Ce documentaire révèle comment et à quelle échelle l’armée française a fait usage de gaz chimiques interdits, pendant la guerre d’indépendance algérienne.
Les responsables de l’époque ont ordonné, testé puis utilisé à grande échelle des gaz toxiques pour éliminer les combattants de l’Armée de Libération Nationale (ALN) retranchés dans des grottes, notamment dans les Aurès et en Kabylie. Avec la torture et le déplacement des populations, la guerre chimique est le dernier élément d’une série de brèches dans les engagements internationaux de la France que celle-ci a bafoués pour mener sa guerre coloniale.
Enquête inédite sur ce scandale qui demeure encore largement méconnu aujourd’hui.
Enquête : Claire Billet, documentariste, et Christophe Lafaye, historien
Production : Solent Production, France TV et la RTS
Ce film devait être diffusé le dimanche 16 mars 2025 sur France 5, mais France Télévisions l’a déprogrammé, et l’a par la suite (solution médiane) mis en ligne. Vous le trouverez ci-dessous.
Peut-on comparer le massacre nazi d’Oradour-sur-Glane aux crimes coloniaux des Français en Algérie ? Bien avant Jean-Michel Aphatie, des militants anticolonialistes comme René Vautier et Aimée Césaire avaient déjà fait le parallèle.
« Riposte graduée », « humiliation », « rapport de force » : Bruno Retailleau fait monter la tension envers l’Algérie, dont le pouvoir ne cesse de se raidir. Quelles sont les vraies raisons de cette escalade ? Peut-on en sortir, et comment ?
Nejma Brahim, journaliste à Mediapart
Adlene Mohammedi, chercheur et enseignant en géopolitique
Nadia Henni-Moulaï, journaliste, autrice d’Un rêve, deux rives (éd. Slatkine et Cie)
Akram Belkaïd, journaliste, rédacteur en chef du Monde diplomatique, auteur de L’Algérie en 100 questions. Un pays empêché (éd. Tallandier)
Mathieu Belezi, écrivain, auteur d’Attaquer la terre et le soleil, prix du livre Inter 2022 (éd. Le Tripode), et plus récemment de Moi, le glorieux (même éditeur)
Nous avons visité la Cité de l’Histoire à Paris. Sa présentation de l’histoire coloniale française est particulièrement éloignée de la vérité historique.
Il faut aller à l’Arche de la Défense visiter la Cité de l’Histoire, quitte parfois – souvent – à esquisser un rictus. Le slogan du site n’a rien d’original, mais il a le mérite de la clarté quant à son ambition : « Plongez au cœur de l’Histoire ». Le grand public, trois générations, est invité à « remonter le temps » et à « découvrir les plus belles pages de l’Histoire de l’humanité […] grâce à des spectacles et animations technologiques et ultra-immersives ». « Petits et grands » pourront ainsi « revivre les grands évènements du passé, rencontrer les figures emblématiques de l’Histoire de France et vivre de nouvelles émotions ! ». Bien. Mais, comme en toutes choses, il faut garder en éveil permanent son sens critique. Et notre équipe, qui a l’ambition de connaître – et de faire connaître – le mieux possible l’histoire coloniale et postcoloniale, vient de subir un choc en visitant ce lieu.
Des panneaux truffés de contresens
Les (trop rares) panneaux qui évoquent nos pôles d’intérêt sont affligeants, truffés de contresens, d’affirmations agressives jamais démontrées, jamais référencées. Il faut naviguer sur le site pour découvrir le principal animateur (et rédacteur ?) des cartouches insérés : Franck Ferrand.
Sa formation universitaire ne fut pas époustouflante (un DEA en 1991), mais il sut frapper à la bonne porte : celle de Bolloré, dont il partage les conceptions hyper-réactionnaires. Ferrand, prolifique, hypermédiatisé et… « historien de garde » : il fut portraitisé comme tel par William Blanc, Aurore Chéry et Christophe Naudin (Les Historiens de Garde, la résurgence du roman national, Inculte, 2013). Alors qu’il était présent, par ailleurs, sur les ondes de Radio Classique, qui appartient à LVMH de Bernard Arnault, Bolloré lui a ouvert toutes les portes de son empire médiatique, de Valeurs actuelles à CNews. La fiche Wikipédia de Franck Ferrand nous apprend que pratiquement chacune de ses interventions fait l’objet de protestations d’historiens éminents, dont Jean-Jacques Becker. On lira également avec intérêt sur Mediapart la chronique plus généraliste d’Antoine Perraud, « Exploration de la cité pour la propagation de la foi en la France éternelle », (Mediapart, 13 avril 2024).
Qui a bien pu confier un vaste et coûteux projet, cette Cité de l’Histoire – et donc l’éducation de nos enfants, invités à venir en masse – à un « historien de garde » politiquement proche des thèses de Zemmour et professionnellement discrédité ?
Nous citons ici in extenso trois panneaux directement liés à notre thème de travail. Nos commentaires sont en italiques.
Premier panneau : « 1843 Prise de la Smala d’Abd el-Kader. La France renforce son implantation en Algérie »
« Au début du dix-neuvième siècle Alger capitale de la régence ottomane d’Alger était le centre méditerranéen de la piraterie. De nombreux navires barbaresques en partaient pour aller piller navires et côtes européennes puis y revenaient pour écouler leur butin et vendre comme esclaves les prisonniers faits [La piraterie « barbaresque » (pourquoi, au passage, reprendre ce terme désuet du vieux vocabulaire colonialiste ?) était un fait… mais elle avait pour pendant une piraterie européenne, qui pratiquait exactement de la même manière, pillait et faisait des esclaves. Il y avait au XIX è siècle plusieurs centaines d’esclaves musulmans, en particulier dans le sud de la France]. Devant l’incapacité ottomane à maîtriser le phénomène, la France monta une expédition et s’empara d’Alger [Pourquoi ne pas évoquer les vraies raisons de cette invasion : la volonté de contrecarrer l’influence britannique en Méditerranée par la conquête d’un point d’appui sur la côte nord de l’Afrique ; le projet proprement colonial de conquérir des terres, volées aux « indigènes » pour les attribuer aux colons ; enfin, pourquoi taire le vol pur et simple du Trésor de la Casbah ?]. Son regard se porta alors sur le reste du territoire. Devant le danger que représentaient les Français une résistance se monta, l’un de leurs chefs [en bon français, on aurait dû écrire : l’un de ses chefs]les plus talentueux étant Abd el-Kader. Harcelant les troupes du général Bugeaud, il leur mena la vie dure [le rédacteur a-t-il eu conscience de l’horreur de cette formule : en fait, ce furent les 100 000 soldats du général Bugeaud qui « harcelèrent » les populations algériennes, et leur menèrent non pas « la vie dure », mais la mort violente, par centaines de milliers]. Mais après une campagne difficile, l’armée française réussit à prendre sa smala, son campement itinérant servant de base logistique. Abd el-Kader vaincu [petite leçon d’histoire : la prise de la smalah datait de mai 1843, la défaite finale, dans l’honneur, de l’Émir, survint en décembre 1847], la résistance algérienne déclina et la France sortie vainqueur du conflit ».
Second panneau : « 1975. Prise de Saigon. La défaite des États-Unis dans la guerre du Vietnam aura marqué un tournant et renforce le monde communiste »
« Après l’agression du Sud-Vietnam républicain par le Nord-Vietnam communiste [Première phrase de mise en condition : l’historien de garde qui a rédigé cet texte a « oublié » l’unité multiséculaire du Vietnam, qui dut subir une division entre nord et sud du seul fait de l’intervention américaine, avec l’accord tacite de la diplomatie française, après la signature des accords de Genève de juillet 1954, division qui fut à l’origine de la guerre américaine du Viet Nam], et plus de deux décennies d’affrontements entre eux, l’un soutenu par la Chine et l’URSS et l’autre soutenu par les Américains, Saigon, la capitale du Sud, tomba entre les mains des communistes. La guerre du Vietnam se terminait dans le sang [elle avait commencé trente ans plus tôt « dans le sang » par la volonté française de ré-imposer la domination coloniale, puis s’était poursuivie, par la plus longue intervention américaine du XX è siècle]. Les USA avaient pourtant engagé des moyens colossaux, ils avaient déployé des troupes dans le pays et bombardé absolument massivement le territoire [jolie formule : les épandages de défoliants font aujourd’hui encore des victimes, des centaines d’enfants nés avec des déformations, des cancers innombrables, etc.]. Mais, après huit années de guerre, l’impopularité de leur intervention fut elle qu’ils avaient dû se retirer du conflit [perpétuation du révisionnisme : si « l’impopularité » de leur intervention fut loin d’être négligeable, voir les protestations aux USA et dans le monde entier, le facteur premier fut la farouche résistance du Viet Nam, qui bouta hors du pays les « moyens colossaux »]. Eux partis, plus rien ne retenait l’avancée des communistes qui prirent Saigon et le renommèrent Ho Chi Minh-ville. Trois millions de Vietnamiens s’enfuirent du pays et des centaines de milliers furent massacrés ou mis en camp de concentration » [la fuite des Boat People et la répression contre les Vietnamiens pro-Américains furent de tristes et évidents faits d’histoire, que nul ne conteste. Mais où diable ledit historien de garde a-t-il été pécher ces chiffres. Même le Livre noir du communisme n’osa pas à ce point amplifier jusqu’à la déraison ces statistiques].
