Sétif, Guelma, Kherrata : dissimulation d’un massacre d’hier à aujourd’hui – Mehdi Lallaoui

En cette année 2025, à l’occasion du 80ème anniversaire des massacres qui ont débuté le 8 mai 1945 à Sétif, il est indispensable de rappeler que ce sont aussi nos vieux qui ont contribué à la victoire contre le nazisme et à la libération de la France. Par Mehdi Lallaoui, auteur-réalisateur des documentaires « Les massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945 » et de « Guelma, 1945 ». 

Dès le déclenchement des évènements de Sétif, Guelma et Kherrata, consécutifs à la brutale interruption des cortèges célébrant la victoire du 8 mai 1945, le narratif des autorités militaires locales et nationales n’a de cesse de soutenir qu’elles n’ont fait que réagir à une insurrection programmée par les nationalistes algériens du PPA (Parti du peuple algérien fondé par Messali Hadj). De plus, cette révolte nationaliste aurait, bien sûr, été initiée par une main étrangère. Dans le journal Le Monde du 10 mai, on apprend ainsi que « des éléments troubles d’inspiration hitlérienne, se sont livrés à Sétif à une agression à main armée contre la population qui fêtait la capitulation. »

Une telle version a perduré durant des décennies pour justifier les massacres que l’on sait. 50 ans après, suite à la diffusion sur Arte de mon documentaire : Les Massacre de Sétif, un certain 8 mai 1945, le général Jules Molinier, qui, à l’époque et au moment des faits, vivait à Sétif avec sa famille, m’écrit. Tout d’abord, il confirme avoir été le témoin d’une « répression [qui] a été extrêmement sévère et souvent aveugle. On ne peut le nier. J’en étais indigné, mais la sauvagerie des crimes commis contre les Européens avait entraîné, dans les jours qui ont suivi, une véritable haine de ”l’Arabe” ». (…) Il en ressort que, contrairement à ce que les Algériens veulent faire croire, cette manifestation qui a dégénéré en émeute, n’était pas innocente. (…) les propos de nos condisciples musulmans, montrent que les meneurs voulaient profiter de l’occasion offerte par les cérémonies de la Victoire pour une exploitation politique. (…) Les responsables locaux sont bien ceux qui, en semant le vent, ont récolté la tempête qu’elles qu’en soient les raisons profondes dues à notre aveuglement et attisées par l’étranger. »

Auteur du premier documentaire en France, sur ce qui doit être qualifié de crime contre l’humanité, je me suis plusieurs fois déplacé en Algérie pour filmer des témoins directs et des survivants, aujourd’hui disparus. J’ai également cherché dans tous les fonds d’archives accessibles afin d’éclairer ce qu’il s’est passé. De plus, à la fin de l’année 1995, avec mes amis de l’association « Au Nom de la Mémoire », nous avons publié, en partenariat, avec les éditions Syros, la recherche inédite de l’historien Boucif Mekhaled : « Chronique d’un massacre. Sétif, Guelma, Khérrata ».

Des années plus tard, et toujours dans le cadre de ce travail au service de la connaissance et de la vérité, j’ai été auditionné le 19 mars 2025 par les député-e-s  membres du groupe de travail sur « L’autre 8 mai 1945 » à l’Assemblée nationale. Groupe qui est composé des élu-e-s suivants : Karim Ben Cheikh, Elsa Faucillon, Fatiha Keloua-Hachi, Sabrina Sebaihi et Danielle Simonnet.

Voici quelques extraits de cette audition.

« Nettoyage » archivistique, interprétation et dissimulation.

Commençons par comparer ce que donnent à voir les images des archives militaires. Au printemps 1994, après un premier repérage à Sétif, Kherrata et Guelma et suite aux entretiens réalisés avec plusieurs témoins et victimes, je me suis rendu au Fort d’Ivry où sont conservés les documents filmiques et photographiques de l’armée française en Algérie. Deux supports relatifs aux Evènements dans le Constantinois. Mai 1945 sont alors mis à ma disposition. Ils comportent de nombreux clichés et films qui révèlent les méthodes employées pour dissimuler les faits en faisant passer ces documents pour des reportages. Pour mettre au jour ces manipulations, il est nécessaire de comparer la propagande militaire aux récits des témoins directs.

