Le Sahara occidental, dernière décolonisation inachevée d’Afrique – Salim Djellab

Une synthèse sur l’histoire et l’actualité du Sahara Occidental au regard du droit international.

Salim Djellab est juriste, spécialiste des questions de décolonisation, fondateur du Centre d’analyse du Sahara occidental (CASO).

Le Sahara occidental est le dernier territoire d’Afrique à figurer sur la liste onusienne des espaces dont la décolonisation n’est pas achevée. Un demi-siècle après le départ de l’Espagne, sa population attend toujours le référendum d’autodétermination que le droit international lui reconnaît. L’examen du dossier sur la longue durée fait apparaître une continuité souvent négligée : celle du rôle des anciennes métropoles coloniales de la région, l’Espagne, qui administra le territoire, et la France, ancienne puissance protectrice du Maroc, dont les positions diplomatiques récentes accompagnent l’occupation marocaine et l’exploitation des ressources du territoire.

I. 1884–1975 : une colonisation espagnole, une décolonisation jamais menée à terme

La présence espagnole sur la côte saharienne remonte à 1884, lorsque Madrid place sous son protectorat la zone du Río de Oro, avant d’étendre son emprise sur la Saguia el-Hamra. Le territoire devient une colonie de plein exercice, exploitée pour ses ressources halieutiques puis, à partir des années 1960, pour ses gisements de phosphates parmi les plus riches du monde.

Lorsque s’ouvre l’ère de la décolonisation, le droit international fixe une règle claire. La Charte des Nations unies[1] impose aux puissances administrantes de conduire les territoires non autonomes vers la libre détermination de leur statut. La résolution 1514 (XV) de 1960[2] consacre le droit des peuples coloniaux à l’indépendance. En 1963, le Sahara espagnol est officiellement inscrit sur la liste des territoires à décoloniser.[3] L’Espagne s’engage à organiser un référendum. Elle ne le fera jamais.

II. 1975 : la décolonisation détournée

L’année 1975 est celle de la bifurcation. Saisie par l’Assemblée générale, la Cour internationale de Justice rend, le 16 octobre 1975, un avis consultatif décisif.[4] Elle reconnaît certes l’existence de liens juridiques d’allégeance entre certaines tribus sahariennes et le sultan du Maroc avant la colonisation, mais conclut sans ambigüité que ces liens ne constituent aucun lien de souveraineté territoriale susceptible de faire obstacle à l’application du principe d’autodétermination. Autrement dit : le Sahara occidental n’appartient pas au Maroc, et seul son peuple peut décider de son sort.

Le jour même, le roi Hassan II répond à cet avis par la Marche verte : des centaines de milliers de civils marocains sont acheminés vers la frontière pour forcer le passage. Quelques semaines plus tard, le 14 novembre 1975, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signent les accords de Madrid,[5] qui organisent le retrait espagnol et le partage administratif du territoire, sans la moindre consultation du peuple sahraoui. Juridiquement, ces accords ne pouvaient transférer une souveraineté que l’Espagne elle-même ne détenait pas à ce titre. La décolonisation inachevée laisse alors place à une occupation.

III. Depuis 1975 : la continuité coloniale, du protectorat à l’occupation

La perspective historique éclaire ici un ressort souvent laissé dans l’ombre. L’histoire du Maroc lui-même offre un précédent instructif. Le « protectorat » établi par le traité de Fès en 1912 ne fut, dans les faits, qu’une administration directe : derrière un terme juridique suggérant l’« appui » et la « protection », le résident général concentrait l’ensemble des pouvoirs et le sultan ne régnait qu’en apparence. Des responsables français eux-mêmes le reconnaissaient, de Lyautey, qui s’interrogeait dès 1920 sur cette « fiction », au président Vincent Auriol évoquant en 1950 une « administration directe » non prévue par les traités. L’écart entre l’habillage juridique et la réalité de la domination était patent : le protectorat était une colonisation que son nom dissimulait.[6]

Or cette histoire s’arrête, pour le Maroc, à son indépendance en 1956. C’est là qu’en commence une autre, qui en prolonge la logique : moins de vingt ans après avoir cessé d’être colonisé, le Maroc devient à son tour, en 1975, l’administrant d’un territoire qui ne lui appartient pas. La même grille de lecture, qui consiste à lire au-delà des qualifications juridiques pour observer la réalité des rapports de domination, ne s’applique plus alors à la colonisation subie par le Maroc, mais à celle qu’il exerce. Le même mécanisme paraît se reproduire, en se déplaçant.

Sur le Sahara occidental qu’il administre depuis 1975, l’État marocain met en œuvre plusieurs des traits qui définissaient la situation coloniale dont il fut lui-même l’objet : il y installe des populations venues du nord, en assure le contrôle administratif et militaire et gère l’exploitation de ses ressources naturelles. Et, comme au temps du protectorat, cette domination s’accompagne d’un habillage juridique qui en atténue la perception : là où le « protectorat » suggérait la protection, le « plan d’autonomie » et la revendication de « souveraineté » suggèrent aujourd’hui l’intégration consentie d’un territoire, alors que le droit international continue de le distinguer du Maroc et d’en réserver le statut à son peuple. Le vocabulaire change, la fonction de l’habillage demeure : nommer autrement une domination pour la rendre acceptable.

Le soutien des anciennes métropoles

Cette occupation s’inscrit dans un contexte diplomatique qui a sensiblement évolué ces dernières années. Les soutiens les plus notables au plan marocain émanent des deux anciennes puissances coloniales de la région.

L’Espagne, ancienne puissance administrante, ouvre la voie. En mars 2022, le chef du gouvernement Pedro Sánchez adresse au roi Mohammed VI une lettre[7] qualifiant le plan d’autonomie marocain de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour régler le différend. Madrid, qui n’a jamais organisé le référendum promis, rompt avec la position de neutralité qu’imposait son statut d’ancienne administrante.

La France suit en juillet 2024. Dans une lettre au roi du Maroc, le président Emmanuel Macron affirme que « le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine » et que le plan d’autonomie constitue la « seule base » d’un règlement.[8] L’ancienne puissance protectrice du Maroc, qui en façonna les frontières et les institutions modernes, valide l’extension de la souveraineté marocaine sur un territoire que le droit international en distingue.

Cet alignement trouve son prolongement au Conseil de sécurité. Le 31 octobre 2025, la résolution 2797[9], votée notamment par la France, retient le plan marocain comme base des négociations à venir. Human Rights Watch a relevé que ce texte ne fait pas référence à l’avis de la Cour internationale de Justice de 1975 et n’apporte aucune garantie quant au respect du droit à l’autodétermination qu’il énonce.[10] Un écart s’est ainsi creusé entre les positions diplomatiques des anciennes métropoles et l’état du droit international tel qu’il a été établi en 1975.

L’enjeu des ressources

Ce soutien diplomatique a une traduction économique concrète, qui prolonge elle aussi la logique du chapitre précédent. Sous la colonisation, l’exploitation des ressources sahariennes était directe : c’est l’Espagne qui, ayant découvert en 1947 le gisement de phosphate de Boukraa, crée en 1962 la société Phosboucraa pour en assurer l’extraction et l’exportation. Après 1975, cet outil colonial ne disparaît pas : il change de main. L’Office chérifien des phosphates (OCP), entreprise d’État marocaine, rachète Phosboucraa en deux temps (65 % en 1976, le solde en 2002) et poursuit la commercialisation du minerai vers les marchés mondiaux.[11] Le gisement ouvert par le colonisateur espagnol continue donc d’alimenter les circuits d’exportation après 1975, l’OCP ayant simplement succédé à l’exploitant précédent.

Le même schéma vaut pour la pêche et l’agriculture d’exportation : les flottes européennes, notamment espagnoles, opèrent dans les eaux sahariennes, et les produits agricoles cultivés autour de Dakhla approvisionnent les marchés européens. Dans ce dispositif, les entreprises françaises et espagnoles n’exploitent plus le territoire en leur nom propre, comme au temps de la présence coloniale ; elles y accèdent désormais par l’intermédiaire du pouvoir marocain, qui délivre les autorisations, perçoit les redevances et garantit le cadre juridique de l’exploitation. Les théoriciens de l’économie postcoloniale ont décrit ce type de configuration sous la notion d’« État comprador » : un pouvoir local qui sert de relais à la captation des ressources par des intérêts étrangers, tirant sa légitimité et ses revenus de cette fonction d’intermédiation.[12] Appliquée au Sahara occidental, cette grille de lecture éclaire la façon dont la relation coloniale se prolonge en changeant de forme : les anciennes métropoles n’assurent plus elles-mêmes l’administration du territoire, mais bénéficient toujours de ses ressources, tandis que le pouvoir marocain en tire des revenus que le droit international réserve pourtant au peuple saharoui.

