Alger, 2 août 1936 : quand le geste se joint à la parole – Christian Phéline 

Christian Phéline analyse les circonstances et les significations du geste mythique accompli par Messali Hadj le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger.

 Sources et échos symboliques d’une « poignée de terre »

Christian Phéline

La pluralité de débats et le regain d’intérêt historique qu’a suscité le centenaire de la création de l’Étoile nord-africaine contraste avec le voile d’amnésie ou de flou que l’histoire officielle, de part et d’autre de la Méditerranée, a longtemps jeté sur cette force matricielle de tous les développements ultérieurs du combat algérien de libération nationale. Cette occultation a porté en particulier sur ce moment fondateur que fut le discours prononcé, au Stade municipal d’Alger, par Messali Hadj, le 2 août 1936. Un retour informé sur cette prise de position décisive met en revanche en lumière ce qu’elle dévoilait des limites politiques tant des promesses réformistes du Front populaire en matière coloniale que de la visée d’un « rattachement à la France » dans laquelle les Oulémas, la fédération des Élus musulmans et l’appareil communiste conduisaient alors leur combat sous la bannière du « Congrès musulman algérien ». 

Dans la suite d’un précédent article[1], il est proposé, à l’approche du 90e anniversaire de cette journée mémorable, d’interroger la profondeur et la richesse des ressorts symboliques à l’œuvre dans le geste de la poignée de terre brandie vers le ciel, tel qu’avec la formule « Cette terre n’est pas à vendre ! », il s’est conservé comme une référence iconique dans la mémoire militante du courant issu de l’Étoile puis du Parti du peuple algérien (PPA)[2].

Le Stade municipal d’Alger. Construit à l’extrémité du faubourg de Belcourt (Belouizdad) lors du centenaire de la Conquête en 1930, celui-ci pouvait accueillir dans ses tribunes et gradins près de 15 000 spectateurs.

Dans ce qui fut la plus précoce biographie du président de lÉtoile nord-africaine, Benjamin Stora l’admettait d’emblée : « Lorsque Messali évoque ce moment dans ses discours ultérieurs, dans ses souvenirs, il faut naturellement faire la part des embellissements poétiques qui enjolivent peut-être un peu la réalité. »[3] Cet appel à la prudence fait suite à la narration faite par le dirigeant du geste ayant conclu sa proclamation au Stade municipal : « Je me suis baissé ; j’ai ramassé une poignée de terre, de cette bonne terre d’Algérie, et j’ai dit que cette terre ne se vendait pas ; tout un peuple en était l’héritier. On ne vend pas son pays ! On n’assimile pas son pays ! »[4] . Ce récit canonique, à partir duquel l’épisode s’est perpétué dans les rangs du PPA, est d’ailleurs tardif : il figure dans l’une des quelques allocutions du début 1959 où Messali, qui venait d’être libéré de sa résidence forcée à Belle-Île mais restait interdit de séjour en Algérie, tenta devant ses fidèles de relier les combats de l’heure à une mémoire encore à construire. Dans une curieuse boucle temporelle, le dirigeant y relatait même son intervention de 1936 comme si c’était aussi la voix de son auditoire présent qu’il y avait, par avance, portée : « Mes frères ! En votre nom, au nom des militants de cette époque, au nom du peuple algérien, j’ai pris la parole au Congrès. »

Rédigés encore une douzaine d’années plus tard, les Mémoires du vieux leader restitueront en des termes voisins la formule prononcée devant le public du Stade municipal : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la Baraka n’est pas à vendre, ni à marchander, ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne »[5]. Ce texte ultime ne reprend cependant pas le récit du mouvement ostentatoire vers le sol puis vers le ciel qui aurait accompagné ces paroles. Dans ses « Souvenirs », eux aussi d’une rédaction tardive, Mohamed Mestoul, le plus précoce lecteur algérois d’El-Ouma, resté à proximité du dirigeant pendant toute la durée du meeting, le décrira bien « prenant une poignée de terre », mais en situera le moment non pas en conclusion directe du discours, mais après la gigantesque ovation et les « trois tours de piste » triomphaux lui ayant fait suite[6]. Quant à l’évocation que Guenanèche, proposera du dirigeant prenant « une poignée de terre dans la main et la brandissant bien haut »[7] , elle relève plus de la pieuse reprise d’un moment devenu légendaire que d’un témoignage personnel, ce militant étoiliste de Tlemcen ne semblant pas avoir assisté au rassemblement algérois. Selon lui, notons-le, cet acte si symbolique aurait été accompli « de façon presque inconsciente ».

Il faut en revanche toute la licence de l’écriture romanesque pour que Mohamed Benchicou dans sa fiction sur « la vie occultée de madame Messali Hadj », imagine que, concerté par avance avec sa compagne, le geste se serait inspiré de celui de l’Esquimau Nanouk, le héros du documentaire éponyme de Robert Flaherty (1922), lançant son harpon en l’air pour mieux ferrer le poisson[8]… Davantage de vraisemblance, disons-le, s’attacherait à ce que le dirigeant algérien se soit plutôt souvenu, de façon consciente ou non, de l’énergie avec laquelle le chef indien Thunderbird appelle à la résistance contre l’envahisseur blanc, la main droite brandie, bras arrondi au-dessus du visage, dans le film de Ray Taylor, Battling with Buffalo Bill : c’est là l’un des premiers westerns du cinéma parlant et Messali pourrait l’avoir vu lors de sa sortie parisienne en version sous-titrée, fin 1932 à l’Apollo.

Le sens nouveau d’une vieille invocation

Quoi qu’il en soit, la référence verbale à la « terre » et au refus de sa « vente » ne figure pas dans le texte de l’allocution publié à l’époque dans El-Ouma[9], texte lui-même écrit après le meeting, puisque l’orateur rapportera que son discours y avait été « totalement improvisé » et qu’il y avait dit « bien d’autres choses, dont je ne me souviens plus avec précision »[10]. Par deux fois dans le discours ainsi restitué, l’orateur évoque « le sol de nos ancêtres » ou « le sol de notre Patrie » mais c’est pour dire son émotion de retrouver le pays de sa naissance après un long éloignement parisien. Son appel final reste d’une rhétorique exempte de métaphore où l’orateur clame : « À bas le Code de l’Indigénat ! À bas la loi d’exception et la haine des races, vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »

Notons aussi que le paroxysme unissant le symbole de la terre natale à celui du poing levé n’est mentionné, malgré le caractère spectaculaire qu’il aurait revêtu, par aucun des observateurs de presse présents, pas plus que par les deux rapports de police qui relatèrent le meeting[11] : en des termes voisins, ces derniers rapportent comme conclusion du discours un appel à « agir dans le calme et la discipline pour obtenir l’émancipation totale du peuple musulman », assorti du conseil à ne pas s’engager « dans les luttes contre les Français et les Juifs » pour lutter « seulement contre vos ennemis ».

Le silence immédiat autour de cette « poignée de terre » contraste avec les commentaires d’alors qui confirment en revanche le récit où Messali dépeindra la foule, descendue sur la piste, s’emparant de lui dès la fin de son discours, lui faisant faire « plusieurs tours du stade », criant et lançant des slogans « comme dans une manifestation »[12]. En des termes plus froids, le commissaire de l’arrondissement ne dit pas autre chose : « L’orateur est porté en triomphe et fait le tour des tribunes, très acclamé par l’auditoire. » Et même La Lutte sociale, l’organe des communistes algériens, qui ne pouvait y voir qu’une sérieuse mise en cause de sa ligne tricolore d’« Union avec le peuple de France », doit le concéder : « Il est vivement applaudi et porté en triomphe tout autour du stade. » Deux clichés publiés dans El-Ouma témoignent en outre de cette apothéose[13], alors qu’aucune image n’est connue qui donne à voir le geste tellement symbolique de la poignée de terre. En un lieu dévolu aux jeux de ballons si prisés de la jeunesse musulmane, Omar Carlier voyait dans le cérémonial qui s’improvise en faveur de l’orateur, une manière de le « jucher sur les épaules de ses supporteurs, comme certains l’ont vu faire pour certains matchs de football »[14]. Même si les gestes appartiennent à d’autres cultures, on pourrait y reconnaître aussi ce rite de l’élévation sur le pavois par laquelle les anciens Francs consacraient le chef qu’ils s’étaient choisi, ou cette sortie a humbros où le matador le plus apprécié quitte l’arène, porté en gloire sur les épaules de ses admirateurs.

Journalistes comme policiers, les observateurs d’alors ne manquèrent pas de relever aussi le mot d’ordre qui, en des termes plus ouvertement politiques, donnait son sens au refus de toute « vente » du terroir ancestral : « Parlement algérien, élu au suffrage universel sans distinction de races et de religions ! ». Exprimant la double exigence démocratique de remettre le destin du pays à la volonté du plus grand nombre dans le respect des droits de toutes les minorités, cet appel s’opposait terme à terme à la perspective ouverte par le « projet Blum-Viollette » : non, la reconquête d’une souveraineté de l’Algérie ne pouvait être bradée contre une illusoire dilution de la représentation algérienne au sein d’une chambre parlementaire parisienne ! Un syncrétisme inédit combine ici le legs de 1789, la référence à la souveraineté républicaine et la posture anticoloniale du communisme de 1920, avec le mythe d’une nation algérienne s’identifiant tant à la tradition musulmane qu’à l’aspiration contemporaine à l’unité arabe. Une intelligence politique toute moderne dicte la manière dont la revendication de souveraineté s’y exprime sur un mode démocratique refusant toute exclusive ethnico-culturelle.

C’est certes non sans mal, que le courant issu de l’Étoile nord-africaine s’est employé à distinguer ce qui, dans l’islam, constituait à ses yeux le ressort historique et culturel premier de résistance à la dépersonnalisation coloniale, et cette perspective d’une société souveraine accueillant à égalité les habitants de l’Algérie de toutes races ou religions. Mais les rangs militants ont su parfois faire remarquablement leur cette dernière conception, comme l’attestent les termes si ouverts d’un « Journal hebdomadaire, critique, humoristique et comique », manuscrit, diffusé au sein de la prison Barberousse en octobre 1938 : « Tous les Algériens sont frères. Ils ne constituent qu’un seul corps, un et indivisible. Chacun a le droit de pratiquer sa religion et de suivre sa doctrine à la condition de ne pas compromettre la sécurité et la paix du pays. Le parlement est la maison du peuple sans qu’il y ait lieu de faire des distinctions entre juifs, arabes, français et mozabites. »[15]

Aussi, malgré son emphase, peut-on accorder foi au sentiment rétrospectif du dirigeant pour qui « Ce fut une des journées les plus belles de [s]a vie[16]. » Et au bilan qu’avec quelque volontarisme sur l’ampleur immédiate de l’adhésion à son propos, il en tire dans le texte original de ses Mémoires : « La page noire du Congrès musulman algérien qui allait entacher notre passé historique et compromettre notre avenir a été brûlée sous le feu d’une prise de conscience du peuple algérien. »[17]  Les autorités ne s’y trompèrent pas : l’appel souverainiste à un « Parlement algérien », jugé « intolérable » par le gouverneur général Georges Lebeau, est à l’origine de l’intense campagne en vue de l’interdiction de l’Étoile qui, avec le soutien tacite de l’appareil communiste, aboutira en janvier 1937. 

Pour en revenir à la « poignée de terre », l’historien peut au moins s’assurer de la vraisemblance matérielle de l’exécution d’un tel geste, dans ce lieu, en conclusion d’un discours s’adressant à plus de dix mille personnes. Outre une sonorisation sérieuse, tout un dispositif scénographique est d’habitude requis en semblable circonstance qui permette à l’orateur d’être vu et entendu d’un aussi vaste auditoire. Ainsi pour la vaste manifestation d’une teneur bien différente qui prend place en ce même endroit une semaine plus tard : le « grand meeting de propagande nationale » réuni le 9 août par un « Comité du Rassemblement national d’action sociale français » en une riposte au dialogue entre le nouveau gouvernement de Front populaire et les représentants du Congrès musulman, où La Dépêche algérienne s’empressera de voir la vraie « voix de l’Algérie ». Le reportage illustré montre les orateurs, dont Augustin Rozis, le maire très réactionnaire d’Alger, s’y succéder, perchés sur une sorte de haute chaire de bois dressée au-dessus d’une foule assise jusque sur la piste. Plus classiquement, l’immense rassemblement pieux opéré, cette fois-ci au stade de Saint-Eugène, pour le quinzième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le 21 juin 1942, groupera les personnalités au centre des gradins sous une effigie géante du maréchal Pétain, tandis que les congressistes défileront en procession devant eux. Dans l’un ou l’autre de ces agencements, on imagine mal comment un orateur, aussi inspiré eût-il été, aurait pu se baisser pour vraiment ramasser au sol un peu de terre.

