Montpellier – Commémoration du crime d’État commis en plein Paris le 17 octobre 1961

A18h00, sur le pont Zuccarelli qui franchit le LEZ s’est déroulée la commémoration du 17 octobre 1961. Cet évènement est organisé chaque année à l’initiative du MRAP et d‘un collectif d’associations, auquel s’est jointe, pour la première fois, notre association :

Les Amis de Jean-Luc Einaudi, Ceini Hnyei kanaky, Coup de Soleil, Association Nationale des Pieds Noirs Progressistes et leurs Ami.e.s (ANPNPA), Les Ecologistes de Montpellier (EELV), la FSU 34, la Gauche Ecosocialiste, Identité et Partage, l’Institut d’Histoire Sociale CGT, la Ligue des Droits de l’Homme de Montpellier (LDH), le Mouvement de la Paix, Le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples de Montpellier (MRAP), Rencontres Marx, le Réseau Université Sans Frontière 34, l’Union des Juifs Français pour la Paix 34 (UJFP), l’Union Locale CGT.

A la demande du Collectif, la mairie de Montpellier a accepté à cette occasion de poser une plaque mémorielle dénonçant ce crime d’Etat avec l’inscription suivante : « A la mémoire des Algériens tués lors de la sanglante répression de la manifestation pacifique du 17 octobre 1961. Ce crime d’Etat est inexcusable pour la République ».

Gérard Norbert, ANPNPA Montpellier

Appel national 2025 –Commémoration du crime d’État commis en plein Paris le 17 octobre 1961

La guerre d’indépendance algérienne approchait de sa victoire quand, le 17 octobre 1961, un massacre a été perpétré par la police française à l’encontre des milliers d’Algériennes et d’Algériens qui manifestaient pacifiquement à Paris contre le couvre-feu raciste qui leur avait été imposé par le gouvernement de l’époque.

Ce crime d’État demeure trop souvent occulté et trop rarement enseigné.

Nous protestons 
– Contre les odieuses déclarations de haine à l’encontre des Algériens exprimées par des responsables politiques, au premier rang desquels le ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau. Elles traduisent la résurgence des pires idées racistes des tenant-e-s de l’Algérie française et des extrémistes criminels de l’OAS que certain-e-s cherchent à réhabiliter.
– Contre l’augmentation systématique des entraves à la circulation des personnes entre l’Algérie et la France et l’aggravation des conditions de séjour des Algérien-ne-s, comme celles des autres étrangères et étrangers en France.

Nous demandons 
– Dans un souci de transparence sur notre histoire et de reconnaissance des faits, un accès libre aux archives de la guerre d’Algérie.
– Que la recherche sur ces questions historiques et mémorielles soit encouragée sans ingérence des pouvoirs politiques.
– Qu’afin de favoriser la transmission aux nouvelles générations, soit créé, en France, un musée national d’histoire du colonialisme et que soit équitablement enseigné cette période de notre histoire commune.

Nous appelons les citoyennes et les citoyens de ce pays et l’ensemble des organisations progressistes, politiques, syndicales et associatives à se joindre aux différentes initiatives prises ce 17 octobre 2025 et à Paris :

RASSEMBLEMENT ORGANISÉ PAR NOTRE COLLECTIF DEVANT LA PLAQUE SUR LE PONT SAINT-MICHEL LE 17 OCTOBRE 2025, À PARTIR DE 18 H

afin de rendre hommage à la mémoire de tous les Algériens qui ont été victimes des violences racistes et colonialistes de l’État français et de combattre leurs résurgences dans le présent.

Appel 17 octobre 1961 – 2025

Signataires :
17 octobre contre l’oubli, ACCES (Chevilly-Larue), ACCA, AFPS Paris-Sud, Africa 93, AGAUREPS-Prométhée, AMFPGN, AMF, APAREDESA, Apel-Égalité, Association de Promotion des Cultures du Voyage (APCV), Association des Médecins pour la Prévention de la Guerre Nucléaire (AMPGN), Association des Pieds Noirs Progressistes et leurs Amis (ANPNPA), Association Démocratique des Tunisiens en France (ADTF), ASTI de Colombes, ATTAC France, ATMF, Au nom de la Mémoire, CEDETIM, CGT, CISE, CISPM, Collectif Boycott Apartheid Israël Paris-Banlieue, Collectif Faty KOUMBA, Collectif Ivryen de Vigilance Contre le Racisme, collectif Sövkipeu, Collectif Unitaire Franco-Algérien de l’Île de France, Comité vérité et justice pour Charonne, Compagnie Un Pas de Côté, Coordination nationale Pas sans Nous, COPAF, coudes à coudes, CRID, DIEL, Euro Palestine, FASTI, Fédération nationale de la Libre Pensée, Fondation Frantz Fanon, FSE, FTCR, Histoire coloniale et postcoloniale, Institut Mehdi Ben Barka – Mémoire vivante, Institut Tribune Socialiste-Histoire et Mémoire du PSU (ITS), Jeunes Insoumis-es, JSJV, L’APRES, La Marche des Solidarités, Le 93 au Cœur de la République, Le Poing Levé, Les Ami-es de Maurice Rajsfus, Les Amis de Jean-Luc Einaudi, Les amis de Max Marchand – de Mouloud Feraoun et de leurs Compagnons, LDH, LDH Auxerre, LDH EHESS, Les Amoureux au ban public, Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP), Morlaix Libertés, Mouvement de la Paix, Mouvement des Progressistes, PCF, PEPS, NPA Anticapitaliste, Palestine Vivra !, Pour une Écologie Populaire et Sociale, Pour la Mémoire – Contre l’Oubli, Renouveau Syndical, RESOCI-Algérie-Point-com, Réseau Féministe « Ruptures », Révolution Permanente, ROSMERTA, SNPES.PJJ-FSU, Solidaires Étudiant-e-s, Solidarités Asie France, SOS Racisme, Survie, Union étudiante, UJFP, Union communiste libertaire, Union syndicale Solidaires,…

Actions partout en France

Besançon : Rassemblement 17 octobre sur le pont Battant à 17h30 – des fleurs seront lancées dans le Doubs;
Givors : 18 octobre, La pièce de notre ami M’hamed Kaki « 17 octobre 1961, je me souviens » au Théâtre de Givors;
Lille : Manifestation samedi 18 départ à 15h Place de la république;
Montpellier : Rassemblement vendredi 17 octobre à 18h sur le Pont Zuccarelli;
Nanterre : 17 octobre à 18h rassemblement devant la plaque commémorative du 17 octobre 1961, place des Droits de l’Homme; 20h. projection dans la maison de la musique du film Frantz Fanon, « une vie, un combat », une œuvre réalisé par Cheikh Djemaï en 2001;
Noisy le sec : 17 Octobre rassemblement commémoratif et prise de parole du maire devant la fresque et la stèle en hommage aux victimes du 17 octobre1961 à 18h rue du17 Octobre 1961;
Perpignan : 17h30 – Rassemblement sur la passerelle de l’Archipel, Prise de parole et lancer de fleurs; 18h30 – Ciné-débat « Ici on noie les Algériens » de Yasmina Adi (90mn) Cinéma Castillet centre-ville;
Roubaix : Rassemblement place de la Liberté à 14h30 le samedi 18;
Strasbourg : 17 octobre 17h30 Pont du Corbeau;
Venissieux : 17 octobre, La pièce de notre ami M’hamed Kaki « 17 octobre 1961, je me souviens » Salle la Halle à Grains 85, Boulevard Coblod;
Villejuif : la ville commémore le 17 octobre 1961 avec les associations le vendredi 17/10 à 18h30 place du 17 octobre;
Vitry : le Mrap déposera une gerbe sur la stèle dédiée, quai Jules Guesde (…)

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En complément

17 octobre 2001

Plaque à la mémoire des Algériens tués lors de la sanglante répression du 17 octobre 1961, apposée 40 ans plus tard quai Marché-Neuf, dans l’île de la Cité et à proximité du pont Saint-Michel (Paris)

/

Institut national de l’audiovisuelhttps://enseignants.lumni.fr/fiche-media/00000001887/inauguration-d-une-plaque-commemorative-dediee-aux-algeriens-tues-le-17-octobre-1961.html

Date de diffusion : 17 octobre 2001

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17 octobre 1961 – Histoire et mémoires

https://www.histoire-immigration.fr/integration-et-xenophobie/histoire-et-memoires-de-la-manifestation-du-17-octobre-1961-a-paris

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Rencontre avec des lycéens de classe terminale – 14/10/2025 – Jacques Pradel, co-président de l’ANPNPA

La « Maison d’Histoire et de Mémoire d’Ongles » est un petit musée qui porte la mémoire de l’arrivée, le 6 septembre 1962, dans ce petit village des Alpes-de-Haute-Provence proche de Forcalquier, d’un groupe de 25 familles de harkis conduit par celui qui était leur lieutenant à Palestro, Yvan Durand.

