Entre la France et l’Algérie, l’insoluble tension – Omar Brouksy

Lundi 29 juin marque la première année d’emprisonnement du journaliste Christophe Gleizes en Algérie. Une incarcération qui symbolise la crise qui s’est installée entre Paris et Alger, dont les relations sont ballotées entre réalisme diplomatique et pesanteurs historiques et politiques, voire électoralistes.

La vitesse de croisière ne sera pas atteinte demain. Près de cinq mois après la visite du ministre de l’intérieur français, Laurent Nuñez, à Alger, annoncée à l’époque comme le début de la fin de l’une des crises les plus profondes des relations franco-algériennes, les signes d’un retour à la normalité ne sont toujours pas là. Il flotte encore dans le ciel diplomatique des deux pays un air plutôt froid, où la tension semble toujours l’emporter sur une véritable décrispation. Pourquoi ça piétine ?

« Poser cette question, c’est mal connaître la spécificité de ces relations », lance, dépité, un diplomate français à la retraite pour décrire le lent, trop lent réchauffement entre l’Algérie et la France. « Avec le Maroc, soit c’est noir soit c’est blanc. Quand ça redémarre après une crise, ça redémarre vite et fort. Mais avec l’Algérie, le gris est toujours là. Il faut chaque fois laisser du temps au temps, beaucoup de temps au temps », enchaîne-t-il.

Les rapports entre Paris et Alger ont subi récemment un tremblement de terre qui a failli les conduire à la rupture diplomatique, au lendemain de la reconnaissance par le président Emmanuel Macron, en octobre 2024, de la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, devant des député·es marocain·es applaudissant à tout rompre.

Ce cadeau de l’Élysée à Rabat a de nouveau libéré une série de refoulements que la diplomatie franco-algérienne n’avait cessé, jusque-là, de mettre sous le tapis : l’héritage mémoriel et colonial, le dossier migratoire et, notamment, l’épineuse question des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

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© Mediapart avec photos Ludovic Marin et Thibaud Moritz / AFP

Avec, en toile de fond, le sort du journaliste de sport français Christophe Gleizes, emprisonné depuis un an tout juste en Algérie malgré de nombreux appels à sa libération.

Lundi 29 juin, Thibaut Bruttin, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), a déploré que la Coupe du monde de la Fifa « se joue avec une chaise vide à son nom dans la tribune de presse, son accréditation officielle rappelle que sa place est dans les stades, parmi les journalistes qui couvrent l’événement, et non dans une cellule ».

Sa famille espère une libération alors que le journaliste s’est désisté de son pourvoi en cassation mi-mars 2026, dans l’espoir d’une grâce présidentielle. 

Elle s’accroche aussi au changement de ton entre la France et l’Algérie, moins de deux ans après le déclenchement de la crise. Ces temps-ci, le discours du compromis renaît de ses cendres et semble même avoir pris le dessus sur celui de la tension. En témoigne une véritable effervescence politico-diplomatique entre les deux pays.

Ballet diplomatique et politique

Outre la visite de Laurent Nuñez en février 2026, la ministre déléguée aux armées française, Alice Rufo, a participé à Sétif, le 8 mai, aux commémorations des massacres perpétrés quatre-vingt-un ans plus tôt, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, par l’armée coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata. Une première historique pour un membre du gouvernement français. 

Dix jours plus tard, c’est le ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui effectuait une visite officielle au palais d’El-Mouradia, le siège de la présidence algérienne, où il a été reçu en audience par le président, Abdelmadjid Tebboune. Les discussions auraient porté sur « l’entraide pénale, l’extradition de fugitifs et les mécanismes juridiques pour fluidifier les relations administratives entre les deux nations », précisent les sources officielles.

De l’autre côté, plus récemment, Alger a dépêché, le 1er juin, son ministre de l’intérieur, Saïd Sayoud, à Paris, où il a rencontré son homologue français mais également le président Emmanuel Macron.

À ce ballet diplomatique et politique, parsemé de phrases provocatrices et d’appels du pied, s’ajoutent les visites répétées de Ségolène Royal, coiffée d’une casquette moins politique qu’associative, en tant que présidente de l’Association France Algérie. Après avoir été reçue par Abdelmadjid Tebboune, elle s’est rendue à la prison de Koléa, à l’ouest d’Alger, pour y rencontrer Christophe Gleizes.

Même le président Emmanuel Macron s’y est mis. Lors d’un déplacement dans un hôpital de l’Ariège, le 27 avril, où il a dénoncé les conditions sociales et professionnelles des médecins diplômé·es à l’étranger (38,8 % des inscrit·es au tableau de l’ordre des médecins ont été diplômé·es en Algérie), le chef de l’État a même traité de « mabouls » celles et ceux qui veulent « se fâcher » avec l’Algérie.

La flèche visait directement l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui réagira quasi instantanément par voie de communiqué : « Affronter les vrais problèmes, avoir le courage de la fermeté, pour que les Français soient protégés et la France respectée : c’est cela le rôle d’un président de la République. » 

Pour autant, le réchauffement auquel cette dynamique politique et diplomatique aurait pu aboutir a encore du mal à s’installer de manière systémique. « La relation sécuritaire a repris. Les relations économiques ont repris. Les exécutifs collaborent de nouveau. Les pourparlers continuent. Mais une tension difficile à décrypter subsiste encore », constate la politologue Khadija Mohsen-Finan.

L’explication ? « Elle est à chercher au niveau des deux classes politiques, française et algérienne, poursuit-elle. On est dans une période préélectorale : présidentielle en France et législative en Algérie [début juillet – ndlr]. Les esprits s’échauffent et les thèmes mobilisateurs prospèrent. »

« La confiance est rompue »

Flanqué de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle 2027, Bruno Retailleau, a lancé sa campagne le 20 juin au parc Floral de Paris. Le discours hostile au régime algérien y est présent et il est relayé par Sansal.

Annonçant qu’il voterait « très probablement » pour l’ancien ministre de l’intérieur, l’auteur de La Légende (Grasset, 2026) dira lors de ce meeting que, lorsqu’il était « incarcéré [en Algérie, de novembre 2024 à novembre 2025 – ndlr], il y a un nom qui est entré en prison, qui est devenu immédiatement célèbre. Il est devenu même le héros de la prison où [il] étai[t] et de toutes les prisons algériennes. Il s’appelait Bruno Retailleau […], il combattait le régime [algérien] ».

Du côté d’Alger, à quelques jours des élections législatives, c’est le récit nationaliste, avec un fond mémoriel érigé en véritable thématique mobilisatrice, qui alimente les discours préélectoraux.

Diplomate chevronné et ancien ministre de la communication, Abdelaziz Rahabi est une figure incontournable du paysage politique algérien. Dans un entretien à France 24 donné le 12 juin, il estime que le président Macron a « fragmenté » la question mémorielle « en donnant un coup pour les harkis [ces supplétifs musulmans de l’armée française en Algérie – ndlr], un coup pour la mémoire et en n’abordant pas la question dans son aspect global ».

Le lien est vite établi avec le voisin de l’Ouest par le biais de l’insoluble dossier du Sahara occidental. Pour le diplomate algérien, la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté du Maroc sur ce territoire « a été au-delà de ce que tout le monde demande » : « Je pense qu’il a été même au-delà de ce que demandaient les Marocains. […] Cette position est contraire aux intérêts diplomatiques de l’Algérie. » Et de conclure : « La confiance est rompue entre les deux chefs d’État sur cette question. »

Jusqu’où cette logique qui se déploie d’une rive à l’autre de la Méditerranée, entre éclaircies et une tension qui ne dit pas son nom, va-t-elle continuer de peser sur la diplomatie des deux pays ?

