Stanislas Hutin, figure morale engagée contre la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort – Frédéric Bobin

Formé à l’école du catholicisme social, il a rapporté de son expérience d’appelé en 1955-1956 dans l’Est algérien un journal qui a rencontré un énorme écho dans le débat sur le dévoiement moral des opérations militaires françaises. Il s’est éteint le 2 septembre, à l’âge de 95 ans;

Il était l’une des figures morales les plus écoutées du mouvement contre la torture pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). Ses témoignages d’ancien appelé formé à l’école du catholicisme social à propos des horreurs vécues en 1955-1956 dans les mechtas (les hameaux) du Nord-Constantinois ou des Aurès, ont été repris dans les grands textes – ceux de Pierre-Henri Simon (1903-1972) ou de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) – dénonçant le dévoiement de l’« opération de police » sur l’autre rive de la Méditerranée. Stanislas Hutin est mort, mercredi 2 septembre, à Arradon (Morbihan), à l’âge de 95 ans.

Né à Rennes en 1930, il était le troisième des cinq fils de Paul Hutin-Desgrées, figure de la démocratie chrétienne bretonne et fondateur du quotidien Ouest-France. Séminariste chez les jésuites, Stanislas Hutin découvre la réalité coloniale lors de son service militaire à Madagascar, en 1954. Après le déclenchement de la guerre en Algérie, il est maintenu sous les drapeaux, embarqué à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) vers Alger à l’automne 1955, après une traversée chaotique de la France en convois ferroviaires secoués par la révolte des rappelés.
Affecté au 21e régiment d’infanterie coloniale, il se retrouve en opération à proximité de la presqu’île de Collo, au nord de Constantine. « Je suppliais le Seigneur que cet engin [le fusil-mitrailleur] ne crache pas la mort à cause de moi », confiera-t-il plus tard à l’historien Tramor Quemeneur dans le cadre des « Entretiens patrimoniaux » mis en ligne sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel. Son bagage intellectuel lui vaut d’être nommé instituteur.
Quelques mois plus tard, son unité est envoyée dans les Aurès. Chaque jour, il griffonne son journal sur un cahier à ressorts. Il raconte le harcèlement nocturne par des fellaghas invisibles dans la journée, la brutalité revancharde des officiers anciens d’Indochine, la mort en embuscade de camarades émasculés, la soif de vengeance aspirant des appelés pourtant réticents au départ. Surtout, le recours récurrent à la torture l’épouvante.

Travail pédagogique

A la fin de janvier 1956, un adolescent, Saïd Boutout, est fait prisonnier par une patrouille. « Les hurlements de cochon qu’on égorge, entendus hier soir vers neuf heures, venaient du gosse, écrit-il. On l’a passé au magnéto [la “gégène”]. (…) Ce matin, je suis complètement brisé. » Dans une lettre à l’un de ses frères, il s’épanche : « J’ai l’impression de vivre exactement, mais en sens contraire, ce que nous avons vécu pendant la Résistance en 1943, 1944. Je fais, nous faisons, ce qu’ont fait les Boches. »

Après son retour d’Algérie, des extraits du journal de Stanislas Hutin sont publiés dans l’article du père Robert Seillon, intitulé « Guerre d’Algérie et conscience chrétienne », paru en juin 1956 dans la revue des jésuites, L’Action populaire. Son témoignage rencontre un écho croissant, à l’heure où le débat s’aiguise en France sur la torture en Algérie. Il est repris par le journaliste Robert Barrat dans la brochure Des rappelés témoignent, publiée en mars 1957 par le Comité de résistance spirituelle. Et il trouve sa place dans l’ouvrage capital Contre la torture (Le Seuil), publié la même année par l’écrivain catholique Pierre-Henri Simon, futur feuilletoniste littéraire du Monde.
Le livre marque un tournant dans la prise de conscience d’une partie de la société française concernant l’impasse morale de la guerre d’Algérie. L’historien helléniste Pierre Vidal-Naquet, militant anticolonialiste, citera aussi souvent Stanislas Hutin, en particulier dans La Torture dans la République (Editions de Minuit, 1972). Il faudra attendre 2003 pour que le texte soit publié in extenso sous le titre Journal de bord. Algérie, novembre 1955-mars 1956 (Groupe de recherche en histoire immédiate, Toulouse).
Discret, Stanislas Hutin, qui renonça finalement à la prêtrise, était toujours resté disponible pour porter sa parole, dans les lycées notamment. L’un des véhicules de son travail pédagogique fut l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre. Fondée en 2005 par d’anciens appelés à l’humanisme revendiqué, l’association reverse les pensions militaires de ses membres au profit de projets en Algérie favorisant la « réconciliation entre les deux peuples ». A Tramor Quemeneur, Stanislas Hutin dira : « Je n’aime pas trop ce terme de réconciliation, car je n’ai jamais eu besoin de me réconcilier avec les Algériens. Je n’ai jamais été en désaccord avec eux. »

