Sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 le silence, trente ans après, a commencé à se rompre grâce à des associations et aux livres de Jean-Luc Einaudi. La mémoire de celui du métro Charonne du 8 février 1962 a été entretenue par le PCF. Mais il reste à faire entrer dans la mémoire collective le souvenir du massacre du 14 juillet 1953 place de la Nation, pourtant riche d’enseignements.
Le massacre à Paris de manifestants algériens pacifiques le 17 octobre 1961 est désormais largement connu et partiellement reconnu par les plus hautes autorités de la France. Mais combien de nos concitoyens savent que, bien avant le début de la guerre d’indépendance algérienne, la police française, déjà, tua en plein Paris et en toute impunité des manifestants algériens ? Le 14 juillet 1953, les indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) présidé par Messali Hadj s’étaient joints aux organisations politiques et syndicales de la gauche française pour la manifestation populaire instaurée sous le Front populaire pour la fête nationale, et la police parisienne tira sur leur cortège, sept personnes furent tuées et une centaine blessées. Mais sa mémoire s’est effacée faute d’avoir été entretenue, faute de porteurs de mémoire comme, par exemple, le parti communiste français qui n’a cessé de rappeler celle des neuf morts au métro Charonne le 8 février 1962, et aussi en raison aussi du déclenchement le 1er novembre 1954 de la guerre d’indépendance algérienne et de la tendance des autorités de l’Algérie indépendante à oublier les épisodes du mouvement national qui avaient précédé cette date de la création du FLN.

Un réveil de cette mémoire
La mémoire du 14 juillet 1953 a commencé à resurgir. Etait déjà paru en 2003 un livre de Maurice Rasjsfus, 1953, un 14 juillet sanglant – réédité en 2021 aux éditions du Détour avec une préface de Ludivine Bantigny et une postface de Jean-Luc Einaudi. Mais c’est en 2017 que Daniel Kupferstein a publié son enquête approfondie sur ce drame, Les balles du 14 juillet 1953 (La Découverte) qui a suivi son film au titre éponyme (2014). C’est aussi en 2017 qu’avec le soutien de son éditeur François Gèze et du site ldh-toulon.net animé par François Nadiras – qui deviendra histoirecoloniale.net –, Daniel Kupferstein a obtenu de la Mairie de Paris, avec l’appui du groupe communiste et en particulier de son président, Nicolas Bonnet-Oulhaldj, la pose d’une plaque commémorative au pied de l’une des colonnes de la place de la Nation où s’est produit le massacre. Occasion d’une première commémoration qui, depuis, s’est poursuivie chaque année.
Un collectif d’associations animé notamment par des militants de la Ligue des droits de l’Homme de l’Est parisien et du PCF du 12ème arrondissement a organisé des projections en plein air du film de Daniel Kupferstein, des tables rondes auxquelles des historiens et des journalistes ont participé et même « un bal pour commémorer les balles ». Des témoins du drame y ont été présents, comme Jean Laurens, jeune communiste à l’époque, ensuite appelé en Algérie, qui a été blessé par balle lors de cette répression ; d’anciens manifestants du MTLD ; ou encore les fils du dirigeant de la Fédération de la métallurgie de la CGT, Maurice Lurot, qui a été le seul à quitter la tribune officielle où étaient installés les dirigeants de la gauche communiste ou proche d’elle pour tenter de s’opposer à la fusillade. Ses fils, Maurice et Guy, ont rappelé leur indignation devant l’Humanité pendant longtemps silencieuse qui n’avait pas un mot pour rappeler le courage et l’engagement anticolonialiste de leur père tué à l’âge de 41 ans alors qu’ils étaient adolescents.
Des projections du film de Daniel Kupferstein, avec entre autres Benjamin Stora, ont eu lieu, notamment au MK2 Nation, ainsi que des interventions à la demande d’enseignants dans des lycées du 11ème arrondissement, comme le lycée Dorian, ont contribué à faire connaître cette histoire.

En 2023, la commémoration du 70ème anniversaire a eu davantage de visibilité. Une exposition en plein air et des sculptures évoquant les victimes ont été installées ; une représentation théâtralisée a été donnée sur le kiosque à musique de la place de la Nation, reconstitution du « procès qui n’a pas eu lieu », qui s’est achevée par le réquisitoire prononcé par l’avocat Arié Alimi en lien avec la question des libertés publiques dans le monde et des violences policières aujourd’hui en France.
Dans d’autres arrondissements de Paris, des militants ont fait connaître cet événement, comme, dans le 13ème, ceux qui ont organisé une projection-débat au cinéma Escurial en mai 2013, qui a aussi posé le problème de l’absence depuis ce drame du défilé populaire Bastille-Nation qui avait lieu chaque année pour le 14 juillet.
Le livre de Daniel Kupferstein d’abord paru à La Découverte, vite épuisé, a été réédité par les éditions du Croquant (2024) et son film continue son parcours. Il fait l’objet d’une projection-débat le dimanche 12 juillet à 11h au cinéma Majestic-Bastille.
Et un rassemblement aura lieu lundi 13 juillet à 18h30 place de la Nation au pied de l’une des colonnes

Avec : Gilles Manceron, historien ; Pascal Guillot, maire adjoint du 12ème arondissement délégué aux politiques mémorielles ; Annah Bikouloulou, adjointe au Maire de Paris chargée de l’égalité, des droits humains, de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, les LGBTQIA+phobies et contre les discriminations ; Akli Mellouli, sénateur du Val-de-Marne ; Lucas Lévy-Lajeunesse, membre du Comité national de la LDH et militant de l’Observatoire parisien des libertés publiques ; Dominique Goussot de la Libre Pensée et Alain Ruscio, historien, du site Histoire coloniale et post-coloniale.
Source : Mediapart – Billet de blog – 11/06/2026 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/110726/le-massacre-oublie-du-14-juillet-1953-place-de-la-nation

