L’écrivain, réalisateur et scénariste Mehdi Charef est décédé dans la nuit du 9 juin. Parti dans son sommeil à l’âge de 73 ans, il a été l’un des premiers à raconter l’histoire des immigrés en France. Le père de la littérature dite « beur » laisse derrière lui une œuvre fondamentale et emplie d’humanité.

L’entrée en littérature de Mehdi Charef a été pensée par lui comme un acte réparateur. Celui qui est alors ouvrier affûteur souhaite raconter dans son premier roman les « gens sans défense », les prolétaires de son quartier de Nanterre (Hauts-de-Seine), indissociable de sa vie et de son œuvre.

« À l’origine, racontait-il, je n’avais pas d’ambition littéraire, je voulais mettre en valeur ces gens sans défense et leur redonner de l’estime parce que quand on ne gagne pas d’argent, on n’est pas considéré. J’avais envie de montrer la cité de bas en haut, des cages d’escalier aux trottoirs. »

Toute sa vie, Mehdi Charef s’astreindra à cette mission dans ses romans. Le père de la littérature dite « beur » est décédé dans son sommeil dans la nuit du 9 juin 2026, à l’âge de 73 ans, ont annoncé sa famille et sa maison d’édition. À jamais indissociable de ces années 1980 qui ont vu éclore une génération d’écrivain·es, enfants d’immigré·es – venu·es d’Algérie en majorité, avant ou après l’indépendance en 1962 –, Mehdi Charef laisse derrière lui un héritage précieux, ses romans et son écriture à la fois poétique et douce, percutée par la dureté du réel. 

Illustration 1
Mehdi Charef sur le tournage du film « Tanza » en 2008. © Photo United Archives GmbH / Alamy Stock Photo

Son œuvre reste pionnier et fondamental pour plusieurs générations d’immigré·es maghrébin·es en France. En 2021, par exemple, l’écrivaine Faïza Guène le remerciait en ces termes : « Je veux vous dire combien votre littérature est importante, universelle, et à quel point votre œuvre a ouvert la voie à celles et ceux qui ont suivi, et dont je fais partie. »

« Ni arabe ni français depuis bien longtemps »

Mehdi Charef a su créer des romans où les enfants d’immigré·es retrouvaient, souvent pour la première fois, leurs prénoms arabes, leurs traditions, leurs plats, leur vie, leur environnement, leur cité. Un travail empreint de dignité et de sensibilité.

Il suffisait de passer quelques minutes avec lui pour comprendre qu’il ne manquait ni de l’une ni de l’autre. Il n’hésitait pas à se laisser déborder par ses émotions, tant la matière mémorielle mobilisée pour nourrir son œuvre littéraire le bouleversait. Lorsqu’il reparlait de son arrivée en France, à l’âge de 10 ans, depuis Maghnia, sa ville de l’Ouest algérien, on voyait presque le gamin dans les baraquements insalubres du bidonville de Nanterre.

Lors d’une interview à Mediapart, sur le plateau comme en régie, il fut pour tout le monde difficilede contenir ses larmes lorsqu’il racontait la vie dans cet univers de boue colonisé par les rats, sans salle de bains. Cette arrivée dans ce nouveau monde l’avait tellement marqué qu’il l’a racontée plusieurs fois, dans différents ouvrages, sous différentes formes. Tout comme ce long trajet en bus au cours duquel le petit Mehdi doit servir d’interprète à sa mère face aux contrôleurs, à la mairie ou dans les locaux d’une association où la famille récupérait des vêtements. 

Mais si Mehdi Charef a toujours su mettre l’émotion au centre, il a aussi su ne jamais sombrer dans la facilité, ni tirer sur la corde sensible. Pour lui, raconter tout cela n’est « pas triste » mais, au contraire, « magique ».

Dans Rue des pâquerettes (2018, Hors d’atteinte), avec cet air de ne pas y toucher, l’écrivain parvient à politiser la manière dont les immigré·es, anciens sujets colonisés, ont été traité·es. Et dont la France a voulu de nouveau profiter de leur force de travail, sans jamais les accueillir réellement. Il ne sera jamais dupe de rien, ni jamais inutilement fier de son parcours, cet heureux accident. 

