Elaine Mokhtefi, une Américaine à Alger – Paul Audinet

Elaine Mokhtefi s’est éteinte le 11 septembre à New York, à l’âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l’un des témoins privilégiés d’une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l’oubli, alors qu’un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

Elaine Mokhtefi et son époux Mokhtar Mokhtefi – Collection personnelle d’Elaine Mokthefi

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J’étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu’elle y découvre n’a rien de l’invisibilité qu’elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l’ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l’année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L’année suivante, au congrès de l’Assemblée mondiale de la jeunesse à l’université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L’UWF, lui, se défait : parti d’un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu’à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l’œil

Elle arrive à Paris au début de l’année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu’elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d’ouvriers maghrébins. Ils n’y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l’accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu’une revendication d’indépendance s’exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l’arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L’image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J’ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s’enracine là, au moment où la guerre d’Algérie se profile.

En août 1960, à l’université du Ghana, elle indique son chemin à un homme en chemise blanche qui l’interroge dans un anglais approximatif. Il s’appelle Frantz Fanon.

Ce n’est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l’université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l’interroge dans un anglais approximatif. Il s’appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l’Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L’entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l’hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l’ambassade d’un État qui n’existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l’indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l’internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d’un État qui n’existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l’une des armes principales d’une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l’opinion internationale et sur l’arithmétique nouvelle de l’Assemblée générale, que l’admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l’élite du pays indépendant — M’hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l’été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d’être assassiné à Francfort en 1970.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s’installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l’insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d’habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l’université. « L’improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l’une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d’Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.

Ces années sont celles où l’Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d’Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d’Espagne, du Portugal et d’Amérique latine. La formule d’Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »

Trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée.

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu’elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C’est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d’Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d’interprète et d’intermédiaire avec les autorités.

    C’est également à cette époque qu’elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l’Armée de libération nationale passé par le ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l’épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J’étais français-musulman, Itinéraire d’un soldat de l’ALN, paraîtront l’année d’après chez Barzakh.

    Son histoire algérienne s’interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l’ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d’avion pour Paris l’attend à l’aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

    Algérienne, enfin

    Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu’elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l’intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s’est imposée comme l’un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l’Algérie indépendante, les déceptions et les coups d’éclat.

    Une poignée de mois après, alors qu’elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l’ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l’exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C’est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.

    Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d’honneur de la 12e édition du Festival international du film d’Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

    Elaine Mokhtefi s’éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd’hui en montage. L’occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d’engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.

    Source: Orient XXI- 16/09/2026 https://orientxxi.info/Elaine-Mokhtefi-une-Americaine-a-Alger

    Algérie, 1954-1962. Le peuple et le FLN : contrainte ou adhésion ? Gilbert Meynier

      L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) analyse les rapports complexes entre le peuple algérien et le FLN et met en évidence les origines de l’autoritarisme de l’Etat indépendant né en 1962.

      L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) est notamment l’auteur de L’Algérie révélée : la Première Guerre mondiale et le premier quart du XXe siècle (1981), de Histoire intérieure du FLN (2002) ou encore, avec Mohammed Harbi, de Le FLN, documents et histoire 1954-1962 (2004). Dans ce texte important, il traite des rapports entre le peuple algérien et le FLN. L’historien constate une adhésion populaire massive au projet d’indépendance de l’organisation politico-militaire fondée en 1954, mais également l’incontestable « emprise autoritaire » souvent violente que cette dernière exerça sur le mouvement nationaliste. Une emprise autoritaire qui caractérisera l’Etat algérien indépendant, de 1962 à nos jours.

      Note : ce texte a été communiqué par Gilbert Meynier à l’historien Alain Ruscio, sans mention de publication antérieure et comme une contribution à l’« Encyclopédie de la colonisation française » (coordination Alain Ruscio, Les Indes savantes, 4 volumes parus), dans laquelle elle n’a pas encore été publiée.

      Six chefs du FLN avant le déclenchement de la « Révolution du 1er novembre 1954 ».
      Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohammed Boudiaf.
      Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M’Hidi à droite. Cette photo a été prise chez un photographe situé dans l’Avenue de la Marne (actuellement Avenue Boubella Mohamed) à Bab El Oued, Alger, après la création du Front National de Libération.

      Le peuple et le FLN, 1954-1962 : contrainte  ou adhésion ?

      A des militants anticolonialistes qui ont en son temps soutenu, et continuent aujourd’hui à soutenir le FLN comme l’artisan d’une guerre de libération nationale voulue par le peuple algérien, et aux Algériens qui se sont reconnus dans le combat du FLN, ont longtemps répliqué des tenants de l’ordre colonial français pour qui le FLN ne s’est imposé que par la contrainte. Dans le contexte des années 1950 et 1960, l’affrontement était radical entre ceux qui soutenaient la libération des peuples colonisés et ceux qui défendaient l’œuvre de l’empire colonial français. A l’heure actuelle, ce clivage reste au cœur des débats sur le colonial/post-colonial, censé être la fin de toutes choses pour rendre compte des traumatismes et des douleurs d’aujourd’hui. Au sujet du FLN et de ses rapports avec le peuple algérien, que peut dire l’historien, dans la distance dépassionnée ?

      Le FLN : une férule brutale ?

       A propos du FLN, l’historien algérien Mohammed Harbi parle de « mobilisation autoritaire ». De fait, à une situation sans issue résultant tant des blocages politiques coloniaux que des blocages politiques algériens, marqués en 1954 par la rage d’autodestruction du parti nationaliste MTLD[1], le FLN déclenche la lutte armée le 1er novembre 1954. Le FLN n’était certes pas mu par une culture du dialogue. A la différence, par exemple, de la cohabitation et des dosages politiques du Conseil National de la Résistance français, ce fut un front autoritaire, censé représenter uniment le peuple algérien tout entier. Il installa ce que les Allemands appellent la Gleichschaltung – le nivellement, la mise au pas – à des mouvements politiques disqualifiés et pratiquement contraints de se dissoudre en lui. Ont cours dès lors la sacralisation de la violence, la haine du compromis et le réflexe anti-politique.

      Cette emprise autoritaire se réfère au système de commandement de la caste militaire dirigeante de l’Algérie ottomane et, au-delà, à la société d’allégeance qu’est la vieille Algérie : régentée par des liens personnels de subordination et d’obéissance – qui furent aussi largement utilisés, voire exacerbés par le système colonial et ses caïds au commandement musclé : dans l’Algérie, tant coloniale que précoloniale, on est plus enclin à donner des ordres qu’à dialoguer et à convaincre.

      Au surplus, la guerre de 1954-1962 ne peut s’expliquer sans la marginalisation plus que séculaire par le pouvoir colonial de vieilles familles notables de l’Algérie profonde, qui furent souvent remplacés dans les fonction s d’autorité par des parvenus aux ordres : il y a dans l’événement 1er novembre l’expression d’un ressentiment de la part d’élites rurales écartées et aspirant à diriger la société algérienne : deux des neuf chefs historiques de 1954 proviennent de très grandes familles (Aït Ahmed[2], Boudiaf) ; les autres, moins prestigieux, appartiennent pour la plupart à des élites rurales (Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Ben Bella[3], Belkacem Krim), ou alors, professionnels de la politique, ils sont déjà des bureaucrates en devenir (Bitat, Khider, Didouche). Tous sont issus de l’école française, même s’ils ne sont pas en majorité de grands intellectuels.

      Il y a donc en Algérie deux pouvoirs affrontés : l’un régnant – le colonial –, l’autre – le nationaliste virtuel – souffrant d’un dépit de non possession face à un système colonial qui a structurellement fait preuve de violence, de discrimination et de dénis de justice. La masse algérienne, elle, est habituée à obéir, mais elle est aussi apte à se révolter : c’est ce à quoi la convie le FLN, mis sur pied par un maître organisateur, Mohammed Boudiaf[4], aussi intègre qu’il était autoritaire et cassant.

      Par ailleurs, parti quasiment de rien, le FLN a besoin d’une logistique pour l’emporter. Il aspire à être un contre-État face à l’État colonial. Il prélève donc la contribution patriotique (al ichtirâk) sur des Algériens représentés comme un grand corps unanimiste, mais auxquels il impose sa fiscalité, preuve tangible du ralliement/soumission au FLN. Le FLN contrôle en faisant régner son organisation (nizâm) et en imposant sa discipline organisationnelle (tanzîm). Il établit une justice, souvent expéditive, qui recourt volontiers à la brutalité, à l’intimidation et à la liquidation.

      L’emprise du FLN fonctionne aussi souvent selon une acception ancestrale bornée du religieux. C’est dans le cadre d’une sacralité bloquée que se meuvent les colonels de la wilâya[5] 3 (Kabylie) Saïd Mohammedi (août 1956-août 1957) et Amirouche (août 1957-mai 1959). Ce dernier mit sur pied pour les enfants, en Kabylie, une école patriotique encore surplombée par l’enseignement coranique. Le même Amirouche, tombant dans le piège tendu par la « bleuite » orchestrée par les services français, fit preuve, en 1958, d’un comportement paranoïaque à composantes sacrées qui aboutit à une effroyable vague de purges/purifications (taçfiyyât) qui fit au moins deux ou trois milliers de morts. Puis, toutes les wilâya(s), à l’exception de la wilâya 2 (Nord-Constantinois) connurent, dans son  sillage, plus ou moins de semblables sanglants soubresauts.

      Selon des modalités plus modernes, mais tout autant violentes, se développa, sous l’égide de Boussouf[6], colonel, en 1956-1957, de la wilâya 5 (Oranie, mais dirigée depuis le Maroc), l’autoritarisme et la brutalité d’une bureaucratie militaire, bien installée, au Caire puis à Tunis, à la tête du FLN, au CNRA du Caire dès août 1957. C’était un an après le congrès de la Soummam[7] (Kabylie), dont l’ordre jacobin fut enterré à la suite du naufrage du FLN politique d’Alger incarné par Ramdane Abbane[8] , cela à la suite de la répression dite « bataille d’Alger ». Abbane fut physiquement éliminé fin 1957.

      Le successeur de Boussouf fut le colonel Boumediene. Il fut porté début 1960 à la tête d’un « État-major général » extérieur, qui allait l’emporter sur les maquis de l’Algérois à l’été 1962. Cela en connivence provisoire avec Ben Bella, le plus prestigieux des chefs historiques de 1954. Le pouvoir militarisé de l’Algérie indépendante doit originellement beaucoup au système Boussouf, qui a conçu les normes d’une police politique implacable, qui devint ultérieurement la SM (Sécurité militaire), appelée à devenir la colonne vertébrale du régime de l’Algérie indépendante. La liquidation physique d’opposants devint une des caractéristiques du régime Boumediene à partir du coup d’état militaire du 19 juin 1965.

      Il reste que, tout brutalement qu’il ait pu se comporter, le FLN avait un projet national face à une société qui ne s’y reconnaissait pas toujours.

      Le FLN, ou imposer la loi du national

      Le cas de l’Aurès est paroxystique mais on en retrouve plus ou moins les données dans nombre de régions d’Algérie : pendant près de cinq ans, de 1955 à 1960, firent la loi les muchawwichûn (perturbateurs, dissidents), dressés les uns contre les autres selon des logiques d’affrontement régionalistes et claniques, et contre tout pouvoir extérieur tentant de s’imposer aux communautés locales (tribus, clans, villages, fractions) : cela avait été le cas contre le pouvoir colonial. Ce fut en partie aussi le cas contre l’État algérien en construction, cela malgré l’envoi dans l’Aurès en 1956 de troupes dirigées par Amirouche pour faire régner la loi du national. C’était que l’Algérie était encore largement un conglomérat de communautés et de chefferies. Ainsi, le Sud était rétif aux injonctions du Nord, et il fallut là aussi y dépêcher  des contingents armés kabyles. Dans le Chélif et l’Ouarsenis, régions fortement structurées par un islam populaire, eurent souvent le dernier mot de grandes familles régnant par des liens d’ascendance personnels : ainsi, le fief du bachagha Boualem, dans l’Ouarsenis, fut un considérable vivier de harkî(s). A l’inverse, l’Oranie, l’Algérois et le Nord Constantinois étaient plus politisés – certes, selon des modalités différentes – et mieux « nationalisées » ; de même, la Kabylie, dont le refoulement du particularisme berbère signait, pour un Amirouche, son appartenance islamo-algérienne.

      Parmi les fractures qui parcoururent la mouvement indépendantiste algérien, il y eut celle qui opposa le FLN au MNA : jamais Messali n’accepta la création du FLN derrière son dos et contre sa personne. Même si ses objectifs étaient les mêmes – l’indépendance de l’Algérie –, Messali, politiquement différent, fut un irréconciliable adversaire du FLN. Il lui opposa le MNA (Mouvement national algérien), qu’il fonda en décembre 1954. S’ensuivit, entre FLN et MNA, une véritable « guerre dans la guerre » (Mohammed Harbi) qui, rien qu’en France, fit 4 000 morts ; et sans doute bien plus en Algérie.

      L’ALN (Armée de libération nationale), le bras armé du FLN des maquis, dut ici et là avoir recours à une véritable conquête militaire dans les bastions messalistes – la Kabylie et le Sud des marges méridionales du Tell. C’est dans ce contexte d’affrontements meurtriers qu’il faut situer, notamment, le massacre de plusieurs centaines de personnes de la dechra Tifraten, dit « la nuit rouge », dans la Basse Soummam, le 13 avril  1956 ; et celui dit de Melouza, au nord de M’sila, le 28 mai 1957, qui fit 301 morts selon le décompte qu’en fit l’armée française. Le FLN ne l’emporta décisivement, et sans rémission, pas avant 1957-1958. Et là, il avait, comme son rival, été impitoyable : en 1956, le dirigeant jacobin du FLN d’Algérie Abbane avait ordonné d’exécuter sans jugement « les messalistes conscients » ; et, en juin 1957, d’ « abattre tous les dirigeants messalistes ».

      Le FLN eut aussi à lutter contre les harkî(s), mercenarisés par la vieille politique coloniale du diviser pour régner, souvent aussi acculés par la misère, et maintes fois encore engagés dans les harka(s) pour échapper à ou se venger de représailles violentes du FLN/ALN.

      L’autoritarisme et l’emprise militaire traversèrent aussi le FLN lui-même : les ex-centralistes, ces politiques du MTLD ralliés au FLN seulement au printemps 1955, furent finalement éliminés, dans la course au pouvoir qui emporta le GPRA[9] à l’été 1962, par l’appareil militaire professionnel dirigé, en dehors d’Algérie, par le colonel Boumediene. Les communistes du PCA[10] durent à titre individuel se rallier sous la contrainte au FLN le 1er juillet 1956. Ils y furent durablement suspectés, souvent assignés à des postes exposés à risque, quand ils ne furent pas même maltraités, voire physiquement éliminés. De leur côté, les modérés de l’ex UDMA[11] intégrèrent le FLN seulement en 1956. Leur dirigeant, Ferhat Abbas, fut bien président du GPRA de 1958 à 1961, mais il fut, pour la scène internationale, surtout un président tête d’affiche sans véritables pouvoirs face au directoire militaire qui avait pris barre sur le FLN ; et l’intimidation (l’assassinat à Constantine le 20 août 1956 de son neveu Allaoua Abbas) n’avait pas dû être étrangère à son ralliement au FLN. De même, une bonne partie des notables, se sentant pareillement menacés, rejoignirent peu après le FLN. Le 26 septembre 1956, la « motion des 61 » fut l’acte de ralliement des élus algériens modérés : cette motion, résultat de la pression du FLN, fut l’aveu que les solutions politiques avaient vécu. Quant à la Fédération de France du FLN, elle fut constamment dirigée par des responsables parachutés nommés par la direction, depuis Alger, puis Tunis, et jamais par des militants de l’émigration. Le FLN s’imposa aux Algériens de France par sa fiscalité autoritaire, par ses ordres à appliquer sans discussion, et, dans ce qui était un vivier messaliste, par l’assassinat des militants du MNA, demeurés fidèles au vieux chef malgré l’origine kabyle de la majorité d’entre eux.

      Depuis 1949, où Messali avait, au MTLD, autoritairement réprimé les interrogations de militants cultivés sur le pluralisme algérien, l’expression d’une identité berbère était un sujet tabou, jamais abordé : le pouvoir français s’était appuyé sur un mythe kabyle. Se déclarer berbère était donc considéré comme une manœuvre traîtresse de division. Il n’empêche que le refoulement pesait sur le non-dit de la construction nationale. La question linguistique et culturelle était un motif de dissensions potentielles. Alors on ne la posait pas. Le français régnait, aux échelons supérieurs du FLN et de l’ALN, comme langue de pouvoir et de commandement. Mais, aux échelons inférieurs, prévalait souvent l’arabe. L’historien ne lisant pas l’arabe ne pourra prendre connaissance de la plupart des documents de la wilâya 1(Aurès-Nememcha), et plus encore de la wilâya 6 (Sud), ce qui indique que le peuple algérien n’était pas si dépersonnalisé qu’on l’a pu dire : nombre de zâwiya(s)[12] traditionnelles avaient formé de petits cadres arabisés ; et, depuis l’entre-deux-guerres, s’étaient multipliées les écoles modernes en arabe des ‘ulamâ’[13], dont les préceptes culturalistes islamo-arabes léguèrent finalement au FLN sa norme identitaire nationale.

      Mais cela se fit assez généralement dans une certaine schizophrénie : le recours massif au français était compensé par une survalorisation verbale de l’arabe, renvoyant à vrai dire à la prégnance d’un sacré islamique intangible dans le peuple. Alors on navigua à la godille : il y eut deux versions – différentes – du journal du FLN : une en arabe (al mujâhid) et l’autre en français (El Moudjahid) ; et ce dernier contenait davantage d’exaltations de la culture islamo-arabe que son équivalent en arabe. Les dissensions plus ou moins latentes à fondements culturels étaient donc le non-dit de bien des débats au FLN, et elles ne trouvèrent d’aboutissement que dans l’imposition autoritaire finale d’une langue de bois identitaire sans nuances au détriment du pluralisme qui avait caractérisé sans malaises la vieille Algérie des profondeurs. Ce pluralisme, il exista pourtant, même jusqu’au cœur du FLN.

