Une semaine sous le signe de la haine raciste en France – Faïza Zerouala

Plusieurs faits à caractère raciste et islamophobe ont marqué l’actualité des derniers jours. De l’attentat des Yvelines aux menaces visant une mosquée dans l’Hérault, en passant par un courrier haineux adressé au maire de Trappes ou des tags « remigration » à Paris, les pressions et les violences de l’extrême droite sont quotidiennes.

La semaine avait commencé dans le recueillement, avec des rassemblements en hommage à Pengo Bossio Wangi, tué à Trappes (Yvelines) le 23 octobre dans un attentat raciste, où cinq autres personnes, dont une fille de 12 ans, ont été blessées.

Dans plusieurs villes de France, les participant·es endeuillé·es et parfois terrifié·es ont partagé leur angoisse face au climat ambiant. Des personnes racisées et musulmanes y ont exprimé leur peur d’être à leur tour victimes. Beaucoup y ont dénoncé la banalisation du racisme dans les médias, en particulier sur CNews.

Mais ces derniers jours, plusieurs autres événements, de gravité diverse, ont de nouveau émaillé l’actualité, démontrant s’il le fallait encore à quel point les pressions et les violences de l’extrême droite sont quotidiennes. Loin de perdre en vigueur, la haine s’exprime désormais de manière assumée dans l’espace public.

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© Photo illustration Armel Baudet / Mediapart

À Lodève, une mosquée prise pour cible par des menaces islamophobes

Mardi 27 octobre, des inscriptions tracées à la peinture rouge ont été retrouvées à la mosquée de Lodève (Hérault), commune située au pied du plateau du Larzac. Sur la boîte aux lettres, un tag « Islam dehors » et une enveloppe cartonnée avec l’inscription « la valise ou le cercueil »,une menace utilisée lors de la guerre d’Algérie. Un oiseau mort, de l’huile et des œufs cassés ont également été retrouvés devant le lieu de culte musulman.

Mejda, une consultante en communication de 33 ans qui a grandi à Lodève, raconte à Mediapart les raisons qui l’ont poussée à coorganiser, dans la foulée de cette découverte, un rassemblement en soutien à la communauté musulmane. Tout a commencé lorsque son frère, âgé de 18 ans, est rentré effrayé de la mosquée après la prière accomplie après le coucher de soleil. « Il m’a dit “On a peur avec mes copains”, explique la jeune femme. Alors j’ai posté un message sur le groupe Facebook local pour appeler à un rassemblement spontané. »

Pour Mejda, il était « indispensable de médiatiser la situation, de se mobiliser et de montrer que nous n’avons pas peur ». Près de deux cents habitant·es de la commune se sont joint·es au rassemblement. Le même jour, l’association gestionnaire de la mosquée a transmis un communiqué aux fidèles du lieu de culte. Elle y assure comprendre l’inquiétude de la communauté, mais appelle à agir avec « prudence et responsabilité », pour ne pas interférer avec l’enquête judiciaire, ouverte après les faits, mais aussi pour éviter toute « récupération politique ».

Lahcen Atfaoui, membre de la cellule de gestion de la mosquée de Lodève, rappelle à Mediapart que ce n’est pas la première fois que l’édifice religieux est visé. Trois semaines auparavant, des jets d’huile et d’œufs avaient déjà été constatés aux alentours. Par le passé, ces événements étaient « pris à la légère » en raison du caractère isolé de Lodève, souligne-t-il. Mais à présent, les fidèles « ont peur » au vu du contexte. Des consignes de vigilance interne ont d’ailleurs été transmises.

Des plaintes ont été déposées par la mosquée et une enquête a donc été ouverte par le parquet de Montpellierpour dégradation du bien d’autrui commise en raison de la religion et menace matérialisée de crime contre les personnes commise en raison de la religion. Une qualification importante et à la hauteur de la situation, selon Medja. « Au moins, ils n’ont pas simplement qualifié les faits de simples dégradations », affirme-t-elle.

