80 % des Algériens sont en totale rupture avec le système : un parlement illégitime ne peut garantir la continuité de l’État national – Farouk L. Benzaïm

Les résultats de participation au dernier scrutin législatif qui s’est tenu en Algérie le week-end dernier confirment ce que le rédacteur de l’article d’ »Algeria Watch » avait déjà souligné : un désintérêt total du peuple pour cet événement, et un rejet global du processus imposé par le pouvoir aux Algériennes et aux Algériens depuis le 12 décembre 2019.

Le Hirak à l’époque avait clairement exprimé sa revendication unique : un changement radical du système politique et des règles de gouvernance avant tout processus électoral.

Le taux de participation à ce dernier scrutin n’a pas dépassé 20 % des inscrits sur les listes électorales, et près d’un million de voix exprimées ont été annulées, ce qui indique que ce taux est le plus faible depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Même si l’on se réfère aux taux de participation électorale annoncés par les autorités, souvent gonflés selon de nombreux observateurs, depuis le Hirak jusqu’à aujourd’hui, on constate une continuité du rejet populaire de ce scrutin, les Algériennes et les Algériens étant persuadés que les élections en Algérie ne sont ni un mécanisme de changement ni une source de légitimité pour construire quelconque contrat politique.

L’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un taux de participation annoncé de 39 %. Le référendum pour la modification de la Constitution du 1er novembre 2020 a quant à lui enregistré une participation de 23,7 %. Le scrutin législatif de juin 2021 a été annoncé avec 30,20 %. Les autorités ont indiqué que la participation aux élections locales de fin 2021 était de 34 %, tandis que la participation à l’élection présidentielle de septembre 2024 n’a pas dépassé 24 %.

Le taux de participation au scrutin du 2 juillet 2026 confirme que l’esprit du Hirak est toujours vivant et que la société algérienne est convaincue, plus que jamais, que le changement total du système de gouvernance est le seul moyen pour que les élections retrouvent leur sens et que la politique revienne dans l’espace public, ce qui a été confirmé lors du dernier scrutin où tout était présent sauf la politique.

Le pouvoir attaque les appareils de parti pour justifier le rejet populaire massif de ses politiques

Le pouvoir n’a pas attendu l’annonce officielle des résultats préliminaires du scrutin du 2 juillet pour mobiliser ses relais médiatiques privés et publics, dans une campagne organisée contre les appareils de parti et leurs dirigeants afin de justifier l’absence des électeurs dans les bureaux de vote, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

La campagne a commencé avec les quotidiens El KhabarLe Soir d’AlgérieEchorouk El Yawmi et El Watan. Les deux premiers quotidiens reçoivent chaque jour entre 5 et 6 pages publicitaires de l’Agence nationale de publicité depuis que Abdelmadjid Tebboune a pris la présidence de l’État. Quant au quotidien Echorouk El Yawmi, il reçoit entre 2 et 3 pages publicitaires quotidiennement, tandis que le troisième journal perçoit entre une page et demie et deux pages de publicité publique depuis le retour d’Omar Belhouchat à la gestion du journal en février 2026, sous l’impulsion personnelle d’Abdelmadjid Tebboune qui a un lien d’amitié personnelle avec lui, tout comme ils étaient liés par le scandale du groupe Khalifa à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

Le journal El Khabar a attribué ce qu’il a appelé la responsabilité des partis pour le faible taux de participation au vote, qu’il a considéré comme « dû à une cause principale consistant en l’absence de véritable leadership partisan et l’implication de nombreux responsables des partis dans des détails secondaires, en rejetant la responsabilité de l’échec sur les institutions de l’État, parfois en parlant de fermeture et parfois de domestication, dans le but de justifier l’incapacité, de consacrer le statu quo et de maintenir le monopole des responsabilités au sein des cercles de privilèges », ce qui est un signe clair du début du processus de changement des directions des appareils partisans sous l’impulsion des appareils bureaucratiques et de sécurité du pouvoir. Quant au journal Le Soir d’Algérie, il a limité ce qu’il a appelé la faillite des partis politiques à l’échec politique au niveau du discours, qui ne mobilise plus l’opinion publique. Pendant ce temps, le journal Echourouk El Yawmi a essayé de faire croire à l’opinion publique que les électeurs ne boycottent pas les politiques du pouvoir, mais boycottent les partis politiques. Il est allé jusqu’à dire que le pouvoir ne s’est pas présenté pour assumer la responsabilité de l’abstention, et que l’augmentation du taux de participation incombe moralement, politiquement et socialement exclusivement aux partis.

Cette défense acharnée du pouvoir dans une tentative de cacher sa faillite, que même un aveugle peut voir, mais que le journal Omar Balhouchat ne voit pas. Le journal El-Watan a constaté qu’un taux de participation « révèle une vérité frappante : des élections annonçant la faillite des partis politiques traditionnels ».

La faillite de Tebboune et du système qu’il a imposé à El Mouradia en 2019 menace l’Algérie en tant qu’entité politique et juridique

La campagne médiatique des journaux privés s’est étendue à tous les médias publics, qui ont mobilisé des bataillons de leurs professeurs, journalistes et analystes pour témoigner de la propreté du scrutin et affirmer que les partis politiques sont responsables de l’abstention électorale. Le but de cette campagne organisée était de couvrir les échecs et la faillite du président Tebboune ainsi que du système politique et militaire qui l’a imposé au palais d’El Mouradia le 12 décembre 2019.

Cette campagne cache également de nombreux autres faits, à savoir que la faible participation est liée à l’absence de politique et à la pratique politique, ainsi qu’au lien confirmé entre ces partis et leurs dirigeants avec les différents organes du pouvoir et leurs réseaux. Elle cache aussi le fait que l’ensemble du processus électoral – de l’annonce de la candidature à l’annonce des résultats – est contrôlé par l’administration et la bureaucratie sécuritaire du pouvoir. Ce sont eux qui choisissent les députés et les candidats pour concurrencer les députés, et ce sont eux qui choisissent qui affronte ces députés de manière formelle. De plus, c’est le pouvoir qui ferme ou ouvre l’accès aux médias aux personnes de son choix.

Cette campagne de propagande est ancienne dans sa structure et nouvelle dans l’identité de ceux qu’elle défend. En effet, sous le régime de Bouteflika, les appareils de propagande médiatique faisaient exactement la même chose pour justifier l’abstention électorale. Le message était le suivant : les Algériens n’aiment pas les partis politiques et ne se soucient pas des élections législatives parce que le peuple aime le président et le respecte, car il fait tout pour eux, tandis que les partis, le gouvernement et les ministres ne suivent pas les instructions du président.

Aujourd’hui, ce scénario se renouvelle sous le régime de M. Tebboune avec les mêmes appareils médiatiques. La vérité est que le pouvoir politique, sous sa forme actuelle ou précédente, a créé ces partis, et ces partis dans le cadre d’une division du travail – bien qu’ils semblent différents dans leur discours – sont en réalité une partie du système de gouvernance que le Hirak a demandé à réformer, ce à quoi le pouvoir a répondu par le refus, la répression, la diffamation et des campagnes de propagande accusant de trahison et de collusion avec l’étranger.