      Politiques et démocrates : un FLN multiforme

      Le fait qu’un système d’emprise autoritaire ait prévalu n’empêche pas qu’existèrent au FLN des démocrates. Ce fut le cas de Larbi Ben M’hidi, liquidé sous les directives du commandant Aussaresses pendant la « bataille d’Alger ». Au congrès de la Soummam (20 août 1956), il avait insisté pour que les « assemblées du peuple » (dites encore « comité des cinq »), institués à la base du nizâm, soient élues. Et, si prévalurent souvent des élections à listes uniques, il y eut dans certains cas pluralité de listes – ce que souhaitait Ben M’hidi. Ce dernier fut aussi l’incarnation d’un islam ouvert, aux antipodes de la fossilisation obscurantiste. Dans la justice du FLN, tout dépendit de la personnalité des juges. Dans le Sud, pour traditionnel qu’il était, l’islam fut loin de se confondre avec le délire paranoïaque qu’on a relevé dans le cas d’un Amirouche.

      Par ailleurs, le FLN/ALN a autorisé les mariages au maquis. Dans nombre de cas, ils furent encore traditionnellement arrangés entre les familles et les cadres, mais on a relevé aussi des exemples d’unions procédant d’une libre inclination mutuelle des futurs époux. Certes, généralement, si la ségrégation sexuelle, servie par l’emprise masculine, tendit à prévaloir aux maquis, il y eut, dans la délicate question des femmes, ici et là, de vraies avancées vers la modernité : de 1954 à 1962, la nouveauté de l’événement fit que rien ne put être vraiment comme avant. Le dirigeant du FLN d’Algérie de 1955 à 1957 Abbane fut un authentique jacobin – et personnellement il était sans doute athée. A des titres divers, furent des esprits ouverts, épris de justice et révulsés par la manière forte, un grand bourgeois comme Mohammed Lebjaoui – qui joua un rôle important dans la préparation du congrès de la Soummam, et qui fut brièvement, début 1957, responsable de la Fédération de France du FLN ; un Amar Ouzegane, lui aussi pilier de la Soummam ; le jeune cultivé tlemcénien bilingue français-arabe colonel Lotfi – qui dirigea la wilâya 5 (Oranie) de 1958 à 1960, ou, plus jeune encore, le lieutenant Hocine Zehouane – qui fut, en 1960, l’auteur d’un rapport sans concessions sur les purges d’Amirouche. Il dirige aujourd’hui la Ligue algérienne de Défense des Droits de l’Homme.

      Ajoutons que, dans les ministères du GPRA, il y eut nombre de cadres civils, de vrais politiques, et des hommes de dossiers, actifs à faire triompher la cause algérienne sur la scène internationale, qui, dans leurs fonctions, étaient caressés par les vents frais de l’extérieur : le représentant du FLN à New-York M’hammed Yazid, qui fut aussi ministre de l’Information, connaissait bien les milieux américains, et il était bilingue français-anglais (son épouse, Olivia La Guardia, était américaine) ; ou bien le jeune et brillant avocat Mohammed Seddik Benyahia, subtil négociateur à Évian, et qui chérissait Jacques Prévert ; ou encore un Mohammed Harbi, adjoint du ministre des Affaires extérieures Belkacem Krim en 1960-1961 pour les relations avec les pays de l’Est, puis qui fut expert à Évian en 1961-62. Bilingue français-arabe, de formation historienne et philosophique, il était adepte du mouvement Socialisme ou Barbarie. Et, last but not least, le dernier président du GPRA, qui avait été désigné en août 1961 par le CNRA pour mener à bien les négociations avec la France, Benyoucef Ben Khedda[14], ne fut pas, comme l’alléguèrent fautivement les services français, d’extrême gauche : il s’était simplement rendu coupable de tourisme politique en Chine pour renforcer le FLN. Et, au privé, c’était un musulman croyant, mais assez adepte de la devotio moderna : s’il avait été Européen, il aurait pu être démocrate-chrétien. Enfin, la Fédération de France du FLN ne craignit pas, pour le dernier CNRA (mai-juin 1962) d’élaborer un texte très à gauche appelant notamment de ses vœux la laïcité. Mais le sujet était tabou, et le texte ne fut jamais présenté en séance.

      Et, si le FLN fut accusé par ses nombreux contempteurs français de n’avoir pas appliqué les accords d’Évian, ce fut, outre du fait de la terreur d’arrière-garde OAS, pour l’essentiel parce que les responsables algériens qui les avaient négociés ne furent pas ceux qui les appliquèrent : les politiques du dernier GPRA furent, à l’été 1962, éliminés du pouvoir par l’appareil militaire professionnel supervisé de l’extérieur de l’Algérie par Boumediene, lequel avait hautement dénoncé les négociateurs comme des bradeurs. Boumediene s’était allié avec Ben Bella, qui avait lui aussi des comptes à régler avec les politiques du GPRA. Le peuple, lui, ne fut pas en mesure de comprendre le pourquoi de ces affrontements, et il fut laissé dans l’ignorance de la multiplicité des couleurs de la palette FLN. C’est qu’il considéra d’abord le front comme à l’unisson de ses ressentiments et de ses désirs.

      Le FLN et l’adhésion du peuple

      La plupart des rapports militaires français lucides notent dès 1955-1956 la désaffection croissante pour l’État colonial, même si quelques responsables de SAS se bercent d’illusions sur la portée de leur conquête des cœurs sous surveillance à contretemps. Le respect pour les consignes du FLN n’est pas seulement construit sur la peur. Ce n’est pas contraint et forcé que les Algériens se mettent à boycotter les impôts français et les instances judiciaires françaises, parfois, plus rarement, l’école française. Le peuple algérien épouse le combat du FLN parce qu’il voit en lui le refus radical de 130 ans de domination, d’exclusion, de discrimination coloniales. Les mécanismes juridiques français ont abouti à la dépossession de 2, 9 millions d’hectares – et de loin les meilleures terres – sur un total de 7 millions d’hectares de terres cultivables. L’Algérie française fut sans cesse parcourue par l’ « armée roulante » misérable des exclus de la terre.

      Déclarés français depuis 1865, ils étaient sujets, et non citoyens français. Jusqu’en 1946, les Algériens n’étaient pas représentés au Parlement à Paris (seuls les Français d’Algérie élisaient six députés et trois sénateurs). Et, à partir de 1946, s’ils purent élire des parlementaires à Paris et des délégués à l’Assemblée algérienne, ce fut selon la formule foncièrement inégalitaire des deux collèges : les citoyens français élisaient le même nombre de représentants que les Algériens. Huit fois plus nombreux, ils étaient donc des citoyens au 1/8. Par ailleurs, la confiscation des biens habûs (biens de mainmorte), qui servaient notamment à doter l’enseignement traditionnel, avait fait s’étioler cet enseignement. En 1914, 5% seulement des enfants algériens étaient scolarisés dans les écoles françaises ; à peine 15% l’étaient en 1945.

      Contre ces dénis de citoyenneté et de justice, le peuple était au fond d’accord avec le FLN pour s’insurger contre (thâra ‘alâ) les deux poids-deux mesures et la discrimination coloniaux. Avec le FLN, il combattait pour sa dignité, il luttait pour sa libération. La guerre de 1954-1962 est souvent dénommée en arabe « harb tahrîr » (guerre de libération). Et, compte tenu des ancrages culturels algériens, elle est aussi qualifiée, en quasi-synonyme, de « thawra » (insurrection, alias révolution), et aussi de « jihâd » (combat sacré pour la foi) : tenu pour libérateur, l’islam est vu comme le commun dénominateur du combat pour la libération. La « nuit coloniale » (Ferhat Abbas) est vue comme tellement oppressive que, au fond, le peuple adhère à l’idée que, pour s’en délivrer, il faut une rupture cathartique violente : c’est ce que promeut le FLN en sacralisant le recours aux armes.

      La résistance contre la conquête de l’Algérie, jamais vraiment terminée depuis 1830, avait dans l’imaginaire – et dans la réalité – sans cesse été à l’ordre du jour. Cela depuis l’écrasement de l’État de l’émir Abd El Kader, puis de la soumission brutale de la Kabylie, de la grande insurrection de Mokrani-Bel Haddad (1871), enfin des révoltes sucessives, sans compter les répressions de celles du Sud-Constantinois (1916-1917), du Nord-Constantinois (mai 1945, août 1955), toutes noyées dans le sang. Le mot d’ordre de recours à la violence du 1er novembre 1954 comme solution à toutes choses fut largement au diapason du désir populaire de reprise des armes pour chasser les envahisseurs. La « guerre d’Algérie », guerre de libération nationale pour les Algériens, fut, du côté français, une guerre de reconquête coloniale.

      Certes l’esprit de révolte avait relativement marqué le pas dès lors que le relais avait été pris par la politique – par les organisations indépendantistes algériennes des années 1920 à 1954. L’échec final de ce recours au politique imposa, comme solution désespérée, derechef le recours à la violence ; de 1954 à 1962, violence au jour le jour, violence artisanale du côté de l’ALN, violence industrielle massive du côté militaire français. Et si, dans plus d’un cas, les populations, en Algérie, ne répondirent pas d’emblée à l’appel du FLN, ce ne fut pas forcément par refus de le suivre, mais souvent par incrédulité devant une entreprise tenue pour hasardeuse face à ce que la France incarnait en termes de force et de puissance, ou encore, bien sûr, du fait d’une adhésion au MNA, rival du FLN. Que cela plaise ou non, le peuple algérien appelait profondément, et majoritairement, de ses vœux, à l’unisson du FLN, une rupture violente avec la domination coloniale.

      De manière synallagmatique, non dite, mais effective, les désirs du peuple furent en harmonie avec la volonté bien arrêtée des chefs de maquis de conduire ce peuple à l’indépendance ; et de ne se faire ravir par personne le leadership. La sacralisation de la violence, le peuple la portait en lui. Elle s’exprima longtemps par le refus des dirigeants des maquis de toute formule de compromis à la Bourguiba : le 22 octobre 1956, dans l’attente fiévreuse des nouvelles autour du poste de radio, dès qu’il fut avéré que l’arraisonnement de l’avion des quatre chefs historiques du FLN de l’extérieur[15] enterrait décisivement le règlement négocié conçu par le Secrétaire d’État aux Affaires tunisiennes et marocaines Alain Savary, ce fut la fête au PC de la wilâya 2 (Nord-Constantinois), alors dirigée par le colonel Ben Tobbal : l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella » était pour lui la garantie qu’une solution négociée ne verrait pas le jour ; c’est-à-dire que la solution par les armes, dont des cadres maquisards comme lui étaient l’incarnation, allait prévaloir, et avec elle le pouvoir qu’ils avaient construit sur l’option du tout militaire. Symétriquement, les militaires français qui avaient réalisé l’arraisonnement étaient d’accord : tout plutôt qu’un compromis. De part et d’autre, du côté activiste violent algérien, comme du côté militaire français violent, la violence était conçue comme le moyen et la fin de toute choses.

      Plus amplement, dans la douleur prédominante du peuple confronté aux œuvres de l’armée française, le rouleau compresseur répressif, d’escalade en escalade, renforçait le FLN : en martelant violemment ce peuple, l’armée française contribua à maçonner le triomphe du FLN et à arrimer à lui le peuple algérien . De même, refusant l’inéluctable compromis politique, aujourd’hui, la politique israélienne de colonisation, d’enfermement, de massacres et d’assassinats ciblés œuvre sans relâche à solidariser les Palestiniens autour du Hamâs. Quant aux Algériens, si tous ne furent pas torturés, on peut dire qu’ils furent, à un moment ou un autre, tous torturables : la torture, les historiens Pierre Vidal-Naquet, puis Raphaëlle Branche, l’ont bien montré, fut conçue et organisée en système sur ordre de l’État français. Et il y eut les exécutions sommaires, dénommées « corvées de bois », que les archives militaires françaises chiffrent à 21 132. Le traumatisme des camps de regroupement et du déracinement des Algériens a sans doute autant fait que les injonctions du FLN pour les solidariser avec son front de libération.

      Ce fut sans discussion le cas du Nord-Constantinois. Dans ce vieil espace numide de l’irrédentisme algérien, il y eut paroxysme de la violence anticoloniale lors du soulèvement orchestré par Youssef Zighout le 20 août 1955[16] ; et aussi unanimité nationaliste d’une région jusque là uniment messaliste, autour du FLN : on y passa d’un coup, sans états d’âme, de l’obédience messaliste à celle du front. En Oranie, il y eut sans discussion reconnaissance de chefs qui, de 1954 à 1958, furent à la tête de la wilâya 5, trois Constantinois[17] : en Oranie, aussi, on était dans le national. Et le colonel Lotfi, déjà mentionné, était de même dans le national. Soucieux de se différencier de tels colonels des maquis embusqués hors d’Algérie, il trouva la mort sur la frontière algéro-marocaine, le 17 mars 1960, près de Bechar en tentant de regagner son terroir maquisard.

      Le mot d’ordre de grève des huit jours, lancé début 1957 par le FLN, fut massivement suivi, cela alors même qu’il y avait risque majeur  à le suivre sous l’œil de l’armée française supervisant Alger. Les événements de décembre 1960 dans les villes illustrèrent, de même, la détermination populaire : trois ans après le traumatisme répressif de la « bataille d’Alger », les manifestations à Alger – ville que d’aucuns avaient cru matée par les parachutistes – dirent coram populo l’adhésion des jeunes Algériens des villes au combat du front. Un officier français, mélancolique, constata, selon une formule restée célèbre : « Nous avons subi un véritable Dien Bien Phu psychologique […]. Le 16 mai 1958, nous n’avions pas la situation militaire en mains, et tout le monde criait  “Vive la France !” Aujourd’hui, nous avons gagné sur le plan militaire, mais on crie “vive le FLN” ! ». Le FLN fut donc bien, pour les Algériens, indiscutablement, un emblème libérateur national. Lorsque le président Ben Khedda parlait à la radio et assortissait ses propos de quelques formules coraniques, le peuple algérien se reconnaissait en lui dans l’adhésion connivente : volens nolens, Ben Khedda incarnait ce peuple et son combat. Pour les mêmes raisons, furent ensuite reconnus indifféremment, comme dirigeants de ce peuple, Ben Bella puis Boumediene.

      De 1954 à 1962, les objectifs du FLN furent bien à l’unisson des ressentiments et des espoirs du peuple. De plus en plus majoritairement, les Algériens perçurent le FLN comme leur État. Il réussit à populariser son combat dans le monde. Il donna au peuple, avide de dignité, la reconnaissance internationale requise pour devenir un partenaire incontournable de la négociation de 1961-1962. Que les lendemains aient été moins enchanteurs qu’il avait été espéré est une autre histoire.

      Épilogue-conclusion

      En 1962, éclata le clash entre les hommes d’État du GPRA et les hommes des casernes de l’État-Major général de Boumediene (EMG), dont le fer de lance était une armée des frontières surarmée[18], qui n’avait jamais combattu sur le terrain des maquis. Ce clash aboutit au triomphe des militaires et à l’exclusion durable des politiques. Fut dès lors installée à la tête de l’Algérie indépendante une dictature originale : un pouvoir autoritaire militaire à éventuels fusibles civils. Son installation résultait de l’emprise, à la fois violente et appelée par le peuple, du FLN de 1954-1962.

      Ceci dit, nombre de questions restaient en suspens : sous le poids de l’appareil militaire dirigeant, par exemple, les questions culturelles restaient non résolues au fond : que ce soit l’option déclarée de l’islamo-arabisme, que ce soit la berbérité non dite, que ce soient les ancrages français encore moins dits : le mariage algéro-français, pour avoir été un mariage forcé, avait abouti, comme l’a bien dit Jacques Berque, à une véritable « confusion des sentiments ». Mauro/libyco/berbère, punique, romaine dans l’Antiquité, puis arabe et ottomane, l’Algérie, plurielle dans ses tréfonds, se reconnaissait aussi quelque part dans des valeurs tenues pour françaises, mais mises à mal par le système colonial. Le peuple algérien, avant 1962, avait payé le prix fort pour se libérer de la domination coloniale. A partir de 1962, il commença à réaliser qu’il aurait désormais, aussi, à se libérer de lui-même pour parvenir à se définir et à exister dans toute sa richesse plurielle.

      Gilbert Meynier

      NOTES

      [1] Le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques) est, depuis 1946, l’avatar légal du PPA (Parti du Peuple algérien), interdit en 1945, lui-même issu de l’Étoile nord-africaine de l’entre deux-guerres. Violemment déchiré entre un courant politique plébéien dominé par Messali (les « messalistes ») et l’élite des capacités qui finit par dominer le Comité central du parti (les « centralistes »), dont la principale personnalité était Benyoucef Ben Khedda, le parti éclate en 1954, laissant le champ libre à un courant activiste, issu de l’OS, brûlant d’allumer la mèche insurrectionnelle.

      [2] Hocine Aït Ahmed (1926-2015) : rejeton de la plus illustre famille de noblesse religieuse (« maraboutique ») de Kabylie, jeune lycéen en rupture d’études, il fut, de 1947 à 1949, le successeur de Mohammed Belouizdad à la tête de l’OS (Organisation spéciale), organisation paramilitaire du MTLD instituée en 1946. Trilingue arabe-français-anglais, Il fut actif sur la scène internationale, notamment lors de la conférence de Baondoeng (avril 1955). Il fut le pilier le plus politique de la Délégation extérieure du FLN au Caire avant d’être arrêté le 22 octobre 1956 dans l’arraisonnement de l’avion dit « de Ben Bella ». Il passa le reste de la guerre en prison en France. A l’indépendance, il fut rapidement marginalisé et il fut un des créateurs du FFS (Front des Forces socialistes).

      [3] Ahmed Ben Bella(1918-2012): originaire de Maghnia, d’origine confrérique marocaine, ancien adjudant de l’armée française à Monte Cassino, successeur de Aït Ahmed à la tête de l’OS (1949-1950) à la suite de la répression au MTLD du « berbérisme », il fut ensuite, à la Délégation extérieure du FLN au Caire, le principal interlocuteur des services égyptiens. Arrêté le 22 octobre 1956 par l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella », il resta en prison en France jusqu’en 1962. Allié conjoncturel de Boumediene à l’été 1962, et premier président de la République algérienne, il fut arrêté et interné pour dix-huit ans lors du coup d’état militaire de Boumediene du 19 juin 1965.

      [4] Mohammed Boudiaf (1919-1992), originaire d’une grande famille de noblesse d’épée (ajwâd) du Sud-Ouest constantinois (M’sila), fut le leader, lié aux centralistes, qui, dans la prmière moitié de 1954, cherchèrent à promouvoir une alliance entre centralistes et activistes contre les messalistes, cela en vue de refaire l’unité du MTLD : ce fut le CRUA (Comité révolutionnaire d’Unité et d’Action). Le CRUA échoua. Boudiaf devint dès lors l’artisan et l’organisateur principal de l’insurrection du 1er novembre 1954, dont il fut l’un des « neuf chefs historiques ».