L’association qui anime le musée organise des journées pédagogiques sur des thèmes relatifs à la colonisation/décolonisation de l’Algérie, en faisant intervenir des témoins devant un public scolaire.

La dernière,  mardi 14 octobre , accueillait deux classes de terminale d’un lycée de Salon-de-Provence, avec en matinée la visite du musée, et dans l’après-midi, les interventions de trois témoins – X. Amar, fils de Harki ; X. Warin, ancien appelé français; J. Pradel, co-président de l’ANPNPA – sur le thème des circonstances dans lesquelles avait pris fin la guerre d’Algérie.

La rencontre s’est déroulée en plein air, devant le foyer rural Yvan Durand (cf. photo). Elle a duré près de trois heures, interventions suivies de débats, portant certes sur le thème choisi , les circonstances dans lesquelles …., mais plus largement sur comment cette question de l’héritage colonial agite aujourd’hui notre société, avec la réhabilitation du passé colonial, la montée du racisme anti-arabe/islamophobie et de l’antisémitisme, la menace de l’extrême droite, etc.

Belle rencontre ! Combien cette jeunesse est réceptive pour peu qu’on la sollicite !

Jacques Pradel, ANPNPA Marseille

Retour sur l’hommage à François Nadiras à Toulon

Photo tirée du site de l’ANPNPA https://anpnpa.fr/ag-2025-de-lanpnpa-quelques-images/

L’assemblée générale de l’Association nationale des Pieds-noirs progressistes et leurs ami.e.s (ANPNPA) s’est tenue les 10 et 11 octobre 2025 à La Garde près de Toulon. Cette association est proche de l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre (4ACG). Un hommage a été rendu à François Nadiras, le créateur du site ldh-toulon.net, devenu à son décès en 2017 histoirecoloniale.net, en commun avec l’Association Histoire coloniale et postcoloniale, la section de la Ligue des droits de l’Homme de Toulon et le journal La Marseillaise.

Y sont intervenus : Jacques Pradel et Pierre Manaranche de l’ANPNPA, Roland Biache, président de la section LDH de Toulon, Elisabeth Nadiras, ancienne présidente de la section LDH de Toulon, Thierry Turpin, journaliste à La Marseillaise, et Gilles Manceron, co-délégué du groupe de travail « Mémoires, histoire, archives » de la LDH et co-responsable du site histoirecoloniale.net. Ont également pris la parole à distance : Françoise Dumont, présidente d’honneur de la LDH, Alain Ruscio, historien, et Fabrice Riceputi, historien et co-responsable de la rédaction du site histoirecoloniale.net.

La Marseillaise du 9 octobre 2025


Le samedi 11 octobre, des rencontres-débats ouvertes au public ont discuté sur la base des interventions de :

–                Nedjib Sidi Moussa, politologue : « Comment la décolonisation de l’Algérie façonne les passions françaises ».

–                Isabelle Merle, historienne de la colonisation, directrice de recherche au CNRS : « De l’Algérie à la Kanaky ».

–                Mehdi Lallaoui, réalisateur et écrivain, après la projection de son film documentaire « Kanaky-Nouvelle-Calédonie, la trajectoire interrompue du Caillou ».


À cette occasion, histoirecoloniale.net a interrogé plusieurs participants membres de l’ANPNPA et des 4ACG qui ont été proches des engagements de François Nadiras.

Entretiens avec des militants de l’ANPNPA et des 4ACG

• Comment est née l’ANPNPA ? N’est-ce pas un oxymore que de parler de pieds-noirs progressistes ?

• Jacques Pradel, co-président, et Catherine Sicart, membre de l’ANPNPA : L’association est née en 2008. Tout d’abord, on en avait assez d’entendre les pieds-noirs nostalgiques du système colonial de l’Algérie française parler en notre nom. On a une vision de l’histoire, une analyse de l’histoire qui est totalement différente de la leur. En un mot, nous estimons que la lutte du peuple algérien pour se libérer du colonialisme était une lutte juste et légitime. La deuxième raison c’était de dire, nous sommes des enfants d’Algérie et on veut dire notre fraternité avec les autres enfants d’Algérie. Lors de la création en 2008, nous étions un groupe d’amis dans la région avec des origines politiques ou des sensibilités différentes,  il y avait des communistes, ceux de la mouvance libérale des Européens d’Algérie, des Chrétiens de gauche… et la question de l’appellation de l’association posait naturellement problème. Nous avons donc retenu ces deux termes qui sont très connotés politiquement mais qui s’équilibrent d’une certaine manière.

L’élément déclencheur a été ce qui se passait à Perpignan, où à l’instigation du Cercle algérianiste de Perpignan, une organisation nostalgérique, avait été érigé un Mur des disparus pour l’Algérie française et il se trouve que sur ce mur étaient gravés les noms de membres de la famille d’un des fondateurs de l’association qui vivait à La Ciotat, Yvan Donnat. C’était une famille de communistes et militants anticolonialistes algérois qui avaient lutté et s’étaient engagés dans le FLN. Le nom de son père, Gaston Donnat, figurait sur ce mur alors même qu’il avait été victime d’un attentat perpétré par l’OAS. 

Yvan Donnat était en relation avec François Nadiras qui avait monté le site ldh-toulon.net, ce site formidable dans lequel il avait compilé une masse de renseignements et de documents historiques sur la colonisation. Donc, l’association est née de cette imposture des mouvements nostalgériques à Perpignan. 

• Est-ce que votre association s’ouvre aux jeunes ?

• Jacques Pradel : C’est une question compliquée à laquelle je répondrai par une anecdote. Il y a plus de dix ans maintenant, les jeunes de ma famille (une cinquantaine) , avaient décidé de faire une cousinade entre jeunes qui excluait les parents. Et je leur avais envoyé un mot pour présenter l’association et leur dire : « voilà, c’est ça aussi vos racines ». Ils avaient tous, sauf un, adhéré à l’Association, par sympathie parce qu’ils se reconnaissaient dans notre démarche et étaient absolument d’accord pour dénoncer et lutter contre le racisme. Mais toute la question de se battre contre les nostalgiques de l’Algérie française, quelque part, les intéressait beaucoup moins. Ils étaient en prise avec la réalité de ce qu’ils vivaient et la référence au passé était moins importante pour eux. Néanmoins, cette question de la transmission à la génération vient s’appuyer sur la réalité que l’on vit aujourd’hui avec la montée des idées d’extrême-droite, la montée du racisme ambiant, du racisme anti algérien, qu’il ne faut pas déguiser sous le terme d’islamophobie. Et là, ils se reconnaissent dans ce combat.

• Pouvez-vous nous parler de François Nadiras, des réseaux et des liens qu’il a tissés avec les associations comme la vôtre ?

• Nils Balanche, co-président de l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre (4ACG) Je l’ai connu quand j’avais 20 ans, dans les années 1967-1968, j’étais en classe de mathématiques, préparation aux concours au Lycée Dumont d’Urville à Toulon. Est arrivé ce jeune professeur de 27 ans, François Nadiras. Il était très compétent et très pédagogue. On allait dans ces cours avec beaucoup de bonheur et il m’a beaucoup guidé dans mon orientation et mes études. Bien plus tard, à la retraite, j’ai pu retrouver François à la Ligue des droits de l’homme et suivre le site ldh-toulon.net où s’exprimaient ses combats et ses valeurs que je partageais entièrement. C’est le sens de l’hommage que j’ai voulu lui rendre lors de l’Assemblée générale de l’ANPNPA car cette assemblée des pieds-noirs progressistes était vraiment le moment le plus approprié pour cet hommage.

• Philippe Czapla, de l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre (4ACG) : L’association a été fondée en 2004, au moment où plusieurs anciens appelés en Algérie ont commencé à avoir le statut d’ancien combattant et de recevoir une pension d’ancien combattant. La plupart d’entre eux sont revenus d’Algérie très traumatisés. Ils ont compris sur le terrain qu’on leur faisait faire une guerre coloniale. Mais beaucoup d’entre eux sont tombés amoureux du pays et ensuite amoureux des gens, du peuple algérien et ils n’ont pas compris qu’on leur fasse faire quelque chose qui était contre leurs valeurs. Donc, ils sont revenus complètement démolis, et pendant une vingtaine d’années au moins, ils n’ont rien pu dire pendant vingt, quarante ans pour certains. Ils n’ont rien pu lire parce que c’était une période dont les Français ne voulaient pas parler à l’époque et ensuite ce n’était pas partageable avec des enfants. Pas possible d’en parler ! On peut citer le cas de Rémi Serres en particulier, le fondateur de l’association, qui a été amené à témoigner parce que son fils était objecteur de conscience et qu’il a été poursuivi par la justice. C’est à ce moment-là qu’il a commencé à parler de la guerre d’Algérie, même si c’était c’est très difficile pour lui car cela faisait remonter des choses très compliquées.

