Koukou, le royaume kabyle qui négociait avec l’Espagne – Emile Martinez

Quand les archives espagnoles rendent à la Kabylie une part de son histoire enfouie. En effet, le royaume de Koukou a entretenu pendant des années des relations diplomatiques avec le royaume d’Espagne, comme avec celui de France.

Un jour, un ami attentif à l’histoire de la Kabylie me dit cette phrase simple, presque jetée comme une confidence : « Tu sais que les documents du royaume de Koukou sont en Espagne ? »

Je crois que cette phrase ne m’a pas seulement appris quelque chose. Elle m’a ouvert une porte.

Je croyais connaître la Kabylie, puisque je suis né entre deux guerres dans l’un de ses villages, que pendant quelques années j’ai parcouru ses terres et ses montagnes, et que j’ai partagé, tout au long de ma vie, son amour de la liberté. Mais je ne connaissais pas l’histoire du royaume de Koukou. J’apprenais que, pour retrouver une part de l’histoire kabyle, il ne suffisait pas de remonter vers les villages du Djurdjura, vers les pierres sèches, les oliviers, les assemblées anciennes et les chemins de montagne. Il fallait aussi traverser la mer. Il fallait aller chercher, dans les archives de l’ancien empire espagnol, la trace d’un royaume que notre propre mémoire avait laissé dans l’ombre.

Koukou. Le nom lui-même semble sortir d’un conte de montagne. Il évoque un village perché, une forteresse de pierres, un pays de vent et de résistance. Mais Koukou ne fut pas seulement un refuge. Si l’Espagne impériale a conservé dans ses archives une partie de son histoire, c’est que Koukou fut un pouvoir. Une autorité kabyle. Une diplomatie. Un regard d’adversité porté vers Alger, vers Tunis, vers Madrid, vers cette Méditerranée où les empires se disputaient les ports, les hommes, les routes et les fidélités.

Le royaume de Koukou surgit dans un moment de grand bouleversement. Au début du XVIᵉ siècle, l’Afrique du Nord n’est pas un espace immobile. Les anciens équilibres se défont. Les dynasties maghrébines s’affaiblissent. Les Espagnols, portés par l’élan de la Reconquête achevée à Grenade en 1492, regardent vers l’autre rive. Ils occupent des places côtières, s’installent à Oran, à Mers el-Kébir, puis prennent Béjaïa en 1510. La Méditerranée devient alors un champ de bataille, mais aussi un immense lieu de passage, de commerce, de captivité, de diplomatie et de ruse.

C’est dans ce monde troublé qu’apparaît la figure d’Ahmed ou El Kadi, que les sources nomment aussi Ahmed Belkadi. Il appartient à une famille de prestige, liée au vieux monde hafside. Lorsque Béjaïa tombe aux mains des Espagnols, une partie de l’autorité ancienne se replie vers l’intérieur. La montagne devient refuge, mais elle devient aussi centre de décision. Koukou, village perché de Kabylie, prend alors une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu de protection. Il devient le siège d’un pouvoir capable de fédérer des tribus, de résister aux menaces venues de la mer, mais aussi de parler aux puissances de son temps.

Il faut imaginer cette scène. Sur les crêtes kabyles, dans ces villages que l’on croit parfois enfermés dans leur solitude, des hommes suivent les mouvements du monde. Ils savent que les Espagnols sont sur les côtes, que les Ottomans avancent vers Alger, que Tunis et Constantine sont travaillées par les rivalités, que les routes maritimes décident du sort des peuples. Rien de ce qui se passe sur la mer n’est étranger à la montagne. La Kabylie regarde la Méditerranée, même lorsque la Méditerranée ne la regarde pas.

Les Belkadi, maîtres de Koukou, occupent ainsi une place singulière. Ils ne sont ni les serviteurs dociles des Ottomans, ni les alliés naturels des Espagnols. Ils cherchent, comme tant d’autres pouvoirs de l’époque, à préserver leur autonomie dans un monde dominé par de grands empires. Leur politique est celle des équilibres difficiles. On s’allie parfois avec l’un pour contenir l’autre. On négocie, on temporise, on résiste. On écrit. On envoie des messagers. On écoute les captifs, les marins, les intermédiaires, tous ceux qui passent d’une rive à l’autre et transportent avec eux des nouvelles, des promesses, des mensonges ou des espérances.