      [5] Les wilâya(s) sont les circonscriptions suprêmes de l’ALN telles que les a instituées le Congrès de la Soummam. Il établit six wilâya(s) : la wilâya 1 (Aurès-Nememcha), la wilâya 2 (Nord-Constantinois), la wilâya 3 (Kabylie), la wilâya 4 (Algérois), la wilâya 5 (Oranie), la wilâya 6 (Sud).

      [6] Abdelhafid Boussouf (1926-1980): responsable du MTLD à Skikda, il fut le sucesseur de Larbi Ben M’hidi à la tête du FLN/ALN de l’Oranie. Colonel de la wilâya 5, quasi-autodidacte, fasciné par la manipulation psychologique, il fut au GPRA le redouté responsable du MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons générales), et, plus précisément, le concepteur et l’organisateur de la police politique qui, après l’indépendance, fut connue sous le nom de SM (Sécurité militaire). L’historien algérien Mohammed Harbi a pu parler à ce sujet de « système Boussouf ».

      [7] Le Congrès de la Soummam (20 août 1956) représenta l’apogée du FLN politique. Il définit, à la jacobine, l’organigramme national de l’ALN ; il édicta les institutions de la Résistance (le CNRA – Conseil national de la Révolution algérienne –, le parlement de la Résistance, le CCE (Comité d’Organisation et d’Exécution), son exécutif, transformé en septembre 1958 en GPRA – Gouvernement provisoire de la République algérienne). Le congrès posa deux principes politiques : subordination de l’Extérieur (Délégation extérieure du FLN du Caire, avec Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf et Khider) à l’Intérieur (le groupe dirigeant d’Alger présidé par Abbane) et subordination du militaire au politique. Ces principes allaient être infirmés un an plus tard, au CNRA du Caire, par le groupe victorieux de l’appareil militaire en constitution.

      [8] Ramdane Abbane (1920-1957) fut de facto la tête politique du FLN d’Alger de 1955 à 1957. A la fois Jean Moulin et Lazare Carnot de la Résistance algérienne, il fut le concepteur principal du Congrès de la Soummam. Éliminé par l’appareil militaire en formation, il fut par lui attiré dans un guet-apens et assassiné  le 27 décembre 1957 près de Tetouan, au Maroc.

      [9] Gouvernement provisoire de la République algérienne.

      [10] Parti communiste algérien.

      [11] Union démocratique du Manifeste algérien.

      [12] Centres religieux et d’enseignement d’une confrérie.

      [13] Notables de la cléricature citadine regroupés en association politique/culturaliste depuis 1931. On doit à leur leader historique, le chaykh Ibn Bâdis, la formule célèbre : « L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie ma patrie ».

      [14] Ben Youcef Ben Khedda (1920-2003) fut à l’origine le leader du courant « centraliste » du MTLD en 1953-1954. Il représenta, à partir du ralliement des centralistes au FLN au printemps 1955, l’aile proprement politique du FLN. Désigné à Tripoli par le CNRA à l’été 1961 pour mener à bien les négociations avec la France, il fut ensuite, avec ses amis politiques, éliminé du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire régenté par Boumediene, allié conjoncturel de Ben Bella.

      [15] Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider.

      [16] Le 20 août 1955, répondant aux directives de Youssef Zighout, chef de la zone 2 (Nord-Constantinois), des Algériens armés ou précairement armés, se soulevent massivement contre l’ordre français, des civils français et divers signes de la domination coloniale. Les attaques firent officiellement 123 morts, dont 71 Européens, 21 civils algériens et 31 membres des « forces de l’ordre ». La répression consécutive fit plusieurs milliers de morts.

      [17] Successivement Ben M’hidi, Boussouf, Boumediene.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2026 https://histoirecoloniale.net/le-peuple-et-le-fln-1954-1962-contrainte-ou-adhesion-par-gibert-meynier/

      Halte aux manipulations des massacres du 5 juillet 1962 à Oran

      Nous avons reçu de l’un de nos lecteurs, José Castano, qui avait 15 ans au moment de l’indépendance de l’Algérie, un message relatif aux massacres d’Européns à Oran le 5 juillet 1962. Nous le reproduisons ci-dessous car les faits dont il est question font partie de l’Histoire, tout en le commentant ensuite. Et en y ajoutant les explications sur ce drame que notre site a publiées en 2013 pour rétablir les faits au moment où une « pétition internationale » avait été lancée visant à diffuser une version simpliste et inexacte de ce drame et à discréditer globalement tous les combattants de la guerre d’indépendance algérienne.

      Les tentatives d’instrumentaliser cet épisode tragique se poursuivent : une proposition de loi a été déposée le 2 juillet 2026 par le député Julien Odoul au nom du Rassemblement national reprenant un certain nombre d’inexactitudes à son sujet.


      « Une page méconnue de notre histoire… Le général Franco et les Pieds-noirs : Oran, le dernier embarquement »

      Par José Castano

      « À tous ceux qui ont quitté leur terre sans jamais cesser de l’aimer, et à ceux qui ne sont jamais revenus. »

          Les derniers jours de juin 1962 demeurent gravés dans la mémoire de nombreux Français d’Algérie comme l’un des épisodes les plus douloureux de leur exode.

          À Oran, les quais étaient devenus le refuge d’une foule épuisée : des familles entières, des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes qui ne demandaient plus qu’une chose, quitter une terre où ils étaient nés et qu’ils aimaient, pour sauver leur vie. Sous un soleil de plomb, ils attendaient depuis des jours un embarquement incertain, abandonnés à l’angoisse, sans assistance, tandis que la violence gagnait chaque heure davantage et se rapprochait, menaçante, des grilles du port.

          C’est dans ces circonstances que, les 29 et 30 juin 1962, l’Espagne du général Franco envoya deux ferries, le Victoria et le Virgen de África, afin d’évacuer une partie de ces réfugiés… que les autorités françaises refusaient de voir partir.

          La situation devenant alarmante, Franco prévint de Gaulle qu’il était prêt à l’affrontement militaire pour sauver ces pauvres gens sans défense abandonnés sur les quais d’Oran et menacés d’être exécutés à tout moment par les milices du FLN. Joignant le geste à la parole, il ordonna à son aviation et sa marine de guerre de faire immédiatement route vers Oran.

          Afin d’éviter un grave incident diplomatique, l’autorisation d’accoster fut, enfin, accordée et le 30 juin, à 13h, les deux bâtiments accédèrent aux quais d’embarquement. À leur bord montèrent, épuisés, hagards, près de 2 200 passagers. Pour beaucoup, ils n’emportaient avec eux qu’une valise, quelques souvenirs… et toute une vie brutalement abandonnée derrière eux.

          Lors de l’embarquement, les tensions ne cessèrent pas. Les capitaines espagnols s’opposèrent à l’intervention des autorités françaises qui désiraient contrôler les passagers à bord dans le but d’interpeller les membres de l’OAS fichés. Plus tard, ils diront n’avoir jamais compris cette détermination froide, dénuée de toute compassion, face à une tragédie humaine qui exigeait avant tout de secourir des civils en détresse relevant de la plus élémentaire « assistance à personne en danger de mort »…

          Enfin, à 15h30, les amarres furent larguées et les bateaux espagnols prirent enfin la mer à destination du port d’Alicante.

          Lentement, les quais d’Oran, noirs de monde quelques heures auparavant, s’éloignèrent. Derrière les navires disparaissait une terre natale que beaucoup savaient ne jamais revoir.

          Sur le pont, nul ne parlait beaucoup. Les regards restaient tournés vers cette côte qui s’effaçait dans la lumière. Les larmes coulaient en silence. C’étaient des larmes de peur, de deuil, d’arrachement… mais aussi de soulagement et de gratitude. Le pire avait été évité in extremis.

          Lorsque apparurent les côtes espagnoles, une émotion indescriptible, une liesse bienfaisante envahirent les passagers qui tombèrent dans les bras les uns des autres. Certains pleuraient sans pouvoir retenir leurs sanglots. Puis les cris fusèrent alors : « Viva España ! »… « Viva Franco ! ». Au-delà de toute considération politique, ces exclamations traduisaient, pour ceux qui venaient d’échapper au chaos et à une fin tragique, une profonde reconnaissance envers le pays qui leur ouvrait ses portes au moment où ils se croyaient abandonnés.

          Ce souvenir ne les quittera jamais.

          De profundis :

          À la mémoire de Jean Lopez, coiffeur à Aïn-el-Turck, près d’Oran, qui devait assurer mon embarquement et mon accompagnement jusqu’en métropole. J’avais quinze ans.

          Au port d’Oran, Jean fut enlevé par des auxiliaires de police du FLN (ATO). Il ne revint jamais.

          En dédiant ces lignes à son souvenir, je pense aussi à son épouse et à ses deux filles, auxquelles j’adresse, aujourd’hui encore, toute mon affection.

          Parce que les années passent…

      Parce que les témoins disparaissent…

          Mais parce que la mémoire, elle, demeure.


      Tribune

      Ne pas instrumentaliser les massacres du 5 juillet 1962 à Oran

      Publiée sur notre site le 20 novembre 2013.

      Source

      Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013 sur le site du Huffington Post une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie », fondée sur une vision partielle des événements survenus à Oran le jour où était célébrée l’indépendance de l’Algérie, qui instrumentalise les massacres d’Européens perpétrés alors dans cette ville.1

      Les massacres d’Européens du 5 juillet à Oran ne doivent faire l’objet d’aucun déni. Il apparaît que les deux États n’ont pas communiqué aux familles des disparus toutes les informations qu’ils avaient pu réunir sur leur sort tragique et qu’elles étaient en droit d’attendre. Ces crimes méritent d’être encore davantage étudiés et reconnus.

      Le film Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, par exemple, relatant l’enquête honnête et scrupuleuse que la documentariste Hélène Cohen a menée sur la disparition tragique de cinq membres de sa famille à Oran ou dans ses environs, mérite d’être davantage diffusé. Mais, en ce qui concerne les auteurs des ces crimes, tout en n’écartant l’examen d’aucune responsabilité, y compris au sein du FLN d’Oran ou de l’ALN des frontières, il ne faut pas non plus en venir à mettre en cause de manière globale et simpliste les indépendantistes algériens, ni négliger les nombreux témoignages qui relatent des faits de délinquance pure, commis dans un moment d’anarchie, de parcellisation extrême ou de vacance du pouvoir.

      En affirmant que ces crimes sont « passés sous silence », ce sont en réalité les importants travaux d’historiens effectués depuis vingt ans, en France et en Algérie, sur ces massacres que cet appel passe sous silence. En isolant ces enlèvements et assassinats de leur contexte, il s’interdit d’en faire une véritable approche historique.

      Or en 1993, l’historien Charles-Robert Ageron, dans sa préface à l’ouvrage du général Joseph Katz, L’honneur d’un général, Oran 1962, a expliqué comment cet officier français commandant du corps d’armée d’Oran, qu’il qualifie de « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’OAS à Oran », a servi la légalité en cherchant à éviter au maximum les victimes civiles parmi les Européens de la ville qui soutenaient alors majoritairement l’OAS. Il a décrit comment, durant les mois précédant l’indépendance proclamée le 5 juillet, l’OAS d’Oran, composée et commandée par des civils armés organisés en « collines », a déployé des actions dont ont été victimes, de manière ciblée, les éléments minoritaires de la population pied-noire qualifiés par eux de « gaullistes », « socialistes », « communistes » et autres « traîtres », ainsi que, de manière aveugle, les personnes de la population « musulmane » d’Oran.

      Des quartiers où vivaient ces dernières furent l’objet de tirs de mortier; le 6 avril, par exemple, 14 Algériens ont été tués dont quatre carbonisés dans leur véhicule. Et la spécificité de ce drame du 5 juillet à Oran qui n’a heureusement pas eu d’équivalent dans les autres villes d’Algérie ne peut se comprendre si on omet le fait que l’OAS d’Oran, en refusant l’accord de cessez-le-feu que l’OAS d’Alger avait conclu le 17 juin avec le FLN, a continué pendant deux longues semaines à tuer, à détruire et à incendier au nom d’une folle stratégie de la terre brulée.

      Charles-Robert Ageron a donné le bilan publié officiellement par les autorités françaises, des victimes de ce terrorisme de l’OAS à Oran entre le 19 mars et 1er juillet 1962: 32 morts parmi les membres des forces de l’ordre françaises, 66 morts parmi les civils européens et 410 parmi les Algériens « musulmans ».

      Des historiens algériens tels Fouad Soufi et Saddek Benkada ont publié aussi des travaux sur ce drame. En novembre 2000, lors d’un colloque à la Sorbonne en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Fouad Soufi a montré notamment qu’à lui seul l’attentat aveugle de l’OAS du 28 février par un véhicule piégé qui a explosé en plein cœur du plus important quartier musulman d’Oran, la Ville Nouvelle, avait fait 35 tués dont une petite fille âgée de 10 ans et 50 blessés.

      Il a rappelé la véritable guerre livrée par l’OAS à l’armée française, les assassinats par elle au mois de juin de ses officiers, le lieutenant-colonel Mariot le 12 juin, du général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital, le 15 juin. Ensuite, aux alentours du 27 juin, les commandos de l’OAS ont quitté la ville sur des chalutiers et autres navires qui les ont conduits en Espagne franquiste, avec leurs armes et les centaines de millions de francs résultant de leurs hold up faciles des mois précédents.

      C’est dans ces conditions que le 5 juillet des crimes odieux ont été commis contre des civils européens, dont beaucoup n’étaient pas des extrémistes, se croyaient protégés par leurs bonnes relations avec des Algériens musulmans et étaient disposés à continuer à vivre là où ils avaient toujours vécu, dans l’Algérie indépendante.

      Ce n’est pas en écrivant une histoire hémiplégique qui ne s’intéresse qu’à une seule catégorie de victimes, qui occulte le rôle crucial de l’OAS et isole ces crimes sans les replacer dans la longue suite de ceux qui les ont précédés, que l’on peut écrire réellement l’histoire, ni parvenir à une véritable reconnaissance réciproque de tous les drames qui ont marqué cette guerre. Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais à les renvoyer, comme le fait Jean-Pierre Lledo, à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui, on s’écarte du nécessaire travail historique et bascule dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.

      Les historien(ne)s : Dalila Aït-el-djoudi, Omar Carlier, Etienne Copeaux, Ali Guenoun, Mohammed Harbi, Jean-Robert Henry, James House, Gilles Manceron, Claire Mauss-Copeaux, Gilbert Meynier, Tramor Quemeneur, Alain Ruscio, Benjamin Stora.

      et

      – Lhaouari Addi, sociologue,
      – Sanhaja Akrouf, militante associative,
      – Tewfik Allal, Manifeste des libertés,
      – Sidi Mohammed Barkat, enseignant-chercheur,
      – Yahia Belaskri, journaliste et écrivain,
      – Ali Bensaad, géographe,
      – Abderrahmane Bouchène, éditeur,
      – Alice Cherki, psychanalyste,
      – Hélène Cohen, auteur du documentaire Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, 2011,
      – Ahmed Dahmani, universitaire,
      – Pierre Daum, journaliste, auteur de « Chronique d’un massacre annoncé Oran, 5 juillet 1962 », Le Monde diplomatique, janvier 2012.
      – Abdelkader Djemaï, écrivain, auteur de Une ville en temps de guerre, récit, Seuil, 2013.
      – Sadek Hadjerès, responsable en 1962 du PCA clandestin, rédacteur au site Socialgérie,
      – Aziz Mouats, Université de Mostaganem, l’un des quatre personnages du film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, 2008.
      – François Nadiras, webmestre du site LDH Toulon,
      – Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA),
      – Brahim Senouci, universitaire,
      – Michèle Villanueva, auteur de L’écharde, Maurice Nadeau, 1992.


      Lire aussi sur notre site

      • publié le 20 février 2007 : « L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962 », par Fouad Soufi

      Cette communication a été présentée par Fouad Soufi, Archives nationales d’Algérie/CRASC, Oran, au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, organisé à Paris par Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi les 14, 15 et 16 novembre 2002, et publié en 2004 par les Editions Bouchène, Saint-Denis (pp. 133-147). Lire la suite

      • publié le 14 février 2012 : « Oran, 5 juillet 1962…», par Pierre Daum

      Il y a cinquante ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent les témoignages des Algériens.

      Pierre Daum, journaliste, auteur notamment du livre “ni valise ni cercueil”, est allé enquêter sur place. Voici ce que cet envoyé spécial du Monde Diplomatique a publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel. Lire la suite

      • publié le 7 juillet 2022 : « Algérie. 5 Juillet 1962 – 5 Juillet 2022. De quoi le 5 juillet 1962 est-il le nom ? », par Fouad Soufi

      Le 5 juillet 1962 a son histoire. Depuis le 26 juillet 1963, c’est une fête légale, celle de l’Indépendance et du FLN. Le 26 avril 2005, elle est devenue celle de l’Indépendance, mais plus du Parti. La France avait transmis le 3 juillet, après le référendum du 1er juillet, ses compétences à l’Exécutif provisoire issu des Accords d’Evian, mais pas au FLN ni au GPRA. Pourquoi ce choix du 5 juillet ? La colonisation a commencé le 5 juillet 1830 et se serait achevée le 5 juillet 1962. Oublié aussi le 5 juillet 1961 où le GPRA a appelé à une grève nationale contre la partition de l’Algérie. A Alger en 1962 le calme est revenu après l’accord du 17 juin entre l’Exécutif provisoire et l’OAS, mais à Oran, l’OAS locale a continué son terrorisme aveugle. Les soldats français préféraient être soignés à l’infirmerie du FLN à M’dina Jadida, plutôt qu’à l’hôpital civil tenu par l’OAS. Le 27 juin, ses derniers chefs abandonnent la ville et la population européenne. Le 5 juillet, des coups de feu éclatent, des Européens sont enlevés et tués. En Algérie, cet autre 5 juillet est porté disparu. Lire la suite


      A propos d’une proposition de loi présentée par le Rassemblement national

      Toutes les personnes qui ont perdu des proches lors des enlèvements et massacres du 5 juillet 1962 à Oran méritent la compassion. C’est dans cet esprit que nous avons reproduit le message de José Castano. Mais, comme le montrent les nombreux articles que notre site a publié depuis une vingtaine d’années, le récit des événements qui est fait dans son message est subjectif et extrêmement lacunaire par rapport aux événements qui se sont déroulés à Oran. Il passe sous silence le nombre important des crimes de l’OAS commis entre les Accords d’Evian du 18 mars 1962 et le 5 juillet 1962, y compris contre des militaires français, ce qui expliquait le refus de l’armée française de voir les suspects de ces attentats terroristes s’enfuir vers l’Espagne franquiste en se joignant à l’exil de nombreux Pieds-noirs.

