Grande victoire (symbolique) du peuple sahraoui – Sid Ahmed Hammouche

Le Sahara occidental existe sur la carte du monde. Avec ses frontières. Avec sa capitale. Distinct du Maroc. Jeudi 4 septembre, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, par 164 voix contre une, la résolution «Correct the Map».

Le texte visait à remplacer la projection de Mercator, qui rapetisse l’Afrique depuis cinq siècles, par la projection Equal Earth, plus fidèle aux proportions réelles des continents. Mais derrière ce geste cartographique se cache un événement diplomatique majeur : une grande victoire pour le peuple sahraoui. Sur cette nouvelle mappemonde, le Sahara occidental n’est plus une tache absorbée dans le royaume chérifien : il apparaît comme une entité géographique à part entière, 266 000 km² bordés par le Maroc au Nord, l’Algérie au Nord-Est, la Mauritanie à l’Est et au Sud, ouverts sur l’Atlantique, avec pour capitale Laâyoune. Ces limites, que Rabat s’échine depuis un demi-siècle à diluer, viennent d’être validées par 164 Etats, dont le Maroc lui-même.

C’est là que le piège se referme sur le colonisateur marocain. Rabat a voté pour une résolution portée par le Togo au nom du Groupe africain, sans réserve ni déclaration interprétative. En l’approuvant, le royaume a validé, de sa propre main, une carte où le Sahara occidental figure comme un territoire distinct, indépendant, un désaveu que ni les milliards investis dans le lobbying diplomatique ni les reconnaissances arrachées à quelques capitales étrangères n’effaceront.

Aucune résolution onusienne, pas même celle votée par le Conseil de sécurité en octobre 2025, n’a jamais mentionné de souveraineté marocaine sur ce territoire. La Cour internationale de justice l’avait déjà tranché en 1975 : aucun lien de souveraineté n’unit les deux pays. Le Maroc vient, cette fois, de le confirmer lui-même. On imagine ce que représente ce vote pour le peuple sahraoui. Cette carte n’est pas un document administratif : c’est une preuve d’existence. Elle dit qu’un peuple longtemps réduit au silence continue d’exister, quelque part, sur un planisphère signé par 164 nations.

La joie, la fierté, les cartes imprimées et partagées sur les réseaux sociaux. La symbolique d’apparaître enfin, avec un territoire et des frontières, là où l’on ne voyait qu’un prolongement flou du royaume colonisateur. Pour un peuple qui lutte pour son indépendance, exister sur la mappemonde est une victoire en soi. Il faut cependant se garder de toute euphorie prématurée.

Cette victoire est avant tout symbolique : une projection cartographique ne fait pas reculer une occupation, n’ouvre aucune frontière, ne libère aucun prisonnier. Mais le symbole compte, et le combat du peuple sahraoui ne s’arrête pas là. Pour le Front Polisario, ce vote n’est qu’une étape : sa seule revendication demeure l’application pleine et entière du droit international, en particulier l’organisation du référendum d’autodétermination promis dès 1991 et sans cesse repoussé par l’occupation marocaine. Le peuple sahraoui continue de se battre, avec cette certitude nouvelle : le monde le regarde autrement.

L’histoire retiendra ce moment comme celui d’une défaite que le Maroc ne pourra plus effacer. En votant «pour» une carte qui le dément, le Makhzen a laissé une trace consignée dans les archives de l’ONU : celle d’un aveu que même la diplomatie du fait accompli ne saurait réécrire.

Les cartes ne sont jamais innocentes. Reste que la reconnaissance d’un peuple sur un planisphère, aussi historique soit-elle, n’est pas la fin d’un combat : elle n’a de valeur que si elle se prolonge sur le terrain. Tant que le référendum de 1991 ne sera pas tenu, la lutte continuera avec désormais une carte du monde entier pour en témoigner.

