« Lui devant », un podcast audio-graphique – Abderazag Azzouz

« Lui devant », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

Source: Lettre culturelle franco-maghrébine #107 – 01/03/2026 – Coup de soleil en Rhône-Alpes https://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/newsletter-lettre-culturelle-franco-maghrebine-107

« Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara » – Samia Henni

Présentation de l’éditeur
Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert.

Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.

Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main-d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

François Maspero, « Confession d’un anticolonialiste »

Archive : une histoire parodique de l’anticolonialisme comme complot « anti-français » par François Maspero.

François Maspero dans les années 1970

François Maspero (1932-2015), fut l’un des plus importants éditeurs français ainsi que l’auteur d’une œuvre littéraire considérable. Il fut aussi un militant anticolonialiste, depuis sa participation au Réseau Jeanson puis Curiel de « porteurs de valise » durant la guerre d’indépendance algérienne jusqu’au Tribunal Russel pour la Palestine dont il était membre. Il ne manquait pas non plus d’humour.

Dans un numéro spécial de La Quinzaine littéraire intitulé « Que sont « nos » colonies devenues ? », publié le 1er août 1990, il livrait sa « confession d’un anticolonialiste ». Un texte qui retrace largement l’histoire de l’anticolonialisme, mais sur un mode parodique, puisqu’il s’y présente lui-même ainsi que ses ancêtres et compagnons comme les acteurs d’un large et redoutable complot « anti-français », pour reprendre un mot qui connait à nouveau actuellement un certain succès en France.


Confession d’un anticolonialiste, par François Maspero

Je suis né en 1932 dans une famille d’intellectuels louches. Mon grand-père s’appelait de son véritable nom Dreyfus de la Tremouille ; élevé dans le double respect obscurantiste du Protocole des sages de Sion et du drapeau blanc du comte de Chambord, il voua très jeune une haine mortelle à la culture européenne en général, à la France des Lumières et à la Troisième République en particulier. Il comprit que le meilleur moyen de lutter contre le Progrès et la Civilisation était de concentrer ses coups sur l’Empire colonial dont Jules Ferry parachevait alors la consolidation et qui risquait d’étendre les Droits de l’homme au monde entier.

Il éduqua ses enfants dans cet esprit de haine pour les placer aux points stratégiques du système colonial. Mon père, pour sa part, choisit très tôt l’Extrême-Orient pour théâtre de ses tristes exploits. Dès le lycée, il avait formé une bande avec quelques camarades dont le cri de ralliement était : « Mort ou colonialisme, mort à l’homme blanc ! ». Parmi les affiliés, figurait notamment Louis Massignon, lequel était très lié lui-même à un certain Charles de Foucault. Ce dernier s’était déguisé en Juif pour pénétrer clandestinement au Maroc et dresser ainsi durablement les musulmans contre la France ; puis il fit semblant de se convertir à la foi chrétienne et alla chez les Touaregs prendre des poses ridicules, histoire de déconsidérer l’autorité des Européens. D’ailleurs, sa haine des Européens atteignit un tel paroxysme qu’il finit par se démasquer en écrivant :

« Nous avons là trois millions de musulmans, desquels le million d’Européens vivant en Algérie vit absolument séparé, ignorant tout de ce qui les concerne, sans aucun contact intime avec eux, les regardant toujours comme des étrangers et la plupart du temps comme des ennemis »[1].

Apprenti sorcier, il mourut égorgé par des indigènes fanatiques. Massignon, lui, se prétendit prêtre catholique de rite oriental et sema le désarroi en Moyen-Orient en prônant l’identité des religions musulmane et chrétienne. Lui aussi finit par se démasquer quand, beaucoup plus tard, en 1947, il lança des protestations démagogiques contre les camps dans lesquels les réfugiés palestiniens étaient allés d’eux-mêmes s’enfermer et dont plus de 40 ans plus tard ils ne veulent toujours pas sortir. Quant à mon père, pour mieux tromper son monde, il affecta d’être athée, ce qui ne l’empêcha pas de rejoindre en Chine un jésuite, autre membre du complot, Teilhard de Chardin. Celui-ci n’avait rien trouvé de mieux pour rabaisser l’homme blanc que de découvrir que l’ancêtre de l’homme était un chinois. Mon père sous prétexte d’écrire l’histoire de la Chine distilla l’idée pernicieuse de l’équivalence des civilisations et, pire, des religions.

Après 1940, mon père révèle sa vraie nature

Tel est le climat méphitique dans lequel j’ai vu le jour. Tout petit, j’ai été abonné aux publications de la Ligue maritime et coloniale afin de tout connaître de l’ennemi que j’aurais à combattre. À trois ans, ma mère m’enseignait mes premiers sabotages. Ainsi, j’ai appris à percer de minuscules trous d’épingle qui rendaient inutilisable le papier d’argent que je collectionnais dans le but de procurer du riz aux petits Chinois. Le bon Père blanc qui les récoltait découvrait mon forfait et il en sanglota. Ce fut la première fois que je vis sangloter l’homme blanc et j’en tirais une volupté telle que toute ma vie je n’ai eu de cesse de l’éprouver encore.

C’est après 1940 que mon père révéla sa vraie nature. Il commença à se réjouir ouvertement des succès des anglo-américains et du colonel félon De Gaulle. L’occupation de l’Afrique du Nord et la perte du Liban ne lui tirèrent pas une larme. Il refusait toute grandeur à l’idée de construction de l’Europe nouvelle. Il poussa même l’abjection jusqu’à se réjouir de la victoire du totalitarisme à Stalingrad. Malheureusement pour lui il commit une erreur de calcul en affichant trop tôt son résistancialisme. Il mourut dans un camp de prisonniers politiques nommé Buchenwald, victime d’une sous-alimentation, elle-même due à la pénurie générale qui frappait l’Allemagne assiégée. Juste retour des choses, il agonisa à peu de distance du chêne de Goethe, symbole de cette civilisation européenne qu’il avait tant honnie.

Après la guerre je me trouvais donc livré à moi-même. À 16 ans, je voyageais en Algérie afin d’y prendre des contacts subversifs. Durant ce voyage, je me complus systématiquement à fond de cale, puis dans des wagons de marchandises, prétendant qu’il s’agissait là de la 4 ème classe, et même de la classe indigène. Je me retrouvais en compagnie d’une multitude d’individus sans aveu, tolérés avec beaucoup d’indulgence par l’administration coloniale. Ils s’entassaient là dans une honteuse promiscuité et se désignaient eux-mêmes sous le nom d’Arabes. Chaque fois que le train passait sur un pont ou près d’un hôpital et d’une école, ils fermaient les yeux ou détournaient la tête. Dans la région de Sétif, je prêtais l’oreille avec complaisance au récit d’une pseudo répression au cours de laquelle l’armée française aurait fait, le 8 mai 1945, des milliers de morts dans la population, me gardant d’objecter à mes interlocuteurs que le seul fait qu’ils fussent toujours en vie montrait bien l’inanité de leur propre propos mensongers.

De retour à Paris, je trouvais tout naturel de joindre ma voix à celles qui clamaient que la France n’avait pas à envoyer un corps expéditionnaire en Indochine. Pire encore : mon père s’étant vu décerné à titre posthume la qualité de résistant, j’eus l’audace d’opérer une comparaison entre la lutte qu’il avait livrée contre l’occupation étrangère et celles que les Vietnamiens menaient contre l’armée française, prétendant ne pas voir que dans le premier cas il s’agissait de se battre contre l’Allemagne nazie et dans le second de s’opposer à la France des Droits de l’homme.

Mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès

C’est au début des années 1950, à la fin de la guerre d’Indochine, que je ressentis la nécessité de formuler mon anticolonialisme dans une « doctrine » cohérente qui permit d’accélérer la chute de ce qui était devenu l’Union française. Je me réunissais dans un sous-sol de Saint-Germain-des-Prés avec mes complices, Frantz Fanon, Jean-Paul Sartre, Régis Debray et Maître Jacques Vergès (Régis Debray n’avait alors que 14 ans, mais c’était un génie précoce). Notre premier soin fut de mettre en place une grande campagne de falsification historique. J’étais moi-même orfèvre en la matière : n’avais-je pas été chassé ignominieusement du Parti communiste français pour avoir diffusé un faux « Rapport secret » attribué à Khrouchtchev ? Quant à Sartre, son tempérament de hyène dactylographe nous fut d’un grand secours. Donc nous n’hésitâmes pas à inventer de toutes pièces des textes prétendument accablants pour la colonisation et à les glisser dans toutes les bibliothèques de France.

