Depuis plusieurs jours, des déclarations xénophobes laissent entendre que les incidents du 17 octobre auraient été causés par des immigrés. C’est faux : les jeunes racisés mobilisés sont français, et les personnes étrangères se font discrètes dans ce climat de répression.
Donald Trump a dégainé le premier. « La France brûle ! L’immigration de personnes issues d’un monde totalement différent, des individus qui portent la haine dans leur cœur, a brisé ce pays autrefois grand », a osé le président états-unien sur son réseau Truth Social dimanche 18 octobre, au lendemain de la journée de mobilisation venue bousculer la France et rappeler à l’exécutif que le mépris avait assez duré. « Fermez vos frontières et reprenez le contrôle avant qu’il ne soit trop tard ! », a-t-il ajouté.
Lundi 19 octobre, lors d’un meeting au Kansas où il est allé soutenir un candidat, Donald Trump a affirmé que les dirigeants européens avaient « traîtreusement importé des millions et des millions de migrants venus du tiers-monde ». Ces derniers seraient, toujours selon lui, « totalement incompatibles avec les valeurs occidentales » et « méprisent tout ce qui est français et détruisent ce pays ».
Dans une logique de récupération politique perfide, Donald Trump a conclu en faisant un parallèle entre les événements observés en France et les élections de mi-mandat aux États-Unis : « Ce que nous avons vu en France est ce que les démocrates veulent faire aux États-Unis. »
Dans la même veine, son vice-président, J. D. Vance, a déclaré sur X : « Les libéraux occidentaux ont importé le tiers-monde en France et dans d’autres pays, au nom de la diversité et de la compassion. Ils ont fait fi des questions fondamentales relatives à l’assimilation et à la compatibilité. On les avait pourtant avertis que cela mènerait à une telle situation, mais ils n’ont pas écouté. »
En Allemagne, la cheffe du parti d’extrême droite AfD, Alice Weidel, y est allée aussi de son commentaire xénophobe, estimant qu’il s’agissait d’une « attaque de la civilisation occidentale par des foules de migrants et des agitateurs d’extrême gauche ». Le Hongrois Péter Magyar a fait le lien direct, dans une publication sur X, entre « destruction insensée », « violence injustifiée » et la nécessité d’une « approche la plus stricte possible en matière de migration ». Le premier ministre polonais, Donald Tusk, a de son côté clamé que la Pologne ne répéterait pas « les erreurs des autres États européens et qu’elle ne paiera pas pour celles-ci », faisant le lien avec l’immigration… Comme s’il y avait un lien entre politiques migratoires et crise sociale.
L’opportunisme des extrêmes droites mondiales
Dans un autre registre – islamophobe cette fois –, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a estimé que la France avait « cédé à l’invasion de l’islam extrémiste ». En plénière au Parlement européen, deux jours plus tôt, certaines déclarations ont montré qu’il n’y avait là aussi plus aucune retenue. « Une armée de migrants que vous voulez intégrer, mais à qui vous avez plutôt appris à haïr notre civilisation. Respect pour nos cathédrales et nos villes », a lancé l’eurodéputée italienne Susanna Ceccardi (groupe Patriotes pour l’Europe).
« Les migrants de deuxième génération, les nouveaux Italiens [et] nouveaux Français qui saccagent tout, dévastent des magasins mais laissent là où elle est la viande de porc. Rien à voir avec l’éducation et le désespoir social », a lâché l’Italien Carlo Fidanza (Conservateurs et Réformistes européens). « La seule fois où le drapeau français a été brandi là-bas, c’était pour être brûlé. On a pillé des magasins et hissé le drapeau marocain, tout comme le drapeau algérien. Aucune raison de persister avec les flux de migrants », a commenté l’élue allemande Mary Khan (L’Europe des nations souveraines).
« Les citoyens souffrent d’islamistes, de migrants de deuxième ou troisième génération, de pseudo-révolutionnaires. Les magasins ont été détruits par cette racaille », a déclaré Afroditi Latinopoulou (Patriotes pour l’Europe). Quant au RN Fabrice Leggeri, qui siège dans le même groupe que l’eurodéputée grecque, il s’est fait un plaisir d’évoquer « l’échec de l’assimilation » et le « laxisme migratoire ».
Visant en particulier Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, Emmanuel Macron a qualifié mercredi 21 octobre leurs commentaires de « stupides » et « inacceptables », accusant ces dirigeant·es étrangers et étrangères de « faire campagne sur le dos de la France », et reprenant « parfois avec crédulité ce qu’il y a dans l’intelligence artificielle ou qui relaient ce qu’évidemment des sphères veulent faire croire ».