Sid Ahmed Hammouche

Source : El Watan – Edito du 08/09/2026 https://elwatan.dz/grande-victoire-du-peuple-sahraoui/

La science politique et la guerre d’Algérie

 Cahiers Mémoire et Politique

Ce dossier part d’une question simple : que permettent de comprendre les outils de la science politique lorsque l’on cesse d’aborder la guerre d’Algérie uniquement à travers ses récits et ses représentations, pour s’intéresser aux acteurs, aux processus de politisation, aux mobilisations et aux politiques publiques de mémoire?

Coordonné par Paul Max Morin, ce numéro réunit des contributions de Anne Muxel, Karine Sitcharn, Pierre-Nicolas Baudot, Éric Savarèse, Emmanuelle Comtat, Roman Vareilles et Todd Shepard.

Il aborde notamment les dynamiques de politisation des générations de la guerre d’Algérie, les traces laissées par le conflit au sein du Parti socialiste, l’analyse des groupes mémoriels, l’antiracisme et la gauche, la politique mémorielle d’Emmanuel Macron, le programme Histoire et Mémoire de la guerre d’Algérie de l’ONAC-VG ou encore les enjeux d’interdisciplinarité. 

Le numéro est intégralement en accès libre: « La science politique et la guerre d’Algérie »

Le Maghreb, un territoire à géométrie variable -Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux

Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, de Benjamin Badier et Anne-Adélaïde Lascaux, paru en février 2026 aux éditions Autrement.

Si, en France, le terme « Maghreb » désigne communément l’ensemble formé par la Tunisie, le Maroc et l’Algérie, les délimitations et la dénomination même de cette région n’ont rien de défini. Les circulations et les différents peuplements qui se sont succédé au fil de son histoire invitent à la concevoir comme un espace à géographie variable.

Dans leur Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée, qui vient de paraître aux éditions Autrement, l’historien Benjamin Badier et la géographe Anne-Adélaïde Lascaux, assistés du cartographe Guillaume Balavoine, reviennent sur la définition géographique et les fondements historiques de la région afin d’en appréhender les enjeux actuels. Extraits.


Le Maghreb est une construction régionale ancienne dont les limites ne font pas consensus. Il n’existe pas de définition qui fasse l’unanimité pour cette vaste portion de territoire qui s’étend entre la Méditerranée et le Sahara. Si le terme « Maghreb » renvoie couramment en français à l’ensemble formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie, la notion de « Grand Maghreb » inclut pour sa part la Mauritanie et la Libye. Ces découpages variables résultent de constructions géohistoriques distinguant le Maghreb de ses espaces voisins, alors que cette région peut aussi être pensée au croisement de différents ensembles géographiques.

Un Maghreb, des Maghreb

En France, le Maghreb renvoie couramment à l’ensemble régional formé par le Maroc, l’Algérie et la Tunisie. Les Maghrébins seraient les habitants de ces pays, mais aussi les populations immigrées qui en sont originaires et leurs descendants en Europe. Cette définition restrictive du Maghreb vaut surtout pour le contexte français. Il existe également un « Grand Maghreb », non à trois mais à cinq pays — plus le Sahara occidental —, intégrant tout ou partie de la Libye et de la Mauritanie.

Ce double Maghreb est le fruit d’une longue construction géohistorique, qui entremêle représentations externes et internes à la région. Pour les Grecs anciens, l’Afrique du Nord à l’ouest de l’Égypte était la Libye. Les Romains parlaient de Maurétanie (le pays des Maures) pour la partie ouest, mais aussi d’Africa, centrée sur l’actuelle Tunisie — mot qui a fini par désigner le continent tout entier. Les populations locales ne parlant pas latin, elles ont été qualifiées de « Barbares », ce qui a donné barbar en arabe et Berbères en français. Les Européens nomment la région Berbérie à l’époque moderne.

Dans la géographie arabe médiévale, le Maghrib renvoie à tout ce qui est à l’ouest, par rapport au Machriq, l’est : le Maghreb est le couchant du monde arabo-musulman, pensé relativement à son centre en Orient. En son sein, plusieurs sous-ensembles étaient distingués : le Maghrib al-Aqsa (le Maghreb lointain, qui équivaut au Maroc actuel), le Maghrib al-Awsat (Maghreb central) et le Maghrib al-Adnâ (Maghreb proche), plus souvent nommé Ifriqiya (dérivé d’Africa) et qui correspond peu ou prou à la Tunisie actuelle.