De plus, la campagne propagandiste contre ces appareils partisans – qui font tous partie du système sans exception. Il est à souligner que le parti du Front des Forces Socialistes (FFS) est le dernier de ces partis à avoir été domestiqué et intégré – revêt un ensemble de contradictions. La médiocrité des médias et de la propagande n’a même pas réussi à construire un discours avec un minimum de substance. Alors, comment peut-on parler de partis politiques qui ont échoué ou dicrédités, et Abdelmadjid Tebboune parle d’une majorité présidentielle composée de ces mêmes partis ? Comment peut-on construire une majorité présidentielle composée de partis qui ont échoué et démonitisés sans que le président qui la dirige soit lui-même en situation d’échec et discrédité ? La seule vérité aujourd’hui, après le scrutin du 2 juillet 2026, est que l’esprit du Hirak est toujours présent, car ce mouvement populaire est un mouvement historique profond qui a porté un message clair que le chef d’état-major à l’époque n’a pas saisi, parce qu’ils ne possédait ni les outils de compréhension, ni les mains propres, ni l’indépendance de décision pour faire passer l’Algérie à une nouvelle ère et construire un autre paradigme pour l’exercice du pouvoir, un paradigme qui rompt avec la logique de la force et adopte la force de la logique, pour construire des ponts de consensus entre toutes les Algériennes et tous les Algériens.

Et la situation aujourd’hui est restée telle qu’elle est et la décomposition politique du système de gouvernance a atteint un point tel que la nation algérienne est en rupture totale avec tout le système de gouvernance, avec ses médias et ses structures partisanes et associatives.

Un parlement faible chargé de prolonger le mandat à un président encore plus faible… Alors, changement ou effondrement ?

Toutes les données disponibles jusqu’à présent confirment que le parlement actuel, dans ses deux chambres, sera chargé de trouver une formule pour assurer la continuité d’Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia après la fin de son mandat en septembre 2029, soit en appliquant les dispositions transitoires prévues dans la dernière révision constitutionnelle que la présidence a qualifiée de technique, soit par une autre modification qui prolongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans pour diverses raisons, avec effet rétroactif afin que M. Tebboune reste au pouvoir jusqu’en septembre 2031, ou peut-être une révision constitutionnelle qui rouvrirait les mandats présidentiels pour le maintenir au pouvoir jusqu’en 2033, où il aurait 89 ans.

Peu importe les scénarios sur lesquels s’accorderaient le noyau dur et les réseaux du régime, la seule vérité est que le scrutin du 2 juillet a créé un parlement dépourvu de légitimité populaire, politiquement fragile, ce qui augmentera la fragilité du pouvoir et pourrait affaiblir l’État vis-à-vis de la communauté internationale, augmentant ainsi les risques pour la continuité de l’État dans un contexte international qu’on ne peut qualifier autrement que d’impitoyable envers les États faibles, et aucun pays ne peut sombrer que par la faiblesse de ses institutions constitutionnelles non représentatives du peuple.

Et le peuple algérien est conscient de ces défis, c’est pourquoi l’esprit du Hirak a envoyé un message fort, pacifique et silencieux le 2 juillet dernier, dont la substance était… le changement ou l’effondrement.

Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch

Source : Algeria-Watch – 08/07/2026 https://www.algeria-watch.info/80-des-algeriens-sont-en-totale-rupture-avec-le-systeme-un-parlement-illegitime-ne-peut-garantir-la-continuite-de-letat-national/

Algérie : l’implosion silencieuse d’un État confisqué – Chabane Oussaid

Le silence n’est pas toujours paix. Parfois, il est le premier souffle d’une tempête qui s’apprête à dévaster les fondations d’un État. Ce silence, aujourd’hui, résonne dans les rues désertées des meetings, dans les salles de rédaction vidées d’analyse, dans les bouches des candidats qui parlent sans dire, et surtout dans les yeux des citoyens qui écoutent sans croire.

À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, ce silence n’est pas un intermède : c’est un diagnostic. Un diagnostic d’implosion lente, silencieuse, systématique , celle d’un pays qui, en étouffant le débat, détruit progressivement son propre socle politique.

Cette médiocrité qui s’impose dans le discours électoral n’est pas un défaut de style, ni une simple carence de talent oratoire. Elle est la cicatrice visible d’une amputation plus profonde : celle de la politique elle-même. Le vide des slogans, la fuite devant les enjeux constitutionnels, la sidération face à la question de la justice indépendante ou de la séparation des pouvoirs, tout cela n’est pas l’expression d’un manque d’idées, mais la conséquence d’un délestage délibéré : on a retiré à la politique son cœur battant, la confrontation des visions, la tension des idées, la souveraineté du doute. Ce n’est pas l’absence de politique qui frappe ; c’est sa dépossession, son évacuation progressive de l’espace public, comme un fleuve dont on détournait les eaux pour assécher le lit.

Le Hirak, ce mouvement sans chef ni parti, fut une révolte contre cette sécheresse. Il ne demandait pas seulement un changement de gouvernants : il réclamait la réintégration du peuple dans le récit national, la restitution du droit à penser le pays. Pendant des mois, l’Algérie a été un immense atelier de citoyenneté, où les jeunes débattaient de la séparation des pouvoirs sur les trottoirs, où les femmes réécrivaient la souveraineté dans les chants, où les retraités, les étudiants, les ouvriers formaient une chaîne de réflexion collective. Ce n’était pas un soulèvement contre un homme ou un clan : c’était une reconquête du temps politique, un retour à l’idée que le destin d’un pays ne se décide pas dans l’ombre des bureaux, mais sous le soleil de la place publique.

Face à cette irruption de la conscience, le pouvoir n’a pas seulement réagi, il a réorganisé le champ du possible. La répression fut le premier outil, mais non le seul. Car la peur, si efficace soit-elle, ne suffit pas à faire disparaître une idée : elle ne la rend que plus sourde, plus tenace.

Ce qui fut plus redoutable, c’est la normalisation du vide. On a lentement désarmé les partis, non par la force brute, mais par l’absorption : en les invitant à la table du système, on leur a retiré la raison d’être, celle de contester, de proposer, de représenter autre chose. Le FFS, jadis symbole du boycott comme acte de dignité républicaine, ne condamne plus aujourd’hui les élections pour leur illégitimité, il les défend contre ceux qui osent encore les refuser. Ce renversement n’est pas une évolution idéologique : c’est une défaillance du langage politique, un symptôme de domestication où la critique se mue en caution, et la résistance en cautionnement.

Et dans ce paysage appauvri, le citoyen ne brille pas par sa force, mais par sa résistance au nivellement. Son maintien d’un discours exigeant, sur la transition, sur la rupture avec le système, sur la primauté du droit, n’est pas un acte de provocation, mais un acte de mémoire. Il rappelle que la politique n’est pas une affaire de gestion, mais de fondation ; qu’elle ne se mesure pas à la capacité d’obtenir un siège, mais à la capacité de poser les bonnes questions, celles qui dérangent le pouvoir, qui inquiètent les confortables, qui réveillent les endormis.

