L’extrême droite dans l’exercice du pouvoir : le cinéma René Vautier à Elne « débaptisé » par le nouveau maire

Pétition « Non à la ‘débaptisation’ du cinéma Vautier à Elne » : https://c.org/M6LrygP2Qf

Prétendant une « neutralité politique », Steve Fortel, le nouveau maire d’Elne, balaye, en souriant, l’histoire de la résistance aux nazis et à la colonisation et efface du cinéma municipal, le nom de René Vautier, le cinéaste le plus censuré de l’histoire du cinéma français.

Le 22 septembre 2026, le conseil municipal de la commune d’Elne (Pyrénées-Orientales) a voté le changement de nom du cinéma « René Vautier », cinéaste, résistant, homme de paix et de dialogue qui nous a quittés en 2015. Le nouveau maire, Steve Fortel, justifie la décision par une prétendue « neutralité » qui n’en est pas une, vu les propos qu’il a tenus et la portée politique de cet acte. La nouvelle convention prévoit un contrôle sur la programmation finale, ce qui est à la fois inquiétant et contraire à l’indépendance du cinéma en France.

Avant le vote du conseil municipal, la mairie avait déjà arraché le panneau qui rend hommage au cinéaste résistant. Sur le panneau, il était inscrit ceci :

« René Vautier . 15 janvier 1928 – 4 janvier 2015
Réalisateur et scénariste français, particulièrement connu pour son film “Avoir vingt ans dans les Aurès”, prix international de la critique au Festival de Cannes en 1972. De l’adolescent maquisard jusqu’à son dernier souffle, son chemin de vie tumultueux dépeint un homme libre, attentif aux autres, militant, plein d’espoir, pacifiste, et qui s’est en permanence revendiqué citoyen du monde. Comme l’homme, l’œuvre cinématographique est engagée. Son travail de cinéaste a couvert, inlassablement, souvent de façon marginale mais visionnaire, — et toujours d’actualité — de nombreux combats du XXe siècle contre des fléaux tels que le capitalisme, le colonialisme, le racisme, le fascisme, la pollution… Il a inauguré cette salle de cinéma en septembre 2005 
 »

Face aux protestations des élus d’opposition, le nouveau maire, Steve Fortel, a confirmé le caractère politique de cette décision, se défendant, paradoxalement, de ne pas vouloir faire « d’idéologie » : « Nous avons choisi le nom “La Bobine illibérienne” [du nom des habitants d’Elne] pour deux raisons essentielles. D’une part, c’est un nouvel élan pour ce cinéma, qui ne ressemblera plus à l’ancien. C’est une nouvelle dynamique. Donc, pour nous il était important de marquer le pas. D’autre part, je ne souhaite pas politiser la culture. Sauf que… René Vautier, avec tout le respect que j’ai pour son travail cinématographique, est quand même, d’après Wikipédia, un réalisateur et scénariste français, communiste, anticolonialiste, cinéaste, et cinéaste du FLN algérien. Donc là, il y a quand même une connotation politique qui a été marquée le jour où on a apposé le nom de René Vautier au cinéma. C’est ce que je ne veux pas.  ».

Résumer René Vautier ainsi est particulièrement ignoble, quand on connait son parcours, qui ne peut être réduit par un post Wikipedia de « trolls » nostalgiques de l’Algérie française qui se défoulent sur Internet. Mais la pratique ne semble pas gêner Steve Fortel, qui a cru bon d’ajouter une couche de mépris : « Ce nom vous honore, peut-être qu’il gêne d’autres personnes. Je n’ai pas envie d’entrer dans ces débats-là. » Puis de menacer, en toute « neutralité » : « Si demain, je dois retirer d’autres noms de rues ou d’endroits de gens qui ont soutenu le FLN, je le ferai ».
Le cinéma d’Elne étant situé sur le boulevard Voltaire, on se demande si ce que représente ce nom n’est quand même pas trop insupportable pour monsieur le maire.

Steve Fortel prétend avoir le goût de l’histoire de France. Il semble cependant être doté d’une mémoire sélective. Avant d’être élu à la tête de la mairie d’Elne, il apparaissait sur un clip vidéo, posté sur les réseaux sociaux en 2015 par la section des Pyrénées-Orientales du Parti nationaliste français, une organisation néo-fasciste, qui a remplacé l’Œuvre française, dissoute en juillet 2013. Cette vidéo est visible dans cet article de Thierry Vincent pour BLAST. On le voit s’exprimer en défense du militant néofasciste Alexandre Gabriac, face caméra : «   Avec toi, pour toi, nous abattrons leur République    ». Pendant la campagne, il s’est justifié de cette « erreur de jeunesse » ainsi : « Cette vidéo est un micro-événement dans ma vie. J’étais avec des copains, on avait bu et j’ai raconté n’importe quoi.  »

Les « micro-engagements » passés du maire d’Elne n’intéressent probablement pas tout le monde et ne résument probablement pas la complexité du parcours d’un individu, mais, quand ce dernier résume la vie de René Vautier comme il l’a fait, on est tenté de mettre en parallèle ces deux engagements et rappeler que celui de René Vautier fut d’abord de rejoindre un maquis de résistants contre l’occupant nazi, à seize ans, puis de filmer les réalités du colonialisme français en Afrique, à vingt ans d’aller en prison pour ça à cause d’un décret signé Pierre Laval (Afrique 50), de filmer la guerre d’Algérie en cinéaste indépendant et lucide de l’évolution du monde (il a même été emprisonné par les combattants algériens entre deux tournages !), de consacrer sa vie à filmer les réalités et les luttes progressistes de son temps, luttes anticoloniales, ouvrières, féministes, écologistes, avec pour principe un adage inspiré de Paul Eluard : « Je dis ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai. »

René Vautier a souvent risqué sa vie pour tenir cet engagement. Et il a dû faire face à diverses censures, de toutes parts, avec des mois de prison, de privations, de pressions, de menaces, de violentes attaques et de destructions de ses archives quand il a réalisé le film qui est resté en travers des partisans de la torture en Algérie : À propos de l’autre détail.

René Vautier était un grand cinéaste, un homme de dialogue et de paix, militant de la liberté d’expression, sans relâche. Il a participé à la réalisation de près de 180 films, dont quelques-uns qui ont marqué l’histoire. Il a été reconnu mondialement comme un cinéaste incontournable quand il a réalisé Avoir 20 ans dans les Aurès, prix de la critique internationale au Festival de Cannes 1972. En 1973, René Vautier a fait une grève de la faim, qui a marqué la fin de la censure politique au cinéma en France. Là encore, cette position « radicale » qui dérangeait le pouvoir de l’époque est devenue une évidence que plus personne n’a contestée par la suite. Le cinéma français lui doit cette victoire historique. Tous les cinémas de France devraient fièrement porter le nom de René Vautier.

Effacer son nom d’un cinéma qu’il a inauguré et qui portait son nom depuis 21 ans, dans une commune marquée par son histoire des réfugiés de Franco (notamment sa Maternité suisse), n’est pas neutre, c’est une décision très politique. Personne n’est dupe.
Ce cinéma défendra son statut de cinéma « Art et essais », avec le soutien du CNC, c’est-à-dire l’argent généré par la taxe sur les billets de cinéma à laquelle nous contribuons tous et toutes. Si la mairie est bien propriétaire des murs et fait ce qu’elle veut du nom de la salle, une salle de cinéma n’est pas un espace isolé du reste du monde. Le nouveau cinéma « mis au pas » par le nouveau maire sera inauguré à Elne le 2 octobre prochain à 18 h 30. Ce jour-là, devant des petits fours (s’il y en a), des falsificateurs et des ignorants viendront marcher sur la mémoire de René Vautier, cracher sur les valeurs qu’il a portées toute sa vie pour faire honneur à ses camarades tombés au maquis sous les balles de l’occupant nazi.