Aucune autre formule ne résume mieux que cette phrase, prononcée en 1974 par l’ancien président algérien Houari Boumédiène (1932-1978), la spécificité des rapports franco-algériens : « Les relations entre la France et l’Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales. » 

Omar Brouksy

Source : Médiapart – 29/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/international/290626/entre-la-france-et-l-algerie-l-insoluble-tension

Ouverture de ManYaya, librairie antiraciste en ligne

La librairie antiraciste rassemble des livres engagés, des ressources pédagogiques et des ouvrages spécialisés pour explorer le racisme systémique, l’histoire coloniale, les études postcoloniales et les luttes contre les discriminations. Elle propose une sélection complète d’essais, de romans, de livres jeunesse, de témoignages et d’analyses approfondies pour comprendre les réalités du racisme et les transformations sociales à l’œuvre. Son objectif est de mettre à disposition un espace fiable et documenté pour toutes celles et ceux qui souhaitent s’informer, étudier ou approfondir les enjeux antiracistes.

https://manyaya-librairie.fr

« Houaria », voix algériennes de la décennie noire – Richard Jacquemond

D’abord frappé d’une polémique qui aurait pu l’enterrer, Houaria, roman au réalisme cru dans l’Oran des années 1990, est ravivé par sa traduction en français. Et donne à connaître une écrivaine d’emblée majeure, Inam Bioud.

Houaria, Inam Bioud
Traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia Barzakh (Alger)/ Philippe Rey (Paris), 2026
225 pages
20 euros/ Version numérique : 13,99€

http://www.philippe-rey.fr/livre-Houaria-677-1-1-0-1.html

Inam Bioud sera présente le 28 juin 2026 au festival Maghreb des livres qui se déroule du 27 au 28 juin à l’Hôtel de Ville de Paris (3 rue de Lobau, 75004 Paris) – Dédicace de 13h45 à 14h30 – Entretien avec Yassine Khiri à partir de 14h30 (Estrade)

« “Tu sais que tu ressembles à Nadia Lutfi dans Les Péchés  ?” Mais, dévisageant les contours de son corps, il rectifie presque aussitôt : “Non, non, plutôt à Hind Rostom dans Tempête sur le Nil.” Elle ne connaît aucune des deux actrices, mais ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est qu’il la trouve belle. » C’est ainsi campée en Brigitte Bardot égyptienne que Houaria fait son entrée physique dans le roman qui porte son nom.

Il est le dernier opus de la collection Khamsa créée en 2023 par les éditions Philippe Rey, Paris, et Barzakh, Alger, consacrée à la littérature maghrébine de langue arabe1. Et le deuxième roman d’Inam Bioud, figure de la vie intellectuelle algérienne. Née à Damas en 1953 d’un père syrien et d’une mère algérienne, Inam Bioud a mené une carrière de traductrice et interprète de conférences. Elle dirige depuis sa création en 2003 l’Institut supérieur arabe de traduction (ISAT, Alger), une institution rattachée à la Ligue arabe. Son premier roman, Assamak la yubali, (« Les poissons s’en fichent »), publié en 2004 par les éditions Al-Ikhtilaf, faisait une entrée remarquée dans le milieu de l’édition arabophone, et était salué du prix algérien Malek-Haddad.

Quand Houaria, publié en 2023 en Algérie par les éditions Mim, reçoit un an plus tard le prix Assia-Djebar du roman, la polémique éclate, émanant de députés islamistes choqués par sa liberté de ton. La violente campagne contre l’écrivaine et sa maison d’édition, qui s’étendra aux réseaux, s’éteindra d’elle-même, pendant que le roman poursuivra son chemin, et passera les frontières.

Roman choral

Houaria, le personnage qui donne son titre à l’ouvrage, est aussi celui qui ouvre ce roman polyphonique dont chaque chapitre porte le nom d’un des personnages. Le récit est tantôt porté par un personnage, tantôt par un narrateur omniscient. On découvre ainsi Houaria à l’hôpital universitaire d’Oran où elle reprend conscience après une soirée dans un cabaret de la ville où Hicham, son petit ami, a été égorgé. Le lecteur comprend dès lors qu’on se trouve dans les années 1990, la « décennie noire ». Aucune indication temporelle n’émaille le roman qui nous emmène tantôt des années avant, tantôt des années après le tragique événement. Le lieu, en revanche, reste le même : Oran, et plus précisément le quartier populaire d’Eckmühl – « Nous, on prononce Le-Kmin », précise Houaria –, dans le sud-ouest de la ville, qui conserve encore le nom de cette bataille napoléonienne oubliée.

Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, tous semblent écrasés par l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Autour de Houaria, « spectre avec un don de prescience », jeune fille fragile brimée par son entourage et voyante habitée par ses « hôtes », Inam Bioud tisse une galerie de personnages dans ce quartier, microsociété précarisée et paupérisée où la plupart survivent d’activités plus ou moins légales et de trafics. Il y a d’abord son frère Houari, une petite frappe qui aime autant les chevaux qu’il déteste les femmes. Il surnomme sa sœur « El Moussiba », la Calamité, et n’a épousé sa femme, Hadia, que pour la prostituer… Hadia est la version oranaise de la cagole marseillaise, aussi libre de son corps que de son langage. Elle est follement amoureuse du médecin, Hachemi, qui lui préfère sa maîtresse « régulière », une collègue de l’hôpital. Il y a aussi la mère de Hadia, El-Hadja Hadjira, qui vit de la commercialisation de robes de mariée et d’accessoires divers qu’elle va acheter à Damas, et son associée en affaires Habira, par ailleurs tenancière d’un bordel local. Hana, une voisine de Houaria, mariée à un homme riche, mais qui depuis son divorce doit travailler comme couturière. Et Heba, l’étudiante en anthropologie amoureuse de Hani, le frère de Hicham…

Au fil des chapitres, l’autrice dévoile les liens qui unissent tous ces personnages. Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, toutes et tous semblent écrasés par un destin qui conduira les uns à l’émigration, les autres à la mort ou à la déchéance. Ce destin n’est en rien dû à l’intervention divine, mais tout aux aléas de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Rien de didactique cependant dans le récit d’Inam Bioud, aucune leçon d’histoire ou de morale. Ou plutôt, une leçon d’anthropologie dans cette comédie humaine oranaise saisissante de réalisme.

Débarrasser la littérature de la morale

C’est bien cela qui a choqué les contempteurs du roman, en vertu du même schéma que l’on retrouve dans chaque polémique de ce type en contexte arabe. Adab, en arabe, signifie à la fois littérature et politesse ; aux yeux des élites bien-pensantes, la bonne littérature (adab) est celle qui respecte les bonnes manières (adab), faute de quoi elle n’est, en vertu du jeu de mots convenu, que qillet adab, impolitesse et grossièreté. Pour une bonne part, toute l’histoire de la littérature arabe moderne est celle d’une lutte pour déconnecter les deux sens du mot adab. Dans cette lutte, les femmes de lettres sont soumises à une contrainte sociale plus forte que leurs pairs de sexe masculin, et le fait que Houaria soit écrit par une femme et mette en scène des femmes qui, par choix ou par contrainte, transgressent la morale dominante, n’est certainement pas pour rien dans la polémique à laquelle a donné lieu le roman.

Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur.

Houaria tire justement sa force du talent d’Inam Bioud à utiliser les niveaux de langue les plus variés, à passer d’un lyrisme empreint de poésie à une narration réaliste classique, puis à des dialogues crus restitués en parler oranais et expliqués, pour les plus vernaculaires, par des notes de bas de page.

Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d’alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d’origine, en caractères arabes, en l’occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en caractères latins, pourquoi ne pas faire l’inverse ?

