L’étrange rappel à l’ordre estival d’Emmanuel Macron à François Bayrou sur l’Algérie – Renaud Dély

Le président a écrit une lettre à son Premier ministre, lui demandant plus de fermeté vis-à-vis de l’Algérie. Une lettre révélée par la presse.

Emmanuel Macron se livre à une bien étrange manœuvre vis-à-vis de son Premier ministre. Étrange en raison du moment choisi, au beau milieu de la torpeur estivale, alors que lui-même se trouve dans la résidence d’été des présidents, qu’une partie de l’équipe gouvernementale est en vacances et qu’une autre est mobilisée sur le front de l’incendie de l’Aude. Mais surtout étrange par la méthode : une lettre que le président de la République adresse à son Premier ministre, lettre qu’il estime nécessaire de rendre publique, alors qu’il aurait pu, comme il le fait souvent, exprimer sa position sous les ors du palais de l’Élysée, lors du Conseil des ministres.

Y aurait-il dans la démarche présidentielle un brin de manipulation, voire une volonté d’humiliation ? Ce qui est sûr, c’est qu’en exigeant plus de fermeté vis-à-vis d’Alger, Emmanuel Macron va précisément dans le sens de ce que demandait le gouvernement. Il n’avait donc nul besoin de le lui rappeler et encore moins de le faire sur la place publique.

Que dit cet épisode algérien des relations entre Emmanuel Macron et son Premier ministre ? Qu’elles sont complexes, et vraisemblablement de plus en plus. Et cela ne date pas d’hier. Avant de rallier Emmanuel Macron en 2017, François Bayrou, le démocrate-chrétien dénonçait en lui le libéral, « le candidat des forces de l’argent ». Et depuis qu’il est à Matignon, le maire de Pau n’a de cesse de rappeler sa liberté tandis que le chef de l’État le recadre de son côté sans ménagement, en exigeant qu’il tienne ses troupes, et qu’en particulier, il empêche Bruno Retailleau de prendre la lumière.

Bayrou poussé vers la sortie ?

Emmanuel Macron serait-il tenté de pousser son Premier ministre vers la sortie ? Ce n’est pas la plus probable des hypothèses mais c’en est. En général, sous la Ve République, le président est « protégé » par son Premier ministre qui lui sert de « fusible ». Dans le cas du couple Macron-Bayrou, c’est différent : le Premier ministre est très impopulaire certes, mais c’est un Premier ministre « Teflon » : toutes les crises glissent sur lui.

De là à penser que le président aurait intérêt à se séparer de lui avant même d’être censuré parce qu’il l’entraînerait dans son impopularité, il n’y a qu’un pas. Mais sans aller jusque-là, avec cette lettre, c’est un Emmanuel Macron affaibli qui fait d’une pierre deux coups : en demandant d’agir à François Bayrou, il remet à sa place Bruno Retailleau dont l’ambition présidentielle s’affirme chaque jour un peu plus, et il rappelle que jusqu’en 2027, le seul maître de la politique étrangère de la France, c’est lui.

Source : France Info – 07/08/2025 https://www.radiofrance.fr/franceinfo/podcasts/l-edito-politique/edito-l-etrange-rappel-a-l-ordre-estival-d-emmanuel-macron-a-francois-bayrou-sur-l-algerie-4738988

Macron exige plus de fermeté face à l’Algérie : incompréhension à droite, consternation à gauche – Nicolas Cheviron

La missive adressée par le président à son premier ministre, dans laquelle il réclame « plus de fermeté et de détermination » face à Alger, est perçue comme une interférence malvenue d’enjeux de politique intérieure sur un dossier diplomatique sensible.

Henri Guaino, l’ancien conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, n’avait jamais vu ça. « Quand Pompidou écrivait à Chaban-Delmas, il faisait une vraie lettre qui ne sortait pas dans la presse, a fait remarquer jeudi l’ex-député Les Républicains au micro d’Europe 1. C’est n’importe quoi. » C’est pourtant cette forme hybride d’un courrier adressé au premier ministre mais publié dans Le Figaro qu’a choisi Emmanuel Macron pour appeler François Bayrou à davantage de fermeté dans les différends opposant la France à l’Algérie.

Du maintien en détention par Alger de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal et du journaliste français Christophe Gleizes aux blocages de la coopération en matière de réadmissions et de visas, « tout cela exige que la France agisse avec plus de fermeté et de détermination », a affirmé mercredi le président dans le quotidien de droite, ajoutant : « C’est ce que je demande au gouvernement. »

Il y a la forme, qui soulève des interrogations sur la finalité de l’exercice, et il y a le fond. Parmi les mesures demandées par le chef de l’État à son exécutif figure la « suspension officielle » de  l’accord de 2013 concernant les exemptions de visa sur les passeports officiels et diplomatiques algériens. La décision entérine une situation de fait, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot ayant annoncé le 14 mai, en réaction au renvoi par Alger de fonctionnaires français, « le renvoi en Algérie de tous les agents titulaires de passeports diplomatiques qui n’auraient pas de visa ».

Le Rassemblement national dénonce la « faiblesse » d’Emmanuel Macron face à l’Algérie.

Emmanuel Macron demande également la mise en œuvre immédiate d’un article de la loi immigration de 2024 permettant « de refuser les visas de court séjour aux détenteurs de passeports de service et diplomatiques » ainsi que « les visas de long séjour à tous types de demandeurs ». Il insiste sur la nécessité d’obtenir des partenaires de la France au sein de l’espace Schengen qu’ils « prennent les mesures indispensables à l’efficacité » des décisions françaises.

Le président s’inquiète par ailleurs de la « situation des ressortissants algériens les plus dangereux, sortant de prison ou placés en centre de rétention administrative et qui ne peuvent plus être expulsés, faute de coopération des autorités algériennes ». Il enjoint donc François Bayrou de pousser le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau à « trouver au plus vite les voies et moyens d’une coopération utile » avec Alger et à agir « sans repos et sans répit » face à « la délinquance des individus algériens en situation irrégulière ».

François Bayrou a pour sa part affirmé jeudi que la France « n’est pas dans l’esprit d’un affrontement perpétuel » avec Alger avec laquelle elle voudrait « retrouver un jour des relations équilibrées et justes ».

« La France doit être forte et se faire respecter. Elle ne peut l’obtenir de ses partenaires que si elle-même leur témoigne le respect qu’elle exige d’eux », tempère également dans sa missive le chef de l’État, ce qui fait dire à Henri Guaino : « À chaque fois qu’il y a une demande de fermeté, la phrase suivante explique qu’il faut rétablir des relations amicales. Il y a tout et son contraire dans cette lettre, vous ne pouvez pas en tirer une politique. »

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Alger accuse la France d’avoir déclenché et d’aggraver la crise bilatérale

En réponse au changement de ton d’Emmanuel Macron, l’Algérie a accusé jeudi la France d’être responsable de la crise bilatérale qui a éclaté il y a un an entre les deux pays et de son aggravation. Le ministère algérien des affaires étrangères a ainsi accusé le président français d’avoir dans une lettre à son premier ministre « fait porter tous les torts » de cette brouille à l’Algérie. Ce texte « exonère la France de l’intégralité de ses responsabilités » alors que, selon Alger, « rien n’est plus loin de la vérité et de la réalité ». Dès l’éclatement de la brouille due, selon Alger, au revirement de Paris sur le Sahara occidental, la France a « procédé par injonctions, ultimatums et sommations », dans une « gestion en termes de rapports de forces ». En réponse à la demande par Emmanuel Macron à son gouvernement de suspension de l’accord de 2013, Alger a annoncé jeudi « la dénonciation pure et simple » de cet accord, affirmant que « c’est la France et elle seule qui a été historiquement à l’origine d’une telle demande ».

Réagissant au propos du président français, Khaled Drareni, journaliste et représentant de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) pour l’Afrique du Nord, a estimé sur X qu’Emmanuel Macron « s’est rangé derrière les outrances de son ministre de l’intérieur sur la question algérienne, piétinant les espoirs d’apaisement entre Alger et Paris ». Aux yeux de l’expert algérien Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen, la lettre de M. Macron « signe un échec collectif dans la gestion d’une crise très coûteuse pour les deux pays. C’est un alignement total sur une politique de pression qui a montré ses limites »

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Du message, l’extrême droite retient surtout la – très relative – tempérance, synonyme pour elle de faiblesse. « Emmanuel Macron a peur. Emmanuel Macron est un trouillard, il a peur des réactions d’une diaspora qu’il imagine forcément du côté d’un pouvoir algérien », a réagi le député Rassemblement national du Nord Sébastien Chenu, sur Europe 1.

« Et je pense que l’absence totale de crédibilité, la faiblesse, la peur d’Emmanuel Macron, les Français les paient très cher », a poursuivi l’élu RN, évoquant l’incapacité de la France « à faire en sorte que les États reprennent leurs ressortissants lorsque ce sont des condamnés, lorsque ce sont des délinquants ».

« Emmanuel Macron a conscience que Retailleau sera candidat à la prochaine présidentielle et il ne veut pas le laisser avoir son calendrier médiatique ».

Carlos Bilongo, député (LFI) du Val-d’Oise

À gauche, on dénonce au contraire un discours de fermeté à finalité de politique intérieure, visant à satisfaire les électeurs de la droite dure. « Macron a compris que l’Algérie ne lâcherait pas, alors il va dans le sens du vent, il fait plaisir au RN et aux nostalgiques de l’Algérie française, commente Akli Mellouli, vice-président de la commission sénatoriale des affaires étrangères et membre du groupe écologiste. Il se ménage une majorité à l’approche d’un moment difficile avec le budget. »

« Emmanuel Macron a conscience que Retailleau sera candidat à la prochaine présidentielle et il ne veut pas le laisser avoir son calendrier médiatique. Il le place devant ses responsabilités » sur la question algérienne, estime pour sa part le député France insoumise du Val-d’Oise Carlos Bilongo.

« Il n’y a pas d’action concrète, que des actions médiatiques à finalité électorale », déplore l’élu francilien, qui en veut pour preuve la disproportion entre le déploiement médiatique mis en œuvre par le gouvernement pour obtenir la libération de Boualem Sansal et Christophe Gleizes, d’une part, et de l’autre la discrétion de l’exécutif sur le sort des Français Cécile Kohler et Jacques Paris, détenus depuis plus de trois ans en Iran.

« Qu’on se batte pour faire libérer nos ressortissants, c’est normal, mais la meilleure voie, c’est la diplomatie. À chaque fois qu’on essaie le rapport de force, on est perdants ».

Sabrina Sebahi, députée (EELV) des Hauts-de-Seine

L’écrivain Boualem Sansal a été condamné à cinq ans de prison ferme pour « atteinte à l’unité nationale » algérienne, une peine confirmée le 1er juillet en appel, pour avoir notamment mis en questions les frontières de l’Algérie avant la colonisation française. Journaliste sportif parti en Algérie faire un reportage sur une équipe de football kabyle, Christophe Gleizes a été condamné fin juin à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme ».

Les relations entre Paris et Alger sont au plus bas depuis la reconnaissance par la France fin juillet 2024 d’un plan d’autonomie « sous souveraineté marocaine » pour le Sahara occidental, territoire que se disputent depuis cinquante ans le Maroc et les indépendantistes du Polisario, soutenus par Alger. La crise a été marquée par des expulsions de diplomates et fonctionnaires de part et d’autre et un gel de toutes les coopérations officielles.

