Stanislas Hutin, figure morale engagée contre la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort – Frédéric Bobin

Formé à l’école du catholicisme social, il a rapporté de son expérience d’appelé en 1955-1956 dans l’Est algérien un journal qui a rencontré un énorme écho dans le débat sur le dévoiement moral des opérations militaires françaises. Il s’est éteint le 2 septembre, à l’âge de 95 ans;

Il était l’une des figures morales les plus écoutées du mouvement contre la torture pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). Ses témoignages d’ancien appelé formé à l’école du catholicisme social à propos des horreurs vécues en 1955-1956 dans les mechtas (les hameaux) du Nord-Constantinois ou des Aurès, ont été repris dans les grands textes – ceux de Pierre-Henri Simon (1903-1972) ou de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) – dénonçant le dévoiement de l’« opération de police » sur l’autre rive de la Méditerranée. Stanislas Hutin est mort, mercredi 2 septembre, à Arradon (Morbihan), à l’âge de 95 ans.

Né à Rennes en 1930, il était le troisième des cinq fils de Paul Hutin-Desgrées, figure de la démocratie chrétienne bretonne et fondateur du quotidien Ouest-France. Séminariste chez les jésuites, Stanislas Hutin découvre la réalité coloniale lors de son service militaire à Madagascar, en 1954. Après le déclenchement de la guerre en Algérie, il est maintenu sous les drapeaux, embarqué à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) vers Alger à l’automne 1955, après une traversée chaotique de la France en convois ferroviaires secoués par la révolte des rappelés.
Affecté au 21e régiment d’infanterie coloniale, il se retrouve en opération à proximité de la presqu’île de Collo, au nord de Constantine. « Je suppliais le Seigneur que cet engin [le fusil-mitrailleur] ne crache pas la mort à cause de moi », confiera-t-il plus tard à l’historien Tramor Quemeneur dans le cadre des « Entretiens patrimoniaux » mis en ligne sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel. Son bagage intellectuel lui vaut d’être nommé instituteur.
Quelques mois plus tard, son unité est envoyée dans les Aurès. Chaque jour, il griffonne son journal sur un cahier à ressorts. Il raconte le harcèlement nocturne par des fellaghas invisibles dans la journée, la brutalité revancharde des officiers anciens d’Indochine, la mort en embuscade de camarades émasculés, la soif de vengeance aspirant des appelés pourtant réticents au départ. Surtout, le recours récurrent à la torture l’épouvante.

Travail pédagogique

A la fin de janvier 1956, un adolescent, Saïd Boutout, est fait prisonnier par une patrouille. « Les hurlements de cochon qu’on égorge, entendus hier soir vers neuf heures, venaient du gosse, écrit-il. On l’a passé au magnéto [la “gégène”]. (…) Ce matin, je suis complètement brisé. » Dans une lettre à l’un de ses frères, il s’épanche : « J’ai l’impression de vivre exactement, mais en sens contraire, ce que nous avons vécu pendant la Résistance en 1943, 1944. Je fais, nous faisons, ce qu’ont fait les Boches. »

Après son retour d’Algérie, des extraits du journal de Stanislas Hutin sont publiés dans l’article du père Robert Seillon, intitulé « Guerre d’Algérie et conscience chrétienne », paru en juin 1956 dans la revue des jésuites, L’Action populaire. Son témoignage rencontre un écho croissant, à l’heure où le débat s’aiguise en France sur la torture en Algérie. Il est repris par le journaliste Robert Barrat dans la brochure Des rappelés témoignent, publiée en mars 1957 par le Comité de résistance spirituelle. Et il trouve sa place dans l’ouvrage capital Contre la torture (Le Seuil), publié la même année par l’écrivain catholique Pierre-Henri Simon, futur feuilletoniste littéraire du Monde.
Le livre marque un tournant dans la prise de conscience d’une partie de la société française concernant l’impasse morale de la guerre d’Algérie. L’historien helléniste Pierre Vidal-Naquet, militant anticolonialiste, citera aussi souvent Stanislas Hutin, en particulier dans La Torture dans la République (Editions de Minuit, 1972). Il faudra attendre 2003 pour que le texte soit publié in extenso sous le titre Journal de bord. Algérie, novembre 1955-mars 1956 (Groupe de recherche en histoire immédiate, Toulouse).
Discret, Stanislas Hutin, qui renonça finalement à la prêtrise, était toujours resté disponible pour porter sa parole, dans les lycées notamment. L’un des véhicules de son travail pédagogique fut l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre. Fondée en 2005 par d’anciens appelés à l’humanisme revendiqué, l’association reverse les pensions militaires de ses membres au profit de projets en Algérie favorisant la « réconciliation entre les deux peuples ». A Tramor Quemeneur, Stanislas Hutin dira : « Je n’aime pas trop ce terme de réconciliation, car je n’ai jamais eu besoin de me réconcilier avec les Algériens. Je n’ai jamais été en désaccord avec eux. »

Stanislas Hutin en quelques dates

1930  Naissance à Rennes
1955  Arrive en Algérie comme rappelé
1956-1957 Son journal dénonçant la torture exercée par des militaires français en Algérie paraît dans diverses publications
2005 Est l’un des premiers adhérents à l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre
2 septembre 2026 Mort à Arradon (Morbihan)

Frédéric Bobin – Le Monde Afrique

Source : 4ACG – 13/09/2026 https://4acg.org/Stanislas-Hutin-figure-morale-engagee-contre-la-torture-pendant-la-guerre-d / Le Monde Afrique – 08/09/2026  Stanislas Hutin, figure morale engagée contre la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort

En complément: INA Entretiens patrimoniaux – En guerre(s) pour l’Algérie – Stanislas Hutin https://entretiens.ina.fr/entretien/406/stanislas-hutin/sommaire/1

La collection d’entretiens patrimoniaux « En guerre(s) pour l’Algérie » rassemble 66 témoignages d’hommes et de femmes, français ou algériens, qui ont vécu la guerre d’Algérie (1954-1962). Ces récits individuels constituent un corpus représentatif de la diversité des expériences vécues pendant cette guerre.

Algérie, 1954-1962. Le peuple et le FLN : contrainte ou adhésion ? Gilbert Meynier

    L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) analyse les rapports complexes entre le peuple algérien et le FLN et met en évidence les origines de l’autoritarisme de l’Etat indépendant né en 1962.

    L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) est notamment l’auteur de L’Algérie révélée : la Première Guerre mondiale et le premier quart du XXe siècle (1981), de Histoire intérieure du FLN (2002) ou encore, avec Mohammed Harbi, de Le FLN, documents et histoire 1954-1962 (2004). Dans ce texte important, il traite des rapports entre le peuple algérien et le FLN. L’historien constate une adhésion populaire massive au projet d’indépendance de l’organisation politico-militaire fondée en 1954, mais également l’incontestable « emprise autoritaire » souvent violente que cette dernière exerça sur le mouvement nationaliste. Une emprise autoritaire qui caractérisera l’Etat algérien indépendant, de 1962 à nos jours.