C’est cet accès indirect que la justice européenne a jugé illégal. Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’Union européenne annule les accords de pêche et d’agriculture conclus entre l’UE et le Maroc en tant qu’ils s’appliquaient au Sahara occidental.[13] La Cour juge que ces accords ont été conclus sans le consentement du peuple sahraoui, en violation de son droit à l’autodétermination et de sa souveraineté permanente sur ses ressources naturelles. Elle reconnaît au Front Polisario la qualité pour représenter ce peuple devant elle.

Il en résulte une tension juridique notable. Les gouvernements français et espagnol soutiennent sur le plan politique une souveraineté marocaine que la Cour de justice de l’Union européenne juge, sur le plan du droit, inopposable au peuple sahraoui en matière d’exploitation des ressources. Les anciennes métropoles se trouvent en porte-à-faux : leur diplomatie valide le cadre par lequel leurs propres entreprises continuent d’accéder, via le Maroc, aux richesses d’un territoire dont l’ordre juridique de l’Union rappelle qu’elles appartiennent à son peuple.

Conclusion

Sur la longue durée, le dossier du Sahara occidental se lit comme l’enchaînement de plusieurs héritages coloniaux. La colonisation espagnole d’abord, dont la décolonisation n’a jamais été conduite à son terme conformément au droit onusien. L’administration marocaine ensuite, installée à partir de 1975 en marge de l’avis de la Cour internationale de Justice, qui reproduit sur un territoire voisin les mécanismes d’une domination que le Maroc avait lui-même subie. Le ralliement diplomatique des anciennes métropoles européennes enfin, au moment même où la justice de l’Union maintient l’exigence du consentement sahraoui sur les ressources. Le statut du territoire n’est ni une question résolue ni un sujet marginal : il reste un point où se confrontent les principes du droit international issu de la décolonisation et les équilibres diplomatiques contemporains, ce qui en fait un objet d’étude pleinement actuel pour l’histoire des héritages coloniaux.


[1]Charte des Nations unies, article 73, relatif aux territoires non autonomes dont les populations ne s’administrent pas encore complètement elles-mêmes.

[2]Assemblée générale des Nations unies, résolution 1514 (XV) du 14 décembre 1960, Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux.

[3]Le Sahara occidental est inscrit en 1963 sur la liste onusienne des territoires non autonomes, après que l’Espagne, puissance administrante, eut communiqué les renseignements visés à l’alinéa e de l’article 73 de la Charte des Nations unies (Nations unies, document A/5514, annexe III).

[4]Cour internationale de Justice, avis consultatif du 16 octobre 1975, Sahara occidental, Recueil 1975, p. 12.

[5]Accords de Madrid du 14 novembre 1975 entre l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie, organisant le retrait espagnol et l’administration intérimaire du territoire, sans consultation du peuple sahraoui. Ces accords n’ont jamais été reconnus par l’Organisation des Nations unies comme opérant un transfert de souveraineté : l’Assemblée générale a continué de traiter le Sahara occidental comme un territoire non autonome, et l’avis juridique du Secrétariat de l’ONU du 29 janvier 2002 (S/2002/161, dit « avis Corell ») a confirmé qu’ils n’avaient pas conféré au Maroc le statut de puissance administrante ni modifié le statut international du territoire.

[6]Sur le caractère d’administration directe du protectorat marocain, voir la circulaire du maréchal Lyautey du 18 novembre 1920 et les propos du président Vincent Auriol rapportés en 1950. Les articles 4 et 5 du traité de Fès du 30 mars 1912 plaçaient l’ensemble des décrets du sultan sous l’approbation du résident général.

[7]Lettre du Premier ministre espagnol Pedro Sánchez au roi Mohammed VI, mars 2022, qualifiant le plan marocain de base « la plus sérieuse, réaliste et crédible ».

[8]Lettre du président Emmanuel Macron au roi Mohammed VI, rendue publique le 30 juillet 2024 ; discours devant le Parlement marocain, Rabat, 29 octobre 2024.

[9]Conseil de sécurité des Nations unies, résolution 2797 (2025) du 31 octobre 2025, adoptée par 11 voix, avec les abstentions de la Chine, de la Russie et du Pakistan ; l’Algérie n’a pas pris part au vote.

[10]Human Rights Watch, « ONU : le droit à l’autodétermination des habitants du Sahara occidental est menacé », 25 mars 2026. L’organisation y indique que la résolution 2797 ne fait pas référence à l’avis consultatif de 1975 de la Cour internationale de Justice et ne fournit aucune garantie qu’il sera respecté.

[11]Le gisement de Boukraa est découvert par l’Espagne en 1947 ; la société Phosboucraa est constituée en 1962. L’Office chérifien des phosphates (OCP), entreprise publique marocaine, en acquiert 65 % en 1976, puis le solde en 2002. Le phosphate de Boukraa représente une part majeure des exportations du territoire et est commercialisé sur plusieurs continents. Voir notamment les travaux de l’observatoire Western Sahara Resource Watch (WSRW).

[12]La notion d’« État comprador » (ou de bourgeoisie compradore) désigne, dans la littérature sur le néocolonialisme et la dépendance (de Kwame Nkrumah aux théoriciens de l’économie politique de la dépendance), un pouvoir local servant d’intermédiaire à l’exploitation des ressources d’un territoire par des intérêts étrangers. Elle est mobilisée ici comme grille d’analyse, sans préjuger de l’ensemble des débats qu’elle a suscités.

[13]Cour de justice de l’Union européenne, arrêts du 4 octobre 2024, affaires jointes C-779/21 P et C-799/21 P (agriculture) et C-778/21 P et C-798/21 P (pêche), Conseil c. Front Polisario.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 juin au 1er juillet 2026 https://histoirecoloniale.net/le-sahara-occidental-derniere-decolonisation-inachevee-dafrique-par-salim-djellab/

Droit de l’homme en Algérie : le rapport qui pointe l’inexorable dérive autoritaire d’un État sous verrou

Le rapport annuel 2025 publié par les organisations Riposte Internationale et le Collectif des Familles de Disparus en Algérie (CFDA) dresse un portrait sombre et sans concession de la situation des droits humains dans le pays.

Le constat est sans appel. Ce document de référence documente ce qu’il qualifie de « glissement autoritaire continu » amorcé après le mouvement populaire du Hirak, transformant progressivement l’Algérie en un espace civique totalement verrouillé. Ce rapport 2025 particulièrement s’ajoute à tous ceux qu’a publié ces dernières années Riposte Internationale. Cette ONG de défense des droits humains est l’une seule organisation à documenter les violations des droits humains. Chaque semaine, un état des lieux des arrestations et condamnations de citoyens, journalistes est rendu public sur son site internet.

C’est un travail de bénédiction réalisé sans tambours ni trompettes. Avec conviction, constance et détermination. Cette ONG ne se contente pas de dénoncer les arrestations de citoyens, elle recueille les témoignages, alerte l’opinion mondiale et plaide dans les instances internationales. Mais revenons à ce rapport.

Une justice sous influence et un arsenal législatif liberticide

Au cœur de cette stratégie de contrôle, le rapport dénonce l’instrumentalisation systématique de l’appareil judiciaire. Bien que la Constitution proclame l’indépendance de la justice, celle-ci souffre d’une dépendance structurelle à l’égard de l’exécutif, le président de la République présidant lui-même le Conseil supérieur de la magistrature.

Le pouvoir a multiplié les réformes pour criminaliser toute forme de contestation. Les révisions du Code pénal en 2024 et du Code de procédure pénale en 2025 ont introduit des infractions aux contours flous, telles que « l’atteinte à l’unité nationale » ou la « diffusion de fausses informations ». L’article 87 bis demeure l’outil le plus redoutable, l’instrument de répression que le pouvoir avance face aux activistes. Sa définition extensive du terrorisme permet d’assimiler des activités politiques pacifiques ou des publications critiques en ligne à des actes criminels.

Le silence imposé aux médias et à la société civile

A défaut du consentement de l’opinion publique, le clan au pouvoir impose la répression et la censure à tous les niveaux. La liberté de la presse connaît une érosion continue, l’Algérie chutant à la 126e place du classement mondial de Reporters sans frontières en 2025. Des journalistes comme Mustapha Bendjama ou le Français Christophe Gleizes sont victimes de harcèlement judiciaire et de lourdes condamnations. Le rapport souligne que l’octroi des licences médias est désormais subordonné au contrôle direct du ministre de l’Information, annihilant tout espoir d’indépendance. Depuis avril dernier, c’est un autre journaliste et militant des droits humains qui a été arrêté arbitrairement et envoyé dans une prison du sud pour le faire oublier de l’opinion. Le régime est en roue libre. Frileux et peu confiant, il arrête à tout va.

Le tissu associatif n’est pas épargné. La loi 12-06 a permis la dissolution d’organisations historiques comme la LADDH ou le RAJ. Les avocats de la défense, à l’instar de Me Sofiane Ouali, font eux-mêmes l’objet de poursuites pénales pour leur engagement auprès des détenus d’opinion. On estime qu’entre 200 et 300 personnes croupissent encore en prison pour leurs idées en 2025.

