Pour des milliers de Calédoniens d’origine algérienne, l’histoire n’est pas un livre clos. C’est une douleur transmise de génération en génération, une mémoire qui saigne en silence et qui, aujourd’hui, se raconte.
La chaîne thématique ARTE consacre un documentaire puissant à cet héritage méconnu, intitulé : «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens». Il raconte l’histoire de ceux que l’Etat colonial français jugea «insoumis» ou «criminels» et expédia à plus de 18 000 kilomètres de leur terre natale, où leurs descendants vivent encore.
A la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la répression coloniale en Algérie, des révoltes éclatent, notamment celle de Mokrani en 1871-1872, conduite par des chefs kabyles contre l’occupation française. Après la capture et les procès, plus de 2000 hommes sont condamnés à la déportation vers la péninsule lointaine de Nouvelle-Calédonie, souvent inscrits sous un simple numéro, envoyés au bagne pour expier leur insurrection et leur désordre perçu.
Parmi eux se trouvent des figures comme Cheikh Boumerdassi, embarqué avec d’autres sur le navire La Loire le 5 juin 1874, et arrivé à Nouméa le 16 octobre 1874, après 129 jours de voyage à travers un océan hostile. Dans les archives, on trouve aussi le destin de Abdallah ben Achour, condamné en 1889 à sept ans de travaux forcés pour des accusations criminelles à Alger, puis embarqué en janvier 1890 sur Le Calédonien et débarqué en septembre 1890 à Nouméa, où il fut affecté à divers chantiers pénitentiaires. Le reportage d’ARTE rappelle que beaucoup de ces hommes ne reverront jamais leur terre natale, quittant familles et villages agricoles pour un monde inconnu, sous les tropiques du Pacifique.
L’ épreuve commençait dès l’embarquement. Sur des navires militaires ou pénitentiaires, enchaînés et entassés, les déportés traversaient les mers pendant plusieurs mois, dans des conditions si dures que le nombre de morts, souvent jetés par-dessus bord en route, demeure inconnu. Taïeb Aïfa, dont le père fut du dernier convoi en 1898, évoque cette mémoire enfouie : «L’histoire de nos aïeux était un sujet tabou. La loi du silence régnait dans les familles de déportés.» Pour lui, libérer cette histoire est un acte de justice envers les souffrances accumulées sans parole. Il raconte que leurs descendants ont longtemps porté une douleur silencieuse, un héritage de séparation et d’absence que même la liberté ne suffit pas à guérir.
Arrivés en Nouvelle-Calédonie, les condamnés furent d’abord privés de liberté, mis au travail forcé pour développer la colonie. Le bagne fournissait une main-d’œuvre massive pour les travaux publics, l’aménagement des routes et, plus tard, pour des contrats de travail proches de l’esclavage.
Paradoxalement, certains parvinrent à s’adapter et à survivre dans ce nouveau contexte colonial. L’histoire d’Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, frère d’un des principaux chefs de l’insurrection de 1871, en illustre la complexité. Après sa condamnation à mort commuée en déportation en 1873, il arriva en octobre 1874 en Nouvelle-Calédonie et y vécut jusqu’en 1904, participant parfois aux affaires locales et développant des activités civiles.
La transformation de ces hommes captifs en travailleurs implantés, puis de certaines familles en propriétaires de petites concessions agricoles autour de localités comme Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout, soulève des questions profondes sur l’identité coloniale. Eux qui avaient résisté à la domination française se retrouvaient intégrés, parfois malgré eux, à une autre forme de domination territoriale.