Députée Europe Écologie-Les Verts (EELV) des Hauts-de-Seine et vice-présidente du groupe d’amitié France-Algérie, Sabrina Sebaihi, souligne l’inefficacité de la stratégie de tension appliquée par le gouvernement et désormais reprise à son compte par l’Élysée. « Qu’on se batte pour faire libérer nos ressortissants, c’est normal, mais la meilleure voie, c’est la diplomatie, affirme-t-elle. À chaque fois qu’on essaie le rapport de force, on est perdants. »

De retour d’une récente visite en Algérie, l’élue francilienne déplore l’impact de « considérations nationales » sur les intérêts économiques de la France, « pendant que l’Algérie multiplie les partenariats à l’étranger ». « Pendant ce temps, l’Italie vient de signer 40 contrats avec l’Algérie », note-t-elle, avant de conclure : « Je relaie l’inquiétude de nos ressortissants français en Algérie, de nos entreprises, qui regardent cette crise avec beaucoup d’inquiétude alors que tout fonctionnait bien. »

Source : Mediapart – 07/08/2025 https://www.mediapart.fr/journal/politique/070825/macron-exige-plus-de-fermete-face-l-algerie-incomprehension-droite-consternation-gauche

Kabylie-État algérien : une confrontation politique persistante – Salem Chaker

La Kabylie reste le théâtre d’un face-à-face politique et idéologique avec Alger, enraciné dans les divisions du mouvement national algérien. Ce texte rassemble une série de constats et de réflexions nourris par plus d’un demi-siècle d’observation et d’engagement – une observation que l’on pourrait qualifier de participante – au sein de la principale région berbérophone d’Algérie : la Kabylie.

À bien des égards, la Kabylie peut être vue comme un condensé de l’histoire politique de l’Algérie depuis son indépendance. Condensé caractérisé par la continuité des pratiques de répression et de neutralisation d’une région qui s’est trouvée maintes fois en opposition frontale avec le pouvoir central.

En 1982, à l’occasion du vingtième anniversaire de l’indépendance de l’Algérie, le chanteur kabyle Ferhat Mehenni du groupe Imaziɣen Imula composait et interprétait une chanson dont le refrain disait à peu près ceci :

« Vingt ans de dictature déjà, Sans compter ce qui nous attend »

Le futur fondateur du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK, 2001) n’imaginait certainement pas que sa chanson, quarante ans plus tard, serait encore d’une tragique actualité. Quarante ans plus tard, le caractère autoritaire et répressif du régime algérien n’a fait que se renforcer et se généraliser et la Kabylie en a fait, et en fait, la cruelle et permanente expérience. Certes, cette situation concerne bien sûr l’ensemble de l’Algérie, mais elle se présente pour cette région sous une forme à la fois récurrente, quasiment systémique, et particulièrement diversifiée.

À ce sujet, on me permettra de mentionner ici un souvenir personnel. La première fois que j’ai rencontré, fin 1981 ou début 1982 à Paris, le grand historien algérien Mohamed Harbi, celui-ci, au cours de la conversation, constatant chez ses interlocuteurs une certaine naïveté et improvisation, nous déclara :

« Vous êtes des boy-scouts ! Ne savez-vous pas que les plans de mise en état d’alerte de l’armée algérienne sont fondés sur deux scénarios uniquement : une guerre sur la frontière algéro-marocaine et une insurrection armée en Kabylie ? »

Cette spécificité kabyle est déterminée par un ensemble de facteurs historiques, sociologiques, culturels bien connus : un particularisme linguistique et culturel marqué, une densité démographique élevée, le maintien d’une tradition communautaire villageoise forte, une scolarisation significative ancienne, une émigration précoce et massive vers la France et une politisation sensible des élites et de l’émigration ouvrière… On trouvera une présentation précise de ces paramètres dans mon dernier ouvrage Berbères aujourd’hui. Kabyles et Berbères : luttes incertaines (éditions L’Harmattan, 2022).

Continuité d’une répression multiforme

Depuis 1962, la Kabylie a connu à peu près toutes les formes de répression envisageables :

  • L’intervention militaire directe dès 1963 pour mater la rébellion armée du Front des forces socialistes (FFS) de Hocine Aït Ahmed (septembre 1963-juin 1965), qui tentait de s’opposer à la mise en place du système de parti unique et au régime autoritaire du tandem Ben Bella- Boumediene. Intervention qui se soldera par des centaines de morts et des centaines d’arrestations, de détentions arbitraires et de tortures sauvages.
  • La répression violente de manifestations pacifiques. On n’évoquera ici que les événements de grande ampleur, pour un historique détaillé, on se reportera à l’article de Chaker et Doumane (2006). Parmi ces événements, le printemps berbère de 1980 (entre mars et juin) ; les manifestations du printemps 1981 ; celles de juin 1998 à la suite de l’assassinat, dans des conditions suspectes, du chanteur Matoub Lounès ; et surtout celles du « printemps noir » de 2001-2002 qui seront sévèrement réprimées et se solderont par au moins 130 morts et des milliers de blessés.
  • La répression judiciaire récurrente aboutissant à des centaines d’arrestations et condamnations de manifestants et à de nombreuses condamnations des meneurs par la Cour de sûreté de l’État.
  • L’interdiction et la répression de toute tentative d’organisation légale notamment celle de la Ligue algérienne des droits de l’homme, créée autour de feu maître Abdennour Ali Yahia, dissoute en tant que « ligue berbériste » en 1985 (plus d’une dizaine de ses membres ont été arrêtés et sévèrement condamnés et maltraités).
  • Les assassinats ciblés d’opposants politiques, y compris à l’étranger : parmi les plus importants, on citera celui de Krim Belkacem (Francfort, 1970) et celui d’Ali Mecili (Paris, 1987).
  • Des manipulations par les services secrets contre de prétendus groupes terroristes ou armés : affaire des poseurs de bombes (1974), affaire de Cap Sigli (1978).

Le dernier épisode en date (printemps/été 2021) a consisté à classer comme « organisations terroristes » le MAK et le mouvement Rachad et à arrêter des centaines de leurs militants et d’opposants indépendants accusés d’appartenir à ces organisations. Ce dernier épisode n’est pas sans rappeler les pratiques de la Turquie d’Erdogan qui tendent à museler toute opposition en la qualifiant de « terroriste ».

Cette affaire s’est soldée en novembre 2022 par une parodie de justice à l’issue de laquelle ont été prononcés, en moins de trois jours, 102 lourdes condamnations. On vient donc d’atteindre un degré tout à fait inédit dans la répression, sans doute symptomatique d’une crise profonde au sein du régime et/ou d’une volonté de liquider en Algérie toutes les oppositions politiques significatives en les criminalisant.

Dans tous ces cas, la presse officielle s’est déchaînée contre « les ennemis de l’unité nationale, les agents de l’impérialisme et du néo-colonialisme, du Maroc, du sionisme, voire les agents des services secrets occidentaux ». Le but étant de démanteler des groupes ennemis de l’État et de la nation, et de ressouder le peuple autour de ses dirigeants.

Et bien sûr, une répression culturelle structurelle, pendant une trentaine d’années, inscrite officiellement dans les orientations idéologiques, les Constitutions et les lois de l’État algérien qui définissaient l’Algérie comme un pays exclusivement arabe et musulman (Ce n’est qu’en 2016 que le tamazight a accédé au statut de langue nationale et officielle). Le paramètre berbère étant considéré comme ayant disparu ou devant disparaître, car susceptible de porter atteinte à l’unité de la nation. C’était la position tout à fait officielle du FLN et notamment de sa commission culture, totalement investie par le courant arabiste.

Continuité d’une politique de neutralisation

Une autre permanence de la politique de l’État central par rapport à la région est la neutralisation de ses élites politiques et culturelles par intégration dans l’appareil d’État et ses structures satellites. Je ne parle évidemment pas du rôle considérable qu’ont joué les Kabyles au sein de l’appareil d’État, en particulier dans ses sphères technocratiques et sécuritaires, pendant les deux ou trois premières décennies qui ont suivi l’indépendance. Cette surreprésentation des Kabyles dans ces secteurs était une conséquence directe à la fois de leur implication forte dans la guerre de libération et de données socio-culturelles plus anciennes, notamment la formation d’élites locales assez nombreuses.

Je pense en fait surtout à ce que j’ai appelé ailleurs « la nouvelle politique berbère » qui se met progressivement en place à partir de la fin des années 1980/début 1990. En réalité, les premiers signes de cette évolution sont décelables dès 1985, après l’apparition des premières actions terroristes islamistes : certains milieux du pouvoir, son aile « moderniste », ont tenté dès cette époque une approche des milieux berbéristes.

Jusque-là, une grande partie des élites politiques, intellectuelles et culturelles kabyles était globalement dans une relation d’opposition au pouvoir central, du fait même de l’ostracisme prononcé contre le paramètre berbère. Exclue de l’espace institutionnel, la mouvance berbère s’est développée pendant deux à trois décennies en dehors et largement contre le système étatique algérien, particulièrement en émigration. Que ce soit dans le champ de la culture et de la langue ou dans le champ politique, ces deux courants se recoupant largement, en particulier autour du FFS de Hocine Aït Ahmed.

À partir de la fin des années 1980 et le début des années 1990 se dessine progressivement une nouvelle ligne politique officielle, plus tolérante à la berbérité et à ses élites représentatives politiques et culturelles.

Le contexte politique global de cette évolution est bien connu : il est clairement déterminé par la montée en puissance des islamistes qui deviennent pour le pouvoir le danger principal.

Cette nouvelle politique berbère va explicitement se mettre en place pendant la décennie 1990, avec Mohamed Boudiaf et, surtout, avec la prise de pouvoir par les généraux : des composantes significatives du courant berbère soutiendront le pouvoir militaire au nom de la lutte contre les islamistes. Cette politique va s’accentuer et s’accélérer pendant la période Bouteflika. Un des axes majeurs de cette nouvelle orientation, incarnée par la ministre de la culture Khalida Toumi Messaoudi à la longévité exceptionnelle (2002-2014), sera l’intégration systématique des élites culturelles kabyles et la prise en charge de la langue et de la culture berbères dans le cadre d’une politique de gestion patrimoniale et nationale. Le 10 avril 2002, une révision de la Constitution algérienne ajoute l’article 3bis, qui reconnaît le berbère comme langue nationale. Au fond, il s’agit d’une opération méthodique d’intégration d’un paramètre et d’une élite jusque-là hors système d’État.

On notera d’ailleurs qu’une politique similaire peut être observée au Maroc dans le cadre de ce que j’ai appelé « la makhzénisation » de la culture et des élites berbères marocaines. Dans ce pays, cette opération d’intégration a été cependant beaucoup plus aisée, car les élites politiques et intellectuelles berbères marocaines, à l’exception notable de celles du Rif, ont toujours été parties prenantes du système politique.

Dans les deux cas, il s’agit clairement d’une entreprise de neutralisation et de dépossession : la langue et la culture berbères ne sont pas l’apanage des régions berbérophones ou des berbérophones, mais celui de l’État, incarnation de la nation unie et indivisible. Le discours officiel et les réformes constitutionnelles de 2002 et de 2016 en Algérie (et celles de 2011 au Maroc) sont parfaitement explicites et adoptent des formulations strictement parallèles : la langue et la culture berbères font partie du patrimoine indivis de la nation.

Sur ce point précis, la filiation avec la tradition politique et juridique jacobine française est flagrante ; j’ai montré ailleurs (Chaker 2022, chapitre 7) que la République française avait développé exactement le même type d’approche à propos des langues régionales de France : les experts du gouvernement français ont ainsi affirmé, en 1999, que « le breton (le basque, etc.) n’appartient pas aux Bretons ou à la Bretagne, mais au patrimoine indivis de la nation française ».

Le but évident de cette affirmation, en contradiction manifeste avec la réalité historique et sociolinguistique, étant d’éviter de reconnaître des droits spécifiques à des minorités linguistiques, situation qui pourrait aisément dériver vers des revendications autonomistes ou fédéralistes.

Salem Chaker est professeur émérite à l’université d’Aix-Marseille, Aix-Marseille Université (AMU)

Source : The Conversation – 05/08/2025 https://theconversation.com/kabylie-etat-algerien-une-confrontation-politique-persistante-262078

Crise ouverte au FLN : La guerre des communiqués s’intensifie – Nabila Amir

Le Front de libération nationale (FLN) est de nouveau secoué par une énième crise interne, signe d’un mal profond qui traverse l’ex-parti unique depuis plusieurs années. 

