« Retrouver Camus » – Faris Lounis et Christian Phéline

Présentation de l’éditeur

« Faut-il encore lire Camus dans les écoles ? ». La question a pu conclure l’un des débats tenus autour de ce brûlot qui, à la rentrée 2023, appelait à Oublier Camus* en réduisant toute sa pensée à une apologie de la domination coloniale, à un anticommunisme primaire, à des équivoques dans la lutte contre l’occupant ou contre la peine capitale, et à un sexisme patriarcal…

Face à une célébration médiatique qui, à faire de l’écrivain un fade penseur du juste milieu, l’expose aux pires récupérations, ce réquisitoire, prompt à s’exonérer de la vérité des faits aussi bien que des textes, ne fait guère que rejouer en caricature la querelle Sartre-Camus pour réactiver la vieille injonction, venue des temps de guerre froide, à « choisir son camp ».

Sans occulter la part d’impensé qui empêcha Camus de faire remonter ses combats jusqu’au principe du système colonial, une vraie lecture de gauche ne saurait éluder la gravité des débats qu’il sut au moins ouvrir : critique du stalinisme et de ses avatars ; refus de la violence contre les civils d’où qu’elle vienne ; vigilance sur les dévoiements despotiques ou fondamentalistes des libérations nationales.

Aussi loin de la naïveté hagiographique que de la témérité accusatoire, cet essai se propose de retrouver l’œuvre de Camus pour ce qu’elle dit vraiment, dans les situations complexes où elle est née, et pour ce qu’elle apporte encore à la compréhension des drames de notre temps.

Les auteurs

Lié à l’Algérie par sa famille depuis plusieurs générations, ayant exercé des responsabilités dans l’administration de la culture et des médias, Christian Phéline est l’auteur de nombreuses publications de micro-histoire de l’Algérie coloniale ou sur l’œuvre et la trajectoire d’Albert Camus.

Après des études de linguistique et de lettres françaises à l’université de Jijel, Faris Lounis s’installe en France en 2018. À Paris, il obtient un master en Philosophie et travaille dans le journalisme et la formation professionnelle.

Éditions Le Bord de l’eau https://www.editionsbdl.com/produit/retrouver-camus/

*Oublier Camus, Olivier Gloag, Préface de Fredric Jameson, La Fabrique éditions, 2023

Perpignan : La nomination de l’esplanade Pierre Sergent annulée – La Semaine du Roussillon

La majorité RN à la tête de la ville avait décidé d’attribuer à l’esplanade du square Bir Hakeim le nom de Pierre Sergent, ancien chef d’état-major et de l’organisation de l’armée secrète (OAS)

04/02/2025 – Le tribunal administratif de Montpellier a décidé d’annuler ce jour la délibération du 2 septembre 2022 du conseil municipal de Perpignan. La majorité RN à la tête de la ville avait décidé d’attribuer à l’esplanade du square Bir Hakeim le nom de Pierre Sergent, ancien chef d’état-major et de l’organisation de l’armée secrète (OAS), condamné à mort par contumace en 1962 pour avoir commandité des actes de terrorisme et des tentatives d’assassinats. Amnistié en 1968, Pierre Sergent avait été élu député FN des P.O.

La décision de la mairie avait provoqué des manifestations de nombreuses associations et deux recours devant le TA, de la Ligue des droits de l’homme (LDH) et de SOS Racisme.

Le Tribunal a estimé que la délibération « a été de nature à heurter significativement la sensibilité du public » et « a été entachée d’une erreur manifeste d’appréciation. » La ville de Perpignan est par ailleurs condamnée à payer 800 € à la LDH et autant à SOS Racisme.

A travers un communiqué publié le jour même, la municipalité de Perpignan annonce qu’elle fera appel de cette décision.

Source : La Semaine du Roussillon – n°1484 – 5 au 11/02/2025 https://www.lasemaineduroussillon.com/societe/mairie-de-perpignan-la-nomination-de-lesplanade-pierre-sergent-annulee-12849/

Mobilisation de trente organisations dont l’ANPNPA Contre l’esplanade Pierre Sergent – 29/10/2022

Donner voix aux oubliés : « Nous sommes venus en France » de Mathias Gardet  – Djamal Guettala

L’ histoire de l’immigration algérienne en France a souvent été racontée à travers le prisme du travail, des bidonvilles ou des luttes politiques. Cependant, un aspect crucial reste largement occulté : celui des mineurs isolés venus seuls en Métropole entre 1945 et 1963.