    Note : ce texte a été communiqué par Gilbert Meynier à l’historien Alain Ruscio, sans mention de publication antérieure et comme une contribution à l’« Encyclopédie de la colonisation française » (coordination Alain Ruscio, Les Indes savantes, 4 volumes parus), dans laquelle elle n’a pas encore été publiée.

    Six chefs du FLN avant le déclenchement de la « Révolution du 1er novembre 1954 ».
    Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohammed Boudiaf.
    Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M’Hidi à droite. Cette photo a été prise chez un photographe situé dans l’Avenue de la Marne (actuellement Avenue Boubella Mohamed) à Bab El Oued, Alger, après la création du Front National de Libération.

    Le peuple et le FLN, 1954-1962 : contrainte  ou adhésion ?

    A des militants anticolonialistes qui ont en son temps soutenu, et continuent aujourd’hui à soutenir le FLN comme l’artisan d’une guerre de libération nationale voulue par le peuple algérien, et aux Algériens qui se sont reconnus dans le combat du FLN, ont longtemps répliqué des tenants de l’ordre colonial français pour qui le FLN ne s’est imposé que par la contrainte. Dans le contexte des années 1950 et 1960, l’affrontement était radical entre ceux qui soutenaient la libération des peuples colonisés et ceux qui défendaient l’œuvre de l’empire colonial français. A l’heure actuelle, ce clivage reste au cœur des débats sur le colonial/post-colonial, censé être la fin de toutes choses pour rendre compte des traumatismes et des douleurs d’aujourd’hui. Au sujet du FLN et de ses rapports avec le peuple algérien, que peut dire l’historien, dans la distance dépassionnée ?

    Le FLN : une férule brutale ?

     A propos du FLN, l’historien algérien Mohammed Harbi parle de « mobilisation autoritaire ». De fait, à une situation sans issue résultant tant des blocages politiques coloniaux que des blocages politiques algériens, marqués en 1954 par la rage d’autodestruction du parti nationaliste MTLD[1], le FLN déclenche la lutte armée le 1er novembre 1954. Le FLN n’était certes pas mu par une culture du dialogue. A la différence, par exemple, de la cohabitation et des dosages politiques du Conseil National de la Résistance français, ce fut un front autoritaire, censé représenter uniment le peuple algérien tout entier. Il installa ce que les Allemands appellent la Gleichschaltung – le nivellement, la mise au pas – à des mouvements politiques disqualifiés et pratiquement contraints de se dissoudre en lui. Ont cours dès lors la sacralisation de la violence, la haine du compromis et le réflexe anti-politique.

    Cette emprise autoritaire se réfère au système de commandement de la caste militaire dirigeante de l’Algérie ottomane et, au-delà, à la société d’allégeance qu’est la vieille Algérie : régentée par des liens personnels de subordination et d’obéissance – qui furent aussi largement utilisés, voire exacerbés par le système colonial et ses caïds au commandement musclé : dans l’Algérie, tant coloniale que précoloniale, on est plus enclin à donner des ordres qu’à dialoguer et à convaincre.

    Au surplus, la guerre de 1954-1962 ne peut s’expliquer sans la marginalisation plus que séculaire par le pouvoir colonial de vieilles familles notables de l’Algérie profonde, qui furent souvent remplacés dans les fonction s d’autorité par des parvenus aux ordres : il y a dans l’événement 1er novembre l’expression d’un ressentiment de la part d’élites rurales écartées et aspirant à diriger la société algérienne : deux des neuf chefs historiques de 1954 proviennent de très grandes familles (Aït Ahmed[2], Boudiaf) ; les autres, moins prestigieux, appartiennent pour la plupart à des élites rurales (Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Ben Bella[3], Belkacem Krim), ou alors, professionnels de la politique, ils sont déjà des bureaucrates en devenir (Bitat, Khider, Didouche). Tous sont issus de l’école française, même s’ils ne sont pas en majorité de grands intellectuels.

    Il y a donc en Algérie deux pouvoirs affrontés : l’un régnant – le colonial –, l’autre – le nationaliste virtuel – souffrant d’un dépit de non possession face à un système colonial qui a structurellement fait preuve de violence, de discrimination et de dénis de justice. La masse algérienne, elle, est habituée à obéir, mais elle est aussi apte à se révolter : c’est ce à quoi la convie le FLN, mis sur pied par un maître organisateur, Mohammed Boudiaf[4], aussi intègre qu’il était autoritaire et cassant.

    Par ailleurs, parti quasiment de rien, le FLN a besoin d’une logistique pour l’emporter. Il aspire à être un contre-État face à l’État colonial. Il prélève donc la contribution patriotique (al ichtirâk) sur des Algériens représentés comme un grand corps unanimiste, mais auxquels il impose sa fiscalité, preuve tangible du ralliement/soumission au FLN. Le FLN contrôle en faisant régner son organisation (nizâm) et en imposant sa discipline organisationnelle (tanzîm). Il établit une justice, souvent expéditive, qui recourt volontiers à la brutalité, à l’intimidation et à la liquidation.

    L’emprise du FLN fonctionne aussi souvent selon une acception ancestrale bornée du religieux. C’est dans le cadre d’une sacralité bloquée que se meuvent les colonels de la wilâya[5] 3 (Kabylie) Saïd Mohammedi (août 1956-août 1957) et Amirouche (août 1957-mai 1959). Ce dernier mit sur pied pour les enfants, en Kabylie, une école patriotique encore surplombée par l’enseignement coranique. Le même Amirouche, tombant dans le piège tendu par la « bleuite » orchestrée par les services français, fit preuve, en 1958, d’un comportement paranoïaque à composantes sacrées qui aboutit à une effroyable vague de purges/purifications (taçfiyyât) qui fit au moins deux ou trois milliers de morts. Puis, toutes les wilâya(s), à l’exception de la wilâya 2 (Nord-Constantinois) connurent, dans son  sillage, plus ou moins de semblables sanglants soubresauts.

    Selon des modalités plus modernes, mais tout autant violentes, se développa, sous l’égide de Boussouf[6], colonel, en 1956-1957, de la wilâya 5 (Oranie, mais dirigée depuis le Maroc), l’autoritarisme et la brutalité d’une bureaucratie militaire, bien installée, au Caire puis à Tunis, à la tête du FLN, au CNRA du Caire dès août 1957. C’était un an après le congrès de la Soummam[7] (Kabylie), dont l’ordre jacobin fut enterré à la suite du naufrage du FLN politique d’Alger incarné par Ramdane Abbane[8] , cela à la suite de la répression dite « bataille d’Alger ». Abbane fut physiquement éliminé fin 1957.