Régulièrement fragilisé par des luttes de clans, des conflits de légitimité et des querelles d’appareil, le FLN apparaît, aux yeux de certains observateurs, comme un parti à bout de souffle, dont l’existence même devrait être « reléguée au musée ». Mais pour une partie de sa base militante, il demeure un levier politique à préserver, à condition d’en extirper les pratiques opaques et de rétablir les principes démocratiques. 

Cette fois encore, la contestation est vive. Une fronde prend forme dans plusieurs wilayas, portée par des militants regroupés autour de la Coordination nationale pour le sauvetage du FLN. 

En ligne de mire : le départ du secrétaire général actuel, Abdelkrim Benmbarek, accusé de « dérive autoritaire » et de légitimité « contestée ». Une marche de protestation a ainsi été organisée samedi à Alger, jusqu’au siège central du parti à Hydra, réunissant des militants venus de différentes régions du pays. Cette mobilisation a aussitôt déclenché une vague de réactions contrastées dans les rangs du parti, marquant le début d’une véritable guerre des communiqués.

D’un côté, plusieurs mouhafadhas, dont celles de Tizi Ouzou, Bou Saâda et Aïn Defla, ont publié des textes de soutien à la direction actuelle. Ces structures dénoncent les « agissements anarchiques » et les « atteintes » aux statuts du parti « perpétrés par les contestataires », qu’elles qualifient de « fauteurs de troubles ». 

Elles réaffirment leur attachement aux résolutions du 11e congrès et au mandat de cinq ans accordé à Benmbarek. A Bou Saâda, le comité local affirme que « la phase de transition est terminée » et que « toute légitimité doit désormais émaner des bases militantes, dans le respect des statuts et des institutions ». Même ton à Tizi Ouzou, où l’on met en garde contre « les nostalgiques de l’hégémonie partisane » et où l’on rappelle que « la politique du ‘‘dégage pour que je monte’’ n’a plus sa place dans notre parti ». 

Appel à une « refondation » du parti

Pour un membre de la direction qui a requis l’anonymat, cette manifestation est un « non-événement ». Mais en face, la fronde s’élargit. Des structures locales, notamment à Skikda, ont rejoint le mouvement de contestation, appelant à une refondation profonde du parti. Les manifestants exigent la tenue d’un congrès extraordinaire pour élire un nouveau secrétaire général, mettre en place un bureau politique renouvelé, désigner un comité central issu des bases militantes et permettre le retour des figures historiques du FLN. 

« Le FLN appartient à ses militants, pas à ceux qui s’imposent à la tête de l’appareil par la force ou les arrangements opaques. Nous disons non à la légitimité falsifiée, au viol de la volonté militante et nous sommes pour un changement radical », déclarent les opposants au premier responsable de l’ex-parti unique. 

Dans un communiqué publié hier, l’Instance nationale de coordination pour le sauvetage du FLN a accusé la direction du parti d’avoir orchestré des communiqués de soutien « rédigés d’avance », imposés à certaines mouhafadhas par le biais de pressions. Elle dénonce une direction « illégitime », issue d’une « logique de confiscation », et qualifie le congrès projeté de « coup de force contre la base militante ». 

La protestation de samedi dernier, selon elle, a été une « expression légitime et civilisée » d’un rejet populaire, portée par des militants « sincères, venus de plusieurs wilayas », opposés à « la falsification, à l’exclusion et à la marginalisation ». Tout en se défendant de vouloir remplacer le FLN, l’Instance affirme être « une initiative transitoire née de la crise » et soutenue par la base. « Le FLN ne sera jamais que celui de ses militants sincères », conclut-elle. 

La Coordination nationale, qui affirme s’étendre à l’ensemble du territoire, assure que « le compte à rebours a commencé » et que « la mobilisation pacifique ne s’arrêtera pas tant que le parti ne sera pas rendu à ses véritables enfants ». Elle accuse Abdelkrim Benmbarek de gouverner « à huis clos », de « museler les voix libres » et de « confisquer la volonté des militants ».

Ce qui n’était, il y a encore quelques semaines, qu’un malaise latent au sein de l’ex-parti unique, s’est désormais transformé en un bras de fer ouvert. Deux visions s’affrontent : celle d’une direction qui se réclame de la légalité organique issue du 11e congrès, et celle d’une base militante qui revendique une refondation pour mettre fin à « une gestion jugée autoritaire, opaque et dépassée ». 

Source : El Watan – 04/08/2025 https://elwatan-dz.com/crise-ouverte-au-fln-la-guerre-des-communiques-sintensifie

 « Le Sésame d’Alger » de Youcef Zirem : un roman-monde au cœur d’Alger – Brahim Saci

Youcef Zirem vient une nouvelle fois nous surprendre avec un fabuleux livre, Le Sésame d’Alger, publié chez les éditions du Net, qui est comme à chacune de ses publications une bouffée d’oxygène dans le paysage littéraire parisien. Le titre nous interpelle à plus d’un titre — quelle trouvaille ! Dès lors, une porte magique s’ouvre pour découvrir une fresque intime et historique, un chant d’amour à l’Algérie, une méditation sur le temps, la mémoire, la liberté et la dignité.

Youcef Zirem dédie ce roman « à la mémoire de mon ami, de mon frère, Khelifa Zadri », conférant à l’œuvre une dimension intime et fraternelle dès ses premières lignes. Ce roman est bien plus qu’un récit : c’est une traversée des âmes, des époques, des douleurs et des espérances.

À travers la voix de Sylvain Girard, professeur de littérature française né à Alger, Youcef Zirem nous entraîne dans les méandres d’une vie marquée par les bouleversements politiques, les amours contrariées, les amitiés indéfectibles et les fantômes bienveillants qui peuplent les rues de la ville blanche. Le lecteur est invité à marcher aux côtés de ce narrateur lucide et sensible, à contempler Alger depuis ses hauteurs, à écouter les murmures du vent, à entendre les cris étouffés de l’histoire.

Ce qui rend Le Sésame d’Alger si singulier, c’est sa capacité à mêler les registres avec une élégance rare : roman d’amour, chronique politique, essai philosophique, récit poétique. Youcef Zirem ne choisit pas entre la tendresse et la lucidité, entre la beauté et la vérité — il les conjugue. Il nous offre un texte qui respire, qui pense, qui ressent. Un texte qui nous rappelle que la littérature peut être un refuge, une arme, une lumière.

Et au cœur de cette œuvre, il y a un manuscrit ancien, mystérieux, écrit il y a près de dix siècles : le fameux “sésame”. Ce texte oublié, transmis de génération en génération, devient le symbole de la mémoire occultée, de la sagesse enfouie, de la réconciliation possible. Il contient des poèmes, des récits, des prophéties, des fragments d’humanité. Il est le fil rouge du roman, sa source secrète, son trésor caché.

Source : Le Matin d’Algérie – 03/08/2025 https://lematindalgerie.com/le-sesame-dalger-de-youcef-zirem-un-roman-monde-au-coeur-dalger/

À propos de l’auteur

Youcef Zirem est écrivain; il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont L’Homme qui n’avait rien compris, La Porte de la mer, Les Etoiles se souviennent de tout, ou encore La Cinquième mascarade.

En Algérie, sur les hauteurs de la Kabylie, une bibliothèque porte son nom, de son vivant, depuis le 2 juin 2020.

Les Éditions du Net https://www.leseditionsdunet.com/livre/le-sesame-dalger

Date de parution : 25/07/2025 – EAN13 : 9782312154329 – Nombre de pages : 112

Le Poignard d’Algérie – Texte de Florence Beaugé et dessins d’Aurel

Algérie. Le Pen et le poignard – Rouchdi Berrahma

Dans son numéro 48 de l’été 2025, La Revue Dessinée consacre un long récit graphique à l’enquête de la journaliste Florence Beaugé sur le cofondateur du Front national et son lien avec la torture en Algérie, ainsi qu’au procès en diffamation que ce dernier lui a intenté. À travers une arme aux insignes nazis, gravée du nom de son propriétaire et retrouvée dans une cuisine à Alger en mars 1957 — puis conservée pendant plusieurs décennies par la famille d’une victime — s’entremêlent histoire coloniale et mémoire familiale.

Le poignard de Jean-Marie Le Pen, gravé de son nom, retrouvé dans la cuisine de la famille Moulay

Une silhouette en noir dans un passage, avec un titre évoquant l'Algérie.

Le Poignard d’Algérie
Texte de Florence Beaugé et dessins d’Aurel
Paru dans le n° 48 de la Revue Dessinée (juin 2025
)

C’est l’un de ces récits enfouis dans les interstices de l’Histoire, là où les archives se taisent et où les témoins, longtemps, n’osent parler. L’histoire d’un objet, minuscule et massif à la fois, qui a traversé les décennies comme une mémoire d’acier : un poignard cérémoniel nazi, gravé du nom de Jean-Marie Le Pen, oublié en 1957 dans la Casbah d’Alger au lendemain d’un interrogatoire mortel — et réapparu plus de quarante ans plus tard dans un procès pour diffamation intenté par l’ancien leader du Front national, mort le 7 janvier 2025.

Le récit graphique Le Poignard d’Algérie, écrit par la journaliste Florence Beaugé et illustré par Aurel, retrace une affaire restée taboue pendant plus d’un demi-siècle. Il mêle enquête judiciaire, témoignages familiaux, reconstitution historique et travail graphique minutieux. Au centre du récit : un objet-symbole, et avec lui, une page de l’histoire coloniale française que certains auraient préféré garder dans l’oubli.

« Maintien de l’ordre »

Tout commence dans la nuit du 2 au 3 mars 1957. Depuis plusieurs semaines, l’armée française mène, sous couvert de « maintien de l’ordre », une campagne de répression implacable dans la Casbah d’Alger. C’est le cœur de ce que l’armée française appelera « la bataille d’Alger ». Les parachutistes du général Jacques Massu procèdent à des rafles, des arrestations ciblées, des interrogatoires musclés.

Cette nuit-là, c’est la maison d’Ahmed Moulay, artisan-électricien de 42 ans et militant nationaliste présumé, qui est ciblée. Les soldats débarquent à 22 h. Parmi eux : un jeune officier qui va avoir bientôt 29 ans, récemment promu au 1 er régiment étranger de parachutistes. Il s’appelle Jean-Marie Le Pen.

Selon les témoignages recueillis plus tard par la famille et le Père Nicolas, un prêtre catholique témoin indirect de l’affaire, Ahmed Moulay est torturé sur place, devant sa femme Rania et ses enfants. Noyades simulées, électrocution, coups répétés : un traitement que l’on appelait alors pudiquement « la question » et qui donnera son titre au livre témoignage de Henri Alleg publié par les éditions de Minuit avant d’être interdit et republié en Suisse. Ahmed meurt sur le sol du salon. Le communiqué militaire évoquera, comme souvent, une tentative de fuite et un « échange de tirs avec des terroristes ».

« J.M. Le Pen — 1er REP »

Dans les heures qui suivent le départ des militaires, Mohamed, 12 ans, le fils ainé d’Ahmed Moulay, découvre un objet tombé au sol près de l’entrée : une ceinture de toile kaki à laquelle est attaché un poignard noir au manche en bakélite. L’objet est étrange, inquiétant. Sur le fourreau, une inscription gravée dans le métal : « J.M. Le Pen — 1er REP ».

Mohamed cache l’arme, instinctivement. Derrière le compteur électrique, là où personne ne pensera à chercher. Les gendarmes reviendront deux fois, fouillant la maison de fond en comble. Ils ne la trouveront pas. Le poignard, détaché de sa ceinture, est ensuite glissé dans un buffet, entre les assiettes et les photos de famille. Il y restera plus de quarante ans.