Nous remontâmes les siècles et c’est ainsi que nous réussîmes par exemple à graver dans l’esprit du public des phrases, des chapitres, des livres entiers attribués à l’abbé Raynal, à Diderot, que ceux-ci n’avaient évidemment jamais écrits, voire à glisser dans l’œuvre de Voltaire des phrases comme le célèbre : « C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe », que nous pûmes introduire jusque dans le dictionnaire Robert. Autre exemple parmi des milliers la dénaturation totale que nous opérâmes des lettres du maréchal de Saint-Arnaud, pour parvenir à faire de ce représentant typique de la France humaniste une brute sanguinaire,  conquérant la Kabylie par le fer et par le feu. Nous glissâmes dans ces lettres les phrases comme celle-ci :

« Chère bien-aimée, je suis bivouaqué sous un rocher au sommet duquel est perchée une ville, exactement comme Constantine. Tous les habitants couronnent les hauteurs. Les habitants n’ont jamais rien payé à la France. Je leur donne trois heures pour payer ou je vais détruire leur nid de vautours et le jeter dans le ravin. Leurs jardins sont charmants »

Ou bien comme celle-là :

« Le lendemain, le jour nous a montré deux pieds de neige. Je me mets en route et à peine avais-je fait quelques centaines de mètres, quel spectacle, frère, et que la guerre m’a semblé hideuse ! Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit. C’était la malheureuse population de Béni-Nadsseur, c’étaient ceux dont je brûlais les villages et que je chassais devant moi »[2].

Nous inventâmes aussi de toutes pièces de fausses campagnes coloniales, imaginant par exemple que la mission Voulet-Chanoine, comme avant elle celle de Gallieni, comme avant elle celle de Faidherbe, avait imité le roi nègre Samory en brûlant les villages et en exterminant les populations sur son passage, ce qui d’ailleurs n’était que la réponse du berger à la bergère et comme s’il existait un autre moyen de faire entendre raison à des primitifs. Enfin nous rédigeâmes de faux livres d’auteurs contemporains que nous fîmes chanter en les menaçant de révéler leurs mœurs cachées. Ce fut le cas d’André Gide pour son pseudo Voyage au Congo. En même temps, nous recrutions des centaines d’agents. Parmi les plus notoires j’en citerai deux, qui étaient à notre entière dévotion : Pierre Vidal-Naquet, qui se faisait passer pour juif, et Madeleine Rebérioux, une ancienne maîtresse de Jaurès. Tous deux nous furent très précieux pour permettre, dans un climat de grande confusion émotionnelle, l’assimilation des anticolonialistes aux dreyfusards ; et même opérer un glissement scabreux de la société coloniale à la société totalitaire. D’autres, tel André Mandouze, qui se prétendait catholique, nous permirent de pervertir le message évangélique. Enfin, nous eûmes notre nègre de service, Aimé Césaire, à qui nous fîmes écrire le Discours sur le colonialisme.

Parallèlement, Alfred Sauvy avait inventé pour nous le vrai faux concept de « tiers-monde » et nous diffusâmes largement le faux vrai concept de « sous-développement ».

« L’ Algérie, c’est la France »

Lorsqu’éclata l’insurrection en Algérie, tout était en place pour pervertir durablement l’intelligentsia et intoxiquer l’opinion. Nous n’eûmes pas de mal à montrer l’inanité des propos du ministre de l’Intérieur,  un dénommé Mitterrand, qui clamait de toute sa bonne foi : « L’Algérie, c’est la France ». Notre système était simple. Nous avions des complices infiltrés dans tous les rouages de l’armée et de l’administration avec pour mission de se livrer à des « bavures » que nous nous chargions ensuite de rendre exemplaires. Il suffisait ainsi que nous donnions la consigne à l’aumônier des parachutistes, le Révérend père Delarue, qui était en fait des nôtres, de tenir des propos légitimant la torture, pour que l’armée française dans son ensemble se trouve lâchement salie dans l’opinion internationale, juste au moment où elle accomplissait cette mission admirable de concentrer une partie de la population algérienne dans des camps dits de regroupement à l’ombre du drapeau tricolore et sous la protection des Droits de l’homme.

Nous savions aussi répartir les rôles. Nous plaçâmes l’un de nos acolytes, un certain Robert Lacoste, comme ministre résident à Alger, lequel multiplia des camps d’internement ou furent entassés les suspects, dont certains, particulièrement malins, disparurent. Là-dessus, nous envoyâmes une autre complice, Germaine Tillion, qui affecta de dénoncer ces violations des Droits de l’homme. Puis dans la confusion maître Vergès vint lui-même plaider pour les nationalistes algériens et ressortir le vieux couplet amalgamant résistance et terrorisme. En fait, il s’apprêtait dès cette époque à assurer la défense de Barbie, ce qui est bien la preuve irréfutable que les rebelles algériens étaient des nazis. Nous avions même réussi à placer un soi-disant socialiste, Guy Mollet, à la présidence du Conseil. Quand il ne marchait pas droit, nous le rappelions à l’ordre par quelques tomates bien ajustées. Malheureusement, un élément imprévu va bouleverser nos plans : l’arrivée au pouvoir du général De Gaulle issue d’un gang rival. Nous vîmes vite – dès son premier « Je vous ai compris » – que, comparés à lui, nous n’étions au jeu du cynisme que des enfants.

Nous réussîmes quand même un dernier beau coup, celui de faire nommer préfet de police Maurice Papon qui, le 17 octobre 1961, fit tuer par des policiers parisiens plus de 200 manifestants algériens pacifiques. Malheureusement, la vague d’indignation ne fut pas à la hauteur de ce que nous escomptions. Quoi qu’il en soit, nous avions promis l’impunité à Maurice Papon et nous avons tenu parole. La preuve en est que, inculpé de crimes contre l’humanité pour son activité antisémite à Bordeaux pendant la guerre, il n’a jamais été inquiété pour son activité anti-arabe à Paris en 1961. Face à De Gaulle, il fallut désormais jouer serrer. Il ne suffisait plus de reprendre les sophismes ravageurs du genre : « Un peuple qui en opprime un autre n’est pas un peuple libre ». En 1960, nous décidâmes de nous démasquer en donnant à la doctrine anticolonialiste française sa formulation la plus achevée, je veux parler du Manifeste pour le droit à l’insoumission appelé encore Manifeste des 121[3]La légende veut que ce Manifeste ait été rédigé par quelques intellectuels indépendants, notamment Maurice Blanchot, Dyonis Mascolo, Maurice Nadeau. Bien entendu ceux-ci n’étaient depuis longtemps que des marionnettes dont nous tirions les ficelles. Pour comprendre à quel point de déréliction nous avions réussi à réduire l’intelligentsia de cette époque il faut suivre le diagnostic établi récemment par une historienne objective :

« En 1960, les intellectuels parisiens signaient sans rien lire n’importe quelle pétition, affirmant que la lutte armée était un devoir, une lumineuse nécessité, vraiment la seule solution »[4].

Je faisais semblant de croire à la sincérité du programme de la Fédération de France du FLN, en fait un gang de tueurs algériens, et diffusais des brochures clandestines qui affirmaient que la future République algérienne serait socialiste et laïque et que les minorités européennes et juives devaient rester en Algérie. Il s’agissait on le sait d’ignobles mensonges. La preuve historique en a été administrée comme toujours par le fait que rien de tout cela ne s’est réalisé. Comment les militants de la Fédération de France du FLN ont-ils pu avoir le cynisme de lancer de telles affirmations, alors que deux ans plus tard à peine, en juillet 1962, ils devaient se faire écraser par les blindés de Ben Bella et de Boumedienne après une brève tentative aventuriste de Commune d’Alger ?

La falsification historique poussée à un point de perfectionnement jamais atteint

En fait, mon système était désormais au point. Il reposait sur deux procédés fondamentaux. Le premier était la proclamation hypocrite de valeurs auxquelles bien entendu nous ne croyions pas et auxquelles nous menions au contraire une guerre sans merci, ainsi des Droits de l’homme, de l’humanisme, etc. En cela nous restions de fidèles disciples de Staline, qui n’hésitait pas à proférer que « l’homme est le capital le plus précieux » tout en pourvoyant le Goulag. Le second procédé était celui de la falsification historique, mais poussé à un point de perfectionnement jamais atteint. En effet, j’avais compris qu’il ne suffisait plus de falsifier les archives du passé, il fallait résolument s’attaquer à celle de l’avenir. Le principe était simple : il s’agissait de défendre une entreprise politique en arguant de ses convictions généreuses et d’affecter de ne pas tenir compte de sa défaite ou de sa dénaturation futures, comme si celles-ci ne constituaient pas la preuve de sa fausseté intrinsèque.