      José Castano parle des cris « Viva Franco ! » qui fusèrent de la foule à l’arrivée des navires à Alicante. Il est important de souligner que le régime du général Franco a joué un rôle funeste en soutenant la création de l’OAS à Madrid en janvier 1961, en aidant au transfert jusqu’à Alger le 22 avril 1962 du général putschiste Raoul Salan, ainsi qu’en permettant ce transfert à Alicante des responsables des violences contre les civils algériens commises en nombre par des commandos de l’OAS avant le 5 juillet 1962. Ce sont ces violences de l’OAS qui ont mis en danger l’ensemble des habitants de l’Oranie d’origine européenne, qui n’avaient pas tous le projet de quitter l’Algérie et ont été victimes aveuglément de représailles scandaleuses de la part de personnes qui – comme le montrent un certain nombre de travaux d’historiens algériens – n’obéissaient pas à des ordres du FLN ou de l’ALN mais étaient souvent des personnes qui se sont livrées à des vengeances aveugles ou des délinquants qui ont voulu profiter de la situation.

      La proposition de loi déposée le 2 juillet 2026 par le Rassemblement national devrait être soumise à l’Assemblée nationale en octobre 2026 à la faveur d’une « niche » de ce parti.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/halte-aux-manipulations-des-massacres-du-5-juillet-1962-a-oran/

      L’archive inédite de Krim Belkacem sur la préparation du 1er Novembre – Hamid Arab

      Une archive inédite, longtemps portant la signature de Krim Belkacem et la date de 30 avril 1958 puis transmise au sein de sa famille, apporte un éclairage intéressant sur les prémices du déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne et des forces en présence.

      Cette archive (voir ci-dessous) relate une réunion tenue le 9 juin 1954 entre Mostefa Ben Boulaïd et Krim Belkacem, au cours de laquelle est évoquée la préparation d’une « action armée contre le colonialisme » prévue pour octobre 1954. Ce document s’inscrit dans le contexte plus large de la montée des tensions entre courants nationalistes (centralistes, messalistes et les maquisards) et de la structuration progressive du mouvement nationaliste, qui aboutira au déclenchement de l’insurrection.

      Quelques mois plus tard, le 10 octobre 1954, une nouvelle réunion des Six fixe définitivement la date du passage à l’action armée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954. Cette décision historique était l’une des décisions les plus courageuses mais aussi téméraires prises par une poignée de nationalistes. Krim l’écrit : il avait au départ soutenu Messali Hadj avant de se rendre à l’évidence et de comprendre qu’il n’était pas pressé de déclencher la guerre d’indépendance.

      Ecrit donc en pleine guerre, ce document qui revient succinctement sur certains faits illustre aussi l’aboutissement d’un long processus de coordination clandestine et de maturation politique face à la domination coloniale française.

      L’ archive en question a été transmise à Lyazid Benhami, président du Groupe de réflexion sur l’Algérie (GRAL) et coordinateur du centenaire de Krim Belkacem. Elle est aussi publiée par histoirecoloniale.net.

      Cette nouvelle pièce archivistique est aujourd’hui rendue publique afin d’être mise à la disposition des historiens et des passionnés de la guerre d’indépendance. Son étude permettra de comprendre les luttes internes du mouvement indépendantiste et d’évaluer, avec le recul critique nécessaire, son importance dans l’historiographie qui traite de cette date fondatrice du 1er Novembre 1954.

      Archive-personnelle-de-Krim-Belkacem-du-30-avril-1958

      Source : Le Matin d’Algérie – 01/04/2026 https://lematindalgerie.com/larchive-inedite-de-krim-belkacem-sur-la-preparation-du-1er-novembre/

      Quand le Maghreb parlait d’une seule voix contre le colonialisme

      Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes Savantes).

      Daho Djerbal est historien, directeur depuis 1993 de la revue Naqd, d’études et de critique sociale.


      A la fin des années 1940, face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident se dresse l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek. Dès lors, se profilent les lignes de faille qui vont opposer les partis politiques nationalistes de diverses obédiences aux groupements armés qui se préparent à libérer le Maghreb par la voie des armes. L’Armée de libération du Maghreb se trouve entre 1953 et 1956 à la croisée des chemins et son destin sera scellé par le basculement des deux Etats voisins de l’Algérie vers une indépendance négociée avec la puissance coloniale.

      Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe
      Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe

      Les prémices : le Comité de libération du Maghreb arabe

      Après la deuxième guerre mondiale, et dans un contexte marqué par les menaces de partage de la Palestine, les nationalistes marocains, algériens et tunisiens se retrouvent au Caire où se tient le 1er congrès du Maghreb arabe (15 au 22 février 1947). Ils sont représentés par la Ligue de défense marocaine, le Parti du peuple algérien et le Néo-Destour tunisien. De cette rencontre naît le Bureau du Maghreb arabe dont la mission sera de coordonner l’action politique des différents partis nationalistes maghrébins. Les atermoiements des représentants des partis politiques nord-africains au Caire quant à la position à adopter vis à vis des puissances coloniales ainsi que celle des notabilités arabes face à la partition de la Palestine irritent au plus haut point les partisans d’une action plus résolue pour la libération du Maghreb et du monde arabe.

      Ce sont de jeunes nationalistes maghrébins déçus par l’attitude de la Ligue arabe et du Bureau de Liaison et d’information du Maghreb et de la Palestine qui vont à la rencontre l’émir Abdelkrim[1] pour lui faire part de leur désarroi et de leur détermination à passer à l’action. La ligne radicale du recours à la lutte armée l’emporte dans la capitale égyptienne au point qu’une année plus tard, en janvier 1948, un Comité de libération du Maghreb arabe[2] est créé sous l’égide de l’émir Abdelkrim el Khattabi. Ce Comité est constitué par de jeunes nationalistes venus du Maghreb, la plupart comme volontaires pour la libération de la Palestine ou effectuant pour certains d’entre eux des études au Caire[3].

      Sous l’impulsion de l’émir Abdelkrim et de ses partisans, des unités de commandos maghrébins sont constituées et regroupées dans des camps de formation militaire en Egypte, en Syrie puis en Irak. Ils sont près de 900 volontaires formés au maniement des armes et des explosifs par de jeunes officiers nationalistes arabes dont ceux qui renverseront les régimes corrompus et impotents du Moyen-Orient[4].

      L’incapacité de la Ligue arabe à engager résolument les États de la coalition dans une lutte de libération des territoires occupés et la défaite militaire de 1948 jettent le discrédit sur les politiques. La question centrale devient alors celle de la coordination des différents partis et mouvements nationalistes du Maghreb pour un déclenchement concerté de la lutte armée de libération sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Dans une tentative désespérée de reprendre la main sur les activistes, un accord est conclu en 1951 entre les représentants de l’Istiqlal, du Né-Destour et du MTLD qui proclament leur intention de libérer l’Afrique du Nord de la présence française[5].

      Nous nous devons de relever ici la coïncidence chronologique des faits entre la tenue du 1er congrès du Maghreb arabe et celle du congrès du MTLD[6] qui a lieu lui aussi en février 1947. À cette occasion, les débats laissent apparaître la même divergence de vues sur les voies et moyens pour l’accession à l’indépendance. Une sorte de compromis est conclu en Algérie débouchant sur la poursuite de la voie électorale sous le sigle du MTLD et la création d’une Organisation Spéciale (OS) chargée de préparer secrètement le parti et les militants au passage à la lutte armée. En 1951, suite à la découverte et au démantèlement de l’OS, les cadres dirigeants de cette organisation clandestine sont envoyés au Caire (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider) et en France (Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche).

      En 1951 donc, s’établit une nouvelle conjonction au Caire où les représentants de la voie insurrectionnelle vont vivre des années cruciales dans la proximité immédiate du Comité de libération du Maghreb arabe. C’est là que, par l’intermédiaire d’Ahmed Ben Bella en particulier, s’établissent des alliances et se met en place un axe Maghreb-Machrek dont le pivot semble se trouver dans la capitale égyptienne.

      Au mois de mars 1952 les tentatives de coordination s’intensifient au niveau des partisans nord-africains de la lutte armée. Abdelkrim El Khattabi envoie une mission en Tunisie, en Algérie et au Maroc à la recherche de contacts devant assurer l’unification des rangs et la détermination des étapes. L’idée d’un nouveau mouvement unifié pour la libération du Maghreb arabe[7] fait son chemin. Sont désignés pour cette mission Abdesslam El Hachemi Taud et Hammadi Er Rifi, des officiers volontaires des brigades d’Afrique du Nord formés par l’Académie militaire irakienne. En Tunisie, la mission mandatée par Abdelkrim contacte Tahar Guiga, un des leaders du parti Néo-Destour. En Algérie, les émissaires rencontrent Abdelhamid Mehri, membre du comité central du MTLD. Ils expliquent que le but de leur mission est de mettre en œuvre des mesures concrètes pour la coordination de la lutte engagée à l’échelle du Maghreb et créer un sentiment unitaire quant au destin commun d’un Maghreb arabe uni. Mais la mission consiste également en la mise en place des filières pour le passage des armes et des explosifs expédiés par voie terrestre depuis l’Egypte ou la Libye. Une partie de ces chargements à haut risque sont déposés dans un chapelet d’entrepôts passant par la Libye et la Tunisie avant d’atteindre l’Algérie et le Maroc. L’un de ces dépôts installé en est tenu à Batna[8] par Mustapha Ben Boulaïd (autre membre du comité central du MTLD et cadre clandestin de l’OS). Le projet est de lancer au même moment des actions armées sporadiques et de faire exploser des bombes dans l’ensemble des pays du Maghreb afin d’obliger les forces françaises à déployer et disperser leurs forces sur l’ensemble de la région[9].

      En 1952 toujours, Ahmed Ben Bella et Mohammed Boudiaf, tous deux cadres dirigeants de l’OS dissoute, se rencontrent en Suisse. La jonction est faite. Dès lors, pour les partisans de la lutte armée de libération de l’Algérie et du Maghreb, se mettent en place deux lignes de force. L’une, partant du Caire et passant par la Libye et la Tunisie, est adossée à deux personnalités éminentes ayant toutefois des objectifs différents (l’émir Abdelkrim et le colonel Abdel Nasser) ; l’autre, partant des bases militantes de la Fédération de France du MTLD et passant par l’Espagne et le Maroc s’appuie principalement sur les réseaux rifo-marocains.

      Lorsqu’à la veille du déclenchement de la lutte armée, les dirigeants du PPA-MTLD et surtout ceux de l’Organisation Spéciale cherchent des appuis logistiques, des bases de repli et des filières pour le passage des armes, c’est auprès des insurgés du Sud tunisien et en Libye qu’ils vont les trouver[10]. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les premiers maquisards algériens seront eux aussi appelés par les Français fellaghas[11].

      En août 1954, quelques mois avant le déclenchement de la lutte armée en Algérie,  Il a été décidé que Mustapha Ben Boulaid se rende en Libye, que Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf aillent à Tétouan et Nador pour assurer le contact avec les bases insurrectionnelles installées dans les pays frères du Maghreb. Au Maroc, ils rencontrent Abdelkebir El Fassi et Ahmed Ziad. En Tunisie, Lakhdar Cheriet et les partisans de Salah Ben Youssef

      Ahmed Ben Bella, se rend de son côté au bureau du Caire du Comité du Maghreb arabe où les dirigeants conviennent du principe d’une action unifiée prévue initialement pour le 15 octobre[12].

      Cette proximité entre les militants nationalistes des Aurès, des Nementchas et de l’Oued Souf en Algérie et les partisans de Salah Benyoucef dans le Sud tunisien d’un côté, entre Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abdelhafid Boussouf et les insurgés du Rif de l’autre n’est pas seulement sémantique ou géographique. Elle ne sera pas non plus sans conséquence dans les relations qui viendront s’établir entre le FLN-ALN, les Youssefistes du Né-Destour et les éléments de l’Armée de libération du Maroc après le déclenchement de la lutte armée en 1954.

      En Algérie, l’impasse dans laquelle se trouve engagée la voie électorale et pacifique de la majorité du comité central du MTLD précipite la crise. Des responsables de l’OS dont Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche tentent par tous les moyens de rassembler leurs troupes et, faute de faire l’unité des rangs entre partisans de Messali et ceux du comité central du MTLD, ils passent à la phase active de l’insurrection le 1er novembre 1954.

      La conjonction des maquis

      La naissance du FLN représenté par le Comité des Six[13] à Alger et par la Délégation extérieure du MTLD au Caire[14], pose un problème majeur en tant que solution de continuité entre le nationalisme des partis indépendantistes traditionnels et une nouvelle génération de militants. En Algérie, le passage à la lutte armée se fait dans les premier temps en dehors du parti et même contre le parti. Il est vécu par Messali comme par le comité central du MTLD comme un coup de force, une sorte de rébellion des activistes contre les politiques. De ce fait, dès novembre 1954, le capital relationnel accumulé tout au long des dernières décennies entre les directions politiques des partis nationalistes algérien et tunisien, semble être subitement rendu caduc ou pour le moins laissé comme en suspens. 

      Dès lors se cristallise sur le terrain militaire une alliance de fait qui matérialise très probablement une sorte d’union des commandos nord-africains dont le principe aurait été acquis le 29 mai 1954 au Caire.

      Des faits et témoignages viennent à l’appui de cette hypothèse. En effet, quelques semaines avant le déclenchement de la lutte armée, Mokhtar Badji[15], informe Mohammed Boudiaf que des combattants tunisiens traversent les frontières pour demander de l’aide, collecter des armes, de l’argent et des médicaments. Comme les journaux locaux commençaient à parler de ces infiltrations de fellaghas, cela  a fini par susciter quelques inquiétudes chez les responsable du FLN naissant qui craignait que ne se reproduisent les incidents ayant entraîné la découverte de l’OS en 1950[16]

      Dans le Sud tunisien, dès les premiers mois de l’insurrection, l’ALN algérienne apporte son aide à Lazhar Cheriet et à Saci Lassoued pour l’organisation des unités de l’ALT (armée de libération de la Tunisie)[17]. Ahmed Mahsas, chargé par Ben Bella en 1955 de la logistique et de la sécurité pour l’Est algérien, revient en Tunisie après un court passage par la Libye. C’est en qualité de représentant de la direction (extérieure) du FLN qu’il va tenter de mettre un terme au désordre qui prévaut dans les rangs des unités de l’ALN cantonnées au-delà des frontières. Sur le plan militaire, il est chargé de la mise en place d’un comité pour la répartition des armes venues du Caire[18]. Sur le plan politique, sa mission est de « jeter les bases d’une structure révolutionnaire nord-africaine pour contrecarrer les plans français »[19].

      De leur côté, les partisans de Salah Ben Youssef apportent une aide directe aux djounouds algériens.

      « Une lettre de Ben Bella datant du 28 novembre 1955, atteste en effet que le FLN considérait comme un avantage pour les acheminements d’armes de Libye en Algérie, l’implantation de 300 Youssefistes dans le Sud tunisien. »[20]

      Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que le 17 août 1954 s’ouvrent les négociations franco-tunisiennes. Mendès France qui cherche à tout prix à les faire avancer accroît la pression pour obtenir le désarmement des maquis du Sud tunisien. Les principaux négociateurs du Néo-Destour, Tahar ben Amar, Mohammed Masmoudi et Mongi Slim sont convoqués à Paris pour agir dans ce sens. Le 22 novembre, alors que la lutte armée a commencé en Algérie, un accord approuvé par le bey et par Mendès-France stipule : 

      « Le gouvernement tunisien invite solennellement les fellaghas à remettre leurs armes aux autorités françaises et tunisiennes. »[21]

      Le 15 janvier 1955 c’est le président du Conseil lui-même qui prend part aux pourparlers alors que Salah Ben Youssef durcit sa position, craignant des concessions de la part de Bourguiba. Le renversement du gouvernement Mendès France par le parlement français, sur l’affaire tunisienne justement, n’empêche pas cette même affaire d’être réglée le 21 avril par le gouvernement Edgard Faure qui signe avec Habib Bourguiba une convention générale amendée.

      Tout porte à croire que l’alliance des unités de l’ALN et de l’ALT sur le terrain est dirigée contre la ligne Habib Bourguiba et s’inscrit dans le cadre d’un projet de soulèvement général de l’Afrique du Nord.

      Pour confirmer cette hypothèse, à l’Ouest, la 5ème zone (Oranie) dirigée par Larbi Ben M’hidi installe ses quartiers à Nador dans le Rif marocain où se trouvent les camps de l’armée de libération du Maroc (ALM). Un des chefs de cette armée, le colonel Ben Miloudi remet gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset[22]. C’est là que sont repris par Aberkane et le Docteur Khatib les projets d’une armée de libération de l’Afrique du Nord.

      À Alger, Abdelhamid Boudiaf, un élément de l’OS proche de Mostefa Ben Boulaïd arrive avec un certain Lieutenant Abdelaziz Al Iraqi[23] en provenance du Maroc. Celui-ci avait pour mission d’aider à la formation militaire des maquisards algériens. Pris en charge par Boudjeroudi puis par Mahieddine Berrezouane et Mohammed Moqaddem, il est envoyé en Kabylie. Il sera quelques temps plus tard arrêté en compagnie de Abdallah Fadhel[24].

      À l’idéal d’une unité du Maghreb fondée sur une alliance politique des partis Istiqlal, MTLD et Néo-Destour se substitue, sur le terrain, une autre unité maghrébine reposant sur la conjonction des armées de libération des trois pays du Maghreb : ALM, ALN, ALT.

      Face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident, se dresse alors l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek.

      La Rédaction


      Bibliographie  : Daho Djerbal (dir.), L’armée de libération du Maghreb (1948-1955), Alger, Ed. Fondation Mohamed Boudiaf, Alger, 2004.


      Notes

      [1] Héros de la guerre du Rif et fondateur en 1922 de la République confédérée des tribus du Rif. Exilé à l’île de la Réunion, il s’échappe en 1947 du navire devant le ramener en France et s’installe au Caire.

      [2] Sur ce point, la version diverge avec celle plus classique selon laquelle ce comité serait l’émanation du Bureau de liaison et d’information du Maghreb et de Palestine créé sous l’égide de la Ligue arabe.