Stanislas Hutin en quelques dates

1930  Naissance à Rennes
1955  Arrive en Algérie comme rappelé
1956-1957 Son journal dénonçant la torture exercée par des militaires français en Algérie paraît dans diverses publications
2005 Est l’un des premiers adhérents à l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre
2 septembre 2026 Mort à Arradon (Morbihan)

Frédéric Bobin – Le Monde Afrique

Source : 4ACG – 13/09/2026 https://4acg.org/Stanislas-Hutin-figure-morale-engagee-contre-la-torture-pendant-la-guerre-d / Le Monde Afrique – 08/09/2026  Stanislas Hutin, figure morale engagée contre la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort

En complément: INA Entretiens patrimoniaux – En guerre(s) pour l’Algérie – Stanislas Hutin https://entretiens.ina.fr/entretien/406/stanislas-hutin/sommaire/1

La collection d’entretiens patrimoniaux « En guerre(s) pour l’Algérie » rassemble 66 témoignages d’hommes et de femmes, français ou algériens, qui ont vécu la guerre d’Algérie (1954-1962). Ces récits individuels constituent un corpus représentatif de la diversité des expériences vécues pendant cette guerre.

Massacres du 8 mai 1945 : « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » – Mohammed Harbi

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national algérien. L’an dernier, 80e anniversaire de cette tragédie coloniale, un appel international était lancé depuis Béjaïa pour une reconnaissance pleine et entière par la France de ces massacres du 8 mai 1945 et autres crimes coloniaux en Afrique avait été lancé (voir ci-dessous). Il est toujours sans réponse aucune.

Pour ce 81e anniversaire, nous republions l’article désormais « classique » de l’historien Mohammed Harbi, acteur, témoin et historien du mouvement indépendantiste algérien, disparu le 1er janvier 2026, ainsi que des liens vers quelques uns de nos nombreux articles sur ce sujet.

« L’emblème national porté par le chahid Bouzid Saâl lors des manifestations du 8 mai 1945 » (musée du moudjahid de Sétif).

La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, par Mohammed Harbi

Article publié pour la première fois dans Le Monde Diplomatique en 2005.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi 1. Trop peu et trop tard : ces mini réformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque2. Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste […] le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer 3. La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles » 4. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens5 continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales6, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Mohammed Harbi

  1. André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
  2. C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
  3. Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
  4. Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.
  5. Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.
  6. On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.

En complément

Les prémisses des événements tragiques du 8 mai 1945, par Aïssa Kadri

Un massacre colonial de masse, par Alain Ruscio

Entre complicité et indifférence : les réactions en France, par Alain Ruscio

80 ans de « l’Autre 8 Mai 1945 » : un Appel international lancé depuis l’Algérie

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/1291228-2/

Michèle Audin, la Justice ou ta mère – Viviane Candas

Quand les parachutistes vinrent arrêter Maurice Audin le 11 juin 1957, sa fille Michèle sentant le danger s’élança entre lui et ces hommes en armes. Elle les frappa avec ses poings de bébé de trois ans, les paras l’écartèrent. L’enfant échoua à empêcher que son père lui soit arraché et ne le revit jamais.

Cette violence primordiale, Michèle Audin la raconte dans un texte sobre et poignant, Une vie brève (2013, Gallimard), consacré à ce qui avait mené Maurice Audin à ses engagements : ses origines de classe très humbles de Français de la métropole venus tenter une vie meilleure dans l’Algérie colonisée. Sa famille avait trimé sang et eau pour qu’en troisième génération le petit Maurice en arrive au doctorat de mathématiques mais un sentiment très fort de l’injustice sociale qu’on appelle conscience de classe avait fait de lui un militant communiste.