Oublier Kamel Daoud

Au-delà de la fresque réaliste, Houaria multiplie les références symboliques et les messages codés, de sorte qu’une fois le roman achevé, on a envie de le reprendre du début pour comprendre ce qui ne s’est pas dévoilé à la première lecture. Pourquoi tous ces prénoms qui commencent par la même lettre arabe, le « ه » ? Pourquoi Houari/Houaria, Hani/Hana ? Sidi El-Houari est le saint patron d’Oran ; c’est aussi le prénom du président Boumediène2. Le Houari du roman en est le personnage le plus noir, tandis que la clé du personnage de Houaria se trouve dans le chapitre intitulé « Ha ! », son surnom. « Par une sorte d’ironie du sort, “Ha” est une inversion de “Ah”, l’onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu’on utilise pour signifier que quelqu’un ou quelque chose vous manque. »

En dépit de leur proximité sémantique, tout oppose « Houaria » et « Houris ». Principalement : l’endroit où se situent leurs auteurs respectifs.

En dépit de la proximité de leurs titres en français, il n’y a aucun rapport entre Houaria et Houris, le roman qui a valu à Kamel Daoud le prix Goncourt 2024 – jusqu’aux deux « H », qui correspondent à deux lettres arabes différentes. En même temps, on ne peut pas ne pas opérer de rapprochement : voilà deux romans parus à quelques mois d’intervalle, qui se passent tous deux à Oran et évoquent, l’un directement, l’autre de manière plus oblique, la guerre civile des années 1990. Mais là où Daoud, porte-parole autoproclamé de la femme-algérienne-victime-de-l’islam-machiste, aligne les poncifs et les stéréotypes orientalisants, Bioud multiplie les questions plutôt que les réponses et nous rappelle que, comme l’a écrit leur jeune pair Lamine Ammar-Khodja dans un texte très juste, « aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière3 ».

Elle amène ce faisant à interroger le parcours de Houaria, héroïne écrasée par les hommes et par l’histoire, mais qui trouvera une forme de salut dans le don de voyance qu’elle exerce, auprès d’une clientèle essentiellement féminine, depuis le sanctuaire de Sidi Youcef, pendant romanesque du Sidi El-Houari d’Oran.

NOTES

  1. Ont précédemment paru dans cette collection le recueil de nouvelles de Salah Badis Des choses qui arrivent, le roman d’Aymen Daboussi Les Carnets d’El-Razi (tous deux traduits par Lotfi Nia, 2023) et le roman multiprimé d’Amira Ghenim Le Désastre de la maison des notables (traduit par Souad Labbize, 2024).
  2. Houari Boumediène (1932-1978), de son vrai nom Mohamed Boukherouba, président de la République de 1965 à 1978.
  3. «  La littérature, l’Algérie, la politique, la France  », En attendant Nadeau, n°244, 19 mai 2026.

Source : Orient XXI – 26/06/2026 https://orientxxi.info/Houaria-voix-algeriennes-de-la-decennie-noire

Algérie : l’implosion silencieuse d’un État confisqué – Chabane Oussaid

Le silence n’est pas toujours paix. Parfois, il est le premier souffle d’une tempête qui s’apprête à dévaster les fondations d’un État. Ce silence, aujourd’hui, résonne dans les rues désertées des meetings, dans les salles de rédaction vidées d’analyse, dans les bouches des candidats qui parlent sans dire, et surtout dans les yeux des citoyens qui écoutent sans croire.

À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, ce silence n’est pas un intermède : c’est un diagnostic. Un diagnostic d’implosion lente, silencieuse, systématique , celle d’un pays qui, en étouffant le débat, détruit progressivement son propre socle politique.

Cette médiocrité qui s’impose dans le discours électoral n’est pas un défaut de style, ni une simple carence de talent oratoire. Elle est la cicatrice visible d’une amputation plus profonde : celle de la politique elle-même. Le vide des slogans, la fuite devant les enjeux constitutionnels, la sidération face à la question de la justice indépendante ou de la séparation des pouvoirs, tout cela n’est pas l’expression d’un manque d’idées, mais la conséquence d’un délestage délibéré : on a retiré à la politique son cœur battant, la confrontation des visions, la tension des idées, la souveraineté du doute. Ce n’est pas l’absence de politique qui frappe ; c’est sa dépossession, son évacuation progressive de l’espace public, comme un fleuve dont on détournait les eaux pour assécher le lit.

Le Hirak, ce mouvement sans chef ni parti, fut une révolte contre cette sécheresse. Il ne demandait pas seulement un changement de gouvernants : il réclamait la réintégration du peuple dans le récit national, la restitution du droit à penser le pays. Pendant des mois, l’Algérie a été un immense atelier de citoyenneté, où les jeunes débattaient de la séparation des pouvoirs sur les trottoirs, où les femmes réécrivaient la souveraineté dans les chants, où les retraités, les étudiants, les ouvriers formaient une chaîne de réflexion collective. Ce n’était pas un soulèvement contre un homme ou un clan : c’était une reconquête du temps politique, un retour à l’idée que le destin d’un pays ne se décide pas dans l’ombre des bureaux, mais sous le soleil de la place publique.

Face à cette irruption de la conscience, le pouvoir n’a pas seulement réagi, il a réorganisé le champ du possible. La répression fut le premier outil, mais non le seul. Car la peur, si efficace soit-elle, ne suffit pas à faire disparaître une idée : elle ne la rend que plus sourde, plus tenace.

Ce qui fut plus redoutable, c’est la normalisation du vide. On a lentement désarmé les partis, non par la force brute, mais par l’absorption : en les invitant à la table du système, on leur a retiré la raison d’être, celle de contester, de proposer, de représenter autre chose. Le FFS, jadis symbole du boycott comme acte de dignité républicaine, ne condamne plus aujourd’hui les élections pour leur illégitimité, il les défend contre ceux qui osent encore les refuser. Ce renversement n’est pas une évolution idéologique : c’est une défaillance du langage politique, un symptôme de domestication où la critique se mue en caution, et la résistance en cautionnement.

Et dans ce paysage appauvri, le citoyen ne brille pas par sa force, mais par sa résistance au nivellement. Son maintien d’un discours exigeant, sur la transition, sur la rupture avec le système, sur la primauté du droit, n’est pas un acte de provocation, mais un acte de mémoire. Il rappelle que la politique n’est pas une affaire de gestion, mais de fondation ; qu’elle ne se mesure pas à la capacité d’obtenir un siège, mais à la capacité de poser les bonnes questions, celles qui dérangent le pouvoir, qui inquiètent les confortables, qui réveillent les endormis.

Or, ce qui se joue aujourd’hui, dans la campagne électorale, n’est pas une simple alternance de représentants. C’est la légitimité même du processus. Lorsque les enjeux structurels, la nature du régime, l’indépendance de la justice, la réforme de la Constitution, la place de l’armée dans la vie politique, sont évacués du débat, l’élection cesse d’être un moment de choix pour devenir une cérémonie de ratification. Et la ratification sans débat n’est pas démocratie : c’est rituel. Le désintérêt populaire, l’abstention massive, le scepticisme généralisé ne sont pas des signes de désengagement, ils sont les symptômes d’un rejet conscient : celui d’un système qui propose des choix sans alternatives, des candidats sans projets, des élections sans enjeux.

La médiocrité, donc, n’est pas un accident. Elle est un produit. Un produit d’un système qui, pour se perpétuer, doit désapprendre au peuple à penser politiquement. Car un citoyen qui pense, qui lit entre les lignes, qui compare les programmes, qui exige des comptes, est un citoyen qui dérange.

Un citoyen dépolitisé, en revanche, est un citoyen qui vote sans croire, qui s’abstient sans colère, qui critique sans projet, qui résiste sans stratégie. Il est un citoyen délesté , de sa mémoire, de son imagination, de son droit à l’avenir.

Et c’est là que réside le péril le plus profond : non pas dans la violence ou la révolte, mais dans cette implosion silencieuse, où l’État conserve ses formes, ses institutions, ses élections, ses discours, tout en perdant leur substance. Une démocratie sans débat est une coquille vide. Une souveraineté sans expression est une fiction juridique. Une citoyenneté sans exercice est une abstraction.