Il n’en va cependant pas de même avec l’agencement insolite qui, le 2 août, accueille les représentants du Congrès musulman. Loin de dominer le public, les intervenants y sont en effet placés en contrebas de lui : « Au centre du terrain, rapporte ainsi La Lutte sociale, sous des vastes parasols car le soleil était ardent, s’installèrent au milieu des vivats, les délégués retour de Paris. » Plusieurs photos de presse donnent à voir ces ombrelles à rayures bayadère et franges festonnées d’un effet bien peu solennel. Les prises de parole, ainsi que le montrera un cliché du cheikh Taïeb El-Okbi publié par La Dépêche algérienne lors de son procès en 1939, s’y firent devant un micro fixe installé sous l’une d’entre elles. Or l’article de Chantiers nord-africains publié lors de l’aménagement du stade précisait que, si le circuit extérieur servant de vélodrome était revêtu de bois, le terrain de football avait été « très travaillé, bien nivelé, drainé, tuffé »[18] [je souligne]. L’on jugeait alors ce revêtement minéral propre à « permettre les jeux les plus précis », quand, aujourd’hui, il est le plus souvent abandonné au profit du gazon naturel ou non : on le voit avec la piste verte du stade actuel. Par ailleurs, même si ses Mémoires indiquent que le micro lui fut apporté « sur [sa] petite table »[19], il ne semble pas que Messali ait parlé d’un autre endroit que les délégués officiels, le correspondant de La Lutte Sociale précisant que c’est « autour d’eux » qu’il avait aperçu « le président de l’Étoile nord-africaine, arrivé le jour même de Paris ». Si tel fut le cas, il n’y aurait pas impossibilité à ce que ce dernier ait, pour conclure son discours sur un mode spectaculaire, gratté du bout des doigts assez du revêtement poudreux de la piste pour en remplir sa paume. Certes, selon les minéralogistes, le tuf n’est guère que « la plus impure, la plus irrégulière et la plus poreuse des concrétions calcaires »[20]. Mais, ici, la force liturgique conjuguée du mot et de l’ostentation aura su faire d’un aussi pauvre matériau le signifiant, prêt à passer à la légende, de « cette bonne terre de l’Algérie » que l’orateur appelait à reconquérir.

Évoquant cet épisode, un quart de siècle plus tard, celui-ci écrira : « Nous voulions briser les chaînes, celles de la misère, de l’exploitation, du racisme. À cause de ce geste, nous sommes aujourd’hui sur le chemin de la grande liberté. »[21] Qu’elle ait été ou non magnifiée par son récit ultérieur, cette ponctuation corporelle du discours du stade d’Alger actualise à sa manière la métaphore si puissante des chaînes du despotisme rompues par le peuple, telles que, depuis exactement cent années, le Génie de la Liberté, modelé par Auguste Dumont en 1836, les brandissait dans le ciel révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine. De manière plus ordinaire, la main refermée de l’orateur fait aussi écho au salut popularisé par la presse illustrée du boxeur victorieux, voire à l’insolent « bras d’honneur » des mauvais garçons. Mais surtout, en ce début du Front populaire, il sait transposer en appel à une lutte pour la libération nationale le défi ouvrier du poing levé qui, dans la « diffusion fulgurante » qu’il connaît en France à partir de 1933, se veut réplique à la montée des saluts fascistes[22]. Moins de deux mois plus tôt, le symbole en avait dominé les grandes scénographies collectives par lesquelles tant la SFIO que le PCF célébrèrent la victoire électorale. Blum lui-même, le 7 juin au Vélodrome d’hiver, encouragea les militants de son poing dressé, tandis que, le 14, à Buffalo, les participants au rassemblement communiste furent invités à prêter ainsi un « serment de fidélité ». Cela a été bien relevé : en ces deux occasions, dans une tentative pour les organisations ouvrières d’opposer leurs propres rituels de masse à celles de l’Allemagne hitlérienne, « la politique s’installait dans les stades »[23]. Rentrant alors de son exil en Suisse, Messali ne manqua sans doute pas de mesurer l’efficacité théâtrale et la valeur d’engagement mutuel qu’à la taille d’un tel lieu, cette gestuelle revêtait aux yeux de l’opinion.

Poing fermé ou index pointé vers le ciel ?

Mais c’est avec une résonance bien plus profonde qu’en plaçant la terre algérienne sous le signe de la Baraka, bénédiction et promesse d’abondance venues en droite ligne du Prophète, l’orateur du 2 août réinscrit le combat à venir dans la tradition de la communauté musulmane en même temps qu’il investit d’un sens nouveau cette vieille invocation. Car l’on ne saurait ignorer combien en islam, ainsi que le souligne l’anthropologue algérien Malek Chebel, le corps est un « corps textuel » dont un ensemble de prescriptions soumet la pantomime à « une versification gestuelle totale »[24]. Pour le croyant, la terre revêt de plus toute sa vertu purificatrice dans le tayammum, cette ablution sèche à laquelle, en l’absence d’eau, il est autorisé par les sourates 4 et 5, et où il touche le sol pour feindre ensuite de se laver le visage et les mains.

L’enchaînement par lequel, en cette fin de son discours, l’orateur improvisé du 2 août se baisse vers le sol, se relève, exhibant sa paume emplie de terre, avant de se rasseoir, obéit en outre à une séquence voisine du rituel musulman de la prière, suite des postures debout, prosternée et assise où le mortel ne témoigne de lui-même que dans son effacement devant Dieu. Dans le même registre religieux, la poignée brandie vers le ciel peut aussi être comprise par le public de croyants réuni dans le stade comme une variante de la manière dont nombre d’entre eux participaient aux défilés ouvriers de 1936, l’index pointé vers le haut, affirmant le Tawhid, l’unicité d’Allah.

Les dirigeants du Congrès ne se tromperont d’ailleurs pas sur le sens renforcé que revêtira ce geste après le discours du 2 août : lors du meeting de leur comité algérois le 24 janvier suivant dans le Hall de l’automobile où ils feront diffuser par haut-parleur la Marseillaise et l’Internationale, ils expulseront avec énergie une centaine de participants qui, « le poing levé un doigt vers le ciel », entonneront « un chant différent en langue arabe » : « C’est le groupe séparatiste des adhérents de l’Étoile nord-africaine qui clame son hymne d’indépendance », expliquera L’Écho d’Alger. Six mois plus tard, lors du défilé du 14 juillet 1937, cette « main droite levée avec l’index tendu », aussi bien que le nouveau drapeau algérien vert et blanc, signalera le dense cortège formé par les militants du PPA, et la police y verra dès lors l’un des gestes de ralliement ostensibles des partisans de Messali[25]. Encore après l’arrestation des dirigeants du parti nationaliste à la fin août suivante, la presse européenne notera « l’arrogance » des quelque cent cinquante « militants – tous jeunes – » qui se masseront devant la prison Barberousse « en levant l’index de la dextre, ce qui est leur manière à eux de saluer et de se reconnaître »[26]. Et la Une d’El-Ouma publiée pour les cantonales d’octobre suivant n’hésitera pas à montrer Rabah Messaoui, qui fait alors partie de ses candidats, posant le doigt pointé au ciel.

Par toutes ces voies, la brusque manière dont, ici, le geste se joint à la parole trouve à faire écho aux vieux rituels encore en usage dont une magie d’origine antéislamique usait lorsqu’il s’agissait de conjurer une menace ou de se promettre un résultat. Ainsi que l’écrivait au début du siècle Edmond Doutté : « L’incantation énonce ce que l’on veut obtenir de même que le geste le simule ; dans les deux cas c’est de la magie imitative et il n’y a au fond pas de différence entre le rite manuel et le rite oral ; de même que la simple simulation d’un phénomène est considérée comme pouvant le produire, de même son énonciation par la parole a aussi ce résultat. » [27] Ces pratiques et leur résonance symbolique, perpétuées à travers les réseaux de l’islam confrérique, n’étaient pas inconnues de Messali qui en avait été baigné tout au long de son enfance tlemcénienne. Alors, dans la vieille sémantique des rites magico-religieux, ramasser au creux de sa paume un peu de la poussière du sol peut aussi être compris comme manière de déjà reprendre en main une infime portion du terroir nourricier spolié par la Conquête, et brandir cette poignée, comme proclamer par avance sa future émancipation.

Sur la manière dont le mouvement lie ici la paume puis le poing refermé, le sol et l’invocation au ciel, on pourrait aussi, toujours avec Doutté, rappeler combien la main, avec le nombre 5 qui lui est associé, « a un caractère magique chez les musulmans ; en particulier en Afrique du Nord » et qu’elle est même « le symbole protecteur entre tous », surtout lorsqu’elle est « projetée largement en avant, comme lorsque l’on fait le geste d’écarter quelque chose »[28]. Ce même auteur signalait aussi que, selon de nombreux h’adîth, le Prophète, pour soigner une personne souffrante, mouillait son doigt, le frottait au sol et, touchant la partie souffrante du corps, proférait cette formule : « Au nom de Dieu, la poussière de notre terre, avec la salive de l’un de nous, guérit notre malade. »[29] L’on pourrait ainsi appliquer à la ritualité socio-politique moderne du discours d’août 1936, ce que Doutté disait encore de cette vieille « magie sympathique » : « Ce qui est essentiel en elle […] c’est la pleine conscience du désir s’extériorisant pour se réaliser. »[30] Car, tel le magicien traditionnel, lorsque le dirigeant sacralise une simple poignée de terre, la faisant promesse d’un watan, d’une Terre des ancêtres, d’une « terre de la Baraka » à reconquérir et non pas à vendre, il « projette toute la force de sa volonté dans le geste imitatif, dans l’objet dont il se sert, dans le nom qu’il prononce » d’une manière telle que « l’objet devient un fétiche, le nom un démon, un dieu. »[31]

Mais, agissant en parole et parlant en acte, l’orateur de ce dimanche matin sait sans doute à la fois de quels registres antérieurs il use et quelle performance inouïe il invente là. Car celle-ci transcende les stricts requis gestuels de l’islam scripturaire aussi bien que les codes de la symbolique ouvrière par le souffle d’une inspiration corporelle et verbale qui, d’un même coup, investit et modifie tout l’espace moderne de la politique algérienne. Avec elle, en un jour, Messali se présente à une nouvelle génération comme cette figure de ralliement dont l’Algérie musulmane restait privée depuis la défaite infligée à Bou Amama dans les années 1880 et l’exil en 1923 du flamboyant émir Khaled qui avait mis fin au combat pour l’égalité des droits et pour le renouveau algérien qu’il avait engagé au lendemain du premier conflit mondial[32]. La symbolique de ce geste du 2 août ouvre à une reconquête du terroir restée jusque-là impensable, tout en remuant le tréfonds mystique du plus ancien soufisme maghrébin. Que son exorde spectaculaire ait été préméditée ou improvisée, l’orateur s’y faisait à la fois héros et prophète, joignant dans une même figure charismatique les rôles du tragédien, du tribun et du prêcheur, pour nouer avec cette foule assemblée un rapport sans équivalent. N’ignorant pas qu’il joue des vieilles attentes providentialistes d’un « homme de l’heure », ce Mûl-es-Sa’a qui devait rétablir l‘Ouma musulmane dans sa dignité, l’orateur en actualise la promesse dans le nouvel espace politique de l’Algérie des années 1930. Par ce coup de théâtre, il défie les responsables des Oulémas jusque dans leur pouvoir de cheikhs, tout en offrant à la masse algéroise la rencontre, à cette heure-là, des attentes d’un peuple et de l’expérience d’un dirigeant s’offrant pour le conduire.

Aussi n’est-il pas surprenant que l’épisode de la poignée de terre, même s’il ne paraît pas avoir trouvé sa pleine visibilité immédiate aux yeux des observateurs, se soit imposé par la suite avec tant d’efficacité pour symboliser le caractère fondateur de cette journée et la consacrer comme sommet mémoriel de toute une série d’événements y ayant préparé – du discours indépendantiste de Bruxelles (1927) au meeting parisien du Front populaire. Car, autant que d’une historicité indiscutablement avérée, l’imaginaire collectif peut se nourrir du mythe efficace ou de la légende convaincante et s’en faire le propagateur. Figures d’une « sacralisation de l’origine », légende et mythe participent ainsi à leur manière de l’histoire ultérieure qui, autant que par les faits du passé, peut être mue par ce qui se transmet « entre le vécu reconstruit et le fictif imaginé »[33].

Dans l’immédiat, par-delà la scansion de ce geste emblématique et bien que nul ne rapporte que le mot précis d’« indépendance » ait été prononcé par l’orateur, la rupture marquée par son intervention n’échappe à aucun des dirigeants présents du Congrès musulman et se trouve perçue par la masse des spectateurs comme ouvrant une voie distincte de celle empruntée par ceux-ci. Messali ne pècherait donc pas par exagération rétrospective lorsqu’il décrit la foule l’acclamant alors par des cris mêlant les revendications d’identité nationale et religieuse et la reconnaissance de sa vocation de dirigeant : « Vive l’Algérie ! Vive Messali ! Vive l’indépendance ! Vive l’Islam ! Vive Allah ! » La formule « Cette terre n’est pas à vendre ! » a donc pu, à bon droit, être reconnue comme un acte séminal pour tout le combat ultérieur de la libération nationale. On comprend aussi qu’elle ait été reprise, soixante-quinze ans plus tard, pour exergue du colloque international qui, en septembre 2011 à l’université de Tlemcen, marquera le début, sur le terroir algérien même, d’une réinscription dans la mémoire nationale de la figure du dirigeant de lÉtoile nord-africaine.

Le port de la chéchia stamboul

Au Stade municipal, le 2 août 1936, Mohamed Mestoul, Messali Hadj et son jeune fils Ali, portant tous deux une chéchia stamboul. À l’arrière-plan, l’un des parasols d’où prirent la parole, les orateurs du Congrès musulman, comme, sans doute, Messali lui-même.