Mourir en détention : l’alerte sur les violences institutionnelles

Les conditions dans les prisons algériennes sont qualifiées de contraires à la dignité humaine par le rapport : surpopulation chronique, insalubrité et manque de soins. Le décès en détention provisoire de Tarik Bouslama, après deux ans sans jugement et privé de soins adaptés, est cité comme un signal d’alarme majeur sur la responsabilité des autorités pénitentiaires.

En parallèle, le pouvoir utilise l’Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN) comme une véritable « arme politique ». Appliquées de manière opaque et sans notification préalable, ces mesures frappent de nombreux militants et journalistes, entravant leur liberté de circulation sans aucun recours effectif. À l’inverse, des figures comme Nassera Dutour, présidente du CFDA, se voient refuser l’entrée sur le territoire national. Un journaliste algérien, Farid Alilat, a lui aussi été refoulé à son arrivée à l’aéroport d’Alger en avril 2024.

Minorités et migrants : la face cachée de la répression

Le rapport consacre un volet alarmant aux groupes vulnérables. Les féminicides persistent avec une hausse inquiétante (315 victimes depuis 2019), tandis que les femmes engagées dans l’espace public subissent une double pression politique et sociale.

Concernant les minorités confessionnelles, les Ahmadites et les chrétiens protestants font face à des fermetures de lieux de culte et des poursuites pour « pratique de culte non autorisé ». Enfin, la gestion migratoire est marquée par une brutalité extrême : en 2025, plus de 34 000 migrants ont été expulsés vers le Niger, souvent abandonnés en plein désert au « Point Zéro », sans eau ni nourriture.

Vers une justice transitionnelle ?

Face à ce constat, Riposte Internationale et le CFDA appellent à des réformes d’urgence : libération des détenus d’opinion, abrogation des lois liberticides et fin du harcèlement des acteurs civils. Le rapport conclut sur la nécessité impérieuse d’engager un processus de justice transitionnelle pour établir la vérité sur les violations passées et présentes, condition sine qua non pour restaurer un véritable État de droit en Algérie

Le rapport dans son intégralité: Rapport SDHA-2025

Source : Le Matin d’Algérie – 11/06/2026 https://lematindalgerie.com/droit-de-lhomme-en-algerie-le-rapport-qui-pointe-linexorable-derive-autoritaire-dun-etat-sous-verrou/

Mehdi Charef : mort d’un éternel pionnier de la littérature de l’immigration- Faïza Zerouala

L’écrivain, réalisateur et scénariste Mehdi Charef est décédé dans la nuit du 9 juin. Parti dans son sommeil à l’âge de 73 ans, il a été l’un des premiers à raconter l’histoire des immigrés en France. Le père de la littérature dite « beur » laisse derrière lui une œuvre fondamentale et emplie d’humanité.

L’entrée en littérature de Mehdi Charef a été pensée par lui comme un acte réparateur. Celui qui est alors ouvrier affûteur souhaite raconter dans son premier roman les « gens sans défense », les prolétaires de son quartier de Nanterre (Hauts-de-Seine), indissociable de sa vie et de son œuvre.

« À l’origine, racontait-il, je n’avais pas d’ambition littéraire, je voulais mettre en valeur ces gens sans défense et leur redonner de l’estime parce que quand on ne gagne pas d’argent, on n’est pas considéré. J’avais envie de montrer la cité de bas en haut, des cages d’escalier aux trottoirs. »

Toute sa vie, Mehdi Charef s’astreindra à cette mission dans ses romans. Le père de la littérature dite « beur » est décédé dans son sommeil dans la nuit du 9 juin 2026, à l’âge de 73 ans, ont annoncé sa famille et sa maison d’édition. À jamais indissociable de ces années 1980 qui ont vu éclore une génération d’écrivain·es, enfants d’immigré·es – venu·es d’Algérie en majorité, avant ou après l’indépendance en 1962 –, Mehdi Charef laisse derrière lui un héritage précieux, ses romans et son écriture à la fois poétique et douce, percutée par la dureté du réel. 

Illustration 1
Mehdi Charef sur le tournage du film « Tanza » en 2008. © Photo United Archives GmbH / Alamy Stock Photo

Son œuvre reste pionnier et fondamental pour plusieurs générations d’immigré·es maghrébin·es en France. En 2021, par exemple, l’écrivaine Faïza Guène le remerciait en ces termes : « Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie. »

« Ni arabe ni français depuis bien longtemps »

Mehdi Charef a su créer des romans où les enfants d’immigré·es retrouvaient, souvent pour la première fois, leurs prénoms arabes, leurs traditions, leurs plats, leur vie, leur environnement, leur cité. Un travail empreint de dignité et de sensibilité.

Il suffisait de passer quelques minutes avec lui pour comprendre qu’il ne manquait ni de l’une ni de l’autre. Il n’hésitait pas à se laisser déborder par ses émotions, tant la matière mémorielle mobilisée pour nourrir son œuvre littéraire le bouleversait. Lorsqu’il reparlait de son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, depuis Maghnia, sa ville de l’Ouest algérien, on voyait presque le gamin dans les baraquements insalubres du bidonville de Nanterre.

Lors d’une interview à Mediapart, sur le plateau comme en régie, il fut pour tout le monde difficilede contenir ses larmes lorsqu’il racontait la vie dans cet univers de boue colonisé par les rats, sans salle de bains. Cette arrivée dans ce nouveau monde l’avait tellement marqué qu’il l’a racontée plusieurs fois, dans différents ouvrages, sous différentes formes. Tout comme ce long trajet en bus au cours duquel le petit Mehdi doit servir d’interprète à sa mère face aux contrôleurs, à la mairie ou dans les locaux d’une association où la famille récupérait des vêtements. 

Mais si Mehdi Charef a toujours su mettre l’émotion au centre, il a aussi su ne jamais sombrer dans la facilité, ni tirer sur la corde sensible. Pour lui, raconter tout cela n’est « pas triste » mais, au contraire, « magique ».

Dans Rue des pâquerettes (2018, Hors d’atteinte), avec cet air de ne pas y toucher, l’écrivain parvient à politiser la manière dont les immigré·es, anciens sujets colonisés, ont été traité·es. Et dont la France a voulu de nouveau profiter de leur force de travail, sans jamais les accueillir réellement. Il ne sera jamais dupe de rien, ni jamais inutilement fier de son parcours, cet heureux accident. 

L’histoire de Mehdi Charef résonne, en effet, comme un conte de fées. Il surgit par effraction dans le milieu littéraire avec un roman fondateur, son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed,qui sera publié par la prestigieuse maison d’édition Le Mercure de France en 1983.

Mehdi Charef l’a écrit lors de moments volés, en parallèle de son travail à l’usine. Pour la première fois, un roman décrit la vie d’une cité HLM de Nanterre de l’intérieur, à travers son double littéraire Madjid et son ami Pat. Mehdi Charef dépeint la double culture et ses arrachements.

« Mais moi j’ai rien demandé !, reproche le héros à sa mère Malika. Tu serais pas venue en France, je serais pas ici, je serais pas perdu… Hein ?… Alors fous-moi la paix ! » Plus loin, l’auteur décrit « Madjid » comme un « fils d’immigrés » convaincu « qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps » : « paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer »

Le révélateur « Apostrophes »

Le roman met aussi en scène le racisme crasse. Malika se fait traiter de « bougnoule » et de « sale bicot » par le voisin raciste qui frappe son épouse. Il disait : « Ce qui me touchait dans notre vie, c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »

Sans jamais élever la voix, la révolte est son autre moteur. « On payait très cher le loyer pour des appartements miteux, racontait l’écrivain. Ça me rendait fou, ça m’a surtout donné la rage au ventre, la haine au cœur, la violence dans les tripes. C’est pour ça que je me suis mis à écrire. »

Mehdi Charef ne rechignait jamais à parler de son travail, de l’époque où il a commencé à écrire. Lorsque nous l’avions sollicité en 2022 pour retracer l’épopée de la littérature dite « beur » pour une série d’été, il avait été d’une grande douceur. Sa cigarette n’était jamais loin lorsqu’il se replongeait avec précision dans ses souvenirs, avec une humilité jamais surjouée.

Avec quarante ans de recul, Mehdi Charef qualifiait son arrivée dans le monde littéraire comme un « hold-up sans armes ». Il était encore blessé de l’accueil frileux qui lui avait été réservé et ne s’en cachait pas. À l’époque, il avait été reçu par Bernard Pivot à « Apostrophes », le graal des émissions littéraires hautement prescriptrices. Son éditrice Simone Gallimard l’avait prié de rester « gentil et aimable ».Ce à quoi Mehdi Charef s’était plié, alors qu’il avait toutes les raisons de sortir de ses gonds.

