
Quand les archives espagnoles rendent à la Kabylie une part de son histoire enfouie. En effet, le royaume de Koukou a entretenu pendant des années des relations diplomatiques avec le royaume d’Espagne, comme avec celui de France.
Un jour, un ami attentif à l’histoire de la Kabylie me dit cette phrase simple, presque jetée comme une confidence : « Tu sais que les documents du royaume de Koukou sont en Espagne ? »
Je crois que cette phrase ne m’a pas seulement appris quelque chose. Elle m’a ouvert une porte.
Je croyais connaître la Kabylie, puisque je suis né entre deux guerres dans l’un de ses villages, que pendant quelques années j’ai parcouru ses terres et ses montagnes, et que j’ai partagé, tout au long de ma vie, son amour de la liberté. Mais je ne connaissais pas l’histoire du royaume de Koukou. J’apprenais que, pour retrouver une part de l’histoire kabyle, il ne suffisait pas de remonter vers les villages du Djurdjura, vers les pierres sèches, les oliviers, les assemblées anciennes et les chemins de montagne. Il fallait aussi traverser la mer. Il fallait aller chercher, dans les archives de l’ancien empire espagnol, la trace d’un royaume que notre propre mémoire avait laissé dans l’ombre.
Koukou. Le nom lui-même semble sortir d’un conte de montagne. Il évoque un village perché, une forteresse de pierres, un pays de vent et de résistance. Mais Koukou ne fut pas seulement un refuge. Si l’Espagne impériale a conservé dans ses archives une partie de son histoire, c’est que Koukou fut un pouvoir. Une autorité kabyle. Une diplomatie. Un regard d’adversité porté vers Alger, vers Tunis, vers Madrid, vers cette Méditerranée où les empires se disputaient les ports, les hommes, les routes et les fidélités.
Le royaume de Koukou surgit dans un moment de grand bouleversement. Au début du XVIᵉ siècle, l’Afrique du Nord n’est pas un espace immobile. Les anciens équilibres se défont. Les dynasties maghrébines s’affaiblissent. Les Espagnols, portés par l’élan de la Reconquête achevée à Grenade en 1492, regardent vers l’autre rive. Ils occupent des places côtières, s’installent à Oran, à Mers el-Kébir, puis prennent Béjaïa en 1510. La Méditerranée devient alors un champ de bataille, mais aussi un immense lieu de passage, de commerce, de captivité, de diplomatie et de ruse.
C’est dans ce monde troublé qu’apparaît la figure d’Ahmed ou El Kadi, que les sources nomment aussi Ahmed Belkadi. Il appartient à une famille de prestige, liée au vieux monde hafside. Lorsque Béjaïa tombe aux mains des Espagnols, une partie de l’autorité ancienne se replie vers l’intérieur. La montagne devient refuge, mais elle devient aussi centre de décision. Koukou, village perché de Kabylie, prend alors une dimension nouvelle. Il ne s’agit plus seulement d’un lieu de protection. Il devient le siège d’un pouvoir capable de fédérer des tribus, de résister aux menaces venues de la mer, mais aussi de parler aux puissances de son temps.
Il faut imaginer cette scène. Sur les crêtes kabyles, dans ces villages que l’on croit parfois enfermés dans leur solitude, des hommes suivent les mouvements du monde. Ils savent que les Espagnols sont sur les côtes, que les Ottomans avancent vers Alger, que Tunis et Constantine sont travaillées par les rivalités, que les routes maritimes décident du sort des peuples. Rien de ce qui se passe sur la mer n’est étranger à la montagne. La Kabylie regarde la Méditerranée, même lorsque la Méditerranée ne la regarde pas.
Les Belkadi, maîtres de Koukou, occupent ainsi une place singulière. Ils ne sont ni les serviteurs dociles des Ottomans, ni les alliés naturels des Espagnols. Ils cherchent, comme tant d’autres pouvoirs de l’époque, à préserver leur autonomie dans un monde dominé par de grands empires. Leur politique est celle des équilibres difficiles. On s’allie parfois avec l’un pour contenir l’autre. On négocie, on temporise, on résiste. On écrit. On envoie des messagers. On écoute les captifs, les marins, les intermédiaires, tous ceux qui passent d’une rive à l’autre et transportent avec eux des nouvelles, des promesses, des mensonges ou des espérances.