Le véritable danger pour l’Algérie ne réside pas dans la possibilité d’un nouveau Hirak. Il réside dans l’illusion que la stabilité peut se construire sur le silence. Car le silence ne dure jamais éternellement. Il se transforme, tôt ou tard, en murmure, puis en cri, puis en tremblement. Et lorsqu’un peuple reprend la parole après des années de mutisme, ce n’est pas pour reprendre là où il s’était tu. C’est pour recommencer, plus fort, plus exigeant, plus conscient.

La dépolitisation n’est pas une fin : c’est une pause forcée. Et toute pause, dans l’histoire, prépare un saut. Le pays ne court pas le risque de s’effondrer sous le poids de la contestation. Il court le risque bien plus grave de s’effriter, grain à grain, sous le poids du vide, jusqu’au jour où, soudain, plus rien ne tient et c’est l’implosion.

Depuis 60 ans, les cartes géopolitiques se sont redessinées, les alliances se sont recomposées, les puissances se sont succédé, mais l’Algérie, elle, continue de se heurter à un adversaire qui ne figure sur aucune frontière, ne signe aucun traité, ne porte aucun uniforme étranger : une entité sans nom officiel, sans statut constitutionnel, sans mandat populaire, et pourtant omniprésente, la « mafia auto-proclamée par la force », comme l’a formulé, avec une lucidité implacable, un observateur aigu de la scène nationale. Ce n’est pas un État étranger qui bloque le destin algérien, ni une puissance extérieure qui en détourne la trajectoire : c’est une configuration interne, une logique de pouvoir qui s’est installée non par le suffrage, mais par la permanence ; non par la légitimité, mais par l’habitude ; non par la transparence, mais par l’opacité.

Cette « mafia » ne se résume pas à des individus, mais à un système : un réseau de décisions prises dans l’ombre des institutions, une économie parallèle qui s’alimente aux ressources publiques, une justice instrumentalisée, une presse contrainte à la retenue ou à la complicité, et une société civile maintenue dans un état de vigilance chronique, non contre un ennemi extérieur, mais contre la dérive de ses propres rouages. Elle ne parle pas la langue du droit, mais celle de l’arbitraire ; elle ne se justifie pas par des idées, mais par des réseaux ; elle ne se défend pas par des arguments, mais par des silences convenus. Elle est, en un sens, la personnification d’un paradoxe algérien : un État fort sur le papier, mais fragile dans sa substance ; une république fondée sur la souveraineté populaire, mais gouvernée par une souveraineté discrète, non élue, non contrôlée.

Il est temps de cesser de déplacer le regard vers l’extérieur, vers les pressions françaises, les tensions marocaines, les ingérences israéliennes ou les calculs américains, car ces réalités, bien réelles, ne constituent pas le frein principal à l’émancipation nationale. Ce frein, il est endogène. Il réside dans la persistance d’un pouvoir qui s’est érigé en destin lui-même, comme si l’histoire algérienne devait s’arrêter là où commence sa propre consolidation. Ce n’est pas la géographie qui enferme l’Algérie, c’est la géologie du pouvoir : des strates successives de contrôle, de clientélisme, de confiscation symbolique et matérielle de la chose publique. Chaque réforme avortée, chaque promesse de transition non tenue, chaque élection entachée de doutes, chaque voix dissidente étouffée, tout cela n’est pas l’effet d’un complot étranger, mais la manifestation d’un ordre intérieur qui refuse de se soumettre à la règle qu’il prétend incarner.

Conclure, ici, ne signifie pas proposer une solution miracle, mais poser une exigence : que l’Algérie cesse de chercher ses démons à l’horizon étranger, pour les reconnaître dans le miroir de ses propres institutions. Car tant qu’un pouvoir pourra se dire « suprême » sans être soumis à la souveraineté réelle du peuple, tant qu’il pourra décider de l’avenir sans en rendre compte, nommer sans consulter, punir sans juger, enrichir sans rendre, l’indépendance restera une date sur un calendrier, non une condition vécue.

Le véritable acte de libération ne commence pas à la frontière, mais au cœur même de l’État : là où le droit reprend ses droits, où la loi cesse d’être un outil et redevient une boussole, et où le destin d’un pays cesse d’être décrété, pour être enfin choisi.

Chabane Oussaid

Source : Le Matin d’Algérie – 24/06/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-limplosion-silencieuse-dun-etat-confisque/#goog_rewarded

Speed dating franco-algérien du court-métrage en Cévennes – 24, 25, 26/09/2026

Saint-Jean-du-Gard24, 25 et 26 septembre 2026

Festival de courts-métrages algériens produits en Algérie par des Algériens

3 jours – 6 prix – 24 court-métrages projetés

Projections hors les murs pour les lauréats

Un speed dating avec des producteurs et distributeurs ainsi que des masterclass’ et tables rondes auront lieu pendant le festival

https://ys-festival.fr/

Législatives du 2 juillet 2026 en Algérie. La mise en scène électorale ! – Karim Medjani

Dans l’Algérie post-Hirak, le vote est un carnaval et l’abstention n’est plus un simple symptôme : elle est devenue un verdict silencieux, massif et obstiné d’une population qui assiste au spectacle millimétré organisé par le régime.

À lire les éléments de langage des candidats et des institutions, on croirait que le problème est technique — pédagogie électorale insuffisante, communication à améliorer, dispositifs de transparence à renforcer. Mais cette lecture relève moins de l’analyse que du déni. La réalité est plus cruelle.

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un électorat supposément « désabusé », comme si la lassitude civique était une humeur passagère, un caprice collectif. Or l’abstention persistante en Algérie est tout sauf irrationnelle. Elle est, au contraire, une forme de rationalité politique négative : le refus de participer à un jeu dont les règles, les résultats et les marges d’influence sont perçus comme verrouillés.

Les partis traditionnels — FLN, RND et consorts — continuent de faire campagne comme si le pays n’avait pas traversé une séquence historique majeure entre 2019 et aujourd’hui. Ils invoquent la stabilité comme on récite un mantra usé, sans voir que ce mot, jadis mobilisateur, sonne désormais comme une injonction à l’immobilisme. Quant aux formations dites renouvelées, elles peinent à incarner autre chose qu’un rajeunissement de façade, sans rupture programmatique ni imagination politique.

Plus révélateur encore est le déplacement du débat vers la « transparence » du processus électoral. Certes, les garanties techniques ont leur importance. Mais elles servent ici de paravent commode : on feint de croire que la crise est procédurale, alors qu’elle est profondément politique. Les électeurs ne désertent pas les urnes parce qu’ils doutent du dépouillement ; ils s’en éloignent parce qu’ils doutent du pouvoir réel des élus.

Dans ce contexte, le retour de certaines forces d’opposition dans ce que certains appellent « l’arène électorale » ressemble davantage à une normalisation qu’à une remobilisation. Leur participation est un leurre. Elle diversifie l’offre sur le papier, mais ne produit ni souffle, ni récit alternatif capable de réactiver l’imaginaire politique. Là encore, la question n’est pas la présence mais la crédibilité. Le système politico-militaire qui dirige le pays est là et ne conçoit aucunement céder la moindre portion de son magistère.

Comment peut-on parler d’élection libre en l’absence d’espaces de liberté ? Comment « l’opposition » peut porter sa parole quand tous les médias roulent pour le pouvoir ?

Au fond, cette élection législative est prise dans un paradoxe cruel : plus elle insiste sur la participation comme source de légitimité, plus elle révèle l’ampleur de la défiance. On se souvient comment Tebboune a été fait gagnant ! Le taux d’abstention, loin d’être un simple indicateur, devient un acteur politique à part entière — une forme de plébiscite inversé, où le silence des urnes pèse plus lourd que les voix exprimées.