Dans les années 2000, c’est avec des amis agriculteurs dans le Tarn qu’est née l’idée d’une association pour réfléchir à ce qu’ils feraient de leur pension d’ancien combattant, cela donnera l’Association des Anciens Appelés en Algérie et leurs Ami.e.s Contre la Guerre, 4ACG. En travaillant avec un groupe albigeois, le Collectif des Objecteurs du Tarn, ils décident de ne pas refuser cet « argent taché par tout le sang versé en Algérie » mais de le reverser à des causes utiles en Algérie et de soutenir des actions positives pour le rapprochement des peuples français et algérien. À la suite d’une émission de Daniel Mermet, sur France Inter Là-bas si j’y suis, l’association voit le nombre de ses adhérents exploser à la hausse. Lors d’une de la première Assemblée générale, était invitée Simone de la Bollardière, la veuve du général Pâris de Bollardière qui a été dégradé pour s’être opposé à la torture en Algérie. Son message aux anciens appelés en Algérie était : « Prenez la parole. Vous êtes aussi victimes de ce passé, ce que vous avez vécu n’est pas normal ». Cela n’a pas manqué de susciter des prises de parole des plus émouvantes. 

• Comment réussissez-vous à toucher les jeunes générations ?

• Philippe Czapla : Par les interventions dans les collèges et lycées, par un site internet qui s’appelle 4ACG.org, nous sommes en train de développer Facebook et Instagram. Ensuite, il y a des publications comme ce livre qui s’appelle Guerre d’Algérie, Guerre d’indépendance, Paroles d’humanité (1), un des rares livres qui regroupent tous les témoignages des anciens appelés, des harkis, des pieds-noirs, quasiment toutes les personnes concernées de près ou de loin par la guerre d’Algérie. Et ça montre bien tout le travail de d’humanité, de fraternité qui a été construit autour de l’association. 

(1) Collectif, Guerre d’Algérie, Guerre d’indépendance, Paroles d’humanité, l’Harmattan, 2012, 480 pages.

(propos recueillis par Cheikh Sakho)


« France-Algérie : ils chantent l’amitié entre nos peuples », un article de La Marseillaise


Voir aussi sur notre site histoirecoloniale.net

• Toulon, épicentre et bastion de l’idée coloniale, par François Nadiras. L’idée coloniale, une tradition ancienne et profonde à Toulon

• Mathématiques et vérités à dire : hommage à François Nadiras et Gérard Tronel, par Gilles Manceron

• Le site histoirecoloniale.net nourrit depuis cinq ans la réflexion sur le passé colonial et son héritage, publié le 4 septembre 2022

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Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 15 octobre au 31 octobre 2025 https://histoirecoloniale.net/retour-sur-lhommage-a-francois-nadiras-a-toulon/

AG 2025 – Quelques images

Samedi 11 octobre 2025

Assemblée générale

Rapport moral (Jacques) et bilan financier (Hélène)

Votes à main levée

Introduction au débat d’orientation (Catherine) : https://anpnpa.fr/ag-2025-de-lanpnpa-debat-dorientation-l-etat-des-relations-franco-algeriennes/

Pause

Déjeuner avec, entre autres, nos amis de la 4ACG, Nils et Philippe …

… et également le réalisateur Mehdi Lallaoui et le politologue Nedjib Sidi Moussa

Rencontres-débats

Avec Nedjib Sidi Moussa, politologue

Avec Isabelle Merle, historienne de la colonisation

Soirée musicale

Avec Martial Pardo et Nacer Hamzaoui

Lendemain d’AG

Ça bosse de bon matin ! Réunion du CA

Visite de Toulon

… par le petit groupe encore présent dimanche guidé par Françoise

Merci aux photographes, Marie-Hélène, Michel, et Marcel !

AG 2025 – Introduction au débat d’orientation : « L’ état des relations franco-algériennes »

Introduction au débat d’orientation

« L’ état des relations franco-algériennes »

Toulon, le 11 octobre 2025

Relations en crise ouverte depuis un an.
Pour bien saisir la portée de cette crise, il convient de rappeler le caractère exceptionnel du
lien franco-algérien, conséquence de presque deux siècles de cohabitation (deux siècles dans
cinq ans).

De cette histoire, résulte la construction d’un pont humain entre les deux pays (environ 10%
de la population française a un lien direct avec l’Algérie), et une culture partagée (du couscous
à la littérature, en passant par le cinéma, et les arts en général). Bref, les deux sociétés sont complétement imbriquées.

Cette corrélation à forte charge émotionnelle est frappé d’intranquillité permanente.
Mais elle n’a jamais été aussi radicalement menacée qu’en ce moment.

La reconnaissance par Macron de la marocanité du Sahara occidental n’est que le déclencheur.
La crise est latente depuis 2021 en plusieurs points de tension : question de la mobilité des
Algériens (réduction drastique des visas de 50% en 2021) ; propos de Macron, en octobre
2021, sur « la rente mémorielle », et sa mise en doute de l’existence d’une nation algérienne
avant la colonisation ; accueil par la France, en octobre 2023, de l’opposante algérienne, Amira
Bouraoui, ce qui lui a permis d’échapper à une extradition de Tunis (où elle s’était réfugiée) vers
Alger.

Par la suite, la crise a été amplifiée par une série d’événements: citons, entre autres,
l’arrestation de Boualem Sansal (novembre 2024), celle des influenceurs TikTok de nationalité
algérienne appelant à des actes de violence en France contre des opposants algériens (janvier
2025) ; les OQTF que l’Algérie refuse de recevoir, comme le font d’ailleurs les autres pays du
Maghreb et subsahariens ; la visite de Rachida Dati, au Sahara occidental (février 2025), suivie
par celle de Gérard Larcher ; l’expulsion de diplomates ; la question toujours en suspens du
traitement par la France des déchets radioactifs dans le Sahara et de l’indemnisation des
victimes … (non exhaustif).

Quelle sont les fondements de cette crise ? Quelles en sont les spécificités ? Et quelles sont les
perspectives ? Pour répondre à ces questions, il nous faudra évoquer d’abord, la dimension historique qui l’éclaire ; ensuite, les facteurs contemporains qui la cimentent. En effet, cette crise intervient sur fond d’enjeux mémoriels, doublés d’une instrumentalisation à des fins de politique intérieure aussi bien en France qu’en Algérie.

Dimension historique
La cicatrice coloniale
En Algérie, le passé colonial est omniprésent. Le régime est adossé au récit de la guerre de libération érigé en mythe fondateur. En revanche, la France d’aujourd’hui s’est construite sur l’effacement de ce passé. Une amnésie collective a été fabriquée. Or la réflexion sur ce passé est essentielle à l’analyse de notre société qui a été façonnée par cette histoire.

Qu’en est-il de la politique mémorielle engagée par Emmanuel Macron?
Des avancées ont été faites. Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État français
dans l’assassinat de militants pro-indépendance : l’avocat Ali Boumendjel, Maurice Audin,
Larbi Ben M’hidi. Il a rendu un hommage inédit aux victimes de Charonne. Il a également
qualifié de « crimes impardonnables pour la République » la violente répression du 17 octobre
1961, mais en l’attribuant à la seule responsabilité du préfet Maurice Papon, ce qui est
largement incomplet. De même, en matière d’insuffisance, le colonial n’est jamais évoqué.
Emmanuel Macron ne parle jamais du colonial.

Cette neutralisation du colonial crée de la confusion là où il faudrait faire œuvre de pédagogie.
Le clientélisme électoral a joué un rôle déterminant en matière de régression sur le sujet.
En 2017, le candidat Macron qualifiait la colonisation de « crime contre l’humanité ».
En 2021, devenu président, il se demandait « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant
la colonisation française? Ça, c’est la question
». À force de donner des gages à l’extrême droite, Emmanuel Macron a fini par en diffuser, et en légitimer, la parole. Et son projet de politique mémorielle a viré à l’impasse.

Facteurs contemporains
Instrumentalisation des relations entre les deux pays à des fins de politique intérieure.

Chaque État puise dans le nationalisme pour consolider son pouvoir.
En France, parallèlement à la montée en puissance de l’extrême droite, le passé colonial ravive
des débats internes sur l’insécurité et l’immigration (sujets toujours évoqués conjointement).
En Algérie, ce passé est mis en avant pour renforcer l’unité nationale et la légitimité du
gouvernement.

On assiste à une forme d’effacement des frontières entre la politique intérieure et la politique
extérieure dans les relations entre Alger et Paris.

Quelles perspectives ?
Deux scénarios possibles : celui de l’apaisement, ou celui de la poursuite de l’escalade.
Jusqu’où ? Jusqu’à la rupture ?

