Plusieurs responsables politiques pointent du doigt le rôle des médias diffusant des discours de haine, après l’attentat raciste survenu à Trappes. Si les chaînes d’info contestent toute responsabilité, les propos racistes ou islamophobes sont massifs, notamment depuis septembre. « Mediapart » les a recensés.
Un déversoir de haine en continu. Après l’attentat raciste de Trappes (Yvelines) qui a fait un mort et cinq blessé·es, le maire de la ville Ali Rabeh a dénoncé le rôle des médias dans la propagation du racisme. Il les a même confrontés.
« C’est aussi sur ces plateaux que se fabrique le discours idéologique qui permet à des personnes comme ce monsieur d’organiser, de planifier leur attentat en considérant qu’ils doivent faire la guerre contre un ennemi de l’intérieur », a-t-il déploré sur BFMTV, souhaitant que l’on cesse de laisser « tranquillement » s’exprimer « tous ceux qui diffusent la théorie du “grand remplacement” ».
Muni d’un pistolet-mitrailleur, Kevin T. a ouvert le feu depuis sa voiture sur plusieurs personnes à Trappes, puis à La Verrière, tuant vendredi un jeune homme de 26 ans et faisant cinq blessé·es graves dont une enfant de 12 ans. Avant d’être transféré dimanche à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police, il a reconnu en garde à vue les faits qu’il aurait d’emblée mis sur le compte d’une idéologie raciste : il aurait visé des « Noirs et des Arabes » car il en avait « marre d’eux », et souhaitait « venger les commerçants » pillés lors du week-end dernier.

Depuis des années, de nombreux éditorialistes ou responsables politiques, à commencer par ceux du Rassemblement national (RN), ne cessent de stigmatiser la ville de Trappes. Vendredi, le plateau de LCI s’amusait encore. « Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus », a lâché le chroniqueur Pascal Perri quelques minutes à peine après la fin du périple meurtrier de Kevin T.
« Comment peut-on laisser prospérer cette parole matin, midi et soir et croire qu’un jour elle n’aura pas d’effet dans la vie réelle ? », s’est donc interrogé Ali Rabeh avant d’être interrompu, contredit, ou démenti.
« Mais nous portons la contradiction monsieur le maire, s’est défendue l’animatrice de BFMTV Alice Darfeuille. Nous donnons la parole à tous les élus et à tous les avis. » « Vous exagérez, il y a de la contradiction », a renchéri le chroniqueur et ancien patron de Libération Laurent Joffrin. « En aucun cas il n’y a de racisme sur BFMTV, il n’y aura jamais de racisme diffusé sur BFMTV », a insisté le présentateur Loïc Besson ce dimanche.
Après que des journalistes de la chaîne ont été malmenés lors d’une cérémonie d’hommage aux victimes samedi à Trappes, BFMTV a condamné dans un communiqué les « attaques et mises en cause de ses équipes, notamment par certains responsables politiques » et réaffirme « son attachement à une information libre, indépendante et pluraliste. »
Un déni bien partagé
Le déni est tel que BFMTV comptait inviter Éric Zemmour, l’homme politique le plus condamné pour incitation à la haine, le soir même de cet attentat. Depuis septembre, il a été reçu en majesté sept fois sur les trois principales chaînes info, dont quatre sur le seul groupe RMC-BFMTV. Il a finalement été décommandé in extremis après de nombreuses réactions indignées… Mais il a été remplacé par deux profils assez similaires : Louis Sarkozy et l’élu RN Matthieu Valet.
« Le maire de Trappes, il a raison ou il va trop loin ? », a questionné le présentateur de LCI Damien Givelet avant de lui-même trancher la question lorsque l’historien Cédric Mas a aussi dénoncé ces médias qui laissent « prêcher la haine ». « Attendez, on n’est pas là pour prêcher la haine, a coupé l’animateur. Je peux vous dire qu’ici, sur les plateaux de LCI, on fait tout tout tout tout pour ne pas prêcher cette haine et faire attention » et « pour pacifier le débat », a juré le journaliste d’une chaîne sanctionnée après avoir diffusé en direct le discours raciste d’Éric Zemmour lors de la convention de la droite de 2019.
