D’abord frappé d’une polémique qui aurait pu l’enterrer, Houaria, roman au réalisme cru dans l’Oran des années 1990, est ravivé par sa traduction en français. Et donne à connaître une écrivaine d’emblée majeure, Inam Bioud.

Houaria, Inam Bioud
Traduit de l’arabe (Algérie) par Lotfi Nia Barzakh (Alger)/ Philippe Rey (Paris), 2026
225 pages
20 euros/ Version numérique : 13,99€

http://www.philippe-rey.fr/livre-Houaria-677-1-1-0-1.html

Inam Bioud sera présente le 28 juin 2026 au festival Maghreb des livres qui se déroule du 27 au 28 juin à l’Hôtel de Ville de Paris (3 rue de Lobau, 75004 Paris) – Dédicace de 13h45 à 14h30 – Entretien avec Yassine Khiri à partir de 14h30 (Estrade)

« “Tu sais que tu ressembles à Nadia Lutfi dans Les Péchés  ?” Mais, dévisageant les contours de son corps, il rectifie presque aussitôt : “Non, non, plutôt à Hind Rostom dans Tempête sur le Nil.” Elle ne connaît aucune des deux actrices, mais ça n’a pas d’importance. Ce qui compte, c’est qu’il la trouve belle. » C’est ainsi campée en Brigitte Bardot égyptienne que Houaria fait son entrée physique dans le roman qui porte son nom.

Il est le dernier opus de la collection Khamsa créée en 2023 par les éditions Philippe Rey, Paris, et Barzakh, Alger, consacrée à la littérature maghrébine de langue arabe1. Et le deuxième roman d’Inam Bioud, figure de la vie intellectuelle algérienne. Née à Damas en 1953 d’un père syrien et d’une mère algérienne, Inam Bioud a mené une carrière de traductrice et interprète de conférences. Elle dirige depuis sa création en 2003 l’Institut supérieur arabe de traduction (ISAT, Alger), une institution rattachée à la Ligue arabe. Son premier roman, Assamak la yubali, (« Les poissons s’en fichent »), publié en 2004 par les éditions Al-Ikhtilaf, faisait une entrée remarquée dans le milieu de l’édition arabophone, et était salué du prix algérien Malek-Haddad.

Quand Houaria, publié en 2023 en Algérie par les éditions Mim, reçoit un an plus tard le prix Assia-Djebar du roman, la polémique éclate, émanant de députés islamistes choqués par sa liberté de ton. La violente campagne contre l’écrivaine et sa maison d’édition, qui s’étendra aux réseaux, s’éteindra d’elle-même, pendant que le roman poursuivra son chemin, et passera les frontières.

Roman choral

Houaria, le personnage qui donne son titre à l’ouvrage, est aussi celui qui ouvre ce roman polyphonique dont chaque chapitre porte le nom d’un des personnages. Le récit est tantôt porté par un personnage, tantôt par un narrateur omniscient. On découvre ainsi Houaria à l’hôpital universitaire d’Oran où elle reprend conscience après une soirée dans un cabaret de la ville où Hicham, son petit ami, a été égorgé. Le lecteur comprend dès lors qu’on se trouve dans les années 1990, la « décennie noire ». Aucune indication temporelle n’émaille le roman qui nous emmène tantôt des années avant, tantôt des années après le tragique événement. Le lieu, en revanche, reste le même : Oran, et plus précisément le quartier populaire d’Eckmühl – « Nous, on prononce Le-Kmin », précise Houaria –, dans le sud-ouest de la ville, qui conserve encore le nom de cette bataille napoléonienne oubliée.

Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, tous semblent écrasés par l’histoire de l’Algérie contemporaine.

Autour de Houaria, « spectre avec un don de prescience », jeune fille fragile brimée par son entourage et voyante habitée par ses « hôtes », Inam Bioud tisse une galerie de personnages dans ce quartier, microsociété précarisée et paupérisée où la plupart survivent d’activités plus ou moins légales et de trafics. Il y a d’abord son frère Houari, une petite frappe qui aime autant les chevaux qu’il déteste les femmes. Il surnomme sa sœur « El Moussiba », la Calamité, et n’a épousé sa femme, Hadia, que pour la prostituer… Hadia est la version oranaise de la cagole marseillaise, aussi libre de son corps que de son langage. Elle est follement amoureuse du médecin, Hachemi, qui lui préfère sa maîtresse « régulière », une collègue de l’hôpital. Il y a aussi la mère de Hadia, El-Hadja Hadjira, qui vit de la commercialisation de robes de mariée et d’accessoires divers qu’elle va acheter à Damas, et son associée en affaires Habira, par ailleurs tenancière d’un bordel local. Hana, une voisine de Houaria, mariée à un homme riche, mais qui depuis son divorce doit travailler comme couturière. Et Heba, l’étudiante en anthropologie amoureuse de Hani, le frère de Hicham…

Au fil des chapitres, l’autrice dévoile les liens qui unissent tous ces personnages. Hommes et femmes, islamistes ou communistes, riches ou pauvres, toutes et tous semblent écrasés par un destin qui conduira les uns à l’émigration, les autres à la mort ou à la déchéance. Ce destin n’est en rien dû à l’intervention divine, mais tout aux aléas de l’histoire de l’Algérie contemporaine. Rien de didactique cependant dans le récit d’Inam Bioud, aucune leçon d’histoire ou de morale. Ou plutôt, une leçon d’anthropologie dans cette comédie humaine oranaise saisissante de réalisme.