Des souffrances individuelles aux mémoires vivantes
Les témoignages audios et visuels du reportage donnent un visage à ces récits historiques. Maurice Sotirio, descendant d’un déporté originaire de Constantine, confie : «Mon grand-père a laissé deux enfants en Algérie qu’il n’a jamais revus.» Ces paroles résonnent comme une affirmation que l’histoire ne doit plus être reléguée à l’oubli. Au-delà de l’intime, plusieurs descendants soulignent les difficultés à renouer avec leurs racines. L’accès à la terre de leurs ancêtres est souvent administratif et politique, parfois limité par l’absence de reconnaissance officielle de leur histoire. Aujourd’hui, environ 15 000 Calédoniens de descendance algérienne vivent encore sur ces îles du Pacifique, formant une communauté attachée à la fois à ses racines algériennes ou nord-africaines et à la terre calédonienne qu’elle a faite sienne au fil des générations.
Associations culturelles et réseaux de familles s’efforcent de préserver cette mémoire, de transmettre les traditions et de faire reconnaître publiquement l’histoire de leurs ancêtres. Pour eux, il ne s’agit plus d’un fait lointain, mais d’une question de justice historique et de reconnaissance des souffrances subies. La réappropriation de cette mémoire, longtemps silencieuse, est désormais au cœur de leur identité et de leur relation avec l’Algérie d’aujourd’hui.
Le documentaire d’ARTE ne se contente pas de retracer des faits. Il donne la parole à ceux qui portent encore les répercussions d’un système colonial qui envoyait des hommes loin de leur maison, pour travailler, souffrir, puis mourir sans retour possible. C’est une histoire qui questionne nos récits nationaux, nos mémoires coloniales et notre responsabilité collective envers ceux qui ont été brisés par l’histoire. Dans cette mémoire vivante, il y a une demande : que l’on écoute, que l’on écrive, que l’on se confronte enfin à ces trajectoires humaines qui ne sauraient être réduites à de simples statistiques d’un passé oublié.
Avec Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas fait revivre le destin d’un tirailleur algérien engagé de force dans la Première Guerre mondiale, arraché à son village kabyle pour combattre sur les fronts français. À travers le parcours de Bachir, membre de sa propre famille, l’auteur restitue une mémoire longtemps reléguée au second plan et rend hommage au courage des Poilus comme à celui des tirailleurs algériens. Un récit publié chez L’Harmattan, en librairie le 12 février.
Dans le récit Bachir, le brave tirailleur, Idir Tas retrace le parcours d’un tirailleur algérien durant la Première Guerre mondiale. En février 1917, l’Armée coloniale française est venue chercher Bachir – le grand frère du grand-père paternel de l’auteur – chez lui, à Aït-Saâda, sur les hauteurs d’Akfadou.
Il a été emmené en Métropole, d’abord à Casteljaloux, dans le Lot-et-Garonne, puis sur le front à l’Est de la France. Après avoir été blessé en août 1918 et après avoir fait plusieurs mois d’hôpital, Bachir s’est engagé dans l’Armée, au lieu de rentrer chez lui comme démobilisé. Il a été affecté dans la Marne en mars 1919, puis à Salonique en octobre 1919 et enfin en Algérie en février 1920 en tant que réserviste, avant d’être dégagé de toute obligation militaire en octobre 1931. Ce livre rend hommage au courage de tous les Poilus et aux tirailleurs algériens.
Auteur
Docteur en automatique et traitement du signal du Polytechnique de Grenoble, Idir Tas est l’auteur de « L’Étoile des neiges. Conte pour les enfants d’Algérie » (L’Aube, 1997) », « Les genêts sont en fleurs » (Gaspard Nocturne, 2003) et « Le murmure du figuier bleu » (L’Harmattan, 2014). Il écrit également des chansons et compose de la musique, inspirées par les chants traditionnels kabyles ou arabo-andalous.
France Culture – « Avec philosophie », Géraldine Muhlmann – Du lundi au jeudi 10h-11h
Averroès (1126-1198), penseur andalou, musulman, qui écrivait en arabe, aurait eu 900 ans aujourd’hui. A la croisée des cultures et des influences philosophiques et théologiques, aussi médecin et juriste, il avait une idée subtile de ce que peut l’intellect et des rapports entre raison et foi.