Une construction coloniale ?

La réduction du Maghreb au Maroc, à l’Algérie et à la Tunisie est parfois considérée comme un héritage colonial : « l’invention du Maghreb » (Abdelmajid Hannoum) serait le processus par lequel les trois territoires ont été réunis dans un même ensemble jugé cohérent et distinct des zones géographiques voisines. L’exclusion de la Libye sous domination italienne permettait de dessiner un pré carré français, tandis que l’éviction de la future Mauritanie, intégrée à l’Afrique-Occidentale française, traçait une frontière politique et raciale entre une Afrique « blanche » et une Afrique « noire ».

Le mot « Maghreb » est cependant rare à l’époque coloniale : il est plutôt question d’« Afrique du Nord française » et de « Nord-Africains » — un gentilé aux connotations négatives, surtout en métropole. En arabe ou en français, c’est surtout lors de la décolonisation que le terme « Maghreb » a progressivement remplacé « Afrique du Nord », par le biais des revendications politiques.

Pour éviter la confusion avec le Maroc, qui se dit Maghrib en arabe, l’expression la plus courante est toutefois « Maghreb arabe » (al-Maghrib al-’arabi), elle reflète la force du nationalisme arabe à l’époque. L’expression renvoie aussi aux projets panmaghrébins nés dans les luttes communes des années 1940-1960. En 1989 une Union du Maghreb arabe (UMA) a été créée, mais cette institution réunissant les cinq pays du Grand Maghreb n’a jamais joué un grand rôle en faveur de l’unité régionale.

Quelles limites pour le Maghreb ?

Les délimitations du Maghreb ne vont donc pas de soi. Au nord, la Méditerranée fait office de frontière, bien qu’un géographe arabe comme Al-Idrissi (XIIe siècle) ait pu intégrer Al-Andalus au Maghreb. L’Atlantique est la limite ouest, même si la proximité et le passé berbère des Canaries espagnoles rapprochent cet archipel du Maghreb. À l’est, la séparation entre Maghreb et Machreq passe soit entre la Libye et l’Égypte, soit entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque, voire exclut toute la Libye.

La limite sud est encore plus difficile à placer, sauf si l’on s’en tient aux seules frontières étatiques. Il est possible d’inclure la Mauritanie jusqu’au fleuve Sénégal, même si les différences sont grandes entre le nord et le sud du pays, ce dernier étant plus tourné vers l’Afrique subsaharienne. Le Sahara ne peut être considéré comme un obstacle aux circulations, tant les continuités transsahariennes sont nombreuses. Si l’on considère la présence de populations berbères comme un critère, alors le nord du Mali et du Niger pourraient être rattachés au Maghreb. Toute cette zone sud est souvent qualifiée de Sahel — ou de bande sahélo-saharienne — et pensée comme un espace de contact et de transition entre l’Afrique du Nord et l’Afrique subsaharienne.

La difficile délimitation du Maghreb invite donc à renoncer à toute définition fermée de cette région, et à privilégier une vision souple du territoire, selon l’époque ou la thématique, tout comme l’envisageait déjà l’intellectuel marocain Abdallah Laroui dans son Histoire du Maghreb (1970).

Les circulations régionales, anciennes comme plus récentes, offrent un miroir de l’aire d’influence du Maghreb sur les espaces voisins, brouillant les frontières. Un exemple en est la diffusion du couscous depuis le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie — conjointement inscrits sur la liste du patrimoine immatériel de l’Unesco depuis 2020 au titre de leurs savoirs, savoir-faire et pratiques liés à sa production et à sa consommation — et sa réinterprétation via des recettes locales en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique de l’Ouest.