Même « désaccord » sur CNews, premier pourvoyeur de haine. « Débattre des sujets migratoires n’a rien de raciste, a justifié le chroniqueur Yoann Usaï. L’acte qui s’est produit aujourd’hui est un acte raciste odieux, mais cela n’a évidemment pas de lien avec les débats sur l’immigration qui ont lieu en ce moment et qui sont légitimes. » Ivan Rioufol, autre chroniqueur régulièrement mis en cause pour ses propos racistes, s’est ensuite empressé d’attaquer le maire Ali Rabeh, coupable d’avoir « agité le chiffon rouge de l’islamophobie ».
Parce que certains médias veulent « donner la parole à tous », des éditorialistes ou des responsables politiques déversent leur haine sur des chaînes qui les modèrent à peine. Parce que certains médias veulent laisser « la place à tous les avis » etparce qu’ilsoublient que le racisme est un délit, des propos xénophobes et islamophobes sont tenus matin, midi et soir, sans que l’Arcom, l’autorité régulatrice de l’audiovisuel, ou la justice ne les dissuadent.
Notre décompte – non exhaustif – tenu depuis septembre le prouve encore.
Haine vue et entendue :
- 23 octobre : Invité sur CNews, Philippe de Villiers réagit à l’attentat de Trappes puis évoque les violences du 17 octobre. « La classe médiatique ne veut pas qu’on dise la vérité, c’est-à-dire que nous sommes passés d’une société homogène à une société tribale, multifracturée, multidéculturée, multiconflictuelle, a-t-il lancé. Tant qu’on n’aura pas le droit dans les médias de faire ce lien entre les désordres, les magasins pillés, les casseurs, les émeutiers, la razzia et l’immigration massive, on ne pourra pas résoudre nos problèmes. »
- 23 octobre : « Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus », déclare l’éditorialiste Pascal Perri sur LCI, déclenchant quelques rires sur le plateau.
- 22 octobre : Interrogée par l’émission de France 2 « Complément d’enquête » pour savoir ce qu’elle pensait des propos racistes tenus par Éric Zemmour, son conjoint, pour lesquels il a été condamné, Sarah Knafo a refusé de réagir. Sur « les hordes d’arabo-musulmans » supposés avoir pillé Paris le 17 octobre, elle estime que ce qu’a dit le candidat à la présidentielle n’est « pas controversé pour nos concitoyens ». « Je cautionne ces propos parce que je sais voir ce que je vois », a-t-elle ajouté.
- 21 octobre : Invité dans « Les Grandes Gueules » de RMC, Éric Zemmour répète que l’immigration est la cause des violences en marge des manifestations. « Pour tous ces gens qui sont soit étrangers, soit double nationaux, parce qu’ils sont tous, enfin la plupart, binationaux, je demande la déchéance de la nationalité pour ces gens, déclare-t-il. Ils n’auront plus que la nationalité algérienne, marocaine, tunisienne ou malienne ou que sais-je et ils seront expulsés aussi. »
- 20 octobre : Questionné sur LCI sur le massacre de deux cents Algériens noyés dans la Seine le 17 octobre 1961, le candidat LR David Lisnard a estimé que ce n’était qu’un détail. « Je m’en fous […] J’en ai rien à foutre, j’étais pas né. Depuis, il y a eu l’indépendance de l’Algérie », a-t-il déclaré.
- 19 octobre : Les chroniqueurs de CNews réagissent aux propos de l’ancien footballeur Emmanuel Petit qui a menacé dans une vidéo ceux « qui ne souhaitent pas que la France continue à être ce qu’elle est » de « retourner » d’où ils viennent. « Il y a deux personnes qui disent le vrai en France, c’est Emmanuel Petit et Éric Zemmour », salue l’animateur Gautier Lebret avant de détailler le sommaire de son émission : « Qui se cache derrière les émeutes ? Le lien avec l’immigration, il n’y a que sur CNews qu’on ose le dire. Donc on va le dire pendant deux heures. »
- 18 octobre : Invité sur LCI pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour évoque la théorie raciste du « grand remplacement » et dénonce « une horde de barbares maghrébins et africains qui rentrent dans les villes ».
C’est des révolutionnaires d’Allah.
