Nous avons reçu de l’un de nos lecteurs, José Castano, qui avait 15 ans au moment de l’indépendance de l’Algérie, un message relatif aux massacres d’Européns à Oran le 5 juillet 1962. Nous le reproduisons ci-dessous car les faits dont il est question font partie de l’Histoire, tout en le commentant ensuite. Et en y ajoutant les explications sur ce drame que notre site a publiées en 2013 pour rétablir les faits au moment où une « pétition internationale » avait été lancée visant à diffuser une version simpliste et inexacte de ce drame et à discréditer globalement tous les combattants de la guerre d’indépendance algérienne.
Les tentatives d’instrumentaliser cet épisode tragique se poursuivent : une proposition de loi a été déposée le 2 juillet 2026 par le député Julien Odoul au nom du Rassemblement national reprenant un certain nombre d’inexactitudes à son sujet.
« Une page méconnue de notre histoire… Le général Franco et les Pieds-noirs : Oran, le dernier embarquement »
Par José Castano
« À tous ceux qui ont quitté leur terre sans jamais cesser de l’aimer, et à ceux qui ne sont jamais revenus. »
Les derniers jours de juin 1962 demeurent gravés dans la mémoire de nombreux Français d’Algérie comme l’un des épisodes les plus douloureux de leur exode.
À Oran, les quais étaient devenus le refuge d’une foule épuisée : des familles entières, des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes qui ne demandaient plus qu’une chose, quitter une terre où ils étaient nés et qu’ils aimaient, pour sauver leur vie. Sous un soleil de plomb, ils attendaient depuis des jours un embarquement incertain, abandonnés à l’angoisse, sans assistance, tandis que la violence gagnait chaque heure davantage et se rapprochait, menaçante, des grilles du port.
C’est dans ces circonstances que, les 29 et 30 juin 1962, l’Espagne du général Franco envoya deux ferries, le Victoria et le Virgen de África, afin d’évacuer une partie de ces réfugiés… que les autorités françaises refusaient de voir partir.
La situation devenant alarmante, Franco prévint de Gaulle qu’il était prêt à l’affrontement militaire pour sauver ces pauvres gens sans défense abandonnés sur les quais d’Oran et menacés d’être exécutés à tout moment par les milices du FLN. Joignant le geste à la parole, il ordonna à son aviation et sa marine de guerre de faire immédiatement route vers Oran.
Afin d’éviter un grave incident diplomatique, l’autorisation d’accoster fut, enfin, accordée et le 30 juin, à 13h, les deux bâtiments accédèrent aux quais d’embarquement. À leur bord montèrent, épuisés, hagards, près de 2 200 passagers. Pour beaucoup, ils n’emportaient avec eux qu’une valise, quelques souvenirs… et toute une vie brutalement abandonnée derrière eux.
Lors de l’embarquement, les tensions ne cessèrent pas. Les capitaines espagnols s’opposèrent à l’intervention des autorités françaises qui désiraient contrôler les passagers à bord dans le but d’interpeller les membres de l’OAS fichés. Plus tard, ils diront n’avoir jamais compris cette détermination froide, dénuée de toute compassion, face à une tragédie humaine qui exigeait avant tout de secourir des civils en détresse relevant de la plus élémentaire « assistance à personne en danger de mort »…
Enfin, à 15h30, les amarres furent larguées et les bateaux espagnols prirent enfin la mer à destination du port d’Alicante.
Lentement, les quais d’Oran, noirs de monde quelques heures auparavant, s’éloignèrent. Derrière les navires disparaissait une terre natale que beaucoup savaient ne jamais revoir.
Sur le pont, nul ne parlait beaucoup. Les regards restaient tournés vers cette côte qui s’effaçait dans la lumière. Les larmes coulaient en silence. C’étaient des larmes de peur, de deuil, d’arrachement… mais aussi de soulagement et de gratitude. Le pire avait été évité in extremis.
