« Non mais je m’en fous madame, j’en ai rien à foutre, j’en ai rien à cirer, j’étais pas né, depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. » Ces propos, tenus par David Lisnard, président de l’Association des maires de France, à propos des massacres du 17 octobre 1961, sont indignes.
Une réponse d’Azzédine Taïbi, maire de Stains, ainsi qu’un large ensemble de maires.
Pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961
Stains, le 20 octobre 2026
Monsieur le Président, Monsieur le Maire, Cher collègue,
C’est avec une immense indignation, une profonde colère et une véritable consternation que j’ai pris connaissance des propos que vous avez tenus au sujet des massacres du 17 octobre 1961, tragédie de notre histoire nationale au cours de laquelle des Algériennes et des Algériens manifestant pacifiquement furent massacrés par la police française sous l’autorité du Préfet Maurice Papon.
Interrogé sur ces événements, vous avez cru pouvoir répondre : « Non mais je m’en fous madame, j’en ai rien à foutre, j’en ai rien à cirer, j’étais pas né, depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. »
Avant d’ajouter : « J’ai des potes algériens, heureusement mes potes d’origine algérienne ils ont bien compris qu’on était passé à autre chose. »
Je veux vous le dire sans détour : ces paroles sont indignes. Indignes d’un maire de la République, indignes du président de l’Association des maires de France, indignes d’un responsable politique qui aspire à exercer demain les plus hautes responsabilités de notre pays.
Monsieur Lisnard, depuis quand le fait de ne pas avoir été né au moment d’un crime exonère-t-il du devoir d’en reconnaître l’existence, d’en respecter les victimes et d’en transmettre la mémoire ?
Oseriez-vous déclarer, à propos de la rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet 1942 : « Je m’en fous, je n’en ai rien à foutre, je n’étais pas né, j’ai des amis juifs et ils sont passés à autre chose » ?
Je veux croire que non, car vous savez comme moi qu’une telle déclaration provoquerait une indignation et un tollé parfaitement légitimes.

Alors, Monsieur Lisnard, pourquoi ce mépris lorsqu’il s’agit des victimes algériennes du 17 octobre 1961 ? Est-ce parce qu’elles étaient algériennes ? Parce qu’elles étaient arabes ? Parce que nombre d’entre elles étaient musulmanes ? Leur vie, leur souffrance et leur mémoire auraient-elles moins de valeur que celles des autres victimes de notre histoire ?
Je vous pose solennellement ces questions, car je refuse qu’au sein de notre République puisse s’installer une quelconque hiérarchie entre les victimes, une mémoire à géométrie variable ou une distinction fondée sur l’origine, la nationalité ou la religion lorsqu’il s’agit de défendre la dignité humaine.
Je considère que la mémoire de la Shoah, celle des crimes de l’esclavage, des persécutions, des massacres coloniaux et de toutes les tragédies de notre histoire doivent être respectées avec la même exigence morale, sans confusion entre les événements, mais sans jamais transiger sur l’égale dignité des êtres humains.
Votre attitude me choque d’autant plus que vous présidez l’Association des Maires de France, institution qui devrait incarner le rassemblement des élus locaux autour des valeurs fondamentales de notre République.
Or, à mon initiative, 61 maires de France, issus de sensibilités politiques différentes, viennent précisément de signer un appel solennel demandant à l’État français de reconnaître pleinement sa responsabilité dans les massacres du 17 octobre 1961, d’inscrire cette date au calendrier des commémorations nationales, de poursuivre l’ouverture des archives et de rendre enfin aux victimes et à leurs familles la place qui leur revient dans notre mémoire collective.
Une très grande majorité des maires de gauche et de l’écologie, mais également d’autres maires du comité directeur de l’AMF soutient notre déclaration.
Ces 61 maires auraient-ils donc tort de considérer que la vérité historique, la justice et la dignité humaine méritent notre engagement ? Estimez-vous, en votre qualité de président de l’Association des maires de France, que notre démarche ne mérite que votre indifférence ?