Lors de l’inauguration de la salle portant son nom, il y a vingt et un ans, René Vautier avait déclaré : «  Ce sera à vous de continuer à faire vivre l’esprit de résistance en participant aux discussions autour des films qui passeront dans cette salle. »

C’est dans cet esprit que nous vous demandons de signer et de relayer cette pétition, qui a été lancée par les habitants et cinéphiles qui s’opposent à cette décision et pour que le cinéma retrouve sa mémoire…. et son vrai nom, avec un peu de dignité, en attendant des jours meilleurs : https://c.org/M6LrygP2Qf

MISE À DISPOSITION D’UN FILM DE RENÉ VAUTIER

La famille et les amis de René Vautier proposent aux salles de cinéma de diffuser (gratuitement), Le remords, un court-métrage de René Vautier (12 min), en avant programme d’un film actuellement en salle, en forme de réponse à cette provocation, ce film étant parfaitement adapté à la situation… Si vous programmez une salle de cinéma, n’hésitez pas à nous contacter.
Une copie DCP à télécharger est disponible.
N’ayez pas de remords !

Le film : Miroir de l’attitude de nombreux cinéastes français qui s’autocensurent dans les années 60 et 70, Le Remords montre comment un réalisateur justifie le choix de se taire après avoir assisté au matraquage d’un « Arabe » par la police dans la rue devant le bistrot où il déjeune. La scène l’a marqué, il n’a pas réagi sur le coup mais se promet de faire un jour un film sur ce qu’il a vu. Vautier joue lui-même le rôle ingrat du réalisateur parce qu’il ne trouve pas d’acteur qui accepte de le jouer.

Source : Les Mutins de Pangée – https://lesmutins.org/extreme-droite-le-nom-de-rene

Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister

Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l’Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, a été co-organisée une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ».

Avec :

  • Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis (LFI) ;
  • Pierre Tevanian, Philosophe, enseignant, auteur et militant associatif ;
  • Sarra Grira, rédactrice en chef d’Orient XXI (https://orientxxi.info) ;
  • Marie Le Roch, rédactrice en chef de Retronews (https://www.retronews.fr) ;

Source : Orient XXI – 18/09/2026 https://orientxxi.info/Racisme-islamophobie-immigration-informer-pour-mieux-resister

De Zidane à Mbappé, l’éternel procès en « francité » des Bleus – Inès Bennacer

L’équipe de France, qui débute sa Coupe du monde 2026 contre le Sénégal, porte en elle l’héritage des anciennes sélections, qui ont toutes subi le racisme et les procès en légitimité nationale. Mais les joueurs actuels assument de se politiser davantage, notamment contre l’extrême droite.

« Zidane« Zidane, c’est la France. On ne manque pas de respect à une légende comme ça. » En une phrase, publiée sur le réseau social X en janvier 2023, Kylian Mbappé fait vaciller la place de Noël Le Graët, qui finira par démissionner. Le capitaine des Bleus ne laisse pas passer les propos du président de la Fédération française de football (FFF), qui a sèchement balayé « l’hypothèse Zidane » au poste de sélectionneur après avoir reconduit Didier Deschamps jusqu’en 2026, affirmant qu’il ne l’aurait « même pas pris au téléphone ». 

Son influence, l’actuel capitaine des Bleus l’a façonnée loin du jeune joueur de 18 ans révélé au grand public lors du Mondial 2018 en Russie, à l’issue duquel la France a décroché sa deuxième étoile. Depuis, Kylian Mbappé n’hésite pas à mettre ce leadership au profit de ses convictions. Ces dernières années, il a régulièrement appelé à voter « contre les extrêmes », dénoncé le racisme et pris la défense de coéquipiers victimes de discriminations.

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Lilian Thuram, Kylian Mbappé, Zinédine Zidane et Karim Benzema. © Montage Mediapart avec AFP

Sur France 5, le documentaire Mbappé, la diplomatie du ballon rond, diffusé le 6 juin 2026, lui attribue même un certain « soft power » digne d’un « agent diplomatique ». Cette stature publique ne l’a toutefois jamais protégé de la violence raciste.

En 2021, l’équipe de France est prématurément éliminée de l’Euro, en huitième de finale, à l’issue d’une séance de tirs au but contre la Suisse. Kylian Mbappé rate le sien. Dans les heures qui suivent cette défaite inattendue, la star des Bleus subit une vague de haine sur les réseaux sociaux. Dans le podcast « The Bridge », diffusé en avril 2026, il revient avec gravité sur cet épisode, révélant alors avoir envisagé de quitter la sélection à cette époque : « Je joue pour des gens qui, si je ne marque pas, vont penser que je suis un singe. »

De génération en génération

Un autre numéro 10 a subi les mêmes montagnes russes. En 2006, Zinédine Zidane, élu meilleur joueur du Mondial allemand, assène un coup de tête à Marco Materazzi, durant les prolongations de la finale face à l’Italie. Il est expulsé et la France s’incline aux tirs au but. Le geste du joueur franco-algérien accapare le commentaire médiatique, et ses origines ressurgissent soudain dans le débat public.

« Zidane est français quand ça arrange tout le monde, mais il ne l’est plus du tout quand il ne sait “pas se tenir” », note l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, autrice de l’ouvrage Les Féministes et le Garçon arabe (éditions de l’Aube, 2004). Elle rappelle que le joueur, jusque-là qualifié de « kabyle », devient alors un « arabe » : « Dans l’ordre colonial, être kabyle a toujours été une manière d’absoudre le colonisé de tous les maux qu’on pouvait lui attribuer. Le Kabyle était donc plus près des Blancs. »

Entre Zinédine Zidane et Kylian Mbappé, une autre génération descendante de personnes immigrées a subi de plein fouet les foudres politico-médiatiques, préjugés classistes et autres discriminations raciales. Avec comme paroxysme Knysna, lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, récemment remis en lumière par le documentaire Netflix Le Bus : les Bleus en grève, sorti en mai 2026.

« Ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. » Raymond Domenech à propos de la lettre de revendication des joueurs de l’équipe de France en 2010

Il revient sur l’exclusion de Nicolas Anelka par la FFF, à la suite de mots supposément prononcés à l’égard de son sélectionneur, Raymond Domenech : « Va te faire enculer sale fils de pute » (paroles dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont jamais été prononcées, mais qui lui ont été attribuées en une du journal L’Équipe). Alors que ses coéquipiers lancent une grève de l’entraînement pour le soutenir, ils sont présentés comme « des enfants gâtés », « déconnectés » et « ingérables ».

Devant les caméras de Netflix, Raymond Domenech s’exclame, à propos de la lettre que lui présente le capitaine, Patrice Évra : « Le premier truc que je me dis, c’est que ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. »

Certains discours prennent une dimension identitaire encore plus profonde. Au départ, la ministre des sports d’alors, Roselyne Bachelot, se déplace sur le camp de base des Bleus pour « calmer la situation ». Mais devant l’Assemblée nationale, la membre du gouvernement qualifie les joueurs de « caïds immatures » et dénonce des comportements de « racailles ».

Incrédules, certains joueurs réagissent dans le documentaire : « Face aux médias, elle nous détruit », déclare William Gallas. « Elle nous salit, elle nous crache dessus », poursuit Patrice Évra, avant que Bacary Sagna ne s’interroge : « Tu viens, tu passes du temps avec nous, on est là, on te respecte… C’est qui le caïd ? » De son côté, Roselyne Bachelot se fait pour une fois mutique : « J’ai dit ce que j’avais à dire et tout va bien. »

Dans ce climat, le quotidien national-catholique Présent –dans lequel la députée Caroline Parmentier, proche de Marine Le Pen, a écrit pendant trente ans – publie une ribambelle de dessins racistes. Le 22 juin 2010, la une affiche : « La grande honte des Bleus : voilà ce que c’est de compter sur une équipe de voyous de cité ! ». En illustration, des personnages noirs en bonnet d’âne moqués par des supporters, alors que d’autres, eux aussi noirs, sont caricaturés dansant et souriant à pleines dents.