Ce soir d’avril 1983, Bernard Pivot flatte son invité, avant de lâcher : « Alors vous, vous vous en êtes sorti grâce à l’écriture. Mais tout le monde ne peut pas s’en sortir grâce à l’écriture ! Parce qu’actuellement, vous pourriez très bien être en prison. Mais vous êtes sur le plateau d’“Apostrophes” ! La plupart, évidemment, sont en prison ou ça se finit mal. Mais vous, vous vous êtes sauvé grâce à l’écriture, et c’est ça qui est extraordinaire ! »

Mehdi Charef répond poliment, explique l’émergence des jeunes adultes de la « deuxième génération », et qu’il faudra s’habituer à ces hommages littéraires rendus aux siens et aux parents immigré·es. 

De l’inconfort à la paralysie

Les blessures intimes de Mehdi Charef l’auront accompagné longtemps. En 2021, lors d’un débat sur l’écriture et le réel organisé lors du Mediapart Festival, en compagnie des écrivain·es Faïza Guène et Marin Fouqué, Mehdi Charef parlait de la nécessité presque viscérale d’écrire cette histoire, la sienne.

« Il faut que j’écrive, putain de merde, pour faire croire que ce n’est pas vrai. Sinon, je ne peux pas finir. » Soudain, débordé par l’émotion, l’auteur a quitté la scène quelques instants.

Au fond, disait-il, être l’éternel éclaireur, celui qui défonce les portes, n’est pas une posture confortable. À la sortie de ses premiers roman et film, il souffre d’être moins compris par ses amis de jeunesse. Il a aussi des difficultés à naviguer dans un monde littéraire dont il n’a pas les codes. Il fait semblant et compose avec son malaise.

Mehdi Charef a su mettre en mots ces vies d’immigré·es et celles de leurs enfants, jugé·es indésirables à un moment où la France ne voulait pas raconter leurs histoires. Lui, au contraire, dit avec bonheur à quel point entendre parler arabe dans sa cité de transit le rend heureux.

Après le tourbillon du Thé au harem, et de son adaptation au cinéma qui lui vaudra un César, Mehdi Charef a publié en 1989 un roman d’une grande importance, Le Harki de MeriemL’auteur décide de s’atteler au sujet encore tabou des harkis, comme du racisme des années 1970 et 1980. Mais l’époque n’est peut-être pas prête à entendre cette voix complexe.

Il publie La Maison d’Alexina en 1999, puis plus rien pendant vingt ans, hormis en 2006 un très beau roman, À bras le cœur, aux éditions du Mercure de France. « La montée inexorable de l’extrême droite »paralyse son écriture, lui donnant le sentiment que son travail est inutile. 

Mais Mehdi Charef a aussi mené sa carrière de scénariste-cinéaste. Il a écrit et réalisé dix autres films : Miss Mona (1986), Camomille (1987), Au pays des Juliets (1991, sélectionné à Cannes), Pigeon vole (1995), La Maison d’Alexina (1999), Marie-Line (1999, avec Muriel Robin, nommée pour le César de la meilleure actrice), La Fille de Keltoum (2001), Cartouches gauloises (2007), Les Enfants invisiblesTanza (2008) et Graziella (2015).

« Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. » Mehdi Charef

En 2019, sa plume se débloque pour de bon. Il publie une bouleversante trilogie aux éditions Hors d’atteinte. Rue des Pâquerettes (2018), Vivants (2020)et La Cité de mon père (2021)mettent en scène les siens et toujours un peu les nôtres. Cette fiction autobiographique assumée, aux titres très pagnolesques, fixe encore davantage les trajectoires des première et deuxième générations dans la littérature. Il clame dans le deuxième volet que les enfants des immigré·es ne sont pas « les enfants des allocs », comme une partie de la France veut le croire, mais ceux du cœur de leur mère.

Viendra ensuite La Lumière de ma mère (2023),son ultime roman, émouvant hommage à sa mère, dans lequel il décrit celle qui l’a porté alors qu’elle chemine avec son long voile blanc, son haïk et « une jolie voilette à liserés colorés sur la bouche, ne montrant que ses yeux », dans les rues de la banlieue parisienne. Elle attire tous les regards malveillants, « pourtant, elle ne baisse pas le regard. Elle fait front. Elle résiste ».

Avec son œuvre rétrospectif, mémoriel, Mehdi Charef montre à quel point il a été marqué par le déracinement de sa terre natale. Dans La Cité de mon père, il le décrit ainsi : « Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. »

Un univers qu’il a su ouvrir aux autres, d’abord aux enfants de l’immigration maghrébine, à celles et ceux des quartiers populaires, puis à tous les autres. 

Source : Mediapart – 11/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/110626/mehdi-charef-mort-d-un-eternel-pionnier-de-la-litterature-de-l-immigration

Colonisations et décolonisations : quels impacts aujourd’hui ? – France Culture

L’Esprit public – Astrid de Villaines – 07/06/2026

Avec Bertrand Badié, politiologue, professeur émérite à Sciences Po en relations internationales; Hakim El Karoui, essayiste et consultant, auteur de La lutte des âges; Anne-Sophie Moreau, directrice de la rédaction de « Philonomist » (Philosophie Magazine); Hanna Assouline, coprésidente et fondatrice de l’association « Guerrières de la paix »

Podcast : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/l-esprit-public/colonisations-et-decolonisations-quels-impacts-aujourd-hui-5035863

La colonisation a duré plus de 5 siècles, mais est-elle finie aujourd’hui ? Où en sommes-nous dans la décolonisation ? Quelles sont les relations entre les anciennes colonies et les pays colonisateurs ? Quelles traces reste-t-il en France de cette colonisation ?

Le conflit protéiforme au Moyen-Orient qui s’enfonce un peu plus, malgré les espoirs de cessez-le-feu. Entre les guerres, un mot revient, celui d’”occupation”, en parlant du Sud-Liban. Et de “colonies” israéliennes en Cisjordanie qui nous ramène à une époque que l’on pensait autrefois derrière nous. Et en Europe, “l’annexion” de la Crimée en 2014, la guerre “d’invasion” russe en 2022 ou les velléités expansionnistes de Donald Trump sur un territoire aujourd’hui sous souveraineté danoise, le Groenland. Invasion, colonisation, guerre d’occupation… Retour des Empires…

Dans ce désordre et ces conquêtes, comment s’y retrouver, quels mots utiliser ? Sommes-nous en train de sortir de la naïveté et de revenir à ce que l’humanité a souvent fait : prendre des territoires à d’autres ? Peut-on lutter ?

La persistance des logiques coloniales

Un présent qui nous ramène des siècles en arrière quand l’Europe se partageait le gâteau du monde, présente sur tous les continents. les Empires conquérants, idéologiquement assumés : la colonisation qui a duré 5 siècles. Réduite en quelques décennies. Les décolonisations bien plus récentes, encore en mémoire, vécues pour certains, transmises, oubliées ou refoulées. Comme un mauvais souvenir, non traité ?

Et pourtant l’appel de Nicolas Sarkozy à “décoloniser les esprits”, qui fait entrer le poète martiniquais Aimé Césaire au Panthéon, a-t-il été entendu ? Les gestes sont arrivés, mais ils ne semblent jamais assez ? Des tensions avec l’Algérie jusqu’à la victoire du PSG ? Le climat de “guerre civile” décrit par certains, voire le besoin de civiliser ou de civilité ? Quels relents sont encore présents, alors que la restitution du patrimoine africain est encore en cours ?

Comment ne pas oublier sans froisser ni faire porter des responsabilités à des générations qui n’en ont pas ?

Les archives diffusées 

Jean-Noël Barrot, ministre des Affaires étrangères, invité de BFMTV dimanche 31 mai

Nicolas Sarkozy, président de la République le 26 juin 2009 en Martinique lors du baptême de l’aéroport international Aimé Césaire

Jordan Bardella, président du Rassemblement national lundi 1er juin sur BFMTV et Dominique de Villepin sur RTL mercredi 3 juin

À lire, à voir, à écouter : les recommandations de nos invités 

Hannah Assouline nous recommande la série Etty d’Hagai Levi sur Arte

Hakim El Karoui nous invite à lire De l’immigration en France de Patrick Weil (Grasset)

Bertrand Badie nous propose de voir le film 13 jours, 13 nuits de Martin Bourboulon

Anne-Sophie Moreau nous invite à lire les Études sur la personnalité autoritaire de Theodor Adorno (Allia)

Atlas du Maghreb. Une mondialisation contrariée – Benjamin Badier, Anne-Adélaïde Lascaux

Cartographe : Guillaume Balavoine – Préface : Benjamin Stora

Les États maghrébins, dans leurs délimitations actuelles, sont récents mais s’inscrivent dans une longue histoire commune liée aux colonisations multiples. Unis par la langue ou la religion, ils peinent pourtant à se définir comme un espace homogène. Fragilisés par les mutations économiques et sociales, ils n’en demeurent pas moins des acteurs internationaux majeurs.
Pour comprendre les enjeux actuels du Maghreb, cet atlas revient sur :
• La définition géographique complexe de la région et les fondements historiques du Maghreb contemporain, de la préhistoire à la décolonisation.
• Le poids des États autoritaires confrontés aux identités nationales, à la place de l’islam, aux tensions autour du djihadisme ou aux rivalités géopolitiques.
• Les profondes mutations socioculturelles et la persistance des inégalités.
• Les liens avec les anciennes métropoles coloniales et la volonté de nouveaux partenariats, notamment avec les Suds.