Troisième panneau : « 1962. Accords d’Évian. À l’issue d’un conflit meurtrier avec la France, l’Algérie accède à l’indépendance »
« Après huit ans de guerre, le 18 mars 1962, les accords d’Évian sont signés, la France et le FLN sont en paix, après 130 ans de présence française en Afrique du Nord, l’Algérie devient indépendante. La guerre qui y mena fut jalonnée d’attentats du FLN aussi bien en Algérie qu’en métropole [elle fut surtout « jalonnée » par des ratissages, des épandages de napalm, l’usage de la torture et des enlèvements et assassinats d’Algériens et de Français indépendantistes, comme le président Macron l’a récemment reconnu], d’affrontements sanglants avec l’armée française, ainsi que de sabotages de la part des communistes en France [qu’est-ce que c’est que ce délire, jamais rencontré dans les ouvrages d’histoire ? Peut-on avancer toutes les sottises – nous pesons nos mots – dès lors qu’il s’agit de salir une force politique détestée ? Oui, il y eut des « sabotages », mais ils furent le fait de la sinistre OAS, qui sema la terreur chez les Algériens et les Français partisans de la paix], l’armée avait malgré tout réussi à s’imposer, mais sans solution politique et sociale, la situation était restée intenable, le général De Gaulle décida alors d’octroyer son indépendance au territoire [De Gaulle « n’octroya » rien : après une arrivée au pouvoir portée par les partisans de l’Algérie française, et sous la menace d’un raid de parachutistes en mai 1958, il évolua certes vers une position de conciliation, puis vers l’acceptation douloureuse mais raisonnable de l’indépendance. Si l’on veut absolument employer ce verbe, suggérons : “Le peuple algérien s’est octroyé sa propre indépendance“]. Le départ français fut catastrophique, les Algériens pro-français ; les harkis furent persécutés, emprisonnés et massacrés par dizaines de milliers, tandis que le pays resta marqué pendant des décennies par des conflits internes violents ».
Quelques modestes suggestions aux maîtres de ces lieux
Le site de la Cité de l’Histoire annonce : « Chaque mois, à la Cité de l’Histoire, d’éminents historiens viennent partager leur passion pour le passé lors de conférences sur divers sujets. Accessibles à tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à l’Histoire, elles vous transporteront dans des moments et des destinées inoubliables, chacunes [faute d’orthographe], étant introduites [bis repetita], par Franck Ferrand ».
Nous suggérons donc à la Cité d’inviter des spécialistes reconnus, dont certains de nos collaborateurs-trices et ami-e-s.
• Pour le panneau sur la prise de la Smalah d’Abd el-Kader : Alain Ruscio, auteur d’une somme qui évoque (en 772 pages !) cette période, La Première Guerre d’Algérie, une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852, (Éditions La Découverte), ouvrage salué par la critique.
• Pour le panneau sur la prise de Saigon : une femme d’un courage exceptionnel, Mme Tran To Nga, qui a subi durent des années les épandages de l’agent Orange par l’armée américaine et qui en garde aujourd’hui encore de graves séquelles. Mme Nga est depuis des années en procès contre les firmes qui fabriquaient cette semence de mort.
• Pour la fin de la guerre d’indépendance de l’Algérie, Malika Rahal, autrice d’Algérie 1962. Une histoire populaire (éditions La Découverte, 2022, grand prix du livre d’Histoire de Blois), l’étude la plus aboutie sur ce moment clé des relations franco-algériennes, mais aussi de la décolonisation.
L’extrême droite française puise certaines de ses racines dans le colonialisme. Nous documentons ici l’imprégnation de l’appareil du FN par les anciens terroristes de l’OAS.
En 1999, l’historien Benjamin Stora voyait dans le Front national le principal instrument du transfert des comportements et stéréotypes négatifs hérités de la colonisation française de l’Algérie : « Dans la propagande et l’action du Front national, la filiation entre présence musulmane en France et persistance d’une mémoire coloniale, héritage d’un Sud perdu dans les guerres de décolonisation, joue un rôle décisif ». Mais au-delà des discours, cette filiation s’incarne surtout dans les trajectoires biographiques singulières, celles de nombreux cadres et militants du parti.
L’hypothèse de l’existence d’une filiation entre l’OAS et le FN, souvent discutée, n’a jamais fait l’objet d’une étude approfondie. Les sources dont nous disposons aujourd’hui permettent pourtant aisément de mesurer l’imprégnation de l’appareil du FN par les anciens terroristes de l’OAS au moins jusqu’aux années 2000. Une simple comparaison entre les listes d’anciens de l’organisation disponibles sur leurs sites Internet et des candidats présentés par le Front national lors des élections permet d’exhumer des dizaines de noms de cadres, militants, secrétaires de fédérations, élus locaux, hommes de l’ombre, qui ont vu dans le parti de Jean-Marie Le Pen un lieu d’où organiser la revanche. En 1986, sur les 32 députés du groupe FN à l’Assemblée, 6 ont connu l’exil ou la prison pour leurs activités terroristes, soit 19%.
Une première catégorie est composée des anciens chefs de l’OAS, qui ont prolongé leur engagement en politique, et ont surtout perçu le FN comme un tremplin pour leurs ambitions personnelles. Ils n’y sont généralement pas restés plus de quelques années. C’est le cas de Jean-Marie Curutchet, qui participe activement à la campagne présidentielle de 1974, avant de quitter le parti. Pierre Sergent, ancien chef de l’OAS en métropole, est lui député et conseiller régional FN dans les années 1980-1990. Enfin, Jean-Jacques Susini, terroriste néofasciste proche du grand banditisme, adhère au FN en 1997 et devient conseiller régional de PACA l’année suivante.
Il ne faudrait pas s’arrêter à ces quelques profils très connus. Beaucoup d’anciens de l’OAS ont activement contribué à construire l’ossature du FN et en sont restés des cadres jusqu’aux années 2000. On pense ici à Christian Baeckeroot, ancien chef de « maquis » de l’OAS en Algérie, condamné à 3 ans de prison en 1962, qui crée et dirige l’organisation de jeunesse du FN (le FNJ) de 1973 à 1983. Il est élu député en 1986 et reste au FN jusqu’en 2006. On peut aussi citer Jean Fort, créateur et responsable du service d’ordre du parti, les DPS, entre 1985 et 1994. Quant à Roger Holeindre, qui a lui aussi dirigé un « maquis » terroriste, cet ami personnel de Jean-Marie Le Pen a été vice-président du FN et député – il dirige l’association d’anciens combattants du parti, qu’il ne quitte qu’en 2011.
Pour se rendre compte de la place prise par ces anciens activistes au FN, nous réunissons ici une liste (non exhaustive) de noms, qui devra être complétée et précisée par des recherches plus poussées :
Pierre Descaves a été personnellement impliqué dans des attentats, ce qui lui a fait connaitre la prison. Il rejoint le FN en 1984, il siège au comité central. Il est député de l’Oise en 1986 et reste chef du groupe FN au Conseil régional de Picardie jusqu’en 2010.
Hervé de Blignières était le chef d’état-major de l’OAS en métropole. Condamné à 6 ans de détention, il n’en fait que 2. Adhérent au FN en 1977, il y reste jusqu’à sa mort en 1989. Il est plusieurs fois candidat à des élections.
Louis de Condé a participé à l’attentat du Petit-Clamart (1962), visant à assassiner de Gaulle. Dès les années 1980, il est membre du comité central du FN. À partir des années 2000, il dirige la fédération de l’Allier et est encore candidat aux municipales de 2014 à Charmeil.
Jean Roussel est un militant royaliste, combattant de l’OAS en métropole, lui aussi emprisonné pendant plusieurs années. Il rejoint le FN en 1985, devient député l’année suivante. Il quitte le parti en 1998 pour rejoindre Bruno Mégret, qui a scissionné.
Jean-François Collin a été l’instigateur de l’assassinat du gaulliste Yves Le Tac en 1962, ce qui lui vaut une condamnation à 12 ans de prison. Président d’une association d’anciens de l’OAS, on le retrouve conseiller municipal FN de Hyères en 2012.
André Troise a été membre des Commandos Z, qui semaient la terreur à Alger. Il est le premier secrétaire de la fédération FN de l’Hérault en 1973. Plusieurs fois élu, il gravite autour du parti jusqu’à sa mort en 2018.
Georges Sarraf a fait 2 ans de prison pour une action violente commanditée par l’OAS. Lui qui n’a jamais fait le deuil de l’Algérie française, il rejoint le FN dans les années 1980. Il dirige la fédération de la Charente.
Robert Hemmerdinger a lui aussi connu la prison pour ses activités dans l’OAS, ainsi que pour une tentative d’évasion rocambolesque. Il rejoint le FN en 1984 et devient conseiller régional d’Ile-de-France de 1992 à 1998.
Claudine Dupont-Tingaud, ancienne détenue de l’OAS, est une personnalité connue de l’extrême droite bretonne. Elle se présente à diverses élections sous les couleurs du FN dans les années 1980-1990.