Or, ce qui se joue aujourd’hui, dans la campagne électorale, n’est pas une simple alternance de représentants. C’est la légitimité même du processus. Lorsque les enjeux structurels, la nature du régime, l’indépendance de la justice, la réforme de la Constitution, la place de l’armée dans la vie politique, sont évacués du débat, l’élection cesse d’être un moment de choix pour devenir une cérémonie de ratification. Et la ratification sans débat n’est pas démocratie : c’est rituel. Le désintérêt populaire, l’abstention massive, le scepticisme généralisé ne sont pas des signes de désengagement, ils sont les symptômes d’un rejet conscient : celui d’un système qui propose des choix sans alternatives, des candidats sans projets, des élections sans enjeux.

La médiocrité, donc, n’est pas un accident. Elle est un produit. Un produit d’un système qui, pour se perpétuer, doit désapprendre au peuple à penser politiquement. Car un citoyen qui pense, qui lit entre les lignes, qui compare les programmes, qui exige des comptes, est un citoyen qui dérange.

Un citoyen dépolitisé, en revanche, est un citoyen qui vote sans croire, qui s’abstient sans colère, qui critique sans projet, qui résiste sans stratégie. Il est un citoyen délesté , de sa mémoire, de son imagination, de son droit à l’avenir.

Et c’est là que réside le péril le plus profond : non pas dans la violence ou la révolte, mais dans cette implosion silencieuse, où l’État conserve ses formes, ses institutions, ses élections, ses discours, tout en perdant leur substance. Une démocratie sans débat est une coquille vide. Une souveraineté sans expression est une fiction juridique. Une citoyenneté sans exercice est une abstraction.

Le véritable danger pour l’Algérie ne réside pas dans la possibilité d’un nouveau Hirak. Il réside dans l’illusion que la stabilité peut se construire sur le silence. Car le silence ne dure jamais éternellement. Il se transforme, tôt ou tard, en murmure, puis en cri, puis en tremblement. Et lorsqu’un peuple reprend la parole après des années de mutisme, ce n’est pas pour reprendre là où il s’était tu. C’est pour recommencer, plus fort, plus exigeant, plus conscient.

La dépolitisation n’est pas une fin : c’est une pause forcée. Et toute pause, dans l’histoire, prépare un saut. Le pays ne court pas le risque de s’effondrer sous le poids de la contestation. Il court le risque bien plus grave de s’effriter, grain à grain, sous le poids du vide, jusqu’au jour où, soudain, plus rien ne tient et c’est l’implosion.

Depuis 60 ans, les cartes géopolitiques se sont redessinées, les alliances se sont recomposées, les puissances se sont succédé, mais l’Algérie, elle, continue de se heurter à un adversaire qui ne figure sur aucune frontière, ne signe aucun traité, ne porte aucun uniforme étranger : une entité sans nom officiel, sans statut constitutionnel, sans mandat populaire, et pourtant omniprésente, la « mafia auto-proclamée par la force », comme l’a formulé, avec une lucidité implacable, un observateur aigu de la scène nationale. Ce n’est pas un État étranger qui bloque le destin algérien, ni une puissance extérieure qui en détourne la trajectoire : c’est une configuration interne, une logique de pouvoir qui s’est installée non par le suffrage, mais par la permanence ; non par la légitimité, mais par l’habitude ; non par la transparence, mais par l’opacité.

Cette « mafia » ne se résume pas à des individus, mais à un système : un réseau de décisions prises dans l’ombre des institutions, une économie parallèle qui s’alimente aux ressources publiques, une justice instrumentalisée, une presse contrainte à la retenue ou à la complicité, et une société civile maintenue dans un état de vigilance chronique, non contre un ennemi extérieur, mais contre la dérive de ses propres rouages. Elle ne parle pas la langue du droit, mais celle de l’arbitraire ; elle ne se justifie pas par des idées, mais par des réseaux ; elle ne se défend pas par des arguments, mais par des silences convenus. Elle est, en un sens, la personnification d’un paradoxe algérien : un État fort sur le papier, mais fragile dans sa substance ; une république fondée sur la souveraineté populaire, mais gouvernée par une souveraineté discrète, non élue, non contrôlée.

Il est temps de cesser de déplacer le regard vers l’extérieur, vers les pressions françaises, les tensions marocaines, les ingérences israéliennes ou les calculs américains, car ces réalités, bien réelles, ne constituent pas le frein principal à l’émancipation nationale. Ce frein, il est endogène. Il réside dans la persistance d’un pouvoir qui s’est érigé en destin lui-même, comme si l’histoire algérienne devait s’arrêter là où commence sa propre consolidation. Ce n’est pas la géographie qui enferme l’Algérie, c’est la géologie du pouvoir : des strates successives de contrôle, de clientélisme, de confiscation symbolique et matérielle de la chose publique. Chaque réforme avortée, chaque promesse de transition non tenue, chaque élection entachée de doutes, chaque voix dissidente étouffée, tout cela n’est pas l’effet d’un complot étranger, mais la manifestation d’un ordre intérieur qui refuse de se soumettre à la règle qu’il prétend incarner.

Conclure, ici, ne signifie pas proposer une solution miracle, mais poser une exigence : que l’Algérie cesse de chercher ses démons à l’horizon étranger, pour les reconnaître dans le miroir de ses propres institutions. Car tant qu’un pouvoir pourra se dire « suprême » sans être soumis à la souveraineté réelle du peuple, tant qu’il pourra décider de l’avenir sans en rendre compte, nommer sans consulter, punir sans juger, enrichir sans rendre, l’indépendance restera une date sur un calendrier, non une condition vécue.

Le véritable acte de libération ne commence pas à la frontière, mais au cœur même de l’État : là où le droit reprend ses droits, où la loi cesse d’être un outil et redevient une boussole, et où le destin d’un pays cesse d’être décrété, pour être enfin choisi.

Chabane Oussaid

Source : Le Matin d’Algérie – 24/06/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-limplosion-silencieuse-dun-etat-confisque/#goog_rewarded

Législatives du 2 juillet 2026 en Algérie. La mise en scène électorale ! – Karim Medjani

Dans l’Algérie post-Hirak, le vote est un carnaval et l’abstention n’est plus un simple symptôme : elle est devenue un verdict silencieux, massif et obstiné d’une population qui assiste au spectacle millimétré organisé par le régime.

À lire les éléments de langage des candidats et des institutions, on croirait que le problème est technique — pédagogie électorale insuffisante, communication à améliorer, dispositifs de transparence à renforcer. Mais cette lecture relève moins de l’analyse que du déni. La réalité est plus cruelle.

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un électorat supposément « désabusé », comme si la lassitude civique était une humeur passagère, un caprice collectif. Or l’abstention persistante en Algérie est tout sauf irrationnelle. Elle est, au contraire, une forme de rationalité politique négative : le refus de participer à un jeu dont les règles, les résultats et les marges d’influence sont perçus comme verrouillés.

Les partis traditionnels — FLN, RND et consorts — continuent de faire campagne comme si le pays n’avait pas traversé une séquence historique majeure entre 2019 et aujourd’hui. Ils invoquent la stabilité comme on récite un mantra usé, sans voir que ce mot, jadis mobilisateur, sonne désormais comme une injonction à l’immobilisme. Quant aux formations dites renouvelées, elles peinent à incarner autre chose qu’un rajeunissement de façade, sans rupture programmatique ni imagination politique.