Épisode 1/4 : Averroès à la croisée des cultures(58min)
Philosophe andalou, Averroès (1126-1198) incarne un esprit de dialogue entre les civilisations médiévales, à la fois musulmane, juive et chrétienne. Qui était-il celui qui transmit et commenta l’héritage d’Aristote, influençant profondément la pensée européenne ?
Épisode 2/4 : Averroès et la philosophie grecque(58min)
Lorsqu’on évoque Averroès et son rapport à la philosophie grecque, le nom d’Aristote s’impose, même s’il arrive au théologien de commenter Platon ou de dialoguer avec des penseurs néoplatoniciens. Son intention : concilier la raison philosophique héritée des Grecs avec la révélation islamique.
Épisode 3/4 : La raison et la foi selon Averroès(58min)
Deux thèses ont marqué la postérité d’Averroès : sa thèse sur l’intellect et sa thèse sur ce qu’on appelle à tort, la « double-vérité » qui consiste à dire que la vérité est une, mais qu’il existe deux voies d’accès pour l’atteindre. Pourquoi ont-elles fait tant scandale ?
Figure emblématique parmi les penseurs arabes, Averroès a incarné le dialogue entre raison et foi, pensée et pratique. Juge et médecin, il a exploré les lois de l’esprit autant que celles de la cité et du corps. Comment ses activités ont-elles influencé sa pensée philosophique ?
En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.
À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022).
En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.
Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.
J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.
Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.
J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.
Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.
[1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.
Intervenant lors des Rencontres nationales organisées samedi 17 janvier 2026 à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Ségolène Royal, récemment élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), a appelé à un changement de paradigme dans la relation franco-algérienne.
Une relation bilatérale enfermée dans les non-dits
D’emblée, l’ancienne ministre française a dressé un constat critique de l’état des relations entre Paris et Alger, régulièrement traversées par des crises diplomatiques liées aux questions mémorielles, migratoires ou régionales. Selon elle, l’absence d’une parole politique claire sur le passé colonial contribue à entretenir une relation instable, instrumentalisée au gré des agendas internes français.
Ségolène Royal a dénoncé l’usage récurrent de la question algérienne comme levier de débat politicien, estimant que cette posture empêche toute avancée durable. Elle a notamment rejeté l’expression de « rente mémorielle », qu’elle juge réductrice et offensante à l’égard des souffrances engendrées par la colonisation.
Reconnaître les crimes coloniaux comme préalable politique
L’ axe central de son intervention a porté sur la reconnaissance explicite des crimes coloniaux commis par la France en Algérie. Citant Aimé Césaire, elle a qualifié la colonisation d’« entreprise d’ensauvagement » et plaidé pour des excuses officielles de l’État français, estimant qu’un tel geste constituerait non pas une concession, mais un acte de responsabilité politique.
Pour Ségolène Royal, cette reconnaissance est une condition indispensable pour sortir de l’impasse mémorielle : « Sans vérité clairement assumée, aucune relation apaisée et équilibrée ne peut se construire », a-t-elle affirmé, soulignant que d’autres pays européens ont déjà franchi ce seuil symbolique.
Des actes concrets pour accompagner la reconnaissance
Au-delà du discours, la présidente de l’AFA a défendu plusieurs mesures concrètes destinées à traduire cette reconnaissance dans les faits. Elle a notamment évoqué la restitution intégrale des restes humains et des crânes de résistants algériens conservés en France, ainsi que celle du canon Baba Merzoug, toujours exposé à Brest.
Elle a également insisté sur la transparence totale concernant les essais nucléaires français dans le Sahara, appelant à la déclassification complète des archives et à une mobilisation scientifique internationale pour la dépollution des sites concernés.
Vers un nouveau cadre de coopération
Selon Ségolène Royal, la reconnaissance claire du passé colonial permettrait de dégager un espace politique nouveau, favorable à une coopération tournée vers l’avenir, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de l’économie maritime. Elle a présenté l’Algérie comme un partenaire stratégique de long terme pour l’Europe, à condition que la relation repose sur la confiance, le respect mutuel et la stabilité politique.