La situation actuelle suscite de fortes inquiétudes parmi nous, et parmi les franco-algériens
qui sont désignés pour cibles. Valeurs actuelles (numéro du 26 mars 2025) qualifie de
« menace intérieure, la présence d’Algériens sur le territoire français susceptibles d’être
mobilisés par Alger
».

Une résolution à court terme de la crise paraît peu probable.
Quelle orientation adoptera le nouveau gouvernement à l’issue de l’élection de 2027 ?
Nous n’en savons rien, mais la causticité des discours actuels donne un aperçu de ce que serait
la configuration des relations franco-algériennes en cas d’accession au pouvoir de l’extrême
droite en 2027 (et par « extrême droite », nous ne faisons pas référence uniquement au FN/RN).
En fin de compte, le seul résultat effectif de cette offensive anti-algérienne est l’instauration
d’un climat empoisonné en France qui affecte les millions de Français en lien avec l’Algérie.
Seule la dimension humaine est en mesure de garantir la pérennité des relations entre les deux
pays. Et nous avons, en la matière, en tant qu’association, un rôle à jouer.

La guillotine, arme de terreur coloniale – Alain Ruscio

Alors qu’est panthéonisé Robert Badinter qui fit abolir la peine de mort en France, l’historien Alain Ruscio rappelle que la guillotine fut surabondamment utilisée par la France dans tout son empire pour y terroriser les « indigènes » et y maintenir l’ordre colonial.

La guillotine, manifestation paroxystique de la répression coloniale par Alain Ruscio

Illustration 1

 Le 20 octobre 1842, Victor Hugo s’installe à sa table de travail et décrit l’arrivée de drôles de caisses sur les quais d’Alger[1] : « Sur le débarcadère, des douaniers ouvraient les colis, et, à travers les ais des caisses entrebâillées, dans la paille à demi écartée, sous les toiles d’emballage, on distinguait des objets étranges, deux longues solives peintes en rouge, une échelle peinte en rouge, un panier peint en rouge, une lourde traverse peinte en rouge dans laquelle semblait emboîtée par un de ses côtés une lame épaisse et énorme de forme trian­gulaire : c’était la civilisation qui arrivait à Alger sous la forme d’une guillotine »[2]. Quatre mois plus tard, le 16 février 1843, le premier indigène en terre algérienne, Abd el Kader ben Dahman, avait la tête tranchée.

 Les territoires colonisés, avant la présence française, avaient le plus souvent des méthodes de répression et de mise à mort particulièrement violentes. Les documents dont on peut disposer sur ces pratiques, souvent  précédées de mille souffrances, ne laissent aucun doute à cet égard. Les Français, au nom d’une civilisation supérieure, introduisirent dans plusieurs de leurs colonies un moyen radical, considéré comme propre, plus humain, de mettre en application les sentences de mort : la guillotine, sinistrement surnommée la Veuve[3]La justice coloniale se montra particulièrement sévère. On guillotinait facilement sous les Tropiques, à une certaine époque, à l’ombre du drapeau français. Au fil des affaires, on trouve, à côté de motifs qui auraient également valu la peine capitale en métropole, des motifs assez ténus. En fait, l’usage de cet instrument avait une éminente fonction politique : inspirer la terreur aux populations indigènes afin de les contrôler, de les dissuader de toutes velléités de résistance.

Dans les vieilles colonies

 Après l’épisode spécifique de la Révolution, la Veuve fut réintroduite par le Second Empire dans les îles, au coup par coup. À La Réunion, dans l’entre-deux-guerres, c’étaient des condamnés de droit commun, souvent des cafres, qui officiaient. Une triste particularité de cette île fut la perpétuation des exécutions publiques. La dernière eut lieu le 10 avril 1940[4]. Quatre autres suivirent, dont la dernière, le 14 août 1954. En Martinique, entre 1851 et 1965, il y eut 8 exécutions, dont Landry-Lambert Gau, le 22 juin 1965, le dernier guillotiné des Antilles françaises. En Guadeloupe, entre 1875 et 1947, 4 exécutions capitales.  

 En Algérie

 Les condamnations à mort pouvaient être prononcées pour des motifs qui, en France, auraient valu tout au plus quelques années d’emprisonnement. Un an après la première exécution de février 1843, la presse relate la condamnation à mort d’un individu nommé Mohamed ben Saïd[5], coupable d’avoir « porté un coup de couteau » à un milicien (sans qu’il soit précisé si ce dernier avait été sérieusement blessé)[6].

 L’usage de la guillotine s’est ensuite imposé partout dans la colonie. Un recensement global[7] constate qu’il y eut, de cette première utilisation de la Veuve à la veille de la guerre d’Algérie, 361 exécutions capitales de musulmans – 209 de 1843 à 1918, 103 de 1919 à 1939, 49 de 1940 à 1954 – soit 3 par an, en moyenne (pour la même période : 21 Européens). Lors de la guerre d’indépendance, le chiffre global le plus souvent cité dépasse les 200 noms. C’est celui avancé par la meilleure spécialiste de la justice pendant cette guerre, Sylvie Thénault[8]. Plus tard, deux journalistes, François Malye et Philippe Oudart, et un historien, Benjamin Stora, obtinrent des dérogations pour consulter les dossiers de l’époque du Conseil supérieur de la Magistrature. Ils purent comptabiliser 222 exécutions capitales[9], dont une vingtaine en métropole. Durant la seule année 1957, celle de la « bataille d’Alger », 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens condamnés après des procès expéditifs devant des tribunaux militaires eurent lieu à la prison Barberousse, avec l’aval du Garde des Sceaux François Mitterrand qui émettait un avis défavorable aux demandes de grâce.

Selon une comptabilité morbide, on peut donc avancer qu’il y eut, durant toute la période coloniale, en Algérie, 583 exécutions capitales recensées, soit plus de 4 par année.   

 En 1899, deux professeurs à l’École de Droit d’Alger[10] publient une étude dans laquelle ils déplorent la trop grande sévérité des tribunaux. Les 4 cours d’assises d’Algérie prononcent alors chaque année plus de peines capitales que les 89 cours de métropole : pour les années 1892 à 1894, par exemple, 109 en Algérie contre 93 en métropole… propension heureusement tempérée par les grâces présidentielles (31 guillotinés en Algérie pour les trois années, 35 en métropole)[11]. Il reste qu’une population musulmane d’Algérie de moins de 4 millions d’habitants eut presqu’autant de guillotinés qu’une métropole alors peuplée de plus de 38 millions d’habitants[12].

 Les exécutions étaient alors publiques, comme c’était partout l’usage. Mais, en métropole, les années passant, on tendit de plus en plus à la discrétion. En Algérie, c’était devenu un spectacle. En août 1904, le Journal des Débats, après une description au ton très détaché d’une triple exécution à Oran (les condamnés avaient assassiné une famille de colons), conclut son article par trois phrases sèches : « À 5 h. 11, le couperet tombe une première fois, une deuxième à 5 h. 12, une troisième à 5 h. 13. Les condamné ont marché résolument au supplice, regardant fixement le couperet. La foule applaudit après la troisième exécution » (3 août 1904). Cette dernière phrase évoque évidemment la population européenne. Mais les indigènes étaient également conviés. Rares étaient les articles de presse qui s’interrogeaient sur leurs réactions. La série continua, avec une seule modification, notable : l’interdiction des exécutions publiques (décret Daladier, 1939)

En Tunisie

 En Tunisie, pays de protectorat, l’usage était d’appliquer la façon tunisienne d’exécuter (la pendaison)  lorsqu’il s’agissait d’affaires entre indigènes, et la guillotine lorsque la victime était un Français[13]. Comme la présence d’un tel instrument en permanence n’était pas économiquement de justification, ce fut l’Algérie qui le prêta, au coup par coup. Le premier exemple retrouvé concerne trois indigènes coupables de l’assassinat d’un colporteur kabyle, sujet français, le 27 avril 1889[14], soit après seulement huit années de protectorat. La dernière concerna trois Tunisiens, le 28 avril 1954 à Sfax[15], deux ans avant l’indépendance.  

Au Maroc

Au Maroc, le processus des mises à mort par décapitation fut plus long à s’enclencher. Peut-être la gestion paternelle du pays par Lyautey explique-t-elle cette – bien relative – clémence. Le fait est qu’il n’y eut aucune importation de la Veuve durant son mandat. Le 16 avril 1928, donc trois années après le départ de Lyautey, le Sultan accepta finalement de signer un dahir autorisant l’usage de la guillotine dans son pays[16]. Le passage à l’acte ne tarda pas, d’autant que l’opinion européenne était chauffée par l’insurrection rifaine, alors toute proche. La première exécution eut lieu le 23 août 1928, la guillotine arrivant d’Algérie par la route. Comme toujours, l’exécution eut lieu en public, devant la porte de la prison centrale de Casablanca. La dernière exécution, toujours à Casablanca, eut lieu le 22 octobre 1947[17].