Un espace carrefour

Il est difficile de définir le Maghreb avec des critères intrinsèques, qu’ils soient environnementaux ou culturels. La région ne se singularise ni par l’importance de l’islam ni par l’usage de la langue arabe. Seule l’importance de l’amazighité — berbérité — en tant que peuple, langue et culture la distingue vraiment ; d’où l’usage par les militants berbères du mot « Tamazgha » pour faire de la région le « territoire amazigh », en opposition au « Maghreb arabe ». Dans les deux cas, cela revient à ignorer les nombreuses hybridations qu’a connues ce territoire à travers l’histoire, du fait des peuplements berbères, puniques, romains, juifs, arabes et européens.

La géographie arabe traditionnelle aimait à penser la région comme une île enclavée — djazirat al-Maghrib. Les débats sur la dénomination et la délimitation du Maghreb montrent pourtant que tout se joue dans la question de son rapport au reste du monde : le monde arabe et le monde musulman, mais aussi l’Europe, l’aire méditerranéenne, ou encore le continent africain, ce qui permet de réfléchir au Maghreb dans une africanité souvent occultée.

Benjamin Badier, enseignant en histoire contemporaine, université Bretagne Sud (UBS) – Anne-Adélaïde Lascaux, maîtresse de conférences en géographie rattachée au laboratoire ESO (Espaces et sociétés), UMR 6590, université de Caen Normandie – Cartographie: Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora

Source : The Conversation – 02/09/2026 https://theconversation.com/le-maghreb-un-territoire-a-geometrie-variable-290265

    Ouverture du site « Mémoires anticolonialistes »

    Une mémoire documentaire en construction

    Khaled Gallinari

    Ce site rassemble des témoignages filmés, photographies, documents et éléments d’archives consacrés aux luttes sociales, politiques et anticolonialistes en Algérie au XXe siècle.

    Le fonds est nourri par des entretiens menés en Algérie et en France, par des recherches dans des fonds publics et privés et par des documents transmis par des militants, leurs proches et leurs familles. Il ne prétend pas à l’exhaustivité.

    Les informations historiques sont enrichies progressivement. Lorsqu’une date, une identification ou une provenance n’est pas certaine, cette incertitude est conservée dans la documentation interne afin de distinguer les faits établis des hypothèses.

    Les visiteurs disposant d’informations complémentaires peuvent contribuer à l’identification et à la contextualisation des photographies depuis les pages individuelles de la photothèque. Chaque proposition est vérifiée avant d’être intégrée.

    https://www.anticolonialistes.com

    Moha, le retour du refoulé – Récits du racisme d’État – Laurent Bazin & Mohamed Bridji

    Présentation de l’éditeur

    Moha a été refoulé de France vers son pays natal, l’Algérie. Il fait retour en publiant son autobiographie avec Laurent, anthropologue, chercheur au CNRS.
    Ce livre à deux voix est construit comme un double récit. Moha raconte son enfance dans les centres de réfugiés en Allemagne, une adolescence d’errance et de délinquance en France, son expérience de l’incarcération, de l’expulsion et de l’exil.

    Laurent reconstitue le contexte historique et spatial dans lequel s’est déroulé le parcours de Moha et de sa famille. Ensemble, ils dévoilent les processus historiques et politiques par lesquels le racisme colonial de l’Algérie française a été internalisé dans les institutions de la République pour être redéployé dans le cadre des politiques anti-migratoires et sécuritaires européennes.

    Témoignage brut et réflexion politique originale, ce livre puissant montre les rouages d’un pouvoir néolibéral qui stimule la xénophobie pour façonner l’injustice. Il s’achève sur l’urgence d’« ouvrir sa gueule, déballer la merde et se rebiffer » pour résister aux dérives néoréactionnaires et néofascistes qui menacent aujourd’hui d’emporter nos institutions.

    Moha, le retour du refoulé – Récits du racisme d’État, Laurent Bazin / Mohamed Bridji, La Dispute, 24 euros https://ld-es.fr/catalogue/la-dispute/moha-le-retour-du-refoule-recits-du-racisme-detat