C’est là que l’histoire devient presque romanesque. Car les traces de Koukou ne se trouvent pas seulement dans les récits kabyles ou dans les souvenirs transmis par les villages. Elles se trouvent aussi dans les archives espagnoles. Et ce que l’Espagne a conservé n’est pas seulement une curiosité d’archive. Ce sont, pour une part, les comptes rendus de négociations menées entre 1598 et 1610, c’est-à-dire au moment où la Méditerranée occidentale reste traversée par la grande rivalité entre la monarchie espagnole et l’Empire ottoman.

Cette remarque était juste. Derrière elle, il n’y avait pas seulement une curiosité d’archive. Il y avait une question plus profonde : que reste-t-il d’un peuple quand sa mémoire se trouve dispersée dans les papiers de ceux qui l’ont observé, combattu ou redouté ?

Alger est alors un enjeu majeur. Les Espagnols voulaient réduire la puissance de la Régence ; les maîtres de Koukou veulent, eux, préserver leur autonomie face à cette même puissance ottomane qui avance depuis la mer vers l’intérieur. Chacun cherche son avantage, et ce serait naïf de croire que ces échanges relevaient d’une amitié désintéressée. L’Espagne veut affaiblir Alger. Koukou veut défendre sa liberté. Mais c’est précisément cela qui donne à ces documents leur valeur : ils montrent une Kabylie politique, lucide, capable d’entrer dans le jeu complexe des puissances méditerranéennes.

Pierre Boyer, qui a étudié ce point précis des négociations entre le « royaume » de Koukou et l’Espagne de 1598 à 1610, a retrouvé une lettre d’Amar ou al-Kadhi, maître de Koukou, adressée au roi Philippe II et datée du 16 juin 1598. Dans cette lettre, le chef de Koukou présente sa force militaire et demande un appui humain et matériel pour s’emparer d’Alger et en expulser les Turcs. La mort de Philippe II, quelques mois plus tard, ne met pas fin au dossier. Celui-ci passe sous le règne de Philippe III.

Henri Genevois cite ainsi une autre lettre, datée du 25 juin 1603, dans laquelle le chef de Koukou presse le roi d’Espagne d’agir vite, estimant que l’occasion de prendre Alger est favorable. L’argument est frappant : selon lui, une grande partie des forces d’Alger se trouve alors engagée sur ses terres, au point qu’il ne resterait dans la ville que les commerçants et les artisans. La formule, qu’elle soit prise au pied de la lettre ou lue comme une manière de convaincre Madrid, révèle l’intensité de la lutte entre Koukou et Alger.

Ces démarches montrent l’ampleur de la stratégie kabyle. Koukou ne se contente pas de résister dans la montagne. Il tente de jouer la grande rivalité entre l’Espagne et la Régence d’Alger pour défendre son autonomie et, peut-être, reprendre l’initiative politique dans la région. Les négociations évoquent une alliance contre les Ottomans, considérés comme un ennemi commun, la possibilité de mobiliser des forces importantes, la demande d’un soutien en poudre, en plomb, en hommes ou en navires, ainsi que des tentatives de ravitaillement venues de Majorque. On mesure alors que Koukou n’était pas une simple hauteur rebelle, mais une force avec laquelle Madrid devait compter.

L’alliance envisagée n’était cependant pas simple. Elle soulevait des résistances, notamment parmi certaines tribus kabyles qui refusaient l’idée d’une alliance avec une puissance chrétienne contre une puissance musulmane. Cette réserve est essentielle. Elle montre que Koukou n’était pas un pouvoir absolu, capable d’entraîner toute la Kabylie sans débat ni opposition. La montagne avait ses fidélités, ses assemblées, ses limites, ses refus. Les négociations finirent par échouer, mais leur existence suffit à montrer la puissance des Ath al-Kadhi et l’attention que leur portait l’Espagne.

Ces éléments ne font pas de Koukou un simple auxiliaire de Madrid. Ils montrent au contraire un pouvoir kabyle qui cherche à utiliser les rivalités méditerranéennes pour préserver sa propre liberté. Comme tant de pouvoirs pris entre de grands empires, Koukou avançait dans un espace dangereux, où l’alliance pouvait être une arme, la négociation une protection, et la montagne elle-même une manière de tenir tête aux puissances qui prétendaient décider du sort du pays.

Il faut évidemment lire ces sources avec prudence. Elles sont espagnoles, donc écrites depuis les intérêts de l’Espagne. Elles voient Koukou à travers le regard d’une puissance chrétienne engagée contre les Ottomans. Mais c’est précisément cette distance qui les rend fascinantes. L’ancien adversaire, en surveillant, en notant, en traduisant, en calculant, a conservé malgré lui une part de la mémoire kabyle.