C’est là que l’histoire devient presque romanesque. Car les traces de Koukou ne se trouvent pas seulement dans les récits kabyles ou dans les souvenirs transmis par les villages. Elles se trouvent aussi dans les archives espagnoles. Et ce que l’Espagne a conservé n’est pas seulement une curiosité d’archive. Ce sont, pour une part, les comptes rendus de négociations menées entre 1598 et 1610, c’est-à-dire au moment où la Méditerranée occidentale reste traversée par la grande rivalité entre la monarchie espagnole et l’Empire ottoman.
Cette remarque était juste. Derrière elle, il n’y avait pas seulement une curiosité d’archive. Il y avait une question plus profonde : que reste-t-il d’un peuple quand sa mémoire se trouve dispersée dans les papiers de ceux qui l’ont observé, combattu ou redouté ?
Alger est alors un enjeu majeur. Les Espagnols voulaient réduire la puissance de la Régence ; les maîtres de Koukou veulent, eux, préserver leur autonomie face à cette même puissance ottomane qui avance depuis la mer vers l’intérieur. Chacun cherche son avantage, et ce serait naïf de croire que ces échanges relevaient d’une amitié désintéressée. L’Espagne veut affaiblir Alger. Koukou veut défendre sa liberté. Mais c’est précisément cela qui donne à ces documents leur valeur : ils montrent une Kabylie politique, lucide, capable d’entrer dans le jeu complexe des puissances méditerranéennes.
Pierre Boyer, qui a étudié ce point précis des négociations entre le « royaume » de Koukou et l’Espagne de 1598 à 1610, a retrouvé une lettre d’Amar ou al-Kadhi, maître de Koukou, adressée au roi Philippe II et datée du 16 juin 1598. Dans cette lettre, le chef de Koukou présente sa force militaire et demande un appui humain et matériel pour s’emparer d’Alger et en expulser les Turcs. La mort de Philippe II, quelques mois plus tard, ne met pas fin au dossier. Celui-ci passe sous le règne de Philippe III.
Henri Genevois cite ainsi une autre lettre, datée du 25 juin 1603, dans laquelle le chef de Koukou presse le roi d’Espagne d’agir vite, estimant que l’occasion de prendre Alger est favorable. L’argument est frappant : selon lui, une grande partie des forces d’Alger se trouve alors engagée sur ses terres, au point qu’il ne resterait dans la ville que les commerçants et les artisans. La formule, qu’elle soit prise au pied de la lettre ou lue comme une manière de convaincre Madrid, révèle l’intensité de la lutte entre Koukou et Alger.
Ces démarches montrent l’ampleur de la stratégie kabyle. Koukou ne se contente pas de résister dans la montagne. Il tente de jouer la grande rivalité entre l’Espagne et la Régence d’Alger pour défendre son autonomie et, peut-être, reprendre l’initiative politique dans la région. Les négociations évoquent une alliance contre les Ottomans, considérés comme un ennemi commun, la possibilité de mobiliser des forces importantes, la demande d’un soutien en poudre, en plomb, en hommes ou en navires, ainsi que des tentatives de ravitaillement venues de Majorque. On mesure alors que Koukou n’était pas une simple hauteur rebelle, mais une force avec laquelle Madrid devait compter.
L’alliance envisagée n’était cependant pas simple. Elle soulevait des résistances, notamment parmi certaines tribus kabyles qui refusaient l’idée d’une alliance avec une puissance chrétienne contre une puissance musulmane. Cette réserve est essentielle. Elle montre que Koukou n’était pas un pouvoir absolu, capable d’entraîner toute la Kabylie sans débat ni opposition. La montagne avait ses fidélités, ses assemblées, ses limites, ses refus. Les négociations finirent par échouer, mais leur existence suffit à montrer la puissance des Ath al-Kadhi et l’attention que leur portait l’Espagne.