Je respecte naturellement votre liberté de pensée et vos convictions politiques, même lorsque je ne les partage pas, mais je ne peux accepter qu’un désaccord politique, une polémique télévisée ou une stratégie électorale puissent conduire un responsable public à traiter avec une telle vulgarité et une telle désinvolture la mémoire de femmes et d’hommes massacrés par des représentants de l’État.
Quant à l’argument consistant à invoquer vos amis d’origine algérienne pour justifier votre attitude, permettez-moi de vous dire combien je le trouve affligeant. Avoir des amis algériens ne dispense ni du respect dû aux victimes ni de la responsabilité morale qui incombe à tout élu de la République.
On ne passe pas à autre chose lorsque la vérité n’a pas été pleinement reconnue. On ne construit pas la réconciliation sur le déni, pas davantage que l’on ne construit la fraternité sur le mépris.
Je refuse cette conception de la France qui voudrait que l’on choisisse les pages de notre histoire que l’on accepte de regarder et celles que l’on préférerait effacer. Je refuse que les descendants de l’immigration algérienne soient sommés d’oublier leurs morts pour prouver leur appartenance à la communauté nationale.
La France que j’aime, celle que je défends chaque jour dans l’exercice de mon mandat, n’est pas celle qui détourne le regard devant ses fautes, mais celle qui trouve dans la vérité le courage de les reconnaître, dans la justice la force de les réparer autant qu’il est possible et dans la fraternité la volonté de ne jamais les reproduire.
C’est pourquoi, Monsieur Lisnard, je vous demande solennellement de retirer vos propos, de présenter des excuses publiques aux familles des victimes et de réaffirmer sans ambiguïté votre attachement au devoir de mémoire et à l’égale dignité de toutes les victimes.
Je vous invite également, en votre qualité de président de l’Association des maires de France, à prendre connaissance de l’appel que j’ai initié avec mes 60 collègues maires et à engager un véritable dialogue sur la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961.
Soixante-cinq ans après ces massacres, je ne vous demande pas, pas davantage qu’à quiconque, de porter une culpabilité héréditaire.
Je vous demande simplement de reconnaître que notre République doit assumer son histoire, respecter ses morts et demeurer fidèle aux principes qu’elle proclame.
Vous dites que vous n’étiez pas né en 1961. Je ne l’étais pas davantage. Mais nous sommes vivants aujourd’hui, nous sommes tous deux élus de la République et nous avons, à ce titre, le devoir de ne pas laisser mourir une seconde fois les victimes dans l’indifférence et l’oubli.
La mémoire n’est pas une affaire de génération. Elle est une affaire de civilisation.
Et la dignité humaine n’est pas une option politique : elle est le fondement même de notre République.
Je veux croire, Monsieur Lisnard, qu’au-delà de nos différences politiques, vous saurez retrouver le sens de cette exigence républicaine et la hauteur que commandent vos responsabilités.
Sans quoi vous ne pourriez rester Président de l’AMF et je demande publiquement votre démission.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations républicaines.
Azzédine TAÏBI
Maire de Stains
Initiateur de l’Appel des maires pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961 et les 61 maires signataires de l’appel.