Le 2 juillet ne dira donc pas seulement qui siègera au Parlement et lèvera la mains pour valider les oukases de Tebboune et consorts. Il mesurera, une fois de plus, la distance entre le système politique et une société qui, depuis le Hirak, a appris à dire non — y compris en ne disant rien.

Faut-il pour autant renoncer à participer et laisser continuer le spectacle ?

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 23/06/2026 https://lematindalgerie.com/la-mise-en-scene-electorale/

Paris – Maghreb des livres – 27 et 28/06/2026

Le Maghreb des livres 2026 s’installe à l’Hôtel de Ville de Paris les 27 et 28 juin avec dédicaces, rencontres, débats et librairies. Entrée libre et gratuite.

Le Maghreb des livres revient pour sa 32e édition les samedi 27 et dimanche 28 juin 2026 dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris, dans le 4e arrondissement. Organisé par l’association Coup de soleil, en partenariat avec la Ville de Paris, ce rendez-vous littéraire en entrée libre met cette année les lettres tunisiennes à l’honneur, avec deux journées de dédicaces, rencontres, débats, cafés littéraires et librairies autour des écritures du Maghreb et de la Méditerranée.

Des librairies, des auteurs et des milliers d’ouvrages à l’Hôtel de Ville

Pendant deux jours, le Maghreb des livres propose de retrouver des milliers d’ouvrages : romans, essais, bandes dessinées, beaux livres et publications récentes.

Une grande librairie centrale est tenue par Le Tiers Mythe, tandis que la librairie jeunesse est assurée par L’Attrape-cœurs. La librairie Le Tiers-Monde d’Alger présente également une sélection d’ouvrages parus récemment en Algérie.

Le programme annonce aussi la présence de nombreux auteurs et autrices, parmi lesquels Yasmina KhadraMaïssa BeyTahar BekriHubert Haddad, Bertrand BadieMabrouck RachediArezki MetrefColette ZytnickiHella FekiNassira El Moaddem, Benjamin Stora ou encore Hajar Bali ou Anouar Benmalek, selon la liste communiquée par l’organisation.

  • Des ouvrages édités en France et au Maghreb ;
  • Une grande librairie centrale et une librairie jeunesse ;
  • Des rencontres avec des auteurs et autrices ;
  • Des entretiens littéraires courts tout au long du week-end ;
  • Des débats autour de la France, du Maghreb, de la Méditerranée et du vivre-ensemble.

Une programmation entre littérature, histoire et débats d’idées

La programmation du Maghreb des livres 2026 s’articule autour de plusieurs formats. Trente-deux entretiens d’auteurs, d’une durée de 15 minutes chacun, sont prévus sur les deux journées.

Le samedi 27 juin, des séquences sont notamment programmées avec Tassadit Yacine, Hella Feki, Inès Mghirbi, Yasmina Khadra, Nassira El Moaddem, Anouar Benmalek, Youness Bousenna, Bertrand Badie, Tahar Bekri, Colette Zytnicki, Lorraine Rossignol, Hajar Bali, Yamna Sahli, Beyrouk, Mabrouck Rachedi et Gilles Gauthier.

Le dimanche 28 juin, d’autres entretiens sont annoncés avec Rabeh Sebaa, Aïda Amara, Mohamed Sari, Amin Zaoui, Inam Bioud, Nazim Mekbel, Kébir-Mustapha Ammi, Asya Djoulait, Ramsès Kefi, Arezki Metref, Marion Fritsch, Frédéric Bobin, Christophe Ayad, Bertrand Le Gendre, Hajar Azell, Benjamin Badier et Omar Hammourit.

Le salon prévoit également seize débats répartis entre tables rondes, rencontres, hommages, cafés littéraires et cartes blanches. Les thèmes abordent notamment l’intégration, la démocratie tunisienne, le centenaire de l’Étoile Nord-Africaine, la littérature palestinienne en hommage à Leïla Shahid, la BD tunisienne, le centenaire de la Mosquée de Paris, les femmes et la société au Maghreb ou encore les exils.

Les lettres tunisiennes à l’honneur pour cette 32e édition

Pour cette édition 2026, les lettres tunisiennes occupent une place centrale dans le programme. Plusieurs rendez-vous abordent la création, l’actualité et les débats intellectuels liés à la Tunisie, dont une table ronde consacrée à la démocratie tunisienne et une rencontre autour de la BD tunisienne. Un hommage est également annoncé au poète tunisien Mohamed Ghozzi.

L’événement conserve aussi une dimension plus large, en réunissant des voix venues ou issues d’Algérie, du Maroc, de Tunisie et d’autres horizons méditerranéens. Les échanges prévus croisent littérature, sciences humaines, histoire, mémoire, spiritualité, société et enjeux contemporains.

Un salon littéraire dans les salons de l’Hôtel de Ville de Paris

Le cadre du salon de l’Hôtel de Ville de Paris donne à l’événement une dimension centrale et facilement accessible, à proximité du Marais, de la Seine et du cœur historique de la capitale.

Entrée par le 3 rue de Lobau, Paris 4e, avec un accès indiqué par le métro Hôtel de Ville, lignes 1 et 11.

Le Maghreb des livres est ouvert les samedi 27 juin de 12h à 20h et dimanche 28 juin de 11h à 19h.

Programme

Retour de Florence Beaugé sur les « mémoires blessées » de la guerre d’indépendance algérienne

Alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale.

Casbah d’Alger. Musée Ali la Pointe, à la mémoire des icônes de la résistance algérienne : Ali Ammar, «alias» Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi, Petit Omar. © Kahina Nour

Au début des années 2000, une série d’enquêtes publiées par Le Monde de la journaliste Florence Beaugé avait provoqué en France un fracassant retour de mémoire sur la « sale guerre » d’Algérie, notamment sur la pratique massive de la torture par l’armée française. La journaliste en a fait le passionnant récit dans son livre Algérie, une guerre sans gloire (réédité en 2025). Un quart de siècle plus tard, alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France par la droite et l’extrême droite, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale. Elle en a rapporté pour Le Monde une série de trois articles publiés en juin 2026. Ils montrent que « loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable »Nous publions ici de larges extraits du second article, dans lequel des intellectuels et intellectuelles d’Algérie portent un jugement sévère sur la politique mémorielle dite des « petits pas » menée depuis 2017 par le président Emmanuel Macron.

« Trop peu, trop tard »

Par Florence Beaugé. Publié par Le Monde le 8 juin 2026. Extraits. Source

« Les Algériens ne comprennent que le langage de la force ! » Ce paradigme fait tristement sourire en Algérie. On y voit une insulte et une vieille antienne. Déjà, en débarquant à Alger en 1830, dans le cadre de la guerre de conquête, le général Bertrand Clauzel tenait ces propos mot pour mot. En 2022, c’est au tour de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, de déclarer : « Les Algériens ne comprennent que le rapport de force. » Nombre de responsables politiques français – et de journalistes – lui emboîtent le pas. Le plus virulent est l’ancien ministre de l’intérieur (2024-2025) et actuel président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, qui prône la « ligne forte » à l’égard d’Alger et affirme que « rien ne donne à l’Algérie le droit d’humilier la France ». De telles phrases stupéfient et consternent en Algérie. « Comment les Français peuvent-ils si mal nous connaître ? Il suffit de nous dire ça pour qu’on se bute et que tout dialogue devienne impossible », observe-t-on partout. Il suffit de cela pour ranimer les douleurs, surtout. En particulier lorsqu’elles remontent à l’enfance…

Tassadit Yacine a 6 ans quand elle assiste aux tortures infligées à son oncle par l’armée française, en Kabylie. On est en avril 1956. Deux mois plus tôt, son père a été torturé et exécuté par les forces coloniales. Pour celle qui deviendra anthropologue, longtemps directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, cette scène primitive a été si importante qu’elle a « structuré [sa] vie ». Sans l’avoir jamais pensé de façon consciente, « [son] travail porte sur les mécanismes de domination ».