Plus révélateur encore est le déplacement du débat vers la « transparence » du processus électoral. Certes, les garanties techniques ont leur importance. Mais elles servent ici de paravent commode : on feint de croire que la crise est procédurale, alors qu’elle est profondément politique. Les électeurs ne désertent pas les urnes parce qu’ils doutent du dépouillement ; ils s’en éloignent parce qu’ils doutent du pouvoir réel des élus.

Dans ce contexte, le retour de certaines forces d’opposition dans ce que certains appellent « l’arène électorale » ressemble davantage à une normalisation qu’à une remobilisation. Leur participation est un leurre. Elle diversifie l’offre sur le papier, mais ne produit ni souffle, ni récit alternatif capable de réactiver l’imaginaire politique. Là encore, la question n’est pas la présence mais la crédibilité. Le système politico-militaire qui dirige le pays est là et ne conçoit aucunement céder la moindre portion de son magistère.

Comment peut-on parler d’élection libre en l’absence d’espaces de liberté ? Comment « l’opposition » peut porter sa parole quand tous les médias roulent pour le pouvoir ?

Au fond, cette élection législative est prise dans un paradoxe cruel : plus elle insiste sur la participation comme source de légitimité, plus elle révèle l’ampleur de la défiance. On se souvient comment Tebboune a été fait gagnant ! Le taux d’abstention, loin d’être un simple indicateur, devient un acteur politique à part entière — une forme de plébiscite inversé, où le silence des urnes pèse plus lourd que les voix exprimées.

Le 2 juillet ne dira donc pas seulement qui siègera au Parlement et lèvera la mains pour valider les oukases de Tebboune et consorts. Il mesurera, une fois de plus, la distance entre le système politique et une société qui, depuis le Hirak, a appris à dire non — y compris en ne disant rien.

Faut-il pour autant renoncer à participer et laisser continuer le spectacle ?

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 23/06/2026 https://lematindalgerie.com/la-mise-en-scene-electorale/

Droit de l’homme en Algérie : le rapport qui pointe l’inexorable dérive autoritaire d’un État sous verrou

Le rapport annuel 2025 publié par les organisations Riposte Internationale et le Collectif des Familles de Disparus en Algérie (CFDA) dresse un portrait sombre et sans concession de la situation des droits humains dans le pays.

Le constat est sans appel. Ce document de référence documente ce qu’il qualifie de « glissement autoritaire continu » amorcé après le mouvement populaire du Hirak, transformant progressivement l’Algérie en un espace civique totalement verrouillé. Ce rapport 2025 particulièrement s’ajoute à tous ceux qu’a publié ces dernières années Riposte Internationale. Cette ONG de défense des droits humains est l’une seule organisation à documenter les violations des droits humains. Chaque semaine, un état des lieux des arrestations et condamnations de citoyens, journalistes est rendu public sur son site internet.

C’est un travail de bénédiction réalisé sans tambours ni trompettes. Avec conviction, constance et détermination. Cette ONG ne se contente pas de dénoncer les arrestations de citoyens, elle recueille les témoignages, alerte l’opinion mondiale et plaide dans les instances internationales. Mais revenons à ce rapport.

Une justice sous influence et un arsenal législatif liberticide

Au cœur de cette stratégie de contrôle, le rapport dénonce l’instrumentalisation systématique de l’appareil judiciaire. Bien que la Constitution proclame l’indépendance de la justice, celle-ci souffre d’une dépendance structurelle à l’égard de l’exécutif, le président de la République présidant lui-même le Conseil supérieur de la magistrature.

Le pouvoir a multiplié les réformes pour criminaliser toute forme de contestation. Les révisions du Code pénal en 2024 et du Code de procédure pénale en 2025 ont introduit des infractions aux contours flous, telles que « l’atteinte à l’unité nationale » ou la « diffusion de fausses informations ». L’article 87 bis demeure l’outil le plus redoutable, l’instrument de répression que le pouvoir avance face aux activistes. Sa définition extensive du terrorisme permet d’assimiler des activités politiques pacifiques ou des publications critiques en ligne à des actes criminels.

Le silence imposé aux médias et à la société civile

A défaut du consentement de l’opinion publique, le clan au pouvoir impose la répression et la censure à tous les niveaux. La liberté de la presse connaît une érosion continue, l’Algérie chutant à la 126e place du classement mondial de Reporters sans frontières en 2025. Des journalistes comme Mustapha Bendjama ou le Français Christophe Gleizes sont victimes de harcèlement judiciaire et de lourdes condamnations. Le rapport souligne que l’octroi des licences médias est désormais subordonné au contrôle direct du ministre de l’Information, annihilant tout espoir d’indépendance. Depuis avril dernier, c’est un autre journaliste et militant des droits humains qui a été arrêté arbitrairement et envoyé dans une prison du sud pour le faire oublier de l’opinion. Le régime est en roue libre. Frileux et peu confiant, il arrête à tout va.

Le tissu associatif n’est pas épargné. La loi 12-06 a permis la dissolution d’organisations historiques comme la LADDH ou le RAJ. Les avocats de la défense, à l’instar de Me Sofiane Ouali, font eux-mêmes l’objet de poursuites pénales pour leur engagement auprès des détenus d’opinion. On estime qu’entre 200 et 300 personnes croupissent encore en prison pour leurs idées en 2025.

Mourir en détention : l’alerte sur les violences institutionnelles

Les conditions dans les prisons algériennes sont qualifiées de contraires à la dignité humaine par le rapport : surpopulation chronique, insalubrité et manque de soins. Le décès en détention provisoire de Tarik Bouslama, après deux ans sans jugement et privé de soins adaptés, est cité comme un signal d’alarme majeur sur la responsabilité des autorités pénitentiaires.

En parallèle, le pouvoir utilise l’Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN) comme une véritable « arme politique ». Appliquées de manière opaque et sans notification préalable, ces mesures frappent de nombreux militants et journalistes, entravant leur liberté de circulation sans aucun recours effectif. À l’inverse, des figures comme Nassera Dutour, présidente du CFDA, se voient refuser l’entrée sur le territoire national. Un journaliste algérien, Farid Alilat, a lui aussi été refoulé à son arrivée à l’aéroport d’Alger en avril 2024.

Minorités et migrants : la face cachée de la répression

Le rapport consacre un volet alarmant aux groupes vulnérables. Les féminicides persistent avec une hausse inquiétante (315 victimes depuis 2019), tandis que les femmes engagées dans l’espace public subissent une double pression politique et sociale.

Concernant les minorités confessionnelles, les Ahmadites et les chrétiens protestants font face à des fermetures de lieux de culte et des poursuites pour « pratique de culte non autorisé ». Enfin, la gestion migratoire est marquée par une brutalité extrême : en 2025, plus de 34 000 migrants ont été expulsés vers le Niger, souvent abandonnés en plein désert au « Point Zéro », sans eau ni nourriture.

Vers une justice transitionnelle ?