La jeune femme reste toutefois très inquiète. « La mosquée de Lodève n’est pas du tout sécurisée. Il n’y a aucune caméra de vidéosurveillance et, en plus de ça, quand les fidèles prient, les portes sont toujours ouvertes. » Mejda se rappelle avec effroi du précédent Aboubakar Cissé, tué en pleine prière en avril 2025 dans une mosquée à La Grand-Combe, dans le département voisin du Gard. « Nous sommes encore traumatisés par ce qui s’est passé. On n’a pas envie de ce climat-là ni d’importer un climat de peur dans les mosquées », dit-elle.

Mejda souligne aussi qu’il n’est pas anodin que ces faits se déroulent six mois avant l’élection présidentielle. « Le climat va se durcir » dans cette période préélectorale, craint-elle. De son côté, la Grande Mosquée de Paris a condamné « avec la plus grande fermeté » les menaces de mort et les inscriptions racistes retrouvées autour du lieu de culte de Lodève. Et s’inquiète plus largement du « degré de violence de la haine antimusulmane en France ».

À Trappes, le maire Ali Rabeh visé par un courrier raciste

Vendredi 30 octobre, quelques jours après l’attentat perpétré dans sa ville, le maire Génération·s de Trappes, Ali Rabeh, a reçu un courrier raciste. Repérée dans un centre de tri postal à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines), l’enveloppe comportait notamment les expressions « Maire antisémite Ali Rat-Bey alias le Bey des cochons » et « Mairie raciste islamiste ». Cette dernière contenait également une poudre blanche, qui s’est finalement révélée être du talc. Une enquête a été ouverte pour retrouver l’expéditeur de cette lettre postée depuis les Côtes-d’Armor.

Depuis une semaine, le maire de Trappes n’a eu de cesse de pointer la responsabilité de certains médias et de certaines personnalités politiques, dans la montée de la haine envers les minorités. « L’extrême droite a donné la direction et tout le monde s’est mis en ordre de marche », déplorait-il encore dans l’émission « À l’air libre » il y a quelques jours.

Contacté par Mediapart, Ali Rabeh indique avoir reçu « beaucoup plus d’insultes racistes » cette semaine que d’ordinaire. L’élu précise n’avoir pas eu le fameux courrier « entre les mains ». Mais, poursuit-il, « c’est malheureusement habituel ». Et d’ajouter : « Je porte plainte lundi. Cela montre qu’il y a bien d’autres Kevin en sommeil [en référence à Kevin Tessier, l’auteur de l’attentat de Trappes et de La Verrière – ndlr], et qu’à chaque fois que l’extrême droite hystérise le débat, certains se sentent autorisés à passer à l’acte. »

Pour Ali Rabeh, « le plus odieux n’est même pas le racisme grossier des extrémistes sur X, c’est le racisme insidieux » de certain·es autres, qui se prétendent progressistes, mais épousent en réalité les idées de l’extrême droite. Il vise notamment la sphère du Printemps républicainet des autoproclamé·es défenseurs et défenseuses de la laïcité. « Ceux-là me mettent une cible sur le dos, en donnant le sentiment que je suis forcément suspect et dangereux », dit-il.

À Paris, des tags appelant à la « remigration »

Samedi 31 octobre, plusieurs inscriptions racistes et xénophobes ont été découvertes sur les façades de différents commerces de la capitale, faisant « la promotion de la “remigration” », a indiqué le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, annonçant avoir saisi « la procureure de la République au titre de l’article 40 » du Code de procédure pénale et « déposer plainte afin que les auteurs soient identifiés et poursuivis ».

Ce concept raciste de « remigration » est né dans les franges identitaires et néonazies et désigne un projet d’épuration ethnique par des déportations de masse. Il a été forgé dans les années 2010 par le Bloc identitaire et repris par l’essayiste Renaud Camus, l’eurodéputé frontiste Aymeric Chauprade ou encore Éric Zemmour.

La Ville de Paris a fermement condamné ces tags, estimant qu’ils participaient à la diffusion d’un discours raciste et constituaient une incitation à la haine raciale : « Quelques jours après l’attentat raciste de Trappes et alors que plusieurs rassemblements organisés par des mouvements d’ultradroite droite en faisant la promotion ont été interdits ce week-end, ces inscriptions sur les murs de Paris sont d’une gravité particulière. »

C’est en effet ce week-end que la capitale et le département des Hauts-de-Seine devaient accueillir un colloque et une manifestation autour du concept de « remigration ». Les deux événements ont été interdits par les préfets concernés, sur demande du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après que des élu·es et organisations de gauche se sont mobilisé·es. 