Tassadit Yacine vit aujourd’hui entre l’Algérie et la France. Elle qui pensait s’être remise de ce traumatisme d’enfance s’est soudainement retrouvée « ramenée en arrière », après le 7 octobre 2023 : la situation à Gaza l’a plongée dans une profonde dépression. « Je pleurais l’injustice, la haine, le rejet des rapports de force. Comme si la guerre d’Algérie n’était pas derrière moi. Comme si elle menaçait de faire irruption dans nos vies. » Pour beaucoup d’Algériens, l’enclave palestinienne est devenue un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Dans l’anéantissement de Gaza, ils voient le « condensé dans l’espace et le temps des cent trente-deux ans de colonisation de leur pays. Un récit accéléré porté à son paroxysme », selon les termes de l’historien Hosni Kitouni.

Les ravages du non-dit

[…]

Pour Daho Djerbal, la guerre civile des années 1990 est un héritage des violences de la guerre coloniale. Un point commun au moins : les ravages du non-dit. Voilà des décennies que cet historien, fondateur et directeur de la revue Naqd, travaille avec des psychiatres sur la mémoire traumatique, comme l’ont fait avant lui Alice Cherki et Frantz Fanon, notamment. Le même processus se répète chaque fois, remarque-t-il : l’agression ; les victimes ; les témoins directs ; la « silenciation » d’une trentaine d’années. Puis, comme si la mémoire « sautait à pieds joints » par-dessus une génération, le réveil douloureux, souvent violent, à la génération d’après. Au point qu’en Algérie il arrive que les deux guerres se mélangent dans les esprits. Ainsi, le cas de cette femme âgée, conduite à l’hôpital de Blida, à la fin des années 1990, après avoir assisté au massacre de sa famille par des islamistes armés. Ses premiers mots au médecin qui l’interrogeait : « Les parachutistes français, les paras, les paras… »

La France n’est pas à l’abri d’explosions de violences héritées des non-dits de la guerre d’Algérie, en particulier dans les banlieues, avertit Daho Djerbal. Les affrontements avec la police relèvent du même phénomène. Tout ce qui n’est pas verbalisé revient d’une manière « obsessionnelle et compulsive ». On répète le geste, comme une « sorte d’exorcisme ». D’individuel, le trauma peut devenir collectif et « passer au stade pathologique »« Dans chaque demeure en France, il y a un récit enfermé dans un placard, au sens propre comme au figuré… », souligne-t-il encore, en montrant le journal de bord d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, André Pasquier.

Rangeant les affaires de son père après son décès, Florence Milhade est tombée sur ce carnet par hasard en 2019 et l’a rapporté à Alger. Il s’agit d’un témoignage bouleversant sur les exactions de l’armée française. Tout y est, mais en langage codé. Chaque atrocité est signalée par un cercle. André Pasquier n’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie à sa famille. « Comment voulez-vous qu’un tel effet traumatique “silencié” ne ressorte pas un jour, non pas tant chez les acteurs et les témoins directs que leurs enfants et petits-enfants ? », s’interroge Daho Djerbal.

Sur la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron, les avis sont très réservés en Algérie. Au mieux, l’indifférence prévaut. Reconnue par l’Elysée le 1er novembre 2024, la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, le 3 mars 1957, n’a pas convaincu. Elle a même froissé. Jusque-là, la thèse officielle voulait que le jeune chef nationaliste, le « Jean Moulin algérien » comme on l’appelle, se soit suicidé. Intervenant vingt-trois ans après les aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde concernant le recours à la torture, puis dans ses Mémoires, et surtout quelques jours après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental, le geste de l’Elysée a été ressenti par beaucoup comme un os à ronger, pour se faire pardonner le rapprochement avec Rabat.

« Trop peu, trop tard. » C’est ainsi qu’est souvent résumée la politique de réconciliation menée par Emmanuel Macron. Dans les concessions qui sont faites par l’Elysée, beaucoup voient des aumônes ou des calculs, variables selon les besoins de la diplomatie du moment. Un petit pas tous les deux ou trois ans, mais jamais le geste attendu : une reconnaissance solennelle des crimes coloniaux, des excuses formelles et l’accès aux archives.

[…]

« Instrumentalisation de l’histoire »

Pour le sociologue Nacer Djabi, Emmanuel Macron a peut-être « mal évalué » le président Abdelmadjid Tebboune. « Il n’en a vu que le côté affable, gentil, sans mesurer que son pouvoir a des limites. » Mais surtout, au lieu d’élargir sa politique mémorielle et d’y associer la société civile, le président français l’a réduite en un tête-à-tête entre chefs d’Etat. Ce faisant, il a joué un « mauvais tour » aux Algériens et aux Français. « Cette question mémorielle doit être réglée sans traîner, afin qu’elle appartienne enfin au passé », estime le chercheur.

Loin d’apaiser les esprits, le communiqué de l’Elysée, le 8 mai, de même que la visite à Sétif d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et aux anciens combattants, en compagnie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour y commémorer les « événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 », en a exaspéré plus d’un. L’historien Hosni Kitouni n’a pas vu dans cette démarche la preuve de la « lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire », comme l’affirme le communiqué de l’Elysée, mais une nouvelle « instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire ».

Une fois de plus, on parle de « répression » et non de massacres, pourtant largement documentés, relève-t-il. « Pas un mot pour qualifier juridiquement les faits. » Pas d’excuses explicites ni de « gestes de réparation engageant la France ». Bref, l’initiative annoncée par la présidence française « n’apporte rien de nouveau sur la question mémorielle ». A ses yeux, la stratégie d’Emmanuel Macron est toujours la même : « Faire un geste de la main droite et demander compensation de la main gauche », en utilisant la mémoire coloniale comme levier diplomatique.

Même colère sourde de l’historien Noureddine Amara, pour qui le communiqué de l’Elysée est « irritant » et même « scandaleux ». Dans la mesure où les mots employés se réfèrent à la libération du journaliste français Christophe Gleizes – emprisonné depuis un an –, ils révèlent la « diplomatie transactionnelle » de l’Etat français « et la manière dont beaucoup, à Alger, s’y adossent malheureusement », déplore-t-il. « Notre mémoire doit être “hors contrat”, je l’ai toujours dit et écrit. Visiblement, ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

L’ancien ministre de la communication algérien Abdelaziz Rahabi fait la même analyse et dénonce quant à lui l’« opportunisme diplomatique » d’Emmanuel Macron. Pour lui, cette politique du donnant-donnant mêlant des mémoires antagoniques, « celle des victimes et celle des bourreaux », sert à alimenter le débat autour de l’élection présidentielle française de 2027, non à améliorer les relations entre Paris et Alger. Il y voit surtout la « voie la plus courte » pour rendre cycliques les crises entre les deux pays. »

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 juin au 1er juillet 2026 https://histoirecoloniale.net/florence-beauge-retour-en-2026-sur-les-memoires-blessees-de-la-guerre-dindependance-algerienne/

De Zidane à Mbappé, l’éternel procès en « francité » des Bleus – Inès Bennacer

L’équipe de France, qui débute sa Coupe du monde 2026 contre le Sénégal, porte en elle l’héritage des anciennes sélections, qui ont toutes subi le racisme et les procès en légitimité nationale. Mais les joueurs actuels assument de se politiser davantage, notamment contre l’extrême droite.