Face à ce constat, Riposte Internationale et le CFDA appellent à des réformes d’urgence : libération des détenus d’opinion, abrogation des lois liberticides et fin du harcèlement des acteurs civils. Le rapport conclut sur la nécessité impérieuse d’engager un processus de justice transitionnelle pour établir la vérité sur les violations passées et présentes, condition sine qua non pour restaurer un véritable État de droit en Algérie

Le rapport dans son intégralité: Rapport SDHA-2025

Source : Le Matin d’Algérie – 11/06/2026 https://lematindalgerie.com/droit-de-lhomme-en-algerie-le-rapport-qui-pointe-linexorable-derive-autoritaire-dun-etat-sous-verrou/

Alger la Bleue. Choses vues – Leïla-Line Amal 

Instantanés d’une ville pris à sept ans d’intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d’Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d’une intention nouvelle : le plaisir d’être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l’on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l’espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd’hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l’énergie solaire n’a plus lieu d’être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l’espace urbain, et l’ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l’embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d’opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l’intérieur, le petit air sonne autrement : l’appauvrissement, dû à l’inflation monstre, et la répression sourde, qui s’abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l’exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d’une mue existentielle. Il n’en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d’un président à l’agonie, tous ont convergé vers le cœur d’Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l’histoire convoquait. Douché par la répression qui n’a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l’heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d’indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l’homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l’oreille : la ville est quadrillée.

« La rue n’est pas un lieu d’expression« 

Les manifestations, interdites. « Trouble à l’ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu’il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d’Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d’Israël au onzième jour d’une offensive qui n’avait pas encore montré toute son horreur. Il s’agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d’un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu’il n’avait pas été autorisé. La rue n’est pas un lieu d’expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C’est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d’Algérie, sauf qu’on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L’enfant, lui, est d’un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

« Nous ne sommes pas des martyrs« 

La répression s’exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l’emprisonnement et de l’interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C’est à cet instant que je comprends qu’il n’est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L’interdiction de quitter le territoire est l’un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d’intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n’est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l’inflation sur les ménages, par exemple, m’expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d’un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l’aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu’il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l’accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu’il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu’au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d’émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n’écrit plus. Et ce n’est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d’Algérien

D’autres franchissent le cap de l’exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d’El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l’ombre de palmiers et d’exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l’hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d’Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m’ont pris. Et me revoici. Mais inch’Allah, je repars bientôt. »

Les émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion.

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l’Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l’Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l’axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d’Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d’Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n’est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l’est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s’est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d’enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l’hypercentre d’Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d’autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l’aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l’objet d’une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

« Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. »

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. J’ai un travail, des amis, des centres d’intérêt. Il devra partager les miens et m’apporter les siens : la vie à deux, c’est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d’avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j’habite. » Et ça, ce n’est pas bien, lui demandé-je « Non. Avant que je comprenne ce qui m’arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu’a-t-elle fait « J’ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t’emmène haut : une substance bon marché, facile d’accès et d’usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l’enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c’est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d’âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D’autres modes d’administration existent, jusqu’au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s’observer monter.

Après cette discussion, j’identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l’effet est réussi : c’est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l’eau avec son petit copain, dans le recoin d’une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m’aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu’il n’est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s’allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n’en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L’emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c’est le taxi qui pose la question, avant d’ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d’affaires à faire. Située à proximité d’Alger et de ses 4 millions d’habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d’être taxi, j’étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J’adorais mon métier ! C’est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J’étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l’import et à l’augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l’équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l’Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d’approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d’activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. »

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l’analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. Mais on n’avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j’ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l’estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l’hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L’hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n’a jamais su pourquoi. » « Ils », c’est le groupe Accor, qui s’est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n’y a rien à faire, c’est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d’amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t’adaptes. »

S’il est une constante, c’est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n’est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d’une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu’aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s’offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.

Source : Orient XXI – 28/05/2026 https://orientxxi.info/Alger-la-Bleue-Choses-vues

Kamel Daoud annonce avoir été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman «Houris»

L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende en Algérie, où il était poursuivi pour son roman « Houris », prix Goncourt en 2024.

« Fait unique dans l’histoire algérienne : le verdict du procès du 7 avril 2026 est tombé le 21 avril courant. Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende, en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », indique l’auteur dans un message publié sur le réseau social X. À Alger, il n’y a eu pour le moment aucune annonce officielle de cette condamnation. 

En novembre 2024, un tribunal algérien avait accepté une première plainte contre l’écrivain et son épouse psychiatre pour avoir dévoilé et utilisé l’histoire d’une patiente, Saâda Arbane, pour l’écriture de son roman HourisHouris, qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Saâda Arbane assure être devenue, à son insu et même contre son gré, le modèle d’Aube, le personnage du roman incriminé car, tout comme Aube, Saâda a échappé à une tentative d’égorgement par des terroristes. 

Deux recours avaient alors été déposés contre Kamel Daoud et son épouse qui a soigné Saâda Arbane, rescapée d’un massacre pendant la décennie noire de guerre civile en Algérie. La plaignante réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. L’ouvrage ne peut par ailleurs pas être édité en Algérie car il tombe sous le coup d’une loi interdisant tout ouvrage sur la décennie noire entre 1992 et 2002, qui a fait au moins 200 000 morts, selon des chiffres officiels.

Kamel Daoud est en outre visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par l’Algérie en mai 2025. Le roman fait également l’objet d’une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.

RFI avec AFP

Source : RFI – 22/04/2026 https://www.rfi.fr/fr/france/20260422-kamel-daoud-annonce-avoir-%C3%A9t%C3%A9-condamn%C3%A9-%C3%A0-trois-ans-de-prison-ferme-en-alg%C3%A9rie-pour-son-roman-houris

20 avril 2026 : requiem pour le printemps amazigh – Samia Naït Iqbal 

En cette veille du 20 avril 2026, l’atmosphère qui règne sur la Kabylie ne ressemble en rien à l’effervescence militante d’antan. Une ferveur militante qui, durant des décennies, a fait de cette date le curseur de la revendication identitaire en Algérie.

Entre folklorisation officielle et verrouillage sécuritaire, le Printemps berbère semble s’étioler, laissant place à un silence lourd de sens. Faut-il perdre espoir ? Assurément non.

Kabylie : quand les chants d’avril désertent la rue

​Quarante-six ans après l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, l’étincelle de 1980 paraît s’être muée en une braise couvant sous la cendre. Le constat est amer pour les témoins de l’époque : les repères sont brouillés. Là où les rues de Tizi-Ouzou et de Béjaïa vibraient autrefois au rythme des marches populaires, c’est aujourd’hui une forme de normalisation institutionnelle qui prévaut.

L’homogénéisation par le patrimoine

​Le contraste est frappant au sein même des institutions. Tandis que le rectorat de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou met en avant la célébration du 16 avril — Journée du savoir dédiée à l’héritage des Oulémas et de Ben Badis — les autorités locales articulent le calendrier autour du « mois du patrimoine ». Cette substitution sémantique n’est pas anodine. Elle procède d’une volonté politique d’effacement de tous les référents de la lutte pour la réappropriation de l’identité amazighe.

Elle traduit une volonté manifeste de l’État de réintégrer l’amazighité dans un cadre strictement muséal et folklorique.

​Cette approche rappelle, pour de nombreux observateurs, la rhétorique de la Charte culturelle de 1981 élaborée sous l’ère Chadli Bendjedid. L’objectif reste le même : lisser les spécificités pour répondre à une vision homogénéisante de l’identité nationale, neutralisant ainsi la charge politique et contestataire du combat pour la langue et la culture amazighes, avec comme corolaire, l’exigence du respect des libertés démocratiques.