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Extraits du journal « Présent » datant de 2010 et 2014. © Documents Mediapart

C’est un moment « où le débat public autour de l’équipe de France s’est déplacé vers des questions d’identité nationale, d’intégration et de patriotisme, analyse Nicolas Vilas, auteur du livre Enquête sur le racisme dans le football (Marabout, 2018). Après Knysna, la fédération prend des décisions très symboliques : la fin des menus halals à Clairefontaine, l’insistance sur le fait de chanter La Marseillaise, des mesures sur le comportement des joueurs, comme l’interdiction du casque. Les joueurs sont infantilisés ».

Les « racailles » de 2005

Knysna s’inscrit dans un climat politique et médiatique plus large, qui plombe le pays depuis octobre 2005 : celui des révoltes populaires après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, en fuyant un contrôle de police. Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, déclare alors sur la dalle d’Argenteuil : « Vous en avez assez de cette bande de racailles… on va vous en débarrasser ! », avant de promettre de « nettoyer au kärcher » la situation.

Depuis la Martinique, en déplacement avec l’équipe de France, Lilian Thuram laisse éclater sa colère : « Je m’en souviens, car quand j’étais plus jeune, que j’allais à l’école et que les mecs me disaient : “Lui, c’est une racaille, parce qu’il habite aux Fougères [un quartier populaire du XXe arrondissement de Paris – ndlr].” Non, moi, je ne suis pas une racaille. Moi, ce que je veux, c’est bosser et sortir de là. Pourquoi tout de suite me mettre ça sur la peau ? » Il ajoute : « Quand quelqu’un dit “nettoyer au kärcher”, il ne sait peut-être pas ce qu’il dit, M. Sarkozy. Mais moi, je le prends pour moi. »

Dans un entretien accordé en novembre 2005 au journal israélien Haaretz, l’essayiste Alain Finkielkraut renchérit : « On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est “black-blanc-beur”. En fait aujourd’hui, elle est “black-black-black”, ce qui fait ricaner toute l’Europe. »

Jusqu’ici, seul le Front national s’était permis d’aller sur le terrain de la dénonciation du profil multiethnique des Bleus. « Je trouve que c’est un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France », déclarait ainsi Jean-Marie Le Pen en 1996.

Deux décennies plus tard, le polémiste et ex-candidat à la présidentielle Éric Zemmour prend le relais. En 2018, il s’inquiète : « Imaginez l’équipe du Nigeria avec huit joueurs blancs sur onze. Qu’est-ce que vous diriez ? C’est bizarre ! » En 2022, il regrette encore « qu’il y ait huit ou neuf joueurs d’origine africaine, de couleur noire », dans le collectif de l’équipe de France. Puis en 2026, il s’en prend désormais à tous les clubs de foot français, même amateurs, où « la jeunesse arabo-musulmane chasse les petits Blancs ».

Quotas, hymne : la machine de la suspicion identitaire

L’affaire dite « des quotas » illustre le basculement identitaire lancé par Jean Marie Le Pen. En avril 2011, Mediapart révèle des discussions tenues au sein de la direction technique nationale de la Fédération française de football.

Plusieurs responsables, parmi lesquels le nouveau sélectionneur Laurent Blanc, évoquent la mise en place de quotas officieux visant à limiter le nombre de joueurs binationaux dans les centres de formation. Les échanges portent principalement sur les jeunes joueurs d’origine africaine et nord-africaine. Bien qu’aucune mesure ne soit finalement appliquée, le scandale prolonge le débat sur la place des joueurs issus de l’immigration dans le football français.

Pour le journaliste Nicolas Vilas, cet épisode met en lumière une fracture structurelle : « Ceux qui décident ne reflètent pas ceux qui composent majoritairement les équipes, pointe-t-il. En gros : “On veut bien de vous sur le terrain, mais pas forcément à la table où les décisions se prennent.” »

Quelques années plus tard, l’absence de Karim Benzema à l’Euro 2016 ravive de nouvelles controverses sur la « francité » de certains Bleus. Dans un entretien au quotidien espagnol Marca en mars 2016, l’attaquant évoque des choix de sélection influencés, selon lui, par « une partie raciste de la France ». Dans le même temps, son rapport à l’hymne national français, qu’il ne chante pas, est largement commenté dans la presse.

« Quand Karim Benzema ou Samir Nasri ont été critiqués parce qu’ils ne chantaient pas La Marseillaise, beaucoup ont immédiatement pointé leur origine maghrébine », observe encore Nicolas Vilas. « On scrute davantage ceux dont les noms sont perçus comme “non français”, alors que si on regarde les archives, Michel Platini ne chantait pas non plus l’hymne », rappelle-t-il.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme. » Rokhaya Diallo, essayiste

La victoire à la Coupe du monde 1998 portait en elle de nombreux espoirs. La mythologie « black-blanc-beur » avait érigé la France en symbole d’une nation multiculturelle, fière et unie. Pour Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste, cette formule révélait pourtant une méconnaissance de la réalité sociale française.

« À cette époque, j’avais 20 ans et je trouvais étrange de voir les médias s’étonner d’une réalité qui faisait déjà partie de mon quotidien, se souvient-elle. Ce n’était pas tant l’apparition de quelque chose de nouveau que la reconnaissance, par l’espace public majoritaire, d’une réalité qui existait déjà. »

L’expression elle-même lui paraît problématique. « Le fait de qualifier cette équipe de “black-blanc-beur” relève d’une forme de contournement, explique-t-elle. On n’utilise pas le vocabulaire direct : “blanc” est nommé comme tel, tandis que “black” et “beur” désignent des réalités qui restaient gênantes. »

Au soir de la victoire, tout semble pourtant possible pour ces joueurs descendants de personnes immigrées. Sur l’Arc de triomphe, leurs noms et portraits sont projetés tour à tour. Parmi les slogans qui fleurissent dans les rues, l’un devient emblématique : « Zidane président ! » Mais quatre ans plus tard, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, se qualifie pour le second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme, analyse Rokhaya Diallo. Cette image de la France multiculturelle était extrêmement valorisante. Les Français étaient fiers du regard porté sur leur pays à l’international. Se retrouver soudain face à Jean-Marie Le Pen au second tour a constitué à la fois un désaveu de ce que l’on croyait être, et une source de honte vis-à-vis de l’extérieur. »

C’est dans ce contexte que Zinédine Zidane, affectueusement surnommé « Zizou », prend pour la première fois la parole le 29 avril 2002 : « Quand on voit qu’il y a près de 30 % d’abstention et qu’au final on se retrouve avec un second tour entre Chirac et… l’autre, il faut simplement dire aux gens qu’ils doivent voter. Il faut penser aux conséquences. Je le dis et je pèse mes mots : il faut réfléchir avant de voter pour un parti qui ne correspond pas du tout aux valeurs de la France. »

Pour Lilian Thuram, coéquipier de Zinédine Zidane et également champion du monde en 1998, devenu depuis une figure de la lutte antiraciste, notamment à travers son livre La Pensée blanche (éditions Philippe Rey, 2020), les valeurs françaises constituent aussi un argument central pour s’opposer à l’extrême droite.