Pour rester dans l’ordre du symbolique tout en évoquant un autre signifiant visuel, on relèvera qu’à l’occasion de cette première apparition publique en Algérie-même, le président de l’Étoile aura tenu à faire retour au port de la chéchia, abandonné par lui tout au long de ses années parisiennes, et auquel il restera dès lors fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ses Mémoires ne diront rien des motifs de cette initiative, ni si elle émane de lui ou de ses camarades algérois, Le plus probable semble, comme le suggère Carlier, qu’un accord spontané se soit fait entre eux pour, après un si long séjour hors d’Algérie, éviter de donner le signe de dépersonnalisation que pouvait constituer une tête nue et pour revêtir une coiffe « conforme à la hexis corporelle du groupe venu l’attendre au débarcadère » et qui représente alors le « couvre-chef citadin et moderne prisé des classes moyennes » musulmanes à Alger[34]. Pour l’occasion, ce ne fut en effet pas la banale coiffe kalabouche, simple calot de feutre rouge, courante dans la vie quotidienne du peuple de la Casbah, que retient le dirigeant, mais la chéchia haute dite stamboul, qu’il portait lui-même dans sa jeunesse à Tlemcen et qui était devenue, dès le mouvement Jeune-Algérien d’avant 1914, « l’expression corporelle de son ouverture à la modernité et de son désir de reconnaissance. Une combinaison esthétique parallèle à la combinaison discursive, qui revendique l’égalité des droits civiques et politiques dans le respect du statut personnel musulman »[35].

Pour ce premier et décisif rendez-vous avec l’auditoire populaire et la jeunesse du pays, Messali aurait ainsi avec beaucoup de justesse instinctive réinventé ce « look minimal » de la chéchia alliée au complet-veston, à une cravate, et à la petite moustache, qui l’identifie bien comme musulman sans prétendre rivaliser ni avec la tenue patriarcale des cheikhs réformistes, ni avec l’élégance occidentale plus solennelle de certains « élus musulmans ».

Le dirigeant attachait en tout cas à ce choix assez de prix pour que, malgré les fatigues de deux nuits de voyage, il se soit personnellement rendu rue de la Lyre pour acquérir un tel couvre-chef. Et même deux : pour une circonstance aussi importante, il voulut en effet se présenter devant la foule du Stade municipal avec à son côté, outre sa compagne française, Émilie Busquant, leur tout jeune fils, Ali, coiffé de cette même manière.

Un tel choix, ce 2 août, n’allait pourtant pas de soi, de se rendre, accompagné d’une femme et d’un enfant de six ans, dans une réunion de masse où il n’était pas attendu et où il lui faudrait sans doute négocier avec rudesse son accès à la parole, voire sa simple présence. Y fallait-il une volonté affective assez forte d’associer, jusque sur la scène publique, sa « petite famille au complet[36] » à un tel retour à la terre natale ? Était-ce aussi manière de couper court à toute polémique en affichant d’emblée et le choix d’un couple transculturel, et la pleine algérianité de sa lignée ? Si la situation était loin d’être isolée parmi les membres de la nouvelle classe politique algérienne, ainsi qu’en témoignent les cas de Ferhat Abbas ou du jeune Ahmed Boumendjel, tous deux mariés à une Française, elle revêtait en l’espèce une portée politique précise : signifier, par l’affirmation d’un tel choix de couple, que la lutte contre le « rattachement à la France » comme abdication de la personnalité algérienne, n’entendait en rien ouvrir à une guerre ethnique ou religieuse. En cela le double port d’une chéchia algérienne devant le vaste public assemblé ce matin-là au Stade municipal, y illustrait, en une frappante leçon de choses vestimentaire, cette conjugaison de l’affirmation nationale et d’une visée universaliste que condense politiquement la formule « Parlement algérien, sans distinction de races et de religions ! »[37].


Notes

[1]   « Le 2 août 1936, coup d’envoi du combat de libération nationale », Histoire coloniale et postcoloniale, 1er juin 2026. https://histoirecoloniale.net/le-2-aout-1936-a-alger-coup-denvoi-du-combat-de-liberation-nationale-par-christian-pheline/

[2]  Cette analyse reprend et précise celle développée, sous l’intertitre « Performance », dans La Terre, l’Étoile, le Couteau. Le 2 août 1936 à Alger, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2023, p. 84-92 ; cet ouvrage a également été publié, à Alger, chez Chihab. https://histoirecoloniale.net/un-livre-de-christian-pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout/

[3]  Benjamin Stora, Messali Hadj 1898-1974, préface inédite, coll. « Pluriel », Hachette littératures, 2004, p. 148.

[4]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MH MNA, doc. int. 15.

[5]  Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, J.-C. Lattès, 1988, p. 224.

[6] Mohamed Mestoul, « Souvenirs : Messali Hadj à Alger en 1936 », Messali Hadj 1898-1998 : parcours et témoignages, coll. « Réflexions », Alger, Casbah Éditions, 1998, p. 179.

[7] Mohamed Guenanèche, Le Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres, Alger, ENAL, 1961, réédition OPU, 1990, p. 71.

[8] Mohamed Benchicou, La Parfumeuse. La vie occultée de madame Messali Hadj, Riveneuve, 2012, p. 196-197.

[9] N° 32, 26 août 1936.

[10] Mémoires de Messali Hadjop. cit., p. 223-224.

[11]  CDHA, fonds Serna, ARC16/SER18 et ANOM, GGA, 3CAB/90.

[12]  Mémoires…, op. cit., p. 224 ; selon Mestoul, art. cité, p. 175, « ce fut le délire. La foule le prit et, sur les épaules comme un champion des jeux olympiques, lui fit faire trois tours de piste, sous les applaudissements ».

[13] N° 42, août 1936 ; une reproduction en est donnée dans L’Étoile, la Terre, le Couteau…, op. cit., p. 93.

[14] Omar Carlier, « Messali et son look. Du “jeune Turc” citadin au za’im rural, un corps physique et politique construit à rebours ? », Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach, dir., Le Corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, L’Harmattan, 2008. 

[15]  ANOM, GGA, 3CAB/98.

[16]  Mémoires…, op. cit., p. 224.

[17]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4939 ; je remercie Djanina et Leila Messali-Benkelfat de m’avoir donné accès à ce document.

[18]  Avril 1930, p. 344.

[19]  Mémoires…, op. cit., p. 223.

[20]  Alexandre Brongniart, Traité élémentaire de minéralogie, avec des applications aux Arts, Déterville, 1807, t. I, p. 221.

[21]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MNA MH, doc. int. 15.

[22]  Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, n° 11, p. 5-20.

[23] Idem.

[24]  Malek Chebel, Le Corps en islam, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 2013, p. 47.

[25]  Note sur la situation politique indigène au 7 septembre 1937, AN, F60/723.

[26]  L’Écho d’Alger, 3 septembre 1937.

[27]  Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1908, p. 110.

[28] Idem, p. 183 et 325.

[29]  Idem, p. 343.

[30]  Idem, p. 598.

[31]  Idem, p. 330.

[32]  Charles-Robert Ageron, « L’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? » (1969), repris in Politiques coloniales au Maghreb, Presses universitaires de France, 1973, et Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L’Émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, 1987.

[33] Omar Carlier, « Culture politique et mémoire militante : la remémoration de l’Etoile nord-africaine », Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile nord-africaine au Front de libération nationale, 1926-1954), doctorat d’État en science politique, Jean Leca, dir., IEP, (Paris), 1994, vol. 5, p. 268, n. 4.

[34]  Omar Carlier, « Messali et son look… », art. cité, p. 268-269.

[35] Ibid.

[36]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4919.

[37]  Cette symbolique de la chéchia, partagée d’une génération à l’autre, sera de nouveau mobilisée après l’arrestation des dirigeants du PPA l’année suivante, par une « carte de solidarité » dont un exemplaire, saisi lors d’une perquisition, a été reproduit dans La Dépêche de Constantine du 17 avril 1938 : un émouvant médaillon du jeune Ali portant un tel couvre-chef figurera, en-dessous d’un portrait de son père coiffé de même façon et en vis-à-vis d’une effigie de la « petite » de son codétenu Moufdi Zakaria, en appui à cet appel  : « Qu’as-tu fait pour ces Enfants et leurs Mamans ? Leurs Pères sont emprisonnés pour toi. Aide-les… Soutiens-les… » AN, F60/727, reproduit in Salah Bendrissou, Moufdi Zakaria vu par l’administration française. Renseignements généraux et rapports militaires français, préface de Gilbert Meynier, Alger, Imprimerie El-Arabia, 2006., p. 125.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/alger-2-aout-1936-quand-le-geste-se-joint-a-la-parole-par-christian-pheline/

Le dégel franco-algérien : une normalisation asymétrique – Karim Medjani

En diplomatie, les séquences d’apaisement se jugent moins aux gestes symboliques qu’aux gains effectifs qu’elles produisent. À cet égard, le rapprochement engagé entre Alger et Paris depuis plusieurs semaines révèle moins une réconciliation qu’un rééquilibrage inachevé — et, pour l’heure, asymétrique.

Car posons-nous la question : qu’est-ce qui a changé pour l’Algérie ces dernières semaines ? La France a-t-elle incliné sa position sur le Sahara occidental ? Augmenté le nombre de visas aux Algériens ? Revu sa position sur la colonisation ? Que nenni.

Après près de deux années de tensions marquées par le gel de nombreuses coopérations, des coups de mentons, des petites phrases assassines,… les deux capitales affichent désormais leur volonté de tourner la page. Reprise des contacts politiques, réactivation des canaux diplomatiques, rhétorique du « respect mutuel » : tous les marqueurs d’un dégel sont réunis. Mais derrière cette normalisation affichée, la distribution des bénéfices reste inégale. Les avancées concrètes concernent d’abord des priorités françaises, tandis que les dossiers structurants pour Alger demeurent, eux, largement au point mort.

Le signal le plus tangible de cette reprise est venu de Paris, avec l’annonce par l’ambassadeur de France à Alger d’un retour progressif à un niveau d’environ 250 000 visas annuels délivrés aux ressortissants algériens. Ce geste, hautement politique, est vite démenti par Paris. Donc, rien de nouveau. En revanche, tout porte à croire que la reprise du dialogue s’accompagne d’une relance plus large des coopérations sécuritaires, judiciaires et économiques — autant de domaines où l’intérêt français est immédiat, notamment dans un contexte régional marqué par les recompositions au Sahel, les tensions méditerranéennes et les enjeux énergétiques.

Cette séquence répond ainsi à une logique fonctionnelle du côté français : restaurer des mécanismes opérationnels mis à mal par la crise. Les services de sécurité renouent leurs échanges, les entreprises retrouvent de la visibilité sur un marché stratégique, et l’État français récupère des marges de manœuvre sur les questions migratoires. Autrement dit, Paris sécurise des intérêts concrets à court terme.

À Alger, la grille de lecture est sensiblement différente. Le pouvoir algérien inscrit le rapprochement dans une exigence de « souveraineté » et de « reconnaissance politique ». Or, sur ce terrain, les signaux restent faibles.

Les dossiers mis en avant par Alger — restitution des biens mal acquis, extradition d’opposants et d’anciens hiérarques poursuivis par la justice algérienne , traitement judiciaire de l’affaire de l’agent consulaire — ne relèvent pas de la simple coopération technique. Ils touchent au cœur des attributs de l’État : la capacité à faire valoir ses décisions de justice, à défendre ses représentants et à imposer sa lecture des affaires sensibles. Leur blocage persistant souligne les limites du rapprochement actuel.

Sur les biens mal acquis, malgré des années de demandes et quelques échanges procéduraux, les avancées restent marginales. Insignifiantes. Le cadre juridique français, fondé sur l’indépendance de l’autorité judiciaire et des procédures longues, limite de facto la capacité de l’exécutif à produire des résultats rapides — ce qui alimente, côté algérien, le sentiment d’un manque de volonté politique.

Les cas des cadres du MAK, d’activistes comme Amir Boukhors, Hicham Aboud, ou l’ancien ministre Abdeslam Bouchouareb illustre encore plus nettement cette divergence. En refusant leur extradition au nom du droit d’asile, Paris affirme la primauté de ses normes juridiques internes. Mais cette position est perçue à Alger comme une remise en cause de sa souveraineté judiciaire, transformant un dossier individuel en contentieux politique durable.

Quant à l’affaire de l’agent consulaire, elle agit comme un révélateur des lignes de fracture persistantes. Le maintien en détention décidé par la justice française, dans une affaire liée à l’enlèvement d’Amir Boukhors en avril 2024, a été interprété en Algérie comme un signal négatif au moment même où le discours officiel évoque une normalisation. Ce décalage entre parole diplomatique et réalité judiciaire fragilise la crédibilité du rapprochement.

Ces différends ne relèvent pas d’incidents isolés ou de détails. En vrai, ils traduisent une asymétrie plus profonde dans la relation bilatérale. La France évolue dans un cadre institutionnel où l’exécutif ne contrôle pas directement certains leviers clés, notamment judiciaires. En revanche, en Algérie, la justice est totalement acquise au pouvoir politique. Ce dernier attend des gestes politiques explicites sur des dossiers qu’elle considère comme non négociables. Cette discordance structurelle produit un dialogue où les attentes ne se rencontrent pas pleinement. C’est le moins qu’on puisse avancer.

Certes, l’interdépendance entre les deux pays impose un minimum de coopération. L’Algérie a tout intérêt à préserver ses relations avec son principal partenaire européen, tandis que la France ne peut se passer d’un acteur central en Méditerranée et au Sahel. Mais cette interdépendance masque mal une réalité : elle ne suffit pas à produire une convergence politique.

Le dégel actuel apparaît ainsi comme une normalisation à deux vitesses. Fonctionnelle et pragmatique pour Paris, elle reste incomplète et politiquement insatisfaisante pour Alger. Tant que les dossiers symboliques de souveraineté resteront bloqués, le rapprochement demeurera fragile, susceptible d’être remis en cause au moindre incident.

A moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron est prisonnier de l’agenda particulièrement serré qui lui est imposé. En face, Abdelmadjid Tebboune (82 ans), pur produit du système FLN, reste prisonnier de vieux schémas de gouvernance.

Plus qu’une réconciliation, la séquence en cours illustre une constante des relations franco-algériennes : une capacité à coopérer sans réellement s’accorder. Derrière les gestes d’apaisement, les logiques profondes — juridiques, politiques, mémorielles — continuent de diverger. Et c’est précisément dans cet écart que se joue, aujourd’hui encore, la limite du rapprochement.

