Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie – Yazid Sabeg

La parution, le 12 mars 2026, de « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » de Pierre Vermeren s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».  Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie ! Contre la rechute coloniale, la falsification du récit et la réhabilitation implicite de l’ordre impérial.

La parution, le 12 mars 2026, de France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique de Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».

Le livre est bien présenté par son éditeur comme une lecture au long cours de la relation franco-algérienne, au moment même où cette relation traverse une phase de tension aiguë. Mais derrière l’apparence du diagnostic froid et “réaliste”, cette formule réactive en réalité un vieux schème colonial : attribuer au conquérant le privilège de l’origine, et refuser au peuple colonisé la pleine propriété de sa profondeur historique.

Une phrase, une vision du monde

Il faut prendre la mesure de ce que contient une telle phrase. Elle n’est pas seulement discutable ; elle est révélatrice. Elle déplace le centre moral et historique du récit. Elle fait passer la conquête pour une fondation, la domination pour une structuration, l’administration pour une naissance, et l’empire pour une sorte de matrice politique. Or c’est précisément ce que l’historiographie sérieuse sur l’Algérie est parvenue à déconstruire après des décennies de débats : l’idée qu’un pays, une société, un peuple, n’accéderaient pleinement à l’histoire qu’au contact de l’Europe, et que le colonisateur pourrait se prévaloir d’avoir “fait exister” ce qu’il a d’abord soumis. Les travaux de James McDougall, Abdelmajid Hannoum, Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Todd Shepard vont tous dans le sens inverse : ils rappellent la profondeur historique de la société algérienne, la violence constitutive de la colonisation, et le rôle actif des Algériens dans la formation de leur propre identité et trajectoire politique.

La première chose à affirmer, donc, est simple : le problème n’est pas ici l’existence du débat. Le problème est la nature du récit proposé. Car il ne s’agit pas d’une simple nuance d’interprétation sur des faits difficiles ; il s’agit d’une construction narrative qui agence des éléments partiellement exacts pour leur faire produire une conclusion abusive. Oui, la colonisation française a imposé des frontières, organisé un tissu d’échanges, une centralisation administrative, une bureaucratie, une nomenclature juridique, des pratiques de gouvernement plus institutionnelles. Mais de là à conclure qu’elle aurait “créé” l’Algérie, il y a un saut conceptuel illégitime : on confond transformation et origine, reconfiguration et engendrement, exercice de l’autorité légitime et pouvoir de domination, substitution de population et droit à la paternité historique.

C’est ce saut qu’il faut démonter, parce qu’il concentre l’essentiel de la faute intellectuelle. Avant 1830, le Maghreb central n’était certes pas un État-nation centralisé au sens européen du XIXe siècle. Mais cette banalité ne prouve rien. Elle ne signifie ni vide historique, ni inexistence politique, ni absence de société, ni matière inerte attendant sa mise en forme par l’Europe. Il faut rappeler au contraire que l’histoire moderne de l’Algérie couvre cinq siècles, de l’arrivée des Ottomans aux suites des soulèvements arabes, et qu’il faut replacer la société algérienne au centre du récit, en suivant ses continuités anthropologiques. On pourrait résumer cette perspective en parlant d’une société extraordinairement résiliante et traversant violences et crises sans cesser d’exister comme réalité historique propre.

Autrement dit, l’hypothèse de l’absence d’un État-nation calqué sur le modèle européen moderne n’autorise nullement à soutenir que la France aurait “créé” l’Algérie. Ce que la formule implique ici, en vérité, c’est autre chose : que seuls les Européens seraient capables de produire des formes politiques pleines, cohérentes, dignes de ce nom, et que les sociétés colonisées ne deviendraient vraiment historiques qu’à travers leur capture par l’appareil de l’empire. C’est là qu’apparaît la logique profonde du propos : une hiérarchie implicite des capacités historiques. À certains peuples, la faculté exclusive d’organiser, de nommer, de façonner le monde ; à d’autres, la condition d’objet administré, de matière travaillée, de société enfin rendue lisible par le conquérant. Voilà pourquoi cette phrase n’est pas seulement fausse : elle est soustendue d’une philosophie politique de la supériorité civilisationnelle.

Il faut donc aller plus loin et nommer le mécanisme avec précision. Ce qui se joue ici relève d’une falsification par cohérence. Hannah Arendt aide à comprendre cela mieux que quiconque. Dans sa réflexion sur “Truth and Politics”, elle montre que le mensonge politique le plus dangereux n’est pas toujours la négation brute d’un fait. Il réside aussi dans la capacité à réorganiser les faits jusqu’à produire une narration cohérente, apparemment raisonnable, mais fausse dans sa signification. Les faits ne sont pas toujours niés ; ils sont hiérarchisés, montés, recadrés, déplacés, jusqu’à perdre leur poids moral propre. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on admet, du bout des lèvres ou à l’arrière-plan, qu’il y eut conquête, spoliation, droit d’exception, torture et guerre, tout en faisant de la séquence coloniale la condition supérieure de la “naissance” de l’Algérie. On n’efface pas nécessairement la violence ; on la subordonne à un récit censé la surplomber et la racheter.

Le mensonge par glissement : de la domination à la « création »

Cette opération intellectuelle n’a rien d’innocent. Abdelmajid Hannoum a précisément montré, dans The Historiographic State, comment l’Algérie fut transformée en territoire “français” non seulement par les armes et l’administration, mais par une production de savoir : histoire, ethnographie, cartographie, archéologie, classement. Le colonialisme ne se contente pas d’occuper ; il produit les catégories destinées à légitimer son occupation. Il transforme un pays étranger, lointain, culturellement distinct, en objet de savoir colonial, jusqu’à fabriquer les conditions intellectuelles de sa naturalisation comme prolongement de la France. Dire aujourd’hui que la France a “créé” l’Algérie, c’est réactiver cette bibliothèque coloniale, la remettre en circulation sous couvert de bon sens réaliste. Ce n’est pas une avancée du savoir. C’est le retour d’une vieille épistémologie impériale.

Il faut ici insister sur le mot “créé”, parce qu’il est le coeur de l’imposture. Créer, c’est être à l’origine. C’est engendrer. C’est faire advenir. Employer ce verbe à propos de la France en Algérie revient donc à attribuer à la puissance coloniale le rôle noble et fondateur de l’auteur. Or la France n’a pas trouvé en Algérie une page blanche. Elle a trouvé une société, des villes, des hiérarchies, des appartenances, des expressions culturelles vernaculaires, des formes de souveraineté, des religions, des mémoires, des relations de pouvoir, des équilibres et des conflits. Elle les a bouleversés, éradiqués, oui ; mais les bouleverser n’est pas les engendrer, les éradiquer n’est pas les construire. Elle les a cartographiés, oui ; mais cartographier n’est pas créer. Elle a administré, classé, quadrillé ; mais l’administration n’est pas la paternité. Ce glissement de la domination à la création est la signature même de la pensée coloniale : faire du pouvoir d’imposer la preuve du droit à s’attribuer l’origine.