Interrogé le 6 juin sur les prises de position de Kylian Mbappé, il a déclaré à Mediapart : « On dit que, parce que Kylian Mbappé est capitaine de l’équipe de France, il doit parler à tous les Français. Je pense plutôt qu’il doit parler au nom de la France. Ce n’est pas la même chose. Lorsqu’il parle au nom de la France, il défend nos valeurs. Or, le Rassemblement national représente l’inverse : la division plutôt que le rassemblement, l’inégalité plutôt que l’égalité, et certainement pas la fraternité. »

Les législatives anticipées de juin 2024 ont définitivement montré que la nouvelle génération de Bleus osait être plus politisée que ses aînés, malgré les critiques. Le latéral droit de l’équipe de France Jules Koundé écrit alors sur X : « Par les temps qui courent, voter est un devoir autant qu’un droit. Pour ma part, je vois que l’extrême droite n’a jamais conduit un pays vers plus de libertés, plus de justice et de vivre-ensemble. Et je pense qu’elle ne le fera jamais. »

Le 13 juin, trois jours avant le premier match face au Sénégal, la chaîne YouTube de la FFF a publié une vidéo dans laquelle Rayan Cherki, joueur d’origine algérienne, revient avec émotion sur la diversité de l’effectif 2026. « Je ne sais pas pourquoi certaines personnes ne m’aiment pas, dit le meneur de jeu. Je peux comprendre que j’ai un profil qui dérange, peut-être parce que j’ai trop une grosse barbe, peut-être parce que je suis un peu trop mat… Mais pour moi, c’est ce qui fait notre force. C’est une équipe de France magnifique avec beaucoup de mixité, avec beaucoup d’histoires différentes. Et c’est ce qui fait la force de la France. »

Inès Bennacer

Source : Mediapart – 16/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/160626/de-zidane-mbappe-l-eternel-proces-en-francite-des-bleus

    Islam en France. La politique du soupçon permanent – Haouès Senigeur 

    Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public — le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.

    Courcouronnes, 3 avril 20217. Salle de prière de la Grande Mosquée d’Évry-Courcouronnes.Zairon / Wikimedia

    Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l’intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l’islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d’une proposition de loi, l’énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l’entrisme islamiste ».

    Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d’interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l’association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l’ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».

    Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu’aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l’accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l’islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d’association avec l’État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l’Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l’avènement d’une société régie par la loi islamique ».

    Quatre propositions de loi en moins d’un an

    En dépit des gestes accomplis envers l’État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l’islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l’idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l’État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d’être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L’on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulman·e·s.

    La liste de ces initiatives, rien qu’au Parlement, donne en effet le tournis. Si l’on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l’on notera une commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l’adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s’emballe en 2025 et 2026, avec la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l’entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.

    Attaques contre les chercheurs

    Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s’est disséminée tous azimuts sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l’accusation d’islamo-gauchisme proférée contre l’université par la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s’est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l’islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l’immigration, l’islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s’est déployée sur fond de progression électorale de l’extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d’information en continu, où interviennent nombre d’élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l’islam — lesquels furent moins une cause qu’un adjuvant.

    Depuis lors, un constat prédomine : ce n’est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l’objet d’une surréaction médiatique ou politique, d’un traitement préventif ou curatif ; c’est désormais aussi le/la musulman·e pratiquant·e, engagé·e sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquant·e, qui devient, de ce point de vue, a priori suspect·e, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l’action publique portant sur et autour des questions relatives à l’islam et à l’islamisme.

    L’islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d’un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d’autres racismes, que d’une simple opinion irrévérencieuse à l’égard d’une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l’étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l’objet d’une suspicion exacerbée. L’islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l’islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d’héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l’islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.

    Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l’affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :

    « Pour évaluer l’islamophobie en acte, c’est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l’islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d’enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu’on les interroge (enquêtes de victimation) et l’expérimentation située (testing) ».

    Un refus de mesurer l’islamophobie

    Les données destinées à mesurer l’islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu’elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s’exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l’institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L’absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.

    Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l’État entrave l’efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l’antisémitisme. Toutefois, le ministère de l’intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l’année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.

    Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d’une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l’existence de discriminations, tant directes qu’indirectes, qui affectent des personnes à raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam. La Défenseure des droits affirme :

    « La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

    Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d’autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu’il s’agit d’envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d’une part ne s’y résume pas et d’autre part parce qu’il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d’une discrimination, quel qu’en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.

    Une rhétorique de la conspiration

    Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l’index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.

    C’est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l’entre-deux-guerres. À l’époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd’hui, c’est au nom d’une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l’islamisation », le « frérisme » ou l’islamisme, que les musulman·e·s sont pointé·e·s du doigt, accusé·e·s de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d’une certaine gauche et des universitaires.

    Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l’État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l’accompagne. C’est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s’en prévaut d’ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d’être des suppôts de l’ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l’œuvre au sein de la société.

    Le coup d’accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d’islam et d’islamité dans l’espace public, n’est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l’espace public, notamment critique et autonome.

    L’atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulman·e·s, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l’éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l’appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.

    Source : Orient XXI – 20/05/2026 https://orientxxi.info/Islam-en-France-La-politique-du-soupcon-permanent

    Marseille – Sur les traces de l’empire colonial – Selim El-Meddeb

    Au début du XXe siècle, les élites de la ville présentent la cité phocéenne comme la « capitale de l’empire colonial ». Les traces de cet héritage y sont aussi nombreuses que méconnues. La mémoire coloniale est aujourd’hui regardée autrement, ce qui provoque débats, tensions et prises de conscience.

    Marseille, 2022. Les escaliers de la gare Saint-Charles.© Daniel Hadwiger

    Si vous êtes déjà venu à Marseille, il y a fort à parier que vous soyez passé devant sans les voir. Les statues incarnant les colonies d’Afrique et d’Asie accueillent le visiteur au pied des escaliers monumentaux de la gare Saint-Charles. Dénudées, allongées dans le style classique des allégories représentant les provinces pacifiées de l’Empire romain, elles véhiculent des stéréotypes raciaux et sexistes manifestes pour un regard contemporain. Longtemps passées inaperçues, elles cristallisent depuis quelques années les débats provoqués par le réveil de la mémoire coloniale dans la ville.

    Au début du XXe siècle, Marseille revendiquait le titre de capitale de l’Empire français. Les traces de ce passé colonial sont inscrites dans les monuments, les odonymes et les patronymes. Depuis le début de la décennie, cette partie de l’histoire suscite la mobilisation de collectifs décoloniaux, d’associations, d’artistes et de chercheurs. Si leurs approches sont diverses, tous s’accordent sur le besoin de faire la lumière sur ce passé qui ne passe pas.

    Autour des statues

    « Le déclic, c’est le déboulonnage de la statue de Victor Schœlcher à Fort-de-France. Je me suis dit : c’est possible ! », raconte Mariam Benbakkar, artiste franco-marocaine, guide et collaboratrice pour la chaîne YouTube Histoires crépues. Inspirée par les manifestations du mouvement Black Lives Matter suite à la mort de George Flyod en 2020, et par les déboulonnages de statues liées à l’esclavage en Martinique et au Royaume-Uni la même année, elle cofonde en 2021 le collectif Dégageons les statues.

    Avec une dizaine d’autres militants, elle emballe dans une bâche noire la statue dédiée aux colonies d’Afrique sur les marches de la gare Saint-Charles. Les actions redoublent en 2022, date du centenaire de la seconde exposition coloniale de Marseille.

    « Personnellement je suis pour les déplacer dans les jardins du château Talabot », déclare Mariam Benbakkar. Cette bastide monumentale, qui toise la Méditerranée depuis les hauteurs de la colline du Roucas-Blanc, dans le cossu 7e arrondissement de Marseille, a été construite en 1860 par Paulin Talabot. Cet ingénieur sorti de l’X est à l’origine du Crédit lyonnais et de la Société générale. Il occupa également les fonctions de député et président du conseil général du Gard, de 1865 à 1870. Créateur de la ligne de chemin de fer Paris-Lyon-Méditerranée, il modernise le port de Marseille et propose un projet de tracé pour le canal de Suez. Il fut un grand promoteur de l’entreprise coloniale. Mariam Benbakkar, avec un brin d’audace, verrait bien sa résidence marseillaise transformée en musée des histoires coloniales et des peuples colonisés.