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 22/07/2026 https://lematindalgerie.com/le-degel-franco-algerien-une-normalisation-asymetrique/

Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie – Jean-Pierre Séréni

Un fantasme colonial · Il y a plus d’un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l’armée française alors toute-puissante de l’autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d’Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui.  

L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.
Devoilement sur le Forum à Alger, mai 1958.(Photo de presse).
Neil MacMaster, Burning the veil. The Algerian war and the «  emancipation  » of Muslim women, 1954-1962 Manchester University Press, 2009. — 416 pages.Télécharger (149.8 kio)

Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d’Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d’Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L’événement a un passé : la lutte inaboutie pour l’émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu’à aujourd’hui pour des millions d’Algériennes d’une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l’université d’East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

Au départ, en 1871, avec l’avènement de la IIIe République et l’organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s’y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l’héritage et tout le droit de la famille et s’inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l’Europe chrétienne l’altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu’on qualifiait de m’tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l’adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l’Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l’exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

Bastion de l’identité algérienne

Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l’Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l’Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l’Union des femmes musulmanes d’Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d’Égypte, d’Iran, de Tunisie et adoptent les vues d’un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l’épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l’abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s’introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l’identité religieuse et nationale qu’est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

L’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s’inspire d’autres modèles égyptiens qui font de l’émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l’opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l’islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l’école française et qui travaillent, une goutte d’eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

Un axe de bataille pour l’état-major de l’armée coloniale

Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l’indépendance, et qu’en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d’Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l’image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l’UFA et l’UFMMA, s’entoure d’ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu’ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d’Indochine, mais persuadés d’avoir percé les clés de la contre-guérilla. L’émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l’état-major de l’armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L’Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l’étude un projet de réforme du statut personnel. Il n’ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l’Algérie, l’exécutif local, redoutant qu’une révolte religieuse vienne s’ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l’affaire.

Autodafé et casse-tête juridique

Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L’autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d’officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l’Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s’appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d’Alger, d’Oran et de Constantine d’« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l’image de ce qui s’est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l’événement.

Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d’ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu’alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n’a pas changé. L’Élysée reprend alors les projets de l’ère Lacoste et aboutit à l’ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s’inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l’indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L’ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l’indépendance.

Au nom du nationalisme

Le FLN s’oppose à l’ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l’abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l’islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l’ultime rempart de l’identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l’armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

Après 1962, l’attitude du FLN ne change guère. Jusqu’en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n’est qu’en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu’un Code de la famille est adopté par l’Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l’ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l’époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s’agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l’épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

Jusqu’à aujourd’hui, le discours n’a pas changé et le thème de l’émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.

NOTES

  1. En 1890, vingt ans après l’assimilation de l’Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.
  2. «  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959).

Source : Orient XXI – https://orientxxi.info/Le-devoilement-des-femmes-musulmanes-en-Algerie

« La France Empire » : l’inventaire d’un passé qui ne passe pas – Jean-Samuel Kriegk

Compilation de huit enquêtes parues dans la Revue Dessinée, « La France Empire », ouvrage collectif publié chez Casterman, met en évidence, soixante ans après la décolonisation, les blessures que l’Hexagone s’obstine à ne pas regarder en face.

Anthologie d’enquêtes publiées dans la Revue Dessinée entre 2018 et 2026, « La France Empire » installe, récit après récit, une question lancinante : comment un Etat qui se revendique « pays des droits de l’homme » peut-il, sans cesse, refuser de reconnaître et de réparer les crimes liés à son histoire ?

Pourquoi, par exemple, quatre-vingts ans après les faits, refuser de qualifier de « massacre » ce jour de 1944 où l’armée française a ouvert le feu sur des centaines de tirailleurs sénégalais parce qu’ils demandaient le paiement de leur solde ? En 2024, pour le quatre-vingtième anniversaire de Thiaroye, Emmanuel Macron a fini par écrire ce mot tabou, dans une lettre au président sénégalais – non sans précautions de langage, évoquant un « enchaînement de faits » plutôt qu’un ordre donné.

La France Empire, COLLECTIF LA REVUE DESSINEE
©Casterman 2026

L’historienne Armelle Mabon, qui consacre ses travaux à ce dossier depuis des années, y voit moins une rupture qu’un aveu arraché dans un contexte de culture du « mensonge d’Etat ». Car le bilan officiel, lui, n’a toujours pas bougé : 35 morts selon l’armée en 1944, des centaines selon les historiens (plus de trois cent noms avaient à l’époque été retirés des listes officielles de soldats engagés pour dissimuler l’ampleur de la tuerie). Au Sénégal, des archéologues fouillent depuis le printemps 2025 le sol du camp militaire à la recherche des fosses communes que Paris n’a jamais voulu ouvrir.

Polémiques inutiles et crises diplomatiques

L’ouvrage met en lumière l’incapacité de l’Etat à regarder en face son histoire, et démontre que la mémoire coloniale française n’avance que par à-coups, sous la pression, et toujours trop tard. Ce différé permanent trouve un miroir inversé dans les anciennes colonies, qui réclament des comptes. Ainsi, le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation de 1830 à 1962 de « crime d’État », énumérant les tortures, les exécutions extrajudiciaires, les essais nucléaires et les déportations, et réclamant à la France des excuses officielles. La France de Macron (en particulier à travers la voix cynique de Bruno Retailleau) n’aura répondu que par de nouvelles polémiques et une tension accrue entretenant la crise diplomatique.

L’enquête de Florence Beaugé, illustrée par Aurel, rappelle que le général Massu n’a reconnu l’usage systématique de la torture qu’en 2000, dans les colonnes du Monde – un demi-siècle après les faits — et que le viol, érigé en arme contre les militantes du FLN, restait selon l’avocate Gisèle Halimi une pratique quasi automatique des interrogatoires.

Des crimes, le déni, puis un aveu tardif : ce triptyque structure, chapitre après chapitre, l’ensemble des huit enquêtes. Il s’applique particulièrement aux corps les plus vulnérables, ceux des enfants. En Guyane, deux mille mineurs amérindiens ont ainsi été placés et convertis de force dans des pensionnats catholiques pour les couper de leur langue et de leurs croyances — une politique qui, selon l’ouvrage, s’est prolongée jusqu’en 2023, dans notre pays où la laïcité est, semble-t-il, un concept élastique. À la Réunion, entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants relevant de l’aide sociale à l’enfance furent envoyés dans des départements ruraux au nom d’une politique d’aménagement du territoire qui visait aussi, accessoirement, à éloigner une jeunesse jugée trop encline à l’indépendantisme. Sur ce point précis, pourtant, l’histoire vient de bouger dans le bon sens : au moment même où l’enquête refait surface en librairie, le Sénat a adopté à l’unanimité dans la nuit du 16 au 17 juin 2026 — comme l’avait fait l’Assemblée nationale en janvier — une loi de réparation pour les « Enfants de la Creuse », instaurant une journée d’hommage et un droit à indemnisation. Il aura fallu plus de soixante ans, une résolution mémorielle en 2014, un aveu présidentiel de « faute » en 2017, pour qu’advienne enfin la promesse d’une réparation concrète.

La France Empire, COLLECTIF LA REVUE DESSINEE
©Casterman 2026

Menaces sur le récit national réactionnaire

La Polynésie illustre la même logique d’opacité organisée : en 1974, un nuage radioactif issu d’un essai nucléaire dérive sur Tahiti à la suite d’une erreur de prévision météorologique, sans qu’aucune autorité ne songe à informer la population. Quant à la Nouvelle-Calédonie, elle paie aujourd’hui le prix d’une décolonisation inachevée et dont les plaies n’ont jamais été pansées : le troisième référendum d’autodétermination, maintenu en décembre 2021 par l’exécutif malgré le grand deuil coutumier kanak consécutif à l’épidémie de Covid-19, n’a réuni que 43,9 % des électeurs, contre 85 % l’année précédente – un effondrement de la participation que les indépendantistes lisent comme la preuve d’un scrutin illégitime. Deux ans plus tard, le projet d’élargissement du corps électoral forcé par Emmanuel Macron a achevé de ruiner la confiance patiemment construite depuis les accords de Matignon et de Nouméa, plongeant l’archipel dans les troubles les plus graves depuis les années 1980. Sur une île où un habitant sur trois a moins de vingt ans, la jeunesse en déshérence est l’héritière directe d’une crise que l’État n’a pas su résoudre.

L’ouvrage se referme sur deux séquences qui résument l’ampleur du non-dit colonial. À la Réunion, l’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas mis fin au travail forcé : l’Etat y a inventé « l’engagisme », en important des travailleurs indiens dont les conditions — fouet, privations, violences inouïes — perpétuaient sous un autre nom ce qu’elle prétendait abolir ; les descendants de ces « coolies » réclament aujourd’hui que ce système soit reconnu comme Crime contre l’humanité. Enfin, dans les réserves des musées européens dormiraient, selon les estimations citées par le livre, près de 500 000 objets d’art africains arrachés au continent pendant la période coloniale — dix fois plus que n’en détiennent les plus grands musées d’Afrique.

Si la France tarde tant à instruire ces procès qu’elle-même n’a jamais véritablement ouvert, c’est sans doute que les aveux menaceraient un récit national bâti sur l’idée d’un empire civilisateur — dont les prétendus bienfaits continuent de faire vibrer les voix des forces réactionnaires — et qu’il ouvrirait la porte à des demandes de réparations dont nul ne maîtrise l’ampleur. « La France Empire » ne tranche pas ce débat : ses auteurs se bornent à relier des scandales longtemps traités séparément — Thiaroye, l’Algérie, la Kanaky, la Réunion, la Guyane, la Polynésie — pour révéler, sous l’apparente diversité des cas, la répétition d’un même réflexe : minimiser les crimes, puis attendre. Soixante ans après les indépendances, l’empire s’est dissous dans l’angle mort de la mémoire nationale, ce que ce livre s’efforce de déconstruire méthodiquement au nom d’un idéal de justice.

La France Empire, COLLECTIF LA REVUE DESSINEE
©Casterman 2026

La France Empire, Enquête sur les blessures des territoires colonisés, éditions Casterman, 252 pages, 26,50 euros

Source : Blast – 12/07/2026 https://www.blast-info.fr/articles/2026/la-france-empire-l-inventaire-d-un-passe-qui-ne-passe-pas-_YIhrBOLRQCRilXEz5AuJg

Halte aux manipulations des massacres du 5 juillet 1962 à Oran

Nous avons reçu de l’un de nos lecteurs, José Castano, qui avait 15 ans au moment de l’indépendance de l’Algérie, un message relatif aux massacres d’Européns à Oran le 5 juillet 1962. Nous le reproduisons ci-dessous car les faits dont il est question font partie de l’Histoire, tout en le commentant ensuite. Et en y ajoutant les explications sur ce drame que notre site a publiées en 2013 pour rétablir les faits au moment où une « pétition internationale » avait été lancée visant à diffuser une version simpliste et inexacte de ce drame et à discréditer globalement tous les combattants de la guerre d’indépendance algérienne.

Les tentatives d’instrumentaliser cet épisode tragique se poursuivent : une proposition de loi a été déposée le 2 juillet 2026 par le député Julien Odoul au nom du Rassemblement national reprenant un certain nombre d’inexactitudes à son sujet.


« Une page méconnue de notre histoire… Le général Franco et les Pieds-noirs : Oran, le dernier embarquement »

Par José Castano

« À tous ceux qui ont quitté leur terre sans jamais cesser de l’aimer, et à ceux qui ne sont jamais revenus. »

    Les derniers jours de juin 1962 demeurent gravés dans la mémoire de nombreux Français d’Algérie comme l’un des épisodes les plus douloureux de leur exode.

    À Oran, les quais étaient devenus le refuge d’une foule épuisée : des familles entières, des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes qui ne demandaient plus qu’une chose, quitter une terre où ils étaient nés et qu’ils aimaient, pour sauver leur vie. Sous un soleil de plomb, ils attendaient depuis des jours un embarquement incertain, abandonnés à l’angoisse, sans assistance, tandis que la violence gagnait chaque heure davantage et se rapprochait, menaçante, des grilles du port.

    C’est dans ces circonstances que, les 29 et 30 juin 1962, l’Espagne du général Franco envoya deux ferries, le Victoria et le Virgen de África, afin d’évacuer une partie de ces réfugiés… que les autorités françaises refusaient de voir partir.

    La situation devenant alarmante, Franco prévint de Gaulle qu’il était prêt à l’affrontement militaire pour sauver ces pauvres gens sans défense abandonnés sur les quais d’Oran et menacés d’être exécutés à tout moment par les milices du FLN. Joignant le geste à la parole, il ordonna à son aviation et sa marine de guerre de faire immédiatement route vers Oran.

    Afin d’éviter un grave incident diplomatique, l’autorisation d’accoster fut, enfin, accordée et le 30 juin, à 13h, les deux bâtiments accédèrent aux quais d’embarquement. À leur bord montèrent, épuisés, hagards, près de 2 200 passagers. Pour beaucoup, ils n’emportaient avec eux qu’une valise, quelques souvenirs… et toute une vie brutalement abandonnée derrière eux.

    Lors de l’embarquement, les tensions ne cessèrent pas. Les capitaines espagnols s’opposèrent à l’intervention des autorités françaises qui désiraient contrôler les passagers à bord dans le but d’interpeller les membres de l’OAS fichés. Plus tard, ils diront n’avoir jamais compris cette détermination froide, dénuée de toute compassion, face à une tragédie humaine qui exigeait avant tout de secourir des civils en détresse relevant de la plus élémentaire « assistance à personne en danger de mort »…

    Enfin, à 15h30, les amarres furent larguées et les bateaux espagnols prirent enfin la mer à destination du port d’Alicante.