La falsification par cohérence : le réel réorganisé

Cette pensée coloniale a en outre toujours eu une dimension raciale ou racialiste, y compris lorsqu’elle se disait purement “civilisationnelle”. Les travaux récents rappelés par Hannoum et par l’article de French Politics, Culture & Society sur “l’éternelle dépendance du Maghreb” montrent combien l’histoire coloniale – dite savante – a été mobilisée pour démontrer que l’Afrique du Nord devait son intelligibilité et sa vocation historique à son encadrement par des puissances extérieures, françaises de préférence. Le problème n’est donc pas seulement politique ; il est aussi anthropologique. Certains récits continuent à distribuer l’initiative historique d’un côté et l’inachèvement de l’autre. Le colonisateur apparaît comme principe d’ordre ; le colonisé comme réalité lacunaire. Même sans vocabulaire biologique, on retrouve une logique de hiérarchisation des peuples et des capacités historiques.

C’est ici que l’historiographie française la plus sérieuse fait heureusement barrage. Benjamin Stora, depuis des décennies, travaille sur la guerre d’Algérie non comme une matière à slogans identitaires ou patriotiques mais comme un noeud de mémoire, de violence, de refoulement et de conflictualité politique. La simple existence de ses travaux rappelle qu’on ne peut pas parler de cette histoire sans mesurer les usages contemporains du passé, ni sans affronter la violence de la conquête et des 132 années de colonisation. Même des débats critiques autour du rapport Stora ont souligné la nécessité de ne pas dissocier les violences de conquête et le régime colonial lui-même. Gilbert Meynier, quant à lui – et d’ailleurs comme la quasi-totalité des historiens français européens ou anglo-saxons -, a constamment rendu compte de l’ampleur des destructions engendrées par la conquête et la profondeur de la violence coloniale. Face à de tels travaux, oser encore écrire que « la France a créé l’Algérie » n’est pas une provocation féconde, mais un aveu de faillite. Faillite de méthode, faillite de culture, faillite de probité. Une telle phrase porte la marque de son temps : celui où l’ignorance se rengorge, où l’amnésie devient confort moral, et où l’imposture intellectuelle se drape dans les prestiges usés de l’autorité pour faire passer la pauvreté du jugement pour une leçon d’histoire.

Il faut alors rappeler ce que fut matériellement l’ordre colonial. Non une simple administration, mais une colonie de peuplement. Non une intégration égalitaire, mais une hiérarchie raciale, juridique et civique. Non une oeuvre abstraite d’organisation, mais une dépossession concrète, massive, durable. Le cas Maurice Audin, reconnu par l’Élysée en 2018, atteste officiellement que l’État français a rendu possible un système où la torture et l’exécution ou la mort sous torture ont eu lieu sous l’autorité de l’Armée française. Le cas Ali Boumendjel, reconnu en 2021, établit qu’il fut arrêté, placé au secret, torturé puis assassiné par l’armée française. En 2024, le PR, chef des Armées, a aussi reconnu que Larbi Ben M’Hidi avait été assassiné par des militaires français. Ces reconnaissances officielles n’épuisent évidemment pas la question coloniale ; mais elles rendent particulièrement obscène toute formule qui chercherait encore à sublimer la domination en “création”.

Quand l’État français lui-même reconnaît torture, assassinat et mensonge officiel, persister dans la langue de la fondation revient à pratiquer une blanchisserie du réel.

L’empire refuse de mourir dans le langage

On voit alors apparaître le caractère profondément orienté du récit incriminé. Il ne s’agit pas de mieux comprendre l’Algérie ; il s’agit de sauver un certain récit de la France. Car que produit cette formule, au fond ? Elle permet de déplacer la focale. Au lieu que la colonisation apparaisse d’abord comme conquête, dépossession, droit inégal et violence, elle devient le moment où une puissance ordonnatrice aurait donné forme à ce qu’elle dominait. Le colonisateur n’est plus seulement le maître ; il devient l’auteur. Et ce déplacement est moralement décisif : ce qui devrait être jugé se trouve peu à peu admiré pour sa prétendue efficacité structurante. Voilà comment une domination se réhabilite symboliquement sans jamais avoir besoin de se dire explicitement vertueuse.

C’est pourquoi, en Algérie, de tels propos ne seront pas reçus comme une simple “lecture parmi d’autres”. Ils seront évidemment perçus comme un déni colonial persistant. L’auteur le sait bien : non pas parce que les Algériens seraient incapables d’entendre un désaccord ; mais parce qu’ils savent reconnaître les fables françaises qui cherchent encore à tordre la mémoire pour sauver une part de mythologie nationale voire relever du révisionnisme et du négationnisme. L’idée que la France aurait, malgré tout, donné à l’Algérie sa réalité politique ultime appartient à cette famille de récits où l’ancien empire veut continuer à prélever un tribut symbolique sur ceux qu’il a dominés : vous nous devez jusqu’à votre forme historique. Or c’est précisément cette prétention que les sociétés décolonisées refusent désormais.

Il faut même dire que le contexte intellectuel a changé. Le temps où la France pouvait imposer seule la version légitime de l’histoire algérienne est terminé. James McDougall replace la société algérienne au centre ; Todd Shepard a montré, dans son travail sur la décolonisation, que la guerre d’Algérie a aussi remanié en profondeur la France, ses catégories et son imaginaire politique. L’Algérie n’est pas un objet passif de l’histoire française ; elle est aussi le sujet qui a contraint la France à renoncer à la fiction de l’Algérie française et à redéfinir son propre langage politique. Présenter encore l’Algérie comme l’effet supérieur de la France, c’est donc non seulement méconnaître l’histoire algérienne, mais aussi mal lire l’histoire française elle-même.

À ce stade, il faut être juste sur un point : on peut critiquer très sévèrement cette thèse sans prétendre abolir le débat ni disqualifier toute la carrière de son auteur. Pierre Vermeren est bien professeur à Paris 1 et spécialiste du Maghreb selon son université ; il est donc parfaitement légitime de le discuter sur le terrain de l’histoire. Mais cette légitimité institutionnelle ne sanctuarise aucune formule. Elle oblige au contraire à soumettre ses propositions à une exigence d’autant plus stricte. Et c’est précisément sur ce terrain qu’une phrase comme « la France a créé l’Algérie » appelle une réfutation ferme : non comme censure, mais comme responsabilité intellectuelle.

