Compilation de huit enquêtes parues dans la Revue Dessinée, « La France Empire », ouvrage collectif publié chez Casterman, met en évidence, soixante ans après la décolonisation, les blessures que l’Hexagone s’obstine à ne pas regarder en face.
Anthologie d’enquêtes publiées dans la Revue Dessinée entre 2018 et 2026, « La France Empire » installe, récit après récit, une question lancinante : comment un Etat qui se revendique « pays des droits de l’homme » peut-il, sans cesse, refuser de reconnaître et de réparer les crimes liés à son histoire ?
Pourquoi, par exemple, quatre-vingts ans après les faits, refuser de qualifier de « massacre » ce jour de 1944 où l’armée française a ouvert le feu sur des centaines de tirailleurs sénégalais parce qu’ils demandaient le paiement de leur solde ? En 2024, pour le quatre-vingtième anniversaire de Thiaroye, Emmanuel Macron a fini par écrire ce mot tabou, dans une lettre au président sénégalais – non sans précautions de langage, évoquant un « enchaînement de faits » plutôt qu’un ordre donné.
L’historienne Armelle Mabon, qui consacre ses travaux à ce dossier depuis des années, y voit moins une rupture qu’un aveu arraché dans un contexte de culture du « mensonge d’Etat ». Car le bilan officiel, lui, n’a toujours pas bougé : 35 morts selon l’armée en 1944, des centaines selon les historiens (plus de trois cent noms avaient à l’époque été retirés des listes officielles de soldats engagés pour dissimuler l’ampleur de la tuerie). Au Sénégal, des archéologues fouillent depuis le printemps 2025 le sol du camp militaire à la recherche des fosses communes que Paris n’a jamais voulu ouvrir.
Polémiques inutiles et crises diplomatiques
L’ouvrage met en lumière l’incapacité de l’Etat à regarder en face son histoire, et démontre que la mémoire coloniale française n’avance que par à-coups, sous la pression, et toujours trop tard. Ce différé permanent trouve un miroir inversé dans les anciennes colonies, qui réclament des comptes. Ainsi, le 24 décembre 2025, le Parlement algérien a adopté à l’unanimité une loi qualifiant la colonisation de 1830 à 1962 de « crime d’État », énumérant les tortures, les exécutions extrajudiciaires, les essais nucléaires et les déportations, et réclamant à la France des excuses officielles. La France de Macron (en particulier à travers la voix cynique de Bruno Retailleau) n’aura répondu que par de nouvelles polémiques et une tension accrue entretenant la crise diplomatique.
L’enquête de Florence Beaugé, illustrée par Aurel, rappelle que le général Massu n’a reconnu l’usage systématique de la torture qu’en 2000, dans les colonnes du Monde – un demi-siècle après les faits — et que le viol, érigé en arme contre les militantes du FLN, restait selon l’avocate Gisèle Halimi une pratique quasi automatique des interrogatoires.
Des crimes, le déni, puis un aveu tardif : ce triptyque structure, chapitre après chapitre, l’ensemble des huit enquêtes. Il s’applique particulièrement aux corps les plus vulnérables, ceux des enfants. En Guyane, deux mille mineurs amérindiens ont ainsi été placés et convertis de force dans des pensionnats catholiques pour les couper de leur langue et de leurs croyances — une politique qui, selon l’ouvrage, s’est prolongée jusqu’en 2023, dans notre pays où la laïcité est, semble-t-il, un concept élastique. À la Réunion, entre 1962 et 1984, plus de deux mille enfants relevant de l’aide sociale à l’enfance furent envoyés dans des départements ruraux au nom d’une politique d’aménagement du territoire qui visait aussi, accessoirement, à éloigner une jeunesse jugée trop encline à l’indépendantisme. Sur ce point précis, pourtant, l’histoire vient de bouger dans le bon sens : au moment même où l’enquête refait surface en librairie, le Sénat a adopté à l’unanimité dans la nuit du 16 au 17 juin 2026 — comme l’avait fait l’Assemblée nationale en janvier — une loi de réparation pour les « Enfants de la Creuse », instaurant une journée d’hommage et un droit à indemnisation. Il aura fallu plus de soixante ans, une résolution mémorielle en 2014, un aveu présidentiel de « faute » en 2017, pour qu’advienne enfin la promesse d’une réparation concrète.
Menaces sur le récit national réactionnaire
La Polynésie illustre la même logique d’opacité organisée : en 1974, un nuage radioactif issu d’un essai nucléaire dérive sur Tahiti à la suite d’une erreur de prévision météorologique, sans qu’aucune autorité ne songe à informer la population. Quant à la Nouvelle-Calédonie, elle paie aujourd’hui le prix d’une décolonisation inachevée et dont les plaies n’ont jamais été pansées : le troisième référendum d’autodétermination, maintenu en décembre 2021 par l’exécutif malgré le grand deuil coutumier kanak consécutif à l’épidémie de Covid-19, n’a réuni que 43,9 % des électeurs, contre 85 % l’année précédente – un effondrement de la participation que les indépendantistes lisent comme la preuve d’un scrutin illégitime. Deux ans plus tard, le projet d’élargissement du corps électoral forcé par Emmanuel Macron a achevé de ruiner la confiance patiemment construite depuis les accords de Matignon et de Nouméa, plongeant l’archipel dans les troubles les plus graves depuis les années 1980. Sur une île où un habitant sur trois a moins de vingt ans, la jeunesse en déshérence est l’héritière directe d’une crise que l’État n’a pas su résoudre.
L’ouvrage se referme sur deux séquences qui résument l’ampleur du non-dit colonial. À la Réunion, l’abolition de l’esclavage en 1848 n’a pas mis fin au travail forcé : l’Etat y a inventé « l’engagisme », en important des travailleurs indiens dont les conditions — fouet, privations, violences inouïes — perpétuaient sous un autre nom ce qu’elle prétendait abolir ; les descendants de ces « coolies » réclament aujourd’hui que ce système soit reconnu comme Crime contre l’humanité. Enfin, dans les réserves des musées européens dormiraient, selon les estimations citées par le livre, près de 500 000 objets d’art africains arrachés au continent pendant la période coloniale — dix fois plus que n’en détiennent les plus grands musées d’Afrique.
Si la France tarde tant à instruire ces procès qu’elle-même n’a jamais véritablement ouvert, c’est sans doute que les aveux menaceraient un récit national bâti sur l’idée d’un empire civilisateur — dont les prétendus bienfaits continuent de faire vibrer les voix des forces réactionnaires — et qu’il ouvrirait la porte à des demandes de réparations dont nul ne maîtrise l’ampleur. « La France Empire » ne tranche pas ce débat : ses auteurs se bornent à relier des scandales longtemps traités séparément — Thiaroye, l’Algérie, la Kanaky, la Réunion, la Guyane, la Polynésie — pour révéler, sous l’apparente diversité des cas, la répétition d’un même réflexe : minimiser les crimes, puis attendre. Soixante ans après les indépendances, l’empire s’est dissous dans l’angle mort de la mémoire nationale, ce que ce livre s’efforce de déconstruire méthodiquement au nom d’un idéal de justice.
La France Empire, Enquête sur les blessures des territoires colonisés, éditions Casterman, 252 pages, 26,50 euros
Source : Blast – 12/07/2026 https://www.blast-info.fr/articles/2026/la-france-empire-l-inventaire-d-un-passe-qui-ne-passe-pas-_YIhrBOLRQCRilXEz5AuJg