Michèle est née en janvier 1954, année charnière qui voit la défaite de l’armée française à Dien Bien Phu et décide le FLN à passer à la lutte armée dans la nuit du 1er novembre. Maurice et Josette Audin considèrent d’emblée cette lutte armée comme légitime et inexorable, en tant que membres du PCA (parti communiste algérien) et la soutiennent de façon militante et solidaire du FLN. Ses militants, dont de nombreuses femmes et juifs, se mêlant indistinctement aux réseaux urbains FLN et maquis de l’ALN (le PCA ne sera dissout qu’en 1964 par Ben Bella).

Le couple Audin, trop jeune pour avoir été actif contre le nazisme, hérite la mémoire vivante de la résistance communiste, du parti des Fusillés. Si la lutte armée est légitime contre l’envahisseur, elle l’est tout autant contre le colon, le terrorisme devient l’un rares moyens de l’insurgé devant la puissance de l’ennemi. L’annexion des terres algériennes par la France « propriété fondée sur la violence » provoquant la misère et la famine du peuple algérien est l’un de ces « phénomènes économiques qui s’expliquent par des causes politiques, à savoir la violence. Et celui à qui ça ne suffit pas, c’est qu’il est un réactionnaire larvé » (Friedrich Engels, Le rôle de la violence dans l’Histoire, éditions sociales, p.8).Ou un raciste, ou un fasciste.

Voilà ce que pensent et font les communistes d’Algérie, mais pas le Parti Communiste Français de la métropole. La violence de l’insurrection armée qui déclenche ce que nous, Algérien.ne.s, appelons la révolution de novembre est aussi inadmissible pour la direction du parti communiste que pour les socialistes français. Deux ans plus tard, en avril 1956, à l’Assemblée nationale, le groupe communiste et la SFIO votent les pouvoirs spéciaux qui permettront d’envoyer 600 000 soldats du contingent se battre en Algérie, de bombarder sans relâche ses campagnes avec les armes de l’OTAN (dont le Napalm testé en Corée par les Américains).

L’ articulation évidente entre l’anti-nazisme et l’anti-colonialisme par la lutte armée n’a pas été admise par la gauche française d’après-guerre et l’extrême-gauche n’en aura pas tiré les leçons politiques nécessaires à contrer ce qui se passe aujourd’hui. La question cruciale ne reste-t-elle pas celle de la violence et de la légitimité de la lutte armée, puisque 70 ans plus tard, nous buttons sur le même déni de ce droit fondamental pour le peuple Palestinien et sa terre colonisée par Israël ?

Le couple Audin participe aux réseaux de la bataille d’Alger cette année 1957, jusqu’à l’arrestation de Maurice. « Entre la Justice et ma mère », il a choisi la Justice et de faire la révolution aux côtés des Algériens.nes. Il a aussi fondé une famille, avec trois enfants nés entre 54 et 57, il a pris ses responsabilités, il accepte de les sacrifier au combat. Car c’est cela qu’exige de choisir la Justice plutôt que sa mère (la famille).

Il est difficile d’être les enfants de héros, surtout obscurément disparus, de résister à l’enquête désespérée de vérité qui voit venir vers vous tant d’interprétations et de pistes – « Il existe vingt versions de la mort de Mehdi Ben Barka » dixit son avocat historique Maurice Buttin. À chaque fois, et avec l’âge encore, nous redevenons l’enfant broyé. Qui imagine comment et pourquoi la disparition s’est déroulée et comment il aurait pu en être autrement.

J’ai à peine croisé Michèle Audin mais, ayant lu son livre, je lui avais envoyé mon film sur l’avocat du FLN Yves Mathieu, mon père, elle m’en avait remercié avec sensibilité. Sachant qu’elle s’était brillamment consacrée à la recherche fondamentale en mathématiques, il me semblait qu’elle avait toute sa vie tenté de franchir l’espace entre son père et la mort, d’irrésistiblement repousser les parachutistes pour faire revivre Maurice Audin au point d’en accomplir au plus haut niveau la carrière scientifique. Le nom du père fait que le non dupe erre, comme disait tonton Jacques qui aimait les jeux de mots. Cette sorte de double vie, l’une dans le réel l’autre dans l’imaginaire déchiré par l’Histoire, ce va et vient constant où oscille de tout son poids mémoriel le corps disparu, est justement ce à quoi nous condamne l’infaisabilité du deuil.