Un bon exemple de l’application simultanée de ces deux procédés se trouve dans les Damnés de la Terre de Frantz Fanon alors que comme l’a excellemment montré un historien de la pensée contemporaine[5] tout ce livre n’est qu’un cri de haine contre l’homme blanc ; on y trouve cette conclusion cyniquement contradictoire :

« Allons, frère, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde.  L’Europe a fait ce qu’elle devait faire et somme toute elle l’a bien fait. Cessons de l’accuser mais disons lui fermement qu’elle ne doit plus continuer à faire tant de bruit. Nous n’avons plus à la craindre, cessons donc de l’envier (…). Nous ne voulons rattraper personne, mais nous voulons marcher tout le temps, la nuit et le jour, en compagnie de l’homme, de tous les hommes, et il s’agit de ne pas étirer la caravane, car alors chaque rang perçoit à peine celui qui le précède, et les hommes qui ne se reconnaissent plus se rencontrent de moins en moins, se parlent de moins en moins »[6].

Et le même historien montre brillamment comment dans sa préface à ce livre, « trésor de nullité théorique, de contresens historique », Jean-Paul Sartre falsifie l’histoire À L’AVANCE : « Une fois l’Occident maudit, une fois le blanc-seing donné aux nouveaux régime issus de la décolonisation, Sartre retourne à ses chères études et polit son Flaubert »[7]Il est en effet évident qu’en écrivant sa préface en 1961, Sartre aurait dû prendre en compte la nature réelle des régimes qui devaient sortir de la décolonisation, lesquels ont commencé à se mettre en place à partir de 1962. Au lieu de cela, non seulement il a affecté de ne rien voir, mais il a récidivé. Loin de rester à polir son Flaubert qu’il n’aurait jamais dû quitter, il s’est lancé deux ans plus tard dans de nouvelles nullités théoriques et de nouveaux contresens historiques à propos du personnage de Lumumba, après son assassinat par Mobutu, prétendant que Lumumba avait incarné un type d’humanisme et de démocratie en Afrique dont nous savons bien qu’ils étaient parfaitement mythiques puisqu’il n’a pu les mettre en œuvre. Là comme ailleurs l’Histoire a tranché, montrant qui, de Lumumba et de Mobutu, représentait authentiquement l’indépendance africaine. Et Sartre, là encore, n’est qu’un sophiste.

À la même époque, en 1959, soucieux de donner une façade à ma doctrine anticolonialiste, je créai les éditions Maspero, puis la revue Partisans. Dès les deux premières années on vit se dessiner la cohérence du projet, qui était d’orienter cette doctrine anticolonialiste vers un marxisme-léninisme radical. Qu’on en juge : aux côtés de mes vieux complices Fanon, Sartre, Vergès (Debray finissait de passer ses examens) apparurent des noms qui cachaient en fait autant d’agents de notre mafia : Pietro Nenni, Georges Suffert, Robert Barrat, André Mandouze, Georges Balandier, Danilo Dolci, Lucien Goldman, Maurice Maschino, Gérard Chaliand, Vercors, René Dumont, Jacques Berque, Georges Perec. J’avais eu beau placer mes éditions sous le patronage abusif de Péguy en le citant démagogiquement en tête de mon catalogue, personne ne pouvait être dupe. Il était clair que je préparais la route à des collections plus musclées qui, six ans plus tard, devaient être dirigées par ces véritables terroristes de la culture ayant noms Charles Bettelheim, Georges Haupt, Louis Althusser, Maurice Godelier, Pierre Vidal-Naquet,  Albert Memmi, Fanchita Gonzalez-Battle, Jean Maitron, Fernand Oury, Émile Copferman, Roger Gentius et Yves Lacoste[8]. Mais tous en fait, encore et toujours, simples propagateurs de ma doctrine et manipulés par mes soins.

Dans le même temps, je perfectionnais encore mon système de falsification. J’affectais une prédilection pour la publication de perdants de l’histoire, pour peu qu’ils aient peu ou prou rêvé de socialisme : Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht, Boukharine, Trotsky, Victor Serge, Kropotkine, Nizan, tous ces personnages que l’histoire avait à juste titre envoyés dans sa poubelle, preuve irréfutable que leur action était fausse, leurs pensées fumeuses et leur projet mythique, tous ces loosers, je me repaissais littéralement de leurs œuvres et de leur biographie et je pervertissais la jeunesse par leur lecture. Plus pervers encore, je m’emparais de la même manière de la pensée et de l’action de certains contemporains morts pour avoir poursuivi des projets tout autant chimériques : Félix Moumié, Patrice Lumumba, Mehdi Ben Barka, Che Guevara, Osendé Afana, Martin Luther King, Malcolm X ou Amilcar Cabral. Je prétendais qu’ils nous avaient légué au-delà de leur échec et de leur mort quelque chose d’essentiel. En fait c’est à mon sens L’Humanité qui a donné dans ces années la définition la plus véridique de mon entreprise : « Maspero publie ce que même le rebut des rebuts gaullistes n’accepterait pas d’écrire ».

Soyons fidèles à la mission civilisatrice de la colonisation française

Aujourd’hui que depuis huit ans je ne suis plus éditeur, que je ne pollue plus la société civile de libelles irresponsables et que, là comme ailleurs, les choses ont été remises dans le droit chemin du réalisme et de l’efficacité, aujourd’hui que l’heure est enfin venue de dresser un état des lieux, il est temps de l’admettre : moi et mes complices, nous sommes battus, notre anticolonialisme ne résiste pas à son réexamen. Oui, il se perd dans les brumes de l’absurdité. Nous avons appris des vérités essentielles : de même que la Révolution française était porteuse de la terreur jacobine, que le jacobinisme était porteur du marxisme et que celui-ci était porteur du totalitarisme lénino-stalinien et donc du goulag, de même l’opposition à la guerre d’Indochine était porteuse des Khmers rouges, l’opposition à la guerre d’Algérie était porteuse de l’intégrisme des Ayatollahs, le guévarisme était porteur du Sentier lumineux et la meilleure preuve que la France de De Gaulle, de Pompidou et de Giscard a eu raison de faire et de défaire les régimes de Fulber Youlou, de Tombalbaye, de Bokassa ou d’Ahidjo et de soutenir indéfectiblement ceux de Mobutu, de Hassan II ou de Bongo, c’est que la France des socialistes fait exactement la même chose.

Dans l’un de ces répugnants factums où étaient distillés le venin des doctrines anticolonialistes française, Pierre Vidal-Naquet qualifiait celles-ci de « fidélité têtue »[9]. Aujourd’hui que l’Europe s’unifie sous le signe des Droits de l’homme et retrouve sa foi en elle-même autour du chêne de Weimar à nouveau verdoyant, je découvre enfin à quoi nous devons être vraiment fidèles. Nous devons être fidèles à cette mission civilisatrice de la colonisation française qui s’est incarnée dans le maréchal de Saint-Arnaud, une mission Voulet-Chanoine, un Jules Ferry, un Robert Lacoste ou un Maurice Papon. Fidèles et fiers. Et nous devons souhaiter ardemment que bientôt cent glorieux Kolwezi viennent à tout jamais effacer l’affront de Dien Bien Phu.


[1] Robert et Denise Barrat, Charles de Foucauld, 1959.

[2] Lettres du maréchal de Saint-Arnaud, 1855.

[3] « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estime de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimer au nom du peuple français ».

[4] Jeannine Verdès-Leroux, La lune et le Caudillo, 1989.

[5] Pascal Bruckner, Le sanglot de l’Homme blanc, 1896.

[6] Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, 1961.

[7] Id.

[8] Ceci est la liste complète des directeurs de collection des éditions Maspero à la fin des années 1960.

[9] Pierre Vidal-Naquet, Face à la Raison d’État, La Découverte. 