Plus de 100 cartes pour comprendre le Maghreb d’hier et d’aujourd’hui et sa difficile intégration dans la mondialisation.

Editions Autrement : https://www.autrement.com/atlas-du-maghreb/9782080485663

Les Algériens de Palestine comme vecteurs du récit de la Nakba auprès des consulats français (1948-1952) – Yannis Arab

photo couple algérien Hawsha
Couple algérien du village de Hawsha chassé par les milices sionistes avec en mention « réfugiés de Palestine ». Photo issue des registres d’inscription délivrés par le consulat français à Damas en 1949. Source : Y. Arab.

Entre 1948 et 1952, le destin tragique des populations palestiniennes croise celui de milliers d’Algériens ayant quitté leur pays d’origine et leurs attaches pour s’installer en Palestine. Après une première phase d’installation, dès 1830, en territoire ottoman, le mandat britannique, instauré en 1920, impose une domination coloniale marquée par de nombreuses mesures répressives. Les conséquences de la Nakba de 1948 exacerbent à leur tour les tensions et se répercutent sur les populations algériennes, expulsées au même titre que les habitants natifs. S’ouvre alors une période marquée par une multiplication des revendications de la part de ces « sujets et protégés français » auprès des consulats français en Palestine.
Dans cet article, Yannis Arab, doctorant en histoire, spécialiste de la question palestinienne, étudie un cas encore rarement mis en lumière : celui des Algériens de Palestine.

En réaction à l’occupation française de l’Algérie en 1830, des milliers d’Algériens quittèrent leur pays pour s’installer en Palestine ottomane. À la veille de la Nakba de 1948, plus de 6 000 Algériens vivaient en Palestine historique, principalement à Jérusalem, Haïfa, Jaffa, Safad, Ramleh et dans plusieurs villages de Galilée. Entre décembre 1947 et juin 1949, ils connurent un sort similaire à celui des Palestiniens et furent expulsés par les milices sionistes vers la Syrie, le Liban, la Jordanie ou encore la bande de Gaza.

Ces migrations algériennes vers l’Orient s’inscrivent toutefois dans une histoire plus ancienne. Dès le Moyen Âge, les sources attestent d’importantes circulations entre le Maghreb et l’Orient, facilitées par les routes commerciales, le pèlerinage et l’unité politique offerte par l’Empire ottoman. À Jérusalem, les fondations pieuses dédiées aux pèlerins maghrébins, les wakfs d’Abou Medien contribuèrent durablement à l’ancrage nord-africain en Palestine[1]. Après l’arrivée de l’émir Abdelkader à Damas en 1855, les autorités ottomanes lui attribuèrent de vastes terres en Galilée, où s’installèrent des migrants algériens fuyant la domination coloniale française. Plusieurs villages furent ainsi occupés entre les années 1850 et 1880[2] : Deyshoum, Marous, Ammouka, Tuleil, Husseiniya, Ma’dhar, Kafr Sabt, Samakh, Olam ou encore Hawsha, par des migrants originaires de Constantine, Batna et Oum el-Bouaghi. Les Algériens s’établirent également dans les principales villes palestiniennes – Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Ramleh, Safad ou Tibériade – où ils exercèrent divers métiers : gardiens, marchands, artisans ou cordonniers.

La majorité des migrants choisissait la nationalité ottomane afin de bénéficier d’avantages fiscaux et militaires. D’autres se réclamaient de la protection française auprès des consulats de Jérusalem, Jaffa ou Beyrouth. Ils tiraient ainsi parti des privilèges liés aux Capitulations accords entre l’Empire ottoman et les diverses puissances européennes ayant pour objet initial d’établir un réseau de clientèle au sein de l’Empire et ainsi pour échapper à certaines obligations ottomanes telles que le service militaire ou l’impôt[3]. Mais après l’abolition des Capitulations en 1922, les Algériens furent progressivement soumis aux mêmes formes de contrôle et de répression que les Palestiniens. Durant la Grande Révolte arabe (1936-1939), beaucoup furent victimes d’arrestations arbitraires, de violences ou de déportations. En mai 1936, un collectif d’Algériens de Jérusalem écrivit ainsi au consul de France afin de dénoncer avoir été « sérieusement injurié par la police anglaise » et que « la police depuis hier n’a pas cessé de nous brutaliser et de nous frapper[4] ». D’autres furent emprisonnés ou exécutés, à l’image de Mustafa Sherif, Algérien natif de Jaffa, pendu à Jérusalem le 30 janvier 1939 pour « activités terroristes[5] ».

Ainsi, les Algériens de Palestine en vinrent progressivement à partager le destin politique de la société palestinienne. Venus initialement pour fuir la domination coloniale française, ils furent confrontés quelques décennies plus tard à une nouvelle situation coloniale – britannique puis sioniste – qui conduisit finalement à leur expulsion lors de la Nakba de 1948.

Entre expulsions et revendications : les Algériens dans la catastrophe palestinienne

À la veille du plan de partage de la Palestine en novembre 1947, plus de 6 000 Algériens résidaient en Palestine historique. Déjà victimes, tout au long du mandat britannique, des violences et mesures répressives exercées contre la population palestinienne, les Algériens de Palestine furent également confrontés à la Nakba : l’expulsion manu-militari de plus de 800 000 Palestiniens par les milices sionistes entre décembre 1947 et juin 1949.

Alors que le récit palestinien de la Nakba fut principalement recueilli a posteriori par les historiens, les Algériens de Palestine livrèrent dès le lendemain de leur expulsion un récit à chaud de leur exil forcé aux consuls français établis en Orient. Parmi les onze villages algériens de Palestine historique, Hawsha est celui pour lequel les archives conservées à Nantes sont les plus abondantes. Originaires principalement de l’est algérien (Batna, Biskra, Constantine, Oum el Bouaghi ou Guelma), les habitants du village possédaient le statut de « sujets et protégés français ». Détenteurs de passeports et enregistrés auprès des consulats français de Haïfa, Jérusalem ou Damas, ces Algériens, bien que majoritairement nés en Palestine, ne cessèrent, après leur expulsion par la Haganah (organisation paramilitaire juive, future composante de l’armée israélienne) le 16 avril 1948, d’alerter les autorités consulaires françaises sur leurs conditions de vie, leur exil et leurs revendications ; retour au village, installation en Algérie, compensations financières ou libération de prisonniers détenus dans les prisons sionistes.

L’installation des premiers Algériens à Hawsha remonte au début des années 1880, lorsque des familles originaires d’El Oued Zenati près de Constantine vinrent s’établir dans ce village situé à treize kilomètres au sud-est de Haïfa. À l’été 1888, une nouvelle vague migratoire, provoquée par une invasion de criquets et plusieurs années de mauvaises récoltes, conduisit plus de trois cents Algériens des régions de Constantine, Guelma et Oum el Bouaghi à rejoindre le village[6]. En 1947, les sources diplomatiques françaises estiment la population algérienne de Hawsha à plus de 450 habitants.

L’attaque et l’occupation du village de Hawsha par les forces sionistes sont attestées par de nombreuses sources. L’historien israélien Ilan Pappé, figure des « nouveaux historiens » ayant contribué à remettre en cause le récit officiel israélien sur la Nakba à partir des archives déclassifiées israéliennes, britanniques et américaines, mentionne ainsi Hawsha parmi les premiers villages de Galilée occupés par les forces juives dans la zone attribuée à l’État arabe par le plan de partage de l’ONU[7]. Le consul de France à Haïfa, Pierre Landy, affirme toutefois dans une lettre adressée au ministère des Affaires étrangères le 29 mai 1948 que les habitants algériens auraient été expulsés dès la fin du mois de mars 1948, après l’occupation du village par la Haganah et la destruction d’une partie des habitations. Cette version semble cependant être contredite par d’autres témoignages et travaux historiques. Selon Benny Morris, (également membre des « nouveaux historiens » israéliens), Hawsha fut d’abord occupé le 11 avril 1948 par un bataillon druze de l’Armée de libération arabe commandé par Fawzi al-Qawuqji, avant d’être repris par la Haganah dans la nuit du 15 au 16 avril lors de la bataille de Ramat Yohanan, appelée par les historiens palestiniens « bataille de Hawsha et al-Kasayir[8] ».