En filigrane de son intervention, un message constant : la reconnaissance des crimes coloniaux ne relève pas uniquement du devoir moral, mais constitue un levier diplomatique essentiel pour refonder durablement les relations franco-algériennes.
Emmanuel Blanchard, Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises (Akbou, Paris, 1919-1940), Presses de Sciences Po, 2024
Au mitan des années 1920, Paris abritait les locaux du SAINA (Service des affaires indigènes nord-africaines) qu’on appela bientôt le « bureau arabe » chargé de contrôler et surveiller l’immigration des sujets musulmans principalement venus de Kabylie. Le hasard a voulu qu’en 2008, les archives publiques mettent la main sur un reliquat d’archives de ce service, mises dans de grands sacs et livrées aux pigeons, souris et à l’humidité dans le sous-plafond d’une école primaire parisienne. Deux ans plus tard, l’historien Emmanuel Blanchard commençait à explorer les quinze cartons composant ce fonds. Son livre Des colonisés ingouvernables. Adresses d’Algériens aux autorités françaises(Akbou, Paris, 1919-1940) est le fruit, passionnant, de sa recherche.
Les colonisés font peur. Indispensables pendant la guerre pour produire de quoi alimenter les champs d’horreur, ils étaient tout autant indésirables puisqu’on redoutait qu’ils s’imaginent pouvoir faire souche en métropole, y fonder famille, voire même faire leurs quelques idées séditieuses1. Il fallait donc surveiller cette classe aussi laborieuse que potentiellement dangereuse, et le SAINA s’y employa grâce à son réseau d’indicateurs. Surveiller ou bien l’entourer d’une affection toute paternaliste. Comme le déclara un élu parisien, Pierre Godin, « notre surveillance n’est pas, pour eux, une sujétion, c’est une sécurité – plus encore c’est un bonheur. »
En explorant les archives du SAINA, Emmanuel Blanchard en a tiré une conclusion : les colonisés ne sont « jamais autant ingouvernables que quand ils demandent à être gouvernés et non simplement commandés ». Car des requêtes inattendues affluent sur les bureaux du SAINA. Les travailleurs coloniaux font appel à lui pour régler les problèmes domestiques posés par leur séjour en métropole. Mohand se plaint que son jeune frère l’ait rejoint en France sans autorisation de l’administration, laissant la maison familiale sans surveillance (masculine) et donc à la merci des convoitises tandis qu’Ouahchia recherche un dénommé Aïssa, parti en France une décennie plus tôt et qui n’a plus donné signe de vie depuis, ce qui pose alors à la famille la question du devenir de ses biens ; cela nous rappelle que la migration fragilise l’ordre familial. Mohammed, au nom des services rendus à l’ordre colonial, demande à être dispensé des impôts locaux qu’il doit au pays alors que Saïd, l’ancien combattant de 1914-1918, demande une permission de port d’armes pour pouvoir, une fois revenu au village, défendre sa maison et ses biens ; ici, ce sont les preuves de loyauté à l’égard de la France qui sont mobilisées. Quant à Tahar, endetté jusqu’au cou, il demande au SAINA d’empêcher la saisie de ses champs qu’il a hypothéqués auprès d’un autre habitant du douar ; cette affaire nous rappelle que la misère régnait en Kabylie et que les administrateurs coloniaux étaient conscients que la situation serait plus explosive encore si on mettait un frein à l’immigration et au transfert d’argent qu’elle entraîne.
En analysant cette poignée de requêtes, Emmanuel Blanchard nous permet de mieux appréhender la façon dont la puissance colonisatrice exerce son autorité sur ses sujets de l’autre côté de la Méditerranée, le rôle ambigu joué par les caïds, mais aussi la capacité des « immigrés » à prendre aux mots la « mission civilisatrice » de la France et à se saisir du droit pour défendre leurs intérêts.