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/francois-maspero-confession-dun-anticolonialiste/

Le projet de loi criminalisant le colonialisme français adopté : ni excuse, ni réparation – Samia Naït Iqbal

Réunis en séance plénière, les députés de l’Assemblée populaire nationale ont adopté, ce lundi, à la majorité, le projet de loi criminalisant le colonialisme français en Algérie, entérinant ainsi le texte de compromis élaboré par la commission paritaire après les divergences apparues entre les deux chambres du Parlement.

Le texte approuvé ne comporte finalement aucune référence explicite aux excuses ni aux réparations, à la suite d’un compromis trouvé au sein de la commission paritaire chargée d’harmoniser les positions des deux chambres du Parlement. En clair, un texte pour le symbole et l’exemple.

Réunissant des représentants de l’Assemblée populaire nationale et du Conseil de la nation, cette commission est parvenue à un accord consensuel prévoyant la suppression des deux articles qui avaient suscité les principales divergences entre les deux institutions législatives. Les dispositions relatives aux excuses officielles et aux réparations ont ainsi été retirées de la version finale soumise au vote.

La séance plénière s’est tenue sous la présidence de Ibrahim Boughali, président de l’Assemblée populaire nationale, en présence notamment de Abdelmalek Tashrifet, ministre des Moudjahidine et des Ayants droit, représentant le gouvernement, et de Nadjiba Djilali, ministre des Relations avec le Parlement.

Présentant le rapport de la commission paritaire, son rapporteur Mohamed Fawzi Ben Djaballah a indiqué que les discussions se sont concentrées sur les dispositions restées en suspens, dans le but d’aboutir à une formulation consensuelle « conforme à la position souveraine de l’État algérien dans le dossier de la mémoire ».

Selon lui, ce texte vise à consacrer une approche législative destinée à préserver la mémoire collective et à protéger la dignité du peuple algérien face aux tentatives de déformation ou de minimisation des crimes commis durant la période coloniale. Il s’inscrit également dans la reconnaissance des sacrifices consentis par les victimes de la colonisation, des résistances populaires aux combattants de la guerre de libération.

La commission paritaire a également procédé à plusieurs ajustements techniques du texte. L’article premier a été supprimé et son contenu intégré dans l’article 2. L’article 5 a, pour sa part, été modifié afin d’y inclure la notion d’« esclavage sexuel » parmi les crimes attribués au système colonial.

Dans sa nouvelle rédaction, cet article énumère plusieurs actes qualifiés de crimes coloniaux, notamment les homicides volontaires, les attaques contre les civils, l’usage disproportionné de la force armée, l’emploi d’armes interdites, la pose de mines, les expérimentations chimiques et les explosions nucléaires, ainsi que les exécutions extrajudiciaires.

Le texte évoque également le pillage du Trésor public, l’exploitation systématique des ressources nationales, l’application de régimes juridiques d’exception, la torture physique et psychologique, la discrimination raciale, ainsi que les déplacements forcés de populations.

Par ailleurs, l’article 7 a été amendé par la suppression du terme « majeure », la disposition définissant désormais la trahison comme toute forme de collaboration des harkis ou assimilés avec l’administration coloniale contre les mouvements de résistance et la lutte pour l’indépendance.

Enfin, dans sa version adoptée, l’article 9 prévoit que l’État algérien poursuivra ses démarches par les voies juridiques et judiciaires afin d’obtenir de la France une reconnaissance officielle de son passé colonial, sans mention explicite d’excuses ni de réparations.

Source : Le Matin d’Algérie – 09/03/2026 https://lematindalgerie.com/le-projet-de-loi-criminalisant-le-colonialisme-francais-adopte-ni-excuse-ni-reparation/

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Algeria Watch

Crimes coloniaux : Le Parlement algérien demande des comptes à la France – 11/03/2026

Avec Noureddine Amara, historien algérien décolonial, spécialisé dans les questions juridiques relatives aux appartenances à l’État colonial et aux migrations au XIXᵉ siècle. Il s’intéresse également à la question du récit dans la restitution des savoirs historiques, aux crimes coloniaux et aux réparations.

L’ Algérie et la guerre contre l’Iran : prudence et petits pas d’une diplomatie en crise

Face à la guerre déclenchée contre l’Iran par une coalition menée par les États-Unis et Israël, l’Algérie avance avec une extrême prudence. Les communiqués officiels privilégient les appels à la retenue et à la désescalade, tandis que les prises de position publiques restent rares et soigneusement calibrées.

Cette réserve diplomatique- d’aucuns y verraient  une posture pragmatique-  s’inscrit dans une stratégie de petits pas, destinée à préserver les équilibres régionaux. Mais elle alimente aussi un questionnement plus large : la diplomatie algérienne traverse-t-elle une phase de crise et de perte de boussole stratégique ?

Une tradition diplomatique fondée sur des «principes clairs»

Il fut un temps lointain… Depuis l’indépendance, la politique étrangère d’Alger s’est construite autour de principes affirmés : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la défense de la souveraineté nationale, le rejet de toute ingérence étrangère et le soutien aux causes jugées «justes» dans le monde.

Ces orientations, héritées de la guerre de libération nationale et de la tradition tiers-mondiste, ont longtemps structuré la posture internationale de l’Algérie. Elles ont également contribué à forger son image de voix indépendante dans les relations internationales.

Or, ces derniers mois, plusieurs épisodes semblent révéler un écart croissant entre ces principes proclamés et les positions effectives adoptées par la diplomatie algérienne. Guidée sans doute par les pressions américano-israéliennes, la nouvelle doctrine tebbounienne tranche avec le passé diplomatique algérien. Mais à force de vouloir contenter presque tout le monde, c’est la boussole diplomatique qui en prend un coup.

Des silences qui interrogent

Premier élément marquant : le silence officiel d’Alger face à certaines actions menées par Washington sur la scène internationale.

L’intervention militaire américaine dans plusieurs théâtres extérieurs, mais aussi l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son incarcération aux États-Unis, n’ont suscité aucune condamnation publique notable de la part des autorités algériennes.

Pour un pays qui a historiquement fait de la défense de la souveraineté des États et du refus de l’ingérence étrangère un pilier de sa diplomatie, ce silence contraste avec les positions plus affirmées adoptées par le passé. Le silence de la diplomatie algérienne face au soutien franc de l’administration américaine au plan marocain pour le Sahara occidental interroge également. On ne peut pas fulminer contre la France jusqu’au retrait des ambassadeurs et se taire contre les Etats-Unis !

La guerre contre l’Iran : une prudence extrême

La crise actuelle autour de l’Iran illustre également cette retenue. Alors que l’offensive militaire menée contre la République islamique a été lancée sans mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies, Alger s’est gardée de qualifier publiquement cette guerre d’illégale au regard du droit international.

Cette prudence tranche avec la tradition diplomatique algérienne qui, pendant des décennies, a régulièrement dénoncé les interventions militaires unilatérales.

Une solidarité arabe à géométrie variable

Dans le même temps, la diplomatie algérienne a exprimé sa solidarité avec plusieurs pays arabes du Golfe après les bombardements iraniens visant certains de leurs territoires.

Dans ses déclarations, Alger évoque des attaques contre des « pays arabes frères ». Mais là encore, les communiqués officiels se gardent de désigner explicitement l’Iran comme agresseur.

Cette formulation ambiguë, qui consiste à soutenir les victimes tout en évitant de nommer l’auteur des attaques, illustre une tentative de maintenir un équilibre délicat entre différentes alliances régionales.

Une diplomatie entre prudence et repositionnement

Cette posture consistant à « tenir le bâton par le milieu » traduit sans doute la volonté d’Alger d’éviter tout alignement dans un conflit aux ramifications multiples. Mais elle révèle aussi, pour certains observateurs, un changement de paradigme dans la doctrine diplomatique du pays.

Entre fidélité aux principes historiques de non-ingérence et adaptation à un environnement géopolitique plus fragmenté, la diplomatie algérienne semble aujourd’hui chercher un nouveau point d’équilibre.

Un moment de transition stratégique

La prudence actuelle peut être interprétée comme une stratégie d’attente dans un contexte international instable. Mais elle alimente aussi l’idée d’une diplomatie en phase de redéfinition, confrontée à la difficulté de concilier ses principes fondateurs avec les nouvelles réalités du système international.

Dans cette équation complexe, Alger avance désormais par petits pas diplomatiques, tentant de préserver ses marges de manœuvre tout en évitant les prises de position trop tranchées.

Reste à savoir si cette prudence relève d’une stratégie maîtrisée ou si elle témoigne d’une crise plus profonde de la doctrine diplomatique algérienne.