La veuve, Rania Moulay, tente dans les jours qui suivent de porter plainte. On l’éconduit. Un prêtre catholique, bouleversé par ce qu’il a appris, tente d’alerter les autorités civiles. La gendarmerie ouvre une « enquête préliminaire » — qui ne débouchera sur rien. Le dossier est vite refermé. Classé sans suite. Pour la famille, commence alors un deuil sans vérité. Le poignard devient un objet secret, jamais exhibé mais jamais détruit. Un objet de mémoire et de douleur. Ni sanctuarisé ni oublié. Il reste là, simple et terrifiant, dans la maison familiale devenue un mausolée discret de la guerre.

L’ enquête et le procès

Le tournant survient dans les années 2000. Florence Beaugé, journaliste au Monde, enquête depuis plusieurs années sur les pratiques de torture pendant la guerre d’Algérie. Elle recueille des témoignages, confronte les silences de l’institution militaire, cherche les preuves matérielles que beaucoup croient effacées.

C’est dans ce contexte qu’elle rencontre Mohamed Moulay. L’homme, quinquagénaire discret, lui parle de son père, de ce matin de mars 1957 et du couteau. La journaliste gagne sa confiance. Il lui remet l’objet. Elle le fait expertiser : un poignard de cérémonie des Jeunesses hitlériennes, fabriqué en Allemagne dans les années 1930. Lame en acier trempé de 25 centimètres. Manche noir, usé. L’insigne nazi a disparu — tombé à force d’avoir été manipulé par les enfants, explique Mohamed. Mais l’inscription gravée sur le fourreau, elle, est intacte

L’ enquête est publiée dans Le Monde en deux temps : le 4 mai 2002, veille du second tour de l’élection présidentielle qui oppose le cofondateur du Front national à Jacques Chirac, puis en juin 2002, veille des législatives. Elle désigne Jean-Marie Le Pen comme responsable d’actes de torture durant la guerre d’Algérie. En 2003, celui-ci attaque Florence Beaugé et Le Monde pour diffamation. Lors du procès, le poignard est présenté comme pièce à conviction. Non comme une preuve directe d’un crime précis, mais comme l’indice matériel d’un engagement, d’un contexte, d’une scène longtemps tue.

L’ affaire fait grand bruit. Des anciens appelés témoignent. Des experts confirment l’origine et l’ancienneté du poignard. Le Pen perd son procès. Ce que les mots seuls ne parvenaient pas à imposer dans l’opinion, une lame gravée le fait vaciller.

Une peur persistante à l’égard de la France

Contactée par Orient XXI, la journaliste Florence Beaugé dévoile pour la première fois les coulisses de l’affaire du poignard nazi ayant appartenu à Jean-Marie Le Pen. Ce témoignage rare éclaire d’un jour cru la mémoire encore vive et les blessures toujours ouvertes entre l’Algérie et la France. Elle nous raconte ainsi comment, à la veille du procès, la peur et la méfiance ont failli tout faire basculer :

Contre toute attente, Mohamed Moulay a changé d’avis et refusé de me confier le poignard. Il redoutait qu’on me le confisque en France, ou que je le perde ou que je me le fasse voler par exemple. Sa terreur était qu’on puisse dire ensuite à Alger qu’il avait “monnayé ce poignard” en France.

Florence Beaugé reconnaît avoir été paniquée par ce revirement. Bien qu’elle estime que son enquête, appuyée par des témoins solides et courageux, aurait suffi à faire pencher la balance en sa faveur, elle tenait absolument à présenter cette pièce au tribunal, tant sa charge symbolique — un poignard nazi au nom de Le Pen — lui semblait forte.

Face à cette impasse, elle nous explique avoir sollicité l’oncle de Mohamed Moulay, Ali Bahriz, devenu chef de famille après l’assassinat d’Ahmed Moulay, pour qu’il intervienne et plaide en sa faveur. Ce dernier a accepté, et le neveu a finalement cédé, mais à contrecœur.

La journaliste estime que cet épisode révèle, au-delà des faits, une peur persistante : celle qu’ont encore de nombreux Algériens vis-à-vis de la France, même plusieurs décennies après l’indépendance. Selon elle, cette méfiance est particulièrement forte chez les anciens suppliciés : « Tous continuent de voir la France comme toute puissante. Écrasante. Méprisante en fin de compte. »

Mémoire familiale, mémoire nationale

L’ histoire de ce poignard n’est pas seulement celle d’une pièce oubliée dans une maison d’Alger. Elle est celle d’un combat pour la reconnaissance historique, pour que les archives ne soient pas les seules à dire l’Histoire — surtout lorsqu’elles ont été volontairement vidées, censurées, ou classées sous scellé. Le poignard est devenu un témoin matériel. Ni fiction ni allégation. Un vestige, au sens archéologique du terme. Et s’il a tant de poids, c’est parce qu’il raconte à lui seul une scène, un nom, une époque. Il atteste de la présence d’un homme dans un lieu précis, à un moment donné. Et ce témoignage d’acier, paradoxalement silencieux, a su traverser les régimes, les procès, les discours officiels.

Ce récit rappelle combien les traces matérielles peuvent devenir, parfois, des témoins plus puissants que les déclarations ou les livres d’histoire. Car un objet, surtout quand il a traversé les années sans explication officielle, résiste à l’oubli. Il est là. Il oblige à regarder ce qu’on voulait ignorer. Et parfois, c’est un simple couteau, laissé sur un sol de carrelage en mars 1957, qui parvient, enfin, à faire entendre la voix d’un homme disparu, et celle d’une mémoire qu’on croyait effacée.

Pour la famille Moulay, cette histoire est moins celle d’un procès que celle d’une transmission interrompue. Le poignard n’a jamais été perçu comme un trophée, mais comme un rappel. Le souvenir d’un père brisé, d’une guerre trop longtemps tue. Depuis 2014, il repose dans un coffre au Musée national du Moudjahid à Alger. Il n’est ni exposé ni médiatisé. L’absence d’empressement des autorités algériennes à exposer ce trophée en dit long : cette réticence illustre, à sa manière, l’ambivalence persistante des relations entre la France et l’Algérie.

Rouchdi Berrahma 

Source : Orient XXI – 01/08/2025 https://orientxxi.info/lu-vu-entendu/algerie-le-pen-et-le-poignard,8402

https://www.larevuedessinee.fr

Sahara occidental – Jamal Benomar 

Jamal Benomar : au Maghreb, « il faut mettre un terme à l’escalade verbale et à la surenchère militaire »

Une reprise du dialogue entre l’Algérie et le Maroc est-elle possible, comme semble le souhaiter le roi Mohammed VI dans son discours du Trône 2025 ? Pour Jamal Benomar, ex-diplomate à l’ONU, c’est la seule voie possible pour la résolution du conflit au Sahara occidental.

« Le peuple algérien, un peuple frère que des attaches humaines et historiques séculaires lient au peuple marocain » : mardi 29 juillet, dans son discours du Trône, le roi du Maroc, Mohammed VI, a souhaité « tendre la main » à son voisin.

Entre les deux pays, les tensions sont pourtant très vives, sur fond de conflit au Sahara occidental, territoire disputé depuis un demi-siècle entre le Maroc et les indépendantistes sahraouis soutenus par l’Algérie. En novembre 2020, le cessez-le-feu a été rompu et des tirs sporadiques ont repris sur ce territoire toujours « non autonome » aux yeux du droit international et de l’ONU.

Aujourd’hui, Rabat contrôle 80 % du Sahara occidental et, de l’autre côté de la frontière, Alger héberge, à Tindouf, des réfugié·es sahraoui·es. 

En 2021, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, puis lui a fermé son espace aérien. Depuis que le Maroc a obtenu la reconnaissance de sa souveraineté sur le Sahara par Donald Trump en 2020, et entraîné d’autres puissances – dont la France – à soutenir son plan d’autonomie, l’Algérie fulmine. Les deux États s’invectivent régulièrement et violemment par presse interposée, tout en poursuivant une course à l’armement.

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Jamal Benomar en 2016 à New York, aux États-Unis. © Photo Pacific Press Media Production Corp. / Alamy / abacapress

Plutôt que de compter sur l’ONU, il faut résoudre le problème au sein du Maghreb, martèle Jamal Benomar. Cet ancien diplomate a passé près de vingt-cinq ans aux Nations unies. Il a été secrétaire général adjoint sous Ban Ki-moon, et envoyé spécial dans plusieurs pays du monde. Il a aussi été conseiller sur le dossier du Sahara occidental, lorsque plusieurs membres de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) avaient été expulsés par le Maroc en 2016.

Originaire du Rif marocain, Jamal Benomar, militant d’extrême gauche sous le régime de Hassan II, a été torturé, puis emprisonné pendant huit ans, avant de s’exiler au Royaume-Uni. Désormais en retrait de la diplomatie internationale, il est président du Centre international pour les initiatives de dialogue (ICDI). 

Mediapart : Depuis la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara par Donald Trump en 2020, le Maroc veut montrer qu’il enchaîne les victoires diplomatiques : en Espagne, en France, au Royaume-Uni ou encore au Portugal, tout récemment. S’apprête-t-il à gagner la partie ?

Jamal Benomar : Évaluer les avancées du Maroc sur la question du Sahara ne devrait pas se limiter à comptabiliser le nombre de pays soutenant son plan d’autonomie. Ce qui importe davantage, c’est de mesurer dans quelle mesure les Sahraouis eux-mêmes sont disposés à vivre sous l’autorité du royaume.

Au lieu de focaliser ses efforts sur l’obtention du soutien des Occidentaux – soutien qui implique souvent des concessions importantes, parfois perçues comme allant à l’encontre des intérêts ou de la volonté d’une majorité de Marocains –, ou encore d’inciter certains États africains d’ouvrir des représentations diplomatiques symboliques à Laâyoune en échange de contreparties obscures, le Maroc gagnerait davantage à intensifier ses efforts pour établir un véritable dialogue avec l’ensemble des Sahraouis, sans exclusion.

C’est l’une des leçons que je tire de mon expérience au sein des Nations unies : les populations directement concernées par les conflits ne devraient pas remettre leur destin entre les mains d’acteurs internationaux, dont les intérêts sont rarement désintéressés. Il leur appartient d’assumer leur propre responsabilité dans la recherche d’une solution.

Au fond, il s’agit de gagner les cœurs et les esprits des peuples. Le fait que les sondages d’opinion soient interdits au Maroc et au Sahara occidental en dit long. Si le royaume cherche à écarter définitivement l’option d’un référendum, c’est sans doute parce qu’il redoute que les Sahraouis, dans une proportion significative, ne se prononcent pas en sa faveur.

Vous ne pensez pas le Maroc capable de convaincre l’ONU de prendre son parti ?

C’est ce que la diplomatie marocaine aimerait croire… mais cela relève davantage du vœu pieux. Après toutes ces années, et malgré la succession d’envoyés spéciaux, le Conseil de sécurité demeure invariablement divisé.

La définition de la folie, c’est de continuer à faire la même chose, encore et encore. C’est la voie que poursuit la diplomatie marocaine, en continuant d’espérer que l’Organisation des Nations unies finira par adopter pleinement sa position.

Certes, parmi les membres permanents du Conseil de sécurité, les États-Unis, la France et le Royaume-Uni soutiennent le plan d’autonomie proposé par le Maroc. Mais il ne faut pas oublier que la Russie et la Chine, également membres permanents, s’y montrent bien plus réservées. Du côté des membres non permanents, certains pays – comme l’Afrique du Sud ou le Mozambique – apportent ouvertement leur soutien au Polisario [le mouvement indépendantiste – ndlr] quand ils sont membres du Conseil.

Et même dans l’hypothèse, hautement improbable, où l’ensemble du Conseil de sécurité soutiendrait la position marocaine, un obstacle de taille subsisterait : si les Sahraouis eux-mêmes refusent ce plan, le conflit resterait entier.