      [3] Témoignage de Abdesslam el Hachemi Taud, jeune volontaire qui a combattu dans les rangs des brigades nord-africaines pour la libération de la Palestine ; il participe à la création du premier comité de libération du Maghreb arabe sous la direction de l’émir Abdelkrim et présidera à la formation et à l’envoi des premières unités de commandos de l’ALM. Cf. Daho Djerbal, op. cit.

      [4] El Hachemi Taud, in Daho Djerbal, op. cit.

      [5] Slimane Chikh L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Alger, OPU, 1981, p. 486 et suiv.

      [6] En 1946, le Parti du peuple algérien dissout décide de participer aux élections sous le sigle de Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

      [7] Témoignage de Abdelatif Jabrou, in Daho Djerbal, op. cit.

      [8] Capitale des Aurès dans l’est algérien.

      [9] Abdelatif Jabrou, in op. cit.

      [10] El Hachemi Taud, in op.cit.

      [11] Voir cette entrée.

      [12] Abdelatif Jabrou, in op.cit.

      [13] Mohammed Boudiaf (comme coordonateur), Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Mourad Didouche, Belkacem Krim, Rabah Bitat.

      [14] Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider.

      [15] Un des responsables de l’OS pour l’est algérien, désigné par Boudiaf pour diriger le 1er novembre la région frontalière.

      [16] Témoignage de Aïssa Kechida du groupe du 1er novembre de la capitale, compagnon de Boudiaf.

      [17] Témoignage d’Ahmed Mahsas représentant politico-militaire du FLN auprès des autorités tunisiennes en 1955-1956.

      [18] Comité constitué de représentants des wilayas 1, 2, 3 et de la base de l’Est.

      [19] id.

      [20] Jean Boisson. Ben Bella est arrêté, Paris,Études et recherches historiques, 1978, p. 422.

      [21] Paul Marie de La Gorce. Apogée et mort de la IV ème  République, Paris, Grasset, 1979. p. 229.

      [22] Ali Haroun. La 7ème wilaya. La guerre du FLN en France, Paris, Le Seuil. 1986,  p. 42.

      [23] Le fameux Hammadi er Rifi  cité ci-dessus.

      [24] Témoignage d’Aïssa Kechida. Archives personnelles.

      Source : Mondafrique – 04/02/2026 https://mondafrique.com/decryptage/quand-le-maghreb-parlait-dune-seule-voix-contre-le-colonialisme/

      1954, la Toussaint rouge – Benjamin Stora

      Radio France – Épisode 4/6 : 1954, la Toussaint rouge – Série : « France-Algérie : anatomie d’une déchirure » – Samedi 1 novembre 2025 (première diffusion le vendredi 25 avril 2025)

      Écouter (15 min) : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/en-6-dates-cles/ep4-8770400

      Dans cet épisode, l’historien Benjamin Stora retrace les origines et les premières années de la guerre d’Algérie, depuis la proclamation du Front de Libération Nationale (FLN) le 1er novembre 1954, jusqu’à la bataille d’Alger en 1957.

      Avec Benjamin Stora, historien français

      Proclamation du FLN (Front de libération nationale) le 1ᵉʳ novembre 1954 : « Nous considérons avant tout qu’après les décades de luttes, le mouvement national a atteint sa phase de réalisation. »

      Du désir politique d’indépendance à la lutte armée

      Le 1ᵉʳ novembre 1954, des attaques coordonnées sur l’ensemble du territoire algérien marquent le début de l’insurrection. Cette date symbolique, explique Benjamin Stora, représente « un changement de leadership » dans le mouvement nationaliste algérien. De jeunes militants, « traumatisés par les massacres de Sétif et Guelma de mai-juin 1945 où des dizaines de milliers d’Algériens ont été tués », décident de se séparer du parti de Messali Hadj pour passer à l’action armée en créant le Front de libération nationale (FLN). « C’est la première fois qu’en Algérie, depuis très longtemps, des actions violentes sont coordonnées sur l’ensemble du territoire . C’est ça la nouveauté », souligne l’historien.

      Le tout survient dans un contexte global de décolonisation et de défaite française de Diên Biên Phu le 9 mai 1954. Le chef nationaliste Ferhat Abbas avait eu cette formule : « Diên Biên Phu a été le Valmy des peuples colonisés. » Si les cibles principales sont des commissariats et des casernes, l’assassinat d’un couple d’instituteurs crée un grand émoi en France. Le 20 août 1955, avec l’attaque de Philippeville (aujourd’hui Skikda), le conflit s’intensifie.

      L’ escalade du conflit et l’envoi du contingent en 1956

      Un tournant majeur se produit en mars 1956 lorsque le président du Conseil Guy Mollet, pourtant élu sur un programme de paix, décide l’envoi du contingent en Algérie. Cette décision change la perception du conflit en métropole : « Le fils, le frère, le père, le fiancé est appelé en Algérie… 400 000 hommes sont envoyés », souligne l’historien. « On peut estimer aujourd’hui que tous les hommes nés entre 1932 et 1943 sont allés en Algérie faire la guerre. » Le drame de Palestro, où de jeunes appelés tombent dans une embuscade, marque un choc pour l’opinion publique française : « La France se réveille. La France voit pour la première fois en mai 1956 la guerre d’Algérie. » C’est à cette période que le mot « guerre » commence à remplacer les « événements » ou « opérations de police ». On assiste à une prise de conscience. Parallèlement, l’indépendance de la Tunisie et du Maroc en mars 1956 offre des bases arrière au FLN, aggravant la situation militaire.

      La suite est à écouter…

      L’ équipe

      Un podcast de Thomas Snégaroff

      Réalisation : Karen Déhais

      Préparation : Mathilde Khlat, chargée de programme

      Prise de son : Gaspard Guibourgé et Guillaume Roux

      Mixage : Raphaël Rousseau et Basile Beaucaire

      Septembre 1960 : le Manifeste des 121 pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie

      Le Manifeste des 121, titré « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie », est signé par des intellectuels, universitaires et artistes et publié le 6 septembre 1960 dans le magazine Vérité-Liberté. Il suscite un énorme scandale. Alain Ruscio rappelle qu’il a « réveillé l’opinion publique française ». Catherine Brun éclaire la genèse et la postérité de ce manifeste. Enfin, le film de Mehdi Lallaoui interroge nombre de témoins de cet évènement majeur.


      Guerre d’Algérie : comment le Manifeste des 121 a réveillé l’opinion publique française, par Alain Ruscio

      Publié dans L’Humanité le 11 septembre 2025

      Source

      Début 1960, la guerre d’indépendance de l’Algérie entre dans sa septième année. « Événements », selon la terminologie officielle, montagne d’hypocrisie ? Tous les Français l’appellent par son nom, une guerre, et même une « sale guerre », comme celle d’Indochine, qui l’avait précédée.

      La protestation, peu audible durant les premières années, enfle. Les désastres sont sans nom pour le peuple algérien. La torture, subie par des dizaines de milliers, connue de tous, est désormais le quotidien pour ce peuple. En France, pour les familles, c’est chaque jour un peu plus de deuils, de peurs. La politique gaulliste souffle le chaud et le froid : promesse d’autodétermination mais poursuite et même accentuation de l’effort militaire. Les oppositions (PCF, le tout jeune PSU, les intellectuels contestataires) ne trouvent pas de langage commun – et à vrai dire ne le cherchent guère. Un certain sentiment d’impuissance s’est emparé des milieux les plus investis dans la lutte anti-guerre. Début 1960, c’est de l’entourage de Dionys Mascolo, communiste en rupture de ban (exclu du PCF dès 1950), que part l’idée d’un soutien public de personnalités aux soldats refusant de porter les armes en Algérie. Le texte, intitulé dans un premier temps Adresse à l’opinion internationale, co-rédigé par Mascolo et le surréaliste Jean Schuster, est soumis à un premier groupe. C’est Maurice Blanchot qui lui donne son titre définitif, Manifeste pour le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie. En juillet, la première liste est prête. En septembre, le texte commence à circuler sous le manteau (la presse n’a pas le droit de le publier, la censure gaulliste sévit en ces temps-là). La première publication est faite par l’organe semi légal de la Centrale d’information et d’action sur le fascisme et la guerre d’Algérie, Vérités Pour, le 26 septembre 1960. Pour la postérité, il deviendra Manifeste des 121, tout simplement parce ce fut le chiffre des premiers signataires : « Nous respectons et jugeons justifié le refus de prendre les armes contre le peuple algérien. Nous respectons et jugeons justifiée la conduite des Français qui estiment de leur devoir d’apporter aide et protection aux Algériens opprimés au nom du peuple français. La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ». L’avaient signé certains des intellectuels les plus engagés contre la guerre, Robert Barrat, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Pierre Boulez, André Breton, Édouard Glissant, Daniel Guérin, Jérôme Lindon, André Mandouze, Dionys Mascolo, François Maspero, Théodore Monod, Hélène Parmelin, Alain Resnais, Alfred Rosmer, Claude Roy, Nathalie Sarraute, Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, Vercors, Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, etc. 

      La réponse fut vive. Les autorités déclenchèrent une vague de mises en examen. Beaucoup de signataires – en particulier parmi les artistes – furent frappés d’interdits professionnels. Parmi les signataires du Manifeste figurait le grand mathématicien Laurent Schwartz, intellectuel trotskiste en pointe dans la dénonciation de la guerre. Il fut immédiatement suspendu de cours à l’École Polytechnique par le ministre des armées, Pierre Messmer. Schwartz répondit publiquement au ministre : « Si j’ai signé la déclaration des 121, c’est en partie pour avoir vu depuis plusieurs années la torture impunie et les tortionnaires récompensés. Mon élève Maurice Audin a été torturé et assassiné en juin 1957, et c’est vous, monsieur le ministre, qui avez signé la promotion du capitaine Charbonnier au grade d’officier de la Légion d’Honneur à titre exceptionnel et celle du commandant Faulques au grade de commandeur de la Légion d’Honneur. Venant d’un ministre qui a pris de telles responsabilités, les considérations sur l’honneur ne peuvent que me laisser froid. »

      Quelle fut l’attitude du PCF, alors principale force de la gauche ? Ce parti se revendiquait du léninisme, partisan de la lutte de masse, méfiant par principe contre toute activité jugée alors individualiste. Durant la toute première période de la guerre, la condamnation de ce type d’initiatives avait été sans appel (on pense à la prise de distance avec les « porteurs de valises »). Face au Manifeste, pourtant, on observa une évolution. Après un silence, signe évident d’une gêne, L’Humanité publia le 3 octobre un article dont le titre était un programme : « Soutenir les condamnés, défendre les 121 », signé par un membre du Comité central, Jean-Pierre Vigier. Le soutien aux condamnés et aux 121 était exprimé de façon nette : « Nous, communistes, soutiendrons les condamnés et défendrons les 121, comme nous défendrons toujours et sans distinction à l’avenir, tous les partisans de la paix en Algérie ». Le Manifeste, pour Vigier, avait « le mérite de contribuer au réveil de l’opinion et d’élargir le débat sur la nature de la guerre d’Algérie et les moyens d’y mettre un terme. » Phrase qui constituait un pas en avant considérable, en ces temps de raideur idéologique. Mais… il y avait un mais. « L’insoumission n’a jamais été une position du mouvement ouvrier ». L’auteur ne masquait pas les appréhensions des communistes face à cette forme de résistance : « Les activités de certains accusés, les moyens préconisés par les 121 montrent que la poursuite d’une guerre atroce, injuste, inhumaine, conduit parfois les adversaires des ultras, à partir d’une impatience compréhensible, à des gestes de désespoir utilisés parfois par les ultras et le régime. » Tout était dit dans cette formule.

      Avec le recul, le Manifeste des 121 apparaît comme un moment d’importance dans la dénonciation de la guerre. Un moment, mais non le moment. Il y en eut bien d’autres, du mouvement des rappelés en 1956 à l’interdiction du livre d’Henri Alleg en 1958. 


      Lire aussi sur notre site

      « Genèse et postérité du “Manifeste des 121” ». Le Manifeste des 121, un texte fondamental dont Catherine Brun éclaire la genèse

      par Catherine Brun, publié par L’Esprit Créateur, Volume 54, Number 4, Winter 2014, p. 78-89, reproduit par notre site le 12 avril 2021 avec l’accord de son autrice.

      Source

      Notre site a consacré une page aux soixante ans du « Manifeste des 121 » en reproduisant son texte et les deux listes de ses signataires, ainsi qu’un documentaire par le réalisateur Mehdi Lallaoui. Nils Andersson, responsable à l’époque des éditons La Cité à Lausanne, a souligné : « Sur le “Manifeste des 121” (et le “manifeste des intellectuels” qui prétendait lui répondre), il y a un texte qui n’est pas assez connu, c’est celui de Catherine Brun, “Le Manifeste des 121, genèse et postérité”. Il apporte des éléments importants sur l’initiative et la rédaction de ce manifeste, cite les noms de personnes dont l’engagement est moins connu mais qui n’en fut pas moins important ».


      Voir le film « Manifeste 121. Des intellectuels dans la guerre d’Algérie », par Mehdi Lallaoui

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/septembre-1960-le-manifeste-des-121-pour-le-droit-a-linsoumission-dans-la-guerre-dalgerie/

      La guerre chimique française en Algérie – Christophe Lafaye

      L’ historien fait la synthèse de ses recherches sur un crime de guerre français en Algérie longtemps occulté, dont certaines traces archivistiques restent interdites.

      La France a mené durant presque toute la guerre en Algérie une véritable guerre chimique clandestine. C’est ce que révèlent et documentent les travaux de l’historien Christophe Lafaye, dont le grand public a pu prendre connaissance en 2025 dans le film documentaire Algérie sections armes spéciales de Claire Billet. Christophe Lafaye fait dans cet article une synthèse de ses recherches, en commençant par indiquer qu’elles sont partiellement « empêchées », certaines archives restant arbitrairement interdites de communication au Service Historique de la Défense (SHD).

      Image extraite du documentaire « Algérie, sections armes spéciales » de Claire Billet et Christophe Lafaye.

      La guerre chimique en Algérie (1954-1962) :

      traces et stigmates du conflit

      Par Christophe Lafaye.

      Avec l’autorisation de l’auteur

      Article d’abord paru le 24 septembre 2025 dans la revue Transversales

      Cet article met en lumière l’usage des armes chimiques par l’armée française pendant la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), tout en s’interrogeant sur les stigmates et les conséquences de ces violences de guerre spécifiques sur les Hommes et l’environnement. La guerre chimique – conduite par la France en Algérie entre 1956 et 1962 – induit la création d’unités spéciales, un recrutement et la formation des militaires (appelés et engagés) pour l’emploi de ces armes spéciales. L’efficacité militaire commande une standardisation progressive des formes du combat, de l’usage des armes chimiques mais aussi une évolution des toxiques de guerre. Les stigmates sont importants. La guerre chimique « marque » les combattants dans le processus même de la survenue de la mise à mort de l’adversaire. Le « bourreau » peut lui-même devenir « victime », avec le risque de développer des pathologies qui le poursuivent bien après la fin de la guerre. Cette guerre chimique s’inscrit dans un espace donné (monde souterrain, caches etc.), qui matérialise et spatialise, grâce à la cartographie, l’intensité de cette guerre comme les risques d’atteintes environnementaux. Cette guerre se déroule, enfin, au milieu des populations qui deviennent des spectatrices et des victimes. Elles en portent la mémoire (massacre de Ghar Chettouh les 22 et 23 mars 1959 à Taxlent dans les Aurès). Des questions demeurent : combien de portés disparus algériens et français sont-ils encore enfouis dans le sol algérien à la suite de la guerre chimique ? Quelles sont les conséquences environnementales et sanitaires de cet épisode en France et en Algérie ? Comment tourner la page de ce conflit colonial sans évoquer les formes les plus paroxysmiques des violences de guerre ?

      Introduction

      Regarder la guerre en face peut être difficile, pour qui ne veut surtout pas la voir dans toute l’étendue de ses violences, de ses atrocités et de ses pratiques de cruauté.

      « Nous préférons regarder la guerre de biais plutôt que de face, à tel point qu’avant de nous tromper sur la guerre, nous nous trompons sans doute sur notre propre société et sur nous-mêmes », rappelait l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau[1].

      Les violences de guerre en Algérie (1954-1962) possèdent leur propre syntaxe, pouvant être vues comme un langage renvoyant vers les systèmes de représentation des acteurs sociaux qui menaient ce dernier grand conflit colonial de la France[2]. Certaines de ces violences ont été étudiées ou évoquées comme la torture[3], les exécutions sommaires, les « ratonnades »[4], les disparitions des corps, les punitions puis les massacres collectifs, l’usage du Napalm ou encore les déplacements et l’internement des civils[5]. À défaut d’avoir été jugées pénalement pour édifier les consciences, elles peinent encore à s’imposer au récit médiatique et politique sur la guerre d’Algérie. Comment a-t-il été possible, pendant tant d’années, d’ignorer la guerre chimique menée par la France tout particulièrement entre 1956 et 1962 ? Si l’usage du Napalm[6] est apparu dans les témoignages des appelés du contingent puis dans la recherche universitaire, l’utilisation des gaz toxiques demeure un angle mort de la recherche.

      Une recherche empêchée ?

      L’ historiographie de cette guerre est pourtant foisonnante. En 2018, on pouvait recenser 667 thèses et mémoires en langue française[7]. Dans cette somme de connaissances, on trouve peu de choses sur l’usage des armes chimiques par l’armée française. En 1999, la thèse de Frédéric Médard expose l’importance du Sahara comme lieu d’expérimentation, entre autres, pour les armes nucléaires, bactériologiques et chimiques[8]. En 2001, un ouvrage sur les aspects militaires de la guerre d’Algérie, consacrant une décennie d’ouverture des archives militaires[9], ne fait aucunement mention de la guerre chimique[10]. Il faut porter son regard du côté de l’Allemagne pour lire une thèse présentant la genèse de ces violences spécifiques[11], sous la plume de Fabian Klose, qui dispose d’une dérogation pour consulter les cartons d’archives du Service historique de la défense (SHD) à Vincennes[12]. Il met en évidence l’emploi des armes chimiques pour réduire les refuges souterrains de l’Armée de libération nationale (ALN) mais ne va pas plus loin dans l’étude de la guerre chimique. Cette thèse est soutenue avant la promulgation de la loi du 15 juillet 2008 relative aux archives. Beaucoup des documents cités sont maintenant interdits à la consultation de manière perpétuelle au titre de l’article L 213-2, II sur « les archives incommunicables »[13]. En France, une recherche doctorale intitulée « La guerre des grottes menée par l’armée française au cours des guerres non conventionnelles, de 1800 à 2011 » débute en novembre 2015. Elle est conduite par le commandant Romain Choron, officier de l’armée de Terre, à la demande de la hiérarchie. La rédaction de ce travail a été mise brutalement à l’arrêt le 13 novembre 2019, à la suite d’une perquisition de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) pour un soupçon de compromission du secret de la défense nationale. L’infraction supposée tient sur l’interprétation de l’impératif de déclassification des archives exploitées par le doctorant, même après l’expiration du délai de cinquante ans prévus par le code du patrimoine. Pourtant, la DGSI ne demande pas de mise en examen.