Dans Nous sommes venus en France, l’historien Mathias Gardet dévoile un corpus inédit, extrait des archives de la justice des mineurs, qui met en lumière les trajectoires de ces jeunes et leur confrontation avec des institutions imprégnées des logiques coloniales.

Une jeunesse en quête d’émancipation

Ce qui frappe dans ces archives, c’est le contraste entre la parole spontanée des jeunes – qui parlent de cinéma, de bals, d’amitiés et d’amours – et celle des institutions judiciaires, policières et psychiatriques, marquée par des jugements biaisés et une lecture racialisée de leurs comportements. La comparaison avec Les 400 coups de François Truffaut prend alors tout son sens : ces adolescents ne sont pas seulement perçus comme déviants, mais comme des sujets coloniaux à surveiller et à redresser.

Les dossiers retrouvés à la Ferme de Champagne (Savigny-sur-Orge) pour les garçons et à Chevilly-Larue pour les filles témoignent d’une jeunesse en quête d’un avenir meilleur. Certains de ces jeunes arrivent en France pour rejoindre un proche, d’autres cherchent du travail ou fuient des conditions de vie difficiles en Algérie. Pourtant, dès leur arrivée en France, ils se retrouvent rapidement sous la surveillance de l’État. Arrêtés pour vagabondage ou de petits délits, ils sont placés dans des centres d’observation où leurs aspirations se heurtent à un cadre institutionnel paternaliste et répressif.

Un récit choral pour une mémoire collective

En choisissant une écriture polyphonique, Mathias Gardet donne corps à ces itinéraires singuliers, tout en les inscrivant dans une histoire collective. À travers les récits de traversées maritimes, les espoirs et les désillusions de la vie en Métropole, il restitue avec sensibilité un pan méconnu de l’histoire coloniale française. Plus qu’une simple étude historique, Nous sommes venus en France est un hommage à ces voix longtemps réduites au silence.

Ce que le livre ajoute à l’histoire et à la littérature de l’immigration

Nous sommes venus en France apporte une contribution précieuse à l’histoire et à la littérature de l’immigration en plusieurs points.

Tout d’abord, il donne une perspective inédite sur la jeunesse immigrée, souvent négligée dans les récits traditionnels. Tandis que l’accent est fréquemment mis sur les travailleurs adultes, Gardet explore les parcours des jeunes Algériens, souvent isolés et confrontés à des institutions répressives.

Ensuite, le livre critique ouvertement le racisme institutionnel qui imprégnait les structures judiciaires et sociales de l’époque. Il dévoile comment les comportements des jeunes Algériens étaient interprétés à travers un prisme colonial, marquant une continuité entre l’Algérie coloniale et la France métropolitaine.

Enfin, en restituant les voix de ces jeunes à travers un récit choral, Gardet réinscrit leurs expériences dans l’histoire collective de l’immigration, tout en enrichissant la littérature migrante contemporaine d’une dimension émotive et universelle. L’ouvrage met en lumière des thèmes de l’émancipation, de la construction de soi et de la résilience face à des oppressions structurelles, résonnant avec d’autres récits de jeunesse dans des contextes similaires.

À propos de l’auteur

Mathias Gardet est historien, chercheur à l’Institut d’histoire du temps présent et spécialiste de l’histoire de la justice des mineurs et de l’éducation spécialisée. Cofondateur et vice-président du CNAHES, il est également responsable du centre d’exposition historique et du portail de ressources numériques Enfants en Justice XIXe-XXe siècles. Son travail explore la manière dont les institutions ont encadré et discipliné la jeunesse à travers les époques. Il a notamment coécrit La parole est aux accusés. Histoire d’une jeunesse sous surveillance 1950-1960 (Textuel, 2020) et L’Internationale des républiques d’enfants. 1939-1955 (Anamosa, 2020).