    Marseille, 2022. « Marie-Rose la dérangeuse », performance de Rose Fregiere.
    Marseille, 2022. «  Marie-Rose la dérangeuse  », performance de Rose Fregiere.Capture d’écran vidéo / Manu Li Wanxu

    « Depuis qu’on a érigé les statues, il y a un siècle, peu de choses ont changé dans la vision que la société française a des corps noirs », note Rose Frigiere. Installée à Marseille depuis dix ans, cette artiste franco-camerounaise se souvient avoir remarqué les statues sans y prêter vraiment attention. « J’y voyais un symbole du cosmopolitisme de la ville, en lien avec la diversité des origines des habitants. Je me rappelle qu’un des mineurs isolés africains qui vivait au pied des escaliers considérait la statue aux colonies d’Afrique comme une sorte de figure protectrice, la femme d’un notable européen à qui on aurait rendu hommage. »

    « Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire »

    Mobilisée au sein du collectif d’afro-descendantes des Rosas (en référence à Rosa Parks), Rose Frigiere réalise des performances artistiques autour de la statue aux colonies d’Afrique. « J’étais pour [les déboulonnages de statues], puis j’ai réalisé que sans ces capsules temporelles, je n’aurais peut-être jamais découvert l’histoire de la colonisation. Je pense que je ne suis pas la seule. Cette statue m’a permis de me réconcilier avec la femme noire que je suis. »

    De déboulonnage, il ne peut de toute façon être question depuis que l’escalier a été inscrit au titre des monuments historiques le 14 décembre 2022, cent ans quasiment jour pour jour après la clôture de l’exposition coloniale de 1922.

    « Cela fait vingt ans qu’on demande que les statues soient accompagnées de cartels permettant d’éclairer leur histoire », explique Samia Chabani, qui dirige l’association Ancrages. Pour l’instant, sans succès. Il a fallu des années pour déterminer qui était responsable des escaliers : la Société nationale des chemins de fer français (SNCF), la mairie ou la métropole d’Aix-Marseille-Provence. Cette dernière, a-t-il finalement été décidé par consensus. Sa présidente sortante, Martine Vassal, a affirmé que les termes « travail, famille, patrie » résumait bien ses valeurs, laissant peu de doute quant à une issue positive. Rien ne garantit que la nouvelle assemblée métropolitaine, très fragmentée, se montre plus réceptive.

    Nouvelles approches

    Pour mieux comprendre l’histoire de ces escaliers, il faut se rendre au musée d’Histoire de Marseille, dont le parcours, accessible gratuitement, se termine sur une salle qui leur est dédiée. Réalisée par Samia Chabani, l’exposition temporaire (juillet 2025-janvier 2027) est la première d’une série consacrée aux questions coloniales, dans le cadre de « Mars Imperium ». Ce projet, élaboré par cinq unités de recherche de l’université d’Aix-Marseille rejoints par une dizaine de partenaires socioculturels, comme le Mucem ou Ancrages, part du double constat d’un « déficit d’histoire » et de l’émergence de « vifs débats publics sur les questions impériales ». Il prend la forme d’une vaste mise à disposition des connaissances, notamment grâce à un site internet proposant des dizaines de vidéos explicatives mis en ligne en 2025.

    Le projet Mars Imperium a « bénéficié d’une totale liberté », même s’il en a inquiété certains.

    « La recherche est en retard sur les questions coloniales », estime Samia Chabani, qui travaille sur ces problématiques depuis une vingtaine d’années. Concernant Mars Imperium, Xavier Daumalin, l’un des deux porteurs du projet, raconte avoir « bénéficié d’une totale liberté, même si [le] projet a pu en inquiéter certains, et même si les analyses historiques présentées sont parfois rejetées par les approches militantes de différents bords ».

    Marseille, 2020. Les sculptures n'étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.
    Marseille, 2020. Les sculptures n’étaient pas blanches, performance filmée de Mohammed Laouali.© Mohammed Laouali

    Il constate, ces dernières années, des évolutions positives dans la manière d’aborder les questions coloniales. Selon lui, il y a vingt ans, un projet comme Mars Imperium, réunissant un tel consortium d’institutions, n’aurait pas pu voir le jour : « Les questionnements, les connaissances, la perception et les demandes sociales liés à la colonisation ont profondément évolué. Qui songerait, aujourd’hui, à porter une loi demandant à ce que le “rôle positif de la présence française outre-mer” soit enseigné dans les manuels scolaires, comme en février 2005 ? Pour autant, compte tenu des circonstances politiques internationales et nationales, la vigilance s’impose, sans doute plus que jamais. »

    Un coffre-fort exhumé

    Quelques encablures vers l’est, rue Saint-Ferréol, principale artère commerçante de la ville, les vestiges du passé colonial connaissent une réaffectation inattendue. Le « coffre-fort de l’empire », clos par une porte en acier de 60 centimètre, sert aujourd’hui de cabine d’essayage dans le sous-sol d’un magasin Uniqlo. Ce véritable blockhaus de métal a longtemps abrité les richesses de la Compagnie algérienne, bras financier de la colonisation française en Méditerranée. Fondée en 1865 sous le nom de Société générale algérienne, notamment par Paulin Talabot, elle gère le financement de vastes projets agricoles et industriels en Algérie, puis en Tunisie, au Maroc, au Liban et en Syrie. Elle ferme en 1960, mais ses actifs sont recyclés dans des banques toujours actives en France et dans tous ces pays – le Crédit du Nord en France, le Crédit populaire d’Algérie en Algérie, la Banque de Tunisie en Tunisie, Attijariwafa Bank au Maroc et la Banque libano-française au Liban. En 1919, peu avant de devenir une des dix plus grandes banques françaises, elle s’offre un siège marseillais monumental, mêlant styles néobaroque et Art nouveau, qui abrite le fameux coffre-fort.

    « Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances »

    Quand il visite ce coffre pour la première fois en novembre 2024, le chercheur Paul Max Morin tombe en arrêt. Il y voit une « puissante illustration du rapport que la société française entretient avec son passé colonial : à la fois omniprésent et illisible ». C’est d’autant plus vrai que la plaque explicative alors posée par Uniqlo présente la Compagnie algérienne comme une simple banque, passant sous silence son rôle central dans la colonisation.

    « Pour pouvoir lire le passé, il faut des connaissances », résume Paul Max Morin, qui décide d’ouvrir un volet de recherches avec ses étudiants de Sciences-Po. Accompagnés d’autres historiens et de l’association Ancrages, ils en tireront la rédaction d’une nouvelle plaque, posée en octobre 2025, expliquant sans détour que la Compagnie algérienne « participe à l’appropriation et à l’exploitation des terres spoliées aux peuples autochtones par l’État français ».

    Quelles politiques publiques sur les questions coloniales ?

    Mais la mise en lumière du passé colonial peut susciter de vives oppositions. Hassan Guenfici, président du Forum franco-algérien, a fait poser en 2014, avec l’appui de la mairie de secteur, une plaque commémorant les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie coloniale, durant lesquels une centaine d’Européens et des milliers d’Algériens sont tués (mai-juin 1945). Vissée sur le kiosque à musique qui fait face au monument aux morts des Mobiles, situé au nord de la Cannebière, elle est arrachée quelques jours plus tard.

    « La mairie de secteur a cessé de soutenir le projet après avoir reçu des représentants d’associations de rapatriés qui s’étaient dites scandalisées par la démarche », se souvient Hassan Geunfici. Des tentatives de poser à nouveau la plaque en 2015 et 2016 se soldent par de nouveaux arrachages. Il faudra attendre 2025 pour qu’une plaque commémorant les 80 ans de l’« autre 8 mai 1945 » soit finalement installée dans l’espace public marseillais, mais cette fois à proximité de la porte d’Aix, grand axe de circulation de la ville, entre Saint-Charles et Belzunce, où sont organisées chaque année les commémorations célébrant la fin de la Deuxième Guerre mondiale.

    La rue Thomas-Bugeaud est rebaptisée « Ahmed-Litim », tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. Sa perpendiculaire : la rue Cavaignac.