Guy Macary a longtemps été trésorier de la fédération FN du Vaucluse, et tête de liste FN aux régionales de 2004. Lui aussi a été membre de l’OAS, dont il était l’un des dirigeants dans la région algérienne de Mostaganem.
Bernard Mamy, ancien militaire putschiste, s’est exilé pour éviter la prison. Il dirige la fédération FN du Var de 1983 à 1986, avant de quitter le parti sur un différend.
Charles Met a été le commandant du réseau OAS Ouest en métropole, ce qui lui vaut une condamnation à 10 ans de prison. À partir des années 1980, il est plusieurs fois candidat pour le FN dans des élections.
Théodore Balalas, après avoir participé à la fédération FN des Bouches-du-Rhône en 1973, rallie le PS local. Les militants socialistes ne découvrent son passé terroriste qu’en 2011.
Christian Dufour a lui aussi été candidat FN dans plusieurs élections. Ses activités dans l’OAS lui avaient valu de passer 2 années en prison dans les années 1960.
Jean-Claude Bardet a milité pour l’Algérie française dans la Fédération des étudiants nationalistes, ce qui lui a valu une condamnation. Il rallie le FN en 1985, entre au comité central et est élu au Conseil régional de Lorraine.
Alexis Arette a été proche de l’OAS. Dirigeant historique de la fédération FN des Pyrénées-Atlantiques, on le retrouve conseiller régional d’Aquitaine dans les années 1980-1990.
Marcel Bouyer est l’ancien dirigeant du réseau terroriste Résurrection-Patrie, affilié à l’OAS. Lui aussi a connu la prison. Lui aussi adhère au FN dans les années 1980 ; il est candidat dans des élections en Charente.
Bernard Cabiro, militaire de carrière, impliqué dans le putsch de 1961 et condamné pour cela, a été plusieurs fois candidat du FN dans les Landes.
Noël Pichon, sergent-chef et ancien informateur de l’OAS, condamné à un an de détention, est plusieurs fois candidat du FN dans la Vienne.
Gérard de Gubernatis, ami personnel de Le Pen, était avocat de profession. Lui aussi ancien de l’OAS, il devient conseiller municipal de Nice sous les couleurs du FN de 1995 à 2008.
Jean-Baptiste Cianfarani, qui a participé à l’attentat du Mont-Faron contre de Gaulle en 1964, est candidat FN aux législatives de 1973.
Pierre Chassin, ancien membre de l’OAS, conseiller municipal FN, a fait l’actu des faits divers en dégradant une œuvre du Palais de Tokyo en 2023.
Robert Jobin, dirigeant historique de la fédération FN des Alpes-Maritimes jusqu’à sa mort en 1982, a lui aussi fait de la prison pour son activisme en faveur de l’Algérie française.
Jean-Paul Ripoll, président de « l’Association des détenus et exilés politiques de l’Algérie française » dans les années 1980, a été candidat FN dans plusieurs élections dans le Var.
Pierre Snabre, vice-président de cette même association, fait plusieurs fois acte de candidature dans les Alpes-Maritimes.
Pierre Pineau, premier dirigeant de la fédération FN de la Sarthe, est un ancien combattant de l’OAS, qui a transité par le CNI.
À cette liste, qui n’est que la face émergée de l’iceberg, on pourrait ajouter d’autres cadres du FN, qui eurent maille à partir avec la Justice durant les années algériennes, comme l’idéologue François Duprat, les anciens nazis Pierre Bousquet et André Dufraisse, le chef de la mouvance catholique traditionnaliste Bernard Antony, le futur maire d’Orange Jacques Bompard… Pour la plupart de ces militants, la filiation n’est pas dissimulée – elle est même revendiquée.
Agrégé d’histoire et doctorant en histoire contemporaine à l’université d’Orléans. Il mène, depuis septembre 2022, une thèse sur Les pratiques mémorielles de l’extrême droite française : entre construction d’une identité collective et offensive culturelle (1962-2022) sous la direction de Noëlline Castagnez. Ses recherches portent sur l’histoire de l’extrême droite française, la mémoire, les pratiques mémorielles et les usages politiques de l’histoire.
La montée en escalade des propos tenus par les politiques français contre l’Algérie a atteint son paroxysme et fait la une de l’actualité. Cela paraît d’autant plus surprenant que cette tendance à l’insulte, à la haine et à la désinformation est devenue banalité dans la grande partie des médias.
Pour avoir établi un lien entre certaines pratiques du nazisme – le massacre d’« Oradour sur Glane », en 1944, en France – et celles du colonialisme – « des centaines d’« Oradour » en Algérie » au XIXe siècle – le journaliste Jean-Michel Aphatie, est tombé sous le coup d’une instruction par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique, l’Arcom.
Les massacres (1832, 1845,1852, 1871,1945, 1954, 1955 ) qu’a évoqués le journaliste sont, non seulement ignorés du grand public, mais surtout niés par les médias qui s’arrogent le droit à l’information/désinformation sur les réalités historiques relatives à l’histoire de France et qui se livrent, en ce qui concerne l’ Algérie, à une véritable propagande, qui n’a d’égale que celle qui a existé pendant la guerre qu’a livrée la France à ce pays entre 1954 et 1962.
Nous, soussigné.e.s, exigeons aucune poursuite contre Jean Michel Aphatie et contre tous les journalistes et les syndicalistes qui, comme lui, ont été injustement maltraités pour avoir respecté l’éthique de l’information. Nous dénonçons le parti pris des médias et ici de l’Arcom qui n’a émis aucune sanction à l’encontre des hommes politiques et des journalistes ayant proféré des propos haineux contre les Algériens ou des Palestiniens. Nous protestons avec vigueur contre des pratiques déshonorantes. Nous réclamons une information juste, équilibrée, respectueuse de l’histoire de France dans son intégralité et réclamons des institutions françaises une attitude égalitaire et envers tous les citoyens de ce pays.
Diane Gastellu (présidente LDH Villefranche de Rouergue-Decazeville)
Elichiry Marie-Laure (citoyenne)
Xavier Guernier (enseignant – retraité)
Enzo Cormann (écrivain)
Françoise Fiter (vice-présidente PCF CD66)
Belibel Kamel
Benmansour Othmane
Fred Périé (cinéaste et plasticien – Lorient)
Laurence Bismuth (militante syndicale et anticoloniale)
Jean-Pierre Boudine (professeur agrégé de mathématiques, auteur)
Agnès Salomon
Zahra Romenteau
Christophe Chomant (éditeur – Rouen)
Françoise Bouvier
Emi Serres (chef de terrain étude marketing)
Jacques Gragnon
Sadia Mezbo
Nassima Reale (responsable marketing médical)
Morad Ait-Habbouche (agence de presse)
Agathe Ninnin
Mireille Provansal-Lippmann (bénévole à La Cimade Aix en Provence, professeur émérite retraitée université Aix-Marseille, fille de résistants engagés contre la guerre d’Algérie)
Edith Meyer (retraitée)
Arthur Porto (formateur secteur éducatif, retraité)
Docteur François Provansal (Psychiatre)
Frédéric Durand (technicien et citoyen)
Camille Lévy Sarfati (autrice et curatrice)
Jean-Pierre Bouché (militant anti-colonial)
Catherine Marin-Guiton (enseignante retraitée)
Jeanne Larue (vice-Présidente du Département d’Ille et Vilaine en charge de l’Education
Conseillère départementale du canton de Rennes 3 (Blosne-Poterie-Chantepie)
Emma Tambou Marianna (étudiante)
Paul-Antoine Gauchon, Alixan (26)
Nathalie Blanchard (Action populaire en marais poitevin)
Sihem Ghorab
Linda Ouabdi Cherki (citoyenne)
Annick Brun
Françoise Lachqar
Michel Garcia
Jean-Philippe Milet (professeur de philosophie – Auvers-sur-Oise)
Virgine Serraï, docteure en littératures française et francophone (domaine de recherche : le colonisation en Algérie et la guerre d’Algérie)
Mael Barbier
Yasmina Bouzerara
F. Thevenin
Mohamed Sekkal (médecin)
Vivian Poux
Fabrice Colland
Christophe Montagnon
Hakan Sevindik (juriste)
François Jourdes
Hemmerlé Stéphane (citoyen et amateur d’histoire)
Annie Magnier
Djamel Bouzerara
Paul Bouffartigue (sociologue)
Sylvain Tichadou (intermittent du spectacle)
Marie-Louise Garcia
Didier Epsztajn (animateur du blog « entre les lignes entre les mots »)
Haccoun Aicha (infirmière APHP)
Anne Eydoux (économiste, Cnam)
Mourad Makri
Benghalem Salah
Olivier Jean (architecte, cadre de la fonction publique en retraite) Brahim Madaci (journaliste)
Christophe Prévost (journaliste culturel et élu)
Eric Lesaunier (retraité) Christine Lesaunier (retraitée)
Frédéric Haglund (enseignant de mathématiques – 91)
Jullia Damien (professeur des écoles)
Antoine Schmitt (artiste)
Gérard Boidron
Florence Jullien
Michel Martre
Ève Engel (professeur des écoles en REP)
Gamal Abina (journaliste consultant international sur la chaîne AL-24 news)
Claude Boucher (LDH Paris 18ème, Asst JC Einaudi)
Henri Pouillot (militant antiraciste, anticolonialiste)
Jean-Marie Simonet (photojournaliste à la retraite)
Pierre Déjean (informaticien retraité)