Catégories sous lesquelles le livre peut être classé

Nous sommes venus en France de Mathias Gardet peut être classé dans plusieurs catégories :

Histoire : Le livre explore les parcours des jeunes Algériens isolés et leur confrontation avec les institutions françaises, dans un contexte historique marqué par la colonisation et la guerre d’indépendance.

Littérature historique : L’ouvrage, tout en étant une recherche historique, adopte une forme narrative qui enrichit la littérature historique par la restitution vivante des récits de ces jeunes.

Sociologie et études migratoires : Gardet s’intéresse aux dynamiques sociales de l’immigration, en particulier celle des jeunes Algériens, dans un cadre métropolitain où les politiques migratoires et sociales sont répressives.

Études postcoloniales : L’analyse du racisme et des discriminations structurelles dans le traitement des jeunes Algériens en France s’inscrit dans une lecture postcoloniale de l’histoire.

Anthropologie historique : Par son étude des pratiques sociales et institutionnelles de l’époque, le livre rejoint les préoccupations de l’anthropologie historique, en cherchant à comprendre la gestion de la jeunesse sous l’angle de la domination coloniale.

Source : Le Matin d’Algérie – 05/02/2025 https://lematindalgerie.com/donner-voix-aux-oublies-nous-sommes-venus-en-france-de-mathias-gardet/

À la « Cité de l’histoire », des mensonges sur la guerre d’Algérie

La « Cité de l’histoire » colporte des contre-vérités chères à l’extrême droite, notamment sur la guerre d’Algérie.

Roxana Azimi, dans Le Monde du 24 janvier 2025, a consacré une intéressante enquête aux « cités de l’histoire », « ces lieux culturels immersifs, conçus comme des parcs de loisirs », dont La Cité de l’histoire, installée depuis 2023 sur 6000 m2 sous l’arche de la Défense, à Puteaux (Hauts-de-Seine). Elle est la propriété d’Amaclio Productions, dont L’Humanité soulignait la proximité avec la droite la plus réactionnaire. Quand on songe qu’ à l’occasion du bicentenaire de la déclaration universelle des droits de l’homme, le 26 août 1989, a eu lieu à cet endroit l’inauguration solennelle de l’Arche de la fraternité à la Défense, on se rend compte à quel point, par des mécanismes divers, la droite extrême n’a cessé de marquer des points dans la diffusion de son idéologie.

« Après s’être acquitté d’un ticket à 24 euros, plus cher qu’une entrée au Musée du Louvre, écrit Le Monde, le visiteur se voit proposer deux « attractions » principales. D’un côté, un « couloir du temps », longue frise chronologique et interactive qui, en 400 textes brefs, prétend parcourir l’histoire mondiale depuis l’Empire romain jusqu’à nos jours. De l’autre, douze siècles d’histoire de France découpés en 17 scènes, jalonnées de figures en cire rescapées du Musée Grévin et ponctuées de saynètes animées par des comédiens. Le récit est délivré par Franck Ferrand, qui collabore à des médias conservateurs, tels CNews et Valeurs actuelles. Sensible aux idées d’Eric Zemmour, l’historien cathodique est aussi perméable aux thèses conspirationnistes. »

Le récit s’autorise ainsi d’improbables « oublis » dans l’histoire de France. L’historienne Mathilde Larrère s’étonne : « Rien sur les canuts, rien sur la Commune, rien sur le Front populaire, rien sur 1968 ».

S’agissant de l’histoire coloniale et plus particulièrement de l’Algérie, on s’attend au pire et on n’est pas déçu : « Dans les notices lapidaires du « couloir du temps », les raccourcis sont encore plus criants. Celle qui est consacrée aux accords d’Evian de 1962 et à l’indépendance de l’Algérie est pour le moins biaisée. Évoquant les attentats du Front de libération nationale (FLN), sans mentionner ceux de l’Organisation armée secrète (OAS), elle signale de prétendus « sabotages de la part des communistes en France »« C’est délirant, les communistes n’ont commis aucun attentat en France, ils ont, au contraire, été tués lors de la répression au métro Charonne, s’étrangle l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’Algérie, sollicité par Le MondeIl n’y a aucune profondeur historique dans cette notice : on parle d’affrontements sanglants sans évoquer le fond du problème, la colonisation. »