    Sans surprise, l’école, puis la rue Thomas-Bugeaud, ont cristallisé les tensions liées à la toponymie. Ce militaire, nommé gouverneur général de l’Algérie en 1840, s’est distingué par l’ampleur des crimes commis sous ses ordres. Les tristement célèbres « enfumades » de populations réfugiées dans des grottes lui sont associées, bien que le premier à y recourir fut son adjoint, Eugène Cavaignac. En 2022, des militants obtiennent de la municipalité que l’école qui porte son nom soit renommée. Il est remplacé par celui d’Ahmed Litim, tirailleur algérien mort pour libérer Marseille en août 1944. La rue suivra en 2024. Mais sa perpendiculaire, la rue Cavaignac, garde, elle, toujours son nom.

    Marseille, 3e arrondissement, 2021.
    Marseille, 3e arrondissement, 2021.Photo tirée du site de Mars Imperium, Samia Chabani, Ancrages.

    Tous les acteurs interrogés saluent les actions symboliques et le soutien apporté à Mars Imperium par l’actuelle municipalité, coalition de gauche menée par Benoît Payan, élue en 2020 et réélue en 2026. Pour autant, la quasi-totalité d’entre eux estiment que Marseille ne s’est pas encore dotée d’une véritable politique publique concernant les questions postcoloniales. Perrine Prigent, adjointe au maire, déléguée, pendant la dernière mandature, à la valorisation du patrimoine, souligne qu’elles ont fait l’objet « au mieux d’un impensé, au pire d’un déni, de la part des municipalités précédentes ».

    Expliquant que l’équipe actuelle s’est d’abord efforcée de rattraper le retard accumulé dans le domaine patrimonial et mémoriel, elle affirme qu’une politique publique est « en cours de structuration et devra être portée à maturité dans les années à venir ». Fraîchement élue conseillère municipale, Samia Chabani plaidera pour cette cause : « Je souhaite que la jeune génération ne découvre pas, comme moi, l’horreur du colonialisme au hasard de ses lectures. » « Ou au détour d’une statue », ajoute Rose Frigiere.

    Selim El-Meddeb : Journaliste, correspondant de France 24 au Liban de 2011 à 2017, puis chargé de communication pour le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) en Afrique de l’Ouest et le Secrétariat des Nations unies. Installé à Marseille depuis 2022.

    Paru en 2022, le Guide du Marseille colonial (éd. Syllepse) incarne une autre facette de la prise de conscience du passé impérial de Marseille. C’est le plus vendu (2 700 exemplaires) de sa collection. Ouvrage collectif, il recense les très nombreuses rues, places et monuments liés à l’histoire coloniale. Ici, plus de 200 toponymes viennent célébrer des conquêtes impériales, notamment celles soutenues par les entrepreneurs marseillais, comme les boulevards de Tunis, du Dahomey (Bénin), ou la rue Nossi-Bé (Madagascar). Des jeunes s’en sont servis pour faire des collages sur les plaques qui portaient des noms problématiques », explique Michel Touzet, l’un des auteurs du guide.

    Source : Orient XXI – 17/04/2026 https://orientxxi.info/Marseille-Un-passe-colonial-omnipresent-mais-illisible

    France – Médias, politiques : la panique raciste

    Hyperfocalisation médiatique, soupçons de « sédition » et rappels à l’ordre officiels : les Français issus de l’immigration, devenus maires de grandes villes de la banlieue parisienne ou lyonnaise, subissent un déferlement politique et médiatique raciste qui tombe sous le coup de la loi.*

    Une émission présentée par Mathieu Magnaudeix, préparée avec Yunnes Abzouz et Laura Wojcik 

    • Yunnes Abzouz, journaliste à Mediapart ; 
    • Nassira El Moaddem, journaliste à « Arrêt sur images », autrice de Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (éd. Stock, 2026) ; 
    • Bassi Konaté, maire de Sarcelles (Val-d’Oise) ; 
    • Ellen Salvi, responsable du pôle politique de Mediapart ; 
    • Julien Talpin, sociologue, chercheur en science politique, directeur de recherche au CNRS, auteur de La Colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix (éd. PUF, 2024) et coauteur de La France, tu l’aimes, mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane (éd. Seuil, 2024). 

    Source : Médiapart – A l’air libre – 31/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/310326/ce-que-certains-ne-supportent-pas-cest-de-voir-des-noirs-et-des-arabes-gagner-une-ville-et-feter-une-victo

    *Intro modifiée. En effet, il ne s’agit pas de « Noirs » et d »Arabes », mais de Français, de Français issus de l’immigration puisque la précision s’impose ici. Je n’adhère pas à l’emploi du terme « racisé » en dehors du contexte auquel il appartient, à savoir la recherche en sciences sociales. Catherine Sicart, animatrice du site.

    Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie – Yazid Sabeg

    La parution, le 12 mars 2026, de « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » de Pierre Vermeren s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».  Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie ! Contre la rechute coloniale, la falsification du récit et la réhabilitation implicite de l’ordre impérial.

    La parution, le 12 mars 2026, de France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique de Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».

    Le livre est bien présenté par son éditeur comme une lecture au long cours de la relation franco-algérienne, au moment même où cette relation traverse une phase de tension aiguë. Mais derrière l’apparence du diagnostic froid et “réaliste”, cette formule réactive en réalité un vieux schème colonial : attribuer au conquérant le privilège de l’origine, et refuser au peuple colonisé la pleine propriété de sa profondeur historique.

    Une phrase, une vision du monde

    Il faut prendre la mesure de ce que contient une telle phrase. Elle n’est pas seulement discutable ; elle est révélatrice. Elle déplace le centre moral et historique du récit. Elle fait passer la conquête pour une fondation, la domination pour une structuration, l’administration pour une naissance, et l’empire pour une sorte de matrice politique. Or c’est précisément ce que l’historiographie sérieuse sur l’Algérie est parvenue à déconstruire après des décennies de débats : l’idée qu’un pays, une société, un peuple, n’accéderaient pleinement à l’histoire qu’au contact de l’Europe, et que le colonisateur pourrait se prévaloir d’avoir “fait exister” ce qu’il a d’abord soumis. Les travaux de James McDougall, Abdelmajid Hannoum, Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Todd Shepard vont tous dans le sens inverse : ils rappellent la profondeur historique de la société algérienne, la violence constitutive de la colonisation, et le rôle actif des Algériens dans la formation de leur propre identité et trajectoire politique.

    La première chose à affirmer, donc, est simple : le problème n’est pas ici l’existence du débat. Le problème est la nature du récit proposé. Car il ne s’agit pas d’une simple nuance d’interprétation sur des faits difficiles ; il s’agit d’une construction narrative qui agence des éléments partiellement exacts pour leur faire produire une conclusion abusive. Oui, la colonisation française a imposé des frontières, organisé un tissu d’échanges, une centralisation administrative, une bureaucratie, une nomenclature juridique, des pratiques de gouvernement plus institutionnelles. Mais de là à conclure qu’elle aurait “créé” l’Algérie, il y a un saut conceptuel illégitime : on confond transformation et origine, reconfiguration et engendrement, exercice de l’autorité légitime et pouvoir de domination, substitution de population et droit à la paternité historique.

    C’est ce saut qu’il faut démonter, parce qu’il concentre l’essentiel de la faute intellectuelle. Avant 1830, le Maghreb central n’était certes pas un État-nation centralisé au sens européen du XIXe siècle. Mais cette banalité ne prouve rien. Elle ne signifie ni vide historique, ni inexistence politique, ni absence de société, ni matière inerte attendant sa mise en forme par l’Europe. Il faut rappeler au contraire que l’histoire moderne de l’Algérie couvre cinq siècles, de l’arrivée des Ottomans aux suites des soulèvements arabes, et qu’il faut replacer la société algérienne au centre du récit, en suivant ses continuités anthropologiques. On pourrait résumer cette perspective en parlant d’une société extraordinairement résiliante et traversant violences et crises sans cesser d’exister comme réalité historique propre.