La rédaction

Source : Le Matin d’Algérie – 05/03/2026 https://lematindalgerie.com/lalgerie-et-la-guerre-contre-liran-prudence-et-petits-pas-dune-diplomatie-en-crise/

Sahara occidental : vers une « pax americana » au Maghreb ? – Kader Abderrahim

Le politiste Kader Abderrahim analyse la pression exercée par Donald Trump sur l’Algérie à propos du Sahara Occidental.

Le vote du 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies prolongeant jusqu’au 31 octobre 2026 la Minurso (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental), par 13 voix contre 0 (2 abstentions), a confirmé l’évolution du langage onusien vers une solution dite « réaliste et pragmatique » de la question du Sahara occidental. Une solution construite par les Etats Unis.

Une première rencontre a eu lieu les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US de Madrid, réunissant l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et le Polisario, qui a inscrit le règlement du conflit saharien dans une logique de pax americana. Une autre l’a suivie à Washington, les 23 et 24 février, réunissant, les mêmes parties que lors du premier round, en présence d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

Aucune communication n’a été faite à son sujet. Mais elle semble préparer une étape ultérieure, une troisième rencontre des mêmes qui pourrait avoir lieu le 8 mai 2026, afin de finaliser un accord qui se voudrait définitif. Occasion pour les Etats-Unis de Trump de tenter de se présenter comme un « ami de l’Algérie ». Cette séquence place l’Algérie face à une contrainte stratégique inédite depuis son indépendance.

Le président américain Donald Trump et le conseiller principal des États-Unis pour l’Afrique, Massad Boulos (à gauche), participent à un déjeuner multilatéral avec des dirigeants africains en visite, dans la salle à manger d’État de la Maison-Blanche, à Washington (DC), le 9 juillet 2025. ©Jim Watson / AFP

La résolution du 31 octobre 2025 du Conseil de sécurité ne constitue pas une rupture formelle du droit international, mais elle en modifie l’équilibre d’interprétation. Depuis la création de la Minurso en 1991, l’architecture diplomatique reposait sur l’engagement d’un référendum d’autodétermination du Sahara occidental. Or, depuis 2018, le Conseil de sécurité privilégie explicitement une « solution politique réaliste, durable et mutuellement acceptable ». Ce glissement lexical traduit une transformation plus profonde : le passage d’un paradigme juridique à un paradigme devenu autant diplomatique que stratégique eu égard aux bouleversements régionaux (guerre en Libye, instabilité institutionnelle au Sahel et menaces transfrontalières au Maghreb).

En 2025, plus de 80 États ont soutenu explicitement le plan d’autonomie marocain présenté en 2007. La reconnaissance américaine de décembre 2020, appelée les « accords d’Abraham », a servi de catalyseur. Elle a introduit une variable décisive : l’adossement du dossier saharien à la puissance hégémonique américaine. En 2026, la doctrine étasunienne s’articule autour de trois piliers :

  • Consolidation d’une autonomie institutionnelle sous souveraineté marocaine,
  • Sécurisation du flanc atlantique face aux menaces sahéliennes
  • Intégration économique du Sahara dans les chaînes logistiques euro-africaines.

Madrid 1/ : Pression et recomposition forcée de la posture algérienne

Une rencontre à Madrid, organisée à l’initiative de Washington les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US, matérialise cette stratégie. Elle ne vise pas seulement à rapprocher les positions, mais à structurer un nouvel ordre régional. Il s’agit d’inscrire le Maghreb dans une pax americana où la stabilité prime sur la revendication nationale.

La deuxième rencontre liée au dossier du Sahara occidental n’a pas eu lieu à Madrid mais à Washington les 23 et 24 février 2026, où les États-Unis ont convoqué le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie pour un nouveau round de négociations autour de l’application de la résolution du Conseil de sécurité de 2025 et du plan d’autonomie marocain.

Dans cette configuration, le conflit saharien n’est plus une question de décolonisation inachevée ; il devient un dossier de sécurité régionale relevant de la gestion des équilibres stratégiques qui tiennent compte des bouleversements géostratégiques en cours de redéfinition. Le rapport de force Maroc-Algérie doit être lu à la lumière de la nouvelle architecture que Washington impose pour étendre son emprise et ses intérêts au Maghreb. Le Maroc consacre plus de 12 milliards de dollars à son budget militaire en 2025, bénéficie d’exercices conjoints réguliers avec les États-Unis (African Lion) et renforce son interopérabilité avec l’OTAN. L’Algérie, dont les dépenses de défense dépassent 20 milliards de dollars annuels, conserve une supériorité capacitaire quantitative, mais son capital diplomatique s’érode. Son attachement au référendum apparaît en décalage avec la priorité occidentale accordée à la stabilité.

Cette pax americana repose sur un calcul simple : figer le contentieux saharien pour libérer les potentialités économiques régionales et consolider un axe sécuritaire atlantique. Dans cette perspective, l’Algérie représente la variable d’ajustement. Puissance énergétique majeure – ses hydrocarbures représentant plus de 90 % de ses recettes en devises – elle demeure structurellement interdépendante du marché européen. Washington sait que la contrainte économique limite la capacité d’Alger à s’opposer frontalement à une dynamique occidentale coordonnée.

Washington 2/ : préparation d’une étape ultérieure qui se voudrait définitive ?

La session des 23 et 24 février 2026 à Washington DC a réuni, sous l’égide de l’ONU et des États-Unis, les mêmes parties que lors du premier round : le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. Les discussions ont été coprésidées par Staffan de Mistura, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, et Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, avec le soutien d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

La confidentialité était de rigueur et a été strictement respectée : ni l’ONU, ni les participants n’ont diffusé de communiqué à l’issue du round. Le fait même d’avoir rassemblé tous les acteurs sous ce format et d’avoir pris pour base l’initiative marocaine d’autonomie est significatif : cela représente une institutionnalisation pratique d’un cadre politique qui était déjà soutenu par le Conseil de sécurité et par une majorité des pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le cœur du différend – notamment l’interprétation et l’application du principe d’autodétermination et le cadre du référendum souhaité par le Front Polisario – n’est pas résolu et continue d’être un obstacle central. La Mauritanie a salué l’effort de négociation et a insisté sur la nécessité d’un règlement politique consensuel, bien qu’elle reconnaisse qu’un accord reste conditionné à la rivalité entre l’Algérie et le Maroc.

En conséquence, ces rondes de discussions semblent être davantage des phases de construction d’un cadre diplomatique robuste, probablement destinées à préparer une étape ultérieure qui se voudrait définitive pour finaliser un accord.

Une pax americana imposée au Maghreb ?

Donald Trump a joué un rôle déterminant dans cette reconfiguration. En rompant avec la prudence diplomatique traditionnelle, il a assumé une diplomatie de transaction : reconnaissance contre normalisation régionale et coopération stratégique. Cette logique s’est installée durablement dans la doctrine américaine. En 2026, l’objectif affiché est d’obtenir un compromis consolidé avant la fin du mandat annuel de la Minurso, transformant de facto l’autonomie en solution irréversible.

Pour l’Algérie, la marge de manœuvre se réduit à mesure que s’affirme cette pax americana. Une opposition rigide accentuerait l’isolement vis-à-vis de Washington et fragiliserait ses relations avec l’Union européenne. Une escalade militaire est improbable tant les coûts seraient élevés. Reste l’option d’un ajustement stratégique progressif, permettant de préserver l’essentiel tout en s’inscrivant dans le nouvel ordre régional.

Cette inflexion aurait un impact direct sur l’architecture interne du pouvoir algérien. L’appareil sécuritaire, acteur central depuis 1962, a construit sa doctrine régionale sur la défense du principe d’autodétermination. Accepter une solution encadrée par Washington reviendrait à reconnaître la primauté du rapport de force sur la norme juridique. À court terme (2026-2027), cela pourrait susciter des tensions doctrinales internes. Mais à moyen terme, l’intégration dans une architecture stabilisée pourrait également offrir à Alger un rôle redéfini de pivot énergétique et sécuritaire.

Le Maghreb se trouve ainsi à un moment charnière.

Si l’Algérie s’adapte à la pax americana, la région pourrait connaître une détente stratégique, facilitant une hausse d’échanges intra-maghrébins aujourd’hui limités à moins de 3 % du commerce total régional. Dans le cas contraire, la fragmentation persistera, laissant aux puissances extérieures le soin de structurer durablement l’espace maghrébin.