Voilà pourquoi le mot « royaume » doit être manié avec prudence, mais non avec mépris. Koukou n’était pas un royaume au sens européen du terme. Il n’avait ni les palais administratifs, ni les frontières fixes, ni la bureaucratie que l’on associe aux monarchies occidentales. Il ressemblait davantage à une puissance territoriale de montagne, fondée sur l’autorité d’une famille, les Belkadi, sur des alliances tribales, sur le prestige religieux et sur la capacité de tenir tête aux pouvoirs environnants.

Mais cette prudence ne doit pas conduire à diminuer son importance. Koukou fut bien une autorité politique. Il eut un territoire d’influence, des ennemis, des alliés, une stratégie et une diplomatie. Il eut surtout cette chose essentielle que les peuples dominés doivent toujours arracher à l’histoire : une voix.

Au XVIᵉ siècle et au début du XVIIᵉ, tandis que les Espagnols tiennent des positions sur les côtes d’Afrique du Nord et que les Ottomans installent leur puissance à Alger, les montagnes kabyles ne sont donc pas silencieuses. Elles observent, négocient, combattent, écrivent. Les Belkadi, maîtres de Koukou, ne sont pas de simples chefs locaux enfermés dans leurs crêtes. Ils sont des acteurs d’un monde plus vaste, pris dans les grandes tensions entre l’Europe chrétienne, l’Islam ottoman et les sociétés maghrébines de l’intérieur.

La Kabylie apparaît alors sous un jour différent. On l’a trop souvent décrite comme une terre de refus, ce qu’elle fut certainement, mais cette formule ne suffit pas. Refuser n’est pas rester immobile. Résister n’est pas s’isoler. Les hommes de Koukou ne se contentent pas de défendre leurs montagnes. Ils tentent de transformer leur position en force politique. Ils savent que la mer peut être menace, mais aussi ouverture. Ils savent que l’histoire ne se fait pas seulement dans les capitales, mais aussi dans ces lieux d’altitude où une communauté, pour survivre, doit comprendre le monde avant d’être écrasée par lui.

L’opposition avec Alger donne à cette histoire une force particulière. Alger, devenue progressivement le centre du pouvoir ottoman en Afrique du Nord, regarde les montagnes avec méfiance. Koukou, de son côté, refuse de disparaître dans une domination qui lui serait imposée. Entre la ville maritime et la montagne kabyle s’installe une tension durable. Ce n’est pas seulement une rivalité militaire. C’est une lutte entre deux formes de pouvoir : l’une appuyée sur la mer, les corsaires, les janissaires et l’ordre ottoman ; l’autre fondée sur les alliances tribales, le prestige religieux, l’enracinement montagnard et la volonté de ne pas être absorbée.

Ce qui bouleverse, dans cette histoire, c’est que cette voix nous revient parfois de très loin. Elle ne vient pas seulement des villages, des chants, des récits transmis au coin du feu, ni des pierres anciennes qui gardent la mémoire des hommes. Elle vient aussi de papiers conservés loin de la montagne. Dans les archives de Simancas, en Castille, dorment des lettres, des rapports, des traces diplomatiques. Elles disent que la Kabylie n’était pas seulement une terre rebelle, mais une terre politique. Elles disent que l’Algérie ne fut jamais un bloc simple, uniforme, immobile, mais une mosaïque de pouvoirs, de fidélités, de résistances et d’espérances.

Voilà pourquoi cette remarque m’a poursuivi. Elle disait, en quelques mots, que l’histoire kabyle ne dort pas seulement dans les villages, les montagnes et les récits transmis par les anciens. Elle dort aussi ailleurs, parfois très loin, dans les archives de ceux qui avaient compris que cette montagne comptait.

Il y a quelque chose de troublant à penser que l’ancien empire qui surveillait les côtes d’Afrique du Nord ait conservé, dans ses papiers, une part de la mémoire kabyle. Mais il en va souvent ainsi des peuples que l’on a mal racontés. Leur histoire se trouve dispersée. Elle dort dans les archives de ceux qui les ont combattus, dans les rapports de ceux qui les craignaient, dans les lettres de ceux qui voulaient les utiliser, dans les cartes de ceux qui rêvaient de les soumettre.