L’ auteur nous appelle ainsi à être plus attentifs « aux tactiques déployées par les sujets désireux de ne plus être inaudibles », autrement dit, des sujets qui « demandent à être gouvernés comme des administrés et non à être commandés comme des sujets. »
1 Je vous renvoie à ces excellents livres : Laurent Dornel, Indispensables et indésirables. Les travailleurs coloniaux de la Grande Guerre, La Découverte, 2025 ; Vincent Bollenot, « Signalé comme suspect ». La surveillance coloniale en France, 1915-1945, CNRS Editions, 2025.
Hommage au vieux lutteur, à l’ami, à l’intellectuel qui a tenu bon contre vents et marées pour défendre l’émancipation humaine.
Le mardi 13 janvier 2026, ont lieu les obsèques de Mohammed Harbi. Je m’en tiendrai ici à des réflexions personnelles. Sur ses travaux et sa pensée, je renvoie à l’excellent texte de Nedjib Sidi Moussa qui rappelle que la période de l’exil actif « la plus ignorée par certains aspects […] révèle ce que fut Mohammed Harbi durant près d’un demi-siècle : un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent ».
Rencontres militantes
J’ai d’abord connu Mohammed Harbi dans un cadre militant. C’était déjà une « légende » pour les communistes autogestionnaires dont j’étais, et c’est à l’occasion d’une rencontre-débat organisée, sur invitations, par les CCA (Comités communistes pour l’autogestion) que je l’ai rencontré « en vrai », en 1978. Pas de souvenirs de ce qui se dit alors, ne me rappelant que des préoccupations logistiques de l’organisation de la réunion et de la sécurité de l’orateur, avec Maguy Guillien, Gilbert Marquis, Claude Kowal. Ensuite, quelques rencontres fortuites par hasard dans des cafés à Odéon ou vers la place du Châtelet, où il avait rendez-vous avec Michel Pablo, parfois aussi au téléphone pour l’interroger sur un nom ou un chiffre d’un article publié dans Commune, ou encore à l’Université Paris 8 avec ses collègues et surtout camarades du département de sciences politiques, Denis Berger, Jean-Marie Vincent, Michelle Riot-Sarcey. C’est surtout à partir du milieu des années 1990 que la relation se fit au fur et à mesure plus étroite, en 1995 pour le colloque « 50 ans de syndicalisme étudiant », en 2008 autour de la préparation du livre sur les 40 ans de 1968 par Syllepse et la BDIC (aujourd’hui La contemporaine) avec Irène Paillard, puis pour l’Association autogestion et les ouvrages édités chez Syllepse. Multiples occasions de retrouver et mieux connaître le fidèle ami Farouk Belkeddar, comme de faire connaissance avec la famille et d’autres figures de l’histoire algérienne. En toile de fond à partir de 2011, les dizaines de séances de travail et de tournage des Mémoires filmés avec Bernard Richard. (On se disait qu’on avait beaucoup de chance d’avoir un cours particulier de plusieurs dizaines d’heures).
L’ élégance
Mohammed Harbi, avait, comme on dit, fière allure. « Une vie debout », le titre de ses mémoires, cela lui correspondait très bien, y compris pour décrire sa posture physique. Rue Oberkampf, à Ménilmontant, dans nos quartiers, on le reconnaissait de loin à cette démarche, quasiment altière pourrais-je dire, sans, évidemment être hautaine. Mohammed, c’était l’élégance incarnée, et pas simplement vestimentaire même s’il était amateur de beaux vêtements, « un reste de mon éducation familiale » me disait-il. Oui, on pouvait aussi discuter de cela quand il remarquait que j’avais une nouvelle veste ou un couvre-chef récent Cette élégance était globale, signe de respect envers l’interlocuteur. On la retrouve dans la finesse, le raffinement de ses analyses et de ses écrits. Raffinement est le mot juste, puisqu’il ne lui suffisait pas de présenter les matériaux bruts récoltés dans les archives ou les entretiens, il lui fallait, tel un orfèvre, les ciseler avec les instruments et la rigueur de l’historien et du sociologue que Mohammed Harbi était également.
