La parution, le 12 mars 2026, de « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » de Pierre Vermeren s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».  Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie ! Contre la rechute coloniale, la falsification du récit et la réhabilitation implicite de l’ordre impérial.

La parution, le 12 mars 2026, de France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique de Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».

Le livre est bien présenté par son éditeur comme une lecture au long cours de la relation franco-algérienne, au moment même où cette relation traverse une phase de tension aiguë. Mais derrière l’apparence du diagnostic froid et “réaliste”, cette formule réactive en réalité un vieux schème colonial : attribuer au conquérant le privilège de l’origine, et refuser au peuple colonisé la pleine propriété de sa profondeur historique.

Une phrase, une vision du monde

Il faut prendre la mesure de ce que contient une telle phrase. Elle n’est pas seulement discutable ; elle est révélatrice. Elle déplace le centre moral et historique du récit. Elle fait passer la conquête pour une fondation, la domination pour une structuration, l’administration pour une naissance, et l’empire pour une sorte de matrice politique. Or c’est précisément ce que l’historiographie sérieuse sur l’Algérie est parvenue à déconstruire après des décennies de débats : l’idée qu’un pays, une société, un peuple, n’accéderaient pleinement à l’histoire qu’au contact de l’Europe, et que le colonisateur pourrait se prévaloir d’avoir “fait exister” ce qu’il a d’abord soumis. Les travaux de James McDougall, Abdelmajid Hannoum, Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Todd Shepard vont tous dans le sens inverse : ils rappellent la profondeur historique de la société algérienne, la violence constitutive de la colonisation, et le rôle actif des Algériens dans la formation de leur propre identité et trajectoire politique.

La première chose à affirmer, donc, est simple : le problème n’est pas ici l’existence du débat. Le problème est la nature du récit proposé. Car il ne s’agit pas d’une simple nuance d’interprétation sur des faits difficiles ; il s’agit d’une construction narrative qui agence des éléments partiellement exacts pour leur faire produire une conclusion abusive. Oui, la colonisation française a imposé des frontières, organisé un tissu d’échanges, une centralisation administrative, une bureaucratie, une nomenclature juridique, des pratiques de gouvernement plus institutionnelles. Mais de là à conclure qu’elle aurait “créé” l’Algérie, il y a un saut conceptuel illégitime : on confond transformation et origine, reconfiguration et engendrement, exercice de l’autorité légitime et pouvoir de domination, substitution de population et droit à la paternité historique.

C’est ce saut qu’il faut démonter, parce qu’il concentre l’essentiel de la faute intellectuelle. Avant 1830, le Maghreb central n’était certes pas un État-nation centralisé au sens européen du XIXe siècle. Mais cette banalité ne prouve rien. Elle ne signifie ni vide historique, ni inexistence politique, ni absence de société, ni matière inerte attendant sa mise en forme par l’Europe. Il faut rappeler au contraire que l’histoire moderne de l’Algérie couvre cinq siècles, de l’arrivée des Ottomans aux suites des soulèvements arabes, et qu’il faut replacer la société algérienne au centre du récit, en suivant ses continuités anthropologiques. On pourrait résumer cette perspective en parlant d’une société extraordinairement résiliante et traversant violences et crises sans cesser d’exister comme réalité historique propre.

Autrement dit, l’hypothèse de l’absence d’un État-nation calqué sur le modèle européen moderne n’autorise nullement à soutenir que la France aurait “créé” l’Algérie. Ce que la formule implique ici, en vérité, c’est autre chose : que seuls les Européens seraient capables de produire des formes politiques pleines, cohérentes, dignes de ce nom, et que les sociétés colonisées ne deviendraient vraiment historiques qu’à travers leur capture par l’appareil de l’empire. C’est là qu’apparaît la logique profonde du propos : une hiérarchie implicite des capacités historiques. À certains peuples, la faculté exclusive d’organiser, de nommer, de façonner le monde ; à d’autres, la condition d’objet administré, de matière travaillée, de société enfin rendue lisible par le conquérant. Voilà pourquoi cette phrase n’est pas seulement fausse : elle est soustendue d’une philosophie politique de la supériorité civilisationnelle.