La séquence 2025-2026 marque l’émergence d’un nouvel équilibre imposé davantage qu’il n’est négocié. La pax americana ne signifie pas l’effacement de l’Algérie, mais sa contrainte à évoluer dans un cadre défini ailleurs. L’enjeu pour Alger n’est plus de bloquer le processus, mais de négocier les modalités de son insertion dans un ordre régional redessiné par la puissance américaine.

Source :  Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/sahara-occidental-vers-une-pax-americana-au-maghreb-par-kader-abderrahim/

« Anti-France », un concept qui vient de loin – Alain Ruscio

Alain Ruscio nous rappelle que l’expression récemment employée toute honte bue par une ministre a très tôt servi à stigmatiser l’anticolonialisme.

« Anti-France » : utilisé par l’extrême droite antisémite depuis le XIXe siècle et l’Affaire Dreyfus, le terme a été employé sans vergogne par la ministre Aurore Bergé contre la France Insoumise en février 2026, en point d’orgue d’une séquence d’inquiétante banalisation du néo-fascisme en France. L’historien Alain Ruscio nous rappelle ici que l’expression a aussi très souvent et très tôt servi à stigmatiser l’anticolonialisme. Florilège, du XVIIIe siècle à nos jours.

Les occurrences dans l’histoire coloniale d’un concept qui vient de loin

Par Alain Ruscio

Depuis que le phénomène national est apparu dans l’histoire de l’humanité, des individus, des groupes, des partis, se sont autoproclamés dépositaires de la préservation et de la défense des différents pays. La France n’a pas échappé à cette évolution. Les nationalistes y ont ainsi dénoncé leurs adversaires politiques qui, à leurs yeux, menaient le pays à son effacement, voire à sa disparition.

La grandeur de la France étant liée, pour eux au maintien de l’Empire colonial, ils dénoncèrent les individus ou les groupes anticolonialistes, ou seulement critiques, soupçonnés de faire œuvre antinationale.

Historique

Quand l’expression Anti-France ou l’adjectif anti-français sont-ils apparus ? Les études historiques ciblent toutes leur naissance dans les milieux nationalistes et antisémites, à l’époque de l’Affaire Dreyfus. On trouve par exemple une exhortation aux « Français de race » à être aussi tenaces que les « antifrançais » dès 1906[1], une dénonciation des « antifrançais de la Ligue des droits de l’homme » en 1907[2]. L’expression « antiFrance » (sans tiret) sert également, dans les mêmes milieux, à dénoncer la Franc-Maçonnerie[3]. Contrairement à ce qu’affirme le Trésor de la langue française, le premier utilisateur ne fut donc pas Barrès, en 1909[4].

Mais, comme ce fut souvent le cas, le concept a précédé l’expression de plusieurs siècles.

Ses utilisations à l’époque esclavagiste et coloniale

En terre esclavagiste ou coloniale, en tout cas, il naquit bien plus tôt. De tous temps, les tenants du système de domination de la race blanche dénoncèrent les réformateurs, les éléments critiques, comme faisant œuvre antinationale.

Les pamphlétaires adversaires de l’abolition de la traite, fustigeaient ainsi les membres de la Société des Amis des Noirs :

« Je n’ose me livrer à toute l’horreur de mes réflections sur ce projet funeste. Je ne vois dans la société des amis des Noirs, soit disant établie pour la liberté, qu’un attentat contre la liberté ; j’oserais presque dire une conspiration contre le bonheur & la régénération de la France ! (…). Quelle est votre mission, amis des Noirs, pour vous déclarer ainsi publiquement ennemis de la France ? » (Dominique Harcourt Lamiral, L’Affrique et le peuple Affricain, 1789)[5].   

« La race blanche doit-elle à jamais disparaître dans un massacre général ? (…). Et c’est avec une pareille perspective que l’on ose dire aux colons français qu’ils ont pour mission de se résigner au rôle de victimes et d’aider à cette œuvre abominable ! Ce serait à eux, victimes d’une philanthropie anti-sociale et anti-française, à faire rétrograder la civilisation jusqu’à la barbarie ! » (Comte de Mauny, Revue du XIX è siècle, 1836)[6].

Dans les années qui suivirent la conquête d’Alger, un vif débat opposa partisans et adversaires du maintien de la France en terre africaine. Lamartine se situa sans nuances dans le premier camp, accusant ses adversaires : « Devons-nous abandonner Alger ? (…). Pensée funeste, Messieurs, pensée anti-nationale, anti-sociale, anti-humaine… » (Chambre des députés, 2 mai 1834)[7].

En 1862, le Saint-Simonien Ismaÿl Urbain publie L’Algérie française. Indigènes et immigrants[8], brochure dans laquelle il dénonce l’esprit colon. Il reçoit des réponses indignées : « Vous intitulez votre brochure “L’Algérie française“ ; c’est une grosse erreur ; vous vouliez dire : “L’Algérie anti-française“. Mais vous n’y avez pas songé en corrigeant l’épreuve. Quelle abominable coquille, Monsieur ! » (Réméon Pescheux, Réfutation algérienne, 1863)[9]« C’est une œuvre anti-algérienne[10], anti-nationale, une mauvaise action commise pour les besoins d’une mauvaise cause. » (Borely la Sapie, Courrier de l’Algérie, 14 janvier 1863)[11].

En 1871, l’Algérie fut indirectement l’occasion pour un député aujourd’hui justement oublié de se couvrir de ridicule. En février, Garibaldi, tout auréolé encore de sa participation à la guerre franco-prussienne, avait été élu député d’Alger, puis invalidé. Le 8 mars, Hugo se porta à la tribune[12] pour protester. Il fut interrompu, notamment, par cette formule d’un député monarchiste des Côtes-du-Nord, qui mériterait d’être immortelle : « L’Assemblée refuse la parole à M. Victor Hugo parce qu’il ne parle pas français » (Vicomte Hippolyte de Lorgeril, Chambre des députés, 8 mars 1871)[13]. Face à une véritable meute de députés déchaînés de cette même tendance et à l’invalidation de Garibaldi, Hugo remettra sur le champ sa démission de l’Assemblée[14]

Lors de ses nombreux plaidoyers en faveur de sa politique d’expansion, Jules Ferry employa la formule : « Il est impossible, il serait détestable, anti-français d’interdire à la République française d’avoir une politique coloniale » (Chambre des députés, 31 octobre 1883).

Gustave Hervé, qui certes alla bien plus loin que Jaurès dans l’invective[15], fut apostrophé par ses propres camarades de parti : « … sans parler des fantaisies d’Hervé, à qui son antipatriotisme français a joué le tour malicieux de le transformer en patriote marocain » (Eugène Fournière, Revue Socialiste, février 1908).

En 1925, le socialiste Alexandre Varenne est nommé Gouverneur général de l’Indochine. Ses premières mesures, libérales, ont le don de susciter l’ire des milieux coloniaux : « Que M. Poincaré (…) se rende à l’évidence ; qu’il s’informe auprès des vieux Indochinois (M. Sarraut doit bien en connaître, en qui il a quelque confiance !). Il saura où nous en sommes et quelles dangereuses étincelles recouvre mal ce néo-nationalisme anti-français[16], effet direct de la politique, anti-française, elle aussi, pratiquée par M. Varenne » (L’Opinion libre, Saigon, 27 octobre 1926)[17].  

Mais c’est évidemment contre les communistes qu’à partir de 1920 l’étiquette va être brandie. Après l’envoi d’un télégramme célèbre de Semard et Doriot à Abd el-Krim, le président du Conseil lança aux communistes : vous êtes « antifrançais », vous prenez « toujours parti contre la France »[18]. L’Action française s’émut : les « fourriers boches ou moscovites » crient sans cesse Le Maroc aux Marocains, La Tunisie aux Tunisiens, L’Indochine aux Indochinois, mais ils sont « tous contre la France ! »[19].

D’autres, pourtant plus modérés, sont frappés de la même opprobre. En 1932, Robert-Jean Longuet, militant socialiste, lança Maghreb, revue fort bien documentée, mais très critique, sur les pratiques du colonialisme français dans la région. Elle fut immédiatement interdite par le Résident général à Rabat, pour « besogne anticoloniale et antifrançaise »[20].

Un des grands professeurs de l’Algérie française déplora : « La propagande anti-française est trop souvent faite non par des indigènes, mais par des Français » (Augustin Bernard, La crise de l’Afrique du Nord, 1935)[21].