    Le successeur de Boussouf fut le colonel Boumediene. Il fut porté début 1960 à la tête d’un « État-major général » extérieur, qui allait l’emporter sur les maquis de l’Algérois à l’été 1962. Cela en connivence provisoire avec Ben Bella, le plus prestigieux des chefs historiques de 1954. Le pouvoir militarisé de l’Algérie indépendante doit originellement beaucoup au système Boussouf, qui a conçu les normes d’une police politique implacable, qui devint ultérieurement la SM (Sécurité militaire), appelée à devenir la colonne vertébrale du régime de l’Algérie indépendante. La liquidation physique d’opposants devint une des caractéristiques du régime Boumediene à partir du coup d’état militaire du 19 juin 1965.

    Il reste que, tout brutalement qu’il ait pu se comporter, le FLN avait un projet national face à une société qui ne s’y reconnaissait pas toujours.

    Le FLN, ou imposer la loi du national

    Le cas de l’Aurès est paroxystique mais on en retrouve plus ou moins les données dans nombre de régions d’Algérie : pendant près de cinq ans, de 1955 à 1960, firent la loi les muchawwichûn (perturbateurs, dissidents), dressés les uns contre les autres selon des logiques d’affrontement régionalistes et claniques, et contre tout pouvoir extérieur tentant de s’imposer aux communautés locales (tribus, clans, villages, fractions) : cela avait été le cas contre le pouvoir colonial. Ce fut en partie aussi le cas contre l’État algérien en construction, cela malgré l’envoi dans l’Aurès en 1956 de troupes dirigées par Amirouche pour faire régner la loi du national. C’était que l’Algérie était encore largement un conglomérat de communautés et de chefferies. Ainsi, le Sud était rétif aux injonctions du Nord, et il fallut là aussi y dépêcher  des contingents armés kabyles. Dans le Chélif et l’Ouarsenis, régions fortement structurées par un islam populaire, eurent souvent le dernier mot de grandes familles régnant par des liens d’ascendance personnels : ainsi, le fief du bachagha Boualem, dans l’Ouarsenis, fut un considérable vivier de harkî(s). A l’inverse, l’Oranie, l’Algérois et le Nord Constantinois étaient plus politisés – certes, selon des modalités différentes – et mieux « nationalisées » ; de même, la Kabylie, dont le refoulement du particularisme berbère signait, pour un Amirouche, son appartenance islamo-algérienne.

    Parmi les fractures qui parcoururent la mouvement indépendantiste algérien, il y eut celle qui opposa le FLN au MNA : jamais Messali n’accepta la création du FLN derrière son dos et contre sa personne. Même si ses objectifs étaient les mêmes – l’indépendance de l’Algérie –, Messali, politiquement différent, fut un irréconciliable adversaire du FLN. Il lui opposa le MNA (Mouvement national algérien), qu’il fonda en décembre 1954. S’ensuivit, entre FLN et MNA, une véritable « guerre dans la guerre » (Mohammed Harbi) qui, rien qu’en France, fit 4 000 morts ; et sans doute bien plus en Algérie.

    L’ALN (Armée de libération nationale), le bras armé du FLN des maquis, dut ici et là avoir recours à une véritable conquête militaire dans les bastions messalistes – la Kabylie et le Sud des marges méridionales du Tell. C’est dans ce contexte d’affrontements meurtriers qu’il faut situer, notamment, le massacre de plusieurs centaines de personnes de la dechra Tifraten, dit « la nuit rouge », dans la Basse Soummam, le 13 avril  1956 ; et celui dit de Melouza, au nord de M’sila, le 28 mai 1957, qui fit 301 morts selon le décompte qu’en fit l’armée française. Le FLN ne l’emporta décisivement, et sans rémission, pas avant 1957-1958. Et là, il avait, comme son rival, été impitoyable : en 1956, le dirigeant jacobin du FLN d’Algérie Abbane avait ordonné d’exécuter sans jugement « les messalistes conscients » ; et, en juin 1957, d’ « abattre tous les dirigeants messalistes ».

    Le FLN eut aussi à lutter contre les harkî(s), mercenarisés par la vieille politique coloniale du diviser pour régner, souvent aussi acculés par la misère, et maintes fois encore engagés dans les harka(s) pour échapper à ou se venger de représailles violentes du FLN/ALN.

    L’autoritarisme et l’emprise militaire traversèrent aussi le FLN lui-même : les ex-centralistes, ces politiques du MTLD ralliés au FLN seulement au printemps 1955, furent finalement éliminés, dans la course au pouvoir qui emporta le GPRA[9] à l’été 1962, par l’appareil militaire professionnel dirigé, en dehors d’Algérie, par le colonel Boumediene. Les communistes du PCA[10] durent à titre individuel se rallier sous la contrainte au FLN le 1er juillet 1956. Ils y furent durablement suspectés, souvent assignés à des postes exposés à risque, quand ils ne furent pas même maltraités, voire physiquement éliminés. De leur côté, les modérés de l’ex UDMA[11] intégrèrent le FLN seulement en 1956. Leur dirigeant, Ferhat Abbas, fut bien président du GPRA de 1958 à 1961, mais il fut, pour la scène internationale, surtout un président tête d’affiche sans véritables pouvoirs face au directoire militaire qui avait pris barre sur le FLN ; et l’intimidation (l’assassinat à Constantine le 20 août 1956 de son neveu Allaoua Abbas) n’avait pas dû être étrangère à son ralliement au FLN. De même, une bonne partie des notables, se sentant pareillement menacés, rejoignirent peu après le FLN. Le 26 septembre 1956, la « motion des 61 » fut l’acte de ralliement des élus algériens modérés : cette motion, résultat de la pression du FLN, fut l’aveu que les solutions politiques avaient vécu. Quant à la Fédération de France du FLN, elle fut constamment dirigée par des responsables parachutés nommés par la direction, depuis Alger, puis Tunis, et jamais par des militants de l’émigration. Le FLN s’imposa aux Algériens de France par sa fiscalité autoritaire, par ses ordres à appliquer sans discussion, et, dans ce qui était un vivier messaliste, par l’assassinat des militants du MNA, demeurés fidèles au vieux chef malgré l’origine kabyle de la majorité d’entre eux.