Le 20 avril c’est aussi ce printemps noir qui a vu la mort de Guermah Massinissa dans la brigade de gendarmerie d’Ath Douala et l’assassinat de 128 jeunes Kabyles par des éléments de la gendarmerie en 2001 et 2002.

​L’onde de choc de l’après-2019

​Le tournant majeur de cette déliquescence semble s’être opéré dans le sillage du Hirak/Tanekra et la reprise autoritaire de la société par le pouvoir installé par le général Ahmed Gaïd Salah qui avait initié la traque des porteurs du drapeau amazigh. Abdelmadjid Tebboune et ses parrains sont partis de là dans leur politique d’expropriation identitaire.

En effet, si le mouvement populaire de 2019 avait initialement porté des espoirs de convergence, la réaction du pouvoir a profondément transformé le paysage militant. L’épisode de la criminalisation du drapeau amazigh par le général Gaïd Salah et l’emprisonnement de manifestants pour ce symbole ont marqué une rupture nette.

​Depuis, les traditionnelles marches du 20 avril ont été systématiquement interdites ou étouffées. La coercition, agissant de façon insidieuse, a fini par vider l’espace public de ses rituels de protestation. Le « Hirak béni », tel que qualifié dans le discours officiel, est devenu un trophée derrière lequel se cache une réalité plus aride pour les libertés individuelles et collectives.

Une identité en quête de souffle

​Aujourd’hui, les chants d’avril semblent avoir déserté le pavé. La Kabylie, autrefois fer de lance de la remise en question du système de pensée unique, paraît se replier sur elle-même.

Entre la pression du conservatisme ambiant et les impératifs d’une survie économique pressante, la flamme du 20 avril 1980 peine à trouver des relais au sein des nouvelles générations.

​Ce « chant élégiaque » que certains entonnent n’est pas seulement celui d’une commémoration perdue, mais celui d’une identité qui se cherche entre sa reconnaissance constitutionnelle de façade et sa marginalisation politique réelle. En 2026, l’amazighité semble bel et bien fâchée avec son printemps, en attendant que les mémoires s’affranchissent à nouveau des interdits pour retrouver le chemin de la parole libre.

Pour finir, rappelons que tous les hommes du pouvoir à commencer par Houari Boumediene et ses ministres, Chadli Bendjedid, Ahmed Gaïd Salah... qui ont diablement œuvré pour l'interdiction ont disparu, l'amazighité demeure présente. Eternelle

Source : Le Matin d’Algérie – 19/04/2026 https://lematindalgerie.com/20-avril-2026-requiem-pour-le-printemps-amazigh/

L’ Algérie et la guerre contre l’Iran : prudence et petits pas d’une diplomatie en crise

Face à la guerre déclenchée contre l’Iran par une coalition menée par les États-Unis et Israël, l’Algérie avance avec une extrême prudence. Les communiqués officiels privilégient les appels à la retenue et à la désescalade, tandis que les prises de position publiques restent rares et soigneusement calibrées.

Cette réserve diplomatique- d’aucuns y verraient  une posture pragmatique-  s’inscrit dans une stratégie de petits pas, destinée à préserver les équilibres régionaux. Mais elle alimente aussi un questionnement plus large : la diplomatie algérienne traverse-t-elle une phase de crise et de perte de boussole stratégique ?

Une tradition diplomatique fondée sur des «principes clairs» 

Il fut un temps lointain… Depuis l’indépendance, la politique étrangère d’Alger s’est construite autour de principes affirmés : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la défense de la souveraineté nationale, le rejet de toute ingérence étrangère et le soutien aux causes jugées «justes» dans le monde.

Ces orientations, héritées de la guerre de libération nationale et de la tradition tiers-mondiste, ont longtemps structuré la posture internationale de l’Algérie. Elles ont également contribué à forger son image de voix indépendante dans les relations internationales.

Or, ces derniers mois, plusieurs épisodes semblent révéler un écart croissant entre ces principes proclamés et les positions effectives adoptées par la diplomatie algérienne. Guidée sans doute par les pressions américano-israéliennes, la nouvelle doctrine tebbounienne tranche avec le passé diplomatique algérien. Mais à force de vouloir contenter presque tout le monde, c’est la boussole diplomatique qui en prend un coup.

Des silences qui interrogent

Premier élément marquant : le silence officiel d’Alger face à certaines actions menées par Washington sur la scène internationale.

L’intervention militaire américaine dans plusieurs théâtres extérieurs, mais aussi l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son incarcération aux États-Unis, n’ont suscité aucune condamnation publique notable de la part des autorités algériennes.

Pour un pays qui a historiquement fait de la défense de la souveraineté des États et du refus de l’ingérence étrangère un pilier de sa diplomatie, ce silence contraste avec les positions plus affirmées adoptées par le passé. Le silence de la diplomatie algérienne face au soutien franc de l’administration américaine au plan marocain pour le Sahara occidental interroge également. On ne peut pas fulminer contre la France jusqu’au retrait des ambassadeurs et se taire contre les Etats-Unis !

La guerre contre l’Iran : une prudence extrême

La crise actuelle autour de l’Iran illustre également cette retenue. Alors que l’offensive militaire menée contre la République islamique a été lancée sans mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies, Alger s’est gardée de qualifier publiquement cette guerre d’illégale au regard du droit international.

Cette prudence tranche avec la tradition diplomatique algérienne qui, pendant des décennies, a régulièrement dénoncé les interventions militaires unilatérales.

Une solidarité arabe à géométrie variable

Dans le même temps, la diplomatie algérienne a exprimé sa solidarité avec plusieurs pays arabes du Golfe après les bombardements iraniens visant certains de leurs territoires.

Dans ses déclarations, Alger évoque des attaques contre des « pays arabes frères ». Mais là encore, les communiqués officiels se gardent de désigner explicitement l’Iran comme agresseur.

Cette formulation ambiguë, qui consiste à soutenir les victimes tout en évitant de nommer l’auteur des attaques, illustre une tentative de maintenir un équilibre délicat entre différentes alliances régionales.

Une diplomatie entre prudence et repositionnement

Cette posture consistant à « tenir le bâton par le milieu » traduit sans doute la volonté d’Alger d’éviter tout alignement dans un conflit aux ramifications multiples. Mais elle révèle aussi, pour certains observateurs, un changement de paradigme dans la doctrine diplomatique du pays.

Entre fidélité aux principes historiques de non-ingérence et adaptation à un environnement géopolitique plus fragmenté, la diplomatie algérienne semble aujourd’hui chercher un nouveau point d’équilibre.

Un moment de transition stratégique

La prudence actuelle peut être interprétée comme une stratégie d’attente dans un contexte international instable. Mais elle alimente aussi l’idée d’une diplomatie en phase de redéfinition, confrontée à la difficulté de concilier ses principes fondateurs avec les nouvelles réalités du système international.

Dans cette équation complexe, Alger avance désormais par petits pas diplomatiques, tentant de préserver ses marges de manœuvre tout en évitant les prises de position trop tranchées.

Reste à savoir si cette prudence relève d’une stratégie maîtrisée ou si elle témoigne d’une crise plus profonde de la doctrine diplomatique algérienne.