Expulsés de leur village malgré leur résistance et le déséquilibre des forces en présence, les habitants de Hawsha prirent plusieurs directions : le plus grand nombre se réfugia en Syrie, tandis que trente-quatre personnes gagnèrent le camp de Mieh Mieh au sud du Liban, soixante-seize autres le village voisin de Shefa ‘Amr, et une importante minorité le district de Jénine[9]. Dans une lettre adressée le 3 mars 1949 à l’ambassade de France à Beyrouth, les moukhtars de Hawsha situent, comme Benny Morris, l’expulsion des habitants au 16 avril 1948. Ils indiquent toutefois que le village fut d’abord occupé par des forces druzes avant d’être investi, quelques jours plus tard, par l’armée juive, qui força finalement les habitants à l’exil vers le Liban :

« Nous soussignés, le moukhtar Mohamed Ahmad Bargis, Youssef Ahmad Koujil, AbdAllah el Touhami, Saleh Djouma Ahmad et Darwich Atieh Mohamed, algériens français, actuellement réfugiés au village Mieh Mieh (Liban) et au village Anjar, avons l’honneur de venir par la présente soumettre à votre Excellence notre situation critique à cause de l’immigration de notre village Haucha (Palestine), à la suite de l’attaque juive durant les derniers événements : 1 – Le 12/4/1948 l’Armée Druze commandée par le commandant Chékib Wahab, ayant entrée en notre village ce dernier a interdit de quitter le village pour n’importe quelle raison ; 2- En date du 16/4/1948 l’Armée Juive attaque notre village et l’occupe avec d’autres villages environnants chose qui nous obligea à quitter le village presque nus sous une rafale de balles et d’obus sans pouvoir transporter avec nous n’importe quel objet indispensables. […] nous venons par la présente vous prier, Excellence, de vouloir bien nous faire retourner à notre pays où nous sommes établis et où nos propriétés et nos biens sont abandonnés, Hocha, Palestine[10]. »

Extrait de la fiche d’immatriculation de Saleh Abou Joumaa, né à Hawsha en 1904, signataire de la lettre du 3 mars 1949. Immatriculation du 9 septembre 1949, consulat de France à Damas.

Les habitants algériens de Hawsha réfugiés en Syrie affirment eux aussi avoir été expulsés de leur village. Le 10 octobre 1949 à Damas, quatre Algériens de Hawsha, mandatés par leurs compatriotes réfugiés en Syrie et parlant en leur nom, informent le consul de France de leurs conditions d’exil et de leurs revendications :

« Nous soussignés, en notre qualité personnelle et mandataires des habitants du village Hocha relevant de Caiffa[11] Palestine, Algériens sujets Français […] Les Juifs nous ont chassés de notre village après l’avoir ruiné et ont pris nos meubles et immeubles, nos récoltes et nos animaux. Nous sommes devenus réfugiés sans soutien en Syrie et au Liban, les maladies étaient cause de la perte de nos petits enfants à cause de la [du] manque de nourriture. »

De nombreux autres algériens allaient également communiquer leur récit auprès des services consulaires français à l’instar de Mustafa Ben Taieb el Manoussi, natif de Jaffa le 21 juillet 1895, qui écrit au consul de France à Haïfa le 13 novembre 1948 en l’informant « avoir été chassé de mon foyer par les troupes juives […] et me trouve actuellement dans la plus profonde misère avec ma femme et mes deux enfants, réfugié au camp de Al Bureij en Palestine Sud, [à Gaza][12] ».

Photographie de Moustafa al Manoussi, extraite de sa fiche d’immatriculation établie par le consulat de France à Jaffa le 8 avril 1933.

De nombreuses plaintes d’Algériens réfugiés à Amman, Beyrouth, Tripoli ou encore en Cisjordanie furent adressées aux consulats français, exprimant toutes le désir de retourner en Palestine, où ils avaient abandonné leurs biens et leurs papiers. Dans une lettre du 27 septembre 1948 adressée au consul de France à Jérusalem, le Comité maghrébin de secours de Bethléem rappelle qu’une importante communauté maghrébine, majoritairement algérienne, vivait en Palestine avant 1948 et que, à la suite des événements, beaucoup furent tués tandis que les survivants se réfugièrent à Bethléem, Jérusalem et Ramallah[13].

Refus israélien au retour et plan de déportation vers l’Algérie

Malgré la résolution 194 de l’ONU reconnaissant le droit au retour des réfugiés palestiniens, Israël refusa le retour des Algériens de Palestine. Dans une lettre du 20 juin 1950 adressée à l’ambassade de France à Tel-Aviv, le ministère israélien des Affaires étrangères invoquait des « considérations élémentaires de sécurité », affirmant que de nombreux Arabes – « parmi lesquels des personnes de nationalité étrangère » – représentaient toujours « une menace sérieuse pour la sécurité » d’Israël[14]. Malgré leur statut de « sujets et protégés français », les Algériens furent ainsi assimilés aux Palestiniens expulsés. Plusieurs réfugiés dénoncèrent alors le fait que d’autres nationalités, notamment grecques ou iraniennes, aient été autorisées à rentrer, contrairement aux Maghrébins de Palestine.

Au moment même où les milices sionistes expulsaient ces Algériens de Palestine, leurs dirigeants réfléchissaient à leur réinstallation collective en Algérie. Dans une lettre adressée le 3 février 1949 au consul de France à Haïfa, le ministre français des Affaires étrangères indiquait que « le Gouvernement provisoire d’Israël propose au Département le versement d’une somme de £ 300 000 (trois cent mille livres sterling) devant permettre au Gouvernement français de procéder, dans des conditions satisfaisantes, à la réinstallation en Algérie, de 2000 à 2500 réfugiés arabes d’origine algérienne ».

Ayant pris connaissance de ce plan de réinstallation collective, les Algériens dans leurs communications avec les consuls français furent catégoriques : c’est un retour vers la Palestine qu’ils exigent et non en Algérie :

« Notre désir le plus cher est de retrouver nos maisons et nos terres de Palestine où nous vivons heureux sous la protection de Dieu. M Lambroschini nous a offert le rapatriement au Maghreb. Nous ne pouvons l’accepter car là-bas aussi nous serions des étrangers. […] Nous ne pouvons plus accepter une telle offre car nous reconnaitrions la perte définitive de nos biens à Safad, à Tibériade, Hoche, Etc. […][15]. »[16]

Le projet de rapatriement des réfugiés algériens de Palestine vers l’Algérie suscita de fortes réticences au sein de l’administration coloniale. Sans pouvoir officiellement leur interdire l’entrée, les autorités multiplièrent les restrictions administratives afin de limiter ces retours. Le ministère de l’Intérieur rappelait ainsi, le 16 mars 1949, que leurs familles « ont quitté l’Algérie depuis une centaine d’années ; ils ont donc eux-mêmes à peu près complétement rompu toute attache tant matérielle que morale avec l’Algérie[17] ». Cette politique limita fortement les rapatriements, alors même que la majorité des réfugiés réclamaient surtout leur retour en Palestine.

N’ayant pu retourner dans leurs foyers en Palestine, comme ils l’auraient ardemment souhaité, ou être réinstallés dans leur pays d’origine comme les dirigeants sionistes l’auraient espéré, ces 6000 Algériens de Palestine trouvèrent refuge principalement en Syrie (environ 40 % d’entre eux)[18], au Liban en Jordanie, et quelques familles dans la bande de Gaza. Devenus « réfugiés de Palestine » ces Algériens prirent le chemin des camps de réfugiés palestiniens en Syrie, dans le Golan, à Damas, à Der’a, puis plus tard à Yarmouk. Au Liban ces Algériens prirent refuge dans les camps de Nahr el-Bared au Nord, à Borj el-Chamali au sud près de Tyr, à Mia-Mia près de Saida, ou encore dans le tristement célèbre camp de Sabra à Beyrouth.

Conclusion

Les circulations et expériences humaines entre l’Algérie et la Palestine restent un sujet complètement méconnu. Hormis quelques ébauches, très peu de productions scientifiques font mention de cette présence algérienne en Palestine que ce soit au cours de l’époque moderne ou à l’époque contemporaine. Cette carence s’explique principalement par le poids du nationalisme méthodologique, ainsi que par le primat de l’échelle nationale tant dans les productions scientifiques relatives aux études maghrébines, que celles portant sur les études palestiniennes. Ce nationalisme méthodologique, comme le rappelle Augustin Jomier, est en effet « aveugle à des formes d’extraversion que les différents territoires ont connues, dès l’époque moderne, vers la Méditerranée, vers l’Afrique Subsaharienne et vers le Moyen Orient[19] ». Pourtant ces dernières années, on observe l’émergence d’une nouvelle génération d’historiens faisant le pari du transnationale et engageant des réflexions stimulantes autour des circulations algériennes vers l’Empire ottoman ou encore palestiniennes vers les Amériques[20].