    Lentement, les quais d’Oran, noirs de monde quelques heures auparavant, s’éloignèrent. Derrière les navires disparaissait une terre natale que beaucoup savaient ne jamais revoir.

    Sur le pont, nul ne parlait beaucoup. Les regards restaient tournés vers cette côte qui s’effaçait dans la lumière. Les larmes coulaient en silence. C’étaient des larmes de peur, de deuil, d’arrachement… mais aussi de soulagement et de gratitude. Le pire avait été évité in extremis.

    Lorsque apparurent les côtes espagnoles, une émotion indescriptible, une liesse bienfaisante envahirent les passagers qui tombèrent dans les bras les uns des autres. Certains pleuraient sans pouvoir retenir leurs sanglots. Puis les cris fusèrent alors : « Viva España ! »… « Viva Franco ! ». Au-delà de toute considération politique, ces exclamations traduisaient, pour ceux qui venaient d’échapper au chaos et à une fin tragique, une profonde reconnaissance envers le pays qui leur ouvrait ses portes au moment où ils se croyaient abandonnés.

    Ce souvenir ne les quittera jamais.

    De profundis :

    À la mémoire de Jean Lopez, coiffeur à Aïn-el-Turck, près d’Oran, qui devait assurer mon embarquement et mon accompagnement jusqu’en métropole. J’avais quinze ans.

    Au port d’Oran, Jean fut enlevé par des auxiliaires de police du FLN (ATO). Il ne revint jamais.

    En dédiant ces lignes à son souvenir, je pense aussi à son épouse et à ses deux filles, auxquelles j’adresse, aujourd’hui encore, toute mon affection.

    Parce que les années passent…

Parce que les témoins disparaissent…

    Mais parce que la mémoire, elle, demeure.


Tribune

Ne pas instrumentaliser les massacres du 5 juillet 1962 à Oran

Publiée sur notre site le 20 novembre 2013.

Source

Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013 sur le site du Huffington Post une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie », fondée sur une vision partielle des événements survenus à Oran le jour où était célébrée l’indépendance de l’Algérie, qui instrumentalise les massacres d’Européens perpétrés alors dans cette ville.1

Les massacres d’Européens du 5 juillet à Oran ne doivent faire l’objet d’aucun déni. Il apparaît que les deux États n’ont pas communiqué aux familles des disparus toutes les informations qu’ils avaient pu réunir sur leur sort tragique et qu’elles étaient en droit d’attendre. Ces crimes méritent d’être encore davantage étudiés et reconnus.

Le film Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, par exemple, relatant l’enquête honnête et scrupuleuse que la documentariste Hélène Cohen a menée sur la disparition tragique de cinq membres de sa famille à Oran ou dans ses environs, mérite d’être davantage diffusé. Mais, en ce qui concerne les auteurs des ces crimes, tout en n’écartant l’examen d’aucune responsabilité, y compris au sein du FLN d’Oran ou de l’ALN des frontières, il ne faut pas non plus en venir à mettre en cause de manière globale et simpliste les indépendantistes algériens, ni négliger les nombreux témoignages qui relatent des faits de délinquance pure, commis dans un moment d’anarchie, de parcellisation extrême ou de vacance du pouvoir.

En affirmant que ces crimes sont « passés sous silence », ce sont en réalité les importants travaux d’historiens effectués depuis vingt ans, en France et en Algérie, sur ces massacres que cet appel passe sous silence. En isolant ces enlèvements et assassinats de leur contexte, il s’interdit d’en faire une véritable approche historique.

Or en 1993, l’historien Charles-Robert Ageron, dans sa préface à l’ouvrage du général Joseph Katz, L’honneur d’un général, Oran 1962, a expliqué comment cet officier français commandant du corps d’armée d’Oran, qu’il qualifie de « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’OAS à Oran », a servi la légalité en cherchant à éviter au maximum les victimes civiles parmi les Européens de la ville qui soutenaient alors majoritairement l’OAS. Il a décrit comment, durant les mois précédant l’indépendance proclamée le 5 juillet, l’OAS d’Oran, composée et commandée par des civils armés organisés en « collines », a déployé des actions dont ont été victimes, de manière ciblée, les éléments minoritaires de la population pied-noire qualifiés par eux de « gaullistes », « socialistes », « communistes » et autres « traîtres », ainsi que, de manière aveugle, les personnes de la population « musulmane » d’Oran.

Des quartiers où vivaient ces dernières furent l’objet de tirs de mortier; le 6 avril, par exemple, 14 Algériens ont été tués dont quatre carbonisés dans leur véhicule. Et la spécificité de ce drame du 5 juillet à Oran qui n’a heureusement pas eu d’équivalent dans les autres villes d’Algérie ne peut se comprendre si on omet le fait que l’OAS d’Oran, en refusant l’accord de cessez-le-feu que l’OAS d’Alger avait conclu le 17 juin avec le FLN, a continué pendant deux longues semaines à tuer, à détruire et à incendier au nom d’une folle stratégie de la terre brulée.

Charles-Robert Ageron a donné le bilan publié officiellement par les autorités françaises, des victimes de ce terrorisme de l’OAS à Oran entre le 19 mars et 1er juillet 1962: 32 morts parmi les membres des forces de l’ordre françaises, 66 morts parmi les civils européens et 410 parmi les Algériens « musulmans ».

Des historiens algériens tels Fouad Soufi et Saddek Benkada ont publié aussi des travaux sur ce drame. En novembre 2000, lors d’un colloque à la Sorbonne en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Fouad Soufi a montré notamment qu’à lui seul l’attentat aveugle de l’OAS du 28 février par un véhicule piégé qui a explosé en plein cœur du plus important quartier musulman d’Oran, la Ville Nouvelle, avait fait 35 tués dont une petite fille âgée de 10 ans et 50 blessés.

Il a rappelé la véritable guerre livrée par l’OAS à l’armée française, les assassinats par elle au mois de juin de ses officiers, le lieutenant-colonel Mariot le 12 juin, du général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital, le 15 juin. Ensuite, aux alentours du 27 juin, les commandos de l’OAS ont quitté la ville sur des chalutiers et autres navires qui les ont conduits en Espagne franquiste, avec leurs armes et les centaines de millions de francs résultant de leurs hold up faciles des mois précédents.

C’est dans ces conditions que le 5 juillet des crimes odieux ont été commis contre des civils européens, dont beaucoup n’étaient pas des extrémistes, se croyaient protégés par leurs bonnes relations avec des Algériens musulmans et étaient disposés à continuer à vivre là où ils avaient toujours vécu, dans l’Algérie indépendante.

Ce n’est pas en écrivant une histoire hémiplégique qui ne s’intéresse qu’à une seule catégorie de victimes, qui occulte le rôle crucial de l’OAS et isole ces crimes sans les replacer dans la longue suite de ceux qui les ont précédés, que l’on peut écrire réellement l’histoire, ni parvenir à une véritable reconnaissance réciproque de tous les drames qui ont marqué cette guerre. Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais à les renvoyer, comme le fait Jean-Pierre Lledo, à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui, on s’écarte du nécessaire travail historique et bascule dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.

Les historien(ne)s : Dalila Aït-el-djoudi, Omar Carlier, Etienne Copeaux, Ali Guenoun, Mohammed Harbi, Jean-Robert Henry, James House, Gilles Manceron, Claire Mauss-Copeaux, Gilbert Meynier, Tramor Quemeneur, Alain Ruscio, Benjamin Stora.

et

– Lhaouari Addi, sociologue,
– Sanhaja Akrouf, militante associative,
– Tewfik Allal, Manifeste des libertés,
– Sidi Mohammed Barkat, enseignant-chercheur,
– Yahia Belaskri, journaliste et écrivain,
– Ali Bensaad, géographe,
– Abderrahmane Bouchène, éditeur,
– Alice Cherki, psychanalyste,
– Hélène Cohen, auteur du documentaire Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, 2011,
– Ahmed Dahmani, universitaire,
– Pierre Daum, journaliste, auteur de « Chronique d’un massacre annoncé Oran, 5 juillet 1962 », Le Monde diplomatique, janvier 2012.
– Abdelkader Djemaï, écrivain, auteur de Une ville en temps de guerre, récit, Seuil, 2013.
– Sadek Hadjerès, responsable en 1962 du PCA clandestin, rédacteur au site Socialgérie,
– Aziz Mouats, Université de Mostaganem, l’un des quatre personnages du film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, 2008.
– François Nadiras, webmestre du site LDH Toulon,
– Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA),
– Brahim Senouci, universitaire,
– Michèle Villanueva, auteur de L’écharde, Maurice Nadeau, 1992.


Lire aussi sur notre site

• publié le 20 février 2007 : « L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962 », par Fouad Soufi

Cette communication a été présentée par Fouad Soufi, Archives nationales d’Algérie/CRASC, Oran, au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, organisé à Paris par Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi les 14, 15 et 16 novembre 2002, et publié en 2004 par les Editions Bouchène, Saint-Denis (pp. 133-147). Lire la suite

• publié le 14 février 2012 : « Oran, 5 juillet 1962…», par Pierre Daum

Il y a cinquante ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent les témoignages des Algériens.

Pierre Daum, journaliste, auteur notamment du livre “ni valise ni cercueil”, est allé enquêter sur place. Voici ce que cet envoyé spécial du Monde Diplomatique a publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel. Lire la suite

• publié le 7 juillet 2022 : « Algérie. 5 Juillet 1962 – 5 Juillet 2022. De quoi le 5 juillet 1962 est-il le nom ? », par Fouad Soufi

Le 5 juillet 1962 a son histoire. Depuis le 26 juillet 1963, c’est une fête légale, celle de l’Indépendance et du FLN. Le 26 avril 2005, elle est devenue celle de l’Indépendance, mais plus du Parti. La France avait transmis le 3 juillet, après le référendum du 1er juillet, ses compétences à l’Exécutif provisoire issu des Accords d’Evian, mais pas au FLN ni au GPRA. Pourquoi ce choix du 5 juillet ? La colonisation a commencé le 5 juillet 1830 et se serait achevée le 5 juillet 1962. Oublié aussi le 5 juillet 1961 où le GPRA a appelé à une grève nationale contre la partition de l’Algérie. A Alger en 1962 le calme est revenu après l’accord du 17 juin entre l’Exécutif provisoire et l’OAS, mais à Oran, l’OAS locale a continué son terrorisme aveugle. Les soldats français préféraient être soignés à l’infirmerie du FLN à M’dina Jadida, plutôt qu’à l’hôpital civil tenu par l’OAS. Le 27 juin, ses derniers chefs abandonnent la ville et la population européenne. Le 5 juillet, des coups de feu éclatent, des Européens sont enlevés et tués. En Algérie, cet autre 5 juillet est porté disparu. Lire la suite


A propos d’une proposition de loi présentée par le Rassemblement national

Toutes les personnes qui ont perdu des proches lors des enlèvements et massacres du 5 juillet 1962 à Oran méritent la compassion. C’est dans cet esprit que nous avons reproduit le message de José Castano. Mais, comme le montrent les nombreux articles que notre site a publié depuis une vingtaine d’années, le récit des événements qui est fait dans son message est subjectif et extrêmement lacunaire par rapport aux événements qui se sont déroulés à Oran. Il passe sous silence le nombre important des crimes de l’OAS commis entre les Accords d’Evian du 18 mars 1962 et le 5 juillet 1962, y compris contre des militaires français, ce qui expliquait le refus de l’armée française de voir les suspects de ces attentats terroristes s’enfuir vers l’Espagne franquiste en se joignant à l’exil de nombreux Pieds-noirs.

José Castano parle des cris « Viva Franco ! » qui fusèrent de la foule à l’arrivée des navires à Alicante. Il est important de souligner que le régime du général Franco a joué un rôle funeste en soutenant la création de l’OAS à Madrid en janvier 1961, en aidant au transfert jusqu’à Alger le 22 avril 1962 du général putschiste Raoul Salan, ainsi qu’en permettant ce transfert à Alicante des responsables des violences contre les civils algériens commises en nombre par des commandos de l’OAS avant le 5 juillet 1962. Ce sont ces violences de l’OAS qui ont mis en danger l’ensemble des habitants de l’Oranie d’origine européenne, qui n’avaient pas tous le projet de quitter l’Algérie et ont été victimes aveuglément de représailles scandaleuses de la part de personnes qui – comme le montrent un certain nombre de travaux d’historiens algériens – n’obéissaient pas à des ordres du FLN ou de l’ALN mais étaient souvent des personnes qui se sont livrées à des vengeances aveugles ou des délinquants qui ont voulu profiter de la situation.

La proposition de loi déposée le 2 juillet 2026 par le Rassemblement national devrait être soumise à l’Assemblée nationale en octobre 2026 à la faveur d’une « niche » de ce parti.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/halte-aux-manipulations-des-massacres-du-5-juillet-1962-a-oran/

Le massacre oublié du 14 juillet 1953, place de la Nation

Sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 le silence, trente ans après, a commencé à se rompre grâce à des associations et aux livres de Jean-Luc Einaudi. La mémoire de celui du métro Charonne du 8 février 1962 a été entretenue par le PCF. Mais il reste à faire entrer dans la mémoire collective le souvenir du massacre du 14 juillet 1953 place de la Nation, pourtant riche d’enseignements.

