désormais à un « moment de pacification ». Lorsqu’il analyse les sympathies locales autour de l’ancien général, il décrit « le personnage Bigeard », « la bonhommie » du « vieux soldat », qui a suscité l’affection malgré une « part d’ombre immense ».
Il renvoie vers une « déclaration très claire »,relayée par L’Est républicainen mai 2024.Dans ce texte, il appelle à une « sortie par le haut »,estimant que cette statue ne permettait pas de remplir sa « vocation », celle « d’élever » et « de rassembler » : « Nous pouvons par exemple imaginer sa destination dans un musée : un espace où la polémique cède sa place à la pédagogie. » Un point de chute qui convainc aussi certains opposants au buste de Bigeard. « Pour expliquer ce qu’il a été », abonde ainsi Sylvie Prevost.
La statue n’attire pas que des merles et des moineaux, mais aussi des nostalgiques de la France coloniale. Le 18 juin, un rassemblement d’une quarantaine de personnes, civils et militaires, a été organisé par un particulier pour saluer les quinze ans de la disparition du parachutiste.
Des gerbes de fleurs et de la terre de Dien Biên Phu, lieu de défaite majeure de l’armée française au Vietnam et terrain de gloire de Marcel Bigeard, ont été déposées devant la silhouette de bronze.