    Depuis 1949, où Messali avait, au MTLD, autoritairement réprimé les interrogations de militants cultivés sur le pluralisme algérien, l’expression d’une identité berbère était un sujet tabou, jamais abordé : le pouvoir français s’était appuyé sur un mythe kabyle. Se déclarer berbère était donc considéré comme une manœuvre traîtresse de division. Il n’empêche que le refoulement pesait sur le non-dit de la construction nationale. La question linguistique et culturelle était un motif de dissensions potentielles. Alors on ne la posait pas. Le français régnait, aux échelons supérieurs du FLN et de l’ALN, comme langue de pouvoir et de commandement. Mais, aux échelons inférieurs, prévalait souvent l’arabe. L’historien ne lisant pas l’arabe ne pourra prendre connaissance de la plupart des documents de la wilâya 1(Aurès-Nememcha), et plus encore de la wilâya 6 (Sud), ce qui indique que le peuple algérien n’était pas si dépersonnalisé qu’on l’a pu dire : nombre de zâwiya(s)[12] traditionnelles avaient formé de petits cadres arabisés ; et, depuis l’entre-deux-guerres, s’étaient multipliées les écoles modernes en arabe des ‘ulamâ’[13], dont les préceptes culturalistes islamo-arabes léguèrent finalement au FLN sa norme identitaire nationale.

    Mais cela se fit assez généralement dans une certaine schizophrénie : le recours massif au français était compensé par une survalorisation verbale de l’arabe, renvoyant à vrai dire à la prégnance d’un sacré islamique intangible dans le peuple. Alors on navigua à la godille : il y eut deux versions – différentes – du journal du FLN : une en arabe (al mujâhid) et l’autre en français (El Moudjahid) ; et ce dernier contenait davantage d’exaltations de la culture islamo-arabe que son équivalent en arabe. Les dissensions plus ou moins latentes à fondements culturels étaient donc le non-dit de bien des débats au FLN, et elles ne trouvèrent d’aboutissement que dans l’imposition autoritaire finale d’une langue de bois identitaire sans nuances au détriment du pluralisme qui avait caractérisé sans malaises la vieille Algérie des profondeurs. Ce pluralisme, il exista pourtant, même jusqu’au cœur du FLN.

    Politiques et démocrates : un FLN multiforme

    Le fait qu’un système d’emprise autoritaire ait prévalu n’empêche pas qu’existèrent au FLN des démocrates. Ce fut le cas de Larbi Ben M’hidi, liquidé sous les directives du commandant Aussaresses pendant la « bataille d’Alger ». Au congrès de la Soummam (20 août 1956), il avait insisté pour que les « assemblées du peuple » (dites encore « comité des cinq »), institués à la base du nizâm, soient élues. Et, si prévalurent souvent des élections à listes uniques, il y eut dans certains cas pluralité de listes – ce que souhaitait Ben M’hidi. Ce dernier fut aussi l’incarnation d’un islam ouvert, aux antipodes de la fossilisation obscurantiste. Dans la justice du FLN, tout dépendit de la personnalité des juges. Dans le Sud, pour traditionnel qu’il était, l’islam fut loin de se confondre avec le délire paranoïaque qu’on a relevé dans le cas d’un Amirouche.

    Par ailleurs, le FLN/ALN a autorisé les mariages au maquis. Dans nombre de cas, ils furent encore traditionnellement arrangés entre les familles et les cadres, mais on a relevé aussi des exemples d’unions procédant d’une libre inclination mutuelle des futurs époux. Certes, généralement, si la ségrégation sexuelle, servie par l’emprise masculine, tendit à prévaloir aux maquis, il y eut, dans la délicate question des femmes, ici et là, de vraies avancées vers la modernité : de 1954 à 1962, la nouveauté de l’événement fit que rien ne put être vraiment comme avant. Le dirigeant du FLN d’Algérie de 1955 à 1957 Abbane fut un authentique jacobin – et personnellement il était sans doute athée. A des titres divers, furent des esprits ouverts, épris de justice et révulsés par la manière forte, un grand bourgeois comme Mohammed Lebjaoui – qui joua un rôle important dans la préparation du congrès de la Soummam, et qui fut brièvement, début 1957, responsable de la Fédération de France du FLN ; un Amar Ouzegane, lui aussi pilier de la Soummam ; le jeune cultivé tlemcénien bilingue français-arabe colonel Lotfi – qui dirigea la wilâya 5 (Oranie) de 1958 à 1960, ou, plus jeune encore, le lieutenant Hocine Zehouane – qui fut, en 1960, l’auteur d’un rapport sans concessions sur les purges d’Amirouche. Il dirige aujourd’hui la Ligue algérienne de Défense des Droits de l’Homme.

    Ajoutons que, dans les ministères du GPRA, il y eut nombre de cadres civils, de vrais politiques, et des hommes de dossiers, actifs à faire triompher la cause algérienne sur la scène internationale, qui, dans leurs fonctions, étaient caressés par les vents frais de l’extérieur : le représentant du FLN à New-York M’hammed Yazid, qui fut aussi ministre de l’Information, connaissait bien les milieux américains, et il était bilingue français-anglais (son épouse, Olivia La Guardia, était américaine) ; ou bien le jeune et brillant avocat Mohammed Seddik Benyahia, subtil négociateur à Évian, et qui chérissait Jacques Prévert ; ou encore un Mohammed Harbi, adjoint du ministre des Affaires extérieures Belkacem Krim en 1960-1961 pour les relations avec les pays de l’Est, puis qui fut expert à Évian en 1961-62. Bilingue français-arabe, de formation historienne et philosophique, il était adepte du mouvement Socialisme ou Barbarie. Et, last but not least, le dernier président du GPRA, qui avait été désigné en août 1961 par le CNRA pour mener à bien les négociations avec la France, Benyoucef Ben Khedda[14], ne fut pas, comme l’alléguèrent fautivement les services français, d’extrême gauche : il s’était simplement rendu coupable de tourisme politique en Chine pour renforcer le FLN. Et, au privé, c’était un musulman croyant, mais assez adepte de la devotio moderna : s’il avait été Européen, il aurait pu être démocrate-chrétien. Enfin, la Fédération de France du FLN ne craignit pas, pour le dernier CNRA (mai-juin 1962) d’élaborer un texte très à gauche appelant notamment de ses vœux la laïcité. Mais le sujet était tabou, et le texte ne fut jamais présenté en séance.

    Et, si le FLN fut accusé par ses nombreux contempteurs français de n’avoir pas appliqué les accords d’Évian, ce fut, outre du fait de la terreur d’arrière-garde OAS, pour l’essentiel parce que les responsables algériens qui les avaient négociés ne furent pas ceux qui les appliquèrent : les politiques du dernier GPRA furent, à l’été 1962, éliminés du pouvoir par l’appareil militaire professionnel supervisé de l’extérieur de l’Algérie par Boumediene, lequel avait hautement dénoncé les négociateurs comme des bradeurs. Boumediene s’était allié avec Ben Bella, qui avait lui aussi des comptes à régler avec les politiques du GPRA. Le peuple, lui, ne fut pas en mesure de comprendre le pourquoi de ces affrontements, et il fut laissé dans l’ignorance de la multiplicité des couleurs de la palette FLN. C’est qu’il considéra d’abord le front comme à l’unisson de ses ressentiments et de ses désirs.