Lorsque apparurent les côtes espagnoles, une émotion indescriptible, une liesse bienfaisante envahirent les passagers qui tombèrent dans les bras les uns des autres. Certains pleuraient sans pouvoir retenir leurs sanglots. Puis les cris fusèrent alors : « Viva España ! »… « Viva Franco ! ». Au-delà de toute considération politique, ces exclamations traduisaient, pour ceux qui venaient d’échapper au chaos et à une fin tragique, une profonde reconnaissance envers le pays qui leur ouvrait ses portes au moment où ils se croyaient abandonnés.
Ce souvenir ne les quittera jamais.
De profundis :
À la mémoire de Jean Lopez, coiffeur à Aïn-el-Turck, près d’Oran, qui devait assurer mon embarquement et mon accompagnement jusqu’en métropole. J’avais quinze ans.
Au port d’Oran, Jean fut enlevé par des auxiliaires de police du FLN (ATO). Il ne revint jamais.
En dédiant ces lignes à son souvenir, je pense aussi à son épouse et à ses deux filles, auxquelles j’adresse, aujourd’hui encore, toute mon affection.
Parce que les années passent…
Parce que les témoins disparaissent…
Mais parce que la mémoire, elle, demeure.
Tribune
Ne pas instrumentaliser les massacres du 5 juillet 1962 à Oran
Publiée sur notre site le 20 novembre 2013.
Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013 sur le site du Huffington Post une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie », fondée sur une vision partielle des événements survenus à Oran le jour où était célébrée l’indépendance de l’Algérie, qui instrumentalise les massacres d’Européens perpétrés alors dans cette ville.1
Les massacres d’Européens du 5 juillet à Oran ne doivent faire l’objet d’aucun déni. Il apparaît que les deux États n’ont pas communiqué aux familles des disparus toutes les informations qu’ils avaient pu réunir sur leur sort tragique et qu’elles étaient en droit d’attendre. Ces crimes méritent d’être encore davantage étudiés et reconnus.
Le film Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, par exemple, relatant l’enquête honnête et scrupuleuse que la documentariste Hélène Cohen a menée sur la disparition tragique de cinq membres de sa famille à Oran ou dans ses environs, mérite d’être davantage diffusé. Mais, en ce qui concerne les auteurs des ces crimes, tout en n’écartant l’examen d’aucune responsabilité, y compris au sein du FLN d’Oran ou de l’ALN des frontières, il ne faut pas non plus en venir à mettre en cause de manière globale et simpliste les indépendantistes algériens, ni négliger les nombreux témoignages qui relatent des faits de délinquance pure, commis dans un moment d’anarchie, de parcellisation extrême ou de vacance du pouvoir.
En affirmant que ces crimes sont « passés sous silence », ce sont en réalité les importants travaux d’historiens effectués depuis vingt ans, en France et en Algérie, sur ces massacres que cet appel passe sous silence. En isolant ces enlèvements et assassinats de leur contexte, il s’interdit d’en faire une véritable approche historique.
Or en 1993, l’historien Charles-Robert Ageron, dans sa préface à l’ouvrage du général Joseph Katz, L’honneur d’un général, Oran 1962, a expliqué comment cet officier français commandant du corps d’armée d’Oran, qu’il qualifie de « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’OAS à Oran », a servi la légalité en cherchant à éviter au maximum les victimes civiles parmi les Européens de la ville qui soutenaient alors majoritairement l’OAS. Il a décrit comment, durant les mois précédant l’indépendance proclamée le 5 juillet, l’OAS d’Oran, composée et commandée par des civils armés organisés en « collines », a déployé des actions dont ont été victimes, de manière ciblée, les éléments minoritaires de la population pied-noire qualifiés par eux de « gaullistes », « socialistes », « communistes » et autres « traîtres », ainsi que, de manière aveugle, les personnes de la population « musulmane » d’Oran.
Des quartiers où vivaient ces dernières furent l’objet de tirs de mortier; le 6 avril, par exemple, 14 Algériens ont été tués dont quatre carbonisés dans leur véhicule. Et la spécificité de ce drame du 5 juillet à Oran qui n’a heureusement pas eu d’équivalent dans les autres villes d’Algérie ne peut se comprendre si on omet le fait que l’OAS d’Oran, en refusant l’accord de cessez-le-feu que l’OAS d’Alger avait conclu le 17 juin avec le FLN, a continué pendant deux longues semaines à tuer, à détruire et à incendier au nom d’une folle stratégie de la terre brulée.