Aude Bonnin
Stéphane Jeannot (consultant en ESS et professeur d’économie)
Alice Salomon
Gilles Boillot
Anne-Marie Pauleau (IA-IPR retraitée)
Christon Hansma
Jean-Pierre Zemmour (militant des droits de l’homme et décolonial)
Catherine Teillard
Olivier Gloag (chercheur en littérature)
Nadia Zaimeddine (travailleuse sociale)
Michel Volovitch (biologiste, ENS)
Hélène Cartus
José Alcala (auteur-réalisateur)
Claire Bouillot-Salomon
Christine Daurat (citoyenne)
Veronique Simonet
Abeid Mohamed Embarec (président de l’association sahraouie Fils de nuages )
Meskaldji Aref (agent territorial)
Gérard Ameslon
Alain Blanchard (professeur d’astrophysique, université de Toulouse)
Françoise Escarpit (journaliste honoraire)
Patrice Rigaud (professeur agrégé de mathématiques)
Ahmed Dahmani (économiste)
Lila Lehbiben
Alain Bertho (professeur émérite d’anthropologie, Paris 8)
Mathilde Larrere (historienne)
Coriou Marie-Laure (vendeuse en librairie, en retraite)
Georges Rivière (graphiste)
Thierry Ducloux (retraité)
Catherine Galey
Michel-Denis Perrussel (retraité de l’Éducation nationale)
Robert Cremieux
Marion Duteurtre
Nordine Amer
Danielle Tribes
Henri Santamaria
Debret Mary
Pierre Macias
Frédéric Zarch
Annie Bussienne
Chaffard Claudia
Michel Berthelemy, 4ACG
Guy Lecroq
Olivier Schwartzbard (économiste consultant)
Maxime Rouquet
Farid Sidi Boumedine (pharmacien, docteur en sciences de l’information)
Maryse Gary Daoudi
Abdou Oudba
Patrick Fortunati
Joël Nogues (travailleur social)
Anja Rayé
Robert Koch (journaliste honoraire, AFP)
Jordi Grau (professeur de philosophie)
Anne Connan
Jean-Marie Tournier
Cyrille Ginglinger (Strasbourg)
Mehdi Lahlou (professeur)
Pierre-Yves D’Authenay (retraité de la FPE)
Leïla Petit (enseignante spécialisée)
Farid Bakhouche (chef de chantier en retraite)
Kamel Malik (gérant de sociétés dans l’immobilier – Toulouse )
Marie-Christine Callet
Waheb Bekkar (artiste musicien – Strasbourg)
Hutin Stanislas (4ACG – Anciens appelés et leurs amis contre la guerre)
Corinne Gazeau (retraitée)
Roshdi Rashed (directeur de recherche émérite au CNRS)
Selma Benavent (enseignante)
Francesco Correale (historien, CNRS, UMR 7324 CITERES – Tours)
Sébastien Dubois
Noura Larabi
Florence Willaert (4ACG)
David Robert (enseignant)
Aubin Hellot (cinéaste)
Isabelle Capek
José Tovar (professeur, syndicaliste, citoyen – Noisy le Sec)
L’évocation « d’Oradours » durant la conquête de l’Algérie par Jean-Michel Aphatie a suscité des réactions indignées qui témoignent d’un déni persistant des connaissances historiques.
Les déclarations du journaliste Jean-Michel Apathie sur les « nombreux Oradours » commis par l’armée française lors de la conquête de l’Algérie, ont suscité une avalanche de protestations indignées. Leur thème dominant fut : des soldats français ne pouvaient pas avoir fait cela.
Ces protestations ignorent l’histoire concrète de nombreux épisodes des guerres coloniales, de la conquête de l’Algérie à celle de l’Indochine, en passant par les raids sur des villages africains ou les massacres de kanak, une histoire documentée depuis des lustres par une quantité imposante de témoignages et de traces écrites. Elles partent du principe qu’il y aurait une nature intrinsèque de l’être humain français sous l’uniforme qui rendrait impossible que de tels faits pourtant parfaitement établis aient pu être commis.
Aucune de ces protestations ne s’est appuyée sur la documentation existante, notamment sur l’abondante correspondance des généraux de la conquête de l’Algérie, dont Bugeaud, qui ont décrit par le menu de tels actes.
La parution récente de l’ouvrage d’Alain Ruscio, qui porte précisément sur la période de cette « première guerre d’Algérie », permet cependant d’affirmer qu’il y eut maints et maints assauts de villages qui se sont achevés dans le sang, parfois, par l’extermination de populations entières.
Nous présentons ici quelques pages issues de cet ouvrage, décrivant des destructions totales de lieux et des élimination physiques de masse. Comparaison n’est pas raison : mais comment ne pas penser à Oradour ?
Le duc de Rovigo et le massacre de la tribu des El Ouffia, avril 1832
Les dix-huit mois de la présence française virent défiler trois commandants en chefs, remerciés pour des raisons variées. Le quatrième fut un homme à poigne : Anne Jean-Marie René Savary, duc de Rovigo nommé le 6 décembre 1831. Sa nomination, en remplacement de Berthezène, jugé conciliateur par les colonistes, eut une signification évidente : seule la manière forte pouvait mettre les indigènes à la raison. Car Rovigo avait une longue carrière, connue de tous, aux côtés de Bonaparte, souvent faite de brutalités et d’exactions à l’extérieur (Égypte 1798-1799, Espagne 1808) et à l’intérieur (il avait été ministre de la Police de 1810 à 1814, se distinguant par son « mépris des garanties légales et de la vie humaine »). À son âge, 57 ans à ce moment, il n’allait pas changer ses « habitudes impériales » (Amédée Desjobert).
La population algérienne devait vite subir ces « habitudes ». C’est sous son mandat qu’éclata la plus grave affaire des cimetières détruits et des ossements dispersés (voir chapitre 20).
Les morts furent donc profanés… et les vivants furent assassinés.
La terrible affaire du massacre de la tribu d’El Ouffia, installée à El Harrach, débuta comme un banal fait divers. Des émissaires d’un caïd* du Constantinois, Ferhat ben Saïd, surnommé « le grand serpent du désert », allié des Français, furent interceptés et dépouillés par des maraudeurs, non loin de Maison-Carrée, à dix kilomètres d’Alger, sur un territoire où vivait la tribu d’El Ouffia, celle-ci n’ayant en rien participé au vol. Malgré cela, une expédition punitive fut immédiatement décidée. Dans la nuit du 6 au 7 avril 1832, une colonne, entre 600 et 800 hommes, selon les sources, fondit sur le village au petit jour. Les habitants, écrivit Pellissier de Reynaud, furent égorgés, « sans que ces malheureux cherchassent même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort ; tout ce qui pouvait être pris fut enlevé ; on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe ». Seuls furent épargnés « quelques femmes et quelques enfants », par « l’humanité d’un petit nombre d’officiers. » Furent également épargnés – provisoirement – deux chefs de la tribu, Rahbia ben sidi Grahnem, appelé par les textes postérieurs El Rabbia, et Bourachba, en vue de faire un exemple marquant les esprits (voir infra).
La plupart des récits estiment qu’il y eut entre 80 et 100 morts. Si ces chiffres sont fondés, cela signifie qu’il y eut entre six et huit assaillants pour un habitant tué.
Le raid avait été rapide. Dès l’après-midi, la troupe revint. Certains soldats français arboraient fièrement des têtes piquées sur leurs lances. Afin de doubler cette répression, une opération visant à terrifier la population algéroise, le reste du butin – « des bracelets de femmes qui entouraient encore des poignets coupés et des boucles d’oreilles pendant à des lambeaux de chair » fut exposé au marché de Bab-Azoun. Enfin, pour célébrer cette « grande victoire », le commissaire de police de la ville d’Alger ordonna à la population indigène d’illuminer la ville « en signe de réjouissance. »
Or, entre temps, les vrais coupables, appartenant à la tribu toute différente des Krechnas, avaient été découverts et avaient même rendu le produit du larcin. Se produisit alors un épisode qui ajouta le sordide au criminel. Que faire des deux chefs de la tribu ramenés à Alger, évidemment innocents, dès lors que la responsabilité de leur tribu était de façon publique écartée ? Le baron Louis-André Pichon, intendant civil, plaida pour la relaxe. Ce à quoi Rovigo répondit d’une formule qui en dit long sur l’état d’esprit de bien des officiers de l’époque : « Je n’ai pas d’autre justice que la justice militaire (…), il vaudrait mieux n’en avoir pas du tout que de traiter ces peuples-ci avec les ménagements qui suffisent pour gouverner ceux de notre pays. » Selon cette logique implacable, quatre condamnations à mort pour « crime d’embauchage » et « trahison envers la France » furent prononcées, dont deux par contumace (14 avril). Rovigo bafoua même la propre loi des Français, qui ne prévoyait d’exécutions capitales que lorsque des Français avaient été victimes (arrêté Clauzel, 15 octobre 1830, article 1er). L’appel fut rejeté (17 avril). Deux sentences furent donc appliquées. Les condamnés furent exécutés en public le 19 avril, à Bab Azoum. Ce fut, affirma l’historien Dieuzaide, un « assassinat juridique ». Entre le début du drame et ces exécutions, il s’était passé deux semaines.