Cette approche transnationale est d’autant plus légitime qu’il existe une importante diversité de sources – archives ottomanes, consulaires françaises, britanniques du mandat, témoignages et archives familiales – mettant en lumière les trajectoires de plus de 6 000 Algériens établis en Palestine historique. Les archives consulaires françaises éclairent non seulement ces circulations algériennes, mais aussi l’expérience palestinienne sous les colonialismes britannique et sioniste. Malgré leur statut de « protégés français », ces Algériens furent confrontés aux mêmes violences que les Palestiniens : arrestations arbitraires, tortures, expulsions et dépossession.

Leur trajectoire révèle également les limites de la protection consulaire française. Bien que détenteurs du statut de « sujets et protégés français », les Algériens furent expulsés au même titre que les Palestiniens et subirent des formes similaires de dépossession et d’exil. Les autorités israéliennes refusèrent leur retour en Palestine en les assimilant pleinement à la population arabe palestinienne expulsée. Pourtant, dans le même temps, lorsqu’il fut envisagé de les transférer vers l’Algérie, ces mêmes autorités mirent davantage en avant leur origine algérienne afin de justifier leur réinstallation en Afrique du Nord. Israël proposa ainsi à la France, dès 1948-1949, un plan de transfert collectif des réfugiés algériens vers l’Algérie, contribuant de fait à éloigner durablement ces populations de la Palestine. Toutefois, la grande majorité des Algériens concernés refusa ce projet, affirmant dans leurs correspondances avec les consulats français que leur seul souhait demeurait le retour vers leurs villages, leurs terres et leurs maisons de Palestine. Seule une minorité paraît avoir accepté l’idée d’un rapatriement vers l’Algérie. Pris entre le refus israélien du retour et les réticences françaises à les accueillir durablement, ces Algériens se retrouvèrent progressivement enfermés dans la condition nouvelle de « réfugiés de Palestine ».

Ainsi, l’expérience des Algériens de Palestine permet d’éclairer la Nakba sous un angle encore largement méconnu. À travers leurs lettres, plaintes et témoignages adressés aux consulats français de Jérusalem, Haïfa, Beyrouth ou Damas, ces Algériens livrèrent un récit presque immédiat de l’expulsion, du déracinement et de l’exil forcé. Bien avant les grandes entreprises historiographiques palestiniennes sur la Nakba, leurs récits consignaient déjà les violences des expulsions, la destruction des villages, la perte des biens, les trajectoires de fuite vers les camps de réfugiés ainsi que l’espoir persistant du retour. En ce sens, les Algériens de Palestine ne furent pas de simples témoins périphériques de la catastrophe palestinienne : ils en furent des acteurs à part entière et contribuèrent, par leurs échanges constants avec les représentants français, à faire entrer le récit de la Nakba au sein même des archives diplomatiques françaises. Mais ils furent également les vecteurs précoces d’une revendication politique centrale de l’histoire palestinienne contemporaine : celle du « droit au retour » (ḥaqq al-‘awda), constamment revendiqué dans leurs correspondances avec les autorités consulaires françaises à travers leur volonté répétée de retourner dans leurs villages, leurs terres et leurs maisons de Palestine.

Notes

 [1] Sur la question : Musa Sroor, Le contentieux franco-israélien à propos des biens waqfs maghrébins à Jérusalem 1948-1962, Annuaire Droit et Religions, Université d’Aix-Marseille, vol. 9 ; Maryvelma Smith O’Neil, « The Mughrabi Quarter Digital Archive and the Virtual Illés Relief Initiative, Jerusalem Quarterly numéro 81, Printemps 2020 ; Vincent Lemire, Au Pied du Mur, Vie et mort du quartier maghrébin de Jérusalem (1187-1967), Paris, éd.du Seuil, l’Univers Historique, 2022

[2] Dans le caza de Tibériade, les villages investis par les émigrés algériens étaient vacants à la suite d’une rébellion menée par un cheikh de la tribu des Hanadé qui aurait « détruit la plupart des villages de la région ». À l’inverse, dans le district de Safad, c’est principalement le séisme de 1837 qui semble avoir provoqué la désertion des localités avant l’arrivée des Algériens. Voir Pierre Bardin, Les Algériens et Tunisiens dans l’Empire Ottoman de 1848 à 1914, Paris Éditions CNRS, 1979, p.16.

[3] Sur le sujet : Noureddine Amara, Faire la France en Algérie : émigration algérienne, mésusages du nom et conflits de nationalités dans le monde : de la chute d’Alger aux années 1930, Thèse de doctorat d’histoire, Paris 1, 2019, p.804. ; Salma Hargal, Être immigré algérien dans l’Empire ottoman (1830-1918), Thèse de doctorat, Université de Lyon 2, 2022

[4] CADN, Jérusalem 294 PO/B.

[5] The Palestine Post, El Jasairy executed in Jerusalem, 31 January 1939.

[6] ANOM, GGA 9H102. Rapport de M. Grucker, chargé par le préfet de Constantine d’enquêter « dans la commune mixte d’Oum el Bouaghi au sujet de l’émigration des indigènes de cette commune ». Signé par M. Grucker le 1er octobre 1888.

[7]   Ilan Pappé, Le nettoyage ethnique de la Palestine, Paris, Fayard, 2008, p.158

[8] Benny Morris, 1948: A History of the First Arab-Israeli War, Yale University Press, New Haven/Londres, 2008, p. 137.

[9] CADN, Haïfa, R, 5 : dossier sur les Algériens de Hawsha (Hoché).

[10] Cette lettre, comme l’ensemble des correspondances citées dans cet article, fut traduite par les interprètes (drogmans) du consulat de France à Haïfa. Les originaux en arabe étaient parfois conservés dans les archives consulaires, mais ils furent souvent détruits ou perdus, les consuls ne conservant que la version traduite en français.

[11] Les consuls et voyageurs européens employaient parfois l’orthographe ancienne “Caiffa” ou “Caïffa” pour désigner la ville de Haïfa, suivant des usages italiens et latins antérieurs à la translittération moderne de l’arabe Ḥayfā.

[12] CADN, Haïfa, R, 5 : Correspondances avec les particuliers ; dossiers nominatifs, 17.

[13] CADN, Jérusalem 294 PO/2 78.

[14] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT.

[15] Lettre collective de réfugiés algériens de Palestine en Syrie adressée à l’ambassadeur de France à Damas Monsieur Lambroschini le 5 août 1950. MAE La Courneuve, Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT, 436

[16] Sur l’ensemble des maghrébins de Palestine au lendemain de la Nakba, environ plus de 5000, seulement un dixième, soit 500 personnes acceptèrent la réinstallation dans leur pays d’origine respectif. Lire la lettre de Bruno Radius, Conseiller d’Ambassade, délégué par intérim du Gouvernement à l’UNRWA au consul de France à Jérusalem, le 4 février 1952. MAE Courneuve, Palestine 1944-1952, 373 QONT, dossier 436 intitulé « Réfugiés nord-africains. » 1948-1952.

[17] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT : ministre de l’Intérieur au ministre des Affaires étrangères, Paris, 16 mars 1949.

[18] MAE Courneuve, Série Levant 1944-1965, Palestine 1944-1952, 373 QONT, Une note du ministère des Affaires étrangères (non datée) estime à 324 le nombre de familles algériennes ayant pris refuge en Syrie.

[19]   Augustin Jomier « Les réseaux étendus d’un archipel saharien. Les circulations de lettrés ibadites (XVIIe siècle-années 1950) », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 63-2, no. 2, 2016, p.16

[20] Nadim Bawalsa, Transnational Palestine : Migration and the Right of Return before 1948, Stanford University Press, 2022.

Yannis Arab

Après une licence d’histoire à Grenoble (2014-2017), Yannis Arab s’engage dans un Master de recherche en Histoire à l’EHESS Paris. Sous la direction de Véronique Bontemps, ses travaux portaient sur la communauté palestinienne en Algérie depuis l’Indépendance (M1) ainsi que sur les trajectoires et expériences algériennes en Palestine à l’époque coloniale (1830-1948) et sur les retours des descendants en Algérie après 1962. Sa thèse de doctorat en histoire, sous la direction de Malika Rahal (IHTP, Paris 8) porte sur les migrations algériennes en Palestine tout au long de l’époque coloniale (1830-1948). Yannis est également l’auteur de deux livres sur la Palestine : Un pas vers la Paix Mémoires d’un jeune Palestinien (2015) et Palestine pour une Paix-Juste (2017). Il a publié en 2023 un article scientifique dans la Revue Saha basée à Montréal intitulé L’obstacle de la langue française chez l’étudiant palestinien en Algérie depuis l’indépendance.