    Autrement dit, l’hypothèse de l’absence d’un État-nation calqué sur le modèle européen moderne n’autorise nullement à soutenir que la France aurait “créé” l’Algérie. Ce que la formule implique ici, en vérité, c’est autre chose : que seuls les Européens seraient capables de produire des formes politiques pleines, cohérentes, dignes de ce nom, et que les sociétés colonisées ne deviendraient vraiment historiques qu’à travers leur capture par l’appareil de l’empire. C’est là qu’apparaît la logique profonde du propos : une hiérarchie implicite des capacités historiques. À certains peuples, la faculté exclusive d’organiser, de nommer, de façonner le monde ; à d’autres, la condition d’objet administré, de matière travaillée, de société enfin rendue lisible par le conquérant. Voilà pourquoi cette phrase n’est pas seulement fausse : elle est soustendue d’une philosophie politique de la supériorité civilisationnelle.

    Il faut donc aller plus loin et nommer le mécanisme avec précision. Ce qui se joue ici relève d’une falsification par cohérence. Hannah Arendt aide à comprendre cela mieux que quiconque. Dans sa réflexion sur “Truth and Politics”, elle montre que le mensonge politique le plus dangereux n’est pas toujours la négation brute d’un fait. Il réside aussi dans la capacité à réorganiser les faits jusqu’à produire une narration cohérente, apparemment raisonnable, mais fausse dans sa signification. Les faits ne sont pas toujours niés ; ils sont hiérarchisés, montés, recadrés, déplacés, jusqu’à perdre leur poids moral propre. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on admet, du bout des lèvres ou à l’arrière-plan, qu’il y eut conquête, spoliation, droit d’exception, torture et guerre, tout en faisant de la séquence coloniale la condition supérieure de la “naissance” de l’Algérie. On n’efface pas nécessairement la violence ; on la subordonne à un récit censé la surplomber et la racheter.

    Le mensonge par glissement : de la domination à la « création »

    Cette opération intellectuelle n’a rien d’innocent. Abdelmajid Hannoum a précisément montré, dans The Historiographic State, comment l’Algérie fut transformée en territoire “français” non seulement par les armes et l’administration, mais par une production de savoir : histoire, ethnographie, cartographie, archéologie, classement. Le colonialisme ne se contente pas d’occuper ; il produit les catégories destinées à légitimer son occupation. Il transforme un pays étranger, lointain, culturellement distinct, en objet de savoir colonial, jusqu’à fabriquer les conditions intellectuelles de sa naturalisation comme prolongement de la France. Dire aujourd’hui que la France a “créé” l’Algérie, c’est réactiver cette bibliothèque coloniale, la remettre en circulation sous couvert de bon sens réaliste. Ce n’est pas une avancée du savoir. C’est le retour d’une vieille épistémologie impériale.

    Il faut ici insister sur le mot “créé”, parce qu’il est le coeur de l’imposture. Créer, c’est être à l’origine. C’est engendrer. C’est faire advenir. Employer ce verbe à propos de la France en Algérie revient donc à attribuer à la puissance coloniale le rôle noble et fondateur de l’auteur. Or la France n’a pas trouvé en Algérie une page blanche. Elle a trouvé une société, des villes, des hiérarchies, des appartenances, des expressions culturelles vernaculaires, des formes de souveraineté, des religions, des mémoires, des relations de pouvoir, des équilibres et des conflits. Elle les a bouleversés, éradiqués, oui ; mais les bouleverser n’est pas les engendrer, les éradiquer n’est pas les construire. Elle les a cartographiés, oui ; mais cartographier n’est pas créer. Elle a administré, classé, quadrillé ; mais l’administration n’est pas la paternité. Ce glissement de la domination à la création est la signature même de la pensée coloniale : faire du pouvoir d’imposer la preuve du droit à s’attribuer l’origine.

    La falsification par cohérence : le réel réorganisé

    Cette pensée coloniale a en outre toujours eu une dimension raciale ou racialiste, y compris lorsqu’elle se disait purement “civilisationnelle”. Les travaux récents rappelés par Hannoum et par l’article de French Politics, Culture & Society sur “l’éternelle dépendance du Maghreb” montrent combien l’histoire coloniale – dite savante – a été mobilisée pour démontrer que l’Afrique du Nord devait son intelligibilité et sa vocation historique à son encadrement par des puissances extérieures, françaises de préférence. Le problème n’est donc pas seulement politique ; il est aussi anthropologique. Certains récits continuent à distribuer l’initiative historique d’un côté et l’inachèvement de l’autre. Le colonisateur apparaît comme principe d’ordre ; le colonisé comme réalité lacunaire. Même sans vocabulaire biologique, on retrouve une logique de hiérarchisation des peuples et des capacités historiques.

    C’est ici que l’historiographie française la plus sérieuse fait heureusement barrage. Benjamin Stora, depuis des décennies, travaille sur la guerre d’Algérie non comme une matière à slogans identitaires ou patriotiques mais comme un noeud de mémoire, de violence, de refoulement et de conflictualité politique. La simple existence de ses travaux rappelle qu’on ne peut pas parler de cette histoire sans mesurer les usages contemporains du passé, ni sans affronter la violence de la conquête et des 132 années de colonisation. Même des débats critiques autour du rapport Stora ont souligné la nécessité de ne pas dissocier les violences de conquête et le régime colonial lui-même. Gilbert Meynier, quant à lui – et d’ailleurs comme la quasi-totalité des historiens français européens ou anglo-saxons -, a constamment rendu compte de l’ampleur des destructions engendrées par la conquête et la profondeur de la violence coloniale. Face à de tels travaux, oser encore écrire que « la France a créé l’Algérie » n’est pas une provocation féconde, mais un aveu de faillite. Faillite de méthode, faillite de culture, faillite de probité. Une telle phrase porte la marque de son temps : celui où l’ignorance se rengorge, où l’amnésie devient confort moral, et où l’imposture intellectuelle se drape dans les prestiges usés de l’autorité pour faire passer la pauvreté du jugement pour une leçon d’histoire.

    Il faut alors rappeler ce que fut matériellement l’ordre colonial. Non une simple administration, mais une colonie de peuplement. Non une intégration égalitaire, mais une hiérarchie raciale, juridique et civique. Non une oeuvre abstraite d’organisation, mais une dépossession concrète, massive, durable. Le cas Maurice Audin, reconnu par l’Élysée en 2018, atteste officiellement que l’État français a rendu possible un système où la torture et l’exécution ou la mort sous torture ont eu lieu sous l’autorité de l’Armée française. Le cas Ali Boumendjel, reconnu en 2021, établit qu’il fut arrêté, placé au secret, torturé puis assassiné par l’armée française. En 2024, le PR, chef des Armées, a aussi reconnu que Larbi Ben M’Hidi avait été assassiné par des militaires français. Ces reconnaissances officielles n’épuisent évidemment pas la question coloniale ; mais elles rendent particulièrement obscène toute formule qui chercherait encore à sublimer la domination en “création”.

    Quand l’État français lui-même reconnaît torture, assassinat et mensonge officiel, persister dans la langue de la fondation revient à pratiquer une blanchisserie du réel.

    L’empire refuse de mourir dans le langage

    On voit alors apparaître le caractère profondément orienté du récit incriminé. Il ne s’agit pas de mieux comprendre l’Algérie ; il s’agit de sauver un certain récit de la France. Car que produit cette formule, au fond ? Elle permet de déplacer la focale. Au lieu que la colonisation apparaisse d’abord comme conquête, dépossession, droit inégal et violence, elle devient le moment où une puissance ordonnatrice aurait donné forme à ce qu’elle dominait. Le colonisateur n’est plus seulement le maître ; il devient l’auteur. Et ce déplacement est moralement décisif : ce qui devrait être jugé se trouve peu à peu admiré pour sa prétendue efficacité structurante. Voilà comment une domination se réhabilite symboliquement sans jamais avoir besoin de se dire explicitement vertueuse.