L’éditorialiste de LCI Bruno Pomart à propos des casseurs en manifestation
- 18 octobre : Invité sur BFMTV pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour dénonce « cette racaille arabo-musulmane ». « Il y a énormément de Noirs,ajoute-t-il. Ils disent tous wallah, wesh, le langage absolument abominable qui est le produit d’une colonisation arabo-musulmane qui n’existe qu’en France. »
- 18 octobre : Invité sur CNews pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour appelle à « la remigration », le départ de binationaux après déchéance de la nationalité. « Si nous continuons, nous aurons de plus en plus des gens venus de l’immigration arabo-musulmane et donc nous aurons de plus en plus de violences. »
- 17 octobre : Lors d’une émission consacrée aux violences commises en marge du mouvement social sur LCI, le consultant et ancien policier Bruno Pomart a dressé le profil supposé des auteurs de violences. « Ils se foutent complètement des revendications, ils le disent eux-mêmes, on est là pour casser, pour aller à l’affrontement, c’est des révolutionnaires d’Allah […] Des Che Guevara ratés. »
- 17 octobre : En réaction aux violences commises à Marseille (Bouches-du-Rhône), sur CNews, le chroniqueur Paul Amar diffuse une fake news à propos des casseurs. « Ils avaient les adresses de commerçants juifs. Dans une rue de Marseille, tous les commerces détenus par des juifs ont été incendiés, ceux tenus par les musulmans ne l’ont pas été. »
- 13 octobre : Invité sur BFMTV, Éric Zemmour est questionné sur un élève de 14 ans d’Aubagne (Bouches-du-Rhône) ayant tiré dans son collège avec un fusil de chasse. Aucun lien ne le rattache alors à l’islam mais le candidat à la présidentielle estime que « cette histoire ne tombe pas par hasard ». « Aubagne si vous y allez vous verrez que c’est une ville largement grand remplacée, largement islamisée », poursuit-il. Le collégien mis en cause est en réalité soupçonné d’appartenir à la True Crime Community, un réseau virtuel de jeunes fascinés par les tueries de masse.
- 13 octobre : Le parquet de Paris ouvre une enquête pour provocation à la haine et menace de mort, au sujet d’un groupe Facebook lié au média d’extrême droite Frontières qui dispose d’une émission quotidienne sur CNews. Plus de 6 000 membres échangent quotidiennement des publications et commentaires antisémites, islamophobes et racistes.
Je me battrai toujours pour que “wallah” et “wesh” ne soient pas l’horizon culturel que l’on a à offrir à la jeunesse.
Jordan Bardella sur LCI
- 11 octobre : Sur la chaîne Twitch de Sam Zirah, la députée UDR, le parti d’Éric Ciotti, Hanane Mansouri est questionnée pour savoir si vouloir des « musulmans morts sur des feux rouges » était assimilable à de l’islamophobie. « Mais l’islamophobie ça ne veut pas dire ça », répond-elle. Relancée pour savoir si elle pense tout de même qu’il y a du « racisme contre les musulmans », elle lâche : « C’est possible que cela existe. »
- 8 octobre : Invité sur LCI, Jordan Bardella est questionné sur la « jeunesse multiculturelle ». « Je me battrai toujours pour que “wallah” et “wesh” ne soient pas l’horizon culturel que l’on a à offrir à la jeunesse. », répond-il.
- 5 octobre : Sur CNews, la chroniqueuse Véronique Jacquier réagit à la nouvelle publicité « Terroir » de l’enseigne Intermarché. Elle la juge « sympathique » parce qu’elle promeut une « France blanche heureuse » qu’elle oppose à celles et ceux qui veulent « les produits halals » : « Ça met un coup d’arrêt à une forme de dictature du multiculturalisme. »

- 28 septembre : Après la visite du pape en France, l’eurodéputée d’extrême droite Marion Maréchal est questionnée par BFMTV sur la laïcité et estime que« le voile islamique n’est pas un signe religieux comme un autre ».
- 28 septembre : Le plateau de CNews dénonce le « comportement » du maire de Saint-Denis Bally Bagayoko qui soutient le mouvement lycéen. La chroniqueuse Véronique Jacquier fait alors référence à la visite du pape : « Ce qui est inquiétant aussi c’est qu’il était au stade de France vendredi soir, en tant que représentant. Il a dit quand même que parce qu’il était musulman ça lui paraissait normal de laisser toutes les expressions religieuses, y compris celles du catholicisme. Il est le premier à signer pour reconstruire la flèche de la basilique Saint-Denis, dit-elle, donc bon on peut dire qu’il y a un peu de taqiya [volonté de dissimulation – ndlr] quand même dans le comportement de Bally Bagayogo [sic]. »
- 17 septembre : Invité sur BFMTV, Éric Zemmour évoque la théorie raciste du « grand remplacement », explique que « la France est un peuple de race blanche », que « les femmes voilées ne savent pas ce que c’est les valeurs de la République » et qu’au Japon, « ils n’ont pas d’immigration arabo-musulmane et africaine et donc ils n’ont pas de délinquance ». Il déclare aussi « préférer un robot plutôt qu’un étranger » pour s’occuper des personnes âgées à domicile et accuse le footballeur Kylian Mbappé de « solidarité islamique » avec les migrants à Ceuta.