Ce texte a été publié une première fois dans l’Humanité
LES MAIRES SIGNATAIRES
Appel des maires pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961
Emmanuel Grégoire
MAIRE DE PARIS (75)
Luc Carvounas
MAIRE D’ALFORTVILLE (94)
Gilles Leproust
MAIRE D’ALLONNES (72)
Sofienne Karroumi
MAIRE D’AUBERVILLIERS (93)
Bernard Baudoux
MAIRE D’AULNOY-AYMERIES (59)
Sophie Pascal-Lericq
MAIRE D’ARCUEIL (94)
Jean Letoquart
MAIRE D’AVION (62)
Hélène Cillières
MAIRE DE BAGNEUX (92)
Édouard Denouel
MAIRE DE BAGNOLET (93)
Demba Traoré
MAIRE DU BLANC-MESNIL (93)
Mehdi Nezzar
MAIRE DU BOURGET (93)
Emmanuel Dassa
MAIRE DE BRIIS-SOUS-FORGES (91)
Abdel Sadi
MAIRE DE BOBIGNY (93)
Abdellah Benouaret
MAIRE DE BONNEUIL-EN-FRANCE (95)
Denis Öztorun
MAIRE DE BONNEUIL-SUR-MARNE (94)
Fanny Castaignède
MAIRE DE BOULAZAC ISLE MANOIRE (24)
Stéphanie Daumin
MAIRE DE CHEVILLY-LARUE (94)
Aly Diouara
MAIRE DE LA COURNEUVE (93)
Omar Yaqoob
MAIRE DE CREIL (60)
Nicolas Langlois
MAIRE DE DIEPPE (76)
Hervé Chevreau
MAIRE D’ÉPINAY-SUR-SEINE (93)
Jean-Philippe Gautrais
MAIRE DE FONTENAY-SOUS-BOIS (94)
Benoit Jimenez
MAIRE DE GARGES-LÈS-GONESSE (95)
Patrice Leclerc
MAIRE DE GENNEVILLIERS (92)
Fatah Aggoune
MAIRE DE GENTILLY (94)
Abdelaziz Hamida
MAIRE DE GOUSSAINVILLE (95)
Philippe Rio
MAIRE DE GRIGNY (91)
Philippe Bouyssou
MAIRE D’IVRY-SUR-SEINE (94)
Lionel Benharous
MAIRE DES LILAS (93)
Mohamed Gnabaly
MAIRE DE L’ÎLE-SAINT-DENIS (93)
Djamel Nedjar
MAIRE DE LIMAY (78)
Hamdi Toudma
MAIRE DE LONGLAVILLE (54)
Michel Lebouc
MAIRE DE MAGNANVILLE (78)
Sonia Figuères
MAIRE DE MALAKOFF (92)
Adama Gaye
MAIRE DE MANTES-LA-JOLIE (78)
Charlotte Blandiot-Faride
MAIRE DE MITRY-MORY (77)
Jean-Pierre Bosino
MAIRE DE MONTATAIRE (60)
Belkacem Chikh
MAIRE DE MONTMAGNY (95)
Patrice Bessac
MAIRE DE MONTREUIL (93)
Damien Vignier
MAIRE DES MUREAUX (78)
Raphaël Adam
MAIRE DE NANTERRE (92)
Olivier Sarrabeyrouse
MAIRE DE NOISY-LE-SEC (93)
Bertrand Kern
MAIRE DE PANTIN (93)
Laurent Baron
MAIRE DU PRÉ-SAINT-GERVAIS (93)
Farid Aïd
MAIRE DÉLÉGUÉ DE PIERREFITTE-SUR-SEINE (93)
David Guiraud
MAIRE DE ROUBAIX (59)
François Dechy
MAIRE DE ROMAINVILLE (93)
Magalie Thibault
MAIRE DE ROSNY-SOUS-BOIS (93)
Bally Bagayoko
MAIRE DE SAINT-DENIS / PIERREFITTE-SUR-SEINE (93)
Bassi Konaté
MAIRE DE SARCELLES (95)
Karim Bouamrane
MAIRE DE SAINT-OUEN (93)
Stéphane Blanchet
MAIRE DE SEVRAN (93)
Azzédine Taïbi
MAIRE DE STAINS (93)
Ali Rabeh
MAIRE DE TRAPPES (78)
Virginie De Carvalho
MAIRE DE TREMBLAY-EN-FRANCE (93)
Inès Merbah
MAIRE DE VAUJOURS (93)
Abdelkhader Lahmar
MAIRE DE VAULX-EN-VELIN (69)
Idir Boumertit
MAIRE DE VÉNISSIEUX (69)
Pierre Garzon
MAIRE DE VILLEJUIF (94)
Mélissa Youssouf
MAIRE DE VILLEPINTE (93)
Dieunor Excellent
MAIRE DE VILLETANEUSE (93)
Pierre Bell-Lloch
MAIRE DE VITRY-SUR-SEINE (94)
Source : Mediapart – Tribune 29/10/2026 https://blogs.mediapart.fr/azzedine-taibi-maire-de-stains/blog/291026/monsieur-lisnard-la-memoire-des-victimes-du-17-octobre-1961-merite-le-respect-pa