Je dois ici dire ma dette envers le travail considérable accompli par des chercheurs kabyles et par le Haut Commissariat à l’Amazighité. Les actes de la journée d’étude consacrée au royaume de Koukou, organisée à la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, le 30 septembre 2010, puis publiés en 2011 par la Direction de la Promotion culturelle du Haut Commissariat à l’Amazighité, m’ont permis de mesurer l’importance de cette histoire longtemps laissée dans l’ombre. Grâce à ce patient travail de recherche, de collecte et de transmission, le royaume de Koukou cesse d’être un nom lointain ou presque légendaire. Il redevient une part vivante de l’histoire kabyle, une mémoire à reprendre, à étudier et à partager.

C’est pourquoi l’enquête sur Koukou n’est pas seulement une curiosité érudite. Elle est une réparation de mémoire. Elle nous oblige à sortir d’une histoire trop simple de l’Algérie, où tout commencerait avec telle conquête et se poursuivrait selon une ligne unique. L’Algérie ancienne fut multiple. Elle fut faite de villes et de montagnes, de ports et de villages, d’Arabes et de Berbères, de Turcs, d’Andalous, de captifs européens, de marins, de commerçants, de saints, de guerriers, d’ambassadeurs. Koukou appartient à cette Algérie complexe, vivante, ouverte sur le monde, mais jalouse de sa liberté.

Il y a là une leçon pour notre temps. Les peuples que l’on dit périphériques ne sont souvent périphériques que dans le regard de ceux qui écrivent l’histoire à leur place. La Kabylie, comme tant d’autres terres amazighes, a longtemps été racontée par les empires qui la dominaient, la craignaient ou la surveillaient. Or voici que les archives de ces empires nous rendent, malgré elles, la preuve d’une présence, d’une stratégie, d’une intelligence politique.

Koukou n’est donc pas seulement un souvenir kabyle. C’est une invitation à relire l’histoire algérienne depuis ses marges apparentes, depuis ses montagnes, depuis ces lieux que les grands récits officiels ont trop souvent réduits au silence.

Peut-être faudra-t-il, pour retrouver pleinement cette histoire, retourner vers l’Espagne, vers Simancas, vers ces papiers où des secrétaires, des ambassadeurs, des officiers ou des informateurs consignèrent les négociations de 1598 et de 1610. Il faudra les lire avec patience, les confronter aux traditions locales, aux travaux des historiens, aux mémoires kabyles. Alors seulement le royaume de Koukou cessera d’être un nom presque légendaire pour redevenir ce qu’il fut : un moment de l’histoire politique de la Kabylie, une parole venue de la montagne, un signe que l’Algérie profonde n’a jamais été absente de la grande histoire méditerranéenne.

Source : Le Matin d’Algérie – 05/07/2026 https://lematindalgerie.com/koukou-le-royaume-kabyle-qui-negociait-avec-lespagne/

80 % des Algériens sont en totale rupture avec le système : un parlement illégitime ne peut garantir la continuité de l’État national – Farouk L. Benzaïm

Les résultats de participation au dernier scrutin législatif qui s’est tenu en Algérie le week-end dernier confirment ce que le rédacteur de l’article d’ »Algeria Watch » avait déjà souligné : un désintérêt total du peuple pour cet événement, et un rejet global du processus imposé par le pouvoir aux Algériennes et aux Algériens depuis le 12 décembre 2019.

Le Hirak à l’époque avait clairement exprimé sa revendication unique : un changement radical du système politique et des règles de gouvernance avant tout processus électoral.

Le taux de participation à ce dernier scrutin n’a pas dépassé 20 % des inscrits sur les listes électorales, et près d’un million de voix exprimées ont été annulées, ce qui indique que ce taux est le plus faible depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Même si l’on se réfère aux taux de participation électorale annoncés par les autorités, souvent gonflés selon de nombreux observateurs, depuis le Hirak jusqu’à aujourd’hui, on constate une continuité du rejet populaire de ce scrutin, les Algériennes et les Algériens étant persuadés que les élections en Algérie ne sont ni un mécanisme de changement ni une source de légitimité pour construire quelconque contrat politique.

L’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un taux de participation annoncé de 39 %. Le référendum pour la modification de la Constitution du 1er novembre 2020 a quant à lui enregistré une participation de 23,7 %. Le scrutin législatif de juin 2021 a été annoncé avec 30,20 %. Les autorités ont indiqué que la participation aux élections locales de fin 2021 était de 34 %, tandis que la participation à l’élection présidentielle de septembre 2024 n’a pas dépassé 24 %.