- 10 septembre : Sur CNews, la ministre en charge de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé invoque la « liberté d’expression » au sujet de l’idéologie meurtrière du « grand remplacement » et refuse de la qualifier de « raciste ».
Il n’y a rien de raciste dans la théorie du “grand remplacement”.
Geoffroy Lejeune sur CNews.
- 10 septembre : Sur CNews, le plateau Pascal Praud remet en cause la dangerosité de la théorie xénophobe du « grand remplacement ». « Il n’y a rien de raciste », estime le patron du JDD Geoffroy Lejeune qui ajoute, à tort, « qu’il n’y a pas de lien qui a été fait directement » entre cette idéologie et l’attentat de Christchurch.
- 9 septembre : Invitée par CNews à réagir sur la place de la France dans le classement Pisa,Marion Maréchal estime que la baisse de niveau scolaire en France s’explique par l’immigration. « Les élèves issus de l’immigration sont encore plus bas dans le déclassement que les élèves dits autochtones, lâche-t-elle. Cela explique que la baisse en France soit plus importante que dans les autres pays européens. »
- 8 septembre : Invité sur BFMTV, Louis Sarkozy stigmatise les musulmans : « Je ne pense pas que c’est raciste que de dire qu’aujourd’hui une femme se sent peut-être moins en sécurité et prenons l’exemple absurde, extrême, mais qui meuble assez bien le propos, de personne en tenue traditionnelle qui peut indiquer une appartenance conservatrice à la religion musulmane comparé à un petit blond aux lunettes, déclare-t-il. Importer une population à grand nombre de foi musulmane en France va faire augmenter le problème des femmes. »
- 2 septembre : Dans une interview accordée au Figaro et relayée sur les antennes télé, Bruno Retailleau dénonce une « submersion migratoire » et « un ensauvagement de la société ».
- 1er septembre : Dans une vidéo, l’ancien journaliste de Libération désormais éditorialiste à Marianne Jean Quatremer désigne l’islam comme un « ennemi intérieur ». « L’explosion de l’antisémitisme en Occident [est] largement alimentée par la communauté musulmane », ajoute-t-il estimant que leur religion « véhicule une haine des juifs ».
- 31 août : Invité sur LCI, le député du RN Andréa Kotarac assume la volonté du RN d’interdire le voile dans l’espace public : « On respecte la liberté religieuse, on respecte l’intimité religieuse que ce soit d’ailleurs contre les musulmans, pour les juifs ou pour les chrétiens. »
- 28 août : Sur LCI, le présentateur Éric Brunet reproche à Édouard Philippe de ne pas avoir assez envie d’être élu et il tient une comparaison raciste pour montrer qu’il « n’a pas faim ». « J’ai vu une spécialiste du rugby, du Midi Olympique, qui me disait : “l’équipe de France de rugby ne sera jamais championne du monde. Ce sont les meilleurs joueurs du monde, mais quand ils viennent manger chez toi, ils sont polis, ils demandent est-ce que je peux prendre un petit four, alors que les Sud-Africains dévastent tout chez toi et tu as peur qu’ils violent tes enfants” », dit-il devant un plateau hilare.
Sur la même période de deux mois, une élue lyonnaise a déclaré avoir été victime d’une violente agression raciste en marge d’un match de foot le 29 août ; un mineur a été interpellé, suspecté d’avoir projeté une tuerie dans un lycée à Lyon au nom d’une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste le 17 septembre ; un policier soupçonné d’être adhérent « à une idéologie d’ultradroite radicale violente » et de préparer un attentat a été mis en examen le 18 septembre ; quatre jeunes accusés d’agression raciste à Lyon ont été mis en examen le 24 septembre…
Mais de cela, les chaînes d’info ont beaucoup moins parlé.
Source : Mediapart – 25/10/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/251026/avant-l-attentat-de-trappes-deux-mois-de-haine-mediatique-en-continu