Le militant néofasciste Jean-Eudes Gannat a indiqué sur X que le colloque s’est tout de même tenu dimanche 1er novembre dans une brasserie parisienne, « en dépit de la manifestation d’extrême-gauche ». Selon les images postées par Jean-Eudes Gannat, des dizaines de participant·es y ont applaudi Martin Sellner, le militant identitaire autrichien qui a contribué à définir et à populariser le concept de « remigration », ainsi que l’ancien sénateur zemmouriste Stéphane Ravier.

Dans l’après-midi, BFMTV a également fait savoir qu’« un rassemblement d’extrême droite [se tenait] devant [ses] locaux », dans le XVe arrondissement de la capitale. « CMA Media n’en avait pas été informé. La direction a immédiatement saisi les autorités et reste mobilisée pour assurer la sécurité des équipes et l’accès aux locaux. Les forces de l’ordre sont sur place », a-t-elle précisé.

Source : Mediapart – 01/11/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/011126/une-semaine-sous-le-signe-de-la-haine-raciste-en-france

Premier novembre 1954 en Algérie : retour sur l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot – Aïssa Kadri

Le 1er novembre 1954 en Algérie : l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot, ou l’assignation des colonisés à l’inhumanité

Telle une dramatique et mauvaise pièce de théâtre, la guerre d’Algérie a démarré le 1er novembre 1954 par l’assassinat d’un instituteur, Guy Monnerot, et elle s’est achevée, à trois jours du cessez-le-feu le 15 mars 1962, par l’exécution de six instituteurs, trois Algériens et trois Français (Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand, Salah Ould Aoudia), par le commando delta de l’OAS.

Guy Paul Marie Monnerot, jeune instituteur né le 7/12/1931 à Bergerac en Dordogne, résidant à Paillard dans l’Oise, d’origine sociale modeste (père maréchal des Logis) venait d’être affecté à la rentrée de septembre 54 à Tifelfel douar de Ghassira dans les Aurés. Souhaitant découvrir la région dans ces journées de vacances scolaires de la Toussaint, il avait pris avec son épouse Jeannine née Loiraud, le bus qui reliait Biskra à Arris. Dans le bus se trouvait également à côté de quelques paysans pauvres, Hadj-Sadok, le Caïd du douar de M’Chounèche qui se rendait à Arris pour rendre compte à l’administrateur colonial de la proclamation du 1er novembre qu’il avait personnellement reçue. Le bus est arrêté pour contrôle, dans les gorges de Tighanimine, par un commando des insurgés, dirigé par Bachir Chihani dit « Si Messaoud ».

Dans la rapidité de l’action et au moment où le Caid bousculé et poussé à obéir aux injonctions, a tenté de résister en sortant un pistolet, une rafale de mitraillette tirée par Sbaihi, membre du commando, est partie, blessant mortellement le jeune instituteur et légèrement son épouse. L’un des deux premiers morts civils (l’autre  l’avait été à Cassaigne, (actuellement Sidi Ali), quelques heures plus tôt), hautement symbolique de ce qui allait devenir la « guerre d’Algérie », venait de tomber en ce début de l’insurrection algérienne contre les forces coloniales.

Diffusée au lendemain de la « Toussaint rouge », la nouvelle qui a fait la Une de nombreux journaux, ne souffrait d’aucune contestation. Les « fellaghas » avaient assassiné froidement et volontairement un instituteur. Elle fut largement exploitée par les tenants du statu quo colonial qui dénonçaient déjà le mouvement nationaliste et ses militants, comme des « barbares ». Ils avaient touché à l’enseignant, « le cheikh », personnalité sacralisée autant par la tradition locale que par l’opinion publique générale.