La responsabilité est d’autant plus grande que ce genre de formule prospère aujourd’hui dans un espace médiatique où la brutalité et l’imbécilité du raccourci tient souvent lieu d’audace. Il existe aujourd’hui une petite économie de la provocation historique : on simplifie ce que la recherche a complexifié, on se présente comme iconoclaste contre un prétendu conformisme moral, puis on transforme le choc produit par l’appauvrissement en preuve de sa propre lucidité. C’est un théâtre usé. Une phrase dure n’est pas une preuve. Une simplification n’est pas une découverte. Une régression n’est pas une percée du savoir. Et le retour d’une vieille grammaire coloniale n’a rien d’un courage intellectuel.

Ce qu’il faut opposer à cette régression, ce n’est pas une contre-fable. Ce n’est pas un catéchisme inverse. C’est le rappel ferme de quelques vérités élémentaires. Premièrement, l’Algérie a une histoire antérieure à 1830, dense, conflictuelle, plurielle, irréductible à l’absence d’État-nation moderne. Deuxièmement, la colonisation française a été une entreprise de conquête violente et de domination implacable, non un acte de fondation généreuse. Troisièmement, l’État algérien indépendant a pu hériter de formes étatiques et administratives nées dans la séquence coloniale sans que cela fasse de la France l’auteur de l’Algérie. Quatrièmement, la nation algérienne moderne s’est constituée aussi et surtout contre la domination coloniale, dans et par une lutte politique, sociale, militaire et symbolique qui retire définitivement au colonisateur tout droit à revendiquer l’origine du peuple qu’il a soumis.

À cet égard, même le recours sélectif à de Gaulle ne saurait sauver la thèse. Le gaullisme de la fin des années 1950 s’oriente résolument vers l’autodétermination algérienne précisément parce qu’il acte qu’aucune fiction française ne peut durablement se substituer à la décision des Algériens eux-mêmes. Quelle que soit la manière dont on lit ses formulations, l’usage contemporain qui consiste à prélever chez de Gaulle ce qui pourrait conforter un récit de propriété française sur l’Algérie et à laisser de côté la logique d’autodétermination est un autre exemple de citation orientée au service d’une conclusion idéologique. Ici encore, on ne raisonne pas ; on prélève. On ne restitue pas ; on agence.

Le fond de l’affaire est donc limpide. Dire que la France a “créé” l’Algérie n’est pas une simple maladresse sémantique. C’est une manière de déplacer la responsabilité, de réduire la violence à une étape secondaire, de remettre le colonisateur au centre du récit, et d’ôter aux Algériens jusqu’au droit à leur propre commencement historique. C’est cela qui rend la formule si grave. Elle ne se contente pas de heurter ; elle réarme une vision du monde. Elle enseigne de nouveau qu’un empire pourrait être l’auteur véritable de ceux qu’il a dominés. Et c’est précisément cette leçon-là qu’il faut refuser, parce qu’elle est historiquement fausse, moralement tordue et politiquement toxique.

La conclusion doit donc être nette. Non, la France n’a pas créé l’Algérie. Elle a conquis un espace historique déjà existant qu’elle a borné pour transformer des confins en frontières, c’est vrai. Elle l’a colonisé, reconfiguré, classé, administré et violenté. Elle a tenté d’en fixer le récit dans sa propre langue et selon ses propres catégories. Puis elle a été contrainte de reconnaître, par la guerre, par la défaite de l’illusion impériale et par la lutte algérienne, que l’Algérie n’était ni son oeuvre ni sa propriété. Toute phrase qui prétend le contraire n’est pas une avancée de l’intelligence historique. C’est une rechute coloniale dans le langage. Et c’est pourquoi elle sera, à juste titre, lue en Algérie comme un déni colonial et comme une falsification du sens de l’histoire.

Yazid Sabeg, ancien commissaire de la République à la diversité.

Source : Médiapart – Billet de blog – 28/03/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/280326/non-la-france-n-pas-cree-l-algerie

La racialisation du monde. De la modernité à nos jours – Régis Meyran

Présentation de l’éditeur

Comment la notion de race, très discutable sur le plan scientifique, a-t-elle pu transformer le monde de façon globale, entre les années 1850 et aujourd’hui ? Cet ouvrage analyse son apparition au siècle des Lumières et son utilisation politique à partir du milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours. Une attention particulière est portée sur les années 1930, époque où la racialisation touche non seulement le nazisme et les fascismes, mais encore toutes les nations européennes, les empires coloniaux, les Amériques et l’Asie. L’auteur de ce livre montre comment la modernité industrielle a réquisitionné cette notion de race pour en faire un outil de domination, alors que les minorités s’en sont saisies pour tenter de résister à cette domination.

Les musées fantômes du capitalisme colonial

L’Œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation, Sophie Cras, Flammarion, 304 pages

Dans un essai qui vient de paraître, l’universitaire Sophie Cras se penche sur l’existence oubliée d’une « bizarrerie » : des musées commerciaux du XIXe siècle, en partie constitués d’échantillons de matières premières issues des colonies. Et reformule avec force la question de la décolonisation des musées – Ludovic Lamant

Au-delà de leurs adresses parisiennes, qu’ont en commun la Bourse du commerce, fondation privée du milliardaire François Pinault, et le musée de l’Histoire de l’immigration dans le palais de la Porte-Dorée, un établissement public de l’est de la capitale ? Les deux lieux ont une dette envers un type de musée aujourd’hui oublié, et aux collections quasiment disparues, le « musée commercial ».

Si l’on en croit l’essai très stimulant que leur consacre l’historienne de l’art Sophie Cras (L’Œil capitaliste, Flammarion), les musées commerciaux et leurs déclinaisons étaient pourtant l’une des familles de musées les plus répandues à la fin du XIXsiècle. L’universitaire en a dénombré plus de 180, installés dans une trentaine de pays (dont une vingtaine en France), jusqu’aux États-Unis et en Australie. Beaucoup d’entre eux ont profité de l’élan des expositions universelles pour nourrir leurs collections.

Qu’y voyait-on ? Des objets sans grande valeur artistique, mais dotés d’une étiquette et d’un prix : des bocaux de graines de café, des piles de textiles, des échantillons de bois, des flocons de coton ou encore des alignements d’ustensiles de cuisine… À l’opposé exact de la manière dont les collections publiques des musées français sont aujourd’hui considérées : « inaliénables », c’est-à-dire, comme le relève Sophie Cras, ne pouvant être « ni vendues ni cédées, littéralement hors de prix ».