 En Indochine

La première description que nous avons trouvée de l’usage de la guillotine dans la colonie extrême-orientale concerne une exécution en Cochinchine (le sud du Viet Nam) : « Pour la première fois, la guillotine a fonctionné dans notre colonie. Un indigène qui avait assassiné une femme pour la voler a été guillotiné à Travinh » (Journal des Débats, 6 juin 1892). Le commentaire qui accompagne cette exécution est pour le moins étonnant. On y (re)trouve le mot « spectacle » « La rapidité foudroyante de la décapitation a rempli les Annamites d’étonnement bien plus que d’épouvante. Ils estiment en effet qu’il sera bien plus facile de mourir à l’avenir, et les futurs assassins ou pirates se sont montrés généralement satisfaits » (Le Temps, 4 juillet 1892).

Il y avait également des exécutions au pénitencier de Poulo Condor, de sinistre réputation.

À partir de 1930, la Veuve va être utilisée plus intensément encore avec, plus qu’ailleurs, une dimension politique. En février de cette année avait eu lieu une insurrection, à Yen Bay, à l’initiative du Parti nationaliste VNQDD (dit Guomindang vietnamien). Outre une répression immédiate – dont des bombardements aériens sur des villages suspects d’avoir hébergé les insurgés –, une justice implacable s’instaura : 39 condamnations à mort furent prononcées, 13 insurgés seront finalement exécutés.

 Ce qui n’empêcha nullement, bien au contraire, la fièvre de gagner d’autres parties de l’Indochine. Des révoltes paysannes, cette fois d’inspiration communiste, éclatèrent au centre Viêt Nam. La répression fit un nouveau bond. Pour les années 1930 à 1932, il est vrai paroxysme de la répression, 88 Annamites furent guillotinés[18]. Les militants du Parti communiste indochinois fournirent un lourd contingent de condamnés à mort. La répression atteignit un point culminant sous le régime de Vichy. Une nouvelle insurrection communiste éclata en Cochinchine en novembre 1940. L’amiral Decoux, haut commissaire, fut impitoyable, ignorant même les conseils de (relative) modération provenant de Vichy. Il y eut 144 exécutions capitales[19], sans que l’on sache exactement la part entre les fusillés et les décapités. 

Durant la guerre d’Indochine, il n’y eut pas, contrairement à ce qui se passa ensuite en Algérie, de décapitations, du moins officielles.

 Combien y eut-il, en tout, dans cette colonie, d’exécutions capitales par ce procédé ? En 1925, Roland Dorgelès, au détour d’une phrase, avance pour la seule Cochinchine un chiffre effrayant : « Trois cents têtes » (Sur la Route mandarine, 1925)[20]. Texte  écrit avant les révoltes de 1930, 1931 et 1940 citées supra. Dans l’incapacité de citer une estimation globale, on peut simplement affirmer que plusieurs centaines de colonisés d’Indochine eurent la tête tranchée.  

 Dans le Pacifique

 L’ histoire de la Kanaky est ponctuée de révoltes, dont la plus célèbre, car la plus globale, fut celle de 1878. Dix années plus tôt avait eu lieu un autre mouvement, plus local, mais qui a marqué la mémoire kanak[21]. En octobre 1867, des guerriers avaient attaqué une propriété européenne dans la région de Uvac, tuant 8 colons et 2 gendarmes. En mai 1868, le tribunal de Nouméa prononça 10 condamnations à mort[22]. La guillotine était alors arrivée sur l’île, suite au début de la déportation des bagnards. Neuf jours exactement après l’énoncé de la sentance, soit le 18 mai, les décapitations eurent lieu. Les tribus furent obligées d’y assister. Les dix rebelles sont entrés dans l’histoire, aujourd’hui encore honorés en Kanaky.

 Mais, dans la longue liste des guillotinés en Kanaky, on compte évidemment surtout des noms de bagnards[23]. Par contre, la consonance d’autres noms indique qu’il s’agit de révoltés kabyles de 1871 ou de leurs descendants : Mohamed ben Ali Srir, exécuté le 7 septembre 1899, et Miloud ben Djelloul, le 8 mars 1923, Joseph Abdelkader et Ali Boudellal, le 23 mai 1933[24].

 L’ instrument fut également utilisé aux Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui Vanuatu). Le 28 juillet 1931, six coolies tonkinois, travailleurs déplacés, auteurs de meurtres (deux compatriotes et un chef de chantier français, Chevalier), furent guillotinés[25].

 À Tahiti, la Veuve fut utilisée contre un coolie chinois, Chim Soo Kung, un pauvre bougre pris dans une rixe sur une plantation en avril 1869. Un surveillant, également chinois, y fut tué. Le tribunal de Papeete prononça quatre condamnations à mort, dont une seule fut appliquée[26].

 L’ île, alors, n’avait pas de guillotine. Des artisans locaux en construisirent une, assez malhabilement, sans plans. La petite histoire dit qu’elle fut expérimentée sur des troncs de bananier, puis sur… des animaux (chiens, moutons et porcs)… Mais le sommet du sordide fut atteint le jour de l’exécution, évidemment publique, exécution faite sur le territoire de la plantation. D’abord, on se trompa de Chinois (ils se ressemblent tous…). Lorsque le « vrai coupable » fut substitué in extremis à l’autre, nouvelle scène, quasiment de Grand Guignol, la lame refusant de tomber. Le pauvre condamné dut assister durant trois quarts d’heure à la sinistre réparation (Journal des Débats, 9 septembre 1869)[27]. Cet épisode fut l’occasion pour Jack London – qui avait fait un court séjour à Papeete fin 1907- début 1908 – d’écrire l’année suivante une nouvelle[28] très dénonciatrice des pratiques policières et judiciaires dans les colonies françaises. Noter toutefois que, dans la nouvelle, London met de côté la substitution in extremis du vrai coupable au faux..

Un épilogue en forme de rictus

 La triste et terrible histoire de la peine de mort s’est achevée avec son abolition, en 1981. Pour la postérité, l’histoire de Christain Ranucci restera liée à ces derniers temps de la Veuve, notamment grâce au courageux livre de Gilles Perrault, Le pull-over rouge, tendant à prouver  qu’il s’est probablement agi d’une erreur judiciaire. Renucci fut exécuté le 28 juillet 1976.

 En fait, le dernier guillotiné de l’histoire, quatre ans avant l’abolition, fut un Tunisien, Hamida Djandoubi, coupable de meurtre après tortures sur sa maîtresse. Il fut exécuté aux Baumettes le 10 septembre 1977, donc 14 mois après Ranucci. Même si cela n’a rien à voir avec l’histoire coloniale, le fait que le ressortissant d’un pays anciennement colonisé ait clos cette page tragique (… et qu’il ait été totalement oublié, à l’inverse de Ranucci) apparaît comme une grimace de l’Histoire. 


NOTES

[1] On a l’impression, en le lisant, d’une chose vraiment vue. Or, Hugo n’y a pas assisté, n’ayant jamais foulé le sol de l’Algérie. Mais la date et le fait sont attestés. Voir Franck Laurent, Victor Hugo face à la conquête de l’Algérie, in Série Victor Hugo et l’Orient, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001.

[2] Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers, Vol. I, 1830-1846, Paris, Gallimard, Coll. Folio.

[3] Nous n’évoquerons pas dans cette notice l’utilisation de la Veuve dans les bagnes situés aux colonies.

[4] Cyril Chatelain, « La prison Juliette Dodu à La Réunion : fermeture de la “honte de la République“ », Site Crimoncorpus, 28 juin 2012 ; http://criminocorpus.hypotheses.org/7333.

[5] Journal des Débats, 13 septembre 1844.

[6] Nous n’avons pas retrouvé trace de l’exécution de la sentance.

[7] Site guillotine.voila.net.

[8] Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, Ed. La Découverte, Coll. L’espace de l’Histoire, 2001.  

[9] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010.

[10] Émile Larcher & Jean Olier, Les institutions pénitentiaires de l’Algérie, Paris, Art. Rousseau, Éd. / Alger, Ad. Jourdan, Éd., 1899.

[11] Il arriva souvent que les cours d’Algérie condamnent les assassins – comme en métropole – mais aussi leurs complices. Les grâces présidentielles semblent s’être appliquées surtout à cette seconde catégorie de condamnés.

[12] Dans les frontières d’alors, donc hors Alsace et une partie de la Lorraine.

[13] « Les exécutions capitales », La Dépêche tunisienne, 17 juin 1896.

[14] Journal des Débats, 28 avril 1889.

[15] Site Internet guillotine.voila.net.