Il faut donc aller plus loin et nommer le mécanisme avec précision. Ce qui se joue ici relève d’une falsification par cohérence. Hannah Arendt aide à comprendre cela mieux que quiconque. Dans sa réflexion sur “Truth and Politics”, elle montre que le mensonge politique le plus dangereux n’est pas toujours la négation brute d’un fait. Il réside aussi dans la capacité à réorganiser les faits jusqu’à produire une narration cohérente, apparemment raisonnable, mais fausse dans sa signification. Les faits ne sont pas toujours niés ; ils sont hiérarchisés, montés, recadrés, déplacés, jusqu’à perdre leur poids moral propre. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on admet, du bout des lèvres ou à l’arrière-plan, qu’il y eut conquête, spoliation, droit d’exception, torture et guerre, tout en faisant de la séquence coloniale la condition supérieure de la “naissance” de l’Algérie. On n’efface pas nécessairement la violence ; on la subordonne à un récit censé la surplomber et la racheter.

Le mensonge par glissement : de la domination à la « création »

Cette opération intellectuelle n’a rien d’innocent. Abdelmajid Hannoum a précisément montré, dans The Historiographic State, comment l’Algérie fut transformée en territoire “français” non seulement par les armes et l’administration, mais par une production de savoir : histoire, ethnographie, cartographie, archéologie, classement. Le colonialisme ne se contente pas d’occuper ; il produit les catégories destinées à légitimer son occupation. Il transforme un pays étranger, lointain, culturellement distinct, en objet de savoir colonial, jusqu’à fabriquer les conditions intellectuelles de sa naturalisation comme prolongement de la France. Dire aujourd’hui que la France a “créé” l’Algérie, c’est réactiver cette bibliothèque coloniale, la remettre en circulation sous couvert de bon sens réaliste. Ce n’est pas une avancée du savoir. C’est le retour d’une vieille épistémologie impériale.

Il faut ici insister sur le mot “créé”, parce qu’il est le coeur de l’imposture. Créer, c’est être à l’origine. C’est engendrer. C’est faire advenir. Employer ce verbe à propos de la France en Algérie revient donc à attribuer à la puissance coloniale le rôle noble et fondateur de l’auteur. Or la France n’a pas trouvé en Algérie une page blanche. Elle a trouvé une société, des villes, des hiérarchies, des appartenances, des expressions culturelles vernaculaires, des formes de souveraineté, des religions, des mémoires, des relations de pouvoir, des équilibres et des conflits. Elle les a bouleversés, éradiqués, oui ; mais les bouleverser n’est pas les engendrer, les éradiquer n’est pas les construire. Elle les a cartographiés, oui ; mais cartographier n’est pas créer. Elle a administré, classé, quadrillé ; mais l’administration n’est pas la paternité. Ce glissement de la domination à la création est la signature même de la pensée coloniale : faire du pouvoir d’imposer la preuve du droit à s’attribuer l’origine.

La falsification par cohérence : le réel réorganisé

Cette pensée coloniale a en outre toujours eu une dimension raciale ou racialiste, y compris lorsqu’elle se disait purement “civilisationnelle”. Les travaux récents rappelés par Hannoum et par l’article de French Politics, Culture & Society sur “l’éternelle dépendance du Maghreb” montrent combien l’histoire coloniale – dite savante – a été mobilisée pour démontrer que l’Afrique du Nord devait son intelligibilité et sa vocation historique à son encadrement par des puissances extérieures, françaises de préférence. Le problème n’est donc pas seulement politique ; il est aussi anthropologique. Certains récits continuent à distribuer l’initiative historique d’un côté et l’inachèvement de l’autre. Le colonisateur apparaît comme principe d’ordre ; le colonisé comme réalité lacunaire. Même sans vocabulaire biologique, on retrouve une logique de hiérarchisation des peuples et des capacités historiques.

C’est ici que l’historiographie française la plus sérieuse fait heureusement barrage. Benjamin Stora, depuis des décennies, travaille sur la guerre d’Algérie non comme une matière à slogans identitaires ou patriotiques mais comme un noeud de mémoire, de violence, de refoulement et de conflictualité politique. La simple existence de ses travaux rappelle qu’on ne peut pas parler de cette histoire sans mesurer les usages contemporains du passé, ni sans affronter la violence de la conquête et des 132 années de colonisation. Même des débats critiques autour du rapport Stora ont souligné la nécessité de ne pas dissocier les violences de conquête et le régime colonial lui-même. Gilbert Meynier, quant à lui – et d’ailleurs comme la quasi-totalité des historiens français européens ou anglo-saxons -, a constamment rendu compte de l’ampleur des destructions engendrées par la conquête et la profondeur de la violence coloniale. Face à de tels travaux, oser encore écrire que « la France a créé l’Algérie » n’est pas une provocation féconde, mais un aveu de faillite. Faillite de méthode, faillite de culture, faillite de probité. Une telle phrase porte la marque de son temps : celui où l’ignorance se rengorge, où l’amnésie devient confort moral, et où l’imposture intellectuelle se drape dans les prestiges usés de l’autorité pour faire passer la pauvreté du jugement pour une leçon d’histoire.