Après l’injustice, les coups bas. Le commandant en chef, outré qu’un civil ait osé remettre en cause son autorité, obtint rapidement le rappel du baron Pichon (d’autant qu’un accrochage sur une question politique d’importance, l’accélération ou non de la colonisation des terres, les avait déjà opposés. Voir chapitre 13). Le 10 mai 1832, un mois après les exécutions, Pichon fut remplacé par Pierre Genty de Bussy (1795-1867). Le 12 mai, une ordonnance royale accorda à Rovigo la prééminence totale, désormais, sur les autorités civiles.
Rovigo, se débarrassant d’un opposant à Alger, envoya en fait un ennemi tenace à Paris. Pichon se révéla redoutable, contactant divers milieux, donnant des détails sur le forfait. Devant le scandale, une commission d’enquête fut dépêchée et fournit en juillet 1833 un rapport accablant : l’attitude du commandant en chef fut jugée « en contradiction non seulement avec la justice, mais avec la raison ». Le rapport final dénonçait le drame d’El Ouffia :
« Nous avons envoyé au supplice, sur un simple soupçon et sans procès, des gens dont la culpabilité est restée plus que douteuse depuis. […] Nous avons égorgé, sur un soupçon, des populations entières qui se sont ensuite trouvées innocentes. »
Le duc de Rovigo ne fut pour cela être inquiété. Et pour cause : le 4 mars précédent, il avait quitté l’Algérie, suite à un mal de gorge persistant qui se révéla être un cancer du larynx. Arrivé à Paris le 30 mars, il fut jugé par les médecins inopérable. Il mourut le 2 juin 1833, un mois avant la publication de ce rapport.
Un fait, pourtant, ne fut pas relevé par la presse. Trois semaines après le massacre, une colonne de la Légion étrangère fut attaquée et anéantie dans la même région. Cette colonne avait participé à ce massacre, et tout laisse à penser qu’elle fut ciblée pour cette raison. Christian Pitois (1811-1877), historien de la colonisation (qui signait P. Christian) ne put que constater, désolé : « Le duc de Rovigo ne savait que nous faire haïr et mépriser. »
Mais la mémoire coloniale n’eut pas cette sévérité : en 1846, un village de colonisation, à moins de 30 km d’El Ouffia, reçut le nom de Rovigo. Le nom du duc est honoré sur l’un des piliers de l’Arc-de-Triomphe.
L’enfumade de Dahra, juin 1845
Enfumer : contraindre des populations à se réfugier dans des endroits isolés, en l’occurrence des grottes, puis les brûler et / ou les asphyxier. Cette forme de répression fut, quantitativement, une goutte d’eau dans l’océan des victimes de la période étudiée. Mais son caractère particulièrement macabre, puis, surtout, l’éclatement du scandale en métropole, ont grandement contribué à en faire un symbole de l’inhumanité de cette guerre.
Celle des grottes du Dahra est passée à la postérité par les révélations qui furent faites quasi immédiatement et portées à la connaissance du public. La répression n’avait pas mis fin à l’agitation dans l’ouest algérien. Il fallait en finir.
Le général Aimable Pélissier, commandant de la subdivision de Mostaganem, était à la poursuite des tribus insurgées. Il avait correspondu avec Bugeaud, alors en poste à Orléansville, après avoir lui-même guerroyé. C’est de ce poste que Bugeaud adressa à son subordonné une phrase terrifiante : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbeahs ; fumez-les à outrance, comme des renards » (11 juin). En possession de ce blanc-seing, Pélissier passa à l’acte. Sa colonne possédait une supériorité écrasante : 2 254 soldats bien armés, disciplinés, encadrés, face à une à deux centaines d’hommes dont le seul avantage était la connaissance du terrain (ils n’appartenaient pas aux troupes régulières d’Abd el-Kader, ils étaient plutôt des francs-tireurs) armés de fusils de chasse ou d’armes récupérées auprès des Français.
Le drame se déroula sur trois jours, les 18, 19 et 20 juin 1845. La colonne avait été harcelée par des tireurs isolés. Elle fit le vide devant elle en brûlant habitations, récoltes, champs et vergers de la région. Face à cette avancée, les combattants et les populations (leurs familles) se replièrent vers les grottes du Frechich, qu’ils connaissaient bien. Pélissier chargea un interprète de leur faire savoir qu’ils risquaient la mort par l’incendie ou l’asphyxie. Cinquante-six mules chargées de produits combustibles accompagnaient la troupe. Le reste, pour alimenter le feu, fut fourni par les fascines (fagots faits avec les broussailles environnantes). Les négociations échouèrent : Pélissier demandait une reddition pure et simple. Quelques coups de feu furent échangés. Malice, couverture (dans la crainte d’une éventuelle divulgation de l’acte) ou strict sens de la discipline, Pélissier ponctuait son récit d’une référence aux ordres de Bugeaud :
« Je n’eus plus qu’à suivre la marche que vous m’aviez indiquée, je fis faire une masse de fagots et après beaucoup d’efforts un foyer fut allumé et entretenu à l’entrée supérieure. […] À trois heures, l’incendie commença sur tous les points et jusqu’à une heure avant le jour le feu fut entretenu tant bien que mal afin de bien saisir ceux qui pourraient tenter de se soustraire par la fuite à la soumission ».
Cette précision permet d’affirmer que le feu intense dura de l’ordre de 14 à 15 heures (de 3 heures de l’après-midi à 5 ou 6 heures du matin – « une heure avant le jour »). Pélissier rendait également compte des armes saisies : 60 fusils, une douzaine de sabres, quelques pistolets et quelques lames de baïonnettes françaises. Rappelons que la colonne Pélissier comptait 2 254 hommes armés, donc autant de fusils, plus des pièces d’artillerie.
On imagine que, comme celle de Cavaignac l’année précédente, les autorités auraient volontiers masqué à l’opinion l’enfumade du Dahra. Mais deux témoignages fuitèrent. Le premier fut le rapport Pélissier lui-même : envoyé d’abord à Alger, il fut immédiatement transmis à Paris. Canrobert, candide, donna l’explication : « Si le maréchal Bugeaud avait été à Alger, il eût arrêté le rapport ; mais il était en expédition. » Mais il y avait une faille plus importante encore dans la volonté de masquer le drame : Pélissier avait eu la maladresse d’accepter un observateur étranger, un officier espagnol, non nommé dans les sources, qui assista à la scène et envoya son témoignage au quotidien madrilène, très lu, Heraldo. Ce texte, repris par la presse française à partir du 12 juillet, devint le support de l’accusation. L’officier fit partie du premier groupe, une soixantaine d’hommes, qui pénétra dans les grottes après le drame :
« À l’entrée se trouvaient des animaux morts, déjà on putréfaction, et enveloppés de couvertures de laine qui brûlaient encore. On arrivait à la porte par une traînée de cendre et de poussière d’un pied de haut, et de là nous pénétrâmes dans une grande cavité de trente pas environ. Rien ne pourrait donner une idée de l’horrible spectacle que présentait la caverne. Tous les cadavres étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions qu’ils avaient dû éprouver avant d’expirer. Le sang leur sortait par la bouche. Mais ce qui causait le plus d’horreur, c’était de voir des enfants à la mamelle gisant au milieu des débris de moutons des sacs de fèves, etc. On voyait aussi des vases de terre qui avaient contenu de l’eau, des caisses, des papiers et un grand nombre d’effets. »
Les odeurs pestilentielles étaient si insupportables, précisa-t-il encore, que les soldats durent se déplacer « d’une demi-lieue » (de l’ordre de 2 kilomètres) pour pouvoir respirer normalement. Le terrain était libre pour « les corbeaux et les vautours […] que, de notre campement, nous voyions emporter d’énormes débris humains ».
Au total, combien y eut-il de victimes ? On peut imaginer qu’en ces temps de mépris pour les indigènes, l’état-major de la colonne ne prit guère le temps de compter précisément les cadavres : l’acte accompli, la troupe repartit. Pélissier, dans son rapport, avança une estimation : « plus de cinq cents ». L’officier espagnol contesta ce chiffre : « Le nombre des cadavres s’élevait de 800 à 1 000 ». Une étude ultérieure confirme une fourchette haute : « entre 700 et 1 200 personnes ».