L’ édition était en conséquence une question importante, il ne manquait pas de me demander régulièrement le programme de publications de Syllepse, de faire passer le bonjour à Patrick Silberstein, et c’est ainsi qu’il s’engagea à nous « donner » un livre sur l’autogestion en Algérie, promesse honorée dans les temps.
Avant de commencer, conférence de l’Association autogestion Bourse du travail 30/11/ 2012.
Éditer, filmer
Le travail pour l’édition de L’ autogestion en Algérie comme autour des Mémoires filmés fut marqué par cette exigence qui était la sienne. Ce fut à la fois un plaisir, chaque séance de travail c’était d’abord un accueil chaleureux, il prenait les nouvelles des amis, des compagnes, des enfants, et ce n’était pas une politesse de mise mais bien un intérêt pour l’autre qu’il manifestait. Puis, verbalement, des faits, des hypothèses, des caractérisations, des anecdotes sur les personnes – il pouvait avoir des talents de conteur, avec beaucoup d’humour, comme lorsqu’il narra la tentative d’évasion de la prison avec Hocine Zahouane sur un registre plutôt comique. Avec son regard espiègle, son ouverture d’esprit, son côté chaleureux, il m’apparaissait plutôt comme jeune, un peu grand frère, pas comme un « vieux ».
Mais pour passer à la publication (à l’écrit ou en vidéo), graver en quelque sorte sur le marbre, s’avéraient nécessaires les vérifications, des dates, des noms, des lieux, peser les mots, arriver à la plus juste expression. Un travail présentable c’est le respect pour le public. Il n’était pas homme à courir les plateaux et les interviews au détriment du travail sérieux, refusant beaucoup de sollicitations. Il en acceptait bien sûr, pas pour « occuper le terrain » et paraître à tout prix, mais selon les enjeux historiques ou politiques, surtout quand elles émanaient de militants. À ce moment-là, malgré l’éloignement, la fatigue prévisible, il répondait présent, comme pour ce voyage à Cahors en janvier 2017 (5 heures et demi aller, autant le retour), pour un débat et projection organisés par Yves Quintal, avec l’accueil de Michel Auvray et de Geneviève Dreyfus.
Le tournage des mémoires filmés a duré dix ans, et quand – avec Bernard Richard – nous projetions les épisodes, Mohammed proposait des corrections, des amendements comme s’il s’agissait d’un livre, alors que l’insertion de compléments et le montage vidéo est autrement compliqué. Nous y sommes finalement arrivés.
Afin que nul n’oublie
« Afin que nul n’oublie », c’est l’intitulé que Mohammed Harbi avait choisi pour l’introduction de L’Autogestion en Algérie. Il ne s’agissait pas seulement de sortir l’expérience de l’autogestion de l’omission, c’était son désir de rendre leur place dans l’histoire à beaucoup d’individus qui en ont été effacés par l’histoire officielle, le pouvoir en place, ou par l’ignorance tout simplement. Mohammed avait une bonne, même une excellente mémoire des personnes, des évènements et il tenait à ce qu’elles ne soient pas omises. Dans ce livre, il s’agissait de celles et ceux qui ont joué un rôle dans l’autogestion. Il voulait ensuite, nouveau projet, que soit rappelée la contribution à la lutte d’indépendance des Juifs d’Algérie, comme celle des Français anticolonialistes, tant il craignait – à juste titre –que le chauvinisme entretenu par le pouvoir en Algérie n’efface pour de bon l’apport de l’internationalisme et des internationalistes.
Internationaliste militant comme internationaliste dans la recherche! Il était intéressé par les personnalités de Moshé Lewin et de Roland Lew, d’autant que leurs travaux, portant respectivement sur la paysannerie russe et chinoise, ouvraient des horizons à ses propres réflexions sur la paysannerie algérienne. Il les avait rencontrés chez lui, en présence de deux voisins de la rue Oberkampf, Denis Paillard et Daniel Bensaïd.