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Couverture de « L’Œil capitaliste » de Sophie Cras et images d’archives issues de ces musées disparus. © Photomontage Mediapart

Marchandises impériales

Ces musées à finalité marchande connurent leur véritable essor à partir des années 1880, « instruments au service de la politique économique des gouvernements dans un contexte de course à la colonisation ». Héritières lointaines du « musée utile » défendu durant la Révolution française, ces « bizarreries », selon l’autrice, mettaient en scène le « fantasme du marché parfait », structuré en deux espaces : l’import (des échantillons de matières premières des colonies) et l’export (les produits transformés depuis les métropoles, à plus forte valeur ajoutée). En quelques années, ces musées sont devenus des outils d’intelligence économique, au service des entrepreneurs d’alors – des « négociants ».

Ce travail replace au cœur le rôle des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ».

Sophie Cras ne s’en tient pas à ce travail d’archéologie d’un type de musée « fantôme » qui a échoué, vite dépassé, au tournant du siècle, par d’autres avatars encore plus douteux et racistes (dont le musée des Colonies, au projet plus explicitement idéologique, au service du projet colonial). Elle ancre sa réflexion en théorisant ce qu’elle nomme un « œil capitaliste », s’inspirant des travaux pionniers de Michael Baxandall. Cet historien britannique avait défini « l’œil du Quattrocento », en s’intéressant aux histoires sociales et culturelles qui conditionnaient la manière dont les œuvres étaient regardées dans la Renaissance italienne du XVsiècle.

Le musée commercial devient, pour Sophie Cras, le prétexte pour « prendre au sérieux cet exercice du regard, logé au cœur de l’activité économique ». À travers l’étude des dispositifs d’exposition, axés sur la mesure et le prix, répétitifs et rétifs à toute forme de divertissement, elle documente une manière « rationnelle » et « pragmatique », apolitique en apparence, de regarder ces marchandises impériales, et les fantasmes de richesse qui leur sont associés. 

Ce travail richement illustré replace donc au cœur le rôle – et la responsabilité – des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ». Depuis un endroit très original, L’Œil capitaliste dialogue ainsi avec plusieurs ouvrages récents et importants, d’Un empire bon marché, de Denis Cogneau (Seuil, 2023, sur le fait que la colonisation a bien servi des intérêts économiques français), à Un empire de velours, de David Todd (éditions La Découverte, 2022, qui documente la constitution d’un empire français encore informel, au XIXsiècle, profitant à l’économie hexagonale).

Décolonisation des musées

Sophie Cras parvient aussi, en ressuscitant cette histoire enfouie des musées commerciaux à travers le monde, à poser avec d’autres termes des questions aujourd’hui brûlantes. À commencer par la fameuse « décolonisation » des musées occidentaux : pour y parvenir, écrit en substance l’autrice, encore faut-il que ces musées accomplissent un travail de fond sur les étapes de leur histoire et mettent au jour leurs racines les plus lointaines.

À ce sujet, le cas du musée de l’Histoire de l’immigration de la Porte-Dorée à Paris, ouvert en 1931, bien après la vogue des musées commerciaux, est révélateur : si ce palais a fait l’objet de nombreuses études, dont un essai récent de Françoise Vergès et Seumboy Vrainom, ses liens étroits restent méconnus, avec un musée commercial parisien disparu (il a récupéré une partie des collections d’un « Office colonial » autrefois situé au Palais-Royal).

Sophie Cras montre aussi, dans une conclusion sans doute un peu trop elliptique, que l’enjeu de la décolonisation des musées est intimement lié à celui de leur « décapitalisation », tant la manière de faire fonctionner certains musées aujourd’hui, sur fond de mécénat d’entreprises privées, peut rappeler les méthodes de musées économiques au XIXsiècle.

Quant au sujet des restitutions, sur lequel les député·es de l’Assemblée nationale devraient finir par se prononcer d’ici à l’été, le livre, là encore, déplace un peu la réflexion. « Les restitutions constituent la pointe très visible de l’iceberg, et il est nécessaire d’y réfléchir, précise Sophie Cras jointe par MediapartMais il faut aussi penser à ces centaines de milliers d’objets, perdus ou détruits, qui ne seront jamais réclamés, parce que leur valeur, économique ou symbolique, ne s’impose plus pour personne aujourd’hui – et pas non plus au sein des communautés de pays autrefois colonisés. Ces objets ne font l’objet d’aucune bataille pour leur retour, mais c’est pourtant aussi dans l’histoire de ces grands ensembles que se joue l’héritage colonial des musées. »

Source : Mediapart- 24/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/240326/les-musees-fantomes-du-capitalisme-colonial

Des armes ayant appartenu à l’Emir Abdelkader rassemblées à Stains pour être restituées à l’Algérie – Olivier Marbot

Par Olivier Marbot, rédacteur en chef adjoint à Jeune Afrique, spécialiste du Moyen-Orient, publié par Jeune Afrique, le 9 mars 2026.

Source

Ce pourrait être le signe d’un début de détente entre Paris et Alger : plusieurs armes ayant appartenu à l’émir Abdelkader vont être remises à l’Algérie. Mais la décision n’a rien à voir avec les autorités, c’est une association franco-algérienne qui est à l’initiative de la restitution.

Le sabre remis par l’émir Abdelkader au duc d’Aumale lors de la reddition du 23 décembre 1847, actuellement exposé au musée de l’Armée, à Paris. © DR

Publié le 9 mars 2026 Des armes ayant appartenu à l’ émir Abdelkader ont été exposées, le 4 mars 2026, lors d’une soirée de ramadan organisée à Stains, dans la banlieue nord de Paris, en présence de plusieurs personnalités parmi lesquelles le maire de la ville, le sénateur Ahmed Laouedj, et l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire de l’ Algérie.

Ces objets vont être prochainement restitués à l’Algérie pour y être exposés dans un musée, mais l’opération n’émane pas des pouvoirs publics. C’est la Fédération Franco-Algérienne de Consolidation et du Renouveau (FFA), organisatrice de la soirée, qui a fait l’acquisition des armes lors d’une récente vente aux enchères.

Une association à la manœuvre

Cette association créée en 2023 précise dans ses statuts avoir pour objectif « de concourir au développement des relations de coopération et de progrès entre la France et l’Algérie, avec l’appui des élus des deux pays, des sociétés civiles, et plus généralement de toutes les parties qui souhaitent s’inscrire dans cette dynamique ». Dans ses prises de position publiques, elle est généralement alignée sur Alger.