Le massacre à Paris de manifestants algériens pacifiques le 17 octobre 1961 est désormais largement connu et partiellement reconnu par les plus hautes autorités de la France. Mais combien de nos concitoyens savent que, bien avant le début de la guerre d’indépendance algérienne, la police française, déjà, tua en plein Paris et en toute impunité des manifestants algériens ? Le 14 juillet 1953, les indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) présidé par Messali Hadj s’étaient joints aux organisations politiques et syndicales de la gauche française pour la manifestation populaire instaurée sous le Front populaire pour la fête nationale, et la police parisienne tira sur leur cortège, sept personnes furent tuées et une centaine blessées. Mais sa mémoire s’est effacée faute d’avoir été entretenue, faute de porteurs de mémoire comme, par exemple, le parti communiste français qui n’a cessé de rappeler celle des neuf morts au métro Charonne le 8 février 1962, et aussi en raison aussi du déclenchement le 1er novembre 1954 de la guerre d’indépendance algérienne et de la tendance des autorités de l’Algérie indépendante à oublier les épisodes du mouvement national qui avaient précédé cette date de la création du FLN.

Illustration 1

Un réveil de cette mémoire

La mémoire du 14 juillet 1953 a commencé à resurgir. Etait déjà paru en 2003 un livre de Maurice Rasjsfus, 1953, un 14 juillet sanglant – réédité en 2021 aux éditions du Détour avec une préface de Ludivine Bantigny et une postface de Jean-Luc Einaudi. Mais c’est en 2017 que Daniel Kupferstein a publié son enquête approfondie sur ce drame, Les balles du 14 juillet 1953 (La Découverte) qui a suivi son film au titre éponyme (2014). C’est aussi en 2017 qu’avec le soutien de son éditeur François Gèze et du site ldh-toulon.net animé par François Nadiras – qui deviendra histoirecoloniale.net –, Daniel Kupferstein a obtenu de la Mairie de Paris, avec l’appui du groupe communiste et en particulier de son président, Nicolas Bonnet-Oulhaldj, la pose d’une plaque commémorative au pied de l’une des colonnes de la place de la Nation où s’est produit le massacre. Occasion d’une première commémoration qui, depuis, s’est poursuivie chaque année.

Un collectif d’associations animé notamment par des militants de la Ligue des droits de l’Homme de l’Est parisien et du PCF du 12ème arrondissement a organisé des projections en plein air du film de Daniel Kupferstein, des tables rondes auxquelles des historiens et des journalistes ont participé et même « un bal pour commémorer les balles ». Des témoins du drame y ont été présents, comme Jean Laurens, jeune communiste à l’époque, ensuite appelé en Algérie, qui a été blessé par balle lors de cette répression ; d’anciens manifestants du MTLD ; ou encore les fils du dirigeant de la Fédération de la métallurgie de la CGT, Maurice Lurot, qui a été le seul à quitter la tribune officielle où étaient installés les dirigeants de la gauche communiste ou proche d’elle pour tenter de s’opposer à la fusillade. Ses fils, Maurice et Guy, ont rappelé leur indignation devant l’Humanité pendant longtemps silencieuse qui n’avait pas un mot pour rappeler le courage et l’engagement anticolonialiste de leur père tué à l’âge de 41 ans alors qu’ils étaient adolescents.

Des projections du film de Daniel Kupferstein, avec entre autres Benjamin Stora, ont eu lieu, notamment au MK2 Nation, ainsi que des interventions à la demande d’enseignants dans des lycées du 11ème arrondissement, comme le lycée Dorian, ont contribué à faire connaître cette histoire.

Illustration 2

En 2023, la commémoration du 70ème anniversaire a eu davantage de visibilité. Une exposition en plein air et des sculptures évoquant les victimes ont été installées ; une représentation théâtralisée a été donnée sur le kiosque à musique de la place de la Nation, reconstitution du « procès qui n’a pas eu lieu », qui s’est achevée par le réquisitoire prononcé par l’avocat Arié Alimi en lien avec la question des libertés publiques dans le monde et des violences policières aujourd’hui en France.

Dans d’autres arrondissements de Paris, des militants ont fait connaître cet événement, comme, dans le 13ème, ceux qui ont organisé une projection-débat au cinéma Escurial en mai 2013, qui a aussi posé le problème de l’absence depuis ce drame du défilé populaire Bastille-Nation qui avait lieu chaque année pour le 14 juillet.

Le livre de Daniel Kupferstein d’abord paru à La Découverte, vite épuisé, a été réédité par les éditions du Croquant (2024) et son film continue son parcours. Il fait l’objet d’une projection-débat le dimanche 12 juillet à 11h au cinéma Majestic-Bastille.

Et un rassemblement aura lieu lundi 13 juillet à 18h30 place de la Nation au pied de l’une des colonnes

Illustration 3

Avec : Gilles Manceron, historien ; Pascal Guillot, maire adjoint du 12ème arondissement délégué aux politiques mémorielles ; Annah Bikouloulou, adjointe au Maire de Paris chargée de l’égalité, des droits humains, de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, les LGBTQIA+phobies et contre les discriminations ; Akli Mellouli, sénateur du Val-de-Marne ; Lucas Lévy-Lajeunesse, membre du Comité national  de la LDH et militant de l’Observatoire parisien des libertés publiques ; Dominique Goussot de la Libre Pensée et Alain Ruscio, historien, du site Histoire coloniale et post-coloniale.

Source : Mediapart – Billet de blog – 11/06/2026 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/110726/le-massacre-oublie-du-14-juillet-1953-place-de-la-nation

Koukou, le royaume kabyle qui négociait avec l’Espagne – Emile Martinez

Quand les archives espagnoles rendent à la Kabylie une part de son histoire enfouie. En effet, le royaume de Koukou a entretenu pendant des années des relations diplomatiques avec le royaume d’Espagne, comme avec celui de France.

Un jour, un ami attentif à l’histoire de la Kabylie me dit cette phrase simple, presque jetée comme une confidence : « Tu sais que les documents du royaume de Koukou sont en Espagne ? »

Je crois que cette phrase ne m’a pas seulement appris quelque chose. Elle m’a ouvert une porte.

Je croyais connaître la Kabylie, puisque je suis né entre deux guerres dans l’un de ses villages, que pendant quelques années j’ai parcouru ses terres et ses montagnes, et que j’ai partagé, tout au long de ma vie, son amour de la liberté. Mais je ne connaissais pas l’histoire du royaume de Koukou. J’apprenais que, pour retrouver une part de l’histoire kabyle, il ne suffisait pas de remonter vers les villages du Djurdjura, vers les pierres sèches, les oliviers, les assemblées anciennes et les chemins de montagne. Il fallait aussi traverser la mer. Il fallait aller chercher, dans les archives de l’ancien empire espagnol, la trace d’un royaume que notre propre mémoire avait laissé dans l’ombre.

Koukou. Le nom lui-même semble sortir d’un conte de montagne. Il évoque un village perché, une forteresse de pierres, un pays de vent et de résistance. Mais Koukou ne fut pas seulement un refuge. Si l’Espagne impériale a conservé dans ses archives une partie de son histoire, c’est que Koukou fut un pouvoir. Une autorité kabyle. Une diplomatie. Un regard d’adversité porté vers Alger, vers Tunis, vers Madrid, vers cette Méditerranée où les empires se disputaient les ports, les hommes, les routes et les fidélités.

Le royaume de Koukou surgit dans un moment de grand bouleversement. Au début du XVIᵉ siècle, l’Afrique du Nord n’est pas un espace immobile. Les anciens équilibres se défont. Les dynasties maghrébines s’affaiblissent. Les Espagnols, portés par l’élan de la Reconquête achevée à Grenade en 1492, regardent vers l’autre rive. Ils occupent des places côtières, s’installent à Oran, à Mers el-Kébir, puis prennent Béjaïa en 1510. La Méditerranée devient alors un champ de bataille, mais aussi un immense lieu de passage, de commerce, de captivité, de diplomatie et de ruse.

C’est dans ce monde troublé qu’apparaît la figure d’Ahmed ou El Kadi, que les sources nomment aussi Ahmed Belkadi. Il appartient à une famille de prestige, liée au vieux monde hafside. Lorsque Béjaïa tombe aux mains des Espagnols, une partie de l’autorité ancienne se replie vers l’intérieur. La montagne devient refuge, mais elle devient aussi centre de décision. Koukou, village perché de Kabylie, prend alors une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu de protection. Il devient le siège d’un pouvoir capable de fédérer des tribus, de résister aux menaces venues de la mer, mais aussi de parler aux puissances de son temps.

Il faut imaginer cette scène. Sur les crêtes kabyles, dans ces villages que l’on croit parfois enfermés dans leur solitude, des hommes suivent les mouvements du monde. Ils savent que les Espagnols sont sur les côtes, que les Ottomans avancent vers Alger, que Tunis et Constantine sont travaillées par les rivalités, que les routes maritimes décident du sort des peuples. Rien de ce qui se passe sur la mer n’est étranger à la montagne. La Kabylie regarde la Méditerranée, même lorsque la Méditerranée ne la regarde pas.

Les Belkadi, maîtres de Koukou, occupent ainsi une place singulière. Ils ne sont ni les serviteurs dociles des Ottomans, ni les alliés naturels des Espagnols. Ils cherchent, comme tant d’autres pouvoirs de l’époque, à préserver leur autonomie dans un monde dominé par de grands empires. Leur politique est celle des équilibres difficiles. On s’allie parfois avec l’un pour contenir l’autre. On négocie, on temporise, on résiste. On écrit. On envoie des messagers. On écoute les captifs, les marins, les intermédiaires, tous ceux qui passent d’une rive à l’autre et transportent avec eux des nouvelles, des promesses, des mensonges ou des espérances.

C’est là que l’histoire devient presque romanesque. Car les traces de Koukou ne se trouvent pas seulement dans les récits kabyles ou dans les souvenirs transmis par les villages. Elles se trouvent aussi dans les archives espagnoles. Et ce que l’Espagne a conservé n’est pas seulement une curiosité d’archive. Ce sont, pour une part, les comptes rendus de négociations menées entre 1598 et 1610, c’est-à-dire au moment où la Méditerranée occidentale reste traversée par la grande rivalité entre la monarchie espagnole et l’Empire ottoman.

Cette remarque était juste. Derrière elle, il n’y avait pas seulement une curiosité d’archive. Il y avait une question plus profonde : que reste-t-il d’un peuple quand sa mémoire se trouve dispersée dans les papiers de ceux qui l’ont observé, combattu ou redouté ?

Alger est alors un enjeu majeur. Les Espagnols voulaient réduire la puissance de la Régence ; les maîtres de Koukou veulent, eux, préserver leur autonomie face à cette même puissance ottomane qui avance depuis la mer vers l’intérieur. Chacun cherche son avantage, et ce serait naïf de croire que ces échanges relevaient d’une amitié désintéressée. L’Espagne veut affaiblir Alger. Koukou veut défendre sa liberté. Mais c’est précisément cela qui donne à ces documents leur valeur : ils montrent une Kabylie politique, lucide, capable d’entrer dans le jeu complexe des puissances méditerranéennes.

Pierre Boyer, qui a étudié ce point précis des négociations entre le « royaume » de Koukou et l’Espagne de 1598 à 1610, a retrouvé une lettre d’Amar ou al-Kadhi, maître de Koukou, adressée au roi Philippe II et datée du 16 juin 1598. Dans cette lettre, le chef de Koukou présente sa force militaire et demande un appui humain et matériel pour s’emparer d’Alger et en expulser les Turcs. La mort de Philippe II, quelques mois plus tard, ne met pas fin au dossier. Celui-ci passe sous le règne de Philippe III.

Henri Genevois cite ainsi une autre lettre, datée du 25 juin 1603, dans laquelle le chef de Koukou presse le roi d’Espagne d’agir vite, estimant que l’occasion de prendre Alger est favorable. L’argument est frappant : selon lui, une grande partie des forces d’Alger se trouve alors engagée sur ses terres, au point qu’il ne resterait dans la ville que les commerçants et les artisans. La formule, qu’elle soit prise au pied de la lettre ou lue comme une manière de convaincre Madrid, révèle l’intensité de la lutte entre Koukou et Alger.

Ces démarches montrent l’ampleur de la stratégie kabyle. Koukou ne se contente pas de résister dans la montagne. Il tente de jouer la grande rivalité entre l’Espagne et la Régence d’Alger pour défendre son autonomie et, peut-être, reprendre l’initiative politique dans la région. Les négociations évoquent une alliance contre les Ottomans, considérés comme un ennemi commun, la possibilité de mobiliser des forces importantes, la demande d’un soutien en poudre, en plomb, en hommes ou en navires, ainsi que des tentatives de ravitaillement venues de Majorque. On mesure alors que Koukou n’était pas une simple hauteur rebelle, mais une force avec laquelle Madrid devait compter.

L’alliance envisagée n’était cependant pas simple. Elle soulevait des résistances, notamment parmi certaines tribus kabyles qui refusaient l’idée d’une alliance avec une puissance chrétienne contre une puissance musulmane. Cette réserve est essentielle. Elle montre que Koukou n’était pas un pouvoir absolu, capable d’entraîner toute la Kabylie sans débat ni opposition. La montagne avait ses fidélités, ses assemblées, ses limites, ses refus. Les négociations finirent par échouer, mais leur existence suffit à montrer la puissance des Ath al-Kadhi et l’attention que leur portait l’Espagne.

Ces éléments ne font pas de Koukou un simple auxiliaire de Madrid. Ils montrent au contraire un pouvoir kabyle qui cherche à utiliser les rivalités méditerranéennes pour préserver sa propre liberté. Comme tant de pouvoirs pris entre de grands empires, Koukou avançait dans un espace dangereux, où l’alliance pouvait être une arme, la négociation une protection, et la montagne elle-même une manière de tenir tête aux puissances qui prétendaient décider du sort du pays.