La rédaction

Source : Le Matin d’Algérie – 05/03/2026 https://lematindalgerie.com/lalgerie-et-la-guerre-contre-liran-prudence-et-petits-pas-dune-diplomatie-en-crise/

Sahara occidental : vers une « pax americana » au Maghreb ? – Kader Abderrahim

Le politiste Kader Abderrahim analyse la pression exercée par Donald Trump sur l’Algérie à propos du Sahara Occidental.

Le vote du 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies prolongeant jusqu’au 31 octobre 2026 la Minurso (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental), par 13 voix contre 0 (2 abstentions), a confirmé l’évolution du langage onusien vers une solution dite « réaliste et pragmatique » de la question du Sahara occidental. Une solution construite par les Etats Unis.

Une première rencontre a eu lieu les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US de Madrid, réunissant l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie et le Polisario, qui a inscrit le règlement du conflit saharien dans une logique de pax americana. Une autre l’a suivie à Washington, les 23 et 24 février, réunissant, les mêmes parties que lors du premier round, en présence d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

Aucune communication n’a été faite à son sujet. Mais elle semble préparer une étape ultérieure, une troisième rencontre des mêmes qui pourrait avoir lieu le 8 mai 2026, afin de finaliser un accord qui se voudrait définitif. Occasion pour les Etats-Unis de Trump de tenter de se présenter comme un « ami de l’Algérie ». Cette séquence place l’Algérie face à une contrainte stratégique inédite depuis son indépendance.

Le président américain Donald Trump et le conseiller principal des États-Unis pour l’Afrique, Massad Boulos (à gauche), participent à un déjeuner multilatéral avec des dirigeants africains en visite, dans la salle à manger d’État de la Maison-Blanche, à Washington (DC), le 9 juillet 2025. ©Jim Watson / AFP

La résolution du 31 octobre 2025 du Conseil de sécurité ne constitue pas une rupture formelle du droit international, mais elle en modifie l’équilibre d’interprétation. Depuis la création de la Minurso en 1991, l’architecture diplomatique reposait sur l’engagement d’un référendum d’autodétermination du Sahara occidental. Or, depuis 2018, le Conseil de sécurité privilégie explicitement une « solution politique réaliste, durable et mutuellement acceptable ». Ce glissement lexical traduit une transformation plus profonde : le passage d’un paradigme juridique à un paradigme devenu autant diplomatique que stratégique eu égard aux bouleversements régionaux (guerre en Libye, instabilité institutionnelle au Sahel et menaces transfrontalières au Maghreb).

En 2025, plus de 80 États ont soutenu explicitement le plan d’autonomie marocain présenté en 2007. La reconnaissance américaine de décembre 2020, appelée les « accords d’Abraham », a servi de catalyseur. Elle a introduit une variable décisive : l’adossement du dossier saharien à la puissance hégémonique américaine. En 2026, la doctrine étasunienne s’articule autour de trois piliers :

  • Consolidation d’une autonomie institutionnelle sous souveraineté marocaine,
  • Sécurisation du flanc atlantique face aux menaces sahéliennes
  • Intégration économique du Sahara dans les chaînes logistiques euro-africaines.

Madrid 1/ : Pression et recomposition forcée de la posture algérienne

Une rencontre à Madrid, organisée à l’initiative de Washington les 7 et 8 février 2026 à l’ambassade US, matérialise cette stratégie. Elle ne vise pas seulement à rapprocher les positions, mais à structurer un nouvel ordre régional. Il s’agit d’inscrire le Maghreb dans une pax americana où la stabilité prime sur la revendication nationale.

La deuxième rencontre liée au dossier du Sahara occidental n’a pas eu lieu à Madrid mais à Washington les 23 et 24 février 2026, où les États-Unis ont convoqué le Maroc, l’Algérie, le Front Polisario et la Mauritanie pour un nouveau round de négociations autour de l’application de la résolution du Conseil de sécurité de 2025 et du plan d’autonomie marocain.

Dans cette configuration, le conflit saharien n’est plus une question de décolonisation inachevée ; il devient un dossier de sécurité régionale relevant de la gestion des équilibres stratégiques qui tiennent compte des bouleversements géostratégiques en cours de redéfinition. Le rapport de force Maroc-Algérie doit être lu à la lumière de la nouvelle architecture que Washington impose pour étendre son emprise et ses intérêts au Maghreb. Le Maroc consacre plus de 12 milliards de dollars à son budget militaire en 2025, bénéficie d’exercices conjoints réguliers avec les États-Unis (African Lion) et renforce son interopérabilité avec l’OTAN. L’Algérie, dont les dépenses de défense dépassent 20 milliards de dollars annuels, conserve une supériorité capacitaire quantitative, mais son capital diplomatique s’érode. Son attachement au référendum apparaît en décalage avec la priorité occidentale accordée à la stabilité.

Cette pax americana repose sur un calcul simple : figer le contentieux saharien pour libérer les potentialités économiques régionales et consolider un axe sécuritaire atlantique. Dans cette perspective, l’Algérie représente la variable d’ajustement. Puissance énergétique majeure – ses hydrocarbures représentant plus de 90 % de ses recettes en devises – elle demeure structurellement interdépendante du marché européen. Washington sait que la contrainte économique limite la capacité d’Alger à s’opposer frontalement à une dynamique occidentale coordonnée.

Washington 2/ : préparation d’une étape ultérieure qui se voudrait définitive ?

La session des 23 et 24 février 2026 à Washington DC a réuni, sous l’égide de l’ONU et des États-Unis, les mêmes parties que lors du premier round : le Maroc, le Front Polisario, l’Algérie et la Mauritanie. Les discussions ont été coprésidées par Staffan de Mistura, l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU pour le Sahara, et Michael Waltz, ambassadeur des États-Unis auprès de l’ONU, avec le soutien d’un conseiller spécial de la Maison-Blanche.

La confidentialité était de rigueur et a été strictement respectée : ni l’ONU, ni les participants n’ont diffusé de communiqué à l’issue du round. Le fait même d’avoir rassemblé tous les acteurs sous ce format et d’avoir pris pour base l’initiative marocaine d’autonomie est significatif : cela représente une institutionnalisation pratique d’un cadre politique qui était déjà soutenu par le Conseil de sécurité et par une majorité des pays membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU.

Le cœur du différend – notamment l’interprétation et l’application du principe d’autodétermination et le cadre du référendum souhaité par le Front Polisario – n’est pas résolu et continue d’être un obstacle central. La Mauritanie a salué l’effort de négociation et a insisté sur la nécessité d’un règlement politique consensuel, bien qu’elle reconnaisse qu’un accord reste conditionné à la rivalité entre l’Algérie et le Maroc.

En conséquence, ces rondes de discussions semblent être davantage des phases de construction d’un cadre diplomatique robuste, probablement destinées à préparer une étape ultérieure qui se voudrait définitive pour finaliser un accord.

Une pax americana imposée au Maghreb ?

Donald Trump a joué un rôle déterminant dans cette reconfiguration. En rompant avec la prudence diplomatique traditionnelle, il a assumé une diplomatie de transaction : reconnaissance contre normalisation régionale et coopération stratégique. Cette logique s’est installée durablement dans la doctrine américaine. En 2026, l’objectif affiché est d’obtenir un compromis consolidé avant la fin du mandat annuel de la Minurso, transformant de facto l’autonomie en solution irréversible.