Cet épouvantable drame fut l’occasion d’une polémique, probablement la plus intense de toute la première guerre d’Algérie. Dès le 11 juillet, un débat, vif, se déroula à la Chambre des Pairs. Un ancien officier de l’armée d’Afrique, Napoléon-Joseph Ney, second prince de la Moskowa (1803-1857), fils du célèbre maréchal, qualifia cet épisode de « récit inouï, sans exemple et heureusement sans précédent dans notre histoire militaire » (ce « sans précédent » était quelque peu aventureux). Il fustigea « un colonel » (non nommé) pour avoir commis un acte « d’une cruauté inexplicable, inqualifiable ». Le prince employa la formule la plus adéquate : il s’était agi d’un « meurtre consommé avec préméditation sur des Arabes réfugiés sans défense ». Le maréchal Soult répondit avec embarras, au milieu de protestations : « Pour le fait lui-même, le Gouvernement le désapprouve hautement », mais tempéra cette désapprobation par la pénurie de renseignements – ce qui était un mensonge, il était en possession d’un rapport détaillé de Bugeaud depuis le 25 juin. Soult fut ensuite apostrophé par le comte de Montalembert (1810-1870) : « Le mot de désapprouver dont vient de se servir monsieur le maréchal est trop faible pour un attentat pareil ». Soult reprit alors la parole : « Si l’expression de désapprobation que j’ai employée au sujet du fait dont il est question est insuffisante, j’ajoute que je le déplore ».
Contrairement à d’autres exactions contemporaines, la presse rendit compte avec précision – et effroi – de cette enfumade. La société française fut un temps secouée. L’Algérie, courrier d’Afrique, périodique publié en métropole, dénonça la mort de « cinq cents martyrs », La Réforme évoqua « l’acte de barbarie le plus atroce dont l’histoire fasse mention », Le National fit un parallèle (audacieux) avec les officiers d’antan qui n’auraient jamais procédé de la sorte, Le Courrier français dit que cette « grillade » avait été « commise de sang-froid, et sans nécessité », etc. Christian Pitois, qui avait été peu de temps auparavant secrétaire particulier de Bugeaud, se brouilla avec lui et publia un ouvrage décrivant entre autres le drame, avec une gravure due à l’illustrateur renommé Tony Joannot (1803-1852). Plus tard, Victor Hugo, pour illustrer la « férocité » de l’armée française en Algérie, donna comme exemple « Colonel Pélissier, les Arabes fumés vifs » (15 octobre 1852). Outre Pélissier, la principale cible de la protestation fut, logiquement, Bugeaud. Le Charivari, journal satirique d’opposition, s’en prit à « M. Bugeaud, l’ordonnateur des brûleries du Dahra » (27 juillet), responsable de « cet horrible événement du Dahra, qui est comme la rue Transnonain de l’Afrique » (28 juillet).
Zaatcha ou la destruction totale d’une ville fortifiée, juillet-novembre 1849
La reddition quasi simultanée d’Abd el-Kader (décembre 1847) et d’Ahmed bey (janvier 1848) put faire croire un instant aux Français que c’en était fini des combats en Algérie. Il n’en fut rien. Dans le Sud-Constantinois, près de Biskra, Ahmed Bû Zyân, dit le cheikh Bouziane, prêcha la révolte, commença à lever des troupes et fut bientôt appelé le Mahdi* (réputé de la famille du Prophète). L’armée française, envoyée en hâte, Bouziane se réfugia dans l’oasis de Zaatcha. Le terme oasis peut d’ailleurs être trompeur ; il ne s’agissait nullement de quelques palmiers répartis autour d’un point d’eau, mais d’une véritable ville fortifiée de 12 kilomètres de périmètre, à l’abri d’une muraille et d’un fossé empli d’eau de 6 à 8 mètres de large. Les premières troupes envoyées en juillet 1849 contre les insurgés, le 2e régiment de la Légion, commandées par le colonel Carbuccia (1808-1854), pensaient pouvoir enlever la place en quelques jours. Elles furent accueillies par une pluie de balles et durent reculer, après avoir subi de fortes pertes. Il semble que, trompé lui-même par ce mot de « oasis », le colonel ignorait qu’il y avait des fortifications. L’état-major prit alors – enfin – la mesure de la résistance et envoya une nouvelle colonne de 3 300 hommes, commandée par le général Herbillon, commandant de la province de Constantine, ensuite rejointe par deux autres colonnes, commandées par les colonels de Barral et Canrobert, en tout 4 500 combattants. Herbillon arriva à Zaatcha le 7 octobre « avec la persuasion que les habitants ne résisteraient pas à nos armes (fut) frappé de les voir tenaces et persévérants dans la défense et audacieux dans leurs attaques », selon ses propres termes.
Un épisode tragi-comique déstabilisa un temps la garnison, puis alimenta quelques quolibets en métropole. Une personnalité, Pierre-Napoléon Bonaparte (1815-1881), fils de Lucien et donc neveu de l’empereur déchu, se joignit au campement mais, peut-être surpris par l’âpreté du combat, n’y resta pas et repartit pour la France sans même passer par Alger (ce fut ce même Bonaparte qui, en janvier 1870, assassina le journaliste Victor Noir).
Le siège commença. Un premier assaut eut lieu le 20 du même mois, mais il échoua.
À ce moment, un autre acteur, non invité, compliqua considérablement la situation : le choléra, apporté par la colonne Canrobert. Certains soldats moururent avant même d’atteindre le lieu du combat… et les autres contaminèrent leurs camarades déjà sur place. « À chaque instant on entendait les plaintes des malheureux soldats que venait frapper le fléau. Leurs cris mêlés au bruit continuel des coups de feu, au mugissement sourd des palmiers toujours agités par les vents, jetait dans tous les cœurs la plus profonde tristesse. »
Les officiers préparèrent malgré tout l’assaut final. L’une des pratiques fut l’abattage de 10 000 palmiers, afin de dégager le terrain. La puissance de feu des assaillants était impressionnante. Mais en face, il y avait également des centaines de combattants, armés (dont certains fusils pris aux Français lors des assauts précédents), ayant l’énergie du désespoir, retranchés dans des lieux qu’ils connaissaient parfaitement.
L’assaut commença le 26 novembre à huit heures. On imagine l’état d’esprit des troupes : quatre mois de siège impuissant, à coucher par terre dans des conditions pénibles, des camarades tombant autour d’eux à chaque tentative d’approche, des informations sur le sort des quelques Français prisonniers ou des blessés abandonnés lors des assauts précédents (tortures, décapitations, émasculations). Et, danger permanent, les ravages du choléra. L’heure de la vengeance avait sonné. Ce fut un « carnage », comme le décrivit un très jeune officier, Charles Bourseul (1829-1912) :
« Les rues, les places, les maisons, les terrasses sont partout envahies. Des feux de peloton couchent sur le sol tous les groupes d’Arabes que l’on rencontre. Tout ce qui reste debout dans ces groupes, tombe immédiatement sous la baïonnette. Ce qui n’est pas atteint par le feu, périt par le fer. »
Pourtant, le courage face à la mort des habitants, combattants et civils confondus, impressionna les Français. Ce même officier alla même jusqu’à une forme de respect pour les défenseurs :
« Pas un seul des défenseurs de Zaatcha ne cherche son salut dans la fuite, pas un seul n’implore la pitié du vainqueur, tous succombent les armes à la main, en vendant chèrement leur vie, et leurs bras ne cessent de combattre que lorsque la mort les a rendus immobiles. Ceux qui sont embusqués dans les maisons crénelées font sur nous un feu meurtrier, qui ne s’éteint pas même lorsque ces maisons sautent par la mine ou s’écroulent par le boulet. Ensevelis sous leurs ruines, les Arabes tirent encore, et leurs longs canons de fusil, passant à travers les décombres, semblent adresser aux vainqueurs une dernière vengeance et un dernier défi. »
Le cœur de la résistance, la maison de Bouziane, fut l’objet d’une canonnade intense. Lorsqu’elle s’effondra, les rescapés firent sur les assaillants « une décharge, la dernière ! Puis, abordés à la baïonnette, ils tomb[èr]ent les armes à la main, frappés par devant comme s’honoraient de l’être les guerriers de l’antiquité ». Cependant, Bouziane et l’un de ses fils, 15 ans, qui avait combattu, ainsi que Si Moussa, considéré comme le marabout, furent pris vivants. Le général Herbillon ordonna leur exécution. L’adolescent ne fut pas épargné. Ils furent tous trois passés par les armes « avec une cinquantaine d’autres Arabes ». L’ouvrage d’Herbillon, plus tard, évita d’évoquer cette répression contre des combattants vaincus et désarmés. Il expédia le fait d’une seule phrase : « Le chef des rebelles est passé par les armes », concédant quelques lignes plus loin que son fils avait été tué également, avec comme épitaphe : « Le louveteau ne deviendra pas loup. »
Que faire des cadavres des trois principales victimes ? Ils furent comme de coutûme décapités. Leurs têtes furent placées au bout de trois piques, puis déposées et restèrent sur place durant 48 heures, enfin furent transférées et exposées sur le marché de Biskra, on imagine dans quel état, afin une fois de plus d’impressionner les populations locales. Les crânes ont été ensuite envoyés en France, où ils furent entreposés, avec d’autres, dans les sous-sols du musée de l’Homme.
Pourtant, ce n’était pas encore totalement terminé. Des tireurs isolés poursuivirent ce combat désespéré jusqu’à trois heures de l’après-midi : le combat dura donc sept heures. Ce qui eut le don d’exaspérer plus encore les soldats français. Un massacre ininterrompu (re)commença. La mère, la femme, la fille et le fils cadet de Bouziane furent exécutés dans la maison familiale. La population fut passée au fil de l’épée – ou, le plus souvent, de la baïonnette. Le général Herbillon se crut obligé de fournir cette précision : « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés ». Charles Bocher évalua à « à peine une vingtaine » de femmes épargnées, « la plupart blessées portant leurs enfants au sein ». La destruction de la ville fut totale, méthodique. Les maisons qui restaient encore debout furent minées, De même pour les deux mosquées de la ville, pour « prouver aux Arabes que leur Dieu qu’ils invoquaient contre nous ne pouvait désormais les protéger dans leur révolte ». La végétation restante fut rasée.