« Zidane« Zidane, c’est la France. On ne manque pas de respect à une légende comme ça. » En une phrase, publiée sur le réseau social X en janvier 2023, Kylian Mbappé fait vaciller la place de Noël Le Graët, qui finira par démissionner. Le capitaine des Bleus ne laisse pas passer les propos du président de la Fédération française de football (FFF), qui a sèchement balayé « l’hypothèse Zidane » au poste de sélectionneur après avoir reconduit Didier Deschamps jusqu’en 2026, affirmant qu’il ne l’aurait « même pas pris au téléphone »

Son influence, l’actuel capitaine des Bleus l’a façonnée loin du jeune joueur de 18 ans révélé au grand public lors du Mondial 2018 en Russie, à l’issue duquel la France a décroché sa deuxième étoile. Depuis, Kylian Mbappé n’hésite pas à mettre ce leadership au profit de ses convictions. Ces dernières années, il a régulièrement appelé à voter « contre les extrêmes », dénoncé le racisme et pris la défense de coéquipiers victimes de discriminations.

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Lilian Thuram, Kylian Mbappé, Zinédine Zidane et Karim Benzema. © Montage Mediapart avec AFP

Sur France 5, le documentaire Mbappé, la diplomatie du ballon rond, diffusé le 6 juin 2026, lui attribue même un certain « soft power » digne d’un « agent diplomatique ». Cette stature publique ne l’a toutefois jamais protégé de la violence raciste.

En 2021, l’équipe de France est prématurément éliminée de l’Euro, en huitième de finale, à l’issue d’une séance de tirs au but contre la Suisse. Kylian Mbappé rate le sien. Dans les heures qui suivent cette défaite inattendue, la star des Bleus subit une vague de haine sur les réseaux sociaux. Dans le podcast « The Bridge », diffusé en avril 2026, il revient avec gravité sur cet épisode, révélant alors avoir envisagé de quitter la sélection à cette époque : « Je joue pour des gens qui, si je ne marque pas, vont penser que je suis un singe. »

De génération en génération

Un autre numéro 10 a subi les mêmes montagnes russes. En 2006, Zinédine Zidane, élu meilleur joueur du Mondial allemand, assène un coup de tête à Marco Materazzi, durant les prolongations de la finale face à l’Italie. Il est expulsé et la France s’incline aux tirs au but. Le geste du joueur franco-algérien accapare le commentaire médiatique, et ses origines ressurgissent soudain dans le débat public.

« Zidane est français quand ça arrange tout le monde, mais il ne l’est plus du tout quand il ne sait “pas se tenir” », note l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, autrice de l’ouvrage Les Féministes et le Garçon arabe (éditions de l’Aube, 2004). Elle rappelle que le joueur, jusque-là qualifié de « kabyle », devient alors un « arabe » « Dans l’ordre colonial, être kabyle a toujours été une manière d’absoudre le colonisé de tous les maux qu’on pouvait lui attribuer. Le Kabyle était donc plus près des Blancs. »

Entre Zinédine Zidane et Kylian Mbappé, une autre génération descendante de personnes immigrées a subi de plein fouet les foudres politico-médiatiques, préjugés classistes et autres discriminations raciales. Avec comme paroxysme Knysna, lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, récemment remis en lumière par le documentaire Netflix Le Bus : les Bleus en grève, sorti en mai 2026.

« Ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. » Raymond Domenech à propos de la lettre de revendication des joueurs de l’équipe de France en 2010

Il revient sur l’exclusion de Nicolas Anelka par la FFF, à la suite de mots supposément prononcés à l’égard de son sélectionneur, Raymond Domenech : « Va te faire enculer sale fils de pute » (paroles dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont jamais été prononcées, mais qui lui ont été attribuées en une du journal L’Équipe). Alors que ses coéquipiers lancent une grève de l’entraînement pour le soutenir, ils sont présentés comme « des enfants gâtés »« déconnectés » et « ingérables ».

Devant les caméras de Netflix, Raymond Domenech s’exclame, à propos de la lettre que lui présente le capitaine, Patrice Évra : « Le premier truc que je me dis, c’est que ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. »

Certains discours prennent une dimension identitaire encore plus profonde. Au départ, la ministre des sports d’alors, Roselyne Bachelot, se déplace sur le camp de base des Bleus pour « calmer la situation ». Mais devant l’Assemblée nationale, la membre du gouvernement qualifie les joueurs de « caïds immatures » et dénonce des comportements de « racailles ».

Incrédules, certains joueurs réagissent dans le documentaire : « Face aux médias, elle nous détruit », déclare William Gallas. « Elle nous salit, elle nous crache dessus », poursuit Patrice Évra, avant que Bacary Sagna ne s’interroge : « Tu viens, tu passes du temps avec nous, on est là, on te respecte… C’est qui le caïd ? » De son côté, Roselyne Bachelot se fait pour une fois mutique : « J’ai dit ce que j’avais à dire et tout va bien. »

Dans ce climat, le quotidien national-catholique Présent –dans lequel la députée Caroline Parmentier, proche de Marine Le Pen, a écrit pendant trente ans – publie une ribambelle de dessins racistes. Le 22 juin 2010, la une affiche : « La grande honte des Bleus : voilà ce que c’est de compter sur une équipe de voyous de cité ! ». En illustration, des personnages noirs en bonnet d’âne moqués par des supporters, alors que d’autres, eux aussi noirs, sont caricaturés dansant et souriant à pleines dents.

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Extraits du journal « Présent » datant de 2010 et 2014. © Documents Mediapart

C’est un moment « où le débat public autour de l’équipe de France s’est déplacé vers des questions d’identité nationale, d’intégration et de patriotisme, analyse Nicolas Vilas, auteur du livre Enquête sur le racisme dans le football (Marabout, 2018). Après Knysna, la fédération prend des décisions très symboliques : la fin des menus halals à Clairefontaine, l’insistance sur le fait de chanter La Marseillaise, des mesures sur le comportement des joueurs, comme l’interdiction du casque. Les joueurs sont infantilisés ».

Les « racailles » de 2005

Knysna s’inscrit dans un climat politique et médiatique plus large, qui plombe le pays depuis octobre 2005 : celui des révoltes populaires après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, en fuyant un contrôle de police. Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, déclare alors sur la dalle d’Argenteuil : « Vous en avez assez de cette bande de racailles… on va vous en débarrasser ! », avant de promettre de « nettoyer au kärcher » la situation.

Depuis la Martinique, en déplacement avec l’équipe de France, Lilian Thuram laisse éclater sa colère : « Je m’en souviens, car quand j’étais plus jeune, que j’allais à l’école et que les mecs me disaient : “Lui, c’est une racaille, parce qu’il habite aux Fougères [un quartier populaire du XXarrondissement de Paris – ndlr].” Non, moi, je ne suis pas une racaille. Moi, ce que je veux, c’est bosser et sortir de là. Pourquoi tout de suite me mettre ça sur la peau ? » Il ajoute : « Quand quelqu’un dit “nettoyer au kärcher”, il ne sait peut-être pas ce qu’il dit, M. Sarkozy. Mais moi, je le prends pour moi. »

Dans un entretien accordé en novembre 2005 au journal israélien Haaretz, l’essayiste Alain Finkielkraut renchérit : « On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est “black-blanc-beur”. En fait aujourd’hui, elle est “black-black-black”, ce qui fait ricaner toute l’Europe. »

Jusqu’ici, seul le Front national s’était permis d’aller sur le terrain de la dénonciation du profil multiethnique des Bleus. « Je trouve que c’est un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France », déclarait ainsi Jean-Marie Le Pen en 1996.

Deux décennies plus tard, le polémiste et ex-candidat à la présidentielle Éric Zemmour prend le relais. En 2018, il s’inquiète : « Imaginez l’équipe du Nigeria avec huit joueurs blancs sur onze. Qu’est-ce que vous diriez ? C’est bizarre ! » En 2022, il regrette encore « qu’il y ait huit ou neuf joueurs d’origine africaine, de couleur noire », dans le collectif de l’équipe de France. Puis en 2026, il s’en prend désormais à tous les clubs de foot français, même amateurs, où « la jeunesse arabo-musulmane chasse les petits Blancs ».

