Le 1er novembre 1954 en Algérie : l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot, ou l’assignation des colonisés à l’inhumanité

Telle une dramatique et mauvaise pièce de théâtre, la guerre d’Algérie a démarré le 1er novembre 1954 par l’assassinat d’un instituteur, Guy Monnerot, et elle s’est achevée, à trois jours du cessez-le-feu le 15 mars 1962, par l’exécution de six instituteurs, trois Algériens et trois Français (Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand, Salah Ould Aoudia), par le commando delta de l’OAS.

Guy Paul Marie Monnerot, jeune instituteur né le 7/12/1931 à Bergerac en Dordogne, résidant à Paillard dans l’Oise, d’origine sociale modeste (père maréchal des Logis) venait d’être affecté à la rentrée de septembre 54 à Tifelfel douar de Ghassira dans les Aurés. Souhaitant découvrir la région dans ces journées de vacances scolaires de la Toussaint, il avait pris avec son épouse Jeannine née Loiraud, le bus qui reliait Biskra à Arris. Dans le bus se trouvait également à côté de quelques paysans pauvres, Hadj-Sadok, le Caïd du douar de M’Chounèche qui se rendait à Arris pour rendre compte à l’administrateur colonial de la proclamation du 1er novembre qu’il avait personnellement reçue. Le bus est arrêté pour contrôle, dans les gorges de Tighanimine, par un commando des insurgés, dirigé par Bachir Chihani dit « Si Messaoud ».

Dans la rapidité de l’action et au moment où le Caid bousculé et poussé à obéir aux injonctions, a tenté de résister en sortant un pistolet, une rafale de mitraillette tirée par Sbaihi, membre du commando, est partie, blessant mortellement le jeune instituteur et légèrement son épouse. L’un des deux premiers morts civils (l’autre  l’avait été à Cassaigne, (actuellement Sidi Ali), quelques heures plus tôt), hautement symbolique de ce qui allait devenir la « guerre d’Algérie », venait de tomber en ce début de l’insurrection algérienne contre les forces coloniales.

Diffusée au lendemain de la « Toussaint rouge », la nouvelle qui a fait la Une de nombreux journaux, ne souffrait d’aucune contestation. Les « fellaghas » avaient assassiné froidement et volontairement un instituteur. Elle fut largement exploitée par les tenants du statu quo colonial qui dénonçaient déjà le mouvement nationaliste et ses militants, comme des « barbares ». Ils avaient touché à l’enseignant, « le cheikh », personnalité sacralisée autant par la tradition locale que par l’opinion publique générale.

Mais l’action, pour confuse qu’elle ait été, connaitra d’autres éclairages. Selon la relation contradictoire qui en a  été faite, aussi bien par certains éditorialistes et journalistes français, que par de nombreux militants et acteurs algériens présents dans les Aurès, la mort de Monnerot fut accidentelle et non intentionnelle et, si l’on peut utiliser un terme actuel, froid et inexpressif, « collatérale ». Mostefa Ben Boulaid, chef de la Wilaya 1, avait fermement ordonné que l’on ne touche pas aux civils européens conformément aux consignes générales de la direction du mouvement. Conscient de l’effet dévastateur de cette mort sur l’opinion publique, il traduisit l’auteur des coups de feu, Sbaihi, devant un conseil de discipline et celui-ci, selon d’autres témoignages, échappa de peu au peloton d’exécution du fait des contraintes d’un mouvement naissant où les militants aguerris comme lui n’étaient pas nombreux.

Guy Monnerot, décédé, eut un hommage sur place le 10 novembre 1954 et sa dépouille fut rapatriée en France où il fut inhumé dans le caveau familial, accompagné d’une énorme foule, à Limoges. A la demande de la FNACA, il fut reconnu comme « mort pour la France » bien longtemps après, soit en 2020.

La mort de Guy Monnerot ouvrit la voie à toutes les propagandes et à toutes les manipulations pour mettre au centre du conflit « l’école » et les enseignants, plus largement les civils, alors que les consignes des dirigeants de l’insurrection de ne pas s’attaquer aux civils étaient formelles et que le FLN naissant réaffirmait que sa lutte n’était pas une guerre de religion, ou une haine des Européens, mais un combat contre le colonialisme.

Cependant la stigmatisation des combattants du FLN  a continué, notamment quand, plus tard, des instituteurs furent faits prisonniers par les insurgés (il y eut notamment Paul Dupuy, Maxime Picard, puis René Rouby et Joël Caye). Ainsi tout un tapage politico-médiatique de déshumanisation des combattants entoura les circonstances de l’enlèvement d’un instituteur, Paul Dupuy directeur d’école en Kabylie, et dans le même moment des incendies de certaines écoles. Avec la mobilisation de Denis Forestier, secrétaire général du SNI, qui pris contact avec les insurgés, celui-ci fut libéré.  À sa libération, Paul Dupuy publia, en dépit de pressions, une importante déclaration dans laquelle « il s’indignait notamment du fait que son école ait pu être, à son insu, réquisitionnée et servir de lieu de torture par les forces militaires pendant les vacances scolaires ». Au moment où quelques écoles furent incendiées, la propagande ultra et plus largement politique saisit l’occasion de dénoncer encore une fois des actes barbares, de bandits, de fanatiques hors-la-loi, alors que le mouvement nationaliste se défendait et récusait que l’on puisse penser qu’il s’en prenait aux enseignants et qu’à contrario, il les protégeait. Un autre instituteur, Maxime Picard, lui aussi libéré après l’intermédiation du SNI, en a témoigné. La direction de l’insurrection se défendait en mettant  en cause l’utilisation de certaines écoles rurales comme casernes et centres de torture notamment pendant les vacances scolaires et également l’implication de certains instituteurs dans la répression, ceux-ci ayant rompu avec le SNI, et rejoint les Unités Territoriales, les groupes ultras, et plus tard l’OAS.

Dans le contexte actuel de retour des refoulés coloniaux, la commémoration de l’anniversaire du 1er novembre 1954 où l’instituteur Guy Monnerot et un deuxième civil européen perdirent la vie lors de la « Toussaint rouge », il convient de rappeler ce qu’a été et est jusqu’à aujourd’hui la déshumanisation des colonisés par les systèmes coloniaux, la stigmatisation de leurs luttes pour la dignité.

Bibliographie sélective

Notice, Guy Monnerot, Aissa Kadri pages 227-228, in Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénaut  (dirs) Dictionnaire de la guerre d’Algérie. Paris, 2023.

Notice, Monnerot, Guy Paul Marie, par Jacques Girault, version 2013. Dictionnaire biographique mouvement ouvrier, mouvement social, Le Maitron.

L’Ecole Libératrice, organe du Syndicat National  des Instituteurs et Institutrices  de l’Union Française, 29 novembre 54.

Patrice Herreyre, « Guy Monnerot, « premier mort de la guerre d’Algérie » et originaire de Limoges, « déclaré mort pour la France ». Le Populaire du Centre, du 1 novembre 2020.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 novembre 2026 https://histoirecoloniale.net/premier-novembre-1954-en-algerie-retour-sur-lassassinat-de-linstituteur-guy-monnerot/