C’est pourquoi le Maroc doit envisager une solution dans un cadre strictement maghrébin avec trois dimensions : un dialogue inclusif sahraoui-sahraoui, un dialogue direct entre le Maroc et le Polisario et un dialogue entre Rabat et Alger.

Donc pour vous, il n’y a plus rien à attendre de l’ONU pour trouver une solution politique à ce conflit ?

En 2003, l’envoyé spécial des Nations unies, James Baker, a présenté un plan qui, à mon sens, était raisonnable et aurait pu constituer une base sérieuse pour le règlement du conflit. Ce plan avait d’ailleurs reçu l’appui unanime des membres du Conseil de sécurité. L’Algérie l’avait accepté, et bien que le Polisario l’ait initialement rejeté, il avait fini par s’y rallier une fois que le Maroc l’avait, à son tour, refusé. En 2007, Rabat a présenté son propre plan d’autonomie.

Dans sa résolution 1754 adoptée la même année – comme dans chaque résolution annuelle depuis –, le Conseil de sécurité continue d’appeler à « une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable, qui permette l’autodétermination du peuple du Sahara occidental ».

Le problème, c’est que cette autodétermination n’est jamais clairement définie. Elle peut revêtir plusieurs formes, mais le Conseil de sécurité entretient volontairement une certaine ambiguïté. Ce flou, qui semble convenir aux grandes puissances, ne fait cependant que prolonger le statu quo sans résoudre le cœur du conflit.

Il faut aujourd’hui chercher un compromis viable, et non une solution idéale. Or, l’approche adoptée récemment par la diplomatie marocaine va dans la direction opposée : elle consiste à qualifier le Polisario de mouvement terroriste lié à l’Iran et au Hezbollah. Mais si l’on considère l’autre camp comme un groupe terroriste, comment envisager une négociation sérieuse avec lui ?

Par ailleurs, quand des manifestants pacifiques du Hirak du Rif sont arrêtés et condamnés à vingt ans de prison, comment peut-on espérer convaincre le Polisario de déposer les armes et de s’engager dans un processus politique basé sur un plan d’autonomie qui, de surcroît, n’a jamais été élaboré en concertation avec les Sahraouis eux-mêmes, y compris ceux qui sont alliés à Rabat ?

Le roi Mohammed VI vient de tendre la main à l’Algérie, une nouvelle fois, dans son discours du Trône, ce 29 juillet 2025. Leurs relations se sont sérieusement détériorées, ces dernières années. Pensez-vous qu’il existe un vrai risque d’escalade militaire ?

On ne peut que se féliciter de la main tendue du roi, mais la diplomatie marocaine, en persistant dans une logique de confrontation et en mobilisant les acteurs internationaux pour entériner le fait accompli, adopte une démarche contraire à cet esprit d’ouverture et d’apaisement du roi.

Quant aux confrontations, le risque existe bel et bien, et ce n’est pas nouveau : il s’est déjà manifesté en 1963, puis en 1976. Plus récemment, le Maroc et l’Algérie ont intensifié leur rivalité en investissant massivement dans des armements de haute technologie. Depuis leur indépendance, les deux pays entretiennent une relation conflictuelle persistante, alors qu’ils partagent une histoire, une culture et une identité si proches qu’ils pourraient être perçus comme un seul peuple réparti sur deux territoires.

Aujourd’hui, ils semblent piégés dans une logique d’hostilité permanente, qui n’est pas sans rappeler, à certains égards, la division entre la Corée du Nord et la Corée du Sud. Une situation à la fois absurde sur le plan historique et profondément regrettable sur le plan moral.

Avec le Centre international pour les initiatives de dialogue, vous voulez mobiliser la société civile des cinq pays du Maghreb. Qu’est-ce qui pourrait faire que le Maroc et l’Algérie reprennent une conversation ?

Notre initiative à l’ICDI est entièrement indépendante : à ce stade, nous n’avons engagé aucun dialogue avec les gouvernements. Notre ambition est de raviver le rêve porté par nos parents et nos grands-parents à l’époque coloniale : celui d’un Maghreb uni, solidaire et souverain.

La bonne nouvelle, c’est que malgré les tensions entre États – alimentées parfois par des campagnes de désinformation, y compris via des bots sur les réseaux sociaux –, les peuples, dans leur grande majorité, refusent d’être entraînés dans cette logique de confrontation.

C’est précisément pour cela qu’il devient urgent de mobiliser la société civile et les citoyens maghrébins afin de dire collectivement : « Trop, c’est trop ». Il faut mettre un terme à l’escalade verbale, à la surenchère militaire, et à la division artificielle entre des peuples liés par tant d’histoires communes.

Camélia Echchihab

Source : Mediapart – 31/07/2025 https://www.mediapart.fr/journal/international/310725/jamal-benomar-au-maghreb-il-faut-mettre-un-terme-l-escalade-verbale-et-la-surenchere-militaire

Kathryn Mathews Degraff : une journaliste américaine dans la guerre d’Algérie – Maura McCreight et Elaine Mokhtefi

Maura McCreight et Elaine Mokhtefi nous racontent l’histoire retrouvée en 2018 d’une jeune journaliste californienne dans les maquis de l’ALN.

Maura McCreight et Elaine Mokhtefi, que Christiane Chaulet Achour présente dans un post-scriptum à leur texte, nous racontent l’histoire retrouvée de Kathryn Mathews Degraff/Updegraff (1926-2018), jeune journaliste californienne qui séjourna dans les maquis de l’ALN en Algérie et dont on a retrouvé en 2018 les photos jusque-là inconnues.

Photo Kathryn Mathews Degraff/Updegraff (voir ci-dessous)

Kathryn Mathews Degraff/Updegraff (1926-2018)Algérie, Histoire retrouvée par Maura McCreight et Elaine Mokhtefi

En 1957, dans les montagnes de l’est de l’Algérie, des avions militaires français survolent de très près une jeune femme. L’un d’eux vole si bas, au niveau des arbres, qu’elle arrive à voir le visage du pilote et les mitrailleuses attachées aux ailes de l’avion. Elle sait qu’elle devrait se raidir, rester immobile, mais elle est trop effrayée. Elle plonge dans un fossé et s’allonge dans une rigole. Elle courbe son dos dans l’attente d’une rafale et crie, à haute voix : « Mon Dieu, j’ai peur! »

L’ avion rôde au-dessus d’elle… puis s’en va.

La jeune femme s’appelle Kathryn Updegraff. Elle est américaine et joue à la journaliste dans l’espoir de dire au monde en image, avec film et photo, que les Algériens sont en guerre contre la France coloniale, qu’ils luttent pour leurs vies et pour l’indépendance de leur pays. C’est une guerre qui a débuté il y a près de trois ans et semble interminable. De fait elle ne prendra fin que cinq ans plus tard…

Kathryn a grandi en Californie. Elle est sensible, intelligente, perspicace. Elle est grande pour une femme… statuesque! Et elle est belle. Pendant ses études à Berkeley en Californie, Kathryn a appris l’existence d’Ibn Khaldoun (1332-1406), philosophe et sociologue arabe du XIVe siècle, né à Tunis. Sa vie et ses idées ont passionné Kathryn. En 1955, attirée par les réalités de la politique et la dynamique économique et sociale des théories soutenues par Ibn Khaldoun, elle a changé le sujet de ses études, la religion médiévale, pour les théories fondamentales d’Ibn Khaldoun. Elle s’est mise à l’étude de l’Afrique du Nord, en particulier de l’Algérie ; son passé, son peuple et la guerre d’indépendance dont la presse occidentale parlait si peu.

Kathryn, une fois sa maîtrise terminée, est partie pour New York pour être plus près des nouvelles, des contacts et du travail humanitaire. Elle est engagée par l’UNICEF et, très rapidement, elle découvre le Bureau Algérien, situé près de l’ONU ; il était le point central pour toute information sur la guerre d’Algérie. Ce Bureau a été fondé par Hocine Ait-Ahmed et M’hamed Yazid en 1955 pour faire connaitre les buts de la guerre et ses origines en condamnant la France pour sa politique de torture, d’assassinat et de misère, infligée au peuple algérien. Il faudra attendre 1960 pour que les Nations Unies adoptent une résolution condamnant le colonialisme. Il faudra encore un an pour que cette institution adopte une résolution en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

Kathryn ne savait probablement pas que les avions qui la survolaient et auraient pu mettre fin à sa vie étaient d’origine américaine, avaient été fabriqués aux Etats-Unis, puis transportés en France pour contribuer à la guerre que menait ce pays contre l’Algérie. Peu de gens connaissait ce fait à l’époque.

Les exploits de Kathryn sont restés inconnus depuis soixante-huit ans, presque trois quarts de siècle. On l’a à peine entendu, sa force et son courage sont restés ignorés ainsi que son habileté technique, sa volonté de risquer sa vie pour la liberté du peuple algérien. Les yeux du monde, notamment les yeux des Algériens n’ont jamais contemplé ses photos et vu leur importance singulière.

Son travail est particulièrement révélateur de la participation de femmes algériennes dans l’ALN (Armée de Libération nationale), un hommage non seulement à leur courage mais aussi à leur compétence en tant qu’infirmières-soldats, et comme soigneuses des populations locales et refugiées. « Les Algériens ne savent pas ce que veut dire ‘la peur’, et leur manque de peur est contagieux », écrivait Kathryn.

L’ histoire de Kathryn mérite d’être racontée et entendue. Elle était déterminée à entrer dans le maquis algérien et à faire son possible pour créer les documents qui diraient au monde que le peuple algérien combattait et mourait pour sa liberté. Elle avait besoin de trouver les moyens pour le faire. Elle a répondu à une annonce pour enseigner la littérature anglaise dans une école de jeunes femmes à Istambul et elle a été recrutée. Elle serait ainsi plus près de l’Afrique du Nord ; elle aurait un salaire, des vacances d’été et suffisamment d’argent pour se procurer l’équipement photographique et cinématographique…

À l’époque, les avions qui transportaient des passagers à travers l’Océan Atlantique ne faisaient que commencer à s’organiser. On prenait le bateau, ce qu’allait faire Kathryn. Elle ignorait que cette traversée n’était que la première étape d’un voyage plus long vers l’Algérie. Sur la photo, elle est debout au deuxième étage et lève sa main, de façon énergique, pour s’assurer que la personne derrière l’appareil de photo la voit bien. Sur le dos de la photo, en encre à peine visible, il est écrit : « Departure NY 1957 ». Le geste est solitaire mais résonne. Nous pouvons presqu’entendre une voix crier : « Kathryn! Fais attention à toi! » L’étude de l’image nous invite à prendre la place d’un ami ou d’un proche resté sur place et qui hésite entre l’envie de prendre part au voyage et la détermination de rester jusqu’à ce que le bateau lève l’ancre.

L’ excitation de Kathryn nous gagne. Elle part pour l’Italie. Pour atteindre le port près de Rome, elle mettra trois ou quatre semaines. Ensuite, elle doit prendre un autre bateau pour traverser la Méditerranée jusqu’à Tunis où elle est attendue. M’hamed Yazid et Abdelkader Chanderli du bureau FLN de New York avaient avisé le quartier général du Front à Tunis qu’elle arrivait. Un chauffeur l’attend et la conduit au ministère de l’Information ou elle est accueillie officiellement.