    Le FLN et l’adhésion du peuple

    La plupart des rapports militaires français lucides notent dès 1955-1956 la désaffection croissante pour l’État colonial, même si quelques responsables de SAS se bercent d’illusions sur la portée de leur conquête des cœurs sous surveillance à contretemps. Le respect pour les consignes du FLN n’est pas seulement construit sur la peur. Ce n’est pas contraint et forcé que les Algériens se mettent à boycotter les impôts français et les instances judiciaires françaises, parfois, plus rarement, l’école française. Le peuple algérien épouse le combat du FLN parce qu’il voit en lui le refus radical de 130 ans de domination, d’exclusion, de discrimination coloniales. Les mécanismes juridiques français ont abouti à la dépossession de 2, 9 millions d’hectares – et de loin les meilleures terres – sur un total de 7 millions d’hectares de terres cultivables. L’Algérie française fut sans cesse parcourue par l’ « armée roulante » misérable des exclus de la terre.

    Déclarés français depuis 1865, ils étaient sujets, et non citoyens français. Jusqu’en 1946, les Algériens n’étaient pas représentés au Parlement à Paris (seuls les Français d’Algérie élisaient six députés et trois sénateurs). Et, à partir de 1946, s’ils purent élire des parlementaires à Paris et des délégués à l’Assemblée algérienne, ce fut selon la formule foncièrement inégalitaire des deux collèges : les citoyens français élisaient le même nombre de représentants que les Algériens. Huit fois plus nombreux, ils étaient donc des citoyens au 1/8. Par ailleurs, la confiscation des biens habûs (biens de mainmorte), qui servaient notamment à doter l’enseignement traditionnel, avait fait s’étioler cet enseignement. En 1914, 5% seulement des enfants algériens étaient scolarisés dans les écoles françaises ; à peine 15% l’étaient en 1945.

    Contre ces dénis de citoyenneté et de justice, le peuple était au fond d’accord avec le FLN pour s’insurger contre (thâra ‘alâ) les deux poids-deux mesures et la discrimination coloniaux. Avec le FLN, il combattait pour sa dignité, il luttait pour sa libération. La guerre de 1954-1962 est souvent dénommée en arabe « harb tahrîr » (guerre de libération). Et, compte tenu des ancrages culturels algériens, elle est aussi qualifiée, en quasi-synonyme, de « thawra » (insurrection, alias révolution), et aussi de « jihâd » (combat sacré pour la foi) : tenu pour libérateur, l’islam est vu comme le commun dénominateur du combat pour la libération. La « nuit coloniale » (Ferhat Abbas) est vue comme tellement oppressive que, au fond, le peuple adhère à l’idée que, pour s’en délivrer, il faut une rupture cathartique violente : c’est ce que promeut le FLN en sacralisant le recours aux armes.

    La résistance contre la conquête de l’Algérie, jamais vraiment terminée depuis 1830, avait dans l’imaginaire – et dans la réalité – sans cesse été à l’ordre du jour. Cela depuis l’écrasement de l’État de l’émir Abd El Kader, puis de la soumission brutale de la Kabylie, de la grande insurrection de Mokrani-Bel Haddad (1871), enfin des révoltes sucessives, sans compter les répressions de celles du Sud-Constantinois (1916-1917), du Nord-Constantinois (mai 1945, août 1955), toutes noyées dans le sang. Le mot d’ordre de recours à la violence du 1er novembre 1954 comme solution à toutes choses fut largement au diapason du désir populaire de reprise des armes pour chasser les envahisseurs. La « guerre d’Algérie », guerre de libération nationale pour les Algériens, fut, du côté français, une guerre de reconquête coloniale.

    Certes l’esprit de révolte avait relativement marqué le pas dès lors que le relais avait été pris par la politique – par les organisations indépendantistes algériennes des années 1920 à 1954. L’échec final de ce recours au politique imposa, comme solution désespérée, derechef le recours à la violence ; de 1954 à 1962, violence au jour le jour, violence artisanale du côté de l’ALN, violence industrielle massive du côté militaire français. Et si, dans plus d’un cas, les populations, en Algérie, ne répondirent pas d’emblée à l’appel du FLN, ce ne fut pas forcément par refus de le suivre, mais souvent par incrédulité devant une entreprise tenue pour hasardeuse face à ce que la France incarnait en termes de force et de puissance, ou encore, bien sûr, du fait d’une adhésion au MNA, rival du FLN. Que cela plaise ou non, le peuple algérien appelait profondément, et majoritairement, de ses vœux, à l’unisson du FLN, une rupture violente avec la domination coloniale.

    De manière synallagmatique, non dite, mais effective, les désirs du peuple furent en harmonie avec la volonté bien arrêtée des chefs de maquis de conduire ce peuple à l’indépendance ; et de ne se faire ravir par personne le leadership. La sacralisation de la violence, le peuple la portait en lui. Elle s’exprima longtemps par le refus des dirigeants des maquis de toute formule de compromis à la Bourguiba : le 22 octobre 1956, dans l’attente fiévreuse des nouvelles autour du poste de radio, dès qu’il fut avéré que l’arraisonnement de l’avion des quatre chefs historiques du FLN de l’extérieur[15] enterrait décisivement le règlement négocié conçu par le Secrétaire d’État aux Affaires tunisiennes et marocaines Alain Savary, ce fut la fête au PC de la wilâya 2 (Nord-Constantinois), alors dirigée par le colonel Ben Tobbal : l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella » était pour lui la garantie qu’une solution négociée ne verrait pas le jour ; c’est-à-dire que la solution par les armes, dont des cadres maquisards comme lui étaient l’incarnation, allait prévaloir, et avec elle le pouvoir qu’ils avaient construit sur l’option du tout militaire. Symétriquement, les militaires français qui avaient réalisé l’arraisonnement étaient d’accord : tout plutôt qu’un compromis. De part et d’autre, du côté activiste violent algérien, comme du côté militaire français violent, la violence était conçue comme le moyen et la fin de toute choses.