[16] Adnan Sebti, « Les Marocains et la guillotine », Zamane, le Maroc d’hier et d’aujourd’hui, Casablanca, n° 105, août-septembre 2019.

[17] Site Internet laveuveguillotine ; https://laveuveguillotine.pagesperso-orange.fr/PalmaresMaghreb.html

[18] La Dépêche d’Indochine, 2 février 1933, citée par Ngo Van, Au pays de la Cloche fêlée. Tribulations d’un Cochinchinois à l’époque coloniale, Montreuil, Éd. L’Insomniaque, 2000.

[19] Sébastien Verney, L’Indochine sous Vichy. Entre Révolution nationale, collaboration et identités nationales, 1940-1945, Paris, Riveneuve Éd., 2012.

[20] Paris, Albin Michel.

[21] Récit d’après Marjorie Bernard, « Un passé à démêler », Les Nouvelles Calédoniennes, Nouméa,19 mai 2012.

[22] Le Moniteur de Nouvelle-Calédonie, 17 mai, cité par La Presse, 21 octobre.

[23] Qui ne concernent qu’indirectement l’histoire coloniale.

[24] Les exécutions capitales en Nouvelle-Calédonie, Site Internet Guillotine-La Veuve.

[25] Dong Sy Hua, De la Mélanésie au Vietnam. Itinéraire d’un colonisé devenu francophile, Paris, L’Harmattan, Coll. Mémoires asiatiques, 1993.

[26] Anne-Christine Trémon, « Mémoire d’immigrés et malemort : controverses autour du passé coolie chez les Chinois de Tahiti », Les Cahiers de Framespa (France méridionale et Espagne), Université de Toulouse, n° 3, 2007.

[27] Qui cite lui-même deux périodiques, La Revue britannique et Le Réveil.

[28] « The Chinago », nouvelle écrite en 1909, in When God Laughs and Other Stories, New York, Macmillan Co., 1911 ; traduction française, « Le chinetoque », in Quand Dieu ricane, Paris, Phébus, 2005.

Source : Mediapart – Billet de blog – 09/10/2025 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/091025/la-guillotine-arme-de-terreur-coloniale

« François Mitterrand « décolonisateur » ? Du mythe à l’histoire… » – Nicolas Bancel & Pascal Blanchard 

« François Mitterrand « décolonisateur » ? Du mythe à l’histoire… » par Nicolas Bancel & Pascal Blanchard 

À l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois, les historiens Pascal Blanchard et Nicolas Bancel (CRHIMLausanne) présenteront, aux côtés des historiens Benjamin Stora (Université Sorbonne Paris Nord / Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco)), Sandrine Lemaire (Lycée Jean Jaurès, Reims), Vincent Duclerc (Chercheur titulaire / Inspecteur Général de l’Education nationale / EHESS – École des hautes études en sciences sociales (CSI)) et Judith Bonnin (Université Bordeaux Montaigne), leur nouvel ouvrage François Mitterrand, le dernier empereur. De la colonisation à la Françafrique (Éditions Philippe Rey, 2025). La rencontre, animée par le journaliste Pierre Haski (France Inter / Le Nouvel Obs), se tiendra à la Halle aux grains le samedi 11 octobre à 16h30

À cette occasion, les deux historiens publient une tribune pour Libération, dans laquelle ils reviennent sur le parcours colonial et postcolonial de François Mitterrand, dont la biographie officielle continue de présenter l’image d’un « décolonisateur ». En s’appuyant sur les faits et les archives, ils rappellent que, de l’Indochine à l’Algérie, du Cameroun à l’Afrique subsaharienne, François Mitterrand fut d’abord un « homme de l’empire », défenseur de l’Union française et acteur d’une politique de répression. Les auteurs montrent comment, après 1958, l’ancien ministre a patiemment réécrit son propre récit pour se construire une légende anticoloniale et tiers-mondiste, aujourd’hui encore peu interrogée. De la guerre d’Algérie au génocide des Tutsis au Rwanda, de la continuité de la Françafrique aux interventions militaires en Afrique, Pascal Blanchard et Nicolas Bancel mettent en lumière la permanence d’une vision impériale au cœur du mitterrandisme. Des appels à la répression impitoyable à la feinte ignorance des tortures commises par les forces françaises, le passé colonial de l’ancien président socialiste est bien éloigné de ses propres réécritures flatteuses, reprises aujourd’hui encore sur le site de l’Elysée.

À l’occasion des « Rendez-vous de l’histoire »qui se tiennent à Blois du 8 au 12 octobre 2025, les journalistes de Libération invitent une trentaine d’historiens (le Libé des historien-nes sous le pilotage de Benjamin Stora pour porter un autre regard sur l’actualité – il vient de publier un essai avec pascal Blanchard « Doit-on s’excuser de la colonisation ? » ). Retrouvez ce numéro spécial en kiosque jeudi 9 octobre et  avec notamment un focus sur le travail de « Roméo Mivekannin, à draps ouverts » (avec qui le Groupe de recherche Achac travaille depuis des années sur le passé colonial), un article de Philippe Artières, « L’Etat français a-t-il manqué de mémoire en envoyant des CRS en Martinique ? » et celui d’Arnaud Fossier, « Face à la droitisation de l’histoire, il faut en finir avec l’illusion molle de l’impartialité ». 

En 2025, soixante-dix ans après les faits, on peut analyser le parcours de François Mitterrand en s’attachant à sa posture au cœur des décolonisations en prenant comme point d’attache l’année 1955. Il n’est plus alors ministre de l’Intérieur (depuis février 1955), pas encore garde des Sceaux (il le sera en février 1956), le conflit indochinois a été long (1946-1954), la guerre d’Algérie a commencé l’année précédente (1954), la crise politique s’installe au Maroc et en Tunisie depuis deux ans et la bascule est proche au Cameroun (mai 1955) pour une guerre totale. Il n’a, cette année-là, plus de solidarité gouvernementale ni de devoir de réserve à respecter et l’entière liberté de s’exprimer… Que fait-il ? Que dit-il ? Rien. Il regarde passer le train de l’histoire, sa vision est celle d’un conservateur, certes réformiste, mais un homme de « réformes » qui visent d’abord à sauvegarder l’empire.

Croyance dans la grandeur coloniale de la France

Décolonisateur, il ne l’est pas, ou alors dans la réécriture de ce passé et dans sa propre prose pendant quarante ans, pour offrir le récit d’un « homme de gauche » sur ses « engagements » d’alors. Nous le savons désormais, il s’agit d’un mythe. La croyance dans la grandeur coloniale de la France est chevillée à son âme depuis ses 15 ans et sa visite de l’Exposition coloniale à Vincennes (1931), depuis ses engagements pour la conquête mussolinienne de l’Ethiopie (1935), depuis ses voyages en Algérie (1947) et en Afrique subsaharienne (AOF et AEF, 1949-1950), depuis son passage au ministère de la France d’outre-mer (1950-1951), à travers son combat au sein de l’Union démocratique et socialiste de la Résistance, pour défendre l’Union française…

Et pourtant, en consultant sa «bio officielle» sur le site de l’Elysée, on peut lire qu’à la suite de sa présence au ministère de la Justice (jusqu’en mai 1957, en pleine bataille d’Alger et alors que la guerre au Cameroun est à son paroxysme), alors que c’est son tout dernier poste ministériel et qu’il n’en retrouvera plus aucun malgré ses multiples tentatives (notamment pour être président du Conseil), il aurait refusé les responsabilités ministérielles «qu’on lui offre dans les derniers cabinets de la IVe République, dont il désapprouve la politique algérienne».

L’ historien est subjugué, c’est tout simplement faux, une manipulation de la réalité des faits et du parcours du sphinx à cette époque. Sur certains moments de ce récit, des travaux ont été proposés (notamment par Benjamin Stora) : François Mitterrand est ministre de l’Intérieur lors du déclenchement de la guerre d’Algérie (l’Algérie est alors constituée de départements « français » et donc sous sa responsabilité). Sa réaction est immédiate, appelant à une répression impitoyable de l’insurrection. Par la suite à la Justice, il réprime sans hésitation, feindra d’ignorer la torture dont il est parfaitement informé et accompagnera la politique de Guy Mollet. Il est celui qui proposera le moins de grâce pour les condamnés à mort du FLN. Et lorsque l’Algérie devient enfin indépendante en 1962, au terme d’une guerre inutile et meurtrière, il exprime son profond désarroi devant ce dénouement.

La réécriture de sa propre histoire

Comme expliquer qu’aujourd’hui encore, subsiste l’image d’Épinal d’un François Mitterrand progressiste et visionnaire sur le sujet des décolonisations ? Tout d’abord parce qu’après l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle (1958), il va mettre à profit sa traversée du désert au début des années 1960 pour réécrire sa propre histoire. De la même manière qu’il a constamment menti ou édulcoré son engagement à Vichy, il s’attache alors à échafauder sa légende « anticoloniale », tout en s’affirmant comme tiers-mondiste pour se positionner au sein de la gauche française et laisser croire une continuité entre ses engagements passés et présents.