Lors du vif débat sur le projet Blum-Viollette, sous le Front populaire, l’un des leaders de la fronde contre le projet, l’abbé Gabriel Lambert, maire d’Oran, néo-fasciste, écrivit : « Tous les anti-Français sont pour le projet Viollette » (L’Algérie et le projet Viollette, 1937)[22].

L’arrivée au pouvoir du régime de Vichy fut, on peut s’en douter, un moment de revanche éclatante pour tous ceux qui se considéraient comme seuls propriétaires d’une certaine idée nationale. Les discours de Pétain étaient truffés de cette notion. En Afrique du Nord, le général Weygand lança à la radio l’appel : « Pour collaborer à la rénovation française, faites d’abord confiance à vos chefs. Se taire, c’est encore servir. Ne vous prêtez pas, par des propos inconsidérés, aux manœuvres de l’Anti-France. Tout écart de parole sera sévèrement réprimé » (Appel, 1 er février 1941)[23].

Lors de la décolonisation tragique

Dès la Libération, les peuples colonisés, conscients qu’une ère nouvelle s’ouvrait, s’engouffrèrent dans la brèche ouverte par Ho Chi Minh (proclamation de l’indépendance de l’Indochine, 2 septembre 1945). L’effervescence nationaliste se manifesta partout. La réponse des partisans de l’Empire (rebaptisé Union française) fut violente, disproportionnée, à la mesure de leur peur. La France, pourtant affaiblie, se lança dans un cycle ininterrompu de guerres et de répressions de vingt années.

Peu après les émeutes du quartier des Carrières centrales, à Casablanca, François Mauriac et le Centre Catholique des Intellectuels français critiquèrent la répression qui s’ensuivit. Ils s’attirèrent cette réplique d’un journal de Français du Maroc : « Une telle prise de position est une mauvaise action contre la France et la présence française au Maroc. Il apparaîtra comme fâcheux et déplorable que M. François Mauriac donne de nouveau sa caution à de telles calomnies anti-françaises » (La Vigie Marocaine, 28 janvier 1953)[24].

En 1954, la presse d’extrême droite, furieuse de voir Pierre Mendès France mener les négociations de Genève, puis conclure les accords de paix, l’affuble de surnoms : « Mendès dit France » (Rivarol, 17 juin 1954).   

Une fois de plus, pourtant, les communistes furent mis en accusation. Évoquant l’activité du PCF contre la guerre d’Indochine qui commençait alors, un journaliste commenta : « On ne traite pas avec l’anti-France » (Léo Huret, L’Aurore, 1er avril 1947). Même logique durant la guerre d’Algérie (« Cette collusion du Parti communiste avec l’anti-France… » (Michel Debré, Assemblée nationale, 9 juin 1959)[25].

Puisque l’armée française ne pouvait être mise en danger, voire être vaincue, pour les contemporains restés attachés aux valeurs coloniales, la trahison de l’arrière, le coup de poignard dans le dos, étaient à n’en pas douter la cause première, voire la cause unique, des revers. Bien sûr, toutes les accusations, pour ne pas écrire toutes les haines, de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie, se portèrent contre les intellectuels critiques, Sartre occupant la toute première place. Le 3 octobre 1960, une foule d’anciens combattants, avec à sa tête un Jean-Marie Le Pen déchaîné, cria « Fusillez Sartre ! »[26]. Ce qui amena Morvan Lebesque, du Canard enchaîné, avec sa verve habituelle, à faire le lien avec le conflit précédent : « Tout le monde sait que ce sont les intellectuels parisiens qui ont été vaincus à Dien Bien Phu »[27]

A l’ère post-coloniale

L’écroulement du système colonial ne désarma pas les partisans de cette thèse. Sans doute même au contraire : ramener en effet l’explication des revers français à une nouvelle phase de l’éternel affrontement entre les patriotes et l’anti-France dispensait de réfléchir aux causes profondes. 

Invective reprise par un député Front national au passé criminel (ancien chef de l’OAS Métro) contre le groupe communiste à l’Assemblée : « Vous êtes le parti de l’anti-France ! » (Pierre Sergent, Déclaration, Assemblée nationale, 7 juillet 1987)[28].

Dénonciation d’un climat jugé délétère par un futur Académicien : « L’exécration de la France est à l’ordre du jour dans un nombre non négligeable des nouvelles populations françaises. Il faut vivre à l’abri du réel pour considérer que cette francophobie militante est la réponse à un prétendu racisme » (Alain Finkielkraut, Le Nouvel Observateur, 17 décembre 2009).

Les nostalgiques de l’Empire ne désarment pas. Lorsque fut programmé un film de Rachid Bouchareb, Hors la loi, qui évoquait l’activité du FLN en France, on vit des manifestants venir exhiber une banderole sur laquelle on pouvait lire : « Crédits français pour film anti-français »[29].

Dans les dernières années du XX ème siècle et au début du XXI ème, l’expression, dans le sillage d’une campagne contre le racisme anti-blanc, refit surface. Étaient taxés de racistes anti-français des jeunes dits de banlieue, qui parfois critiquaient, certes avec des termes injurieux, le pays dans lequel ils vivent, leur pays. 

Comme on pouvait s’y attendre, la droite extrême s’engouffra dans cette thématique. Le Front national-jeunesse lança une campagne d’affichage. On y voyait une jeune femme, bouche ouverte, œil fixé sur l’horizon, le visage peint en tricolore. Le slogan était on ne peut plus clair : « Assez de racisme anti-Français. On est chez nous ! »[30]Mais il se trouve toujours des journalistes facétieux : Mouloud Achour, chroniqueur du Grand Journal de Canal +, révéla à l’antenne[31] que la jeune femme en question était un mannequin russe qui, de plus ne parlait pas français.

Un hebdomadaire, également très marqué à droite, s’offusqua de certaines initiatives mémorielles du gouvernement de gauche. Sur fond de photos de François Hollande et de Christiane Taubira, il titra : « La repentance, ça suffit. La haine anti-France de la gauche. » (Valeurs actuelles, 21 mai 2015).

La réponse des accusés

Jaurès fut souvent accusé d’être l’incarnation de cette anti-France. Il rétorqua :

« Ah ! Que je plains tous ceux, coloniaux et chauvins, conservateurs ou radicaux, qui (…) reprennent contre nous les basses campagnes nationalistes du temps de l’Affaire. Ce sont eux qui ne savent rien de la France. Ce sont eux qui, habitués à regarder en bas, ne la retrouvent plus quand elle s’élève. » (L’Humanité, 1er septembre 1908)[32].

Léon Werth, lorsqu’il visite la Cochinchine, (sud du Viet Nam, selon l’appellation ancienne) s’entoura de Vietnamiens – ce qui déjà n’était pas habituel – qualifiés par les officiels d’anti-français, voire de bolchévistes. Ce qui provoque chez l’écrivain cette réflexion : « Le terme d’anti-français est du même usage universel et vague que fut le mot de “défaitiste“ pendant la guerre. Sont anti-français les Annamites et les Français qui touchent, par actes, écrits ou paroles, protestations, critique ou commentaire, au droit divin de l’absolutisme du gouvernement colonial. » (Cochinchine, 1926)[33].

Un autre type de réponse était de reprendre à son compte, par provocation ou par conviction, cette accusation. Les surréalistes se firent les champions de ce genre particulier. Polémiquant avec Paul Claudel durant la guerre du Rif, Aragon, Artaud, Breton, Desnos, Éluard, Max Ernst, Michel Leiris, Benjamin Péret, Philippe Soupault, écrivent : « Nous saisissons cette occasion pour nous désolidariser publiquement de tout ce qui est français en paroles et en actions » (Lettre ouverte à Paul Claudel, 1er juillet 1925)[34].

Plus tard, Simone de Beauvoir décrit son état d’esprit durant la guerre d’Algérie : « On m’avait traitée, parmi quelques autres, d’anti-Française : je le devins » (La force des choses, 1963).