Les pertes totales de la population algérienne sont difficilement chiffrables. Les témoignages cités supra amènent à penser qu’il put y avoir 2 000 victimes. Le 7 décembre, le général d’Hautpoul (1754-1807), ministre de la Guerre, annonça la nouvelle aux députés : « Les 800 hommes qui étaient dans la place se sont fait tuer jusqu’au dernier ». Oui, « 800 hommes », mais il n’eut pas un mot sur les femmes, enfants et vieillards également morts. Les pertes françaises furent minimisées par le même ministre : 40 morts et 150 blessés. En réalité, elles furent plus importantes que dans la plupart des assauts de cette période : 570 morts (dont 250 du choléra) et 680 blessés, probablement les plus importantes depuis l’échec du premier assaut sur Constantine en 1836 et de Sidi-Brahim en 1845.
Lorsque les circonstances du drame furent connues en France, la réaction fut classique : la plus grande partie du monde politique et de la presse salua ce « glorieux fait d’armes ». Les morts des assiégés furent attribuées à leur fanatisme, thème classique. « Les défenseurs de Zaatcha s’étaient recrutés parmi les hommes les plus fanatiques », affirma Le Moniteur algérien, apportant une preuve irréfutable : « On croit même qu’il y avait quelques gens de La Mecque ». Mais, sous les phrases ronflantes et triomphatrices, l’inquiétude perçait : « Il est permis de croire que l’Algérie pourra se reposer quelque temps sur ce succès » affirma le très officiel Moniteur algérien (20 décembre 1849). Il y avait dans ce « quelque temps » autant de réalisme que d’appréhension.
Le drame de Zaatcha est totalement oublié en France. Par contre, si la mémoire algérienne ne bénéficia pas de l’arme de l’écriture, elle garda une place de choix pour les martyrs, en particulier pour Bouziane et son fils.
Tensions diplomatiques, surenchère verbale, déclarations enflammées… Depuis quelques mois, le feuilleton orageux entre Paris et Alger s’intensifie, atteignant un niveau de crispation inédit.
Mais au milieu du vacarme politique, quelques voix s’élèvent encore pour appeler à la raison. Parmi elles, l’historien Benjamin Stora, le diplomate Gérard Araud ou encore le député Éric Coquerel, qui plaident pour une sortie de crise.
Benjamin Stora ne cache pas son inquiétude. Il assure n’avoir « jamais connu de crise aussi grave entre les deux pays ». Benjamin Stora a appelé, mercredi 26 février sur Franceinfo, Emmanuel Macron à « parler et à trouver les mots justes » pour tenter de régler la crise entre Alger et Paris.
« Nous ne pouvons pas rester dans l’attentisme et le silence, dit-il. Il faut avancer, trouver les mots justes, puisqu’il va de l’avenir des deux générations de ces deux pays.»
Benjamin Stora a déploré « des prises de position politiques qui ont mis le feu aux poudres et qui sont venues percuter ce travail mémoriel, en particulier la question du Sahara occidental ».
Mais au-delà du clash diplomatique, cette escalade révèle aussi une crise politique de part et d’autre de la Méditerranée. À Paris, Emmanuel Macron, fragilisé par la dissolution de l’Assemblée nationale, s’est appuyé sur la droite et l’extrême droite, traditionnellement plus proches de Rabat et souvent hostiles à Alger. Les premières victimes de cette tempête diplomatique ? Les Franco-Algériens, selon Benjamin Stora. « Ils sont très inquiets, car beaucoup ont de la famille des deux côtés de la Méditerranée et ont le sentiment d’être pris en otage.»
Il apporte quelques mises au point au sujet de la libre circulation : « On parle beaucoup de l’accord de 1968, mais aujourd’hui, le véritable problème pour un Algérien, c’est d’obtenir un visa, pas cet accord. » Concernant cet accord de 1968, qui revient tel un leitmotiv depuis quelques mois en France, Benjamin Stora estime que le texte « était un accord de restriction ».
Et d’expliquer : « En 1962, dans les Accords d’Evian, il y avait cette libre circulation entre l’Algérie et la France. Du coup, on l’a restreint avec l’accord de 68 et on a donné une compensation aux travailleurs algériens avec le type de résidence, de logements, etc.». Benjamin Stora estime que le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche pourrait rebattre les cartes.
Un rapprochement stratégique entre Alger et Washington, notamment sur le plan militaire, permettrait à l’Algérie, selon ses mots, de rompre son isolement et désamorcer sa dépendance historique à la Russie.
Autre voix discordante : celle de Gérard Araud. L’ancien ambassadeur de France aux États-Unis met en garde contre une impasse diplomatique qui se profile dangereusement.
Compromis impossible
Sur le réseau social X, le diplomate sonne l’alerte : « Tôt ou tard, nous conclurons que la politique suivie vis-à-vis de l’Algérie nous mène dans une impasse. On fera appel aux diplomates pour réparer le gâchis. Un peu de réalisme, s’il vous plaît…»
Loin des postures belliqueuses, Araud rappelle que la diplomatie n’est pas un jeu de rapports de force criés sur tous les toits. « Un rapport de force, ça s’établit en silence. Rien de pire que la publicité qui nourrit la rhétorique de l’humiliation, rendant tout compromis impossible », dit-il dans un tacle direct aux fanfaronnades du ministre français de l’Intérieur, Bruno Retailleau. « Qu’il se taise ! » s’indigne Araud. « Je sais qu’il satisfait ainsi une partie de son électorat, mais qu’il pense à l’intérêt national. Ce n’est pas ainsi qu’on fait de la politique étrangère.»
De Villepin, ancien ministre des Affaires étrangères, abonde : Retailleau commet un « malentendu », croyant pouvoir régler par la confrontation ce qui relève de la diplomatie. Une diplomatie qui, en temps normal, relève de l’Élysée et du Quai d’Orsay. Ségolène Royal, elle aussi, fustige Retailleau et sa « diplomatie parallèle » qui n’a pour effet que de crisper davantage les relations.
C’est aussi l’avis des députés de gauche, à l’instar d’Eric Coquerel, député insoumis et président de la commission des finances de l’Assemblée nationale, qui n’a pas manqué, dans une interview télévisée, de décocher quelques flèches bien senties : « Ce que fait la France avec l’Algérie est une faute historique.»
Il estime que la diplomatie française a franchi la ligne rouge avec la reconnaissance par Paris de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. « La France ouvre des plaies et joue les néocoloniaux.
Pour l’Algérie, c’est une provocation inacceptable », assène-t-il. L’Insoumis ne mâche pas ses mots : « Retailleau ignore que la colonisation française de l’Algérie est finie. Les relations avec l’Algérie ne sont pas gérées par le ministre de l’Intérieur ».
Et de soupirer : « Que monsieur Retailleau se calme ! Il faut arrêter avec cette confrontation absurde, la France a plus besoin de l’Algérie que l’inverse, notamment pour le gaz.»
Le député LFI ne s’arrête pas là. Il voit dans la posture du ministre une obsession postcoloniale doublée d’un « fond raciste », et promet qu’en cas d’arrivée de son parti au pouvoir, « la première visite officielle se fera en Algérie, pour établir des relations d’égal à égal ». Manière de dire qu’il est grand temps d’en finir avec les relents de paternalisme.
« Ce n’est pas sain, ce n’est pas bon, et ce n’est pas comme ça que l’on règle les problèmes », conclut-il, balayant d’un revers de main le mélange des genres entre immigration, diplomatie et batailles idéologiques.
De nos jours, la date du 17 octobre 1961 est bien connue : c’est le massacre des Algériens à Paris, plus de 200 morts, des corps jetés dans la Seine par dizaines. Mais qui se souvient d’un autre massacre, lui aussi commis en plein Paris, quatre mois plus tard ? Le 8 février 1962, des partis et des syndicats appellent à manifester contre l’OAS. L’organisation terroriste multiplie les attentats, à Alger comme à Paris. La veille, c’est une fillette de 4 ans qui a perdu un œil dans l’explosion d’une bombe. C’en est trop pour la gauche, et notamment pour les communistes. Il faut réagir ! Un rassemblement est prévu à la Bastille en fin de journée.
Mais le pouvoir gaulliste ne l’entend pas de cette oreille. Le préfet de Paris, un certain Maurice Papon, non plus. La répression est d’une violence inouïe. C’est un matraquage en règle, notamment à l’entrée du métro Charonne, où les gens, poussés par des policiers enragés, s’entassent et se piétinent. Au total, neuf manifestants sont tués.
La France est en émoi. Ces neuf-là seront des martyrs. Mais le gouvernement fait tout pour étouffer l’affaire. Des preuves sont effacées. La justice est neutralisée. Et pendant des années, une chape de plomb s’impose sur cet énième crime d’État.