Source : CAREP Paris – 21/05/2026 https://carep-paris.org/recherche/les-algeriens-de-palestine-comme-vecteurs-du-recit-de-la-nakba-aupres-des-consulats-francais-1948-1952/#

Les jeunes et la guerre d’Algérie – Paul Max Morin

Intervention de Paul Max Morin lors de l’assemblée générale de nos ami.e.s de la 4ACG (Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerrehttps://4acg.org/) en avril 2026

Paul Max Morin, docteur en sciences politiques, chercheur associé au Cevipof et enseignant à Sciences Po, est spécialisé dans les études mémorielles, la sociologie de la jeunesse et la politique comparée. Ses recherches portent sur la France postcoloniale, c’est-à-dire sur les héritages sociaux et politiques du colonialisme. Il explore la manière dont l’histoire coloniale, les mémoires et les politiques contemporaines s’articulent pour avoir un impact sur des questions telles que la socialisation politique, la construction identitaire, les cultures politiques, le racisme, l’immigration, le nationalisme et l’identité nationale.

Il est notamment auteur des livres L’Algérie de Macron Les impasses d’une politique mémorielle (2024, avec Ledoux Sébastien), Les Jeunes et la guerre d’Algérie (PUF, 2022) et du podcast Sauce algérienne (Spotify 2022).

Paris-Alger : tout ça pour ça ? – Rabah Aït Abache

Pendant près de deux ans, la relation franco-algérienne a été présentée comme une crise majeure. Expulsions de diplomates, rappels d’ambassadeurs, déclarations martiales, polémiques médiatiques, surenchères politiques : chaque épisode semblait annoncer une rupture historique entre Alger et Paris.

Ainsi donc oubliées les phrases assassines à Paris et à Alger ! Oubliés les renvois de diplomates… À écouter certains responsables des deux côtés de la Méditerranée, il ne s’agissait plus seulement d’un désaccord diplomatique mais d’un changement d’époque. Une page se tournait. Une autre s’ouvrait. Les observateurs comptaient les communiqués comme on compte les coups dans un affrontement.

Puis est venue la réalité.

Le ministre algérien de l’Intérieur est reçu à Paris. Les canaux de coopération reprennent. Les services échangent à nouveau. Les dossiers migratoires reviennent sur la table. Les questions sécuritaires retrouvent leur place habituelle. Les administrations recommencent à travailler ensemble.

Autrement dit, les États font ce que les États finissent presque toujours par faire : défendre leurs intérêts.

La question mérite d’être posée : tout cela pour quoi ? Pourquoi toutes les foucades de Tebboune pour qu’ensuite on en arrive à tout oublier ? La France a-t-elle renoncé à son soutien au plan marocan pour le Sahara ? Car il faut le rappeler : tout ce vacarme est parti de là !!!

Si l’on regarde froidement le bilan de la crise, les positions fondamentales n’ont pratiquement pas changé. La France n’a pas renoncé à ses priorités en matière migratoire. L’Algérie n’a pas modifié sa lecture des questions de souveraineté. Les désaccords mémoriels demeurent. Les divergences politiques également.

Ce qui a changé, c’est surtout la prise de conscience des coûts de l’affrontement.

Paris a découvert qu’il est difficile de gérer certains dossiers méditerranéens sans coopération avec Alger. Alger a constaté qu’une crise permanente avec la France produit beaucoup de bruit politique mais peu d’avantages stratégiques tangibles.

Le paradoxe est là. Plus la crise était présentée comme historique, plus sa sortie apparaît banale.

Les intérêts ont fini par reprendre leurs droits. Les dirigeants algériens peuvent manger leur chapeau.

Pour autant, soyons réalistes, cela ne signifie pas que les tensions étaient artificielles. Elles étaient réelles. Voire invraisemblables parfois. Les incompréhensions aussi. Mais la diplomatie contemporaine fonctionne rarement sur les émotions. Elle fonctionne sur des rapports de force, des équilibres et des nécessités.

Des millions de personnes circulent entre les deux pays. Les économies restent liées. Les enjeux sécuritaires traversent les frontières. Les communautés humaines existent indépendamment des humeurs gouvernementales du moment.

C’est pourquoi les grandes proclamations de rupture définitive doivent toujours être observées avec prudence. Entre États, les crises les plus spectaculaires débouchent souvent sur des compromis beaucoup plus ordinaires que les discours qui les avaient précédées.

La visite de Saïd Sayoud à Paris n’efface pas les contentieux accumulés. Elle rappelle simplement une vérité ancienne : les États peuvent se fâcher longtemps, mais ils ne peuvent pas toujours se permettre de s’ignorer.

Après deux années de tensions, de démonstrations de fermeté et de récits de rupture, Alger et Paris redécouvrent ce qu’ils savaient déjà avant la crise : la coopération reste plus utile que l’escalade.

D’où cette impression tenace qui accompagne aujourd’hui le dégel diplomatique : beaucoup de bruit, beaucoup de symboles, beaucoup de postures… pour revenir finalement à une évidence que personne n’avait vraiment oubliée.

Tout ça pour ça ?

Source : Le Matin d’Algérie – 02/06/2026 https://lematindalgerie.com/paris-alger-tout-ca-pour-ca/

« Toulon, ville coloniale » – Gilles Suchey

Screenshot

Présentation de l’éditeur

Ni un hommage, ni un guide touristique, mais une enquête sur une ville pas tout à fait comme les autres. Condamnée par le pouvoir central à devenir un port militaire, Toulon doit son essor à la gloire de l’Empire. Dans les années 1960, son déclin économique est fortement lié aux indépendances. Cette histoire mal assumée se révèle dans son patrimoine urbain et muséal. L’école, la religion et la rénovation de l’espace public continuent de reproduire des schémas coloniaux, la nostalgie de l’Algérie française et le racisme restant des affects électoraux puissants. Est-ce si spécifique à Toulon, ou bien est-ce révélateur d’une France qui n’en a toujours pas fini avec le colonialisme ?

Editions Divergences https://www.editionsdivergences.com/livre/toulon-ville-coloniale

Alger la Bleue. Choses vues – Leïla-Line Amal 

Instantanés d’une ville pris à sept ans d’intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d’Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d’une intention nouvelle : le plaisir d’être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l’on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l’espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd’hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l’énergie solaire n’a plus lieu d’être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l’espace urbain, et l’ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l’embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d’opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l’intérieur, le petit air sonne autrement : l’appauvrissement, dû à l’inflation monstre, et la répression sourde, qui s’abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l’exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d’une mue existentielle. Il n’en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d’un président à l’agonie, tous ont convergé vers le cœur d’Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l’histoire convoquait. Douché par la répression qui n’a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l’heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d’indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l’homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l’oreille : la ville est quadrillée.

« La rue n’est pas un lieu d’expression« 

Les manifestations, interdites. « Trouble à l’ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu’il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d’Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d’Israël au onzième jour d’une offensive qui n’avait pas encore montré toute son horreur. Il s’agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d’un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu’il n’avait pas été autorisé. La rue n’est pas un lieu d’expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C’est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d’Algérie, sauf qu’on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L’enfant, lui, est d’un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

« Nous ne sommes pas des martyrs« 

La répression s’exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l’emprisonnement et de l’interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C’est à cet instant que je comprends qu’il n’est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L’interdiction de quitter le territoire est l’un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d’intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n’est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l’inflation sur les ménages, par exemple, m’expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d’un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l’aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu’il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l’accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu’il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu’au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d’émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n’écrit plus. Et ce n’est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d’Algérien

D’autres franchissent le cap de l’exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d’El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l’ombre de palmiers et d’exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l’hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d’Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m’ont pris. Et me revoici. Mais inch’Allah, je repars bientôt. »

Les émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion.

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l’Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l’Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l’axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d’Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d’Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n’est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l’est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s’est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d’enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l’hypercentre d’Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d’autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l’aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l’objet d’une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

« Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. »

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. J’ai un travail, des amis, des centres d’intérêt. Il devra partager les miens et m’apporter les siens : la vie à deux, c’est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d’avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j’habite. » Et ça, ce n’est pas bien, lui demandé-je « Non. Avant que je comprenne ce qui m’arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu’a-t-elle fait « J’ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t’emmène haut : une substance bon marché, facile d’accès et d’usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l’enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c’est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d’âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D’autres modes d’administration existent, jusqu’au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s’observer monter.

Après cette discussion, j’identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l’effet est réussi : c’est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l’eau avec son petit copain, dans le recoin d’une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m’aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu’il n’est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s’allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n’en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L’emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c’est le taxi qui pose la question, avant d’ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d’affaires à faire. Située à proximité d’Alger et de ses 4 millions d’habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d’être taxi, j’étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J’adorais mon métier ! C’est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J’étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l’import et à l’augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l’équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l’Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d’approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d’activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. »

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l’analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. Mais on n’avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j’ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l’estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l’hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L’hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n’a jamais su pourquoi. » « Ils », c’est le groupe Accor, qui s’est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n’y a rien à faire, c’est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d’amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t’adaptes. »

S’il est une constante, c’est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n’est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d’une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu’aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s’offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.

Source : Orient XXI – 28/05/2026 https://orientxxi.info/Alger-la-Bleue-Choses-vues