
À Alger, Alain Seyfried ne revient pas seulement sur les traces d’une enfance interrompue en 1962. Il y retrouve une adresse, un quartier, une librairie, des voix et jusqu’au néflier du 10 boulevard de Tunis. Né dans la capitale en janvier 1947, parti à quinze ans en mars 1962, il revient des décennies plus tard dans une Algérie indépendante. Publié aux Éditions El Amir, à Marseille, Derrière la mer raconte ce retour autant que le départ.
L’adresse d’une enfance algéroise
Tout commence par une adresse. Sous le néflier, Alain Seyfried grandit avec Bernard, les copains, l’école, les jeux et les premières expressions arabes apprises dans la rue. Son Alger n’est pas celui des cartes postales. Il passe par une cour d’école, un balcon, un arbre, des voisins et des gamins qui grandissent ensemble.
Puis la guerre s’installe dans le quotidien. Les bombes éclatent la nuit, le couvre-feu réduit les déplacements, un camarade perd un œil à un arrêt de bus. Seyfried assiste à une exécution sommaire. Les autobus, les poubelles et les rues deviennent des lieux possibles du danger. Même l’obscurité d’une salle de cinéma peut déclencher la panique. Des années plus tard, un psychologue tente de revenir sur cette période. À la dixième séance, Seyfried arrête. Il choisit la plage du Prophète et la solitude.
Cette expérience explique aussi son rejet du roman policier : « Je déteste les romans policiers. La mort, c’est la mort. Une chose horrible et irrémédiable. Point barre. »
Le départ arrive ensuite dans l’urgence. Les lumières restent allumées. La voiture est abandonnée à Maison-Blanche, les clés sur le tableau de bord. À Port-Vendres, le piano familial finit dans l’eau, jeté par des dockers qui « n’aimaient pas les gens comme nous ».
Le chiffre qui efface Alger
Le récit quitte alors les rues d’Alger pour les papiers administratifs. Seyfried revient sur la mention « né à l’étranger » et sur le chiffre 99, associé aux personnes nées hors de France. Il y voit l’ironie d’une nomenclature où Alger, Oran ou Constantine deviennent administrativement des lieux « à l’étranger ». Son « Abracadabra » résume bien ce sentiment.
Le livre ne prétend pas fournir une étude historique ou juridique de cette question. Seyfried raconte ce qu’elle représente pour celui qui est né à Alger et dont le lieu de naissance se retrouve, dans les formulaires français, rangé dans une catégorie étrangère. Le détail administratif prolonge ainsi le départ physique.
« Bienvenue chez vous ! » : le retour
C’est au retour à Alger que Derrière la mer prend toute sa force. Le visa arrive rapidement. Au port, des militaires l’orientent vers la file des Algériens. Des habitants l’aident ensuite à retrouver son ancienne maison et l’emplacement du néflier.
Un vieil Algérien lui raconte les semaines qui ont suivi 1962 : la ville éclairée la nuit, les rues désertes le jour, puis cette question : « Quelle angoisse ! Pourquoi êtes-vous partis ? »
Ailleurs, un automobiliste fait demi-tour et lui lance : « Bienvenue chez vous ! » La phrase vient d’un inconnu, plus d’un demi-siècle après le départ.
Seyfried rapporte aussi une conversation qui le touche. Un jeune Algérien lui transmet le souvenir de son père sur ceux qui étaient partis. Celui-ci distinguait les comportements : certains respectaient les Algériens, d’autres les exploitaient. Il estimait que les premiers étaient les plus nombreux. Seyfried ne transforme pas ce témoignage en vérité générale. Il en retient une chose simple : derrière une histoire collective, il y avait des hommes et des comportements différents.
Plus d’un demi-siècle après ce départ, cette nuance suffit à fissurer les catégories trop commodes dans lesquelles l’histoire enferme encore les individus.
La langue occupe une place particulière. À Alger, son arabe imparfait est accueilli avec bienveillance. Il salue également la tenue du français de la presse algérienne, autre surprise de ce retour.
Puis vient la librairie du Tiers-Monde, place Emir Abdelkader. Seyfried y achète des ouvrages de Yasmina Khadra. Lorsqu’il rencontre l’écrivain, celui-ci lui demande : « Tu es né à Alger ? » Les livres rapportés de la librairie algéroise surprennent Khadra. La scène se termine par une inversion des rôles : l’écrivain demande à Seyfried une dédicace.
Le dernier passage, entre deux rives
El-Fahim, rencontré au comptoir, formule l’une des phrases centrales du livre : « Tu n’es ni Algérien ni Français, tu es les deux en même temps. » Puis il précise : « moitié par moitié ». Seyfried se compare à un « iceberg ambulant », dont une partie visible avance tandis que les racines restent sous la ligne de flottaison.
Le livre préfère les scènes aux théories. Dans une épicerie mozabite de Marseille, un gâteau breton provoque un échange : « Ouach’koun hada ? » Puis la surprise : « Mais vous comprenez l’arabe ? »
Seyfried destine son livre aux Algériens qui se demandent ce que sont devenus ceux qui ont quitté le pays, comme aux Français qui ignorent parfois d’où venaient ceux qui arrivèrent en 1962.
La dernière image est celle d’une bouteille jetée à la mer. Non pas une revendication, mais une part de lui-même confiée aux deux rives. Après avoir quitté Alger à quinze ans, Seyfried y revient avec une adresse, des visages, quelques mots d’arabe et des questions restées ouvertes. La ville a changé de visages et de voix, mais certaines traces ont résisté : un boulevard, un néflier, une phrase lancée par un inconnu.
Derrière la mer ne cherche ni à réécrire 1962 ni à distribuer les rôles entre victimes et coupables. Seyfried fait autre chose : il remet des visages, des voix et des souvenirs là où l’histoire collective a souvent laissé des catégories. Son récit tient dans cet entre-deux, entre une enfance algéroise et une vie construite ailleurs, entre ce qui fut perdu et ce qui peut encore être regardé en face.
« Je partirai alors sur les rives du temps jusqu’à l’endroit secret où s’arrête la Terre et on m’y trouvera, de l’aurore au couchant, tout à la fois devant et derrière la mer. »
Djamal Guettala
Alain Seyfried, Derrière la mer, Éditions El Amir, Marseille.
L’auteur sera présent au SILA d’Alger, le 31 octobre 2026.
Source : Le Matin d’Algérie – 04/10/2026 https://lematindalgerie.com/derriere-la-mer-dalain-seyfried-alger-au-bout-du-souvenir/