Le taux de participation au scrutin du 2 juillet 2026 confirme que l’esprit du Hirak est toujours vivant et que la société algérienne est convaincue, plus que jamais, que le changement total du système de gouvernance est le seul moyen pour que les élections retrouvent leur sens et que la politique revienne dans l’espace public, ce qui a été confirmé lors du dernier scrutin où tout était présent sauf la politique.

Le pouvoir attaque les appareils de parti pour justifier le rejet populaire massif de ses politiques

Le pouvoir n’a pas attendu l’annonce officielle des résultats préliminaires du scrutin du 2 juillet pour mobiliser ses relais médiatiques privés et publics, dans une campagne organisée contre les appareils de parti et leurs dirigeants afin de justifier l’absence des électeurs dans les bureaux de vote, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

La campagne a commencé avec les quotidiens El KhabarLe Soir d’AlgérieEchorouk El Yawmi et El Watan. Les deux premiers quotidiens reçoivent chaque jour entre 5 et 6 pages publicitaires de l’Agence nationale de publicité depuis que Abdelmadjid Tebboune a pris la présidence de l’État. Quant au quotidien Echorouk El Yawmi, il reçoit entre 2 et 3 pages publicitaires quotidiennement, tandis que le troisième journal perçoit entre une page et demie et deux pages de publicité publique depuis le retour d’Omar Belhouchat à la gestion du journal en février 2026, sous l’impulsion personnelle d’Abdelmadjid Tebboune qui a un lien d’amitié personnelle avec lui, tout comme ils étaient liés par le scandale du groupe Khalifa à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

Le journal El Khabar a attribué ce qu’il a appelé la responsabilité des partis pour le faible taux de participation au vote, qu’il a considéré comme « dû à une cause principale consistant en l’absence de véritable leadership partisan et l’implication de nombreux responsables des partis dans des détails secondaires, en rejetant la responsabilité de l’échec sur les institutions de l’État, parfois en parlant de fermeture et parfois de domestication, dans le but de justifier l’incapacité, de consacrer le statu quo et de maintenir le monopole des responsabilités au sein des cercles de privilèges », ce qui est un signe clair du début du processus de changement des directions des appareils partisans sous l’impulsion des appareils bureaucratiques et de sécurité du pouvoir. Quant au journal Le Soir d’Algérie, il a limité ce qu’il a appelé la faillite des partis politiques à l’échec politique au niveau du discours, qui ne mobilise plus l’opinion publique. Pendant ce temps, le journal Echourouk El Yawmi a essayé de faire croire à l’opinion publique que les électeurs ne boycottent pas les politiques du pouvoir, mais boycottent les partis politiques. Il est allé jusqu’à dire que le pouvoir ne s’est pas présenté pour assumer la responsabilité de l’abstention, et que l’augmentation du taux de participation incombe moralement, politiquement et socialement exclusivement aux partis.

Cette défense acharnée du pouvoir dans une tentative de cacher sa faillite, que même un aveugle peut voir, mais que le journal Omar Balhouchat ne voit pas. Le journal El-Watan a constaté qu’un taux de participation « révèle une vérité frappante : des élections annonçant la faillite des partis politiques traditionnels ».

La faillite de Tebboune et du système qu’il a imposé à El Mouradia en 2019 menace l’Algérie en tant qu’entité politique et juridique

La campagne médiatique des journaux privés s’est étendue à tous les médias publics, qui ont mobilisé des bataillons de leurs professeurs, journalistes et analystes pour témoigner de la propreté du scrutin et affirmer que les partis politiques sont responsables de l’abstention électorale. Le but de cette campagne organisée était de couvrir les échecs et la faillite du président Tebboune ainsi que du système politique et militaire qui l’a imposé au palais d’El Mouradia le 12 décembre 2019.

Cette campagne cache également de nombreux autres faits, à savoir que la faible participation est liée à l’absence de politique et à la pratique politique, ainsi qu’au lien confirmé entre ces partis et leurs dirigeants avec les différents organes du pouvoir et leurs réseaux. Elle cache aussi le fait que l’ensemble du processus électoral – de l’annonce de la candidature à l’annonce des résultats – est contrôlé par l’administration et la bureaucratie sécuritaire du pouvoir. Ce sont eux qui choisissent les députés et les candidats pour concurrencer les députés, et ce sont eux qui choisissent qui affronte ces députés de manière formelle. De plus, c’est le pouvoir qui ferme ou ouvre l’accès aux médias aux personnes de son choix.