Mohammed Harbi a vu ceux de sa génération disparaître, il était affecté à chaque annonce de décès. En 2025, ce fut la perte de Hocine Zahouane, son compagnon de prison, d’évasion, de lutte, son complice, il y a quelques semaines à peine c’était du côté des « porteurs de valises » que nos vieux camarades partaient, Henri Benoits, et auparavant, Claude Kowal, celui qui avait eu l’idée des Mémoires filmés. Quand nous nous sommes vus pour la dernière fois en décembre, Mohammed m’a demandé encore ce qui était prévu pour rendre « l’hommage qu’il méritait » à Claude.
Transmettre avec générosité
Ce souci c’était celui de la transmission : transmettre l’expérience, l’histoire et les outils pour la faire, permettre aux nouvelles générations de s’en emparer et de les faire prospérer.
Enseignant dévoué à ses étudiants, il a continué après sa retraite et jusqu’à récemment à accueillir des étudiants, pour les aider, les éclairer pour leurs mémoires et thèses, notamment ceux d’Algérie où il sentait un renouveau d’intérêt. Aux côtés des plus anciens, une génération de chercheuses et chercheurs plus jeune s’est ainsi levée, comme Nedjib Sidi Moussa, Ali Guenoun, Sylvie Thénault, et d’autres encore. Il était fier d’avoir pu faire traduire, et voir édité en Algérie, Une vie debout, en langue tamaziɣt.
Il y avait en Mohammed Harbi, l’homme honnête, un homme inquiet, voire tourmenté. Il ne se contentait pas d’un retour critique sur le passé du mouvement national algérien et du FLN, c’était lui-même qu’il pouvait mettre en cause, s’en voulant d’une prise de position erronée, d’avoir eu des illusions à tel ou tel moment. Mohammed Harbi était à la fois engagé et lucide, débattant sur le fond, s’exprimant tout en étant loyal vis-à-vis du collectif. C’était une des formes de son élégance politique, étranger aux basses manœuvres, au cynisme et à l’hypocrisie.
Alors que les officiels d’Algérie rendent hommage à celui qui a été « un combattant anticolonialiste » jusqu’en 1962 et ensuite « un grand historien », comme s’il n’y avait pas eu les différentes options et désaccords dans la construction de l’Algérie indépendante, le coup d’État de Boumedienne, l’emprisonnement de Mohammed Harbi, il faut rappeler la vérité historique. C’est Mohammed Harbi qui écrit dans FLN : Mirage et réalité,
« Mais ceci doit-il empêcher de voir, en même temps, que dans ces victimes et ces rebelles de la colonisation sommeillent des maîtres dont le modèle n’est ni le fonctionnaire ni le colon, mais le caïd et le notable rural, symboles d’un pouvoir qui trouve ses racines dans la tradition nationale et qui favorise l’apparition d’un personnel politique dont les pratiques rappellent plus celles de la cour et du sérail que celles du militantisme. […] Convaincus qu’il fallait agir avec résolution pour se protéger contre les adversaires de la lutte armée, ils choisirent de manière délibérée la voie autoritaire. L’absolutisme a été érigé en principe contre les tendances à la conciliation. Rentré dans la place, il y demeurera en maître. ». Des leçons d’histoire qui débordent des frontières géographiques et chronologiques de l’Algérie, à valeur plus générale et encore d’actualité.