    Plus amplement, dans la douleur prédominante du peuple confronté aux œuvres de l’armée française, le rouleau compresseur répressif, d’escalade en escalade, renforçait le FLN : en martelant violemment ce peuple, l’armée française contribua à maçonner le triomphe du FLN et à arrimer à lui le peuple algérien . De même, refusant l’inéluctable compromis politique, aujourd’hui, la politique israélienne de colonisation, d’enfermement, de massacres et d’assassinats ciblés œuvre sans relâche à solidariser les Palestiniens autour du Hamâs. Quant aux Algériens, si tous ne furent pas torturés, on peut dire qu’ils furent, à un moment ou un autre, tous torturables : la torture, les historiens Pierre Vidal-Naquet, puis Raphaëlle Branche, l’ont bien montré, fut conçue et organisée en système sur ordre de l’État français. Et il y eut les exécutions sommaires, dénommées « corvées de bois », que les archives militaires françaises chiffrent à 21 132. Le traumatisme des camps de regroupement et du déracinement des Algériens a sans doute autant fait que les injonctions du FLN pour les solidariser avec son front de libération.

    Ce fut sans discussion le cas du Nord-Constantinois. Dans ce vieil espace numide de l’irrédentisme algérien, il y eut paroxysme de la violence anticoloniale lors du soulèvement orchestré par Youssef Zighout le 20 août 1955[16] ; et aussi unanimité nationaliste d’une région jusque là uniment messaliste, autour du FLN : on y passa d’un coup, sans états d’âme, de l’obédience messaliste à celle du front. En Oranie, il y eut sans discussion reconnaissance de chefs qui, de 1954 à 1958, furent à la tête de la wilâya 5, trois Constantinois[17] : en Oranie, aussi, on était dans le national. Et le colonel Lotfi, déjà mentionné, était de même dans le national. Soucieux de se différencier de tels colonels des maquis embusqués hors d’Algérie, il trouva la mort sur la frontière algéro-marocaine, le 17 mars 1960, près de Bechar en tentant de regagner son terroir maquisard.

    Le mot d’ordre de grève des huit jours, lancé début 1957 par le FLN, fut massivement suivi, cela alors même qu’il y avait risque majeur  à le suivre sous l’œil de l’armée française supervisant Alger. Les événements de décembre 1960 dans les villes illustrèrent, de même, la détermination populaire : trois ans après le traumatisme répressif de la « bataille d’Alger », les manifestations à Alger – ville que d’aucuns avaient cru matée par les parachutistes – dirent coram populo l’adhésion des jeunes Algériens des villes au combat du front. Un officier français, mélancolique, constata, selon une formule restée célèbre : « Nous avons subi un véritable Dien Bien Phu psychologique […]. Le 16 mai 1958, nous n’avions pas la situation militaire en mains, et tout le monde criait  “Vive la France !” Aujourd’hui, nous avons gagné sur le plan militaire, mais on crie “vive le FLN” ! ». Le FLN fut donc bien, pour les Algériens, indiscutablement, un emblème libérateur national. Lorsque le président Ben Khedda parlait à la radio et assortissait ses propos de quelques formules coraniques, le peuple algérien se reconnaissait en lui dans l’adhésion connivente : volens nolens, Ben Khedda incarnait ce peuple et son combat. Pour les mêmes raisons, furent ensuite reconnus indifféremment, comme dirigeants de ce peuple, Ben Bella puis Boumediene.

    De 1954 à 1962, les objectifs du FLN furent bien à l’unisson des ressentiments et des espoirs du peuple. De plus en plus majoritairement, les Algériens perçurent le FLN comme leur État. Il réussit à populariser son combat dans le monde. Il donna au peuple, avide de dignité, la reconnaissance internationale requise pour devenir un partenaire incontournable de la négociation de 1961-1962. Que les lendemains aient été moins enchanteurs qu’il avait été espéré est une autre histoire.

    Épilogue-conclusion

    En 1962, éclata le clash entre les hommes d’État du GPRA et les hommes des casernes de l’État-Major général de Boumediene (EMG), dont le fer de lance était une armée des frontières surarmée[18], qui n’avait jamais combattu sur le terrain des maquis. Ce clash aboutit au triomphe des militaires et à l’exclusion durable des politiques. Fut dès lors installée à la tête de l’Algérie indépendante une dictature originale : un pouvoir autoritaire militaire à éventuels fusibles civils. Son installation résultait de l’emprise, à la fois violente et appelée par le peuple, du FLN de 1954-1962.

    Ceci dit, nombre de questions restaient en suspens : sous le poids de l’appareil militaire dirigeant, par exemple, les questions culturelles restaient non résolues au fond : que ce soit l’option déclarée de l’islamo-arabisme, que ce soit la berbérité non dite, que ce soient les ancrages français encore moins dits : le mariage algéro-français, pour avoir été un mariage forcé, avait abouti, comme l’a bien dit Jacques Berque, à une véritable « confusion des sentiments ». Mauro/libyco/berbère, punique, romaine dans l’Antiquité, puis arabe et ottomane, l’Algérie, plurielle dans ses tréfonds, se reconnaissait aussi quelque part dans des valeurs tenues pour françaises, mais mises à mal par le système colonial. Le peuple algérien, avant 1962, avait payé le prix fort pour se libérer de la domination coloniale. A partir de 1962, il commença à réaliser qu’il aurait désormais, aussi, à se libérer de lui-même pour parvenir à se définir et à exister dans toute sa richesse plurielle.

    Gilbert Meynier

    NOTES

    [1] Le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques) est, depuis 1946, l’avatar légal du PPA (Parti du Peuple algérien), interdit en 1945, lui-même issu de l’Étoile nord-africaine de l’entre deux-guerres. Violemment déchiré entre un courant politique plébéien dominé par Messali (les « messalistes ») et l’élite des capacités qui finit par dominer le Comité central du parti (les « centralistes »), dont la principale personnalité était Benyoucef Ben Khedda, le parti éclate en 1954, laissant le champ libre à un courant activiste, issu de l’OS, brûlant d’allumer la mèche insurrectionnelle.

    [2] Hocine Aït Ahmed (1926-2015) : rejeton de la plus illustre famille de noblesse religieuse (« maraboutique ») de Kabylie, jeune lycéen en rupture d’études, il fut, de 1947 à 1949, le successeur de Mohammed Belouizdad à la tête de l’OS (Organisation spéciale), organisation paramilitaire du MTLD instituée en 1946. Trilingue arabe-français-anglais, Il fut actif sur la scène internationale, notamment lors de la conférence de Baondoeng (avril 1955). Il fut le pilier le plus politique de la Délégation extérieure du FLN au Caire avant d’être arrêté le 22 octobre 1956 dans l’arraisonnement de l’avion dit « de Ben Bella ». Il passa le reste de la guerre en prison en France. A l’indépendance, il fut rapidement marginalisé et il fut un des créateurs du FFS (Front des Forces socialistes).