Il faut alors rappeler ce que fut matériellement l’ordre colonial. Non une simple administration, mais une colonie de peuplement. Non une intégration égalitaire, mais une hiérarchie raciale, juridique et civique. Non une oeuvre abstraite d’organisation, mais une dépossession concrète, massive, durable. Le cas Maurice Audin, reconnu par l’Élysée en 2018, atteste officiellement que l’État français a rendu possible un système où la torture et l’exécution ou la mort sous torture ont eu lieu sous l’autorité de l’Armée française. Le cas Ali Boumendjel, reconnu en 2021, établit qu’il fut arrêté, placé au secret, torturé puis assassiné par l’armée française. En 2024, le PR, chef des Armées, a aussi reconnu que Larbi Ben M’Hidi avait été assassiné par des militaires français. Ces reconnaissances officielles n’épuisent évidemment pas la question coloniale ; mais elles rendent particulièrement obscène toute formule qui chercherait encore à sublimer la domination en “création”.

Quand l’État français lui-même reconnaît torture, assassinat et mensonge officiel, persister dans la langue de la fondation revient à pratiquer une blanchisserie du réel.

L’empire refuse de mourir dans le langage

On voit alors apparaître le caractère profondément orienté du récit incriminé. Il ne s’agit pas de mieux comprendre l’Algérie ; il s’agit de sauver un certain récit de la France. Car que produit cette formule, au fond ? Elle permet de déplacer la focale. Au lieu que la colonisation apparaisse d’abord comme conquête, dépossession, droit inégal et violence, elle devient le moment où une puissance ordonnatrice aurait donné forme à ce qu’elle dominait. Le colonisateur n’est plus seulement le maître ; il devient l’auteur. Et ce déplacement est moralement décisif : ce qui devrait être jugé se trouve peu à peu admiré pour sa prétendue efficacité structurante. Voilà comment une domination se réhabilite symboliquement sans jamais avoir besoin de se dire explicitement vertueuse.

C’est pourquoi, en Algérie, de tels propos ne seront pas reçus comme une simple “lecture parmi d’autres”. Ils seront évidemment perçus comme un déni colonial persistant. L’auteur le sait bien : non pas parce que les Algériens seraient incapables d’entendre un désaccord ; mais parce qu’ils savent reconnaître les fables françaises qui cherchent encore à tordre la mémoire pour sauver une part de mythologie nationale voire relever du révisionnisme et du négationnisme. L’idée que la France aurait, malgré tout, donné à l’Algérie sa réalité politique ultime appartient à cette famille de récits où l’ancien empire veut continuer à prélever un tribut symbolique sur ceux qu’il a dominés : vous nous devez jusqu’à votre forme historique. Or c’est précisément cette prétention que les sociétés décolonisées refusent désormais.

Il faut même dire que le contexte intellectuel a changé. Le temps où la France pouvait imposer seule la version légitime de l’histoire algérienne est terminé. James McDougall replace la société algérienne au centre ; Todd Shepard a montré, dans son travail sur la décolonisation, que la guerre d’Algérie a aussi remanié en profondeur la France, ses catégories et son imaginaire politique. L’Algérie n’est pas un objet passif de l’histoire française ; elle est aussi le sujet qui a contraint la France à renoncer à la fiction de l’Algérie française et à redéfinir son propre langage politique. Présenter encore l’Algérie comme l’effet supérieur de la France, c’est donc non seulement méconnaître l’histoire algérienne, mais aussi mal lire l’histoire française elle-même.