Pour finir sur un humour ravageur

L’expression a connu un succès considérable lorsque Michel Debré l’utilisa (voir supra) en 1959. Le Canard ne pouvait manquer cette occasion de se moquer de celui qu’il avait surnommé l’amer Michel :« Un jour, M. le Premier ministre Michel Debré voulut flétrir l’opposition d’un mot dont elle ne se relèverait pas. Il la traita d’anti-France. Ainsi, pour la première fois peut-être dans l’histoire, un person­nage officiel remettait en cause l’unité de la nation. Car ce qui est anti-France ne saurait, par définition, être la France ? Il fallait admettre que désormais la France était uniquement composée de Français qui pensent comme M. Debré. Tous les autres étant automatiquement rejetés dans l’anti-France. Mais au fur et à mesure que M. Debré restait au pouvoir, ou à ce qu’il est convenu d’appeler ainsi, le nombre de ses partisans fondait comme neige au soleil. Et du même coup la “France“ se ratatinait cepen­dant que l’anti-France s’enflait, s’enflait… On peut dire aujourd’hui qu’elle comprend la quasi-unanimité des Français. De sorte que l’anti-France, c’est la France. CQFD » (Roland Treno, L’Anti-France, 1962)[35].


[1] L’Action française, 15 décembre 1906.

[2] L’Action française, 15 février 1907.

[3] M. Copin-Albancelli, « Le problème maçonnique », La Bastille, 10 février 1906.

[4] Trésor de la langue française, Vol. III.

[5] L’Affrique et le peuple Affriquain, considérés sous tous leurs rapports avec notre commerce et nos colonies… l’histoire politique et morale des nègres, leur caractère, leur génie, leurs mœurs et leur gouvernement, À Paris, Chez Dressene, Libraire au Palais-Royal, 1789 (Gallica).

[6] Cité in « Encore M. le comte de Mauny. Et d’une nouvelle tartine à sa façon », Revue des Colonies, n° 5, novembre 1836.   

[7] Journal des Débats, 3 mai 1834.

[8] Ouvrage paru sans nom d’auteur, Paris, Challamel aîné.

[9] Réfutation algérienne. Vive l’Algérie ! Malgré la brochure “Indigènes et Immigrants“, Constantine, À la libraire Guende, Alger, M. Tissier, Libraire, Alger, et chez tous les libraires de l’Algérie.

[10] Ici dans le sens de anti-Européens d’Algérie.

[11] « Sur la brochure “Indigènes et immigrants“ », cité par Annie Rey-Goldzeiguer, Le Royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III, 1861-1870, Alger, Soc. Nationale d’Édition et de Diffusion, 1977.

[12] La Chambre s’était repliée à Bordeaux.

[13] « Grands moments d’éloquence parlementaire », Site Internet Assemblée Nationale.

[14] Voir Jérôme Grévy, « La démission de Victor Hugo après l’invalidation de Garibaldi en 1871 », Parlements (s), Revue d’histoire politique, n° 2 (16), 2011.

[15] Contre le brigandage marocain. Déclarations en Cour d’Assises (décembre 1907), Brochure, Paris, Éd. de la Guerre sociale, 1908.

[16] Il s’agit des quelques politiciens vietnamiens qui s’exprimaient légalement, donc a priori non extrémistes

[17] « Que veulent les nationalistes annamites ? », cité in M. Varenne et la Presse indochinoise, Hanoi, Impr. de L’Express, 1926.

[18] Edouard Herriot, Chambre des députés, 9 décembre 1924.

[19] « La condition de l’offensive marocaine ».

[20] Robert Poulaine, Le Temps, 15 septembre 1932.

[21] Intervention lors de la Journée d’Études organisée par le Redressement français, 31 janvier, in La crise de l’Afrique du Nord. Le péril et les remèdes, Paris, Les Cahiers du Redressement français, 2 è série, n° 16.

[22] Oran, Impr. F. Plaza, s.d.

[23] L’Écho d’Alger, 2 février

[24] Cité in Cahiers de Témoignage Chrétien, Le drame marocain devant la conscience chrétienne. Les événements de Casablanca à travers la presse française du Maroc, Brochure, s.d. (1953).

[25] Cité par Vincent Duclert & Pierre Encrevé (dir.), Textes de Michel Rocard, Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie, Paris, Mille et Une Nuits, 2003.

[26] Le Monde, 5 octobre 1960.

[27] Morvan Lebesque, Le Canard enchaîné, 27 mars 1957.

[28] Le Monde, 9 juillet.

[29] Presse française, 21 septembre 2010.

[30] Site Internet FN Infos.

[31] 6 décembre 2012.

[32] « Le jeu de l’Allemagne ».

[33] Paris, F. Rieder & Cie, Éd.

[34] Lettre ouverte à M. Paul Claudel, Ambassadeur de France au Japon, citée par José Pierre, Tracts surréalistes et déclarations collectives, Vol. I, 1922-1939, Paris, Éd. Éric Losfeld, 1980.

[35] L’Anti-France, Textes choisis par R. Treno et les lecteurs du “Canard enchaîné“, Paris, Chez Jean-Jacques Pauvert.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/anti-france-un-concept-qui-vient-de-loin-par-alain-ruscio/

Nuñez achève sa visite en Algérie : Vers la relance de la coopération sécuritaire – Hocine Lamriben

L’ Algérie et la France ont convenu de relancer une « coopération sécuritaire de très haut niveau », a fait savoir, hier à Alger, le ministre de l’Intérieur français, Laurent Nuñez, après avoir rencontré le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, au terme d’une visite de deux jours en Algérie.

Lors d’une déclaration à sa sortie du Palais présidentiel, le ministre français a dit avoir travaillé «toute la journée de lundi» avec ses homologues algériens et les responsables sécuritaires des deux pays «à réenclencher un dispositif de coopération sécuritaire de très haut niveau».

L’ objectif des discussions et réunions qui se sont tenues à Alger était de «reprendre des relations de sécurité normales» et de les «densifier» en termes de coopération judiciaire, policière et de renseignement, selon lui.

Il a remercié son homologue Saïd Sayoud et le président Tebboune «qui a demandé à ses services de travailler avec les services français» pour «améliorer significativement nos coopérations en matière aussi de réadmissions», c’est-à-dire du retour des ressortissants algériens en situation irrégulière en France, que l’Algérie n’accepte plus depuis des mois. «Tout ceci va se mettre en place dans les plus brefs délais», a ajouté Nuñez, en se félicitant de la visite effectuée en Algérie. Il a souhaité que «ces relations puissent se poursuivre à très haut niveau en matière de sécurité, de coopération sécuritaire et d’immigration».

L’ audience entre Tebboune et Nuñez s’était déroulée en présence du directeur de cabinet de la présidence de la République, Boualem Boualem, du ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Saïd Sayoud, du conseiller auprès du président de la République chargé des affaires diplomatiques, Amar Abba, et du directeur général de la Sécurité intérieure, le général-major Abdelkader Aït Ouarabi, selon une vidéo diffusée par la présidence de la République.

Préalable à un partenariat apaisé

Le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Saïd Sayoud, avait reçu, lundi au Palais du gouvernement, son homologue français et la délégation qui l’accompagne. Avant son voyage à Alger, Nuñez avait dit prudemment venir discuter de «toutes les questions de sécurité», notamment de la lutte antiterroriste, domaine dans lequel l’Algérie a un rôle à jouer car elle est frontalière de plusieurs pays du Sahel. Le ministre avait aussi évoqué le narcotrafic et le sujet épineux des réadmissions, c’est-à-dire du retour des ressortissants algériens en situation irrégulière en France. Côté algérien, les attentes sont aussi nombreuses.

Outre une meilleure mobilité pour ses citoyens, dans le cadre l’octroi de visas notamment, les autorités réclament une coopération sur la question des extraditions d’individus condamnés par la justice. Sur le plan économique, le président Tebboune avait accusé, la semaine dernière, la France, sans la nommer, de mener une guerre économique contre l’Algérie à travers notamment des restrictions sur les exportations algériennes vers l’Union européenne. Autre dossier : Les autorités algériennes considèrent que la reconnaissance des blessures du passé demeure un préalable à un partenariat apaisé.

Le chef de l’Etat a répété à plusieurs reprises que la mémoire ne saurait être reléguée au second plan. Les relations entre Paris et Alger se sont fortement détériorées depuis l’été 2024. En cause notamment la reconnaissance par la France de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Les tensions se sont accentuées en avril 2025 avec la mise en examen d’un agent consulaire algérien en France, suivie de l’expulsion de douze agents de l’ambassade française à Alger quelques jours plus tard.

Source : El Watan – 18/02/2026 https://elwatan.dz/nunez-acheve-sa-visite-en-algerie-vers-la-relance-de-la-cooperation-securitaire/