Pour l’Algérie, la marge de manœuvre se réduit à mesure que s’affirme cette pax americana. Une opposition rigide accentuerait l’isolement vis-à-vis de Washington et fragiliserait ses relations avec l’Union européenne. Une escalade militaire est improbable tant les coûts seraient élevés. Reste l’option d’un ajustement stratégique progressif, permettant de préserver l’essentiel tout en s’inscrivant dans le nouvel ordre régional.

Cette inflexion aurait un impact direct sur l’architecture interne du pouvoir algérien. L’appareil sécuritaire, acteur central depuis 1962, a construit sa doctrine régionale sur la défense du principe d’autodétermination. Accepter une solution encadrée par Washington reviendrait à reconnaître la primauté du rapport de force sur la norme juridique. À court terme (2026-2027), cela pourrait susciter des tensions doctrinales internes. Mais à moyen terme, l’intégration dans une architecture stabilisée pourrait également offrir à Alger un rôle redéfini de pivot énergétique et sécuritaire.

Le Maghreb se trouve ainsi à un moment charnière.

Si l’Algérie s’adapte à la pax americana, la région pourrait connaître une détente stratégique, facilitant une hausse d’échanges intra-maghrébins aujourd’hui limités à moins de 3 % du commerce total régional. Dans le cas contraire, la fragmentation persistera, laissant aux puissances extérieures le soin de structurer durablement l’espace maghrébin.

La séquence 2025-2026 marque l’émergence d’un nouvel équilibre imposé davantage qu’il n’est négocié. La pax americana ne signifie pas l’effacement de l’Algérie, mais sa contrainte à évoluer dans un cadre défini ailleurs. L’enjeu pour Alger n’est plus de bloquer le processus, mais de négocier les modalités de son insertion dans un ordre régional redessiné par la puissance américaine.

Source :  Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 mars 2026 https://histoirecoloniale.net/sahara-occidental-vers-une-pax-americana-au-maghreb-par-kader-abderrahim/

Tebboune reçoit Tiani et Nuñez le même week-end : le coup diplomatique d’Alger

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune a orchestré un coup diplomatique remarqué en invitant simultanément à Alger le général Abdourahamane Tiani, chef de l’État nigérien, et Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur. Les deux visites, qui se chevauchent les 15, 16 et 17 février 2026, interviennent dans un contexte de vives tensions entre le Niger et la France, où des responsables militaires nigériens ont récemment menacé de « déclarer la guerre » à Paris.

La séquence diplomatique a de quoi surprendre. Dimanche 15 février, le général Tiani a atterri à Alger pour une visite de fraternité et de travail de 48 heures, à l’invitation officielle du président Tebboune. Le lendemain, lundi 16 février, c’est Laurent Nuñez qui est attendu dans la capitale algérienne pour un déplacement de deux jours. Les deux visites se croisent donc le lundi 16 février, offrant la possibilité théorique d’une rencontre — ou du moins d’une coexistence — entre le chef d’État nigérien et le ministre français de l’Intérieur sur le même sol.

Pour de nombreux observateurs, la simultanéité de ces invitations ne relève pas du hasard.  « Tebboune est trop fin stratège pour ne pas l’avoir calculé », estime un analyste des relations sahéliennes. L’ Algérie se positionne ainsi comme une plaque tournante diplomatique incontournable, capable de dialoguer avec toutes les parties en présence.

Alger renoue avec Niamey sur fond de projets stratégiques

La visite du général Tiani consacre la normalisation des relations entre Alger et Niamey, après des mois de froid diplomatique. Le 12 février, les ambassadeurs des deux pays ont officiellement repris leurs postes respectifs, mettant fin à une crise ouverte en avril 2025 après l’interception par l’armée algérienne d’un drone malien ayant violé son espace aérien.

Le chef d’État nigérien est accompagné d’une importante délégation incluant le ministre d’État de la Défense nationale, le général Salifou Mody, ainsi que les ministres du Pétrole, de l’Énergie et du Commerce. Au programme : la relance du bloc pétrolier Kafra, exploité par Sonatrach à la frontière algéro-nigérienne avec une capacité cible de 90 000 barils par jour, et surtout le gazoduc transsaharien (TSGP), un projet de 4 200 kilomètres reliant le Nigeria à l’Europe via le Niger et l’Algérie, estimé à 13 milliards de dollars.

La coopération sécuritaire au Sahel figure également en bonne place dans les discussions, alors que la région reste en proie à l’instabilité et que l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Niger, le Mali et le Burkina Faso, cherche à affirmer son autonomie stratégique.

Nuñez à Alger : des dossiers brûlants sur la table

De son côté, Laurent Nuñez effectue sa première visite officielle en Algérie depuis sa nomination place Beauvau en octobre 2025. Ce déplacement intervient après plus de 18 mois de crise entre Paris et Alger, aggravée par la reconnaissance française de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental à l’été 2024. Le dernier déplacement d’un ministre français de l’Intérieur en Algérie remontait à fin 2022, lors de la visite de Gérald Darmanin.

Le programme s’annonce chargé : la question des obligations de quitter le territoire français (OQTF) visant des ressortissants algériens, la lutte contre le narcotrafic, la coopération antiterroriste, et le cas du journaliste français Christophe Gleizes, emprisonné en Algérie depuis mai 2024. Le président Tebboune avait ouvert la voie en déclarant que le ministre serait « le bienvenu » à Alger, un geste interprété comme un signal de désescalade.

La toile de fond de ces deux visites simultanées est marquée par les récents développements dans les relations franco-algériennes, notamment la médiation tentée par Ségolène Royal quelques jours plus tôt. Mais c’est surtout la déclaration incendiaire du général Amadou Ibro, chef d’état-major particulier de Tiani, qui donne à cette coïncidence diplomatique toute sa saveur. Le 11 février, lors d’un meeting à Niamey, il a lancé devant une foule de jeunes : « On n’était pas en guerre, c’est maintenant que nous allons entrer en guerre avec la France. »

Paris a fermement rejeté ces propos. Le colonel Guillaume Vernet, porte-parole de l’état-major des Armées, a qualifié ces déclarations de « guerre informationnelle », assurant qu’« il n’est pas question d’une intervention française au Niger ». Les tensions restent néanmoins alimentées par la nationalisation de la Somaïr, filiale du groupe français Orano spécialisée dans l’extraction d’uranium, et le blocage d’une cargaison de 1 000 tonnes de « yellow cake » à l’aéroport de Niamey.

En recevant sous le même toit, à quelques heures d’intervalle, un chef d’État qui menace la France par la voix de son état-major et un ministre français venu négocier la normalisation, Abdelmadjid Tebboune envoie un message clair : l’Algérie entend jouer un rôle de médiateur régional et ne compte céder cette position à personne. Le lent processus de normalisation franco-algérienne passe désormais aussi par la géopolitique sahélienne.

La Rédaction

Source :  Medi@terranee – 15/02/2026 – https://www.mediaterranee.com/1572026-tebboune-recoit-tiani-et-nunez-le-meme-week-end-le-coup-diplomatique-dalger.html