À ce stade, il faut être juste sur un point : on peut critiquer très sévèrement cette thèse sans prétendre abolir le débat ni disqualifier toute la carrière de son auteur. Pierre Vermeren est bien professeur à Paris 1 et spécialiste du Maghreb selon son université ; il est donc parfaitement légitime de le discuter sur le terrain de l’histoire. Mais cette légitimité institutionnelle ne sanctuarise aucune formule. Elle oblige au contraire à soumettre ses propositions à une exigence d’autant plus stricte. Et c’est précisément sur ce terrain qu’une phrase comme « la France a créé l’Algérie » appelle une réfutation ferme : non comme censure, mais comme responsabilité intellectuelle.

La responsabilité est d’autant plus grande que ce genre de formule prospère aujourd’hui dans un espace médiatique où la brutalité et l’imbécilité du raccourci tient souvent lieu d’audace. Il existe aujourd’hui une petite économie de la provocation historique : on simplifie ce que la recherche a complexifié, on se présente comme iconoclaste contre un prétendu conformisme moral, puis on transforme le choc produit par l’appauvrissement en preuve de sa propre lucidité. C’est un théâtre usé. Une phrase dure n’est pas une preuve. Une simplification n’est pas une découverte. Une régression n’est pas une percée du savoir. Et le retour d’une vieille grammaire coloniale n’a rien d’un courage intellectuel.

Ce qu’il faut opposer à cette régression, ce n’est pas une contre-fable. Ce n’est pas un catéchisme inverse. C’est le rappel ferme de quelques vérités élémentaires. Premièrement, l’Algérie a une histoire antérieure à 1830, dense, conflictuelle, plurielle, irréductible à l’absence d’État-nation moderne. Deuxièmement, la colonisation française a été une entreprise de conquête violente et de domination implacable, non un acte de fondation généreuse. Troisièmement, l’État algérien indépendant a pu hériter de formes étatiques et administratives nées dans la séquence coloniale sans que cela fasse de la France l’auteur de l’Algérie. Quatrièmement, la nation algérienne moderne s’est constituée aussi et surtout contre la domination coloniale, dans et par une lutte politique, sociale, militaire et symbolique qui retire définitivement au colonisateur tout droit à revendiquer l’origine du peuple qu’il a soumis.

À cet égard, même le recours sélectif à de Gaulle ne saurait sauver la thèse. Le gaullisme de la fin des années 1950 s’oriente résolument vers l’autodétermination algérienne précisément parce qu’il acte qu’aucune fiction française ne peut durablement se substituer à la décision des Algériens eux-mêmes. Quelle que soit la manière dont on lit ses formulations, l’usage contemporain qui consiste à prélever chez de Gaulle ce qui pourrait conforter un récit de propriété française sur l’Algérie et à laisser de côté la logique d’autodétermination est un autre exemple de citation orientée au service d’une conclusion idéologique. Ici encore, on ne raisonne pas ; on prélève. On ne restitue pas ; on agence.

Le fond de l’affaire est donc limpide. Dire que la France a “créé” l’Algérie n’est pas une simple maladresse sémantique. C’est une manière de déplacer la responsabilité, de réduire la violence à une étape secondaire, de remettre le colonisateur au centre du récit, et d’ôter aux Algériens jusqu’au droit à leur propre commencement historique. C’est cela qui rend la formule si grave. Elle ne se contente pas de heurter ; elle réarme une vision du monde. Elle enseigne de nouveau qu’un empire pourrait être l’auteur véritable de ceux qu’il a dominés. Et c’est précisément cette leçon-là qu’il faut refuser, parce qu’elle est historiquement fausse, moralement tordue et politiquement toxique.

La conclusion doit donc être nette. Non, la France n’a pas créé l’Algérie. Elle a conquis un espace historique déjà existant qu’elle a borné pour transformer des confins en frontières, c’est vrai. Elle l’a colonisé, reconfiguré, classé, administré et violenté. Elle a tenté d’en fixer le récit dans sa propre langue et selon ses propres catégories. Puis elle a été contrainte de reconnaître, par la guerre, par la défaite de l’illusion impériale et par la lutte algérienne, que l’Algérie n’était ni son oeuvre ni sa propriété. Toute phrase qui prétend le contraire n’est pas une avancée de l’intelligence historique. C’est une rechute coloniale dans le langage. Et c’est pourquoi elle sera, à juste titre, lue en Algérie comme un déni colonial et comme une falsification du sens de l’histoire.

Yazid Sabeg, ancien commissaire de la République à la diversité.

Source : Médiapart – Billet de blog – 28/03/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/280326/non-la-france-n-pas-cree-l-algerie