La restitution annoncée n’a donc rien à voir avec une quelconque volonté officielle française de donner satisfaction à Alger sur les restitutions d’objets historiques, alors que le sujet est au cœur des discussions entre les deux pays. Depuis de nombreuses années, l’Algérie demande en particulier le retour sur son sol du  sabre remis par Abdelkader au duc d’Aumale lors de la reddition du 23 décembre 1847, actuellement exposé au musée de l’Armée, à Paris. L’Algérie demande aussi le caftan − souvent désigné comme un « burnous » − de l’émir offert par l’un de ses fils, l’émir El Hachemi, au même musée, en 1897, ainsi que deux manuscrits rhétoriques du livre saint − improprement présentés comme des Coran − saisis lors de la conquête coloniale.

Benjamin Stora, que l’Association a nommé ambassadeur de la paix pour son engagement et ses travaux sur l’histoire commune des deux pays lors de la soirée du 4 mars, plaide depuis longtemps pour ces restitutions symboliques.

Des appels sans réponse

Nommé en 2022 président des spécialistes désignés pour représenter la France au sein de  la commission mixte algéro-française sur la mémoire et la colonisation, créée à l’issue de la visite d’ Emmanuel Macron en Algérie, l’historien a toujours souligné l’importance de ces actes dans le processus d’apaisement des relations entre les deux pays. Au début de cette année, c’est l’ancienne ministre Ségolène Royal, récemment élue à la présidence de l’Association France-Algérie et partie en visite à Alger, qui relayait la demande.

Depuis 2022 toutefois, les relations entre Paris et Alger se sont fortement dégradées et les travaux de la commission d’historiens ont été mis en sommeil. D’autres objets, comme le célèbre canon Baba Merzoug, sont aussi réclamés par l’Algérie depuis longtemps, mais si les restitutions sont fréquemment évoquées, rien ne semble indiquer qu’elles pourraient survenir dans un avenir proche.

Au printemps 2025, alors que les tensions entre les deux pays étaient particulièrement fortes, Benjamin Stora avait d’ailleurs fait part de son agacement. « On vient nous parler de repentance, alors qu’on n’est même pas capable de restituer un Coran, une épée, un burnous à l’Algérie. Rien n’a été rendu. Absolument rien », s’était-il alors désolé.

Source : HCO – Édition du 15 mars au 1er avril 2026 – https://histoirecoloniale.net/des-armes-ayant-appartenu-a-lemir-abdelkader-rassemblees-a-stains-pour-etre-restituees-a-lalgerie/

28 mars / Grande journée de manifestations unitaires Solidarité Palestine en régions

A l’initiative de l’AFPS et à l’appel de 90 organisations

Solidarité Palestine

Nous manifesterons dans toutes les régions françaises le 28 mars, à l’occasion de la Journée de la terre, pour la défense des droits du peuple palestinien sur la base du droit international.

 Auto-détermination du peuple palestinien qui doit être l’acteur de son propre destin et droit au retour des réfugiés palestiniens

 Fin de occupation, de la colonisation, de l’apartheid

 Sanctions contre Israël

 Cessez-le-feu définitif et fin du génocide

Justice pour la Palestine – stop génocide

Les manifestations

Alsace / Strasbourg 12h place Kléber
Aquitaine / Bordeaux 14h place de la Bourse
Auvergne / Clermont-Ferrand 15h place de Jaude
Bourgogne / Dijon 14h place Darcy
Bretagne / Rennes 14h esplanade Charles de Gaulle
Centre Val de Loire / Orléans 14h Parvis de la cathédrale
Corse / Ajaccio 10h piazzetta Julian Assange
Franche Comté / Besançon 15h place du 8 Septembre
Hauts de France / Lille 15h place de la République
Ile-de-France / Paris 14h place de la Bastille
Lorraine / Nancy 15h place Simone Veil
Normandie/ Caen 15h place du théâtre
Occitanie / Toulouse 14h gare Matabiau
Pays de la Loire / Angers 15h place du ralliement
Picardie / Saint Quentin 11h hôtel de ville
Provence Alpes Cote d’Azur / Marseille 14h place de la Joliette
Rhône Alpes / Lyon 14h30 place Bellecour

A l’initiative de l’AFPS et à l’appel de 90 organisations

Agir contre le colonialisme aujourd’hui – ACCA
Agir pour la Palestine
Alternative communiste
Anti colonial – AC
Apel-Égalité
Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre – 4ACG
Association des Marocains en France – AMF
Association des Pieds Noirs progressistes et leurs amis – ANPNPA
Association des travailleurs maghrébins de France – ATMF
Association des universitaires pour le respect du droit internationale en Palestine – AURDIP
Association France Palestine solidarité – AFPS
Association internationale de la libre pensée
Association pour les jumelages entre les camps de réfugiés palestiniens et les villes françaises – AJPF
Association pour une république écologique et sociale – L’APRÈS
Association pour la taxation des transactions financières et pour l’action citoyenne – ATTAC France
Blouses blanches pour Gaza – BBG
Campagne Boycott désinvestissement sanction France – BDS France
Campagne française « Flottille de la liberté pour Gaza »
Campagne pour la libération de Marwan Barghouti et tous les prisonniers politiques palestiniens
CCFD-Terre solidaire,
Centre de recherche et d’information pour le développement – CRID
Cimade
Collectif Corse pour une paix juste et durable au Proche-Orient
Collectif Judéo Arabe et Citoyen pour la Palestine
Collectif national des droits des femmes
Confédération générale du travail – CGT
Confédération nationale du travail France – CNT-F
Confédération paysanne
Comité de Soutien à la Palestine de Nanterre
Comité Palestine Beaux-Arts Paris
Comité Palestine de Dauphine
Comité Palestine Paris Saclay
Comité pour le développement et le patrimoine Palestine – CDP
Corsica Palestina
Debout !
Droits devant !!
Du pain et des roses
Éducation avec Gaza
EuroPalestine
Femmes égalité
Fédération des associations de solidarité avec tou-te-s les immigré-e-s – FASTI
Fédération des Tunisiens pour une citoyenneté des deux rives – FTCR
Fédération nationale de la libre pensée
Fédération syndicale unitaire – FSU
Forum Palestine citoyenneté
Franco-Israéliens pour des sanctions
Front uni des immigrations et des quartiers populaires (FUIQP)
Génération•s
Global Movement To Gaza France – GMTGF
Inseme a manca-L’Après
Jeunes insoumis-es
Jeunes socialistes – JS
La France insoumise – LFI
Le mouvement de la paix
Le poing levé
Les amis de Naplouse
Les Échos du Sud Oriental
Les Écologistes
Les jeunes Écologistes
Mouvement jeunes communistes de France – MJCF
Mouvement pour une alternative non-violente – MAN
#NousToutes
Nouveau parti anticapitaliste l’Anticapitaliste – NPAA
Nouveau parti anticapitaliste Révolutionnaire – NPAR
NPA jeunes Révolutionnaires
Parti communiste français – PCF
Parti communiste des ouvriers de France – PCOF
Parti ouvrier indépendant – POI
Per a pace
People Health Movement France – PHM France
Pour une écologie populaire et sociale – PEPS
Réseau coopératif de gauche alternative – RCGA
Réseau Euromed France – REF
Révolution permanente
Solidarité avec les groupes d’artisans palestiniens – SGAP
Stop impunity
Sud santé sociaux,
Syndicat des journalistes palestiniens – section européenne
Syndicat national des journalistes CGT – SNJ CGT
Thousand Madleens
Tsedek ! – Collectif juif décolonial
Union communiste libertaire – UCL
Union démocratique bretonne – UDB
Union étudiante
Union française des consommateurs musulmans – UFCM
Union juive française pour la paix – UJFP
Union nationale des étudiants de France – UNEF
Union syndicale solidaires
Urgence Palestine
War-Sav La gauche indépendantiste bretonne
Waves of Freedom France