Charles-Robert Ageron a donné le bilan publié officiellement par les autorités françaises, des victimes de ce terrorisme de l’OAS à Oran entre le 19 mars et 1er juillet 1962: 32 morts parmi les membres des forces de l’ordre françaises, 66 morts parmi les civils européens et 410 parmi les Algériens « musulmans ».
Des historiens algériens tels Fouad Soufi et Saddek Benkada ont publié aussi des travaux sur ce drame. En novembre 2000, lors d’un colloque à la Sorbonne en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Fouad Soufi a montré notamment qu’à lui seul l’attentat aveugle de l’OAS du 28 février par un véhicule piégé qui a explosé en plein cœur du plus important quartier musulman d’Oran, la Ville Nouvelle, avait fait 35 tués dont une petite fille âgée de 10 ans et 50 blessés.
Il a rappelé la véritable guerre livrée par l’OAS à l’armée française, les assassinats par elle au mois de juin de ses officiers, le lieutenant-colonel Mariot le 12 juin, du général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital, le 15 juin. Ensuite, aux alentours du 27 juin, les commandos de l’OAS ont quitté la ville sur des chalutiers et autres navires qui les ont conduits en Espagne franquiste, avec leurs armes et les centaines de millions de francs résultant de leurs hold up faciles des mois précédents.
C’est dans ces conditions que le 5 juillet des crimes odieux ont été commis contre des civils européens, dont beaucoup n’étaient pas des extrémistes, se croyaient protégés par leurs bonnes relations avec des Algériens musulmans et étaient disposés à continuer à vivre là où ils avaient toujours vécu, dans l’Algérie indépendante.
Ce n’est pas en écrivant une histoire hémiplégique qui ne s’intéresse qu’à une seule catégorie de victimes, qui occulte le rôle crucial de l’OAS et isole ces crimes sans les replacer dans la longue suite de ceux qui les ont précédés, que l’on peut écrire réellement l’histoire, ni parvenir à une véritable reconnaissance réciproque de tous les drames qui ont marqué cette guerre. Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais à les renvoyer, comme le fait Jean-Pierre Lledo, à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui, on s’écarte du nécessaire travail historique et bascule dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.
Les historien(ne)s : Dalila Aït-el-djoudi, Omar Carlier, Etienne Copeaux, Ali Guenoun, Mohammed Harbi, Jean-Robert Henry, James House, Gilles Manceron, Claire Mauss-Copeaux, Gilbert Meynier, Tramor Quemeneur, Alain Ruscio, Benjamin Stora.
et
– Lhaouari Addi, sociologue,
– Sanhaja Akrouf, militante associative,
– Tewfik Allal, Manifeste des libertés,
– Sidi Mohammed Barkat, enseignant-chercheur,
– Yahia Belaskri, journaliste et écrivain,
– Ali Bensaad, géographe,
– Abderrahmane Bouchène, éditeur,
– Alice Cherki, psychanalyste,
– Hélène Cohen, auteur du documentaire Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, 2011,
– Ahmed Dahmani, universitaire,
– Pierre Daum, journaliste, auteur de « Chronique d’un massacre annoncé Oran, 5 juillet 1962 », Le Monde diplomatique, janvier 2012.
– Abdelkader Djemaï, écrivain, auteur de Une ville en temps de guerre, récit, Seuil, 2013.
– Sadek Hadjerès, responsable en 1962 du PCA clandestin, rédacteur au site Socialgérie,
– Aziz Mouats, Université de Mostaganem, l’un des quatre personnages du film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, 2008.
– François Nadiras, webmestre du site LDH Toulon,
– Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA),
– Brahim Senouci, universitaire,
– Michèle Villanueva, auteur de L’écharde, Maurice Nadeau, 1992.
Lire aussi sur notre site
• publié le 20 février 2007 : « L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962 », par Fouad Soufi
Cette communication a été présentée par Fouad Soufi, Archives nationales d’Algérie/CRASC, Oran, au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, organisé à Paris par Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi les 14, 15 et 16 novembre 2002, et publié en 2004 par les Editions Bouchène, Saint-Denis (pp. 133-147). Lire la suite
• publié le 14 février 2012 : « Oran, 5 juillet 1962…», par Pierre Daum
Il y a cinquante ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent les témoignages des Algériens.