Ces éléments ne font pas de Koukou un simple auxiliaire de Madrid. Ils montrent au contraire un pouvoir kabyle qui cherche à utiliser les rivalités méditerranéennes pour préserver sa propre liberté. Comme tant de pouvoirs pris entre de grands empires, Koukou avançait dans un espace dangereux, où l’alliance pouvait être une arme, la négociation une protection, et la montagne elle-même une manière de tenir tête aux puissances qui prétendaient décider du sort du pays.
Il faut évidemment lire ces sources avec prudence. Elles sont espagnoles, donc écrites depuis les intérêts de l’Espagne. Elles voient Koukou à travers le regard d’une puissance chrétienne engagée contre les Ottomans. Mais c’est précisément cette distance qui les rend fascinantes. L’ancien adversaire, en surveillant, en notant, en traduisant, en calculant, a conservé malgré lui une part de la mémoire kabyle.
Voilà pourquoi le mot « royaume » doit être manié avec prudence, mais non avec mépris. Koukou n’était pas un royaume au sens européen du terme. Il n’avait ni les palais administratifs, ni les frontières fixes, ni la bureaucratie que l’on associe aux monarchies occidentales. Il ressemblait davantage à une puissance territoriale de montagne, fondée sur l’autorité d’une famille, les Belkadi, sur des alliances tribales, sur le prestige religieux et sur la capacité de tenir tête aux pouvoirs environnants.
Mais cette prudence ne doit pas conduire à diminuer son importance. Koukou fut bien une autorité politique. Il eut un territoire d’influence, des ennemis, des alliés, une stratégie et une diplomatie. Il eut surtout cette chose essentielle que les peuples dominés doivent toujours arracher à l’histoire : une voix.
Au XVIᵉ siècle et au début du XVIIᵉ, tandis que les Espagnols tiennent des positions sur les côtes d’Afrique du Nord et que les Ottomans installent leur puissance à Alger, les montagnes kabyles ne sont donc pas silencieuses. Elles observent, négocient, combattent, écrivent. Les Belkadi, maîtres de Koukou, ne sont pas de simples chefs locaux enfermés dans leurs crêtes. Ils sont des acteurs d’un monde plus vaste, pris dans les grandes tensions entre l’Europe chrétienne, l’Islam ottoman et les sociétés maghrébines de l’intérieur.
La Kabylie apparaît alors sous un jour différent. On l’a trop souvent décrite comme une terre de refus, ce qu’elle fut certainement, mais cette formule ne suffit pas. Refuser n’est pas rester immobile. Résister n’est pas s’isoler. Les hommes de Koukou ne se contentent pas de défendre leurs montagnes. Ils tentent de transformer leur position en force politique. Ils savent que la mer peut être menace, mais aussi ouverture. Ils savent que l’histoire ne se fait pas seulement dans les capitales, mais aussi dans ces lieux d’altitude où une communauté, pour survivre, doit comprendre le monde avant d’être écrasée par lui.
L’opposition avec Alger donne à cette histoire une force particulière. Alger, devenue progressivement le centre du pouvoir ottoman en Afrique du Nord, regarde les montagnes avec méfiance. Koukou, de son côté, refuse de disparaître dans une domination qui lui serait imposée. Entre la ville maritime et la montagne kabyle s’installe une tension durable. Ce n’est pas seulement une rivalité militaire. C’est une lutte entre deux formes de pouvoir : l’une appuyée sur la mer, les corsaires, les janissaires et l’ordre ottoman ; l’autre fondée sur les alliances tribales, le prestige religieux, l’enracinement montagnard et la volonté de ne pas être absorbée.
Ce qui bouleverse, dans cette histoire, c’est que cette voix nous revient parfois de très loin. Elle ne vient pas seulement des villages, des chants, des récits transmis au coin du feu, ni des pierres anciennes qui gardent la mémoire des hommes. Elle vient aussi de papiers conservés loin de la montagne. Dans les archives de Simancas, en Castille, dorment des lettres, des rapports, des traces diplomatiques. Elles disent que la Kabylie n’était pas seulement une terre rebelle, mais une terre politique. Elles disent que l’Algérie ne fut jamais un bloc simple, uniforme, immobile, mais une mosaïque de pouvoirs, de fidélités, de résistances et d’espérances.