AFPShttps://www.france-palestine.org/28-mars-Grande-journee-de-manifestations-unitaires-Solidarite-Palestine-en

Cannes – Intervention auprès de lycéens -Jacques Alessandra, adhérent ANPNPA

Encore une belle rencontre ce matin au lycée Carnot de Cannes. Sur une initiative de Jérôme Pedarros, directeur de l’ONACVG de Nice (anciens combattants), et de Christine Blanc, son adjointe.

L’ occasion pour ma part de témoigner de mon vécu de la guerre d’Algérie et de ce qu’il en reste plus de soixante ans après.

Merci à tous les élèves (une centaine) et aux profs présents. Merci pour l’accueil chaleureux et les questions souvent pertinentes. Oui, la mémoire est un bien, un trésor inaliénable.

Jacques Alessandra, adhérent ANPNPA

19/03/2026 – https://www.facebook.com/share/p/1AKnyUGE4q

La colonialité de la guerre – Kader A. Abderrahim

Depuis 1945, l’ordre international reposait sur un ensemble de règles relativement stables et partagées par les États. Même si les guerres n’ont jamais disparu, elles étaient en grande partie encadrées par des normes diplomatiques, par des institutions internationales et par une certaine prévisibilité stratégique. La dissuasion nucléaire, l’équilibre des puissances et la centralité de la diplomatie formaient la matrice de ce système. Les conflits contemporains — de Gaza à l’Ukraine, du Soudan à l’Iran — révèlent cependant une transformation profonde de cette architecture. La guerre ne disparaît pas : elle change de forme. Elle devient plus diffuse, plus longue, et beaucoup plus difficile à anticiper.

Cet article propose de comprendre cette mutation à partir de plusieurs concepts : guerre postdiplomatique, guerre en réseau, régionalisation stratégique asymétrique et incertitude systémique. Il met également l’accent sur une dimension souvent absente des analyses géopolitiques : la colonialité de la guerre.

La fin du modèle de 1945

Après la Seconde Guerre mondiale, l’ordre international s’est structuré autour de trois principes fondamentaux. Le premier était la limitation de l’escalade. Les grandes puissances cherchaient à éviter les confrontations directes susceptibles de déclencher un conflit global. Le deuxième était la centralité de la diplomatie. Même au cœur des crises les plus graves, des mécanismes de négociation existaient : organisations internationales, médiations, conférences internationales. Le troisième était la prévisibilité stratégique. Les doctrines militaires et les équilibres de puissance rendaient les comportements relativement anticipables. Or les conflits actuels semblent rompre avec ces principes. Les frappes préventives, les opérations clandestines, les cyberattaques et l’utilisation d’acteurs non étatiques brouillent les frontières traditionnelles entre guerre et paix.

La guerre en réseau

Une caractéristique majeure des conflits contemporains est l’émergence de la guerre en réseau. Contrairement aux guerres interétatiques classiques, les conflits actuels impliquent une multiplicité d’acteurs : États, milices, groupes armés transnationaux, entreprises militaires privées, réseaux cybernétiques. Mary Kaldor a déjà décrit une partie de cette transformation dans sa théorie des « nouvelles guerres », où les frontières entre guerre, criminalité et politique deviennent floues (Kaldor, 2012). Mais la dynamique actuelle va plus loin : elle transforme la guerre en système distribué. La violence circule à travers des réseaux régionaux plutôt qu’à travers un front unique.

Les écosystèmes de guerres par procuration

Une autre transformation majeure est l’expansion des guerres par procuration. Pendant la guerre froide, ces conflits étaient déjà fréquents. Cependant, ils constituent aujourd’hui de véritables systèmes régionaux. Barry Buzan et Ole Wæver ont décrit ce phénomène à travers la notion de « complexe régional de sécurité », où les conflits sont structurés à l’échelle régionale plutôt que strictement nationale (Buzan & Wæver, 2003). Dans ces configurations, les alliances militaires, les milices locales et les acteurs transnationaux forment des écosystèmes de guerre relativement autonomes.

La guerre multidomaine

La guerre contemporaine se déploie simultanément dans plusieurs espaces : militaire, économique, technologique et informationnel. Les sanctions économiques, les cyberattaques, la désinformation ou la manipulation des chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments stratégiques centraux. Henry Farrell et Abraham Newman décrivent ce phénomène à travers la notion de « weaponized interdependence », c’est‑à‑dire l’utilisation des réseaux économiques mondiaux comme instruments de pouvoir géopolitique (Farrell & Newman, 2019).

Colonialisme et colonialité : comprendre l’héritage structurel de la guerre

Pour comprendre les conflits contemporains, il est également nécessaire de prendre en compte un facteur historique souvent négligé : l’héritage du colonialisme. Le colonialisme n’a pas seulement transformé les territoires colonisés. Il a également structuré l’ordre mondial moderne. Les frontières politiques, les hiérarchies économiques et les systèmes de pouvoir globaux sont largement hérités de cette période. Cependant, comme l’a montré le sociologue Aníbal Quijano, la fin formelle des empires coloniaux n’a pas entraîné la disparition de ces structures. Elles persistent sous la forme de ce qu’il appelle la « colonialité du pouvoir » (Quijano, 2000). La colonialité désigne précisément cette persistance des hiérarchies coloniales dans le système international contemporain. Dans le domaine des conflits armés, cette dimension apparaît clairement. Les régions du monde les plus marquées par l’histoire coloniale sont souvent celles où les conflits armés sont les plus durables : Moyen‑Orient, Afrique centrale, certaines parties de l’Asie. Les frontières héritées des empires, les structures économiques extractives et les déséquilibres politiques hérités de la colonisation continuent de produire des tensions profondes.