Mais l’action, pour confuse qu’elle ait été, connaitra d’autres éclairages. Selon la relation contradictoire qui en a  été faite, aussi bien par certains éditorialistes et journalistes français, que par de nombreux militants et acteurs algériens présents dans les Aurès, la mort de Monnerot fut accidentelle et non intentionnelle et, si l’on peut utiliser un terme actuel, froid et inexpressif, « collatérale ». Mostefa Ben Boulaid, chef de la Wilaya 1, avait fermement ordonné que l’on ne touche pas aux civils européens conformément aux consignes générales de la direction du mouvement. Conscient de l’effet dévastateur de cette mort sur l’opinion publique, il traduisit l’auteur des coups de feu, Sbaihi, devant un conseil de discipline et celui-ci, selon d’autres témoignages, échappa de peu au peloton d’exécution du fait des contraintes d’un mouvement naissant où les militants aguerris comme lui n’étaient pas nombreux.

Guy Monnerot, décédé, eut un hommage sur place le 10 novembre 1954 et sa dépouille fut rapatriée en France où il fut inhumé dans le caveau familial, accompagné d’une énorme foule, à Limoges. A la demande de la FNACA, il fut reconnu comme « mort pour la France » bien longtemps après, soit en 2020.

La mort de Guy Monnerot ouvrit la voie à toutes les propagandes et à toutes les manipulations pour mettre au centre du conflit « l’école » et les enseignants, plus largement les civils, alors que les consignes des dirigeants de l’insurrection de ne pas s’attaquer aux civils étaient formelles et que le FLN naissant réaffirmait que sa lutte n’était pas une guerre de religion, ou une haine des Européens, mais un combat contre le colonialisme.

Cependant la stigmatisation des combattants du FLN  a continué, notamment quand, plus tard, des instituteurs furent faits prisonniers par les insurgés (il y eut notamment Paul Dupuy, Maxime Picard, puis René Rouby et Joël Caye). Ainsi tout un tapage politico-médiatique de déshumanisation des combattants entoura les circonstances de l’enlèvement d’un instituteur, Paul Dupuy directeur d’école en Kabylie, et dans le même moment des incendies de certaines écoles. Avec la mobilisation de Denis Forestier, secrétaire général du SNI, qui pris contact avec les insurgés, celui-ci fut libéré.  À sa libération, Paul Dupuy publia, en dépit de pressions, une importante déclaration dans laquelle « il s’indignait notamment du fait que son école ait pu être, à son insu, réquisitionnée et servir de lieu de torture par les forces militaires pendant les vacances scolaires ». Au moment où quelques écoles furent incendiées, la propagande ultra et plus largement politique saisit l’occasion de dénoncer encore une fois des actes barbares, de bandits, de fanatiques hors-la-loi, alors que le mouvement nationaliste se défendait et récusait que l’on puisse penser qu’il s’en prenait aux enseignants et qu’à contrario, il les protégeait. Un autre instituteur, Maxime Picard, lui aussi libéré après l’intermédiation du SNI, en a témoigné. La direction de l’insurrection se défendait en mettant  en cause l’utilisation de certaines écoles rurales comme casernes et centres de torture notamment pendant les vacances scolaires et également l’implication de certains instituteurs dans la répression, ceux-ci ayant rompu avec le SNI, et rejoint les Unités Territoriales, les groupes ultras, et plus tard l’OAS.

Dans le contexte actuel de retour des refoulés coloniaux, la commémoration de l’anniversaire du 1er novembre 1954 où l’instituteur Guy Monnerot et un deuxième civil européen perdirent la vie lors de la « Toussaint rouge », il convient de rappeler ce qu’a été et est jusqu’à aujourd’hui la déshumanisation des colonisés par les systèmes coloniaux, la stigmatisation de leurs luttes pour la dignité.

Bibliographie sélective

Notice, Guy Monnerot, Aissa Kadri pages 227-228, in Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénaut  (dirs) Dictionnaire de la guerre d’Algérie. Paris, 2023.

Notice, Monnerot, Guy Paul Marie, par Jacques Girault, version 2013. Dictionnaire biographique mouvement ouvrier, mouvement social, Le Maitron.

L’Ecole Libératrice, organe du Syndicat National  des Instituteurs et Institutrices  de l’Union Française, 29 novembre 54.

Patrice Herreyre, « Guy Monnerot, « premier mort de la guerre d’Algérie » et originaire de Limoges, « déclaré mort pour la France ». Le Populaire du Centre, du 1 novembre 2020.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 novembre 2026 https://histoirecoloniale.net/premier-novembre-1954-en-algerie-retour-sur-lassassinat-de-linstituteur-guy-monnerot/