L’histoire de Mehdi Charef résonne, en effet, comme un conte de fées. Il surgit par effraction dans le milieu littéraire avec un roman fondateur, son chef-d’œuvre, Le Thé au harem d’Archi Ahmed,qui sera publié par la prestigieuse maison d’édition Le Mercure de France en 1983.

Mehdi Charef l’a écrit lors de moments volés, en parallèle de son travail à l’usine. Pour la première fois, un roman décrit la vie d’une cité HLM de Nanterre de l’intérieur, à travers son double littéraire Madjid et son ami Pat. Mehdi Charef dépeint la double culture et ses arrachements.

« Mais moi j’ai rien demandé !, reproche le héros à sa mère Malika. Tu serais pas venue en France, je serais pas ici, je serais pas perdu… Hein ?… Alors fous-moi la paix ! » Plus loin, l’auteur décrit « Madjid » comme un « fils d’immigrés » convaincu « qu’il n’est ni arabe ni français depuis bien longtemps » : « paumé entre deux cultures, deux histoires, deux langues, deux couleurs de peau, ni blanc ni noir, à s’inventer ses propres racines, ses attaches, se les fabriquer »

Le révélateur « Apostrophes »

Le roman met aussi en scène le racisme crasse. Malika se fait traiter de « bougnoule » et de « sale bicot » par le voisin raciste qui frappe son épouse. Il disait : « Ce qui me touchait dans notre vie, c’est la relation entre les Français et les Algériens. On avait tous les mêmes problèmes comme la drogue, l’alcool, les femmes battues, le manque de travail, etc. Et on était tous pauvres. Je voulais raconter mon univers sans politiser le débat. »

Sans jamais élever la voix, la révolte est son autre moteur. « On payait très cher le loyer pour des appartements miteux, racontait l’écrivain. Ça me rendait fou, ça m’a surtout donné la rage au ventre, la haine au cœur, la violence dans les tripes. C’est pour ça que je me suis mis à écrire. »

Mehdi Charef ne rechignait jamais à parler de son travail, de l’époque où il a commencé à écrire. Lorsque nous l’avions sollicité en 2022 pour retracer l’épopée de la littérature dite « beur » pour une série d’été, il avait été d’une grande douceur. Sa cigarette n’était jamais loin lorsqu’il se replongeait avec précision dans ses souvenirs, avec une humilité jamais surjouée.

Avec quarante ans de recul, Mehdi Charef qualifiait son arrivée dans le monde littéraire comme un « hold-up sans armes ». Il était encore blessé de l’accueil frileux qui lui avait été réservé et ne s’en cachait pas. À l’époque, il avait été reçu par Bernard Pivot à « Apostrophes », le graal des émissions littéraires hautement prescriptrices. Son éditrice Simone Gallimard l’avait prié de rester « gentil et aimable ».Ce à quoi Mehdi Charef s’était plié, alors qu’il avait toutes les raisons de sortir de ses gonds.

Ce soir d’avril 1983, Bernard Pivot flatte son invité, avant de lâcher : « Alors vous, vous vous en êtes sorti grâce à l’écriture. Mais tout le monde ne peut pas s’en sortir grâce à l’écriture ! Parce qu’actuellement, vous pourriez très bien être en prison. Mais vous êtes sur le plateau d’“Apostrophes” ! La plupart, évidemment, sont en prison ou ça se finit mal. Mais vous, vous vous êtes sauvé grâce à l’écriture, et c’est ça qui est extraordinaire ! »

Mehdi Charef répond poliment, explique l’émergence des jeunes adultes de la « deuxième génération », et qu’il faudra s’habituer à ces hommages littéraires rendus aux siens et aux parents immigré·es. 

De l’inconfort à la paralysie

Les blessures intimes de Mehdi Charef l’auront accompagné longtemps. En 2021, lors d’un débat sur l’écriture et le réel organisé lors du Mediapart Festival, en compagnie des écrivain·es Faïza Guène et Marin Fouqué, Mehdi Charef parlait de la nécessité presque viscérale d’écrire cette histoire, la sienne.