Cette campagne de propagande est ancienne dans sa structure et nouvelle dans l’identité de ceux qu’elle défend. En effet, sous le régime de Bouteflika, les appareils de propagande médiatique faisaient exactement la même chose pour justifier l’abstention électorale. Le message était le suivant : les Algériens n’aiment pas les partis politiques et ne se soucient pas des élections législatives parce que le peuple aime le président et le respecte, car il fait tout pour eux, tandis que les partis, le gouvernement et les ministres ne suivent pas les instructions du président.

Aujourd’hui, ce scénario se renouvelle sous le régime de M. Tebboune avec les mêmes appareils médiatiques. La vérité est que le pouvoir politique, sous sa forme actuelle ou précédente, a créé ces partis, et ces partis dans le cadre d’une division du travail – bien qu’ils semblent différents dans leur discours – sont en réalité une partie du système de gouvernance que le Hirak a demandé à réformer, ce à quoi le pouvoir a répondu par le refus, la répression, la diffamation et des campagnes de propagande accusant de trahison et de collusion avec l’étranger.

De plus, la campagne propagandiste contre ces appareils partisans – qui font tous partie du système sans exception. Il est à souligner que le parti du Front des Forces Socialistes (FFS) est le dernier de ces partis à avoir été domestiqué et intégré – revêt un ensemble de contradictions. La médiocrité des médias et de la propagande n’a même pas réussi à construire un discours avec un minimum de substance. Alors, comment peut-on parler de partis politiques qui ont échoué ou dicrédités, et Abdelmadjid Tebboune parle d’une majorité présidentielle composée de ces mêmes partis ? Comment peut-on construire une majorité présidentielle composée de partis qui ont échoué et démonitisés sans que le président qui la dirige soit lui-même en situation d’échec et discrédité ? La seule vérité aujourd’hui, après le scrutin du 2 juillet 2026, est que l’esprit du Hirak est toujours présent, car ce mouvement populaire est un mouvement historique profond qui a porté un message clair que le chef d’état-major à l’époque n’a pas saisi, parce qu’ils ne possédait ni les outils de compréhension, ni les mains propres, ni l’indépendance de décision pour faire passer l’Algérie à une nouvelle ère et construire un autre paradigme pour l’exercice du pouvoir, un paradigme qui rompt avec la logique de la force et adopte la force de la logique, pour construire des ponts de consensus entre toutes les Algériennes et tous les Algériens.

Et la situation aujourd’hui est restée telle qu’elle est et la décomposition politique du système de gouvernance a atteint un point tel que la nation algérienne est en rupture totale avec tout le système de gouvernance, avec ses médias et ses structures partisanes et associatives.

Un parlement faible chargé de prolonger le mandat à un président encore plus faible… Alors, changement ou effondrement ?

Toutes les données disponibles jusqu’à présent confirment que le parlement actuel, dans ses deux chambres, sera chargé de trouver une formule pour assurer la continuité d’Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia après la fin de son mandat en septembre 2029, soit en appliquant les dispositions transitoires prévues dans la dernière révision constitutionnelle que la présidence a qualifiée de technique, soit par une autre modification qui prolongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans pour diverses raisons, avec effet rétroactif afin que M. Tebboune reste au pouvoir jusqu’en septembre 2031, ou peut-être une révision constitutionnelle qui rouvrirait les mandats présidentiels pour le maintenir au pouvoir jusqu’en 2033, où il aurait 89 ans.

Peu importe les scénarios sur lesquels s’accorderaient le noyau dur et les réseaux du régime, la seule vérité est que le scrutin du 2 juillet a créé un parlement dépourvu de légitimité populaire, politiquement fragile, ce qui augmentera la fragilité du pouvoir et pourrait affaiblir l’État vis-à-vis de la communauté internationale, augmentant ainsi les risques pour la continuité de l’État dans un contexte international qu’on ne peut qualifier autrement que d’impitoyable envers les États faibles, et aucun pays ne peut sombrer que par la faiblesse de ses institutions constitutionnelles non représentatives du peuple.

Et le peuple algérien est conscient de ces défis, c’est pourquoi l’esprit du Hirak a envoyé un message fort, pacifique et silencieux le 2 juillet dernier, dont la substance était… le changement ou l’effondrement.

Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch

Source : Algeria-Watch – 08/07/2026 https://www.algeria-watch.info/80-des-algeriens-sont-en-totale-rupture-avec-le-systeme-un-parlement-illegitime-ne-peut-garantir-la-continuite-de-letat-national/

Albert Camus, d’une rive à l’autre – Murielle Compère-Demarcy

Vingt-deux auteurs sous la direction littéraire de Marie-Claude San Juan, avec une préface de Karim Akouche et une postface d’Hubert Ripoll, ont participé à cet ouvrage. 