Le décès de Michèle Audin ce 14 novembre, me saisit au lendemain d’une rencontre avec ma soeur pour traiter de la publication prochaine des lettres de prison de notre père anticolonialiste à Abidjan en 1950-51. Ancien FFL, il était alors un communiste convaincu et membre du PCF dont il sera exclu en 58 pour double appartenance avec le FLN. Ma soeur le jugeant « plus courageux qu’intelligent », j’ai pensé que c’était là une question utile à ouvrir aujourd’hui publiquement et qui probablement pose celle de la lutte armée.

Dans La condition humaine d’André Malraux, un communiste se retrouve dans la locomotive d’un train de l’armée nationaliste ennemi où il attend avec d’autres d’être jeté vivant dans la chaudière pour faire avancer l’Histoire. Un adolescent à côté de lui attend le même sort, c’est un inconnu pour notre héros, gradé de l’armée rouge, qui à ce titre bénéficie d’une capsule de cyanure déjà coincée entre ses dents. Mais devant l’horreur de voir les hommes jetés dans le brasier, il décide de donner son cyanure au petit jeune. Souvent dans ma vie m’est revenu ce moment littéraire comme un sommet de l’abnégation.

Il n’y a donc pas lieu de s’inquiéter que l’I.A domine un monde où l’intelligence est de posséder des Rolex, elle ne peut absorber les êtres qui enracinent leur liberté dans le courage.

Source : Mediapart – Billet de blog- 16/11/2025 https://blogs.mediapart.fr/viviane-candas/blog/161125/michele-audin-la-justice-ou-ta-mere

En complément : https://histoirecoloniale.net/michele-audin-1954-2025-une-vie-breve/

Le « retaillisme », la restitution des objets volés dans les colonies – Fête de l’Humanité – 14/09/2025

L’ équipe du site histoirecoloniale.net et celle du Groupe de travail « Mémoires, histoire, archives » de la LDH seront présentes à la Fête de l’Humanité, le dimanche 14 septembre, pour un débat sur le passé colonial et ses traces dans notre présent

Dimanche 14 septembre

« Le passé colonial et ses traces dans notre présent, le “retaillisme”, la restitution des biens et restes humains ramenés des colonies, la liberté d’accès aux archives »

de 14h à 16h

Stand de la Ligue des droits de l’Homme

Avenue Marcel Cachin (N6 sur le plan), proche de l’entrée Marcel Cachin

Accès direct par le RER C, gare de Brétigny


• Introduction, par Gilles Manceron et François Graner

• Dorothée Rivaud-Danset : La restitution d’objets volés dans les colonies

• Christophe Lafaye : L’accès aux archives entravé au Service historique de la Défense

• Camille Lesaffre : La fermeture des archives sur la France et le Rwanda

• Serge Sebban : Le massacre de Thiaroye

• Alain Ruscio, Le “retaillisme”, maladie sénile de l’Algérie française

• Patrice Ganot : La rançon imposée par la France à Haïti

• Michèle Riot-Sarcey : Propos de clôture


Sur la table de livres :

• Alain Ruscio, « La Première guerre d’Algérie – Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852 », La découverte, 2024.

• Sabrina Abda, « Ils ont assassiné mon grand-père en 1945, à Guelma », éd. Arcane 17, août 2025.

• Kamel Beniaiche, « Sétif, La fosse commune – Massacre du 8 mai 1945 », éd. du Croquant, 2025.

• Daniel Kupferstein, « Les balles du 14 juillet 1953 », éd. du Croquant, 2024.

• Marie Ranjanoro, « Feux, fièvres, forêts », éd. Laterit, 2023.

• Serge Sebban, « L’exposition décoloniale – Les pères de l’anticolonialisme au sein de l’Empire français “oubliés” dans les histoires officielles », L’Harmattan, 2024.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2025 https://histoirecoloniale.net/le-retaillisme-la-restitution-des-objets-voles-dans-les-colonies-un-debat-a-la-fete-de-lhumanite/