Quotas, hymne : la machine de la suspicion identitaire

L’affaire dite « des quotas » illustre le basculement identitaire lancé par Jean Marie Le Pen. En avril 2011, Mediapart révèle des discussions tenues au sein de la direction technique nationale de la Fédération française de football.

Plusieurs responsables, parmi lesquels le nouveau sélectionneur Laurent Blanc, évoquent la mise en place de quotas officieux visant à limiter le nombre de joueurs binationaux dans les centres de formation. Les échanges portent principalement sur les jeunes joueurs d’origine africaine et nord-africaine. Bien qu’aucune mesure ne soit finalement appliquée, le scandale prolonge le débat sur la place des joueurs issus de l’immigration dans le football français.

Pour le journaliste Nicolas Vilas, cet épisode met en lumière une fracture structurelle : « Ceux qui décident ne reflètent pas ceux qui composent majoritairement les équipes, pointe-t-il. En gros : “On veut bien de vous sur le terrain, mais pas forcément à la table où les décisions se prennent.” »

Quelques années plus tard, l’absence de Karim Benzema à l’Euro 2016 ravive de nouvelles controverses sur la « francité » de certains Bleus. Dans un entretien au quotidien espagnol Marca en mars 2016, l’attaquant évoque des choix de sélection influencés, selon lui, par « une partie raciste de la France ». Dans le même temps, son rapport à l’hymne national français, qu’il ne chante pas, est largement commenté dans la presse.

« Quand Karim Benzema ou Samir Nasri ont été critiqués parce qu’ils ne chantaient pas La Marseillaise, beaucoup ont immédiatement pointé leur origine maghrébine », observe encore Nicolas Vilas. « On scrute davantage ceux dont les noms sont perçus comme “non français”, alors que si on regarde les archives, Michel Platini ne chantait pas non plus l’hymne », rappelle-t-il.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme. » Rokhaya Diallo, essayiste

La victoire à la Coupe du monde 1998 portait en elle de nombreux espoirs. La mythologie « black-blanc-beur » avait érigé la France en symbole d’une nation multiculturelle, fière et unie. Pour Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste, cette formule révélait pourtant une méconnaissance de la réalité sociale française.

« À cette époque, j’avais 20 ans et je trouvais étrange de voir les médias s’étonner d’une réalité qui faisait déjà partie de mon quotidien, se souvient-elle. Ce n’était pas tant l’apparition de quelque chose de nouveau que la reconnaissance, par l’espace public majoritaire, d’une réalité qui existait déjà. »

L’expression elle-même lui paraît problématique. « Le fait de qualifier cette équipe de “black-blanc-beur” relève d’une forme de contournement, explique-t-elle. On n’utilise pas le vocabulaire direct : “blanc” est nommé comme tel, tandis que “black” et “beur” désignent des réalités qui restaient gênantes. »

Au soir de la victoire, tout semble pourtant possible pour ces joueurs descendants de personnes immigrées. Sur l’Arc de triomphe, leurs noms et portraits sont projetés tour à tour. Parmi les slogans qui fleurissent dans les rues, l’un devient emblématique : « Zidane président ! » Mais quatre ans plus tard, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, se qualifie pour le second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme, analyse Rokhaya Diallo. Cette image de la France multiculturelle était extrêmement valorisante. Les Français étaient fiers du regard porté sur leur pays à l’international. Se retrouver soudain face à Jean-Marie Le Pen au second tour a constitué à la fois un désaveu de ce que l’on croyait être, et une source de honte vis-à-vis de l’extérieur. »

C’est dans ce contexte que Zinédine Zidane, affectueusement surnommé « Zizou », prend pour la première fois la parole le 29 avril 2002 : « Quand on voit qu’il y a près de 30 % d’abstention et qu’au final on se retrouve avec un second tour entre Chirac et… l’autre, il faut simplement dire aux gens qu’ils doivent voterIl faut penser aux conséquences. Je le dis et je pèse mes mots : il faut réfléchir avant de voter pour un parti qui ne correspond pas du tout aux valeurs de la France. »

Pour Lilian Thuram, coéquipier de Zinédine Zidane et également champion du monde en 1998, devenu depuis une figure de la lutte antiraciste, notamment à travers son livre La Pensée blanche (éditions Philippe Rey, 2020), les valeurs françaises constituent aussi un argument central pour s’opposer à l’extrême droite.

Interrogé le 6 juin sur les prises de position de Kylian Mbappé, il a déclaré à Mediapart : « On dit que, parce que Kylian Mbappé est capitaine de l’équipe de France, il doit parler à tous les Français. Je pense plutôt qu’il doit parler au nom de la France. Ce n’est pas la même chose. Lorsqu’il parle au nom de la France, il défend nos valeurs. Or, le Rassemblement national représente l’inverse : la division plutôt que le rassemblement, l’inégalité plutôt que l’égalité, et certainement pas la fraternité. »

Les législatives anticipées de juin 2024 ont définitivement montré que la nouvelle génération de Bleus osait être plus politisée que ses aînés, malgré les critiques. Le latéral droit de l’équipe de France Jules Koundé écrit alors sur X : « Par les temps qui courent, voter est un devoir autant qu’un droit. Pour ma part, je vois que l’extrême droite n’a jamais conduit un pays vers plus de libertés, plus de justice et de vivre-ensemble. Et je pense qu’elle ne le fera jamais. »

Le 13 juin, trois jours avant le premier match face au Sénégal, la chaîne YouTube de la FFF a publié une vidéo dans laquelle Rayan Cherki, joueur d’origine algérienne, revient avec émotion sur la diversité de l’effectif 2026. « Je ne sais pas pourquoi certaines personnes ne m’aiment pas, dit le meneur de jeu. Je peux comprendre que j’ai un profil qui dérange, peut-être parce que j’ai trop une grosse barbe, peut-être parce que je suis un peu trop mat… Mais pour moi, c’est ce qui fait notre force. C’est une équipe de France magnifique avec beaucoup de mixité, avec beaucoup d’histoires différentes. Et c’est ce qui fait la force de la France. »

Inès Bennacer

Source : Mediapart – 16/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/160626/de-zidane-mbappe-l-eternel-proces-en-francite-des-bleus

    Paris – La résistance en héritage – Hommage à Lounès Matoub – 28/06/2026 – 16h

    28 ans après l’assassinat de Lounès Matoub, figure majeure de la chanson kabyle engagée, son œuvre et son parcours continuent d’adresser un message de liberté, de dignité et de résistance.

    Nadia Matoub avec le Réseau Culturel Franco-Berbère vous invitent à un moment de mémoire, de culture et de transmission le 28 juin 2026 à 16h00 au théâtre La Bruyère (5, rue de la Bruyère – 75009 Paris)

    Cette journée hommage se décline en trois temps forts

    Théâtre

    Cellule 204 – La Voix du Rebelle en écho
    De Massinissa Hadbi et Amar Benhamouche
    Une œuvre scénique retraçant les tourments d’un peuple, sublimée par la voix du Rebelle.

    Concert hommage

    Avec la participation de Smail Kessay, Cécile Barache, Lounès Ghassouli, Agour Sarahoui et Sadek Yousfi qui interpréteront des chansons du riche répertoire de Lounès Matoub.

    Exposition

    Une exposition de caricatures signée Ghilas Aïnouche, consacrée à la mémoire de Lounès Matoub ainsi qu’à la dénonciation de l’oppression et des injustices.

    Un rendez-vous culturel et mémoriel pour honorer la voix d’un poète rebelle, dont le testament continue d’appeler à la vigilance, à la résistance et à la défense inlassable de la liberté.

    Lien de réservation : https://my.weezevent.com/lounesmatoub

    Source : Réseau culturel franco-berbère https://cbf.fr/la-resistance-en-heritage-hommage-a-lounes-matoub/