Au cours de ses rencontres, Kathryn se rend compte de tout ce que l’on attend de son séjour du point de vue  journalistique ; des attentes qui dépassaient ses moyens : « Dans ma tête je me disais que j’espérais être à la hauteur ; que je pourrais écrire quelques bons articles et qu’ils seront publiés. Si je ne réussissais pas, je vais avoir le sentiment d’être un imposteur… Me voici le premier jour en Tunisie, dans le bureau du ministre, Mademoiselle Rien du Tout, avec, à mon crédit, deux petits articles minables dans des revues et quelques articles de journal d’aucune portée, recevant, de la part de ceux qui me reçoivent, toute la courtoisie et la considération qu’un prix Pulitzer aurait droit de recevoir. On met à ma disposition toutes les facilités de l’administration… Je me trouve soudainement au centre de l’océan. Je dois apprendre à nager…. »

Le voyage de Kathryn a coïncidé avec une période durant laquelle la direction algérienne, consciente de la nécessité du soutien international, avait décidé d’ouvrir le pays aux journalistes du monde entier. Kathryn devait apprendre que quatre autres Américains avaient été en Algérie en même temps qu’elle. Elle ne les a pas rencontrés, pas même l’autre femme américaine, la photo-journaliste Dickey Chapelle du Wisconsin, qui était reçue par le Bataillon Scorpion dans les montagnes de l’Atlas. Cependant, la trajectoire de leurs photos et articles auraient le même destin. La France, soutenue par les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux bloquait les informations sur la guerre dans la presse occidentale. Le peuple américain allait ignorer les exceptionnels événements qui avaient lieu en Afrique du Nord.

L’ État français présentait la guerre comme une simple manifestation. Les jeunes Français qui partaient en guerre croyaient faire leur service militaire ! Comme l’a révélé l’historienne Raphaëlle Branche dans son livre Papa, qu’as-tu fait en Algérie?, beaucoup de jeunes recrues n’ont pas réalisé qu’ils partaient en guerre ; ils n’étaient pas prêts pour la violence qu’ils allaient affronter et dont ils allaient être les acteurs. Pendant que le FLN ouvrait le pays à des journalistes du monde entier, l’État français restait une forteresse de contrôle colonial, même pour ses propres soldats qui ne se rendaient compte qu’on les avait envoyés faire la guerre que lorsqu’ils se trouvaient sur le terrain… 

Kathryn est partie le plus vite possible pour la frontière algéro-tunisienne avec trois soldats de l’armée de libération. Ils se sont arrêtés dans une base de repos, ont déjeuné avec les hommes stationnés là et ont appris qu’une unité militaire française avait pris position en haut d’une colline qui surplombait la base de repos ainsi que la vallée que Kathryn et ses accompagnateurs auraient à traverser.

Kathryn et Youssef, son garde de corps et interprète, qui était aussi officier des renseignements, sont partis vers la frontière en voiture, frontière pas encore été électrifiée par les Français. Avec les trois soldats, ils ont traversé à pied et sont partis vers le quartier général du Seconde Bataillon de la Zone Est : ils devaient rencontrer l’unité médicale de femmes-soldats. En haut d’une colline ils ont rejoint les infirmières et le capitaine du bataillon qui était en train d’observer les troupes françaises de l’autre coté de la vallée. Le capitaine estimait que les Français n’avaient pas l’intention d’attaquer tout de suite.

D’autres soldats et officiers ont rejoint le groupe. Le repas du soir a eu lieu à l’intérieur autour d’une grande table avec quelques civils âgés et des combattants non militaires, venus pour rencontrer la journaliste américaine. Kathryn dormira sur une large plateforme avec une dizaine d’autres personnes. Elle recevra davantage de paille et une couverture. Le capitaine dit qu’ils peuvent enlever leurs chaussures car il n’y a pas danger de raid surprise dans la nuit. Le lendemain ils découvrent que les Français se sont retirés du plateau. Kathryn commence à prendre des photos et faire des interviews.

Figure 0 Kathryn Updegraff, sans titre, août 1957, The Degraff/Updegraff Archive.

Le lendemain, Kathryn part avec l’unité médicale pour une journée avec des réfugiés qui avaient besoin de soins (Figure 0). Ils souffraient de malaria mais aussi des blessures reçues lorsqu’ils ont été battus par des soldats français qui détruisaient leur village. Le jour d’après, les avions français attaquent la base de l’unité médicale et, après l’attaque, le groupe part vers un autre campement. Une clinique médicale est organisée. Kathryn prend des photos des infirmières au travail. Ces villageois étaient arrivés plusieurs mois auparavant et étaient logés dans des cabanes construites pour eux par l’armée. Celle que Kathryn et les infirmières occupaient était semblable. Elle était couverte de feuilles vertes fraîches mélangées à du foin pour former une couche protectrice contre la pluie. Dix personnes pouvaient s’y loger.

Le lendemain, Kathryn part de nouveau avec l’unité médicale et le groupe arrive à destination à la tombée de la nuit. Les infirmières préparent un dîner de pain cuit sur des pierres plates. Un fermier local leur offre de la place pour dormir et s’apprête à dormir dehors avec sa famille malgré les protestations des infirmières. Pendant la nuit elles entendent de lointains coups de feu…

Dans la matinée elles reçoivent un compte rendu de l’attaque de la nuit précédente : les pertes ennemies sont lourdes et celles des Algériens très légères. Youssef lui explique que la tactique de l’ALN était de positionner les hommes séparément sur un terrain étendu tandis que les Français concentraient leurs troupes. Un dîner collectif a suivi la journée du travail. Un jeune homme s’est mis à chanter une ballade sur la Deuxième Bataillon à l’intention de l’invitée américaine. Kathryn se rappellerait longtemps de cette voix qui transperçait la nuit algérienne.

À leur retour au quartier général du Bataillon, ils seront l’objet d’une attaque intensive des avions qui les survolaient en raids répétés. L’unité médicale se cache dans les arbres et reste tout à fait immobile. Les arbres deviennent de plus en plus espacés. Youssef disait que les avions volaient à une telle vitesse que les pilotes ne pouvaient voir que les gens et les objets qui  bougeaient. Pendant qu’ils avancent, ils rencontrent un groupe de soldats de l’ALN qui marche dans la direction opposée. Kathryn écrit : « La prochaine fois que les avions survolent je me cache. Le groupe de soldats continuent de marcher, encore très vite, sans faire attention aux avions. J’admire leur courage et  leur nonchalance. Chaque fois que les avions nous survolent, je me demande si j’ai peur. Etant donné que j’ai trouvé un endroit à l’ombre avant que les avions ne m’atteignent, je n’ai pas peur. Ma plus grande peur depuis le début était que j’aurais peur ». « Jusqu’ici, a-t-elle écrit, je n’ai pas eu un seul moment de peur ».

Après le passage des avions, l’unité atteint une ferme entourée d’un verger. Le groupe se reconstitue : des soldats ainsi que des combattants civils et des paysans se réassemblent. Les infirmières, elles, vont rester la nuit mais Kathryn reprend le chemin de Tunis. « Nous avons mangé de belles figues de couleur pourpre », s’est-elle rappelée. « Puis nous nous sommes tous dit au revoir en nous étreignant et en nous serrant les mains ».

L’ attaque directe d’un avion que Kathryn a subie, qui est racontée en début de ce récit, a eu lieu dans la montagne lorsqu’elle redescendait vers Tunis. Aussi, sur la route de Tunis, des camions militaires français passent près de l’unité dans laquelle se trouve Kathryn, Youssef, des soldats de l’ALN et le mulet que Kathryn utilise parfois. Ils se cachent alors tous dans le champ qui se trouve en contrebas de la route, en restant aplatis et immobiles.

Des décennies plus tard, ces souvenirs de Kathryn ont été retrouvés parmi ses affaires personnelles retenues par sa famille après sa mort en 2018. A l’intérieur d’une petite enveloppe appelée « Algeria 1957 », se trouve une série de photos. A première vue elles semblent classées au hasard. Mais le fait qu’elles soient de taille semblable suggère qu’elles sont d’une même série et seraient une sorte de journal de son séjour avec le Deuxième Bataillon. Dans l’enveloppe, une liste écrite à la main après la phrase « from left to right », il y a 17 entrées. Bien qu’elles soient en désordre, on arrive à les remettre en ordre. Ce qui ressort est une narration visuelle : des moments d’attente, d’entraînement, de gaieté, de sérieux, lorsque Kathryn et ses compagnons venaient en aide aux combattants et aux populations civiles.

La première image dans la série est celle de deux femmes, Akila et Hadja, toutes deux de véritables infirmières-soldats dans l’unité médicale de l’ALN, lorsqu’elles émergent d’un abri fait de bois et de paille, une sorte de gourbi. Kathryn était stationnée avec elles dans le maquis. Au moment ou la photo était prise, Akila avait été dans l’armée depuis un an tandis que Hadja n’était dans les montagnes que depuis trois mois. Ces abris étaient des lieux oû manger et se reposer avant de reprendre ses activités.

Bien qu’absentes sur l’image, il existait tout un réseau de femmes locales qui soutenait discrètement les combattantes. L’une d’elle, Aicha Kemmas, qui a rejoint la résistance lorsqu’elle avait quarante-quatre ans, a décrit ce travail clandestin dans un récit : « Des fois nous avons fait la cuisine pour les moudjahidines, les femmes soldats, toute la nuit. Aussi, la nuit, nous avons fait la garde pour elles ». La photo de Kathryn nous montre une réalité, aussi bien visible que cachée, qui formait la base de la lutte révolutionnaire trop souvent racontée sans les femmes.

Bien que Aicha et d’autres n’y figurent pas, la photo nous montre des moments de détente entre Akila, décrite par Kathryn comme sa meilleure camarade, et Hadja, dont le large sourire nous révèle la force de leur entente. Toutes les deux portent des uniformes standard, mais la ceinture de Hadja, décorée d’une grenade et d’un petit couteau, nous montrent discrètement les différents niveaux de responsabilité qu’elles avaient. Ce sont des femmes qui étaient amenées à soigner mais aussi à combattre. Lors de cette scène tranquille, même joyeuse, leur sens de sécurité trouve racine dans la communauté qui les entoure, dans laquelle se trouve Kathryn derrière un appareil de photo.

Figure 1 Kathryn Updegraff, Hadja me montrant [Kathryn] comment une grenade à main est tenue, août 1957, The Degraff/Updegraff  Archive

Une autre photo extraite de l’enveloppe représente Kathryn et Hadja en train de lui montrer comment tenir une grenade (Figure 1). L’image souligne un moment d’instruction et de confiance partagée. On voit Kathryn attentive et Hadja enseignante, une transmission d’expérience qui définit les relations des femmes dans le maquis. En mettant l’accent sur cet échange, la photo souligne que la guerre n’est pas seulement un héroïsme basé le plus souvent sur les images de combat ; elle met l’accent sur les actes de tous les jours, de soin et de collaboration. En montrant Hadja comme instructrice habile, l’image rejette les représentations coloniales et patriarcales des femmes algériennes comme étant seulement objets de décor.

Figure 2 Kathryn Updegraff, En attendant l’arrivée du Bazooka, Lakhdar, Me, Akila, and Youssef relaxing, août 1957, The Degraff/ Updegraff  Archive.

Une autre photo dans la série révèle un moment plus léger : ce sont Kathryn, Akila, Lakhdar et Youssef ensemble dans une éclaircie, attendant une démonstration de bazooka (Figure 2) Entourés de végétation dans un paysage rude, ils sont à l’aise. Kathryn avance vers Akila en souriant, Lakhdar est assis les jambes croisées, Youssef s’étend tranquillement. Tandis que leurs uniformes et armes cachées nous rappellent qu’ils sont en situation de guerre, l’atmosphère est celle de la confiance et de la solidarité, façonnée par les longues journées de travail et de risque.

Les deux dernières photos dans cette série sont celles de femmes soldats en formation d’apparat, avec devant elles une femme chef. L’une des photos est vue de côté et l’autre de devant. Ces photos s’expliquent sans commentaire…

Après que les sept jours aient pris fin, Kathryn est repartie à Istanbul. Elle ne retournera pas dans le maquis mais passera ses étés à Tunis lors des vacances afin de donner des cours d’anglais aux étudiants algériens qui n’ont pas été admis dans les universités françaises.