Il faut évidemment lire ces sources avec prudence. Elles sont espagnoles, donc écrites depuis les intérêts de l’Espagne. Elles voient Koukou à travers le regard d’une puissance chrétienne engagée contre les Ottomans. Mais c’est précisément cette distance qui les rend fascinantes. L’ancien adversaire, en surveillant, en notant, en traduisant, en calculant, a conservé malgré lui une part de la mémoire kabyle.

Voilà pourquoi le mot « royaume » doit être manié avec prudence, mais non avec mépris. Koukou n’était pas un royaume au sens européen du terme. Il n’avait ni les palais administratifs, ni les frontières fixes, ni la bureaucratie que l’on associe aux monarchies occidentales. Il ressemblait davantage à une puissance territoriale de montagne, fondée sur l’autorité d’une famille, les Belkadi, sur des alliances tribales, sur le prestige religieux et sur la capacité de tenir tête aux pouvoirs environnants.

Mais cette prudence ne doit pas conduire à diminuer son importance. Koukou fut bien une autorité politique. Il eut un territoire d’influence, des ennemis, des alliés, une stratégie et une diplomatie. Il eut surtout cette chose essentielle que les peuples dominés doivent toujours arracher à l’histoire : une voix.

Au XVIᵉ siècle et au début du XVIIᵉ, tandis que les Espagnols tiennent des positions sur les côtes d’Afrique du Nord et que les Ottomans installent leur puissance à Alger, les montagnes kabyles ne sont donc pas silencieuses. Elles observent, négocient, combattent, écrivent. Les Belkadi, maîtres de Koukou, ne sont pas de simples chefs locaux enfermés dans leurs crêtes. Ils sont des acteurs d’un monde plus vaste, pris dans les grandes tensions entre l’Europe chrétienne, l’Islam ottoman et les sociétés maghrébines de l’intérieur.

La Kabylie apparaît alors sous un jour différent. On l’a trop souvent décrite comme une terre de refus, ce qu’elle fut certainement, mais cette formule ne suffit pas. Refuser n’est pas rester immobile. Résister n’est pas s’isoler. Les hommes de Koukou ne se contentent pas de défendre leurs montagnes. Ils tentent de transformer leur position en force politique. Ils savent que la mer peut être menace, mais aussi ouverture. Ils savent que l’histoire ne se fait pas seulement dans les capitales, mais aussi dans ces lieux d’altitude où une communauté, pour survivre, doit comprendre le monde avant d’être écrasée par lui.

L’opposition avec Alger donne à cette histoire une force particulière. Alger, devenue progressivement le centre du pouvoir ottoman en Afrique du Nord, regarde les montagnes avec méfiance. Koukou, de son côté, refuse de disparaître dans une domination qui lui serait imposée. Entre la ville maritime et la montagne kabyle s’installe une tension durable. Ce n’est pas seulement une rivalité militaire. C’est une lutte entre deux formes de pouvoir : l’une appuyée sur la mer, les corsaires, les janissaires et l’ordre ottoman ; l’autre fondée sur les alliances tribales, le prestige religieux, l’enracinement montagnard et la volonté de ne pas être absorbée.

Ce qui bouleverse, dans cette histoire, c’est que cette voix nous revient parfois de très loin. Elle ne vient pas seulement des villages, des chants, des récits transmis au coin du feu, ni des pierres anciennes qui gardent la mémoire des hommes. Elle vient aussi de papiers conservés loin de la montagne. Dans les archives de Simancas, en Castille, dorment des lettres, des rapports, des traces diplomatiques. Elles disent que la Kabylie n’était pas seulement une terre rebelle, mais une terre politique. Elles disent que l’Algérie ne fut jamais un bloc simple, uniforme, immobile, mais une mosaïque de pouvoirs, de fidélités, de résistances et d’espérances.

Voilà pourquoi cette remarque m’a poursuivi. Elle disait, en quelques mots, que l’histoire kabyle ne dort pas seulement dans les villages, les montagnes et les récits transmis par les anciens. Elle dort aussi ailleurs, parfois très loin, dans les archives de ceux qui avaient compris que cette montagne comptait.

Il y a quelque chose de troublant à penser que l’ancien empire qui surveillait les côtes d’Afrique du Nord ait conservé, dans ses papiers, une part de la mémoire kabyle. Mais il en va souvent ainsi des peuples que l’on a mal racontés. Leur histoire se trouve dispersée. Elle dort dans les archives de ceux qui les ont combattus, dans les rapports de ceux qui les craignaient, dans les lettres de ceux qui voulaient les utiliser, dans les cartes de ceux qui rêvaient de les soumettre.

Je dois ici dire ma dette envers le travail considérable accompli par des chercheurs kabyles et par le Haut Commissariat à l’Amazighité. Les actes de la journée d’étude consacrée au royaume de Koukou, organisée à la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, le 30 septembre 2010, puis publiés en 2011 par la Direction de la Promotion culturelle du Haut Commissariat à l’Amazighité, m’ont permis de mesurer l’importance de cette histoire longtemps laissée dans l’ombre. Grâce à ce patient travail de recherche, de collecte et de transmission, le royaume de Koukou cesse d’être un nom lointain ou presque légendaire. Il redevient une part vivante de l’histoire kabyle, une mémoire à reprendre, à étudier et à partager.

C’est pourquoi l’enquête sur Koukou n’est pas seulement une curiosité érudite. Elle est une réparation de mémoire. Elle nous oblige à sortir d’une histoire trop simple de l’Algérie, où tout commencerait avec telle conquête et se poursuivrait selon une ligne unique. L’Algérie ancienne fut multiple. Elle fut faite de villes et de montagnes, de ports et de villages, d’Arabes et de Berbères, de Turcs, d’Andalous, de captifs européens, de marins, de commerçants, de saints, de guerriers, d’ambassadeurs. Koukou appartient à cette Algérie complexe, vivante, ouverte sur le monde, mais jalouse de sa liberté.

Il y a là une leçon pour notre temps. Les peuples que l’on dit périphériques ne sont souvent périphériques que dans le regard de ceux qui écrivent l’histoire à leur place. La Kabylie, comme tant d’autres terres amazighes, a longtemps été racontée par les empires qui la dominaient, la craignaient ou la surveillaient. Or voici que les archives de ces empires nous rendent, malgré elles, la preuve d’une présence, d’une stratégie, d’une intelligence politique.

Koukou n’est donc pas seulement un souvenir kabyle. C’est une invitation à relire l’histoire algérienne depuis ses marges apparentes, depuis ses montagnes, depuis ces lieux que les grands récits officiels ont trop souvent réduits au silence.

Peut-être faudra-t-il, pour retrouver pleinement cette histoire, retourner vers l’Espagne, vers Simancas, vers ces papiers où des secrétaires, des ambassadeurs, des officiers ou des informateurs consignèrent les négociations de 1598 et de 1610. Il faudra les lire avec patience, les confronter aux traditions locales, aux travaux des historiens, aux mémoires kabyles. Alors seulement le royaume de Koukou cessera d’être un nom presque légendaire pour redevenir ce qu’il fut : un moment de l’histoire politique de la Kabylie, une parole venue de la montagne, un signe que l’Algérie profonde n’a jamais été absente de la grande histoire méditerranéenne.

Source : Le Matin d’Algérie – 05/07/2026 https://lematindalgerie.com/koukou-le-royaume-kabyle-qui-negociait-avec-lespagne/

80 % des Algériens sont en totale rupture avec le système : un parlement illégitime ne peut garantir la continuité de l’État national – Farouk L. Benzaïm

Les résultats de participation au dernier scrutin législatif qui s’est tenu en Algérie le week-end dernier confirment ce que le rédacteur de l’article d’ »Algeria Watch » avait déjà souligné : un désintérêt total du peuple pour cet événement, et un rejet global du processus imposé par le pouvoir aux Algériennes et aux Algériens depuis le 12 décembre 2019.

Le Hirak à l’époque avait clairement exprimé sa revendication unique : un changement radical du système politique et des règles de gouvernance avant tout processus électoral.

Le taux de participation à ce dernier scrutin n’a pas dépassé 20 % des inscrits sur les listes électorales, et près d’un million de voix exprimées ont été annulées, ce qui indique que ce taux est le plus faible depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Même si l’on se réfère aux taux de participation électorale annoncés par les autorités, souvent gonflés selon de nombreux observateurs, depuis le Hirak jusqu’à aujourd’hui, on constate une continuité du rejet populaire de ce scrutin, les Algériennes et les Algériens étant persuadés que les élections en Algérie ne sont ni un mécanisme de changement ni une source de légitimité pour construire quelconque contrat politique.

L’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un taux de participation annoncé de 39 %. Le référendum pour la modification de la Constitution du 1er novembre 2020 a quant à lui enregistré une participation de 23,7 %. Le scrutin législatif de juin 2021 a été annoncé avec 30,20 %. Les autorités ont indiqué que la participation aux élections locales de fin 2021 était de 34 %, tandis que la participation à l’élection présidentielle de septembre 2024 n’a pas dépassé 24 %.

Le taux de participation au scrutin du 2 juillet 2026 confirme que l’esprit du Hirak est toujours vivant et que la société algérienne est convaincue, plus que jamais, que le changement total du système de gouvernance est le seul moyen pour que les élections retrouvent leur sens et que la politique revienne dans l’espace public, ce qui a été confirmé lors du dernier scrutin où tout était présent sauf la politique.

Le pouvoir attaque les appareils de parti pour justifier le rejet populaire massif de ses politiques

Le pouvoir n’a pas attendu l’annonce officielle des résultats préliminaires du scrutin du 2 juillet pour mobiliser ses relais médiatiques privés et publics, dans une campagne organisée contre les appareils de parti et leurs dirigeants afin de justifier l’absence des électeurs dans les bureaux de vote, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

La campagne a commencé avec les quotidiens El KhabarLe Soir d’AlgérieEchorouk El Yawmi et El Watan. Les deux premiers quotidiens reçoivent chaque jour entre 5 et 6 pages publicitaires de l’Agence nationale de publicité depuis que Abdelmadjid Tebboune a pris la présidence de l’État. Quant au quotidien Echorouk El Yawmi, il reçoit entre 2 et 3 pages publicitaires quotidiennement, tandis que le troisième journal perçoit entre une page et demie et deux pages de publicité publique depuis le retour d’Omar Belhouchat à la gestion du journal en février 2026, sous l’impulsion personnelle d’Abdelmadjid Tebboune qui a un lien d’amitié personnelle avec lui, tout comme ils étaient liés par le scandale du groupe Khalifa à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

Le journal El Khabar a attribué ce qu’il a appelé la responsabilité des partis pour le faible taux de participation au vote, qu’il a considéré comme « dû à une cause principale consistant en l’absence de véritable leadership partisan et l’implication de nombreux responsables des partis dans des détails secondaires, en rejetant la responsabilité de l’échec sur les institutions de l’État, parfois en parlant de fermeture et parfois de domestication, dans le but de justifier l’incapacité, de consacrer le statu quo et de maintenir le monopole des responsabilités au sein des cercles de privilèges », ce qui est un signe clair du début du processus de changement des directions des appareils partisans sous l’impulsion des appareils bureaucratiques et de sécurité du pouvoir. Quant au journal Le Soir d’Algérie, il a limité ce qu’il a appelé la faillite des partis politiques à l’échec politique au niveau du discours, qui ne mobilise plus l’opinion publique. Pendant ce temps, le journal Echourouk El Yawmi a essayé de faire croire à l’opinion publique que les électeurs ne boycottent pas les politiques du pouvoir, mais boycottent les partis politiques. Il est allé jusqu’à dire que le pouvoir ne s’est pas présenté pour assumer la responsabilité de l’abstention, et que l’augmentation du taux de participation incombe moralement, politiquement et socialement exclusivement aux partis.

Cette défense acharnée du pouvoir dans une tentative de cacher sa faillite, que même un aveugle peut voir, mais que le journal Omar Balhouchat ne voit pas. Le journal El-Watan a constaté qu’un taux de participation « révèle une vérité frappante : des élections annonçant la faillite des partis politiques traditionnels ».

La faillite de Tebboune et du système qu’il a imposé à El Mouradia en 2019 menace l’Algérie en tant qu’entité politique et juridique

La campagne médiatique des journaux privés s’est étendue à tous les médias publics, qui ont mobilisé des bataillons de leurs professeurs, journalistes et analystes pour témoigner de la propreté du scrutin et affirmer que les partis politiques sont responsables de l’abstention électorale. Le but de cette campagne organisée était de couvrir les échecs et la faillite du président Tebboune ainsi que du système politique et militaire qui l’a imposé au palais d’El Mouradia le 12 décembre 2019.

Cette campagne cache également de nombreux autres faits, à savoir que la faible participation est liée à l’absence de politique et à la pratique politique, ainsi qu’au lien confirmé entre ces partis et leurs dirigeants avec les différents organes du pouvoir et leurs réseaux. Elle cache aussi le fait que l’ensemble du processus électoral – de l’annonce de la candidature à l’annonce des résultats – est contrôlé par l’administration et la bureaucratie sécuritaire du pouvoir. Ce sont eux qui choisissent les députés et les candidats pour concurrencer les députés, et ce sont eux qui choisissent qui affronte ces députés de manière formelle. De plus, c’est le pouvoir qui ferme ou ouvre l’accès aux médias aux personnes de son choix.

Cette campagne de propagande est ancienne dans sa structure et nouvelle dans l’identité de ceux qu’elle défend. En effet, sous le régime de Bouteflika, les appareils de propagande médiatique faisaient exactement la même chose pour justifier l’abstention électorale. Le message était le suivant : les Algériens n’aiment pas les partis politiques et ne se soucient pas des élections législatives parce que le peuple aime le président et le respecte, car il fait tout pour eux, tandis que les partis, le gouvernement et les ministres ne suivent pas les instructions du président.