Depuis personne, à droite ou à gauche – où alors de manière marginale ou inaudible –, n’a remis en cause ce parcours. Depuis, les porteurs de sa mémoire sont sur le front, réécrivant ce passé, contestant les travaux et commissions d’historiens (notamment sur le Rwanda), entretenant le mythe… Dans un tel contexte, Emmanuel Macron, qui a entrepris de mettre à jour les ombres du passé colonial et postcolonial en France, à travers la mise en place de plusieurs commissions d’historiens (sur l’Algérie, le Cameroun, le Rwanda, et bientôt sur Haïti et Madagascar), n’a pas osé réviser ce passage déformé de l’histoire coloniale du pays sur le site de l’Elysée.

Un premier pas, simple et symbolique

On ne touche pas aux anciens présidents… ni à leur mémoire. C’est une règle non écrite et encore usitée traditionnellement dans les palais de la République.

Pourtant, l’histoire est limpide. S’installant dans le trône confortable offert par une Ve République qu’il avait toujours vilipendé, François Mitterrand commence par congédier en 1982 Jean-Pierre Cot du ministère de la Coopération ; il reprend ensuite – ni plus ni moins – la politique de la Françafrique inaugurée par le général de Gaulle ; il impose l’amnistie en novembre 1982 pour les généraux putchistes de l’Algérie française (y compris Salan, qu’il avait déjà défendu lors de son procès) ; il rêve pendant des années de construire un mémorial nostalgique de l’empire à Marseille.

Par la suite, sa politique est marquée par un soutien constant aux régimes souvent autoritaires et corrompus en Afrique ; les scandales affairistes se succèdent (mettant en cause notamment son fils Jean-Christophe) comme le double jeu (comme en Afrique du Sud) ; les interventions militaires directes – une trentaine – et indirectes traversent ses deux septennats (aucun autre pays, aucun autre président, n’aura autant engagé d’action militaire sur le continent). De son soutien à la conquête par l’Italie fasciste de l’Ethiopie au génocide des Tutsis au Rwanda, le parcours de François Mitterrand est limpide, et son discours très tardif à La Baule n’y change rien.

Soixante-dix ans après son passage au ministère de l’Intérieur et trente ans après son départ de la présidence de la République, il est temps d’interroger le rôle colonial et postcolonial de François Mitterrand. Un premier pas, simple et symbolique, serait d’actualiser sa biographie sur le site de l’Elysée… et cela serait le signe qu’une page (d’histoire) se tourne enfin sur un passé qui ne passe pas.

https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/francois-mitterrand-decolonisateur-du-mythe-a-lhistoire-par-pascal-blanchard-et-nicolas-bancel-20251008_HLMZMZ5NDJGNBCYRXAQCMJIOFI/#mailmunch-pop-1146266

http://www.philippe-rey.fr/livre-Fran%C3%A7ois_Mitterand,_le_dernier_empereur-646-1-1-0-1.html

https://rdv-histoire.com/programme/de-la-france-coloniale-la-francafrique-le-parcours-de-francois-mitterrand-le-dernier

Source : Groupe de recherche Achac – 08/10/2025 https://achac.com/tribune/francois-mitterrand-decolonisateur-du-mythe-lhistoire

De Montaigne à Fanon – Catherine König-Pralong

À propos de : Thierry Hoquet, Histoire (dé)coloniale de la philosophie française. De la Renaissance à nos jours, Puf

Les philosophes français n’ont pas toujours condamné l’entreprise coloniale : si au XVIIIe siècle, des voix s’élèvent pour condamner l’esclavage, elles sont nombreuses ensuite pour justifier les conquêtes, même si elles en dénoncent les excès.

Dans une « note sur le vocabulaire » qui sert d’introduction à cette histoire de la philosophie française, Thierry Hoquet distingue son projet de ceux des études postcoloniales et décoloniales, qui ont déconstruit les savoirs et les imaginaires européens en dénonçant leur caractère conquérant, oppressif ou raciste. L’auteur s’efforce « de voir au contraire comment la colonisation a provoqué des retours réflexifs et critiques » chez les philosophes, qui n’ont pas tous été sourds aux affaires du monde (p. 19). Les parenthèses du titre – Histoire (dé)coloniale – témoignent de cette démarche constructive, qui s’efforce de restituer la parole des voix dissidentes du passé. Thierry Hoquet s’attache aux penseurs qui ont critiqué le préjugé racial et la violence coloniale avant le temps des décolonisations, car, selon lui, « ce sont elles, plutôt que les trompettes de l’idéologie officielle, qui ont ouvert la voie à la philosophie » (p. 26).

L’ espace-temps de l’enquête varie en fonction de l’expansion de la France hors de la métropole : aux Amériques, dans la Caraïbe, en Afrique et dans le Pacifique. Chronologique, le récit s’organise en séquences découpées par de grandes dates de l’histoire politique de la France ou du monde : 1492 (la « découverte » du Nouveau Monde), 1598 (la promulgation de l’édit de Nantes et la fin des guerres de religion), 1715 (la mort de Louis XIV), 1789 (la Révolution française), 1815 (la Restauration), 1870 (le début de la Troisième République), 1945 (la fin de la Deuxième Guerre mondiale), et 1962 (l’indépendance de l’Algérie).

Enfin, pour définir l’objet de l’enquête, la philosophie, Thierry Hoquet situe ce savoir dans une tradition spécifique. Avec Barbara Cassin, il décrit le « contrat philosophique » comme une exigence pour « ceux et celles qui y participent, d’où qu’ils ou elles viennent, d’accepter de se traduire et de s’acclimater – autrement dit, d’entrer en dialogue avec une tradition issue de la Grèce antique » (p. 20).

Des Amériques à la Chine, à distance de l’islam

Historien des sciences naturelles et de l’anthropologie, c’est à travers le prisme de ces savoirs que Thierry Hoquet revisite les corpus de l’historiographie philosophique française. Avant l’anthropologie universitaire, les récits de voyages et de missions, réels, fictionnels ou fictionnalisés, ont constitué d’importants réservoirs de matériaux ethnologiques travaillés par les philosophes. L’histoire « (dé)coloniale » de la philosophie française narrée par Thierry Hoquet commence au Brésil, à la fin du XVIe siècle. Même s’ils le font dans des conditions et pour des motifs très différents de ceux d’autres populations, les Européens ne sont pas les seuls à voyager. Montaigne raconte avoir rencontré trois Tupinambas du Brésil à Rouen, en 1562. Il leur donne la parole dans ses Essais pour dénoncer les travers de la société française. La « découverte » du Nouveau Monde a fait perdre ses repères à la philosophie européenne, ouvrant un espace théorique pour la dénonciation de l’intransigeance religieuse et l’affirmation d’un relativisme culturel qu’a reformulé Pierre Bayle à la fin du siècle suivant. La science protestante, souvent négligée par les histoires générales de la philosophie française, voit son importance réévaluée par Thierry Hoquet.

À côté du Brésil, ce sont les « sagesses » de l’Inde et de la Chine qui fascinent. Disciple de Pierre Gassendi, François Bernier séjourne dix ans à la cour du Grand Moghol et il en revient avec des récits de voyages. Isaac La Peyrère, Pierre Bayle et Gottfried Wilhelm Leibniz (qui a écrit en français) confrontent les traditions philosophiques européennes à la pensée de Confucius, tandis que l’Amérique du Nord inspire au baron Lahontan son éloge de l’anarchie et de la vie « sauvage », débarrassée du fléau de la propriété privée. Cependant, une région du monde, définie par une religion plutôt que par des frontières politiques, a durablement repoussé les philosophes français : les terres d’islam. Des rivalités avec l’Empire ottoman au XVIe aux luttes décoloniales du XXe siècle, le musulman n’a cessé d’incarner l’autre irrationnel, la différence inexploitable, ou l’ennemi de la civilisation européenne. Voltaire et Montesquieu ne se sont pas intéressés aux traditions philosophiques arabes ; associé au despotisme politique, l’islam incarnait à leurs yeux une forme aiguë de fanatisme religieux. Parmi tous les philosophes dont il est question dans l’ouvrage, seul Auguste Comte paraît avoir appris du monde musulman.