Kathryn était présente en Tunisie en 1958 lorsque l’aviation française a bombardé Sakiet Sidi Youssef dans la banlieue de Tunis infligeant d’énormes dégâts et faisant de nombreuses victimes innocentes dont les enfants d’une école primaire. Cette attaque a été considérée comme avertissement à la Tunisie récemment indépendante qui appuyait l’Algérie en lutte. Kathryn était particulièrement active à la radio tunisienne en faisant des reportages sur les événements.

Lorsqu’elle est rentrée aux Etats-Unis, Kathryn, toujours très concernée par l’indépendance de l’Algérie, s’est remise à faire du volontariat au Bureau Algérien de New York. Elle a, quand c’était possible, donné des conférences sur les drames du colonialisme et la lutte algérienne, en mettant en avant sa propre expérience dans le maquis. C’était dans ce bureau que Kathryn et Elaine Mokhtefi se sont rencontrées et sont devenues des amies à vie.

Figure 3 Kathryn à Alger, septembre 1962, Archives Degraff/ Updegraff

En septembre 1962, Kathryn a ramassé son équipement photo une fois de plus et est partie pour l’Algérie (Figure 3). Kathryn et Elaine se sont retrouvées à Alger et ont partagé un appartement en ville (Figure 4). Kathryn a sorti une magnifique série de photos des premières heures de l’Indépendance : la joie d’être libres, les femmes algériennes en train de voter pour la première fois dont une a été publiée par le magazine Time, le président Ahmed Ben Bella dans les rues d’Alger saluant les enfants. Les deux amies ont célébré ensemble les événements marquants de l’indépendance : toutes les deux à Alger en 1962.

Photographe inconnu, Elaine et Kathryn à Alger, septembre 1962, The Degraff/ Updegraff  Archive

Elaine a rendu visite à Kathryn pour la dernière fois en Californie peu avant sa mort en 2018. Sa mémoire déclinait mais elle a pu convenir que sa vie avait été exceptionnelle… C’est le cas de le dire ! ….

Post-Scriptum

Algériennes au maquis

Le témoignage unique et si précieux de Kathryn prend sa place dans l’espace que les femmes algériennes… et autres, ont occupé pendant la guerre. Il nous faut présenter les signataires de l’article puis donner quelques références qui corroborent le témoignage de Kathryn.

Maura McCreight est doctorante en histoire de l’art au Graduate Center de CUNY (City University of New York}. Elle se spécialise en photographie et culture au Moyen Orient et en Afrique du Nord. Sa dissertation: « A photographic-Gendered History of the Algerian War of Independence (1954-1962) » explore genre, mémoire et archives transitionnelles à travers l’histoire photographique.

Elaine Mokhtefi (1928, New York) a été partie prenante de la résistance algérienne au colonialisme. Son livre, Alger, capitale de la révoution. De Fanon aux Blacks Panthers, paraît en français en 2019 à La Fabrique et aux éd. Barzakh à Alger (édité en 2018 aux Etats-Unis). Témoignage autobiographique passionnant et de premier ordre sur sa vie algéroise et ses activités avant et après l’indépendance de l’Algérie jusqu’à son départ forcé en 1974 : douze années où elle a travaillé comme journaliste et traductrice. Elle s’est mariée à un ancien membre de l’ALN devenu écrivain, Mokhtar Mokhtefi, décédé en 2015.

Elle nous entraîne, à sa suite, dans l’effervescence postcoloniale qu’Alger a alors connue. Elle le fait en plaçant ces années algéroises dans le continuum de sa vie. Elle s’engage dans l’action internationale et est à Accra en 1958 : c’est là qu’elle rencontre Fanon. On voit que son expérience algérienne a commencé avant Alger dans les fonctions qu’elle a eues au sein de l’Office algérien de New York, sorte d’embryon d’ambassade d’Algérie avant l’indépendance, qui travaille à faire sa place au FLN au sein des Nations-Unies. Dès lors, de 1959 à 1974, Elaine Mokhtefi va connaître nombre de personnes devenues des personnalités de premier plan dans l’Algérie indépendante et dans le monde.

On lira avec grand intérêt, pour qui ne l’a pas vécue et avec bonheur pour qui y était, les pages consacrées à la vie à Alger ces années-là : Elaine Mokhtefi n’enjolive pas, elle ne noircit pas. Elle raconte avec l’acuité du regard de l’Algéroise qu’elle est devenue. Sa maîtrise de l’anglais en fait une des traductrices les plus sollicitées. Elle conclut, de façon très émouvante: « Mon histoire avec l’Algérie ne se terminera jamais. Elle a envahi et occupé mon être durant toutes ces années. J’étais parmi les rêveurs qui y sont allés pour construire un monde nouveau. J’ai cru en le peuple algérien, en son cœur et en son âme, à travers la guerre et dans la reconstruction du pays martyrisé. J’ai reçu affection et reconnaissance, en plus d’un chez moi. Je n’ai jamais rencontré un Algérien qui ne fût pas meurtri par tant d’injustice, tant de misère, encore irrésolues. (…) A chaque rassemblement, je cherche les Algériens, jeunes et vieux ; ce sont des gens qui ont le sens du passé. Je replonge en arrière avec eux et me souviens. Je retrouve ma jeunesse ». Elaine Mokhtefi, après quarante quatre ans, a pu obtenir un visa et revenir en Algérie.

Deux documents font écho au témoignage de Kathryn, en 1959. Celui de Frantz Fanon, « L’Algérie se dévoile » dans L’An V de la révolution algérienne (1959) où il donne aux Algériennes combattantes et à la mutation sociale qu’elles subissent et provoquent à la fois une place importante et éclaire des aspects du processus de libération que les générations suivantes n’oublieront pas. L’autre texte, en 1959 également, est publié dans El Moudjahid, organe du FLN à Tunis, « Le Journal d’une maquisarde », du numéro 44, le 22 juin 1959 au numéro 49, le 31 août 1959. Le récit suit une chronologie : du début du militantisme aux contacts entre infirmières et aux activités dans les villages. Sous nos yeux se déploie la chronique passionnante des femmes dans la guerre ; elle montre combien les villageoises et les militantes des villes ont été actives quotidiennement et ont constitué l’épine dorsale de cette guerre populaire. Ce récit raconte aussi le travail plus spécifique de ces infirmières au sein de la population civile : hygiène, puériculture et scolarisation en arabe ; les moments cruciaux : répressions, encerclements. La jeune fille se veut une « Algérienne comme tant d’autres ». Grâce à Redha Malek interrogé par nos soins, on sait que ce journal avait été «recueilli » et déposé au Moudjahid à Tunis par Assia Djebar. Pourtant, étonnamment, lorsque la romancière campe Cherifa, dans Les Enfants du nouveau monde, ce qu’elle écrit est plus proche du texte de Fanon que de l’atonie de ce « Journal d’une maquisarde ».

En 1979 (ENAL), un récit marque durablement la littérature algérienne et la représentation des femmes dans la résistance : La Grotte éclatée de Yamina Mechakra(1949). Il s’organise autour d’une jeune infirmière au maquis, affectée dans un secteur frontalier de l’Est en pleine montagne. A la fois réaliste, épique et poétique, il est certainement un des récits les plus forts sur la guerre de libération.

En 2017, Yamina Cherrad Bennaceur (1936) publie à Alger, Six ans au maquis (éd. El Kalima), commencés en novembre 1956, elle avait alors 20  C’est à 81 ans qu’elle ressent « la nécessité de raconter ce que j’ai vécu pendant la guerre, pour que ressurgisse de ma mémoire ce que j’y ai profondément enfoui». En juillet 1962, elle fait un bilan :« Huit années de guerre, de sacrifices, de destruction, de deuil prenaient fin. Les premières journées de juillet ont été extraordinaires, joie partagée, chants, danses, drapeaux flottant aux fenêtres et dans les rues, youyous incessants. Les gens se retrouvaient, s’entremêlaient, s’embrassaient. Quiconque a vécu ces journées sait le bonheur infini de notre peuple uni, heureux. »

On peut aussi penser au film, « Les mots qu’elles eurent un jour » de Raphaël Pillosio (2025) qui a mené une enquête pour retrouver les militantes algériennes filmées en 1962 par Yann Le Masson à leur sortie de prison. Film qu’il faudrait mettre en écho avec le documentaire, « Barberousse mes sœurs » d’Hassan Bouabdellah, qui a médiatisé, par un court métrage projeté à la télévision nationale (chaîne unique) le 1er novembre 1985, les femmes militantes. Elles entraient, sans langue de bois, dans le récit national de la guerre d’indépendance en donnant, par leurs paroles et souvenirs, leur place entière aux femmes dans la résistance.

Christiane Chaulet Achour

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 juillet au 1er septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/kathryn-mathews-degraff-une-photographe-americaine-dans-la-guerre-dalgerie-par-maura-mccreight-et-elaine-mokhtefi/

Guerre d’Algérie : ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie – Christophe Lafaye

Les chercheurs et les citoyens rencontrent de sérieux problèmes pour accéder aux archives contemporaines du Service historique de la défense (SHD). En effet, l’ouverture des archives les plus délicates sur la guerre d’Algérie (1954-1962) pose des problèmes. Les réticences se cristallisent autour de questions sensibles, comme celles du renseignement, des crimes de guerre, de l’emploi des armes spéciales (nucléaires, radiologiques, biologiques et chimiques) ou des sites d’essais nucléaires et chimiques.

L’ obstruction de l’accès aux archives s’inscrit dans un mouvement général de réduction des libertés publiques au sein des démocraties occidentales et d’un affaiblissement de la représentation nationale dans le contrôle de la communicabilité des archives publiques au profit des ministères autonomes dans la gestion de leurs fonds.

Cette crise intervient dans un temps d’affaiblissement des libertés académiques et plus globalement des universités publiques, par le biais de leur sous-financement chronique ou de leur vassalisation progressive aux ministères pourvoyeurs de subsides. Les difficultés rencontrées dans nos travaux sur la guerre chimique en Algérie illustrent ces dangers qui guettent notre démocratie.

Apparition des archives incommunicables

Le régime de l’accès aux archives est régi par la loi du 3 janvier 1979. Ces dispositions sont modifiées par la loi du 15 juillet 2008, qui pose en principe la libre communication des archives publiques (article L. 213-1 du Code du patrimoine). Des exceptions sont prévues pour allonger le seuil de libre communicabilité des documents (art. L. 213-2), en fonction de leur nature (de 25 à 100 ans). Fait surprenant, le Code du patrimoine crée une nouvelle catégorie d’archives incommunicables et sans possibilité de dérogation :

« Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirects de destruction d’un niveau analogue. » (article L. 213-2, II)

Que nous apprend l’étude des archives des débats parlementaires ? Dès l’origine, le législateur cible quatre catégories de documents potentiellement problématiques. Il s’agit de ceux permettant de : « concevoir » (se représenter par la pensée, comprendre) ; « fabriquer » (faire, confectionner, élaborer quelque chose à partir d’une matière première) ; « utiliser » (recourir pour un usage précis) et « localiser » (déterminer la place). Ce projet de loi fait la navette entre le Sénat et l’Assemblée nationale. Les dialogues lors des travaux en commission puis des échanges publics sont archivés. Il est possible ainsi de mieux comprendre la volonté du législateur.

Le député et président du groupe GDR André Chassaigne s’inquiète des effets d’opportunité offerts par l’article sur les archives incommunicables, pour empêcher les historiens d’examiner les parties les plus sensibles de notre histoire :

« Cet article ne concerne pas uniquement les armes nucléaires, il prévoit aussi d’interdire l’accès à tout document relatif au contenu d’armes chimiques et biologiques comme, par exemple, le gaz moutarde de la Grande Guerre ou l’agent orange – et vous savez tous par qui il est fabriqué… (respectivement par l’Allemagne et les États-Unis). La recherche historique permet parfois de mettre les États face à leur passé, notamment concernant les pages douloureuses de leur histoire. Qu’en sera-t-il si nous freinons par la loi ce nécessaire inventaire ? ».