Incorruptible indépendance
Mohammed Harbi dans la clandestinité, a refusé d’être un permanent payé par l’organisation. Ses désaccords l’amenèrent à démissionner de la direction de la Fédération de France du FLN pour reprendre (sous surveillance, chose qu’il apprit plus tard) des études à Genève. Il accepta d’être fonctionnaire dans les cabinets de la Défense, des Affaires étrangères du GPRA, ambassadeur en Afrique, conseiller aux négociations d’Évian, auprès de Ben Bella pour l’autogestion, et ce dans un cadre précis, celui d’un service public au service des citoyens et des citoyennes, loin de profiter de prébendes comme l’ont fait nombre de dirigeants dès la fin de la guerre. En prison, il a refusé sa libération et les privilèges matériels offerts par l’appareil d’État algérien en échange d’un ralliement. En exil il refusa des offres de prestigieuses universités américaines qui auraient pu lui donner un bon salaire et de bonnes conditions de travail, ce qui l’aurait éloigné de l’Algérie et de ses activités à Paris. Il tenait à l’indépendance gage de libre expression. Il avait, dans Une vie debout, écrit :
«J’ai été militant, membre actif d’organisations et de partis. Je ne le suis plus. J’ai eu des responsabilités étatiques et je n’en ai plus. Je suis passé des couloirs du pouvoir aux cellules des prisons et aux froideurs de l’exil. Ce parcours et ma distance à son égard ont rendu plus exigeante une sensibilité historienne, dont je dois dire qu’elle a toujours été mienne, car je n’ai jamais perdu la conscience d’une historicité impliquant la longue durée, derrière le clapotis des urgences du présent et de la politique.»
En fin de compte, on ne peut séparer le militant de l’historien tant, dans les deux cas, la rigueur de l’analyse et des faits fut pour lui de mise. Ses combats ont nourri ses recherches. Ses recherches ont renforcé son engagement pour la démocratie. En effet, pour reprendre l’expression de l’ancien résistant et avocat anticolonialiste Paul Bouchet à propos de ce type d’acteurs de l’histoire, Mohammed Harbi n’était pas devenu un « ancien combattant », il était resté un vieux lutteur.
L’inhumation en France du militant indépendantiste et historien Mohammed Harbi a suscité une vague de réactions en Algérie.
Au-delà de l’émotion, la polémique relayée sur les réseaux sociaux relance un débat ancien sur le rapport de l’État algérien à ses figures historiques critiques et sur la place accordée à la pluralité des mémoires de la guerre de libération.
Comme d’autres personnalités majeures de l’histoire nationale, Mohamed Harbi a choisi d’être enterré hors de son pays. Une situation qui n’est ni nouvelle ni exceptionnelle, mais qui interroge par sa portée symbolique. Acteur de la Révolution, ancien cadre du FLN, puis historien rigoureux et critique du pouvoir issu de l’indépendance, Harbi a été progressivement marginalisé avant d’être poussé à l’exil.
Emprisonné après le coup d’Etat de juin 1965, placé sous surveillance, il quitte l’Algérie dans les années 1970. C’est depuis la France qu’il poursuit son travail historique, devenant une référence internationale sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Son éloignement n’a jamais signifié une rupture avec son pays, mais plutôt l’impossibilité d’y exercer librement sa pensée.
Son inhumation en France, dans la terre de « l’ancien colonisateur », apparaît ainsi comme le prolongement logique d’un exil imposé. Elle met en lumière une contradiction persistante : celle d’un État qui célèbre officiellement la Révolution tout en maintenant à distance les meilleurs de ses enfants et ceux qui en proposent une lecture critique, documentée et non conforme au récit officiel. Toute l’ambiguïté machiavélique est dans cet affichage cynique que le pouvoir cultive depuis l’indépendance.
La controverse actuelle révèle surtout une difficulté structurelle à intégrer les voix dissidentes dans le champ mémoriel national. Elle pose aussi une question simple et dérangeante : pourquoi des moudjahidine et intellectuels de premier plan finissent-ils, de leur vivant comme après leur mort, hors des frontières du pays qu’ils ont contribué à libérer ? Il est au moins manifeste que ce choix répond à une volonté de rupture avec le pouvoir en place, considéré comme ayant failli aux valeurs de la révolution.
Dans le cas de Mohammed Harbi, l’enterrement à l’étranger ne relève ni d’un choix idéologique ni d’un reniement. Il constitue sans doute le symptôme d’un rapport inachevé à l’histoire, où l’exil demeure, encore aujourd’hui, le prix de l’indépendance intellectuelle.