Selon la page « nos partenaires » du site de la société propriétaire de La Cité de l’histoire, cette entreprise de relecture identitaire de l’histoire est notamment parrainée par la Région Ile-de-France, la Ville de Paris ou encore l’INA.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – 01/02/2025 – https://histoirecoloniale.net/a-la-cite-de-lhistoire-des-mensonges-sur-la-guerre-dalgerie/

Conférence-débat « Le Pen, la torture dans la République » – Nils Andersson et Fabrice Riceputi – 06/02/2025, 18h, Maltais Rouge, Paris

Nils Andersson, un résistant à la guerre d’Algérie en conférence à Paris – Maltais Rouge, 40, rue de Malte, 75 011, métro République – https://lemaltaisrouge.com

Le 6 février 2025 se tiendra au Maltais Rouge à Paris une conférence débat intitulée « Le Pen, la torture dans la République », avec Nils Andersson et l’historien Fabrice Riceputi. Nous revenons ici sur le rôle majeur que Nils Andersson joua dans la résistance française à la guerre coloniale d’Algérie, particulièrement comme éditeur en Suisse de livres interdits en France.

C’est en 1960, par un livre intitulé La Pacification, que furent connues hors d’Algérie les toutes premières accusations de torture portées contre le député-parachutiste Jean-Marie Le Pen. L’éditeur de cette copieuse chronique de certains des crimes commis par la France durant les six premières années de la guerre était franco-suédois et résidait à Lausanne : Nils Andersson.

Alors que sévissait en France une censure féroce et que se multipliaient saisies judiciaires et condamnations pour « atteinte au moral de l’armée » ou « incitation à la désobéissance » à l’encontre des éditeurs, Nils Andersson permit à nombre des livres interdits dans l’Hexagone d’y circuler sous le manteau et d’y être lus. Cette « résistance éditoriale » à la guerre coloniale française par un intellectuel militant se qualifiant de « dreyfusard-bolchevik », résultait d’une entente avec les éditions de Minuit, fondées en 1942 dans la clandestinité par des résistants comme Vercors et dirigées depuis 1948 par Jérôme Lindon.

En 1958, Minuit publie La Question d’Henri Alleg, terrible témoignage d’une victime de la torture par l’armée française à Alger en 1957 qui deviendra un classique de la littérature française. Avant que le pouvoir n’ait le temps de le saisir, 65 000 exemplaires sont écoulés en 14 jours. A la demande de Jérôme Lindon, Nils Andersson, qui diffuse déjà des publications françaises en Suisse, prend le relais depuis Lausanne et le publie à son tour, fondant La Cité-Editeur. Il accompagne La Question d’ « Une victoire », texte puissant de Jean-Paul Sartre, dans lequel ce dernier se livre à une violente charge contre le gouvernement français et ses parachutistes, « seigneurs de la guerre aux terrifiants caprices ». Une grande quantité d’exemplaires est diffusée.

« C’est l’acte fondateur d’une maison d’édition dont le catalogue, riche de seulement 35 titres, aura un rayonnement international et un impact important sur l’histoire politique et intellectuelle », comme l’écrit Pascal Cottin. L’année suivante, c’est La Gangrène, publiée par Minuit, qui est saisi. Ce livre documente et dénonce également la torture désormais pratiquée dans l’Hexagone, par la police, ici dans les locaux de la DST, rue des Saussaies à Paris, en décembre 1958. La Cité le publie à Lausanne et en écoule beaucoup. Citons encore un autre livre important, quoique moins connu et jamais réédité. En 1959 toujours, Nils Andersson a édité Les Disparus. Le cahier vert : 175 témoignages de « disparitions » d’Algériens entre les mains de l’armée françaises receuillis par trois avocats à Alger en quelques jours, avant leur expulsion d’Algérie. Dans une postface, l’historien Pierre Vidal-Naquet analyse le système de terreur dont ont été victimes ces morts sous la torture ou par exécutions extra-judiciaires. Puis est publiée La Pacification, sous le nom d’Hafid Keramane. Ce dernier ouvrage est utilisé en 1960 comme colis piégé contre trois anticolonialistes belges. L’un d’entre eux, Georges Laperche, trouve la mort en ouvrant le paquet du livre qui lui était adressé.