Le premier ministre annonce que la France va « réexaminer tous les accords » avec l’Algérie, menaçant de les remettre en cause d’ici six semaines. Une stratégie du bras de fer que réclamait Bruno Retailleau, mais que redoutaient les diplomates. Emmanuel Macron, lui, est toujours mutique.
On savait François Bayrou passionné d’équitation ; on le découvre désormais amateur d’escalade (verbale). Le premier ministre a tenté, mercredi 26 février, d’élever le ton face à l’Algérie, accusée de « ne pas respecter » ses engagements internationaux et de placer la relation bilatérale dans une « situation inacceptable » et « qui ne peut plus perdurer ». « Un peuple a le droit d’exiger que la loi soit respectée », a tonné le chef du gouvernement, au terme d’un comité interministériel de contrôle de l’immigration largement consacré aux relations franco-algériennes.
Prévue depuis trois semaines, la réactivation de cette instance créée en 2005 prenait une importance particulière à l’aune des tensions diplomatiques entre Paris et Alger. Celles-ci ont repris en intensité après l’attentat de Mulhouse (Haut-Rhin), le 22 février, la France accusant l’Algérie d’avoir refusé à quatorze reprises l’expulsion de l’individu interpellé, malgré l’obligation de quitter le territoire français (OQTF) qu’elle avait délivrée.
Au sein de l’exécutif, la tenue d’une telle réunion devenait indispensable, alors que des divergences croissantes se faisaient entendre entre Bruno Retailleau, le ministre de l’intérieur, partisan de « sanctions » fermes à l’égard d’Alger, et Jean-Noël Barrot, en charge des affaires étrangères, qui poussait pour l’option diplomatique et pour une reprise à bas bruit des échanges avec l’Algérie.
C’est un troisième acteur qui a fini par faire pencher la balance et l’arbitrage du premier ministre : le lobbying sonore de la droite et de l’extrême droite en faveur d’un bras de fer et de mesures de rétorsion. Quelques heures avant la réunion à Matignon, les médias du groupe Bolloré (CNews, Europe 1 et LeJournal du dimanche) publiaient de façon simultanée les résultats d’un sondage qui, affirmaient-ils, montraient le soutien massif de l’opinion à l’idée d’une suspension totale des visas pour les ressortissant·es algérien·nes.
« La crise a pris des proportions inédites pour des raisons de politique intérieure, note Adlène Mohammedi, chercheur en géopolitique et enseignant à l’université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle, spécialiste des relations internationales dans le monde arabe. La classe politique française utilise des mots qu’on n’avait pas l’habitude d’entendre dans l’histoire récente des deux pays. C’est comme si on offrait les Algériens sur un plateau aux électeurs de droite et d’extrême droite. »
Les accords de 1968, dont la dénonciation est devenue un totem du bloc central et de l’extrême droite, ont sans surprise occupé une place prépondérante dans l’intervention de François Bayrou. Jugeant que l’Algérie ne les respectait plus, le chef du gouvernement a estimé que ces textes donnaient « des avantages considérables aux ressortissants algériens » – Alger considère à l’inverse, comme plusieurs sources diplomatiques françaises interrogées par Mediapart, que cet accord est une « coquille vide ».
Les mots forts… puis les actes ?
« Ce n’est plus le sujet, sinon le président aurait utilisé cet outil depuis longtemps », faisait valoir un proche d’Emmanuel Macron récemment. Pourtant partisan de la fermeté avec Alger, Gérald Darmanin, le garde des Sceaux, avait critiqué la focalisation sur l’accord de 1968, le 13 janvier sur LCI. « Il est devenu un peu obsolète, mais ça n’est pas le nœud principal du problème, c’est une guerre déjà passée », jugeait alors l’ancien ministre de l’intérieur.
Tiraillé entre les deux approches qui se sont fait jour autour de la table, le président du MoDem a décidé de trancher « pile au milieu », comme aurait dit sa marionnette des « Guignols de l’info » au début du siècle : la méthode forte… mais pas maintenant. En la matière, Bayrou a fait du Bayrou, décidant de lancer un « audit interministériel de la politique de délivrance des visas » et ouvrant un délai entre « un mois » et « six semaines » pour réexaminer les accords franco-algériens.
Au terme de ce délai, si la situation ne s’améliore pas, le gouvernement français considérera que « les termes consentis seront remis en cause et, au bout du chemin, ce sont les accords qui seront remis en cause ». Au-delà des modalités pratiques d’un tel réexamen, le premier ministre s’est voulu offensif dans les mots choisis à l’égard de l’Algérie, parlant à plusieurs reprises des « avantages préférentiels » sans « équivalent » dont disposeraient ses ressortissant·es, menaçant même de s’attaquer aux passeports diplomatiques.
Au sujet de Boualem Sansal, incarcéré en Algérie depuis la mi-novembre 2024, le chef du gouvernement est allé beaucoup plus loin que ce qu’avait exprimé jusque-là la diplomatie française. Dénonçant un manque de « respect » à l’égard de l’écrivain, François Bayrou a évoqué « les pressions » qu’il aurait subies « pour changer son avocat, pour des raisons qui tiennent à l’origine de cet avocat » – des accusations en antisémitisme démenties par le bâtonnier d’Alger, désormais reprises à leur compte par les autorités françaises.
Jean-Noël Barrot a aussi révélé mardi que des « mesures de restriction de circulation et d’accès au territoire national pour certains dignitaires algériens » avaient été prises, ajoutant mercredi qu’elles dataient d’« il y a quelques semaines », donc avant l’attentat. Elles concernent « quelques centaines de personnes », a précisé François Bayrou.
Ces mesures ont suscité la « surprise » et « l’étonnement » d’Alger. Dans un communiqué, le ministre algérien des affaires étrangères a affirmé qu’il n’a « aucunement été informé » de cette décision, estimant qu’elle « s’inscrit dans la longue liste des provocations, des intimidations et des menaces dirigées contre l’Algérie ».
Le silence de Macron
Au sein des cercles de pouvoir français, plusieurs de nos interlocuteurs s’inquiétaient déjà des conséquences qu’aurait un tel raidissement sur la coopération sécuritaire et économique entre les deux pays. La première est prisée par le ministère des armées, avec qui Alger continue d’échanger dans la lutte contre le terrorisme.
La précédente période de tensions entre les deux capitales avait déjà débouché, en 2021, sur une restriction drastique des visas pour tordre le bras à l’Algérie – et à ses voisins maghrébins – sur le terrain des réadmissions. En vain, le gouvernement renonçant finalement à sa mesure pour privilégier des négociations diplomatiques. « Gérald Darmanin avait aussi débuté son ministère en cherchant à nous forcer la main puis il est venu à Alger et, in fine, nous avons trouvé le bon modus operandi », commentait Abdelmadjid Tebboune, le président algérien, dans L’Opinion début février.
Dans cet entretien, le successeur d’Abdelaziz Bouteflika ouvrait la porte à une reprise des discussions avec l’ancienne puissance coloniale. « Nous sommes conciliants, nous allons doucement, nous sommes prêts à dialoguer mais le recours à la force est un non-sens absolu », prévenait-il. Avant d’exhorter Emmanuel Macron à s’impliquer lui-même dans la crise : « Je suis d’accord [sur le fait que les deux pays doivent se reparler rapidement – ndlr]. Encore faut-il que le président français, les intellectuels, les partisans de la relation puissent faire entendre leurs voix. »
À Paris aussi, des conseillers et des diplomates pressent le président de la République de mettre les mains dans le cambouis algérien pour dénouer la crise. Mais étonnamment, le principal intéressé brille par sa discrétion dans le dossier. Une inertie d’autant plus difficile à comprendre que le levier diplomatique est le dernier qui reste au chef de l’État. N’est-ce pas lui qui réaffirmait récemment, face à un Michel Barnier désireux de s’y immiscer, que les affaires étrangères relevaient de son « domaine réservé » ?
« La politique intérieure française, ce n’est pas CNews ou un ministre qui doit la faire, lance le sénateur socialiste Rachid Temal, président du groupe d’amitié France-Algérie au Palais du Luxembourg. J’en appelle au président de la République pour qu’il fasse revenir tout le monde à la raison. Il doit prendre la parole, remettre la relation bilatérale dans le sillage des accords d’Alger. »
Après avoir laissé entendre que des décisions seraient prises au plus haut niveau fin janvier, l’Élysée ne dit plus rien. Accaparée par le dossier ukrainien, la cellule diplomatique du Palais vit aussi au rythme des péripéties internes et des départs. Après avoir claqué la porte, le sherpa présidentiel Emmanuel Bonne va finalement rester, contrairement à la conseillère chargée de la communication internationale, Anastasia Colosimo, qui devrait faire ses cartons dans les prochaines semaines.
Fidèle à sa méthode, largement éprouvée sur les sujets de politique intérieure, François Bayrou a tenté mercredi de gagner du temps tout en contentant l’air du temps réactionnaire. Il pourrait perdre sur les deux tableaux, décevant la droite et l’extrême droite en ne cédant pas aux revendications les plus belliqueuses de Bruno Retailleau et échouant à rétablir des relations diplomatiques normales entre la France et l’Algérie.