Dans sa réponse, Jean-Marie-Bockel, alors secrétaire d’État à la défense et aux anciens combattants, précise :

« L’interdiction de communiquer les archives relatives aux armes de destruction massive se comprend aisément. En effet, la recette d’une arme chimique ou bactériologique […] n’est jamais périmée. »

L’ intention du législateur est de rendre incommunicables perpétuellement : les documents qui permettent de conceptualiser le fonctionnement d’une arme nucléaire, biologique ou chimique ; ceux qui expliquent comment techniquement les assembler ; ceux qui expliquent comment utiliser ces armes et ceux qui indiqueraient où les trouver. Ce sont essentiellement des archives techniques et non des documents historiques. Malheureusement, plus d’une décennie plus tard, cet article est détourné de son sens.

Le mécanisme de dissimulation et ses conséquences

L’incommunicabilité récente des archives concernant l’usage des armes chimiques en Algérie démontre que les craintes du député Chassaigne étaient fondées. Elle intervient après l’épisode de la « bataille » des archives (2019-2021), conséquence de la fermeture des archives contemporaines du SHD pour répondre à l’injonction du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) de déclassification à la pièce des documents portant une trace de classification depuis 1940.

Ces dispositions visent à empêcher l’ouverture immédiate des archives « secret défense » après 50 ans, prévue dans la loi de 2008. Elle est remportée par les archivistes et les historiens après une saisine du Conseil d’État.

En réponse, de nouvelles dispositions restreignant encore l’accès aux archives du ministère des armées sont adoptées dans la loi du 30 juillet 2021 sur la prévention des actes terroristes (PATR). À cette occasion, un réexamen général de la communicabilité des fonds du SHD est réalisé, et la loi de 2021 autorise même à classifier des archives qui ne portent pas de marque de secret.

Des archives sur la guerre chimique en Algérie, librement communiquées entre 2012 et 2019, sont refermées au titre des archives incommunicables. Les documents inaccessibles perpétuellement sont des comptes rendus d’opérations, de réunions, des journaux de marche d’unités « armes spéciales », des PV de créations d’unités, des listes d’équipements, etc. Nous sommes très loin des archives techniques. Cette dissimulation concerne de nombreuses séries, dont quelques exemples de cartons sont indiqués de manière non exhaustive dans les tableaux suivants.

Exemple des cartons ou de dossiers de la série 1H (Algérie) refermés au titre des archives incommunicables. Fourni par l’auteur.

Exemple de cartons ou de dossiers de la série T (État-major de l’armée de Terre et organismes rattachés) refermés au titre des archives incommunicables. Fourni par l’auteur.

Exemple de cartons ou de dossiers de la série U (journaux de marche et opérations) refermés au titre des archives incommunicables. Fourni par l’auteur.

Exemple de cartons ou de dossiers de la série 2J1 refermés au titre des archives incommunicables. Au bout de deux ans, la communicabilité n’a toujours pas été réexaminée. Fourni par l’auteur.

Exemple de cartons ou de dossiers de la série Q (Secrétariat général de la défense nationale et organismes rattachés) refermés au titre des archives incommunicables. Fourni par l’auteur.

Le principal effet de cette utilisation abusive de l’article sur les archives incommunicables est d’accréditer la thèse d’une volonté du ministère des armées de dissimuler ses archives historiques pour des raisons de réputation ou de prudence excessive. Les recours devant la commission d’accès aux documents administratifs (Cada), même s’ils permettent de clarifier certains principes, ne sont pas suffisants. Lorsque les avis de cette commission indépendante demandent l’ouverture des fonds, ils ne sont pas suivis par le SHD, qui met en avant que ces avis ne sont que consultatifs.

Vers la judiciarisation de l’accès aux archives ?

Les conditions d’accès aux archives du ministère des armées s’opacifient au fil des années. La fermeture des archives de la guerre chimique menée par la France en Algérie illustre cette volonté de soustraire perpétuellement des documents aux regards des chercheurs et des citoyens.

Deux voies semblent s’ouvrir pour sortir de cette impasse :

Une première passerait par le recours au tribunal administratif pour obtenir la saisie de la Commission du secret de la défense nationale en vue d’émettre un avis sur la déclassification des fonds. Cette solution demande des moyens et du temps. Pour le ministère des armées, c’est une stratégie dilatoire pariant sur l’essoufflement des demandeurs.

Une seconde serait une nouvelle intervention politique pour ouvrir les archives de la guerre chimique en Algérie, à l’image de ce qui a déjà été fait au sujet de Maurice Audin, des portés disparus ou des archives judiciaires.

Mais que reste-t-il du principe d’ouverture de plein droit des archives « secret défense » au bout de cinquante ans, issus de la loi de 2008 ? Plus grand-chose, assurément. Une vraie démocratie ne dissimule pas ses archives historiques. Elle les assume et les regarde en face pour se projeter dans l’avenir.

Auteur : Christophe Lafaye, Chercheur associé au laboratoire LIR3S de l’université de Bourgogne-Europe, Université de Rouen Normandie

Source : The Conversation – 24/07/2025 https://theconversation.com/guerre-dalgerie-ce-que-les-difficultes-dacces-aux-archives-disent-de-notre-democratie-261053

Retailleau revient à la charge sur fond de malaise au sein de l’exécutif : offensive anti-algérienne de la droite extrême en France – M. Abdelkrim

Le ministère des Affaires étrangères a réagi, dimanche, au sujet d’une récente déclaration du ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, au quotidien Le Figaro.

L’ offensive anti-algérienne menée par la droite extrême française ne semble pas s’essouffler. Un tantinet refroidies par un hypothétique fléchissement de la position algérienne par rapport à des dossiers en lien avec des affaires judiciaires, clairement sous la coupe du droit algérien, les attaques « algérophobes » reprennent de plus belle. Incisives et presque désespérées. Dimanche, le ministère des Affaires étrangères a réagi, selon une source qui s’est confiée à l’APS, au sujet d’une récente déclaration du ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau, au quotidien Le Figaro.

Comme c’est le cas depuis plusieurs mois, le patron du parti Les Républicains (LR) souffle le chaud et le froid s’agissant des relations entre Alger et Paris, tout en se positionnant comme celui qui cherche à défendre « les intérêts » français face à une Algérie qui met en avant ses attributs de souveraineté non négociables.

Au Figaro, Retailleau annonce son intention de demander aux préfectures françaises de « ne pas tenir compte des passeports délivrés par les consulats algériens aux ressortissants algériens, aux fins d’obtention de titres de séjour ». Surréaliste et complètement infondée, cette affirmation dénote d’un aveuglement mû incontestablement par des calculs politiciens en relation avec les prochaines échéances électorales en France. La source citée par l’APS a, à ce propos, souligné que l’octroi de ces passeports est un droit pour les citoyens algériens et une obligation de l’État algérien souverain. De même, leur reconnaissance s’impose à l’État français.

Discorde

Cette source estime, par ailleurs, que la déclaration du ministre français relève clairement de l’arbitraire, de la discrimination et de l’abus de pouvoir, en ce qu’elle s’inscrit en opposition frontale à la législation française elle-même. Une déclaration politiquement marquée, fait remarquer la même source, ajoutant qu’elle est contestable, car sans fondement aucun du point de vue du droit français.

De ce fait, une non-reconnaissance de ces documents, comme annoncé par Retailleau, constituerait tout autant « une violation de droits individuels et un autre manquement aux engagements bilatéraux de la France ». En France, l’immixtion de Retailleau dans le champ diplomatique de la France officielle ne cesse d’agacer, au point de provoquer une crise ouverte entre le pensionnaire de la place Beauvau et son collègue du Quai d’Orsay, Jean-Noël Barrot.

Une discorde relevée hier par bon nombre de médias français qui, tout en s’interrogeant sur l’issue de cette « mésentente », ont annoncé que le président français, Emmanuel Macron, vient de convier son ministre de l’Intérieur, demain, pour aborder le « dossier algérien ». Ces mêmes médias soulignent le fait que début juillet, les soutiens de Boualem Sansal espéraient une nouvelle fois une grâce du président Tebboune, à l’occasion de la Fête de l’indépendance du pays. En ce moment, Retailleau s’était fait discret sur le sujet, ne voulant « obérer aucune chance de libération » de Sansal. La grâce n’est pas venue, à contre-courant des espérances des soutiens de l’écrivain.

Raison pour laquelle, selon la presse française, Retailleau est finalement sorti du silence, dénonçant vendredi auprès du Figaro  une « scandaleuse injustice » de la part du « pouvoir algérien (qui) aurait dû avoir un geste humanitaire ». « Pendant de longues semaines, je me suis tu pour n’obérer aucune chance de libération de Boualem Sansal », a-t-il même expliqué. Il a d’ailleurs déclaré au Figaro, désormais porte-voix des « intellos » anti-algériens, que « la diplomatie des bons sentiments a échoué. Il faut changer de ton, assumer un rapport de force que le pouvoir algérien a lui-même choisi. J’y suis prêt, depuis le début de cette crise ».

Jean-Noël Barrot réagit, sans tarder, à son collègue au sein du gouvernement français.  « Il n’y a pas diplomatie des bons sentiments, il n’y a que la diplomatie », a-t-il répondu sur son compte X. D’après les médias français, le ministre de l’Intérieur rencontrera demain Emmanuel Macron et « va venir avec des propositions », selon  l’un de ses proches. Des propositions qui concernent le gel des avoirs, révisions de la politique des visas, mesures de rétorsion sur les compagnies aériennes…

Le premier flic de France souhaite que l’Exécutif revienne à la position de François Bayrou de février dernier, juste après l’attaque au couteau par un Algérien sous OQTF. Bruno Retailleau compte notamment faire valoir « l’unanimité au sein du socle commun » sur la remise en cause de l’accord de 68. « C’est le seul sujet où tout le monde est d’accord », appuie son entourage. La cabale anti-algérienne de la droite extrême en France continue donc, avec les mêmes acteurs…

Selon Paris Match : Retailleau veut passer à la vitesse supérieure

Selon le magazine Paris Match, le ministre de l’Intérieur français, Bruno Retailleau, vient de prendre une série de mesures visant de hauts responsables en Algérie pour tenter d’«obliger» l’ Algérie « à accepter de reprendre leurs ressortissants dangereux présents illégalement en France ››. Après avoir affirmé vouloir « changer de ton » avec l’Algérie,  Retailleau a enclenché, lundi soir, selon la même source, une série de mesures à l’encontre de hauts dirigeants nationaux. Des dirigeants qui, ajoute le média français, ont récemment « dénigré » la France. « On rentre dans le du r», commente l’un des proches de Retailleau. « Cela concerne, pour l’heure, 44 personnalités, a affirmé un proche du dossier.
Et ce chiffre devrait grimper à 80 d’ici la fin de la journée.» Et de préciser : « Ce n’est que le début. Nous pouvons aller plus loin.» Pour l’entourage de Retailleau, « le stade ultime étant la remise en cause des accords de 1968 ». Ainsi, selon Paris Match, Bruno Retailleau devrait aborder ce sujet directement avec le président français, Emmanuel Macron, demain, lors d’un entretien prévu à l’Elysée. En tant que chef de la diplomatie française, le président de la République est le seul à pouvoir engager une rupture d’accords internationaux. Il s’y est, pour l’heure, toujours refusé. En février dernier, Jean-Noël Barrot annonçait avoir pris «des mesures de restriction de circulation et d’accès au territoire national visant certains dignitaires algériens». M. A.

Source : El Watan – 23/07/2025 https://elwatan-dz.com/retailleau-revient-a-la-charge-sur-fond-de-malaise-au-sein-de-lexecutif-offensive-anti-algerienne-de-la-droite-extreme-en-france