« Entre 1958 et 1962, les bureaux de La Cité voient passer des militants de la lutte anticoloniale, des membres des réseaux Jeanson ou Curiel – ces fameux « porteurs de valise » qui collectent et transportent fonds et faux papiers pour les agents du Front de libération national – et bon nombre d’Algériens présents en Suisse, mais aussi l’éditeur et écrivain français François Maspero ». En 1961, Nils Anersson est arrêté à Lyon en compagnie de Robert Davezies, membre actif des réseaux d’aide au FLN. La même années, les locaux de La Cité sont plastiqués par l’OAS. Trop subversif pour les autorités helvétiques, Nils Andersson sera expulsé de Suisse en 1967.

L’ancien éditeur de La Cité a raconté la suite dans ses passionnantes Mémoires éclatées (Éd. d’en bas, 544 p. , 2017). Il tient un blog ici et un autre sur Mediapart.

L’ Appel du 4 mars 2024

Indiquons enfin qu’en mars 2024, Nils Andersson a été à l’initiative d’un appel solennel aux plus hautes autorités de la République présenté lors d’une conférence de presse au siège de la Ligue des droits de l’Homme, qui a été signé par 25 associations et de nombreuses personnalités : « Pour la reconnaissance de la responsabilité de l’Etat dans le recours à la torture durant la guerre d’Algérie ».

Le quotidien Le Monde a publié quelques mois plus tard, le 1er novembre 2024, une tribune collective signée de plus de 80 personnalités qui rendaient public leur soutien à cet « Appel du 4 mars ». Ils ont dit leur insatisfaction à la suite de la déclaration publiée par le président de la République, Emmanuel Macron, lors de sa visite, en septembre 2018, à Josette Audin, la veuve du jeune mathématicien Maurice Audin assassiné par les militaires français à Alger en juin 1957. Ils estiment que la reconnaissance par l’Elysée de cet assassinat et de la pratique de la torture institutionnalisée comme système par l’armée française à ce moment n’est pas suffisante. Car elle a été rendue possible par des dysfonctionnements de l’Etat et de ses institutions, militaires, administratives et judiciaires. Il n’est toujours pas répondu à la question : comment, quelques années après la défaite du nazisme, a-t-il été possible que soit conceptualisée, enseignée dans les écoles militaires, pratiquée et couverte par les autorités de la République, une théorie qui l’impliquait, celle de la « guerre contre-révolutionnaire », avec l’aval ou le silence de l’Etat, de l’armée et de la justice ? Dans l’armée, ceux qui ont pratiqué la torture ont été promus et décorés, ceux qui l’ont dénoncée ont été condamnés, à l’exemple du général de Bollardière, et des mesures disciplinaires ont été prises à l’encontre de ceux qui ont alerté leur hiérarchie et dont les protestations n’ont pas été entendues. Paul Teitgen a démissionné de son poste de secrétaire général de la préfecture d’Alger, Robert Delavignette de celui de gouverneur général de la France d’outre-mer, Maurice Garçon de la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels qui ne remplissait pas son rôle, et Daniel Mayer de son poste de député.

Signataire de l’« Appel du 4 mars », l’avocat Henri Leclerc, mort le 31 août 2024, a mis en garde : « L’Etat n’est ni fasciste ni raciste, mais il y a une faiblesse dans son contrôle qui permet le pire. » Sans un retour sur cette page sombre de l’histoire de la République française, rien ne la préserve de retomber dans les mêmes dérives. Il ne s’agit pas de repentance, mais d’un acte de réaffirmation et de confiance dans les valeurs dont se réclame notre nation. C’est cette claire reconnaissance au plus haut niveau de l’Etat et ce travail de recherches historiques et de réflexion juridique que demandent les citoyens et citoyennes signataires de l’« Appel du 4 mars » dont la liste complète des signataires est à retrouver ici. A ce jour, ils n’ont pas reçu de réponse.

De toute cela, il sera question le 6 février 2025 à 18 h au Maltais Rouge (40, rue de Malte, 75 011, métro République), lors d’une conférence débat avec Nils Andersson et Fabrice Riceputi intitulée « Le Pen, la torture dans la République ».