« Il faut que j’écrive, putain de merde, pour faire croire que ce n’est pas vrai. Sinon, je ne peux pas finir. » Soudain, débordé par l’émotion, l’auteur a quitté la scène quelques instants.

Au fond, disait-il, être l’éternel éclaireur, celui qui défonce les portes, n’est pas une posture confortable. À la sortie de ses premiers roman et film, il souffre d’être moins compris par ses amis de jeunesse. Il a aussi des difficultés à naviguer dans un monde littéraire dont il n’a pas les codes. Il fait semblant et compose avec son malaise.

Mehdi Charef a su mettre en mots ces vies d’immigré·es et celles de leurs enfants, jugé·es indésirables à un moment où la France ne voulait pas raconter leurs histoires. Lui, au contraire, dit avec bonheur à quel point entendre parler arabe dans sa cité de transit le rend heureux.

Après le tourbillon du Thé au harem, et de son adaptation au cinéma qui lui vaudra un César, Mehdi Charef a publié en 1989 un roman d’une grande importance, Le Harki de MeriemL’auteur décide de s’atteler au sujet encore tabou des harkis, comme du racisme des années 1970 et 1980. Mais l’époque n’est peut-être pas prête à entendre cette voix complexe.

Il publie La Maison d’Alexina en 1999, puis plus rien pendant vingt ans, hormis en 2006 un très beau roman, À bras le cœur, aux éditions du Mercure de France. « La montée inexorable de l’extrême droite »paralyse son écriture, lui donnant le sentiment que son travail est inutile. 

Mais Mehdi Charef a aussi mené sa carrière de scénariste-cinéaste. Il a écrit et réalisé dix autres films : Miss Mona (1986), Camomille (1987), Au pays des Juliets (1991, sélectionné à Cannes), Pigeon vole (1995), La Maison d’Alexina (1999), Marie-Line (1999, avec Muriel Robin, nommée pour le César de la meilleure actrice), La Fille de Keltoum (2001), Cartouches gauloises (2007), Les Enfants invisiblesTanza (2008) et Graziella (2015).

« Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. » Mehdi Charef

En 2019, sa plume se débloque pour de bon. Il publie une bouleversante trilogie aux éditions Hors d’atteinte. Rue des Pâquerettes (2018), Vivants (2020)et La Cité de mon père (2021)mettent en scène les siens et toujours un peu les nôtres. Cette fiction autobiographique assumée, aux titres très pagnolesques, fixe encore davantage les trajectoires des première et deuxième générations dans la littérature. Il clame dans le deuxième volet que les enfants des immigré·es ne sont pas « les enfants des allocs », comme une partie de la France veut le croire, mais ceux du cœur de leur mère.

Viendra ensuite La Lumière de ma mère (2023),son ultime roman, émouvant hommage à sa mère, dans lequel il décrit celle qui l’a porté alors qu’elle chemine avec son long voile blanc, son haïk et « une jolie voilette à liserés colorés sur la bouche, ne montrant que ses yeux », dans les rues de la banlieue parisienne. Elle attire tous les regards malveillants, « pourtant, elle ne baisse pas le regard. Elle fait front. Elle résiste ».

Avec son œuvre rétrospectif, mémoriel, Mehdi Charef montre à quel point il a été marqué par le déracinement de sa terre natale. Dans La Cité de mon père, il le décrit ainsi : « Je suis devenu un exilé. J’ai épousé l’identité d’errant. Je n’étais pas attendu, pas envisagé dans le pays où je débarquais, et je venais d’être renié par le mien. Alors j’ai choisi, accepté l’exil, et mon univers, écrire. »

Un univers qu’il a su ouvrir aux autres, d’abord aux enfants de l’immigration maghrébine, à celles et ceux des quartiers populaires, puis à tous les autres. 

Source : Mediapart – 11/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/110626/mehdi-charef-mort-d-un-eternel-pionnier-de-la-litterature-de-l-immigration