Débarrasser la littérature de la morale

C’est bien cela qui a choqué les contempteurs du roman, en vertu du même schéma que l’on retrouve dans chaque polémique de ce type en contexte arabe. Adab, en arabe, signifie à la fois littérature et politesse ; aux yeux des élites bien-pensantes, la bonne littérature (adab) est celle qui respecte les bonnes manières (adab), faute de quoi elle n’est, en vertu du jeu de mots convenu, que qillet adab, impolitesse et grossièreté. Pour une bonne part, toute l’histoire de la littérature arabe moderne est celle d’une lutte pour déconnecter les deux sens du mot adab. Dans cette lutte, les femmes de lettres sont soumises à une contrainte sociale plus forte que leurs pairs de sexe masculin, et le fait que Houaria soit écrit par une femme et mette en scène des femmes qui, par choix ou par contrainte, transgressent la morale dominante, n’est certainement pas pour rien dans la polémique à laquelle a donné lieu le roman.

Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur.

Houaria tire justement sa force du talent d’Inam Bioud à utiliser les niveaux de langue les plus variés, à passer d’un lyrisme empreint de poésie à une narration réaliste classique, puis à des dialogues crus restitués en parler oranais et expliqués, pour les plus vernaculaires, par des notes de bas de page.

Restituer cette variété des registres de langues est l’un des défis les plus difficiles à relever pour le traducteur, et Lotfi Nia, jongleur d’alphabets, y parvient admirablement : en usant des différents registres de langue du français, en translittérant en caractères latins des mots arabes, dont il donne ensuite une traduction littérale. Il a également décidé de conserver à un endroit une tournure d’origine, en caractères arabes, en l’occurrence, un extrait de chanson, cru, comme il se doit avec le raï – après tout, puisque les auteurs arabes transcrivent parfois les mots étrangers en caractères latins, pourquoi ne pas faire l’inverse ?

Oublier Kamel Daoud

Au-delà de la fresque réaliste, Houaria multiplie les références symboliques et les messages codés, de sorte qu’une fois le roman achevé, on a envie de le reprendre du début pour comprendre ce qui ne s’est pas dévoilé à la première lecture. Pourquoi tous ces prénoms qui commencent par la même lettre arabe, le « ه » ? Pourquoi Houari/Houaria, Hani/Hana ? Sidi El-Houari est le saint patron d’Oran ; c’est aussi le prénom du président Boumediène2. Le Houari du roman en est le personnage le plus noir, tandis que la clé du personnage de Houaria se trouve dans le chapitre intitulé « Ha ! », son surnom. « Par une sorte d’ironie du sort, “Ha” est une inversion de “Ah”, l’onomatopée qui imite le soupir en arabe et qu’on utilise pour signifier que quelqu’un ou quelque chose vous manque. »

En dépit de leur proximité sémantique, tout oppose « Houaria » et « Houris ». Principalement : l’endroit où se situent leurs auteurs respectifs.

En dépit de la proximité de leurs titres en français, il n’y a aucun rapport entre Houaria et Houris, le roman qui a valu à Kamel Daoud le prix Goncourt 2024 – jusqu’aux deux « H », qui correspondent à deux lettres arabes différentes. En même temps, on ne peut pas ne pas opérer de rapprochement : voilà deux romans parus à quelques mois d’intervalle, qui se passent tous deux à Oran et évoquent, l’un directement, l’autre de manière plus oblique, la guerre civile des années 1990. Mais là où Daoud, porte-parole autoproclamé de la femme-algérienne-victime-de-l’islam-machiste, aligne les poncifs et les stéréotypes orientalisants, Bioud multiplie les questions plutôt que les réponses et nous rappelle que, comme l’a écrit leur jeune pair Lamine Ammar-Khodja dans un texte très juste, « aucune réalité ne se laisse appréhender uniquement à travers ce que laisse filtrer la lumière3 ».

Elle amène ce faisant à interroger le parcours de Houaria, héroïne écrasée par les hommes et par l’histoire, mais qui trouvera une forme de salut dans le don de voyance qu’elle exerce, auprès d’une clientèle essentiellement féminine, depuis le sanctuaire de Sidi Youcef, pendant romanesque du Sidi El-Houari d’Oran.

NOTES

  1. Ont précédemment paru dans cette collection le recueil de nouvelles de Salah Badis Des choses qui arrivent, le roman d’Aymen Daboussi Les Carnets d’El-Razi (tous deux traduits par Lotfi Nia, 2023) et le roman multiprimé d’Amira Ghenim Le Désastre de la maison des notables (traduit par Souad Labbize, 2024).
  2. Houari Boumediène (1932-1978), de son vrai nom Mohamed Boukherouba, président de la République de 1965 à 1978.
  3. «  La littérature, l’Algérie, la politique, la France  », En attendant Nadeau, n°244, 19 mai 2026.

Source : Orient XXI – 26/06/2026 https://orientxxi.info/Houaria-voix-algeriennes-de-la-decennie-noire