Source : Mediapart – 01/02/2025 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/010225/nils-andersson-un-resistant-la-guerre-dalgerie-en-conference-paris

Monique Hervo, une mémoire en partage – Mehdi Lallaoui – Éd. Au Nom de la mémoire

Éditions Au Nom de la mémoire – 14, rue de la Paix – 95370 Montigny-Les-Cormeilles aunomdelamemoire@gmail.com

https://aunomdelamemoire.over-blog.com/

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Sur les traces de Monique Hervo, à la source d’une histoire algérienne de France (Extrait – France Culture)

(…) Monique Hervo avait mis les pieds à « Nanterre-La Folie » en 1959 pour la toute première fois. Elle avait lu dans France Soir qu’un incendie avait ravagé une partie du bidonville. Jeune Parisienne d’une capitale pas encore cerclée des anneaux du périphérique, elle avait sursauté : ainsi y avait-il en lisière de Paris des bidonvilles ? Très rapidement, elle dont la famille, bretonne pour partie, avait connu l’exode rural, deviendra la témoin privilégiée de cette vie des bidonvilles. Et en même temps l’habitante de cette nuée de baraques bancales, mitoyenne d’une vie qui n’était pas partie pour être la sienne.

Etablie là comme d’autres le feront à l’usine, c’est ainsi au ras du sol que Monique Hervo œuvrera. Elle sait écrire ? La voilà qui rédige des textes à destination de la presse – qui ne seront pas tous envoyés aux rédactions, et resteront parfois à l’état de brouillon. Elle ne sait pas construire ? Qu’à cela ne tienne : comme une poignée d’autres volontaires du service civil, elle apprend à Nanterre à manier la truelle et des rudiments de charpente. Douze ans durant, elle vivra là, dans le quotidien de ce monde de fortune qui travaille à sa survie de jour comme de nuit. Mais qui, souvent, pointe à l’usine tout le reste du temps.

En 1971, lorsque le gouvernement finit par proclamer l’ère des bidonvilles révolue et raser la Folie, Monique Hervo y vit encore. On la retrouvera, quelques mois plus tard, dans le petit collectif qui fonde le GISTI, le groupe d’information et de soutien aux travailleurs immigrés, avant qu’elle ne rejoigne ensuite la Cimade, salariée.  Mais c’est d’abord pour son legs et la manière dont elle a changé notre regard sur l’histoire algérienne qu’on se souvient à présent de son nom. C’est en effet parce que Monique Hervo a enregistré, saisi, consigné cette histoire algérienne des bidonvilles qui jusqu’alors ne s’écrivait pas, qu’une trace a pu se frayer un chemin. Seize cartons au total rejoignaient ainsi les archives de l’Institut d’histoire du temps présent en 2008 et, c’était considérable : en 1965 par exemple, Monique Hervo avait fait passer un questionnaire aux familles. Leurs réponses et tout ce qu’ils et elles ont pu lui livrer à elle, cette voisine qui les connaissait et qui s’était mise en tête de leur donner la parole, représentent une source inestimable d’une histoire qui aurait pu rester bien plus lacunaire.

Des photos, et des légendes

Au même moment, une précieuse collection de photos prises par la militante rejoignaient les rayonnages de “La Contemporaine”, le centre d’archives installé à deux pas de la fac de Nanterre… sur les lieux même où Monique Hervo et des milliers de familles algériennes avaient vécu – encore loin de tout. Parce que Monique Hervo avait aussi mitraillé le bidonville au ras du sol et dans la vie de tous les jours, on peut désormais les consulter, s’approprier des images, une empreinte rétinienne, et transmettre à notre tour une mémoire qui s’incarne.

Grâce à tous ces documents sans équivalent, on peut désormais faire l’histoire de cette époque, et de ces gens-là. “Tout comme les écrits, les documents iconographiques ont vocation de preuves : “Tout cela a bien existé”, écrivait l’archiviste Anne-Marie Pathé, dans le carnet de recherche en ligne de l’IHTP des années avant la mort de Monique Hervo. Ce sont des preuves au sens propre, autant que figuré. Car de fait, il a un jour fallu faire la preuve et Monique Hervo a témoigné devant la justice du sort qu’on avait fait aux Algériens, aux Algériennes, au tout début des années 60 : c’était lors du procès que Maurice Papon avait intenté en 1999 à l’historien Jean-Luc Einaudi, bien seul à l’époque dans son entreprise de mise en évidence du massacre du 17 octobre 1961.