Pierre Daum, journaliste, auteur notamment du livre “ni valise ni cercueil”, est allé enquêter sur place. Voici ce que cet envoyé spécial du Monde Diplomatique a publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel. Lire la suite
• publié le 7 juillet 2022 : « Algérie. 5 Juillet 1962 – 5 Juillet 2022. De quoi le 5 juillet 1962 est-il le nom ? », par Fouad Soufi
Le 5 juillet 1962 a son histoire. Depuis le 26 juillet 1963, c’est une fête légale, celle de l’Indépendance et du FLN. Le 26 avril 2005, elle est devenue celle de l’Indépendance, mais plus du Parti. La France avait transmis le 3 juillet, après le référendum du 1er juillet, ses compétences à l’Exécutif provisoire issu des Accords d’Evian, mais pas au FLN ni au GPRA. Pourquoi ce choix du 5 juillet ? La colonisation a commencé le 5 juillet 1830 et se serait achevée le 5 juillet 1962. Oublié aussi le 5 juillet 1961 où le GPRA a appelé à une grève nationale contre la partition de l’Algérie. A Alger en 1962 le calme est revenu après l’accord du 17 juin entre l’Exécutif provisoire et l’OAS, mais à Oran, l’OAS locale a continué son terrorisme aveugle. Les soldats français préféraient être soignés à l’infirmerie du FLN à M’dina Jadida, plutôt qu’à l’hôpital civil tenu par l’OAS. Le 27 juin, ses derniers chefs abandonnent la ville et la population européenne. Le 5 juillet, des coups de feu éclatent, des Européens sont enlevés et tués. En Algérie, cet autre 5 juillet est porté disparu. Lire la suite
A propos d’une proposition de loi présentée par le Rassemblement national
Toutes les personnes qui ont perdu des proches lors des enlèvements et massacres du 5 juillet 1962 à Oran méritent la compassion. C’est dans cet esprit que nous avons reproduit le message de José Castano. Mais, comme le montrent les nombreux articles que notre site a publié depuis une vingtaine d’années, le récit des événements qui est fait dans son message est subjectif et extrêmement lacunaire par rapport aux événements qui se sont déroulés à Oran. Il passe sous silence le nombre important des crimes de l’OAS commis entre les Accords d’Evian du 18 mars 1962 et le 5 juillet 1962, y compris contre des militaires français, ce qui expliquait le refus de l’armée française de voir les suspects de ces attentats terroristes s’enfuir vers l’Espagne franquiste en se joignant à l’exil de nombreux Pieds-noirs.
José Castano parle des cris « Viva Franco ! » qui fusèrent de la foule à l’arrivée des navires à Alicante. Il est important de souligner que le régime du général Franco a joué un rôle funeste en soutenant la création de l’OAS à Madrid en janvier 1961, en aidant au transfert jusqu’à Alger le 22 avril 1962 du général putschiste Raoul Salan, ainsi qu’en permettant ce transfert à Alicante des responsables des violences contre les civils algériens commises en nombre par des commandos de l’OAS avant le 5 juillet 1962. Ce sont ces violences de l’OAS qui ont mis en danger l’ensemble des habitants de l’Oranie d’origine européenne, qui n’avaient pas tous le projet de quitter l’Algérie et ont été victimes aveuglément de représailles scandaleuses de la part de personnes qui – comme le montrent un certain nombre de travaux d’historiens algériens – n’obéissaient pas à des ordres du FLN ou de l’ALN mais étaient souvent des personnes qui se sont livrées à des vengeances aveugles ou des délinquants qui ont voulu profiter de la situation.
La proposition de loi déposée le 2 juillet 2026 par le Rassemblement national devrait être soumise à l’Assemblée nationale en octobre 2026 à la faveur d’une « niche » de ce parti.
Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/halte-aux-manipulations-des-massacres-du-5-juillet-1962-a-oran/