La colonialité de la guerre

Le concept de colonialité de la guerre permet d’aller plus loin dans l’analyse. Il ne s’agit pas seulement de reconnaître l’héritage historique du colonialisme, mais de comprendre comment certaines formes de violence sont encore structurées par ces hiérarchies globales. Le philosophe Achille Mbembe souligne que certaines populations vivent dans des espaces où la guerre et la violence deviennent des conditions permanentes d’existence — ce qu’il décrit comme des formes de « nécropolitique » (Mbembe, 2003).

Dans ces contextes, la gestion de la vie et de la mort devient un instrument de pouvoir politique. La colonialité de la guerre se manifeste notamment par trois phénomènes. Le premier est l’asymétrie radicale de puissance. Les conflits opposent souvent des acteurs disposant de capacités militaires et technologiques extrêmement inégales. Le deuxième est la hiérarchisation implicite des vies humaines. Les réactions internationales face aux catastrophes humanitaires varient considérablement selon les régions du monde.  Le troisième est la normalisation de la violence dans certains espaces géopolitiques. Dans certaines régions, la guerre devient presque permanente. Frantz Fanon avait déjà identifié une partie de cette dynamique en analysant la violence structurelle produite par les systèmes coloniaux (Fanon, 1961). Les conflits contemporains montrent que ces logiques n’ont pas entièrement disparu.

Vers une nouvelle théorie de la guerre

Les transformations actuelles suggèrent que nous entrons dans une nouvelle phase historique des relations internationales. Les guerres contemporaines présentent plusieurs caractéristiques communes : fragmentation des acteurs, guerre en réseau, extension régionale progressive, guerre multidomaine et incertitude stratégique permanente. À ces dynamiques s’ajoute la persistance des hiérarchies globales héritées de l’histoire coloniale. Comprendre ces transformations nécessite donc de combiner les approches classiques des sciences politiques avec les analyses issues des études décoloniales et de la sociologie historique.

Une nouvelle ère

Le monde entre dans une nouvelle ère de conflits prolongés et diffus. Les guerres ne disparaissent pas : elles se transforment. Elles deviennent plus fragmentées, plus difficiles à contrôler et plus étroitement liées aux structures profondes du système international. Pour comprendre cette mutation, il est nécessaire de développer de nouveaux outils conceptuels capables d’intégrer la dimension historique, économique et postcoloniale de la violence contemporaine.


Références

Buzan, B., & Wæver, O. (2003). Regions and Powers: The Structure of International Security. Cambridge University Press.

Farrell, H., & Newman, A. (2019). Weaponized interdependence. International Security.

Fanon, F. (1961). Les damnés de la terre.

Kaldor, M. (2012). New and Old Wars. Polity.

Mbembe, A. (2003). Necropolitics. Public Culture.

Quijano, A. (2000). Coloniality of Power and Eurocentrism in Latin America.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 mars au 1er avril 2026 https://histoirecoloniale.net/__trashed-2/

Relations franco-algériennes : léger frémissement d’une normalisation -Samia Naït Iqbal

Entre février et mars 2026, un début de dégel diplomatique semble s’esquisser entre Alger et Paris, après une année 2025 marquée par des tensions particulièrement vives. Sans que l’on puisse encore parler d’un véritable tournant ou du « grand soir » de la réconciliation, plusieurs signaux faibles et gestes concrets témoignent néanmoins d’un frémissement dans les relations bilatérales.

Le retour des échanges diplomatiques

Ce lundi 16 mars 2026, un entretien téléphonique a réuni le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean‑Noël Barrot, et son homologue algérien, Ahmed Attaf. Si cet échange s’inscrit dans une volonté affichée de normalisation des relations bilatérales, il a surtout été dominé par les préoccupations géopolitiques du moment, notamment l’instabilité croissante au Proche-Orient et les défis sécuritaires en Afrique subsaharienne.

L’appel, intervenu dans la matinée, confirme surtout le rétablissement des canaux de communication de haut niveau entre le Quai d’Orsay et El Mouradia. Après une année 2025 marquée par le gel de plusieurs dossiers stratégiques, ce nouvel échange semble traduire l’adoption d’une approche de « réalisme pragmatique » par les deux capitales. Parmi les sujets abordés figuraient notamment la situation au Liban, l’escalade militaire au Moyen-Orient ainsi que les dossiers du Sahel et du Sahara occidental.

Un apaisement législatif inattendu

L’isolement diplomatique de l’Algérie sur plusieurs dossiers chauds y est sans doute pour quelque chose. Tebboune a compris qu’il fallait lâcher du lest pour sortir la tête de l’eau.

Le signe le plus tangible de cette détente est toutefois venu d’Alger le 9 mars 2026. Ce jour-là, l’Assemblée populaire nationale a adopté une version profondément amendée de la loi criminalisant la colonisation française.

La version initiale du texte, présentée en décembre 2025, exigeait des excuses officielles et des réparations financières de la part de la France. Dans la mouture finalement adoptée, ces conditions ont été supprimées. Ce « toilettage » juridique est largement interprété comme un geste de bonne volonté destiné à éviter de verrouiller toute perspective de dialogue avec Paris.

La reprise des canaux sécuritaires

Autre jalon dans cette séquence diplomatique : la visite à Alger du ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, les 16 et 17 février 2026, qui a contribué à relancer les discussions bilatérales.

Les échanges ont notamment porté sur la reprise de la coopération sécuritaire, en particulier au Sahel, ainsi que sur la gestion des obligations de quitter le territoire français (OQTF), deux dossiers qui avaient fortement pesé sur la relation ces derniers mois. La question des visas a également été abordée, avec des engagements réciproques concernant la mobilité et la levée de certaines restrictions, contribuant à détendre l’atmosphère.

Une médiation symbolique et religieuse

À ces signaux politiques s’ajoute une dimension plus symbolique. La visite annoncée du Pape Léon XIV en Algérie, prévue pour avril 2026, pourrait également jouer un rôle de catalyseur dans le climat d’apaisement.

Dans ce contexte, le cardinal Jean‑Paul Vesco, archevêque d’Alger, a récemment estimé que « prétendre divorcer entre la France et l’Algérie est une illusion », soulignant l’idée que les deux pays restent liés par une histoire et des intérêts communs qui rendent inévitable une forme de coopération.