Si tant d’Algériens étaient morts dans cet épisode assourdi, six mois avant les Accords d’Evian qui mettront fin à la guerre d’Algérie, c’est bien parce que cette soirée de répression brutale d’une manifestation pacifique était tout sauf un épisode isolé : en découvrant ces textes méthodiquement tapés à la machine, jour après jour, on mesure que dès le mois de juin de cette année 1961, le maintien de l’ordre tenait bien du harcèlement. C’est cette répression à bas bruit et à grande échelle qu’on palpe en parcourant les sources que la militante de terrain a laissées (…).

Source : France Culture – 27/03/2023 https://www.radiofrance.fr/franceculture/sur-les-traces-de-monique-hervo-a-la-source-d-une-histoire-algerienne-de-france-9294474

France-Algérie : l’histoire au péril du politique

La commission mixte franco-algérienne d’historiens est en panne suite aux déclarations politiques.

Tout semblait assez bien parti. À la suite du rapport consacré aux questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’indépendance algérienne remis par Benjamin Stora, le 20 janvier 2021, le président de la République française Emmanuel Macron avait signé, en août 2022, avec son homologue algérien, Abdelmadjid Tebboune, la déclaration d’Alger. Elle prévoyait la création d’une commission mixte franco-algérienne d’historiens composée de dix membres : cinq du côté français (Benjamin Stora, qui en assure la coprésidence, Florence Hudowicz, Jacques Frémeaux, Jean-Jacques Jordi et Tramor Quemeneur) et cinq du côté algérien (Mohamed El-Korso, Idir Hachi, Abdelaziz Filali, Mohamed Lahcen Zeghidi et Djamel Yahiaoui). Côté français, des archives de la guerre d’indépendance ont été ouvertes concernant les disparus. La France a aussi reconnu ses responsabilités dans les assassinats de Maurice Audin, Ali Boumendjel ou Larbi Ben M’hidi.

Côté algérien, en revanche, les choses n’ont guère avancé. L’histoire de la colonisation et de la guerre d’indépendance demeure un instrument politique. Et les déclarations d’Emmanuel Macron à Rabat, fin octobre 2024, concernant « la souveraineté du Maroc » sur le Sahara occidental, n’ont rien arrangé.

Le temps de la politique n’est pas celui de l’histoire. Les historiens n’avaient pas attendu les déclarations présidentielles pour travailler. En novembre 2024, l’Institut du monde arabe à Paris a accueilli des rencontres lors desquelles des artistes – l’écrivain Kamel Daoud, prix Goncourt en 2024 pour Houris (l’histoire d’une jeune fille pendant la décennie noire, interdit en Algérie), le dessinateur Jacques Ferrandez ou la réalisatrice Jacqueline Gozland – ont expliqué la place que tient la colonisation dans leur œuvre.

Un colloque devait se tenir au printemps 2025 avec des archivistes et des historiens des deux pays pour identifier les archives de l’époque coloniale (1830-1962) et les localiser. Contrairement à l’idée reçue selon laquelle les Français auraient tout emporté, 80% de ces archives sont toujours en Algérie. Très peu – essentiellement celles qui concernaient le domaine régalien de l’État – ont été rapatriées en France au moment de l’indépendance algérienne. C’est un enjeu important de les ouvrir aux étudiants et jeunes chercheurs très intéressés par cette période. L’arrestation, le 16 novembre 2024, de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal est un coup de tonnerre. Des deux côtés, la politisation instrumentalise et rend difficile le travail des historiens et des archivistes. Pour l’instant, la commission « mixte » est en panne et le colloque risque de n’accueillir que des historiens français.

Source : L’ Histoire, janvier 2025 – https://www.lhistoire.fr/france-alg%C3%A9rie-lhistoire-au-p%C3%A9ril-du-politique