    [3] Ahmed Ben Bella(1918-2012): originaire de Maghnia, d’origine confrérique marocaine, ancien adjudant de l’armée française à Monte Cassino, successeur de Aït Ahmed à la tête de l’OS (1949-1950) à la suite de la répression au MTLD du « berbérisme », il fut ensuite, à la Délégation extérieure du FLN au Caire, le principal interlocuteur des services égyptiens. Arrêté le 22 octobre 1956 par l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella », il resta en prison en France jusqu’en 1962. Allié conjoncturel de Boumediene à l’été 1962, et premier président de la République algérienne, il fut arrêté et interné pour dix-huit ans lors du coup d’état militaire de Boumediene du 19 juin 1965.

    [4] Mohammed Boudiaf (1919-1992), originaire d’une grande famille de noblesse d’épée (ajwâd) du Sud-Ouest constantinois (M’sila), fut le leader, lié aux centralistes, qui, dans la prmière moitié de 1954, cherchèrent à promouvoir une alliance entre centralistes et activistes contre les messalistes, cela en vue de refaire l’unité du MTLD : ce fut le CRUA (Comité révolutionnaire d’Unité et d’Action). Le CRUA échoua. Boudiaf devint dès lors l’artisan et l’organisateur principal de l’insurrection du 1er novembre 1954, dont il fut l’un des « neuf chefs historiques ».

    [5] Les wilâya(s) sont les circonscriptions suprêmes de l’ALN telles que les a instituées le Congrès de la Soummam. Il établit six wilâya(s) : la wilâya 1 (Aurès-Nememcha), la wilâya 2 (Nord-Constantinois), la wilâya 3 (Kabylie), la wilâya 4 (Algérois), la wilâya 5 (Oranie), la wilâya 6 (Sud).

    [6] Abdelhafid Boussouf (1926-1980): responsable du MTLD à Skikda, il fut le sucesseur de Larbi Ben M’hidi à la tête du FLN/ALN de l’Oranie. Colonel de la wilâya 5, quasi-autodidacte, fasciné par la manipulation psychologique, il fut au GPRA le redouté responsable du MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons générales), et, plus précisément, le concepteur et l’organisateur de la police politique qui, après l’indépendance, fut connue sous le nom de SM (Sécurité militaire). L’historien algérien Mohammed Harbi a pu parler à ce sujet de « système Boussouf ».

    [7] Le Congrès de la Soummam (20 août 1956) représenta l’apogée du FLN politique. Il définit, à la jacobine, l’organigramme national de l’ALN ; il édicta les institutions de la Résistance (le CNRA – Conseil national de la Révolution algérienne –, le parlement de la Résistance, le CCE (Comité d’Organisation et d’Exécution), son exécutif, transformé en septembre 1958 en GPRA – Gouvernement provisoire de la République algérienne). Le congrès posa deux principes politiques : subordination de l’Extérieur (Délégation extérieure du FLN du Caire, avec Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf et Khider) à l’Intérieur (le groupe dirigeant d’Alger présidé par Abbane) et subordination du militaire au politique. Ces principes allaient être infirmés un an plus tard, au CNRA du Caire, par le groupe victorieux de l’appareil militaire en constitution.

    [8] Ramdane Abbane (1920-1957) fut de facto la tête politique du FLN d’Alger de 1955 à 1957. A la fois Jean Moulin et Lazare Carnot de la Résistance algérienne, il fut le concepteur principal du Congrès de la Soummam. Éliminé par l’appareil militaire en formation, il fut par lui attiré dans un guet-apens et assassiné  le 27 décembre 1957 près de Tetouan, au Maroc.

    [9] Gouvernement provisoire de la République algérienne.

    [10] Parti communiste algérien.

    [11] Union démocratique du Manifeste algérien.

    [12] Centres religieux et d’enseignement d’une confrérie.

    [13] Notables de la cléricature citadine regroupés en association politique/culturaliste depuis 1931. On doit à leur leader historique, le chaykh Ibn Bâdis, la formule célèbre : « L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie ma patrie ».

    [14] Ben Youcef Ben Khedda (1920-2003) fut à l’origine le leader du courant « centraliste » du MTLD en 1953-1954. Il représenta, à partir du ralliement des centralistes au FLN au printemps 1955, l’aile proprement politique du FLN. Désigné à Tripoli par le CNRA à l’été 1961 pour mener à bien les négociations avec la France, il fut ensuite, avec ses amis politiques, éliminé du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire régenté par Boumediene, allié conjoncturel de Ben Bella.

    [15] Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider.

    [16] Le 20 août 1955, répondant aux directives de Youssef Zighout, chef de la zone 2 (Nord-Constantinois), des Algériens armés ou précairement armés, se soulevent massivement contre l’ordre français, des civils français et divers signes de la domination coloniale. Les attaques firent officiellement 123 morts, dont 71 Européens, 21 civils algériens et 31 membres des « forces de l’ordre ». La répression consécutive fit plusieurs milliers de morts.

    [17] Successivement Ben M’hidi, Boussouf, Boumediene.

    Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2026 https://histoirecoloniale.net/le-peuple-et-le-fln-1954-1962-contrainte-ou-adhesion-par-gibert-meynier/

    Grande victoire (symbolique) du peuple sahraoui – Sid Ahmed Hammouche

    Le Sahara occidental existe sur la carte du monde. Avec ses frontières. Avec sa capitale. Distinct du Maroc. Jeudi 4 septembre, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, par 164 voix contre une, la résolution «Correct the Map».

    Le texte visait à remplacer la projection de Mercator, qui rapetisse l’Afrique depuis cinq siècles, par la projection Equal Earth, plus fidèle aux proportions réelles des continents. Mais derrière ce geste cartographique se cache un événement diplomatique majeur : une grande victoire pour le peuple sahraoui. Sur cette nouvelle mappemonde, le Sahara occidental n’est plus une tache absorbée dans le royaume chérifien : il apparaît comme une entité géographique à part entière, 266 000 km² bordés par le Maroc au Nord, l’Algérie au Nord-Est, la Mauritanie à l’Est et au Sud, ouverts sur l’Atlantique, avec pour capitale Laâyoune. Ces limites, que Rabat s’échine depuis un demi-siècle à diluer, viennent d’être validées par 164 Etats, dont le Maroc lui-même.

    C’est là que le piège se referme sur le colonisateur marocain. Rabat a voté pour une résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain, sans réserve ni déclaration interprétative. En l’approuvant, le royaume a validé, de sa propre main, une carte où le Sahara occidental figure comme un territoire distinct, indépendant, un désaveu que ni les milliards investis dans le lobbying diplomatique ni les reconnaissances arrachées à quelques capitales étrangères n’effaceront.