Du gel diplomatique au réalisme pragmatique

Dans l’ensemble, la relation semble ainsi quitter la zone de « rupture consommée » qui a marqué l’année 2025 pour entrer dans une phase plus pragmatique. Les impératifs économiques et sécuritaires tendent à reprendre le pas sur les crispations mémorielles les plus vives, même si la question du Sahara occidental demeure une ligne de fracture potentielle.

Prémices d’un dégel durable ?

Ces premiers signes de détente préparent le terrain pour les prochaines échéances diplomatiques. Pour Alger comme pour Paris, l’enjeu consiste désormais à transformer ce frémissement en avancées concrètes, notamment sur les dossiers migratoires, économiques et mémoriels, longtemps au cœur des crispations bilatérales.

Dans cette perspective, la visite du chef de l’État Abdelmadjid Tebboune en France pourrait constituer un jalon politique majeur. Initialement annoncée bien avant la réélection du chef de l’État algérien pour un second mandat, cette visite avait été ajournée à la suite de la dégradation soudaine des relations entre Alger et Paris. Son éventuelle reprogrammation serait aujourd’hui interprétée comme le signe d’un retour progressif à une relation diplomatique stabilisée. Mais c’est trop tôt pour en parler !

Lors d’un entretien télévisé accordé en février 2026, le chef de l’Etat algérien résumait d’ailleurs cette approche en déclarant : « Avec les grands pays, on s’entend. » Une formule qui, au-delà de sa portée rhétorique, a été largement perçue comme l’expression d’une volonté d’inscrire les relations avec la France dans une logique d’égalité, de dialogue et de pragmatisme, plutôt que dans celle d’une confrontation politique permanente.

Source : Le Matin d’Algérie – 16/03/2026 https://lematindalgerie.com/relations-franco-algeriennes-leger-fremissement-dune-normalisation/

Hommage à Mouloud Feraoun, un écrivain de la dignité – Rabah Aït Abache

Le 15 mars 1962, l’Algérie perdait l’une de ses plus grandes voix littéraires.

Ce jour-là, l’écrivain et instituteur kabyle Mouloud Feraoun était assassiné à Alger par un commando de l’OAS, quelques jours seulement avant le cessez-le-feu qui allait mettre fin à une guerre longue et meurtrière. Sa disparition brutale demeure l’un des symboles les plus tragiques de la violence qui marqua les derniers instants de la guerre d’indépendance.

Né en 1913 dans un village de Kabylie, Mouloud Feraoun avait choisi l’écriture comme un acte de vérité. Instituteur de métier, profondément attaché à l’éducation, il croyait que la connaissance pouvait ouvrir un chemin vers la dignité et la liberté. Son œuvre témoigne d’une sensibilité rare et d’un regard lucide sur la vie des siens. À travers ses livres, il a donné une voix aux humbles, aux paysans kabyles, aux familles marquées par la pauvreté mais riches d’humanité.

Son premier grand roman, Le Fils du pauvre, publié en 1950, reste l’un des récits les plus marquants de la littérature algérienne. Inspiré de sa propre enfance, il y raconte l’itinéraire d’un jeune garçon issu d’un milieu modeste qui, grâce à l’école, découvre un autre horizon. L’œuvre est devenue un symbole pour des générations de lecteurs, qui y ont reconnu l’histoire de leur propre lutte pour l’éducation et l’émancipation.

Mais Mouloud Feraoun n’était pas seulement un romancier. Il était aussi un témoin. Pendant la guerre d’Algérie, il tient un journal où il décrit avec une grande sobriété les souffrances, les espoirs et les contradictions d’une société plongée dans la tourmente. Ses mots, simples et puissants, refusent la haine et cherchent avant tout à comprendre l’humain dans toute sa complexité. Sans concession, ce journal demeure l’un des témoignages les plus justes et poignants sur la guerre d’indépendance.

Son assassinat, le 15 mars 1962 sur les hauteurs d’Alger, avec plusieurs autres membres des Centres sociaux par des tueurs de l’OAS, fut un acte de terreur destiné à réduire au silence les voix de la raison et du dialogue. Pourtant, ceux qui ont voulu l’effacer n’ont réussi qu’à rendre son héritage plus fort. Car, n’en déplaise à ses assassins, les livres de Mouloud Feraoun continuent de vivre, d’être lus et transmis.

Aujourd’hui encore, son œuvre rappelle que la littérature peut être un acte de courage. Elle peut préserver la mémoire d’un peuple, raconter ses douleurs, mais aussi porter ses espérances. Mouloud Feraoun n’est plus, mais sa voix demeure, dans chaque page où il célèbre la dignité humaine et la force de la culture.

Lui rendre hommage, c’est relire ses textes, transmettre son message, son amour de la littérature, de la Kabylie et se souvenir qu’au cœur des tragédies de l’histoire, certains hommes ont choisi la plume plutôt que la haine.

Source : Le Matin d’Algérie – 15/03/2026 https://lematindalgerie.com/hommage-a-mouloud-feraoun-un-ecrivain-de-la-dignite/

« Lui devant », un podcast audio-graphique – Abderazag Azzouz

« Lui devant », un podcast audio-graphique en cinq épisodes d’Abderazag Azzouz, auteur/réalisateur

« Lui devant », raconte l’histoire puissante et sensible de deux frères, Amine et Hakim, qui se battent pour l’indépendance de l’Algérie dans les années 1960.
Cette histoire est centrée sur leur parcours difficile et leur lien fraternel indéfectible. Nous les suivons alors qu’ils s’évadent d’un camp de prisonniers proche d’une carrière de marbre exceptionnelle située à Fil Fila, où ils étaient forcés de travailler. Cette carrière de marbre sera déterminante pour leur vie. Amine y vivra ses premières émotions, explorant sa créativité et la naissance d’une passion pour la sculpture. Hakim, quant à lui, y confrontera sa force physique lors de l’extraction de la roche, découvrant sa propre endurance et son courage.

Sortie officielle, le 19 mars 2025

Cliquer ICI pour visionner la bande annonce : https://linktr.ee/podcastime69

Ce podcast, dans sa version intégrale et audiovisuelle a été présenté samedi 27 septembre à la Bibliothèque de la Part Dieu de Lyon, devant un public conquis. Chacun s’est dit convaincu que sa présentation publique devrait connaître un bon succès, et que sa diffusion dans les établissement scolaire doit être envisagée.

Source: Lettre culturelle franco-maghrébine #107 – 01/03/2026 – Coup de soleil en Rhône-Alpes https://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/newsletter-lettre-culturelle-franco-maghrebine-107