Aujourd’hui, ce scénario se renouvelle sous le régime de M. Tebboune avec les mêmes appareils médiatiques. La vérité est que le pouvoir politique, sous sa forme actuelle ou précédente, a créé ces partis, et ces partis dans le cadre d’une division du travail – bien qu’ils semblent différents dans leur discours – sont en réalité une partie du système de gouvernance que le Hirak a demandé à réformer, ce à quoi le pouvoir a répondu par le refus, la répression, la diffamation et des campagnes de propagande accusant de trahison et de collusion avec l’étranger.

De plus, la campagne propagandiste contre ces appareils partisans – qui font tous partie du système sans exception. Il est à souligner que le parti du Front des Forces Socialistes (FFS) est le dernier de ces partis à avoir été domestiqué et intégré – revêt un ensemble de contradictions. La médiocrité des médias et de la propagande n’a même pas réussi à construire un discours avec un minimum de substance. Alors, comment peut-on parler de partis politiques qui ont échoué ou dicrédités, et Abdelmadjid Tebboune parle d’une majorité présidentielle composée de ces mêmes partis ? Comment peut-on construire une majorité présidentielle composée de partis qui ont échoué et démonitisés sans que le président qui la dirige soit lui-même en situation d’échec et discrédité ? La seule vérité aujourd’hui, après le scrutin du 2 juillet 2026, est que l’esprit du Hirak est toujours présent, car ce mouvement populaire est un mouvement historique profond qui a porté un message clair que le chef d’état-major à l’époque n’a pas saisi, parce qu’ils ne possédait ni les outils de compréhension, ni les mains propres, ni l’indépendance de décision pour faire passer l’Algérie à une nouvelle ère et construire un autre paradigme pour l’exercice du pouvoir, un paradigme qui rompt avec la logique de la force et adopte la force de la logique, pour construire des ponts de consensus entre toutes les Algériennes et tous les Algériens.

Et la situation aujourd’hui est restée telle qu’elle est et la décomposition politique du système de gouvernance a atteint un point tel que la nation algérienne est en rupture totale avec tout le système de gouvernance, avec ses médias et ses structures partisanes et associatives.

Un parlement faible chargé de prolonger le mandat à un président encore plus faible… Alors, changement ou effondrement ?

Toutes les données disponibles jusqu’à présent confirment que le parlement actuel, dans ses deux chambres, sera chargé de trouver une formule pour assurer la continuité d’Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia après la fin de son mandat en septembre 2029, soit en appliquant les dispositions transitoires prévues dans la dernière révision constitutionnelle que la présidence a qualifiée de technique, soit par une autre modification qui prolongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans pour diverses raisons, avec effet rétroactif afin que M. Tebboune reste au pouvoir jusqu’en septembre 2031, ou peut-être une révision constitutionnelle qui rouvrirait les mandats présidentiels pour le maintenir au pouvoir jusqu’en 2033, où il aurait 89 ans.

Peu importe les scénarios sur lesquels s’accorderaient le noyau dur et les réseaux du régime, la seule vérité est que le scrutin du 2 juillet a créé un parlement dépourvu de légitimité populaire, politiquement fragile, ce qui augmentera la fragilité du pouvoir et pourrait affaiblir l’État vis-à-vis de la communauté internationale, augmentant ainsi les risques pour la continuité de l’État dans un contexte international qu’on ne peut qualifier autrement que d’impitoyable envers les États faibles, et aucun pays ne peut sombrer que par la faiblesse de ses institutions constitutionnelles non représentatives du peuple.

Et le peuple algérien est conscient de ces défis, c’est pourquoi l’esprit du Hirak a envoyé un message fort, pacifique et silencieux le 2 juillet dernier, dont la substance était… le changement ou l’effondrement.

Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch

Source : Algeria-Watch – 08/07/2026 https://www.algeria-watch.info/80-des-algeriens-sont-en-totale-rupture-avec-le-systeme-un-parlement-illegitime-ne-peut-garantir-la-continuite-de-letat-national/

Albert Camus, d’une rive à l’autre – Murielle Compère-Demarcy

Vingt-deux auteurs sous la direction littéraire de Marie-Claude San Juan, avec une préface de Karim Akouche et une postface d’Hubert Ripoll, ont participé à cet ouvrage. 

Publié en 2026 après trois années de préparation, Albert Camus, d’une rive à l’autre rassemble vingt-deux auteurs autour d’une même question : que nous dit encore Camus aujourd’hui ? Plus de soixante ans après sa mort, son œuvre demeure une référence pour penser les crises identitaires, les conflits mémoriels et les fractures politiques contemporaines.

Comme l’explique Marie-Claude San Juan dans son Avant-Dire, Genèse et sens du livre, cet ouvrage est né d’un double constat : celui d’une fréquentation assidue de l’œuvre camusienne et celui d’un potentiel encore insuffisamment exploré dans ce qu’elle peut apporter aux débats contemporains. Des rencontres menées sur les deux rives de la Méditerranée ont progressivement fait émerger une évidence : Camus peut constituer un pont de fraternité entre des communautés que l’Histoire a souvent opposées. Son œuvre offre un cadre éthique permettant d’aborder des questions aussi sensibles que la colonisation, la décolonisation, l’identité, la culture, les traumatismes collectifs, les ressentiments hérités du passé ou les pièges des idéologies et des replis communautaires. Pour les Algériens comme pour les Français d’Algérie, souvent réunis par une même part d’« algérianité » et parfois par des expériences communes d’exil, notamment celles engendrées par la décennie noire, Camus apparaît comme un interlocuteur privilégié pour renouer le dialogue entre les mémoires.

Dans sa préface, Le juste milieu, le milieu juste, Karim Akouche présente Camus comme l’une de ces rares figures dont la présence intellectuelle survit à la disparition physique. Ses romans, ses essais, son théâtre et ses chroniques continuent d’accompagner ceux qui refusent les simplifications et cherchent à concilier justice, liberté et fidélité à l’humain.

L’originalité de l’ouvrage tient à la diversité de ses contributeurs, qui entretiennent avec Camus un rapport personnel autant qu’intellectuel. Tous reconnaissent en lui un homme partagé entre plusieurs appartenances, familier de l’exil géographique, culturel ou intérieur. Cette expérience du déchirement constitue le fil conducteur du livre.

Né en Algérie française, orphelin de père dès son plus jeune âge, Camus a vécu au croisement de plusieurs fidélités. Attaché à l’Algérie comme à la France, il fut constamment sommé de choisir entre deux mondes qu’il refusait d’opposer. Cette tension traverse toute son œuvre et éclaire certaines de ses ambiguïtés les plus commentées, qu’il s’agisse de la figure anonyme de « l’Arabe » dans L’Étranger ou de l’Oran à la fois réelle et symbolique de La Peste. Ces questions révèlent moins des contradictions que le drame historique d’une génération prise entre des récits nationaux concurrents.

Figure souvent controversée, Camus a été accusé aussi bien de complaisance envers le système colonial que d’hostilité à l’indépendance algérienne. Pourtant, son œuvre témoigne d’un attachement profond à la terre algérienne, tandis que ses reportages sur la misère en Kabylie dénoncent sans détour les injustices coloniales. Comme le rappelle Boualem Sansal dans l’exergue retenu par Marie-Claude San Juan, Camus demeure au cœur des contradictions franco-algériennes, dont il constitue une sorte de centre de gravité.

Écrivain profondément méditerranéen mais ouvert à toutes les traditions, Camus puise aussi bien chez les auteurs européens que chez les penseurs antiques, chrétiens ou orientaux. Son humanisme se caractérise par le refus des dogmes, des camps et des certitudes idéologiques. Pour lui, le doute, la mesure et la complexité sont des exigences morales.

Karim Akouche prolonge cette réflexion en imaginant ce qu’aurait pu devenir Camus après l’indépendance de l’Algérie. Aurait-il quitté le pays avec les rapatriés ou choisi d’y demeurer malgré l’hostilité du nouveau régime ? Aurait-il dénoncé les dérives autoritaires de l’Algérie indépendante tout en défendant les harkis, les pieds-noirs abandonnés et les victimes de toutes les exclusions ? L’auteur suggère qu’il aurait poursuivi ce difficile chemin de crête, refusant aussi bien les injustices du pouvoir que les enfermements identitaires, fidèle à sa vocation de conscience libre.

Dans cette évocation, Camus apparaît comme un « Ulysse du XXe siècle », naviguant entre les deux rives de la Méditerranée, porté par des fidélités contradictoires mais irréductibles. Cette image rejoint l’esprit même du projet porté par Marie-Claude San Juan : faire de Camus un passeur entre les mémoires, les cultures et les héritages, un point de rencontre plutôt qu’un objet de division. Elle résume aussi l’esprit de l’ouvrage : celui d’un écrivain inclassable, souvent incompris, dont la pensée demeure précieuse pour appréhender la complexité du monde contemporain.

Albert Camus, d’une rive à l’autre invite ainsi à explorer une œuvre qui ne fournit ni réponses définitives ni certitudes confortables, mais qui nous aide à interroger nos préjugés, à comprendre les mémoires blessées et à penser les identités dans toute leur complexité. En favorisant une lecture exigeante de Camus et une meilleure compréhension de la pluralité des vécus de part et d’autre de la Méditerranée, ce livre entend contribuer au dialogue nécessaire entre les rives. C’est sans doute la raison pour laquelle la voix de Camus continue de résonner avec une force singulière aujourd’hui.

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.

« Albert Camus, d’une rive à l’autre »

Les contributeurs : Ismahan Aït Messaoud, Pascale Amara, Mona Azzam, Mohamed El Habib Bouchama, Jean-Claude Bourdet, Jibril Daho, Tarik Djerroud, Marie-Paule Farina, Michel Filippi, Kamal Guerroua, Nicole Guiraud, Mona Guyot, Mehdi Hamdi, Mhamed Hassani, Djilali Kadid, Kacem Madani, Hanen Marouani, Catherine May Atlani, Jean-Pierre Ryf, Marie-Claude San Juan, Paul Souleyre, Jean-Claude Xuereb.

Source : Le Matin d’Algérie – 01/06/2026 https://lematindalgerie.com/albert-camus-dune-rive-a-lautre/

Editions Unicité : https://www.editions-unicite.fr/auteurs/Marie-Claude-San-Juan-et-collectf/albert-camus-d-une-rive-a-l-autre/index.php

Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie : la CNCDH publie son rapport 2025

Face à un climat de polarisation, l’adhésion des citoyens français aux valeurs de tolérance montre une résilience remarquable. Le rapport annuel de la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) dresse un bilan de l’année 2025, marqué par une hausse des actes de haine sur le terrain.

Un indice de tolérance élevé et stable

Malgré la diffusion de discours de défiance, l’Indice longitudinal de tolérance se stabilise à 64/100, un score identique à celui de 2024 et proche de son record historique. Cette dynamique est portée par des facteurs structurels (élévation du niveau de diplôme, renouvellement générationnel), les jeunes générations affichant jusqu’à 25 points de tolérance en plus que leurs aînés sur certains sujets. 

Cependant, des préjugés spécifiques restent ancrés. 64 % des Français perçoivent toujours les Roms comme « un groupe à part », tandis que 59 % partagent l’idée que de nombreux immigrés viennent uniquement pour profiter de la protection sociale. Enfin, 35 % estiment encore que les personnes juives ont un rapport particulier à l’argent (un chiffre qui grimpe à 48 % chez les plus de 70 ans). 

Des infractions en hausse et un enjeu de sous-déclaration

Les services de l’État font état d’une recrudescence des actes de haine sur le terrain. Le ministère de l’Intérieur comptabilise 9 737 crimes et délits racistes ou antireligieux (+5 % par rapport à 2024), avec un bond de 11 % des atteintes physiques. De son côté, la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT) enregistre 3 289 faits, marqués par des réalités diverses : 

  • Faits antisémites : 1 320 actes recensés (en baisse de 16 %, mais constitués à 67 % d’atteintes directes aux personnes). 
  • Faits antimusulmans : une hausse spectaculaire de +88 % (326 faits). 
  • Faits altérophobes (autres racismes) : en progression de +17 % (1 643 faits). 

Cette réalité officielle cache un immense phénomène de sous-déclaration. On estime à 1,2 million le nombre de victimes annuelles en France, mais 97 % d’entre elles ne portent pas plainte, souvent par manque de confiance dans l’institution judiciaire (qui n’a prononcé que 1 907 condamnations en 2024 pour plus de 10 000 affaires traitées). 

La fabrication du préjugé dès l’enfance

Pour son coup de projecteur 2025, la CNCDH s’inquiète de la hausse des signalements en milieu scolaire, avec 3 851 actes racistes et antisémites recensés dans les établissements du second degré. 

Le rapport rappelle que les préjugés se construisent dès le plus jeune âge, sous l’influence de l’environnement social. La Commission pointe notamment le manque de mixité dans la littérature jeunesse, l’uniformité des représentations dans les jouets, la viralité des algorithmes sur les réseaux sociaux et l’exposition précoce à des contenus dégradants en ligne. 

Des pouvoirs publics moins engagés 

Face à l’insuffisance des résultats des plans nationaux successifs, la CNCDH souligne qu’enrayer la progression des faits racistes, antisémites et xénophobes exige désormais une volonté politique ferme, pérenne et coordonnée à tous les échelons de l’État et des collectivités publiques. 

Le rapport, les Essentiels et les contributions sont disponibles sur le site Internet de la CNCDH https://www.cncdh.fr/actualite/lutte-contre-le-racisme-lantisemitisme-et-la-xenophobie-la-cncdh-publie-son-rapport-2025