    C’est pourquoi, en Algérie, de tels propos ne seront pas reçus comme une simple “lecture parmi d’autres”. Ils seront évidemment perçus comme un déni colonial persistant. L’auteur le sait bien : non pas parce que les Algériens seraient incapables d’entendre un désaccord ; mais parce qu’ils savent reconnaître les fables françaises qui cherchent encore à tordre la mémoire pour sauver une part de mythologie nationale voire relever du révisionnisme et du négationnisme. L’idée que la France aurait, malgré tout, donné à l’Algérie sa réalité politique ultime appartient à cette famille de récits où l’ancien empire veut continuer à prélever un tribut symbolique sur ceux qu’il a dominés : vous nous devez jusqu’à votre forme historique. Or c’est précisément cette prétention que les sociétés décolonisées refusent désormais.

    Il faut même dire que le contexte intellectuel a changé. Le temps où la France pouvait imposer seule la version légitime de l’histoire algérienne est terminé. James McDougall replace la société algérienne au centre ; Todd Shepard a montré, dans son travail sur la décolonisation, que la guerre d’Algérie a aussi remanié en profondeur la France, ses catégories et son imaginaire politique. L’Algérie n’est pas un objet passif de l’histoire française ; elle est aussi le sujet qui a contraint la France à renoncer à la fiction de l’Algérie française et à redéfinir son propre langage politique. Présenter encore l’Algérie comme l’effet supérieur de la France, c’est donc non seulement méconnaître l’histoire algérienne, mais aussi mal lire l’histoire française elle-même.

    À ce stade, il faut être juste sur un point : on peut critiquer très sévèrement cette thèse sans prétendre abolir le débat ni disqualifier toute la carrière de son auteur. Pierre Vermeren est bien professeur à Paris 1 et spécialiste du Maghreb selon son université ; il est donc parfaitement légitime de le discuter sur le terrain de l’histoire. Mais cette légitimité institutionnelle ne sanctuarise aucune formule. Elle oblige au contraire à soumettre ses propositions à une exigence d’autant plus stricte. Et c’est précisément sur ce terrain qu’une phrase comme « la France a créé l’Algérie » appelle une réfutation ferme : non comme censure, mais comme responsabilité intellectuelle.

    La responsabilité est d’autant plus grande que ce genre de formule prospère aujourd’hui dans un espace médiatique où la brutalité et l’imbécilité du raccourci tient souvent lieu d’audace. Il existe aujourd’hui une petite économie de la provocation historique : on simplifie ce que la recherche a complexifié, on se présente comme iconoclaste contre un prétendu conformisme moral, puis on transforme le choc produit par l’appauvrissement en preuve de sa propre lucidité. C’est un théâtre usé. Une phrase dure n’est pas une preuve. Une simplification n’est pas une découverte. Une régression n’est pas une percée du savoir. Et le retour d’une vieille grammaire coloniale n’a rien d’un courage intellectuel.

    Ce qu’il faut opposer à cette régression, ce n’est pas une contre-fable. Ce n’est pas un catéchisme inverse. C’est le rappel ferme de quelques vérités élémentaires. Premièrement, l’Algérie a une histoire antérieure à 1830, dense, conflictuelle, plurielle, irréductible à l’absence d’État-nation moderne. Deuxièmement, la colonisation française a été une entreprise de conquête violente et de domination implacable, non un acte de fondation généreuse. Troisièmement, l’État algérien indépendant a pu hériter de formes étatiques et administratives nées dans la séquence coloniale sans que cela fasse de la France l’auteur de l’Algérie. Quatrièmement, la nation algérienne moderne s’est constituée aussi et surtout contre la domination coloniale, dans et par une lutte politique, sociale, militaire et symbolique qui retire définitivement au colonisateur tout droit à revendiquer l’origine du peuple qu’il a soumis.

    À cet égard, même le recours sélectif à de Gaulle ne saurait sauver la thèse. Le gaullisme de la fin des années 1950 s’oriente résolument vers l’autodétermination algérienne précisément parce qu’il acte qu’aucune fiction française ne peut durablement se substituer à la décision des Algériens eux-mêmes. Quelle que soit la manière dont on lit ses formulations, l’usage contemporain qui consiste à prélever chez de Gaulle ce qui pourrait conforter un récit de propriété française sur l’Algérie et à laisser de côté la logique d’autodétermination est un autre exemple de citation orientée au service d’une conclusion idéologique. Ici encore, on ne raisonne pas ; on prélève. On ne restitue pas ; on agence.

    Le fond de l’affaire est donc limpide. Dire que la France a “créé” l’Algérie n’est pas une simple maladresse sémantique. C’est une manière de déplacer la responsabilité, de réduire la violence à une étape secondaire, de remettre le colonisateur au centre du récit, et d’ôter aux Algériens jusqu’au droit à leur propre commencement historique. C’est cela qui rend la formule si grave. Elle ne se contente pas de heurter ; elle réarme une vision du monde. Elle enseigne de nouveau qu’un empire pourrait être l’auteur véritable de ceux qu’il a dominés. Et c’est précisément cette leçon-là qu’il faut refuser, parce qu’elle est historiquement fausse, moralement tordue et politiquement toxique.

    La conclusion doit donc être nette. Non, la France n’a pas créé l’Algérie. Elle a conquis un espace historique déjà existant qu’elle a borné pour transformer des confins en frontières, c’est vrai. Elle l’a colonisé, reconfiguré, classé, administré et violenté. Elle a tenté d’en fixer le récit dans sa propre langue et selon ses propres catégories. Puis elle a été contrainte de reconnaître, par la guerre, par la défaite de l’illusion impériale et par la lutte algérienne, que l’Algérie n’était ni son oeuvre ni sa propriété. Toute phrase qui prétend le contraire n’est pas une avancée de l’intelligence historique. C’est une rechute coloniale dans le langage. Et c’est pourquoi elle sera, à juste titre, lue en Algérie comme un déni colonial et comme une falsification du sens de l’histoire.

    Yazid Sabeg, ancien commissaire de la République à la diversité.

    Source : Médiapart – Billet de blog – 28/03/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/280326/non-la-france-n-pas-cree-l-algerie

    « À chaque fois l’histoire te rattrape »- Lynn S.K.

    « À chaque fois l'histoire te rattrape » par Lynn S.K.

    En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.

    À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022). 

    En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.

    Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.

    J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.

    Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.

    J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.

    Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.


    [1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.

    En savoir plus

    Source : Achac https://achac.com/tribune/chaque-fois-lhistoire-te-rattrape

    Zaïd, Malya, Naila : en France, la haine raciste vise aussi les bébés – Marie Turcan et Khedidja Zerouali

    Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».

    Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.

    À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.

    Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 », « Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… », « Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! », « On aurait dû l’avorter », « Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».

    En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.

    Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.

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    Captures d’écran de tweets racistes suite à la publication de l’article de la Provence sur la naissance de Zaïd. © Photomontage Mediapart

    D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »

    Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.

    Plongée dans l’Internet raciste

    Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »

    À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.

    Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.

    À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord. « Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes. 

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    Commentaires suite aux publications des premiers bébés de l’année dans les journaux L’indépendant Perpignan et l’indépendant Narbonne. © Photomontage Mediapart

    Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony. 

    Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.

    L’offensive autour des prénoms

    La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.

    « Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »

    C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.

    Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.

    Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes

    « Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza Esmili. Cela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »

    Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.

    L’obsession identitaire du « grand remplacement »

    En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.

    En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.

    Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.

    « Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».

    Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».

    Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.

    « Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.

    « En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »

    En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.

    Source : Médiapart – 11/01/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/110126/zaid-malya-naila-en-france-la-haine-raciste-vise-aussi-les-bebes