L’Œil capitaliste. Musées, commerce et colonisation, Sophie Cras, Flammarion, 304 pages

Dans un essai qui vient de paraître, l’universitaire Sophie Cras se penche sur l’existence oubliée d’une « bizarrerie » : des musées commerciaux du XIXe siècle, en partie constitués d’échantillons de matières premières issues des colonies. Et reformule avec force la question de la décolonisation des musées – Ludovic Lamant

Au-delà de leurs adresses parisiennes, qu’ont en commun la Bourse du commerce, fondation privée du milliardaire François Pinault, et le musée de l’Histoire de l’immigration dans le palais de la Porte-Dorée, un établissement public de l’est de la capitale ? Les deux lieux ont une dette envers un type de musée aujourd’hui oublié, et aux collections quasiment disparues, le « musée commercial ».

Si l’on en croit l’essai très stimulant que leur consacre l’historienne de l’art Sophie Cras (L’Œil capitaliste, Flammarion), les musées commerciaux et leurs déclinaisons étaient pourtant l’une des familles de musées les plus répandues à la fin du XIXsiècle. L’universitaire en a dénombré plus de 180, installés dans une trentaine de pays (dont une vingtaine en France), jusqu’aux États-Unis et en Australie. Beaucoup d’entre eux ont profité de l’élan des expositions universelles pour nourrir leurs collections.

Qu’y voyait-on ? Des objets sans grande valeur artistique, mais dotés d’une étiquette et d’un prix : des bocaux de graines de café, des piles de textiles, des échantillons de bois, des flocons de coton ou encore des alignements d’ustensiles de cuisine… À l’opposé exact de la manière dont les collections publiques des musées français sont aujourd’hui considérées : « inaliénables », c’est-à-dire, comme le relève Sophie Cras, ne pouvant être « ni vendues ni cédées, littéralement hors de prix ».

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Couverture de « L’Œil capitaliste » de Sophie Cras et images d’archives issues de ces musées disparus. © Photomontage Mediapart

Marchandises impériales

Ces musées à finalité marchande connurent leur véritable essor à partir des années 1880, « instruments au service de la politique économique des gouvernements dans un contexte de course à la colonisation ». Héritières lointaines du « musée utile » défendu durant la Révolution française, ces « bizarreries », selon l’autrice, mettaient en scène le « fantasme du marché parfait », structuré en deux espaces : l’import (des échantillons de matières premières des colonies) et l’export (les produits transformés depuis les métropoles, à plus forte valeur ajoutée). En quelques années, ces musées sont devenus des outils d’intelligence économique, au service des entrepreneurs d’alors – des « négociants ».

Ce travail replace au cœur le rôle des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ».

Sophie Cras ne s’en tient pas à ce travail d’archéologie d’un type de musée « fantôme » qui a échoué, vite dépassé, au tournant du siècle, par d’autres avatars encore plus douteux et racistes (dont le musée des Colonies, au projet plus explicitement idéologique, au service du projet colonial). Elle ancre sa réflexion en théorisant ce qu’elle nomme un « œil capitaliste », s’inspirant des travaux pionniers de Michael Baxandall. Cet historien britannique avait défini « l’œil du Quattrocento », en s’intéressant aux histoires sociales et culturelles qui conditionnaient la manière dont les œuvres étaient regardées dans la Renaissance italienne du XVsiècle.

Le musée commercial devient, pour Sophie Cras, le prétexte pour « prendre au sérieux cet exercice du regard, logé au cœur de l’activité économique ». À travers l’étude des dispositifs d’exposition, axés sur la mesure et le prix, répétitifs et rétifs à toute forme de divertissement, elle documente une manière « rationnelle » et « pragmatique », apolitique en apparence, de regarder ces marchandises impériales, et les fantasmes de richesse qui leur sont associés. 

Ce travail richement illustré replace donc au cœur le rôle – et la responsabilité – des économistes libéraux « dans la promotion des savoirs de l’impérialisme et de la colonisation ». Depuis un endroit très original, L’Œil capitaliste dialogue ainsi avec plusieurs ouvrages récents et importants, d’Un empire bon marché, de Denis Cogneau (Seuil, 2023, sur le fait que la colonisation a bien servi des intérêts économiques français), à Un empire de velours, de David Todd (éditions La Découverte, 2022, qui documente la constitution d’un empire français encore informel, au XIXsiècle, profitant à l’économie hexagonale).

Décolonisation des musées

Sophie Cras parvient aussi, en ressuscitant cette histoire enfouie des musées commerciaux à travers le monde, à poser avec d’autres termes des questions aujourd’hui brûlantes. À commencer par la fameuse « décolonisation » des musées occidentaux : pour y parvenir, écrit en substance l’autrice, encore faut-il que ces musées accomplissent un travail de fond sur les étapes de leur histoire et mettent au jour leurs racines les plus lointaines.

À ce sujet, le cas du musée de l’Histoire de l’immigration de la Porte-Dorée à Paris, ouvert en 1931, bien après la vogue des musées commerciaux, est révélateur : si ce palais a fait l’objet de nombreuses études, dont un essai récent de Françoise Vergès et Seumboy Vrainom, ses liens étroits restent méconnus, avec un musée commercial parisien disparu (il a récupéré une partie des collections d’un « Office colonial » autrefois situé au Palais-Royal).

Sophie Cras montre aussi, dans une conclusion sans doute un peu trop elliptique, que l’enjeu de la décolonisation des musées est intimement lié à celui de leur « décapitalisation », tant la manière de faire fonctionner certains musées aujourd’hui, sur fond de mécénat d’entreprises privées, peut rappeler les méthodes de musées économiques au XIXsiècle.

Quant au sujet des restitutions, sur lequel les député·es de l’Assemblée nationale devraient finir par se prononcer d’ici à l’été, le livre, là encore, déplace un peu la réflexion. « Les restitutions constituent la pointe très visible de l’iceberg, et il est nécessaire d’y réfléchir, précise Sophie Cras jointe par MediapartMais il faut aussi penser à ces centaines de milliers d’objets, perdus ou détruits, qui ne seront jamais réclamés, parce que leur valeur, économique ou symbolique, ne s’impose plus pour personne aujourd’hui – et pas non plus au sein des communautés de pays autrefois colonisés. Ces objets ne font l’objet d’aucune bataille pour leur retour, mais c’est pourtant aussi dans l’histoire de ces grands ensembles que se joue l’héritage colonial des musées. »

Source : Mediapart- 24/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/240326/les-musees-fantomes-du-capitalisme-colonial