Une illustration, s’il en fallait une, de l’incurie et de l’opportunisme des extrêmes droites mondiales, mais aussi des libéraux et conservateurs européens qui, non contents d’ignorer sciemment les tenants d’un mouvement social, en profitent pour stigmatiser au passage les personnes immigrées, qui n’ont pourtant rien à voir avec ces événements, tout en renvoyant les jeunes racisé·es actuellement mobilisé·es à leurs origines.
La peur d’être contrôlé
Car, n’en déplaise aux pourvoyeurs de haine, cette jeunesse racisée, souvent originaire des quartiers populaires, comme le soulignait le chercheur en sociologie politique Charif Elalaoui auprès de Mediapart, est avant tout française. Et elle a toute la légitimité, après avoir longtemps été invisibilisée, à s’exprimer et à prendre part à un mouvement social d’ampleur comme celui qui touche aujourd’hui la France.
Estimer qu’ils et elles ne pourraient pas manifester, et plus largement se mobiliser pour faire reconnaître leurs droits, au prétexte qu’ils et elles sont des descendant·es d’immigré·es, relève du racisme et de l’essentialisation. Cette politique du rejet a pourtant déjà largement démontré ses limites.
Quant aux personnes étrangères […], nombre d’entre elles se privent aujourd’hui de revendiquer quoi que ce soit, conscientes du climat extrêmement répressif qu’elles subissent.
Au nom de quoi une partie de la population française serait-elle privée de revendiquer ses droits et de dénoncer les fractures sociales et économiques, les problématiques liées au logement ou à l’éducation, les discriminations ? Leur ôter leur citoyenneté française en les décrivant comme des « migrants », après que la France a déjà relégué leurs parents ou grands-parents dans des quartiers périphériques sans mixité sociale, est un coup de canif supplémentaire dans la fracture sociale béante qui divise aujourd’hui la France.
Parler d’« assimilation » pour des personnes immigrées est déjà problématique en soi : cette injonction vise surtout à effacer l’histoire, l’identité, la culture ou la religion des personnes immigrées, jusqu’à la remise en question du choix de leur prénom. Le faire pour des jeunes né·es sur le territoire français, ayant grandi en France et censé·es appartenir pleinement à la société française est une hérésie.
Quant aux personnes étrangères qui évoluent au sein de la société, nombre d’entre elles se privent aujourd’hui de revendiquer quoi que ce soit, conscientes du climat extrêmement répressif qu’elles subissent, à la fois à l’échelle nationale et à l’échelle européenne.
Des mineur·es non accompagné·es ou jeunes majeur·es étrangers ou étrangères, voyant leurs lycées bloqué, appellent leurs référents éducatifs, paniqué·es parce que le simple fait de rater des heures de cours peut leur porter préjudice par la suite pour l’obtention d’un titre de séjour auprès de la préfecture.
De jeunes travailleurs étrangers se privent d’aller manifester de peur d’être interpellés, quand bien même ils seraient pacifiques, et de se voir retirer leur titre de séjour, en plus de se voir délivrer une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et de risquer de perdre tout ce qu’ils ont peiné à construire ici.
Les personnes sans papiers, qui vivent déjà sous la menace et redoutent les contrôles de police, doivent aujourd’hui redoubler de vigilance, car elles pourraient, après un contrôle d’identité et une interpellation par les forces de l’ordre, être placées en centre de rétention administrative et être renvoyées dans leur pays d’origine.
« Les sans-papiers ne sont même pas allés manifester le 17 octobre, souligne Yoro Traore, porte-parole de la Coordination des sans-papiers de Paris (CSP75). Pour ce genre de mobilisation, ils ne sortent pas, parce qu’ils ont peur de la répression policière et peur d’être contrôlés. Tout cela n’a rien à voir avec l’immigration. Dire cela est inadmissible. Les jeunes qui se sont mobilisés sont des enfants de la France. »
Par opportunisme ou par aveuglement, le déni des responsables politiques (aussi bien français·es qu’étrangers ou étrangères) est tel qu’à la moindre contestation sociale, ou au moindre phénomène de société, il est devenu banal de pointer l’immigration du doigt – lorsque ce n’est pas l’islam, ou encore La France insoumise. Il serait peut-être temps de changer de disque et de prendre à bras-le-corps les revendications légitimes venues de la jeunesse, et du reste de la population cherchant à faire converger les luttes.
Source : Mediapart – 21/10/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/211026/manifestation-du-17-octobre-non-l-immigration-n-rien-voir-la-dedans