      Cette saisie de documents et d’ordinateurs coïncide avec le début d’une longue séquence de fermeture des archives contemporaines du SHD, conséquence d’un conflit juridique autour de l’application de l’instruction générale interministérielle n° 1300 portant sur le secret défense et de sa supériorité supposée sur la loi du 15 juillet 2008 sur les archives. Toutes les archives portant une mention de classement après 1940 doivent être soumises à une procédure de déclassification à la pièce – si besoin en consultant le service émetteur – puis recevoir un nouveau tampon indiquant son achèvement. Les archives des armées se referment alors que les associations d’universitaires et d’archivistes se mobilisent[14]. Après une double saisine du conseil d’État pour annuler les dispositions de l’IGI n° 1300 du 30 novembre 2011, durcies de nouveau en 2020, les collectifs citoyens remportent une victoire éclatante le 16 juin 2021. Le rapporteur public, Alexandre Lallet, conclut à l’annulation de ces dispositions dans des termes extrêmement sévères. Il estime que la nécessité de cette déclassification a été « inventée pour les besoins de la cause » au moment même où s’ouvrent les archives de la guerre d’Algérie, et qu’elle avait « un arrière-goût désagréable de subterfuge »[15]. Il a également déploré le coût représenté par l’application de ces mesures de déclassification inutiles. L’adoption de la loi de prévention des actes terroristes le 30 juillet suivant permet de mettre en œuvre de nouveaux dispositifs de fermeture des archives des armées[16]. Au début de l’année 2023, Romain Choron boucle du mieux possible son doctorat. Le 7 février, le tribunal de Paris ordonne la restitution des scellés. Dix jours plus tard, une rencontre au siège de la DGSI se conclut par une absence manifeste de compromission du secret de la défense nationale. Le 19 avril, l’officier soutient sa thèse de doctorat au Centre National des Arts et Métiers (CNAM) à Paris[17]. Elle est placée sous embargo de communication dans les bibliothèques universitaires jusqu’au 19 avril 2028. Si le tribunal de Paris classe sans suite son affaire le 16 janvier 2024, sa carrière en pâtit. Pourtant, de nombreux éléments sur la guerre chimique étaient déjà accessibles en sources ouvertes.

      Les traces de la guerre chimique 

      Les récits publiés par certains anciens combattants font sortir cette histoire de l’ombre. Il y a d’abord l’ouvrage du général Georges Buis sobrement intitulé « la Grotte ». Publié en 1961, il lève le voile sur l’existence de ces combats[18]. En 1981, Saïd Ferdi décrit, dans son ouvrage autobiographique, l’enfumage et la mort de quatre-vingt-dix habitants d’un douar réfugiés dans un silo à grains. Cette action est menée par une équipe spécialisée équipée de bouteilles et de masques à gaz[19]. Seize ans après, le témoignage de Roger Clair, ancien appelé du 77e bataillon du génie (BG), nous éclaire sur la bataille dans les grottes et l’usage des gaz de combat[20]. Il est suivi peu de temps après par Yves le Gall écrivant sur le génie en Algérie et les sections spécialisées dans la réduction de grottes (1960-1962)[21]. En 2003, c’est au tour d’Armand Casanova, lui aussi appelé au 77e BG, de livrer sa version de cette histoire[22]. La même année, Georges Salins témoigne de la création et des premières opérations de la batterie armes spéciales (BAS) du 411e régiment d’artillerie antiaérienne (RAA) dans un ouvrage collectif dirigé par Claude Herbiet[23]. En 2010, un autre ouvrage collectif des anciens combattants de la section de grotte de la 75e compagnie de génie aéroporté (CGAP), détaille leurs opérations, les techniques, tactiques et procédures de combat[24]. En 2013, Jean Beyer publie à compte d’auteur le récit de son passage dans la section armes spéciales de la 52e compagnie de génie de zone (CGZ)[25]. En 2015, Jean Vidalenc retranscrit son expérience d’appelé de la section armes spéciales de la 71e CGZ[26]. En avril 2022, la documentariste Claire Billet reprend une partie de ces témoignages pour rédiger une enquête sur la « Guerre des Grottes » pour la Revue XXI[27]. Une grande majorité des anciens combattants de ces unités ont préféré taire leur histoire. En Algérie, les récits sur la guerre chimique, conservés dans les mémoires locales, ont du mal à trouver un écho en France.

      Comment se fait-il que la recherche historique se soit si peu intéressée à ce sujet ? Les origines de cette cécité sont sans doute à trouver dans les conditions de dénonciation de la guerre coloniale. L’éditeur Nils Andersson se souvient :

      « Il y avait des informations sur l’usage de moyens chimiques, notamment du napalm, toujours démenties, pour autant certaines. Mais, contrairement aux sources d’informations sur la répression s’appuyant sur des témoignages de victimes, des témoins des exactions, des avocats ou des fuites au niveau de l’administration, assurant la vérité des faits, s’agissant des actions militaires et des moyens utilisés par l’armée, les sources d’information étaient rares et difficiles à confirmer »[28]. Les débats politiques et sociétaux se concentrent sur la dénonciation de la torture, des exécutions sommaires, des viols et des disparitions orientant le regard des historiens des années mille neuf cents quatre-vingt-dix travaillant sur les violences coloniales. Pourtant, le secret autour de la guerre chimique n’était pas absolu pour qui souhaitait enquêter. Dès 1960, dans l’ouvrage LaPacification, nous pouvions lire : « Il existe dans la banlieue d’Alger une compagnie Z formée en majorité de sous-officiers appelés ou de carrière. Leur instruction sur l’utilisation des gaz est assurée à Bourges (école d’armes spéciales). D’abord répartis dans les corps de troupe, les éléments de la compagnie Z ont été regroupés à Alger à la fin de l’année 1956. Leur rôle : participer aux opérations au cours desquelles les hors la loi sont surpris dans les grottes. L’équipe des techniciens est envoyée avec des grenades à gaz et un matériel protecteur. Les grenades sont projetées par dizaine dans l’ouverture de la grotte. Après une attente plus ou moins longue, un suspect est envoyé à l’intérieur. Si l’on tire dessus, c’est que les hors la loi sont encore vivants. On jette de nouvelles grenades… L’attente peut être très longue suivant l’état et la profondeur de la grotte. Enfin, les hommes revêtus de leurs vêtements protecteurs iront “inventorier” l’intérieur. Officiellement, c’est-à-dire à l’usage des membres de la compagnie Z, on utilise des gaz lacrymogènes “renforcés”[29], autorisés par les conventions de Genève. Or, la composition chimique de ces gaz comme les brûlures relevées sur les victimes permettent d’affirmer qu’il ne s’agit pas de lacrymogène, mais d’aminodichloroarsines (gaz très lourds, brûlant les tissus intérieurs et extérieurs, théoriquement interdits entre belligérants) ». Cette affirmation ne fut jamais contredite par la France.

      L’ existence d’autres unités dédiées à la guerre chimique transparait dans la littérature de dénonciation de la guerre mais aussi dans la propagande de l’armée française. Dans le livre Nuremberg pour l’Algérie !, nous pouvons lire la description d’une opération sous la plume du sergent Claude Capenol en 1960 :

      « Il y a quatre jours les soldats du 2/43 nous ont amené un fell qu’ils avaient capturé en patrouille. Nous l’avons fait parler et il en est résulté qu’il nous a fourni l’endroit d’une cache d’Ain-Roua. Aussitôt opération et bouclage, c’est fini à midi. Bilan de l’opé : d’abord les militaires ont gazé la grotte qui fait 180 mètres de profondeur […]. Ils sont entrés dedans et ont sorti 12 fells dont 2 sous-chefs et 1 aspi (qui est mort suite aux gaz). Toutes les armes ont été récupérées […] »[30]. La confirmation de l’existence de ces unités est donnée par l’armée elle-même. Le journal Le Bled met à l’honneur, dans son édition du 23 février 1961, l’action des « hommes-grotte du génie » de la section armes spéciales de la 62e CGZ. La couverture présente deux soldats en combinaison butyl et masque à gaz, portant une lampe chacun et deux pistolets automatiques[31]. On peut lire :

      « Aujourd’hui, une section « armes spéciales » […] se livre aux joies de la spéléologie. Lorsque des fellaghas ont cherché refuge à l’intérieur d’une grotte, il faut les en déloger et c’est à cette équipe spécialisée que l’on fait appel […]. Deux cents caches et grottes ont été visitées. Des documents et des armes furent récupérées à la suite de ces visites, et une véritable « carte d’identité » de chaque grotte est établie. Mais pour éviter qu’elles servent encore de refuges à des rebelles, elles sont souvent détruites, et un gaz, l’arsine, en rend l’air irrespirable. La section de grottes revêt un caractère opérationnel : à son bilan, quarante rebelles mis hors de combat »[32]. Ces documents soulèvent la question de la nature et de l’ampleur de la guerre chimique menée par la France en Algérie.

      Une guerre chimique limitée ?

      Entre 1956 et 1962, la France mène une guerre chimique en utilisant une partie de l’arsenal de l’état-major des armes spéciales (nucléaire, bactériologique, chimique). À la demande de l’état-major de la 10e Région Militaire (RM, Algérie), l’état-major du commandement des armes spéciales[33] (CAS) est invité à fournir une étude pour déterminer comment ces armes peuvent répondre à un certain nombre de problèmes tactiques rencontrés par l’armée française sur le terrain. La demande est transmise au général Charles Ailleret, chef du CAS, afin qu’il puisse fournir des solutions pour neutraliser, entre autres, les grottes et caches souterraines utilisées par les indépendantistes algériens. Une unité spécialisée est créée au 1er décembre 1956 : la BAS du 411e RAA[34]. Des engagés et des appelés du contingent de la 7e région militaire, après un passage à Bourges au 610e Groupe d’expérimentation et d’instruction des armes spéciales (GEIAS), gagnent l’Algérie pour mener cette guerre « spéciale ». Les attributions de cette unité sont de mener des expérimentations opérationnelles, de mettre en œuvre en opération les procédés testés et de procéder à l’instruction des autres unités pour généraliser l’emploi des armes spéciales. Entre 1956 et 1959, jusqu’à 119 unités sont créées partout en Algérie. Entre 1959 et 1962, après une rationalisation de l’organisation militaire sur le terrain, une vingtaine de sections poursuivent le combat et traitent de manière régulière les grottes avec des agents chimiques issus de la Première Guerre Mondiale pour empêcher leur réutilisation.

      Une lettre retrouvée à Vincennes indique que le ministre des Armées, Maurice Bourgès-Maunoury, a voulu encadrer l’usage de ces armes chimiques : « Sur les propositions du Commandement des Armes Spéciales faites pour répondre à des demandes du Général commandant la 10e région militaire [le général Henri Lorillot], […], certains procédés chimiques pourront être employés au cours des opérations en Algérie ». Une arme chimique est une arme utilisant au moins un produit chimique toxique pour les êtres humains. Cette lettre autorise donc leur utilisation. « Ces procédés ne devront mettre en œuvre que des produits normalement utilisés dans les différents pays pour le maintien de l’ordre [souligné], c’est-à-dire limités à l’utilisation du bromacétate d’éthyle, de la chloracétophénone et de la diphénylaminochlorarsine ou de corps possédant des propriétés très voisines ». Le ministre conclut prudemment : « […] Ils ne devront être employés qu’à des concentrations telles qu’elles ne puissent entraîner aucune conséquence grave pour des individus soumis momentanément à leurs effets »[35]. Le général Lorillot accuse réception de cette lettre le 21 mai 1956 en recopiant mot pour mot son contenu de la décision ministérielle à destination des états-majors en Algérie, en y ajoutant cette précision : « Ces corps [chimiques] ne devraient être employés qu’à des doses qui ne soient pas susceptibles d’entraîner de conséquences physiologiques […], sauf si [les individus] s’obstinaient volontairement à y séjourner pendant de longs délais »[36]. Les essais en cours durant l’année 1956 ont sûrement dû déjà laisser transparaître la létalité des gaz.

      Ces documents confirment les informations données par le colonel Olivier Lion :

      « Les “sections de grottes” utilisèrent des projectiles chargés de lacrymogènes (grenade lacrymogène modèle 1951, chargée de 80 grammes de CN2D ou de CND – mélange de chloracétophénone et d’adamsite – ou de la grenade lacrymogène modèle 1959, chargée de 80 grammes de CND ou de CB – appellation française du CS –), pour neutraliser les occupants de refuges souterrains »[37]. Devant la faible persistance des agents chimiques lacrymogènes classiques pour empêcher la réutilisation des grottes, le gaz CN2D est élaboré pour combiner les effets de la chloracétophénone, de l’adamsite et du kieselguhr[38]. Son utilité opérationnelle est due à son extrême agressivité pour mettre hors de combat les individus à l’intérieur des cavités mais aussi à sa persistance. De multiples vecteurs de diffusion (grenades, chandelles – dispositif pyrotechnique permettant de libérer 5 kg de CN2D sous forme gazeuse –, roquettes, bombes, etc.) sont mis au point.

      Les stigmates de la guerre chimique

      Le gaz CN2D appartient à la famille des toxiques incapacitants. L’ajout d’arsines dans la composition du mélange lacrymogène permet au gaz de se déposer sur les parois de la grotte et de demeurer actif pendant une période théorique d’un à six mois. Selon les témoignages recueillis chez les anciens combattants français, l’usage des gaz devait permettre de faire des prisonniers pour obtenir du renseignement. En réalité et en fonction de la configuration de la grotte, le gaz pouvait être rapidement mortel. Arrivés à proximité des combattants, le même spectacle dantesque s’offrait ainsi aux yeux des militaires français :

      « Les corps étaient boursoufflés, de la bave jaunâtre leur sortait de la bouche. Leurs corps présentaient une érection… Comme les pendus quoi… ils étaient asphyxiés. Nous ne remontions pas les corps. […] Nous fouillions les lieux puis nous faisions sauter l’entrée à l’explosif quand cela était possible », nous confiait Yves Cargnino, ancien combattant de la section de grottes de la 75e CGAP[39]. Le CN2D pouvait aussi provoquer des lésions graves chez ceux qui l’utilisaient. Yves Cargnino fut intoxiqué au moins deux fois en opérations entre 1959 et 1961. À son retour d’Algérie, il est confronté à une insuffisance pulmonaire qui s’aggrave avec le temps. En conclusion d’un procès ouvert en 2008 pour revoir sa pension d’invalidité, le délibéré du tribunal des pensions de Besançon, du 8 décembre 2016, affirme « que s’agissant de la nocivité des gaz utilisés, la littérature […] permet de confirmer que les gaz CND CN2D et CN DM sont létaux en milieu fermé […]. Que les soldats avaient pour mission ensuite de l’explosion des grenades incapacitantes de fouiller les galeries. La dispersion des gaz en milieu confiné est donc lente et les soldats ont nécessairement respiré ceux-ci lors de leur inspection »[40]. Cette jurisprudence permet aux anciens combattants français victimes des gaz de faire reconnaître leur préjudice.

      En Algérie, il est encore difficile d’évaluer l’impact humain et environnemental de cette guerre chimique. Dans les Aurès, la mémoire de certaines opérations demeure. Le 22 et 23 mars 1959, le 7e Régiment de tirailleurs (RT) mène alors l’opération 209 dans la région de l’oued Tirchiouine. Le régiment revendique officiellement, dans son journal de marche[41], la destruction d’une Katiba (compagnie) de l’ALN de trente-deux soldats. L’armée française met en place un bouclage, une sorte de nasse pour empêcher les combattants algériens de s’enfuir. Les hommes et les enfants des villages alentours, pour échapper à l’arrestation et aux interrogatoires, s’enfuient vers la grotte de Ghar Chettouh, zone refuge pour les populations de l’oued Tirchiouine[42]. Ils pensent attendre la fin de l’opération avant de rentrer chez eux. Des combattants algériens sont présents. Cette grotte est un lieu de rencontres et de réunions politiques. Mohammed Labassi Ben Slimane, alors âgé de douze ans, se souvient :

      « Le matin, un avion nous a survolé. Il a vu que nous rentrions dans la grotte. L’après-midi vers seize heures, un soldat français s’est présenté devant l’entrée pour regarder. Un Moudjahidin lui a tiré dessus et il l’a manqué. Le soldat s’est enfui »[43]. Le feu se déchaîne sur cette grotte suspectée dès lors d’être occupée par l’ALN. Devant l’inefficacité des armes classiques, le commandement français utilise le gaz toxique.

      « Quand l’avion est parti, c’est là que l’émission de gaz a commencé », se rappelle Mohammed Labassi Ben Slimane. « Dès les premières grenades lancées, il y avait des gens qui toussaient, d’autres qui criaient, et d’autres qui pleuraient… Surtout les asthmatiques, ils sont morts sur place. Ils lançaient [des grenades], puis ils arrêtaient. Ils envoyaient quelqu’un pour nous dire de sortir : « Si vous sortez, vous serez sauvés, mais si vous restez vous mourrez et personne ne survivra ». Il y avait des personnes qui voulaient sortir, mais elles n’ont pas pu ».