Publié en 2026 après trois années de préparation, Albert Camus, d’une rive à l’autre rassemble vingt-deux auteurs autour d’une même question : que nous dit encore Camus aujourd’hui ? Plus de soixante ans après sa mort, son œuvre demeure une référence pour penser les crises identitaires, les conflits mémoriels et les fractures politiques contemporaines.

Comme l’explique Marie-Claude San Juan dans son Avant-Dire, Genèse et sens du livre, cet ouvrage est né d’un double constat : celui d’une fréquentation assidue de l’œuvre camusienne et celui d’un potentiel encore insuffisamment exploré dans ce qu’elle peut apporter aux débats contemporains. Des rencontres menées sur les deux rives de la Méditerranée ont progressivement fait émerger une évidence : Camus peut constituer un pont de fraternité entre des communautés que l’Histoire a souvent opposées. Son œuvre offre un cadre éthique permettant d’aborder des questions aussi sensibles que la colonisation, la décolonisation, l’identité, la culture, les traumatismes collectifs, les ressentiments hérités du passé ou les pièges des idéologies et des replis communautaires. Pour les Algériens comme pour les Français d’Algérie, souvent réunis par une même part d’« algérianité » et parfois par des expériences communes d’exil, notamment celles engendrées par la décennie noire, Camus apparaît comme un interlocuteur privilégié pour renouer le dialogue entre les mémoires.

Dans sa préface, Le juste milieu, le milieu juste, Karim Akouche présente Camus comme l’une de ces rares figures dont la présence intellectuelle survit à la disparition physique. Ses romans, ses essais, son théâtre et ses chroniques continuent d’accompagner ceux qui refusent les simplifications et cherchent à concilier justice, liberté et fidélité à l’humain.

L’originalité de l’ouvrage tient à la diversité de ses contributeurs, qui entretiennent avec Camus un rapport personnel autant qu’intellectuel. Tous reconnaissent en lui un homme partagé entre plusieurs appartenances, familier de l’exil géographique, culturel ou intérieur. Cette expérience du déchirement constitue le fil conducteur du livre.

Né en Algérie française, orphelin de père dès son plus jeune âge, Camus a vécu au croisement de plusieurs fidélités. Attaché à l’Algérie comme à la France, il fut constamment sommé de choisir entre deux mondes qu’il refusait d’opposer. Cette tension traverse toute son œuvre et éclaire certaines de ses ambiguïtés les plus commentées, qu’il s’agisse de la figure anonyme de « l’Arabe » dans L’Étranger ou de l’Oran à la fois réelle et symbolique de La Peste. Ces questions révèlent moins des contradictions que le drame historique d’une génération prise entre des récits nationaux concurrents.

Figure souvent controversée, Camus a été accusé aussi bien de complaisance envers le système colonial que d’hostilité à l’indépendance algérienne. Pourtant, son œuvre témoigne d’un attachement profond à la terre algérienne, tandis que ses reportages sur la misère en Kabylie dénoncent sans détour les injustices coloniales. Comme le rappelle Boualem Sansal dans l’exergue retenu par Marie-Claude San Juan, Camus demeure au cœur des contradictions franco-algériennes, dont il constitue une sorte de centre de gravité.

Écrivain profondément méditerranéen mais ouvert à toutes les traditions, Camus puise aussi bien chez les auteurs européens que chez les penseurs antiques, chrétiens ou orientaux. Son humanisme se caractérise par le refus des dogmes, des camps et des certitudes idéologiques. Pour lui, le doute, la mesure et la complexité sont des exigences morales.

Karim Akouche prolonge cette réflexion en imaginant ce qu’aurait pu devenir Camus après l’indépendance de l’Algérie. Aurait-il quitté le pays avec les rapatriés ou choisi d’y demeurer malgré l’hostilité du nouveau régime ? Aurait-il dénoncé les dérives autoritaires de l’Algérie indépendante tout en défendant les harkis, les pieds-noirs abandonnés et les victimes de toutes les exclusions ? L’auteur suggère qu’il aurait poursuivi ce difficile chemin de crête, refusant aussi bien les injustices du pouvoir que les enfermements identitaires, fidèle à sa vocation de conscience libre.