Les ambiguïtés de l’altérité et de la nature

Le « travail d’intertraduction » à l’œuvre dans la pensée (dé)coloniale (p. 19) est porteur d’ambiguïtés constitutives dès le début de l’époque moderne. Appréhender les autres avec des catégories différentes de celles employées pour soi-même, et se penser en faisant un détour par l’autre, constituent deux opérations tributaires de sélections entre diverses formes d’altérité. À l’altérité américaine, au moyen de laquelle ethnologues et philosophes ont naturalisé l’homme et historicisé la nature, fut opposée une altérité plus proche et plus repoussante, celle du Moyen-Orient, en particulier du musulman. La première était naturelle, tout comme les Caraïbes ou les Hottentots chez Rousseau ; la seconde était politique et culturelle aussi. Dans les philosophies européennes, le point commun à ces deux pôles d’altérité consistait en leur détermination naturelle par les climats et les paysages. Tandis que, dès la fin du XVIIIe siècle, les Européens se sont définis par leur capacité à se libérer du déterminisme biologique, les autres peuples de la Terre y restaient strictement soumis à leurs yeux. Reconnaissant la présence d’un « fort eurocentrisme » dans l’anthropologie des philosophes des Lumières (p. 172), Thierry Hoquet invite à distinguer deux notions de nature : la nature comme matrice de valeurs et comme notion normative appliquée à l’Europe – par exemple dans l’idée de droit naturel –, et la nature comme ensemble de déterminations physiques à l’œuvre dans les autres sociétés, humaines et animales. Cette dichotomie était fondatrice de la conception du Code Noir, qui établissait que « les lois faites pour la France ne sauraient […] s’appliquer aux colonies » (p. 178).

Esclavage, colonialisme et décolonialisme

1685 fonctionne comme une année charnière dans le récit de Thierry Hoquet. La révocation de l’édit de Nantes par Louis XIV et l’expulsion des Juifs des Antilles confirmèrent un catholicisme intransigeant, tandis que la promulgation du « Code Noir touchant la police des Îles et de l’Amérique » permettait de s’accommoder des monstruosités de l’esclavage pour favoriser le commerce. La France a alors basculé dans un colonialisme volontaire auquel se sont opposés les philosophes que Thierry Hoquet juge dignes de ce nom, ceux qui ont mené le combat abolitionniste : les physiocrates, qui rejetèrent l’esclavage au motif qu’il constituait un mauvais modèle économique, puis Voltaire dans Candide, Montesquieu, Diderot, Guillaume-Thomas Raynal, les philosophes de la Révolution et l’abbé Grégoire. À la Révolution, la reconnaissance de la citoyenneté des « personnes de couleur » (l’auteur préfère cette appellation à celle d’individus « racisés »), des femmes, et des membres du tiers état, a conféré à l’universalisme une nouvelle épaisseur sociale.

Puis, aux XIXe et XXe siècles, la question de la licéité morale de l’esclavage a fait place aux problématiques coloniales. Aux yeux de Thierry Hoquet, la cohorte des philosophes officiels de l’université française et du monde parisien ne mérite pas le détour de l’histoire (dé)coloniale : « Que trouvons-nous dans les œuvres de Cousin, Lachelier, Lagneau, Cournot, Hamelin, Boutroux, Ravaisson, Renouvier ? » demande-t-il de manière rhétorique (p. 209-210), avant de détourner le regard pour aller chercher la philosophie française du XIXe siècle en Suisse, dans le canton de Vaud, au sein du « groupe de Coppet » qui réunit, autour de Germaine de Staël, Benjamin Constant et Jean Sismondi. Constant n’est pas opposé à la colonisation qu’il envisage comme une œuvre civilisatrice. Le 28 juin 1830, dans Le Temps, il justifie la conquête d’Alger comme la prise d’un « repaire de pirates » (p. 217). Dans un climat marqué par de fortes tensions avec l’Empire ottoman, Sismondi en est un « partisan enthousiaste ». Selon lui, Alger, la « patrie de saint Augustin », devrait être libérée de la piraterie et de la tyrannie ottomane, plutôt que conquise (ibid.). En 1841, Alexis de Tocqueville se prononce lui aussi en faveur de l’occupation de l’Algérie, « tout en condamnant fermement les violences » (p. 225).

Tandis que les saint-simoniens, comme Charles Guillain, louent les vertus de la colonisation en Nouvelle-Calédonie (on pourrait ajouter à ce tableau le plaidoyer de Prosper Enfantin en faveur de la colonisation de l’Algérie), seul Auguste Comte mène, avec sa religion de l’Humanité, un projet dont Thierry Hoquet estime l’intention « absolument ‘décoloniale’ » (p. 228). Après le partage de l’Afrique lors de la conférence de Berlin en 1885, le soutien des philosophes à l’entreprise coloniale s’accentue encore. Paul Leroy-Beaulieu la décrit comme la « force expansive d’un peuple » (p. 246). Jules Ferry défend le droit de « civiliser les races inférieures » (p. 246), et Léon Blum lui emboîte le pas sur cette pente. En 1887, le Code de l’indigénat, qui place les autochtones hors du droit français, est généralisé à toutes les colonies. Le philosophe français le plus international alors, Henri Bergson, ne s’émeut pas de la colonisation de l’Algérie et du Maroc. En 1915, dans un dialogue avec l’historien et sénateur américain Albert Jeremiah Beveridge, au cours duquel le philosophe français exprime vigoureusement son anti-germanisme, il justifie la colonisation du Maroc et de l’Algérie, car ces peuples, au contraire de la France agressée par l’Allemagne, n’étaient pas des nations, mais des « tribus en guerre » et des « bandes d’individus » (p. 251). À l’exception d’Auguste Comte, les reconstructions de Thierry Hoquet présentent une philosophie française du XIXe siècle largement favorable à la politique nationale de colonisation, même lorsqu’elle en dénonce les brutalités les plus extrêmes.

Autour de 1930, un véritable front intellectuel s’élève contre le colonialisme, mais c’est hors de la discipline philosophique que Thierry Hoquet doit aller en chercher les premiers protagonistes : les poètes surréalistes André Breton, Paul Éluard et René Char. Une femme philosophe, Simone Weil, exprime pourtant sa honte d’être française en traversant le zoo humain de l’Exposition coloniale de Paris en 1931. Après la Deuxième Guerre, le génocide des Juifs et les atrocités de la colonisation sont rapprochés dans la pensée décoloniale. Selon Aimé Césaire, Hitler a fait paraître le vrai visage de la « civilisation » européenne. Le marxisme et l’existentialisme se profilent alors comme les fers de lance du combat contre la domination coloniale dans le monde et l’oppression des minorités en France.

Langues et Lumières

Au XXe siècle, une attention nouvelle portée aux langues de la philosophie a nourri les combats décoloniaux et postcoloniaux. En faisant de la logique européenne un reflet de la structure de la langue grecque, Émile Benveniste a, selon Thierry Hoquet, provincialisé la philosophie, qui ne serait plus que l’expression d’une rationalité régionale. Avec Jacques Derrida et Édouard Glissant, un pluralisme linguistique qui dénonce le monolinguisme des philosophes a promu une nouvelle manière de penser entre les langues, que pratique aujourd’hui Souleymane Bachir Diagne. Glissant s’est livré à un examen critique de la langue française, la langue philosophique des « Lumières », et Derrida a lutté contre le principe colonisateur « en greffant les langues les unes sur les autres » (p. 308). Dans le dernier chapitre de l’ouvrage, intitulé L’universel est-il européen ?, seul Emmanuel Levinas, souvent critiqué pour son eurocentrisme, paraît avoir complètement souscrit au « contrat philosophique » qui exige d’entrer en dialogue avec la tradition grecque antique. Thierry Hoquet souligne cependant que sa pensée a inspiré Enrique Dussel, tout comme celle de Michel Foucault, qui n’a jamais abordé de front la question coloniale, a été employée massivement dans les études postcoloniales et décoloniales.

En suivant le fil des controverses coloniales, l’histoire de la philosophie de Thierry Hoquet contribue à sa manière aux débats actuels sur la définition et la valeur des Lumières françaises. Trajectoire en dents de scie, elle définit les véritables Lumières comme combattantes, athées et critiques du pouvoir politique. Si « Descartes et son siècle font pâle figure, pris entre les vertiges sceptiques de la Renaissance et les vertueuses indignations des Lumières » (p. 89), « la philosophie française du XVIIIe siècle […] donne son sens au mot ‘Lumières’ » en combattant l’esclavage (p. 135). Enfin, après un XIXe siècle décevant et une première moitié de XXe siècle qui a vu la philosophie servir les ambitions de la nation, Frantz Fanon, ce « héros romantique de la décolonisation » (p. 288), est campé en « penseur des Lumières, un positiviste hostile par principe à toute religion » (p. 293).

Thierry Hoquet, Histoire (dé)coloniale de la philosophie française. De la Renaissance à nos jours, Paris, Puf, 2025, 334 p., 23 euros.

Source : La vie des idées – 02/10/2025 https://laviedesidees.fr/De-Montaigne-a-Fanon