      Les grenades éclatent et libèrent du gaz, très probablement du CN2D :

      « [Il y avait] comme du sable qui tombait sur nous… Les gens toussaient, criaient, pleuraient… On ne se comprenait plus, on ne s’entendait plus, on ne se voyait plus. Si quelqu’un s’effondrait, raide mort, sur les genoux d’une autre personne, celle-là ne pouvait pas se débarrasser du cadavre… Elle criait « lève-toi ! lève-toi ! », mais cette personne était morte ». À l’intérieur de la grotte, c’est l’enfer : « Mon oncle était asthmatique. Il criait et j’entendais mon père lui dire : « Récite la Chahada, Aïssa ! »[44]. J’ai su qu’il était mort quand je ne l’ai plus entendu crier ». Pour résister au gaz, les plus anciens disent aux jeunes d’uriner dans leur chèche et de l’enrouler autour de leur visage. Mohammed Labassi Ben Slimane finit par s’évanouir, mais ce conseil lui sauve la vie. « Lorsque je suis sorti, il faisait jour. Les soldats ont vu qu’il y avait du sang sur mon burnous. Je pense qu’il y avait une personne morte à mes côtés et le sang avait coulé de son nez ou de sa bouche. Ils m’ont conduit au village. […] Puis je suis rentré tout seul. Les gens ont couru vers moi… Ils m’ont posé des questions sur ce qui s’est passé. Je leur ai dit que je ne savais rien ». Cent-seize corps sont enterrés sommairement dans l’oued. L’armée française donne l’ordre de faire exploser la grotte. Exhumés après l’indépendance, leurs noms sont inscrits sur le monument qui surplombe l’oued Tirchiouine. La guerre chimique tue sans distinction, civils et combattants. Combien de cas similaires sont encore à découvrir ? C’est tout l’enjeu du développement à venir des enquêtes de terrain en Algérie. Le traité d’interdiction des armes chimiques du 13 janvier 1993 proscrit l’usage des agents antiémeute comme moyen de guerre. En France, les quatre lois d’amnisties (1964, 1966, 1968 et 1982) semblent empêcher toute poursuite contre les responsables de crimes de guerre. Les séquelles de ces combats demeurent et appellent à l’établissement de toute la vérité.

      Quel bilan ?

      La guerre chimique en Algérie s’inscrit dans la perpétuation de l’usage des armes chimiques par les grandes puissances occidentales en situation de police coloniale ou impériale dans la seconde partie du xxe siècle. Tirant partie des imprécisions du protocole de Genève du 17 juin 1925, la France utilise des agents chimiques pour en retirer des avantages tactiques, dont les conséquences sont lourdes pour les individus soumis à leurs effets et pour l’environnement. D’autres gaz furent-ils utilisés ? Certains témoignages et documents évoquent l’usage d’ypérite liquide. Mais toutes les archives ne sont encore pas accessibles[45]. Le total des opérations souterraines est aujourd’hui inconnu. On estime leur nombre entre 5 000 et 10 000 entre 1956 et 1962. Le bilan humain, le nombre précis de militaires français dédiés à ces opérations comme le nombre des disparus le sont tout autant. Un document du SHD laisse entrevoir, pour l’année 1961, 903 grottes « traitées » par les différentes unités spécialisées pour 317 algériens hors de combat (tués ou prisonniers)[46]. Les témoignages oraux et les archives personnelles collectées auprès des anciens combattants français suggèrent un volume très important d’opérations ainsi qu’un usage répandu de l’abandon du corps des Algériens au fond des cavités. Les grottes servant de lieux de détention pour les militaires français, des corps peuvent aussi s’y trouver. En Algérie, certains proches voudraient retrouver les dépouilles des anciens résistants, quand d’autres leur rendent hommage devant les entrées des grottes identifiées et parfois ouvertes sans précaution. Des anciens combattants et des civils vivent encore avec les séquelles de ces opérations. L’ouverture de toutes les archives est indispensable. Plus de soixante ans après les faits, il est plus que temps de regarder la guerre chimique en Algérie bien en face.

      NOTES
      [1] Stéphane Audoin-Rouzeau, Regarder la guerre, Introduction du sixième congrès de l’Association pour les études de la guerre et la stratégie (AEGES), Bordeaux, 23 juin 2023, 9 pages.
      [2] Raphaëlle Branche, Papa qu’as-tu fait en Algérie ? Enquête sur un silence familial, Paris, La découverte, 2022.
      [3] Raphaëlle Branche, La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001
      [4] Sylvie Thénault, Les Ratonnades d’Alger, 1956 : Une histoire de racisme colonial, Paris, Seuil, 2022.
      [5] Sylvie Thénault, Violence ordinaire dans l’Algérie coloniale : Camps, internements, assignations à résidence, Paris, Odile Jacob, 2012.
      [6] Bombe incendiaire à base d’essence gélifiée, elle entre dans la nomenclature des armes spéciales. Dans les archives militaires, le terme de « bidons spéciaux » est utilisé pour maquiller son usage.
      [7] Données recueillie par l’auteur en juillet 2018 à partir de l’exploitation des données du site Internet thèses.fr.
      [8] Frédéric Médard, La présence militaire française en Algérie : aspects techniques, logistiques et scientifiques entre archai͏̈sme et modernité 1953-1967, Université de Montpellier 3, thèse en histoire contemporaine sous la direction du professeur Jean-Charles Jauffret, soutenance en 1999, 2 vol., 1352 pages. Sa publication est amputée de la partie consacrée aux expérimentations dans le Sahara : Frédéric Médard, Technique et logistique en guerre d’Algérie. L’armée française et son soutien (1954-1962), Montauban, Editions Lavauzelle, 2002.
      [9] Sylvie Thénault, « Travailler sur la guerre d’indépendance algérienne : bilan d’une expérience historienne », Afrique & histoire, 2004, n° 2, p. 193-2009.
      [10] Maurice Vaïsse, Jean-Charles Jauffret [dir.], Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Paris, Edition complexe, 2001.
      [11] Sous la direction du Professeur Martin H. Geyer : Menschenrechte im Schatten kolonialer Gewalt. Die Dekolonisierungskriege in Kenia und Algerien 1945–1962. Elle est soutenue en 2007 à l’université de Munich.[12] Fabian Klose, Human Rights in the Shadow of Colonial Violence: The Wars of Independence in Kenya and Algeria, Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 2013.
      [13] Ne peuvent être consultées les archives publiques dont la communication est susceptible d’entraîner la diffusion d’informations permettant de concevoir, fabriquer, utiliser ou localiser des armes nucléaires, radiologiques, biologiques, chimiques ou toutes autres armes ayant des effets directs ou indirect, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie suivi de La bataille des archives (2018-2021), Paris, L’Harmattan, 2021
      .[14] Catherine Teitgen-Colly, Gilles Manceron et Pierre Mansat, Les disparus de la guerre d’Algérie suivi de La bataille des archives (2018-2021), Paris, L’Harmattan, 2021.
      [15] Arnaud Bélier, « Archives militaires : le Conseil d’État invite le gouvernement à revoir sa copie », Ouest France, mise en ligne le 18 juin 2021, consulté le 1er novembre 2024 [ href= »https://urlr.me/HkshT »].[16] Christophe Lafaye, « L’obstruction d’accès aux archives du Ministère des Armées. Les tabous du chimique et de la guerre d’Algérie », dans Renaud Meltz [dir.], Histoire des mensonges d’Etat sous la Ve République, Paris, Nouveau Monde Editions, 2023, p. 83-89.
      [17] Romain Choron, Les combats souterrains de l’armée française dans les conflits non-conventionnels, l’exemple de la guerre des grottes en Algérie (1954-1962), Centre national des arts et métiers (CNAM), thèse en histoire contemporaine dirigée par Olivier Entraygues, soutenue à Paris le 19 avril 2023.
      [18] Georges Buis, La grotte, Paris, édition du livre de poche, 1972 (reéd. 1961).
      [19] Saïd Ferdi, Un enfant dans la guerre, Paris, Virgule, p. 131-132.
      [20] Roger Clair, Commando spécial. Algérie 1959-1960, Paris, Pygmalion, 1997.[
      21] Yves Le Gall, Le génie en Algérie et les sections spécialisées dans la réduction de grottes (1960-1962), Paris, France Europe, 2001.
      [22] Armand Casanova, Ma guerre des grottes en Algérie vécue en tant que caporal-chef, Gap, publié à compte d’auteur, 2003.
      [23] Georges Salin, « Les grottes, les gaz, le dégoût… », dans Claude Herbiet [sous dir.], Nous n’étions pas des guerriers : 50 témoignages d’anciens d’Afrique du Nord (1952-1962), Paris, Société des écrivains, p. 111-118
      [24] Amicale des anciens du 17e Régiment du Génie Parachutiste (RGP), La 75e compagnie du génie Aéroporté. AFN 1956-1961, Montauban, publié à compte d’auteur, 2010.
      [25] Jean Beyer, Commando « armes spéciales » – section de grottes – Algérie 1960-1961, publié à compte d’auteur, 2013, 135 pages.
      [26] Jean Vidalenc, Les rats des Aurès. Les gars du génie dans la guerre d’Algérie, publié à compte d’auteur, 2015.
      [27] Claire Billet, « Algérie, la guerre des grottes », Revue XXI, tome 58, avril 2022, p. 48-64.
      [28] Entretien avec Nils Andersson du 13 décembre 2024.
      [29] Hafid Keramane, La Pacification, Paris, Les Petits Matins, 2013 (réédition de 1960).
      [30] Abdessamad Benabdallah, Mourad Oussedik, Jacques Vergès, Nuremberg pour l’Algérie !, Paris, Maspero, 1961, p. 14.
      [31] Les photos de ce reportage sont conservées à l’ECPAD sous la cote BLED 61-59 (lien : href= »https://imagesdefense.gouv.fr/fr/film-cgz.html »).
      [32] Pascal Jotreau, « Les hommes-grotte du génie », Le Bled, n° 135, jeudi 23 février 1961, p. 7.
      [33] L’état-major des armes spéciales dépend en 1956 de l’état-major de l’armée de Terre. Les armes dites spéciales regroupent les armes nucléaires, biologiques, chimiques ainsi que les agents incendiaires dont le Napalm.
      [34] Carton 7U1236, consulté au service historique de la défense le 21 décembre 2022.
      [35] Décision n° 1152 DN/CAB/EMP du cabinet du ministre des Armées du 8 juin 1956, carton 15T582 du service historique de la défense (partiellement accessible suite à la décision de la commission d’accès aux documents administratifs (CADA) de décembre 2021).
      [36] Décision d’autorisation des armes chimiques en 10e région militaire du général Lorillot du 21 mai 1956, carton GGA 3R 347-348 des Archives nationale d’outre-mer (ANOM), consulté en juillet 2023.
      [37] Olivier Lion, « Des armes maudites pour les sales guerres ? L’emploi des armes chimiques dans les conflits asymétriques », revue Stratégique, 2009/1, n° 93, p. 491-531.
      [38] Cette terre siliceuse se vaporise en fines particules qui permettent de porter les molécules de gaz très profondément dans l’organisme via l’appareil respiratoire.[39] Entretien avec l’auteur du 31 mars 2017.
      [40] Document remis à l’auteur le 31 mars 2017.
      [41] Service historique de la défense (SHD), Journal de marche et opérations (JMO) du 7e Régiment de tirailleurs algériens (RTA), cote : 7U469, consulté à Vincennes en 2022.
      [42] Actuelle commune de Taxlent.
      [43] Témoignage de Mohammed Labassi Ben Slimane, collecté le 25 juillet 2024.
      [44] Profession de foi de l’Islam.
      [45] Christophe Lafaye, « Ce que les difficultés d’accès aux archives disent de notre démocratie », The Conversation, 24 juillet 2025, https://theconversation.com/guerre-dalgerie-ce-que-les-difficultes-dacces-aux-archives-disent-de-notre-democratie-261053
      [46] « Bilan des sections de grottes en Algérie en 1961 », rapport transmis au général Charles Ailleret, carton 1H3195, consulté le 19 avril 2022 au service historique de la défense à Vincennes.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 octobre 20256 https://histoirecoloniale.net/la-guerre-chimique-francaise-en-algerie-par-christophe-lafaye/

      Anniversaire de la création du GPRA le 19 septembre 1958 – Omar Benderra

      Contribution pour le cinquantième anniversaire de la création du GPRA – Omar Benderra, Algeria-Watch, 18 septembre 2008
      https://algeria-watch.org/?p=65168

      Le 19 septembre 1958, en pleine guerre de libération nationale, le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) a été proclamé au Caire par le Front de libération nationale (FLN). Pour marquer cette date importante, Algeria-Watch poste un texte de Omar Benderra, toujours d’une grande actualité.



      Cinquante ans après sa création le 19 septembre 1958, l’actualité du Gouvernement provisoire de la République algérienne demeure dans le temps politique suspendu de la nation. Le GPRA reste pour de nombreux Algériens le seul gouvernement indiscutablement légitime qu’ait connu l’Algérie moderne. Le coup de force de 1962 contre l’expression gouvernementale de la révolution intenté par ceux-là mêmes qui devaient en assurer la protection marque encore douloureusement la réalité du pays. Le premier putsch mis en œuvre par ceux à qui le peuple et la révolution avaient confiés leurs armes fonde le régime qui entraîne l’Algérie dans une dérive sans issue. De fait, le système politique autoritaire de nature militaro-policière mis en place sous la menace des baïonnettes a perduré d’abord par la répression des libertés et en reprenant à son compte une histoire tronquée de la résistance du peuple algérien, ensuite, en particulier depuis juin 1991, par la brutalité nue et la force pure.

      De crise en crise, du carnage des innocents au plus fort de la guerre contre les civils à la période présente de fausse opulence, de gabegie et de terrorisme « résiduel », la situation générale s’aggrave dangereusement et menace très gravement l’intégrité du pays et la souveraineté nationale. Le blocage politique voulu par ceux qui dirigent effectivement l’Algérie et l’annihilation de toutes les forces politiques susceptibles d’encadrer et de canaliser les revendications populaires met en jeu l’avenir national.

      La gestion de la société par la violence et la guerre psychologique, en entretenant des divisions factices et en nourrissant les fausses contradictions en vue d’émietter et de fragmenter les luttes sociales et politiques, a abouti aujourd’hui à la quasi-disparition de toute forme d’organisation autonome, comme elle a débouché sur le délitement de l’État et la disparition de toute régulation sociale.

      Tous en conviennent : nulle force organisée n’émerge publiquement pour se dresser contre la violence généralisée et radicalement destructrice que tout un chacun voit monter. Il ne s’agit pas d’élaborer des scenarii pour une catastrophe annoncée mais bien de tenter de la circonscrire à défaut de l’éviter.

      Les objectifs premiers de l’appel du premier novembre 1954 ne sont toujours pas traduits dans la réalité. L’Appel du 1er novembre, qui demeure jusqu’à nouvel ordre constitutionnel, issu de la volonté de la volonté du peuple, l’unique texte incontestable sur laquelle est fondée la République algérienne, stipule en effet que le but de l’indépendance nationale est :
      « 1) La restauration de l’État algérien souverain, démocratique et social dans le cadre des principes islamiques.
      2) Le respect de toutes les libertés fondamentales sans distinction de races et de confessions. »
      À l’évidence, le pays, ayant recouvré son indépendance formelle, n’a pas encore assuré la mise en œuvre du contenu primordial de l’indépendance nationale tel qu’énoncé en Novembre 1954.
      L’abandon des principes de l’Appel de Novembre 1954 par une organisation sans visage nullement embarrassée par un sens minimal de l’intérêt général a entraîné le pays dans la descente aux enfers de la déshérence et du désespoir.

      Dans le système actuel il n’est d’avenir pour la jeunesse algérienne que dans la fuite suicidaire vers un étranger hostile, dans la subversion ou dans les marges de la délinquance et de la criminalité. Les conditions sociales, entre précarité et dénuement, de la vaste majorité du peuple algérien sont absolument inacceptables, particulièrement au regard du potentiel du pays, de son histoire, et de l’objet permanent de ses luttes.

      La misère de millions d’Algériens est d’autant plus choquante qu’une minorité de privilégiés et de parvenus exhibent sans vergogne une richesse née des prébendes et des passe-droits. L’affairisme de bas étage et l’argent sale triomphent dans l’impudence et l’arrogance. Le bilan de la gouvernance est sans appel : cinquante ans après la création du GPRA, les libertés sont toujours piétinées, l’expression bâillonnée, l’action politique interdite, et seules les apparences de l’arbitraire ont changé.

      Face à la corruption, à l’incurie et à l’incompétence érigées en mode d’exercice du pouvoir, il ne reste plus pour les citoyens niés dans leurs droits et empêchés de s’organiser, que le recours désespéré à l’émeute et au saccage. Le phénomène émeutier est ainsi entré dans le quotidien d’un pays en état de non-gouvernance.

      La violence étatique qui tient lieu d’autorité réelle, dissimulée derrière le paravent d’institutions vidées de leur sens, est repliée sur elle-même, réfractaire à tout changement, et s’éloigne chaque jour davantage de la société. D’émeutes spontanées en révoltes localisées, l’Algérie semble se préparer à une rupture brutale et généralisée de l’ordre social actuel.

      Une pareille éventualité ne relève pas de la pure prospective mais découle de l’analyse dépassionnée et de l’observation froide de la réalité. Si elle venait à survenir, une telle rupture pourrait bien emporter non seulement le régime, mais bien le pays tout entier dans une tourmente à l’issue totalement incertaine et aux implications imprévisibles.

      L’ implosion du système de pouvoir et l’absence de tout encadrement alternatif des populations risque, comme dans d’autres pays, de l’Afghanistan à la Somalie en passant par l’Irak, de libérer des forces centrifuges et des fanatismes nourris et encouragés depuis de nombreuses années par les appareils d’intoxication du régime.

      Dans une telle hypothèse et compte tenu de sa position géostratégique et du rôle de fournisseur énergétique du pays, rien n’interdit d’envisager que des interventions étrangères directes puissent avoir lieu sous des formes et des prétextes les plus divers. À ce stade, la seule défense effective contre de telles dérives réside bien dans la maturité politique de l’immense majorité du peuple. Il ne s’agit point d’alarmisme mais d’une analyse hélas commune et exprimée par de nombreux citoyens et citoyennes sincères et lucides. Il appartient donc à tous les militants de la cause nationale, au-delà de leurs divergences, de parvenir à dépasser le diagnostic et de s’organiser de toutes les façons possibles pour faire face à un danger réel susceptible de survenir sans préavis.

      Dans un paysage politique dévasté, il n’y a pas d’homme providentiel, ni de leader charismatique ni d’idéologie unique et encore moins d’appareil politique exclusif en mesure d’encadrer les révoltes qui viennent. Les hommes politiques nouveaux, dans leur diversité, apparaîtront et les organisations s’imposeront, dans leur pluralité, au fil des circonstances.

      Entre-temps, il incombe à tous de résister au sentiment d’impuissance et à la fatalité de l’échec dont veulent nous accabler ceux, qui au nom d’une lecture insuffisante de l’Histoire, voudraient faire accroire que le peuple n’aurait que ce qu’il mérite et qu’il y aurait un atavisme de la soumission et de la résignation propre aux Algériens. C’est bien mal connaître le passé d’un peuple qui, malgré les phases d’écrasement violent, a toujours su trouver en lui-même les ressources et les capacités de résistance à l’oppression.