Dans cette évocation, Camus apparaît comme un « Ulysse du XXe siècle », naviguant entre les deux rives de la Méditerranée, porté par des fidélités contradictoires mais irréductibles. Cette image rejoint l’esprit même du projet porté par Marie-Claude San Juan : faire de Camus un passeur entre les mémoires, les cultures et les héritages, un point de rencontre plutôt qu’un objet de division. Elle résume aussi l’esprit de l’ouvrage : celui d’un écrivain inclassable, souvent incompris, dont la pensée demeure précieuse pour appréhender la complexité du monde contemporain.

Albert Camus, d’une rive à l’autre invite ainsi à explorer une œuvre qui ne fournit ni réponses définitives ni certitudes confortables, mais qui nous aide à interroger nos préjugés, à comprendre les mémoires blessées et à penser les identités dans toute leur complexité. En favorisant une lecture exigeante de Camus et une meilleure compréhension de la pluralité des vécus de part et d’autre de la Méditerranée, ce livre entend contribuer au dialogue nécessaire entre les rives. C’est sans doute la raison pour laquelle la voix de Camus continue de résonner avec une force singulière aujourd’hui.

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.

« Albert Camus, d’une rive à l’autre »

Les contributeurs : Ismahan Aït Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.

Source : Le Matin d’Algérie – 01/06/2026 https://lematindalgerie.com/albert-camus-dune-rive-a-lautre/

Editions Unicité : https://www.editions-unicite.fr/auteurs/Marie-Claude-San-Juan-et-collectf/albert-camus-d-une-rive-a-l-autre/index.php

Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : la CNCDH publie son rapport 2025

Face à un climat de polarisation, l’adhésion des citoyens français aux valeurs de tolérance montre une résilience remarquable. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) dresse un bilan de l’année 2025, marqué par une hausse des actes de haine sur le terrain.

Un indice de tolérance élevé et stable

Malgré la diffusion de discours de défiance, l’Indice longitudinal de tolérance se stabilise à 64/100, un score identique à celui de 2024 et proche de son record historique. Cette dynamique est portée par des facteurs structurels (élévation du niveau de diplôme, renouvellement générationnel), les jeunes générations affichant jusqu’à 25 points de tolérance en plus que leurs aînés sur certains sujets. 

Cependant, des préjugés spécifiques restent ancrés. 64 % des Français perçoivent toujours les Roms comme « un groupe à part », tandis que 59 % partagent l’idée que de nombreux immigrés viennent uniquement pour profiter de la protection sociale. Enfin, 35 % estiment encore que les personnes juives ont un rapport particulier à l’argent (un chiffre qui grimpe à 48 % chez les plus de 70 ans). 

Des infractions en hausse et un enjeu de sous-déclaration

Les services de l’État font état d’une recrudescence des actes de haine sur le terrain. Le ministère de l’Intérieur comptabilise 9 737 crimes et délits racistes ou antireligieux (+5 % par rapport à 2024), avec un bond de 11 % des atteintes physiques. De son côté, la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) enregistre 3 289 faits, marqués par des réalités diverses : 

  • Faits antisémites : 1 320 actes recensés (en baisse de 16 %, mais constitués à 67 % d’atteintes directes aux personnes). 
  • Faits antimusulmans : une hausse spectaculaire de +88 % (326 faits). 
  • Faits altérophobes (autres racismes) : en progression de +17 % (1 643 faits). 

Cette réalité officielle cache un immense phénomène de sous-déclaration. On estime à 1,2 million le nombre de victimes annuelles en France, mais 97 % d’entre elles ne portent pas plainte, souvent par manque de confiance dans l’institution judiciaire (qui n’a prononcé que 1 907 condamnations en 2024 pour plus de 10 000 affaires traitées). 

La fabrication du préjugé dès l’enfance

Pour son coup de projecteur 2025, la CNCDH s’inquiète de la hausse des signalements en milieu scolaire, avec 3 851 actes racistes et antisémites recensés dans les établissements du second degré. 

Le rapport rappelle que les préjugés se construisent dès le plus jeune âge, sous l’influence de l’environnement social. La Commission pointe notamment le manque de mixité dans la littérature jeunesse, l’uniformité des représentations dans les jouets, la viralité des algorithmes sur les réseaux sociaux et l’exposition précoce à des contenus dégradants en ligne. 

Des pouvoirs publics moins engagés 

Face à l’insuffisance des résultats des plans nationaux successifs, la CNCDH souligne qu’enrayer la progression des faits racistes, antisémites et xénophobes exige désormais une volonté politique ferme, pérenne et coordonnée à tous les échelons de l’État et des collectivités publiques. 

Le rapport, les Essentiels et les contributions sont disponibles sur le site Internet de la CNCDH https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025