Voilà pourquoi cette remarque m’a poursuivi. Elle disait, en quelques mots, que l’histoire kabyle ne dort pas seulement dans les villages, les montagnes et les récits transmis par les anciens. Elle dort aussi ailleurs, parfois très loin, dans les archives de ceux qui avaient compris que cette montagne comptait.
Il y a quelque chose de troublant à penser que l’ancien empire qui surveillait les côtes d’Afrique du Nord ait conservé, dans ses papiers, une part de la mémoire kabyle. Mais il en va souvent ainsi des peuples que l’on a mal racontés. Leur histoire se trouve dispersée. Elle dort dans les archives de ceux qui les ont combattus, dans les rapports de ceux qui les craignaient, dans les lettres de ceux qui voulaient les utiliser, dans les cartes de ceux qui rêvaient de les soumettre.
Je dois ici dire ma dette envers le travail considérable accompli par des chercheurs kabyles et par le Haut Commissariat à l’Amazighité. Les actes de la journée d’étude consacrée au royaume de Koukou, organisée à la Maison de la culture Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou, le 30 septembre 2010, puis publiés en 2011 par la Direction de la Promotion culturelle du Haut Commissariat à l’Amazighité, m’ont permis de mesurer l’importance de cette histoire longtemps laissée dans l’ombre. Grâce à ce patient travail de recherche, de collecte et de transmission, le royaume de Koukou cesse d’être un nom lointain ou presque légendaire. Il redevient une part vivante de l’histoire kabyle, une mémoire à reprendre, à étudier et à partager.
C’est pourquoi l’enquête sur Koukou n’est pas seulement une curiosité érudite. Elle est une réparation de mémoire. Elle nous oblige à sortir d’une histoire trop simple de l’Algérie, où tout commencerait avec telle conquête et se poursuivrait selon une ligne unique. L’Algérie ancienne fut multiple. Elle fut faite de villes et de montagnes, de ports et de villages, d’Arabes et de Berbères, de Turcs, d’Andalous, de captifs européens, de marins, de commerçants, de saints, de guerriers, d’ambassadeurs. Koukou appartient à cette Algérie complexe, vivante, ouverte sur le monde, mais jalouse de sa liberté.
Il y a là une leçon pour notre temps. Les peuples que l’on dit périphériques ne sont souvent périphériques que dans le regard de ceux qui écrivent l’histoire à leur place. La Kabylie, comme tant d’autres terres amazighes, a longtemps été racontée par les empires qui la dominaient, la craignaient ou la surveillaient. Or voici que les archives de ces empires nous rendent, malgré elles, la preuve d’une présence, d’une stratégie, d’une intelligence politique.
Koukou n’est donc pas seulement un souvenir kabyle. C’est une invitation à relire l’histoire algérienne depuis ses marges apparentes, depuis ses montagnes, depuis ces lieux que les grands récits officiels ont trop souvent réduits au silence.
Peut-être faudra-t-il, pour retrouver pleinement cette histoire, retourner vers l’Espagne, vers Simancas, vers ces papiers où des secrétaires, des ambassadeurs, des officiers ou des informateurs consignèrent les négociations de 1598 et de 1610. Il faudra les lire avec patience, les confronter aux traditions locales, aux travaux des historiens, aux mémoires kabyles. Alors seulement le royaume de Koukou cessera d’être un nom presque légendaire pour redevenir ce qu’il fut : un moment de l’histoire politique de la Kabylie, une parole venue de la montagne, un signe que l’Algérie profonde n’a jamais été absente de la grande histoire méditerranéenne.
Source : Le Matin d’Algérie – 05/07/2026 https://lematindalgerie.com/koukou-le-royaume-kabyle-qui-negociait-avec-lespagne/
