Documentaire : https://www.mediapart.fr/studio/documentaires/culture-et-idees/contre-la-tentation-de-la-forteresse-des-archives-redonnent-un-visage-aux-travailleurs-imm (11:52)

À la faveur de photos découvertes dans les archives, Martina Magri enquête sur ces ouvriers qui ont contribué à la construction du boulevard périphérique parisien. En ressort un court métrage expérimental qui ravive la mémoire de ces centaines de milliers d’étrangers, souvent occultés de la mémoire collective.

Mediapart et Tënk

« Qui a construit Thèbes aux sept portes ? Dans les livres, on donne le nom des rois. Les rois ont-ils traîné les blocs de pierre ? Bertolt Brecht,Questions que se pose un ouvrier qui lit. » Le carton textuel qui ouvre La Tentation de la forteresse dit, poétiquement, tout des intentions de la réalisatrice italienne Martina Magri : rendre leur honneur aux centaines de milliers de travailleurs étrangers dont la France, l’ancienne puissance coloniale, a exploité la force de travail.

À la faveur de photos découvertes dans les archives du fonds photographique du département des déplacements et de la voirie de Paris, elle enquête sur ces ouvriers qui ont contribué à la construction du boulevard périphérique parisien. Le chantier a duré dix-sept années, de 1956 à 1973, des années pendant lesquelles ont lieu la guerre d’Algérie et la décolonisation. Martina Magri articule ces archives de la construction, de la guerre et des images tournées au présent sur le périphérique pour faire émerger différentes strates concomitantes de l’histoire, mettre en lumière la dimension de frontière de ce chantier et combler un trou mémoriel.

« Que reste-t-il de ces hommes sinon ce qu’ils ont bâti de leurs mains, cette frontière entre centre et périphérie, s’excluant eux-mêmes peut-être de la “forteresse” ? », s’interroge Stéphanie Bartolo, l’ancienne responsable des événements littérature et cinéma du Musée national de l’histoire de l’immigration qui a accueilli la cinéaste en résidence pour la réalisation de ce film en collaboration avec le Groupe de recherches et d’essais cinématographiques (Grec).

Récemment, le Collectif du 1er janvier ravivait la mémoire de ces centaines de milliers d’étrangers, qui ont reconstruit la France après la Seconde Guerre mondiale, souvent occultés de la mémoire collective, et dont les droits sont restreints. Ces parcours peu racontés, le Collectif du 1er janvier s’est donné pour but de leur redonner un visage et une dignité.

Latifa Oulkhouir, qui dirige aujourd’hui la plateforme de mobilisation Le Mouvement confiait alors à Mediapart : « Il est important de ne pas subir sans cesse les idées et le tempo de l’extrême droite, et de réaffirmer notre histoire, nos valeurs ouvrières et notre fierté immigréeC’est aussi un message pour les générations actuelles : nous ne sommes pas là par hasard. Cette immigration a été voulue et encouragée par l’État français avec la certitude que ces ouvriers n’étaient là que provisoirement, ce qui a été une croyance fausse et qui a eu des conséquences. »

Dans un contexte de retour du refoulé colonialLa Tentation de la forteresse se concentre sur les présences qui persistent dans ces photographies d’archive, la réalisatrice ambitionne de « sauver des corps, des regards » et s’inscrit dans les traces du cinémade Jean-Gabriel Périot, qui réactualise des archives ou des idées avec ce qu’il se passe au présent.

Pendant toute la durée de la résidence, Martina Magri a tenu un journal, témoignage précieux d’un film en élaboration ou elle partage ses nombreux questionnements, notamment sur cette dernière « image fantôme » qui clôt le film : « Un jour j’ai été surprise par une image. Un détail. C’était un homme dans un chantier. Il était au bord du cadre, éloigné du centre de l’action. Le point n’était pas sur lui, on pouvait voir à travers son corps. Il semblait m’appeler. Mais je n’entendais pas sa voix. L’homme venait de loin. Jeté dans le ventre de la terre, il marchait en silence au milieu d’une construction qui gardait la trace de ses mains. Les yeux écarquillés, j’observais les ruines qui l’entouraient. Je voulais retrouver sa voix. La route témoigne encore du labeur de l’homme que je cherche, mais a enseveli sa voix. Qu’est-ce qu’il attendait de moi ? Peut-être, simplement, que je le regarde. » 

Retrouvez d’autres documentaires à visionner sur Mediapart. Les films de notre partenaire Tënk sont là.

Mediapart diffuse chaque samedi un film documentaire. Cette sélection est assurée par Guillaume Chaudet Foglia et Ludovic Lamant.

La tentation de la forteresse, France, 2017, 11 minutes

  • Écriture et Réalisation : Martina Magri
  • Image : Noé Bach
  • Son : Gaël Éléon
  • Montage : Nathalie Vignères
  • Musique originale : Laurent Durupt
  • Production : Grec – Groupe de recherche et d’essais cinématographiques et Musée national de l’histoire de l’immigration