      La vigilance est plus que jamais nécessaire dans la perspective, hélas trop prévisible, d’événements graves et dangereux. Il ne s’agit nullement de la défense d’une ligne politique ou de la promotion de trajectoires individuelles. Au contraire, ce qui est en cause est l’objectif commun de tous les citoyens, le ciment de la volonté de vivre ensemble en droite ligne de l’Appel du 1er Novembre 1954.

      L’unité nationale, le retour au droit et le rejet définitif de la violence en tant que moyen d’administration du pays constituent le socle institutionnel des libertés démocratiques. Comme le proclamait le GPRA dans sa déclaration inaugurale, le peuple algérien est un peuple pacifique. Mais qui ne s’est jamais résigné à l’injustice, l’Histoire en témoigne.

      La seule possibilité qu’offrent les conditions actuelles est celle de l’organisation de tous sous toutes les formes démocratiques et non-violentes susceptibles d’être mises en œuvre. C’est par l’analyse sereine et l’organisation que pourra être refermée, avec le moins de dommages possibles, l’absurde parenthèse ouverte au cours de l’été 1962 par des aventuriers sans scrupule et avides de pouvoir.

      Il sera temps alors d’achever enfin la mission du GPRA, de créer les conditions d’une consultation libre et démocratique du peuple pour définir les institutions de l’indépendance réelle.

      Source : Algeria Watch – 19/09/2025 https://www.algeria-watch.info/contribution-pour-le-cinquantieme-anniversaire-de-la-creation-du-gpra/

      Mohamed V et la guerre d’indépendance algérienne

      Bonnes feuilles du livre de l’historien Benjamin Badier relatives au soutien du roi du Maroc à la lutte pour l’indépendance algérienne à partir de 1956.

      Benjamin Badier publie en août 2025 Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc (Perrin), un livre tiré de sa thèse de doctorat soutenue en 2023. Au contraire de nombreuses hagiographies du « père de la nation » marocaine, père de Hassan II et grand-père de Mohamed VI, ce livre d’un historien restitue la complexité du parcours de ce sultan placé sur le trône par la France coloniale en 1927, déposé et exilé par elle en 1953, mais qui devint un acteur majeur de l’indépendance du Maroc puis un monarque autoritaire. Nous en publions ici les bonnes feuilles relatives aux rapports du roi d’un Maroc devenu indépendant en 1956 avec la guerre d’indépendance algérienne qui fait rage à ses frontières depuis novembre 1954. L’auteur y revient sur le soutien du pouvoir marocain à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, alors que les nationalistes marocains, algériens et tunisiens rêvaient d’une « unité du Maghreb arabe », mais il met aussi en lumière ses « ambiguïtés ».

      La guerre d’Algérie vue du Palais marocain : entre retenue et soutien

      Extrait de Mohamed V, dernier sultan et premier roi du Maroc (pp. 347-353)

      Dès 1956, le Maroc s’engage en faveur de l’indépendance de l’Algérie[3]. Alors que les deux pays sont entrés en conflit dès 1963 et que leurs relations sont toujours houleuses soixante ans plus tard, il est bienvenu de rappeler que le Maroc a apporté son soutien à la cause algérienne avant 1962 et ouvert son territoire au FLN et à l’ALN. Ce soutien n’était cependant pas sans ambiguïtés.

      La guerre a débuté alors que Mohammed V était en exil, mais la décolonisation des deux pays frontaliers est liée. L’insurrection du 20 août 1955 dans le Nord‐Constantinois en est une bonne illustration, puisque la date a été choisie en soutien au monarque exilé, alors que d’importantes mobilisations ont également lieu au Maroc. Le roi commence à s’intéresser à l’Algérie à l’été 1956, une fois les premières urgences de l’indépendance traitées, au moment où, après le Congrès de la Soummam (également un 20 août), le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA) se met en place[4]. Jusqu’à la fin de son règne, la position du roi sur l’Algérie repose sur trois constantes : le désir d’une résolution pacifique, la réalisation des aspirations algériennes et le respect des intérêts de la France et des Français[5].

      L’ engagement du sultan prend la forme d’une offre de service destinée à la France, formulée avec la Tunisie. Leurs bonnes intentions volent en éclats en octobre 1956, lorsque les autorités françaises choisissent de détourner l’avion des nationalistes algériens. La crise diplomatique qui s’ensuit accroît la détermination marocaine à s’engager en faveur de l’Algérie. Cependant, que l’indépendance de ce pays puisse advenir par la force ne peut séduire Mohammed V, car il craint l’instauration d’une république algérienne animée par un esprit révolutionnaire et socialiste. Une méfiance envers le FLN est de mise, du fait de la présence d’insurgés algériens sur le sol marocain, mais aussi de points de désaccord sur la question des futures frontières. Mais le monarque doit aussi tenir compte de l’opinion publique, favorable au FLN, tout comme les partis nationalistes.

      Les cinq chefs du FLN avec le prince héritier Hassan devant l’avion marocain qui va être détourné par la France le 22 octobre 1956

      Après la contre‐offensive française de 1956 et la mise en place des premiers barrages frontaliers, l’essentiel de l’ALN doit s’installer hors d’Algérie[6]. La wilaya numéro V prend ses quartiers dans les environs d’Oujda, où une communauté algérienne est présente de longue date. Il faut y ajouter les dizaines de milliers de réfugiés liés au conflit et plusieurs milliers de combattants. Le FLN est aussi implanté dans la plupart des grandes villes du pays. Des camps de formation ont été installés près de Nador, Khemisset, Larache et Tétouan[7]. Dans l’Est, les bases opérationnelles sont installées à Oujda, Boubeker, Berguent, Tendrara, Bou Arfa et Figuig, le long de la zone frontalière où des incidents entre l’ALM et l’ALN surviennent[8]. Le FLN est donc bien implanté dans les zones peu contrôlées par le pouvoir central marocain. Les deux principales figures algériennes au Maroc sont alors Abdelhafid Boussouf (1926‐1980), membre du Comité de coordination et d’exécution (CCE) à la tête d’un système de renseignements contrôlant les Algériens exilés au Maroc[9], et son second Houari Boumediene (1932‐1978), le futur président algérien, qui dirige les opérations militaires.

      Les autorités marocaines préfèrent fermer les yeux sur cette présence algérienne, notamment pour éviter d’être tenues pour responsables par les Français. Elles tolèrent les livraisons d’armes au FLN, dont les cargaisons, très souvent en provenance d’Égypte, sont débarquées sur la côte nord, puis acheminées vers l’Algérie. De même pour la propagande algérienne qui circule dans le pays sans trop de contraintes. En revanche, les services secrets français n’ont jamais repéré d’aide financière directe du gouvernement marocain à la rébellion. Le soutien reste donc relatif.

      Une première inflexion sur la question algérienne se fait sentir à l’été 1957. Dans un discours devant les ambassadeurs marocains, Mohammed V prononce pour la première fois le mot « indépendance » au sujet de l’Algérie[10]. Le 21 novembre suivant, au moment de la tenue de l’Assemblée générale de l’Onu, Maroc et Tunisie proposent à la France une nouvelle mission d’arbitrage[11], rejetée depuis la tribune de l’Onu par le ministre français Pineau. Face à ce nouveau refus, le Maroc accentue son soutien au FLN, alimenté par les agissements français durant la guerre. Après le bombardement de Sakiet Sidi Youssef en février 1958, la Tunisie cherche et obtient le soutien marocain[12]. Le roi assure au président Bourguiba que la « question algérienne » est l’une de ses priorités. Elle contraint les deux pays à se tourner vers l’idée d’un front maghrébin uni avec le FLN. Mais Mohammed V souhaite rester dans une posture de conciliation, tout en se prononçant pour l’indépendance :

      Nous désirons une solution rapide, pacifique et politique du problème algérien pour ne pas être condamné bientôt au choix dramatique entre les impératifs de la fraternité et les obligations de l’amitié […]. Nous ne pourrions maintenir plus longtemps Notre réserve actuelle si le problème algérien ne reçoit pas une solution qui donne satisfaction aux aspirations nationales du peuple algérien et lui reconnaisse sa liberté et sa souveraineté […][13].

      L’ unité maghrébine est l’objet de la grande conférence qui se déroule du 27 au 30 avril 1958 à Tanger[14]. Elle ne réunit pas les États, mais les partis nationalistes, l’Istiqlal, le Néo‐Destour et le FLN. Le roi du Maroc, alors absorbé par la crise politique en cours dans le pays (chute du gouvernement Bekkai), ne joue aucun rôle dans la conférence, mais elle a son aval. Face à la menace que représente la France pour la souveraineté des États nord‐africains, la conférence propose « l’unité maghrébine ». Les difficultés des trois pays, la guerre d’Algérie, la présence militaire postcoloniale ou encore les revendications territoriales sont considérées comme un tout. Les résolutions réclament la reconnaissance immédiate de l’indépendance de l’Algérie et la mise en place d’un fédéralisme maghrébin. Ce pan‐maghrébisme s’inscrit dans le souvenir de l’Étoile nord‐africaine de l’entre‐deux‐guerres ou du Comité de libération du Maghreb arabe formé au Caire en 1948 derrière Abdelkrim et recréé par Nasser en 1954. Il s’inspire aussi de la République arabe unie (RAU) créée derrière Nasser en février 1958, incluant l’Égypte et la Syrie et avec laquelle il s’agit de rivaliser au sein du monde arabe.

      Mais le projet a tout d’une chimère, car les trois partis nationalistes et les gouvernements ont peu intérêt à mettre en forme ce projet[15]. Au Maroc, le roi‐commandeur des croyants conçoit mal une alliance fédérale avec la république bourguibienne. Le retour au pouvoir de De Gaulle en France en mai 1958 change aussi la donne, car Maroc et Tunisie préfèrent attendre ses décisions sur l’Algérie. La conférence suivante, qui se tient à Tunis du 17 au 20 juin et qui réunit cette fois les gouvernements (mais toujours pas le roi), constitue selon G. Meynier un « coup d’épée dans l’eau[16] ». Après 1958, il n’y a plus de grande rencontre tripartite et les rapports deviennent plus fuyants.

      Une autre preuve de l’engagement retenu du Maroc et de son roi est apportée en septembre 1958, lorsque le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) est fondé. L’une de ses priorités est d’être reconnu par les deux pays voisins[17]. Le président du Conseil Balafrej prend alors contact avec l’ambassadeur de France au Maroc pour s’excuser par avance : son pays est contraint de reconnaître le gouvernement algérien, parce qu’un choix contraire ne serait pas compris dans le monde arabe, parce que la sécurité du pays pourrait être compromise en raison des dizaines de milliers d’Algériens qui y vivent et parce que l’opinion publique marocaine y est très favorable[18]. Mohammed V fait aussi tout pour atténuer la portée de cette reconnaissance. Il refuse qu’un représentant officiel du GPRA s’installe à Rabat – alors que la ville a un temps été envisagée comme capitale du gouvernement exilé – et s’arrange pour que le Maroc ne soit pas le premier pays à le reconnaître. La France est sensible à ces précautions.

      Mohammed V recevant au Palais royal de Rabat des ministres du Gouvernement Provisoire de la République d’Algérie (GPRA) le 28/09/1959 (Photo @afpphoto)

      Dans les mois qui suivent, les contacts se multiplient cependant entre le Palais et le GPRA. Mohammed V reçoit ses représentants à Rabat, notamment les ministres Abdelhafid Boussouf et Abdelhamid Mehri et son président Ferhat Abbas, accueilli comme un chef d’État en novembre 1958, novembre 1959 et mai 1960. Mais les audiences qu’il accorde sont courtes et peu engageantes, voire tendues. Le GPRA a conscience de la gêne du Palais et souligne dans un rapport d’octobre 1958 l’écart entre les paroles et les actes[19]. Le Palais et l’Istiqlal, après sa scission en 1959, craignent une possible collusion entre le FLN et les éléments républicains au Maroc, notamment l’UNFP. Après 1958, le militantisme algérien est plus qu’avant encadré sur le sol marocain[20]. Les armes continuent de transiter par le nord, mais le Palais intervient pour interrompre les trafics dès qu’ils sont révélés par la presse française.

      Depuis que les FAR ont remplacé l’ALM dans le Tafilalt ou l’Oriental et que l’armée française s’est repliée, les incidents frontaliers mettent l’armée marocaine aux prises avec l’armée française en Algérie autant qu’avec les nationalistes algériens. Le nombre croissant de combattants algériens sur le territoire marocain (peut‐être cinq mille fin 1960) fait craindre au gouvernement marocain une contagion de la guerre d’Algérie dans la province d’Oujda[21]. Aussi, toute initiative en faveur d’une résolution pacifique du conflit a‐t‐elle la faveur du Palais. Le roi se rallie à la politique d’autodétermination annoncée par de Gaulle à partir de septembre 1959, dont le principe a également été accepté par le GPRA.

      Mohammed V, Gamal Abdel Nasser, Ferhat Abbas, lors de la réunion du Groupe de Casablanca en 1961

      Mais la position du Maroc se durcit en 1960. C’est le reflet d’un tournant politique général après la mise en place d’un gouvernement présidé par le roi (mai 1960), mais aussi d’un rapprochement avec les pays socialistes et d’un engagement plus explicite en faveur de la décolonisation, en particulier en Afrique. Le 31 mai 1960, un protocole d’accord est signé entre le gouvernement marocain et le GPRA, qui régularise la présence du FLN au Maroc[22]. À l’automne 1960, Mohammed V milite pour que la question algérienne soit inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée générale des Nations unies[23]. Dans un contexte de fortes tensions avec la France, le soutien à l’Algérie apparaît aussi comme un moyen de faire pression sur l’ancienne puissance coloniale sur le dossier mauritanien. Le 1er novembre 1960, pour le sixième anniversaire du déclenchement de la guerre d’indépendance, une journée de solidarité avec l’Algérie est organisée et largement suivie au Maroc. La veille au soir, le roi prononce à la radio un discours enflammé contre le colonialisme et les menées néocoloniales :

      Le jour de l’Algérie est notre jour, sa cause est notre cause. […] La libération de l’Algérie est une question de vie ou de mort pour nous ; elle nous importe au plus haut point, car elle est la plus sûre garantie de l’indépendance de notre pays, de l’unité du Maghreb arabe et de la liberté de tout le continent africain[24].

      L’ actualité sanglante en Algérie lui donne l’occasion d’exprimer de nouveau son soutien en décembre 1960, à la suite de la répression des manifestations en Algérie[25]. Mohammed V n’a jamais été aussi engagé derrière la cause algérienne que dans les toutes dernières semaines de son règne, mais il meurt avant l’indépendance du pays.


      [3] M. Essemlali, « Le Maroc entre la France et l’Algérie (1956‐1962) », Relations internationales, vol. 146, n° 2, 2011, p. 77‐93 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghreb. La guerre de libération et l’unité régionale, s. l., Mimésis, 2014.1

      [4] S. Thénault, Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, op. cit., p. 87.

      [5] « Discours prononcé par Sa Majesté lors de son entrée officielle à Oujda », 25 septembre 1956, dans Mohammed V, Le Maroc à l’heure de l’indépendance, op. cit., p. 131 ; Direction générale des Affaires marocaines et tunisiennes, « Mohammed V et le problème algérien », 25 juillet 1959, CADLC, 24QO‐944.

      [6] G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, 1954-1962, Paris, Fayard, 2002, p. 556 ; C.‐R. Ageron, « Un versant de la guerre d’Algérie : la bataille des frontières (1956‐1962) », dans Genèse de l’Algérie algérienne, Saint‐Denis, Éditions Bouchène, 2005, vol. 2, p. 641‐654 ; S. Arezki, De l’ALN à l’ALP. La construction de l’armée algérienne (1954-1991), Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022, p. 134.

      [7] « Le camp de Khemisset », février 1959, CADLC, 24QO‐943 ; « Organisation et action du FLN au Maroc », avril 1958, CADLC, 24QO‐ 942.

      [8] État‐major général de la Défense nationale, « L’aide du Maroc à la rébellion algérienne », 26 mai 1959, CADLC, 24QO‐943.

      [9] G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 339.

      [10] « Communiqués publiés à la suite de la Conférence des ambassa‐ deurs », 20 juillet 1957, CADLC, 24QO‐942.

      [11] Communiqué commun publié à la suite de l’entrevue S. M. Mohammed V – S. E. Habib Bourguiba, 21 novembre 1957, CADLC, 24QO‐1107.

      [12] Lettre de Bourguiba à Mohammed V, 15 février 1958, et réponse, 18 février 1958, DAR, A21‐027.

      [13] Direction générale des Affaires marocaines et tunisiennes, « Mohammed V et le problème algérien », 25 juillet 1959, CADLC, 24QO‐944.

      [14] M. Connelly, L’Arme secrète du FLN, op. cit., p. 299 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghreb, op. cit., p. 70.

      [15] La Documentation marocaine, « Maghreb arabe uni. Conférence de Tanger, 27‐30 avril 1958 », DAR, A21‐027.

      [16] G. Meynier, Histoire intérieure du FLN, op. cit., p. 567.

      [17] Lettre de F. Abbas, président du GPRA au roi du Maroc, depuis Le Caire, 19 septembre 1958, DAR, A21‐028.

      [18] Télégramme de Parodi, au MAE français, 18 septembre 1958, CADLC, 24QO‐942.

      [19] Document n° 93, 1er octobre 1958, M. Harbi, Les Archives de la Révolution algérienne, Paris, Jeune Afrique, 1981, p. 429‐445.

      [20] « Note sur l’attitude du Maroc à l’égard du FLN », 23 juin 1959, CADLC, 24QO‐943.

      [21] Télégramme de Seydoux au MAE français, 6 décembre 1960, CADLC, 24QO‐945.

      [22] Document n° 96, 30‐31 mai 1960, M. Harbi, Les Archives…, op. cit., p. 458‐461 ; C. Rogerro, L’Algérie au Maghreb, op. cit., p. 135.

      [23] Lettre publique de Mohammed V à son fils Hassan, 19 septembre 1960, dans Mohammed V, Le Maroc et l’Afrique, op. cit., p. 13.

      [24] Mohammed V, Inbi‘âth umma, t. 5 : 1959-1960, op. cit., p. 226.

      [25] Mohammed V, Inbi‘âth umma, t. 6 : 1960-1961, op. cit., p. 33.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 septembre au 1er octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/mohamed-v-et-la-guerre-dindependance-algerienne-par-benjamin-badier/