    Aucune résolution onusienne, pas même celle votée par le Conseil de sécurité en octobre 2025, n’a jamais mentionné de souveraineté marocaine sur ce territoire. La Cour internationale de justice l’avait déjà tranché en 1975 : aucun lien de souveraineté n’unit les deux pays. Le Maroc vient, cette fois, de le confirmer lui-même. On imagine ce que représente ce vote pour le peuple sahraoui. Cette carte n’est pas un document administratif : c’est une preuve d’existence. Elle dit qu’un peuple longtemps réduit au silence continue d’exister, quelque part, sur un planisphère signé par 164 nations.

    La joie, la fierté, les cartes imprimées et partagées sur les réseaux sociaux. La symbolique d’apparaître enfin, avec un territoire et des frontières, là où l’on ne voyait qu’un prolongement flou du royaume colonisateur. Pour un peuple qui lutte pour son indépendance, exister sur la mappemonde est une victoire en soi. Il faut cependant se garder de toute euphorie prématurée.

    Cette victoire est avant tout symbolique : une projection cartographique ne fait pas reculer une occupation, n’ouvre aucune frontière, ne libère aucun prisonnier. Mais le symbole compte, et le combat du peuple sahraoui ne s’arrête pas là. Pour le Front Polisario, ce vote n’est qu’une étape : sa seule revendication demeure l’application pleine et entière du droit international, en particulier l’organisation du référendum d’autodétermination promis dès 1991 et sans cesse repoussé par l’occupation marocaine. Le peuple sahraoui continue de se battre, avec cette certitude nouvelle : le monde le regarde autrement.

    L’histoire retiendra ce moment comme celui d’une défaite que le Maroc ne pourra plus effacer. En votant «pour» une carte qui le dément, le Makhzen a laissé une trace consignée dans les archives de l’ONU : celle d’un aveu que même la diplomatie du fait accompli ne saurait réécrire.

    Les cartes ne sont jamais innocentes. Reste que la reconnaissance d’un peuple sur un planisphère, aussi historique soit-elle, n’est pas la fin d’un combat : elle n’a de valeur que si elle se prolonge sur le terrain. Tant que le référendum de 1991 ne sera pas tenu, la lutte continuera avec désormais une carte du monde entier pour en témoigner.

    Sid Ahmed Hammouche

    Source : El Watan – Edito du 08/09/2026 https://elwatan.dz/grande-victoire-du-peuple-sahraoui/

    La science politique et la guerre d’Algérie

     Cahiers Mémoire et Politique

    Ce dossier part d’une question simple : que permettent de comprendre les outils de la science politique lorsque l’on cesse d’aborder la guerre d’Algérie uniquement à travers ses récits et ses représentations, pour s’intéresser aux acteurs, aux processus de politisation, aux mobilisations et aux politiques publiques de mémoire?

    Coordonné par Paul Max Morin, ce numéro réunit des contributions de Anne Muxel, Karine Sitcharn, Pierre-Nicolas Baudot, Éric Savarèse, Emmanuelle Comtat, Roman Vareilles et Todd Shepard.

    Il aborde notamment les dynamiques de politisation des générations de la guerre d’Algérie, les traces laissées par le conflit au sein du Parti socialiste, l’analyse des groupes mémoriels, l’antiracisme et la gauche, la politique mémorielle d’Emmanuel Macron, le programme Histoire et Mémoire de la guerre d’Algérie de l’ONAC-VG ou encore les enjeux d’interdisciplinarité. 

    Le numéro est intégralement en accès libre: « La science politique et la guerre d’Algérie »

    Le Maghreb, un territoire à géométrie variable -Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux

    Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, de Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux, paru en février 2026 aux éditions Autrement.

    Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

    Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l’historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


    Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

    Un Maghreb, des Maghreb

    En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

    Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

    Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

    Une construction coloniale ?

    La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

    Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

    Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

    Quelles limites pour le Maghreb ?

    Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

    La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

    La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

    Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

    Un espace carrefour

    Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

    La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

    Benjamin Badier, enseignant en histoire contemporaine, université Bretagne Sud (UBS) – Anne-Adélaïde Lascaux, maîtresse de conférences en géographie rattachée au laboratoire ESO (Espaces et sociétés), UMR 6590, université de Caen Normandie – Cartographie: Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora

    Source : The Conversation – 02/09/2026 https://theconversation.com/le-maghreb-un-territoire-a-geometrie-variable-290265

      Ouverture du site « Mémoires anticolonialistes »

      Une mémoire documentaire en construction

      Khaled Gallinari

      Ce site rassemble des témoignages filmés, photographies, documents et éléments d’archives consacrés aux luttes sociales, politiques et anticolonialistes en Algérie au XXe siècle.

      Le fonds est nourri par des entretiens menés en Algérie et en France, par des recherches dans des fonds publics et privés et par des documents transmis par des militants, leurs proches et leurs familles. Il ne prétend pas à l’exhaustivité.

      Les informations historiques sont enrichies progressivement. Lorsqu’une date, une identification ou une provenance n’est pas certaine, cette incertitude est conservée dans la documentation interne afin de distinguer les faits établis des hypothèses.

      Les visiteurs disposant d’informations complémentaires peuvent contribuer à l’identification et à la contextualisation des photographies depuis les pages individuelles de la photothèque. Chaque proposition est vérifiée avant d’être intégrée.

      https://www.anticolonialistes.com

      Moha, le retour du refoulé – Récits du racisme d’État – Laurent Bazin & Mohamed Bridji

      Présentation de l’éditeur

      Moha a été refoulé de France vers son pays natal, l’Algérie. Il fait retour en publiant son autobiographie avec Laurent, anthropologue, chercheur au CNRS.
      Ce livre à deux voix est construit comme un double récit. Moha raconte son enfance dans les centres de réfugiés en Allemagne, une adolescence d’errance et de délinquance en France, son expérience de l’incarcération, de l’expulsion et de l’exil.

      Laurent reconstitue le contexte historique et spatial dans lequel s’est déroulé le parcours de Moha et de sa famille. Ensemble, ils dévoilent les processus historiques et politiques par lesquels le racisme colonial de l’Algérie française a été internalisé dans les institutions de la République pour être redéployé dans le cadre des politiques anti-migratoires et sécuritaires européennes.

      Témoignage brut et réflexion politique originale, ce livre puissant montre les rouages d’un pouvoir néolibéral qui stimule la xénophobie pour façonner l’injustice. Il s’achève sur l’urgence d’« ouvrir sa gueule, déballer la merde et se rebiffer » pour résister aux dérives néoréactionnaires et néofascistes qui menacent aujourd’hui d’emporter nos institutions.

      Moha, le retour du refoulé – Récits du racisme d’État, Laurent Bazin / Mohamed Bridji, La Dispute, 24 euros https://ld-es.fr/catalogue/la-dispute/moha-le-retour-du-refoule-recits-du-racisme-detat