En 2025, ces documents sont désormais en ligne. La présentation des images relatives aux « troubles du Constantinois en 1945 », par l’Établissement de la communication et de la production audiovisuelle de la Défense (ECPAD), est ainsi rédigée. « Le 8 mai 1945, à l’occasion des célébrations de la victoire des Alliés contre les forces de l’Axe, des manifestations d’indépendantistes algériens ont lieu dans la plupart des villes du département de Constantine, situé dans l’est de l’Algérie. À Sétif, ville moyenne où interviennent les forces de l’ordre, la manifestation tourne à l’émeute et se propage par la suite dans la région, entre Sétif et Bougie (Bejaia), en particulier dans la région de Kherrata. Ces émeutes finissent par cibler la population civile européenne, contre laquelle une centaine d’assassinats sont perpétrés jusqu’au 12 mai 1945. En réaction à ces crimes, l’armée française, appuyée à la marge par des civils, réprime violemment les insurgés algériens. » Dans ce reportage, on découvre ainsi que l’armée française organise des rassemblements d’Algériens afin de montrer sa force et qu’elle a aussi recours à l’action psychologique dans les régions de Kherrata (notamment les gorges du Chabet-el-Akra), Sétif, Perigotville, Chevreul, du 15 au 22 mai 1945. » A cela s’ajoutent de très nombreuses perquisitions et destructions de fermes par des incendies provoqués à dessein. 

En 1994, c’est donc avec les tirages des photographies de l’ECPAD que je me suis rendu à Kherrata et Guelma. J’ai retrouvé certains des « insurgés » qui apparaissaient sur les clichés précités, en particulier l’homme qui lève les bras, vêtu de son manteau militaire, entouré de fellahs, le fusil crosse en l’air. J’ai utilisé cette photographie en couverture de l’ouvrage de Boucif Mekhaled consacré aux massacres du 8 mai 1945.

Monsieur Benyaha témoigne : « Je m’appelle Mohamed Srir Benyaha, je suis un ancien militaire, blessé de guerre en Italie et j’ai toujours été fidèle à la France. Après le 8 mai à Sétif, on savait que le djihad avait commencé à Kherrata, mais nous on n’a pas bougé. Les militaires sont quand même venus et ont encerclé notre douar comme ils ont fait partout dans le secteur. Ils avaient des noms de personnalités ou de gens instruits qu’ils ont embarqués dans des camions pour les amener au tribunal de Constantine, alors qu’ils n’avaient rien fait de mal. Nous ne les avons plus jamais revus. Ensuite ils ont pris tout le monde, et on nous a fait descendre vers le village (de Kherrata), les vieux les femmes, les enfants tout le monde et ils ont brûlé nos maisons. Les militaires nous ont mis au soleil toute la journée au bord de l’oued de Kherrata à côté du pont et puis ils nous ont distribué des fusils, même aux enfants de 8, 10 ans et nous ont demandé de les lever en l’air pour prendre des photos. Je me reconnais, je suis ici. Son témoignage est corroboré par celui de madame Genevière Lardillier de Kherrata qui déclare : « On a eu une petite reddition avec le colonel Bourdila à Kherrata, mais ça a été infime, parce que soi-disant il ramenait des armes…  ils nous ont ramené des vielles pétoires… nous avons regretté du reste de ne pas en avoir gardées pour collection… parce que là, on se faisait une belle collection. Ils avaient des armes qui devaient dater du début de la conquête qu’ils nous ont ramené là… mais des armes modernes, non. »

En cette année 2025, certaine des photographies de la série Coté ALG 45 21 (Troubles dans le Constantinois) que j’ai personnellement pu consulter il y a trente ans, ne sont plus accessibles aux chercheurs ou au public. Par exemple, la série de photographies qui montre un officier à Kherrata, en fait un maitre de cérémonie, levant la main devant les fellahs algériens raflés, dans les douars environnants, en leur demandant, pour les besoins de la propagande et des prises de vue, de bien lever la crosse des fusils que l’on vient de leur distribuer. Le commentaire toujours visible aujourd’hui sur le site de l’ECPAD et réécrit énonce « Des hommes algériens se soumettent en levant leurs fusils sous la surveillance de militaires français dans la région de Kerrata le 15 mai 1945 ». Le commentaire d’origine disait « Des indigènes insurgés se soumettent… ». À l’époque l’armée et l’administration coloniale ne parlaient pas d’Algériens, mais d’indigènes ou d’Arabes.

Durant des décennies, ces diverses photographies, qui sont de grossières mises en scène, seront présentées comme la « reddition des insurgés à Kherrata près de Sétif. Disparue également la photographie de ce colon milicien transportant sur un mulet des corps pêle-mêle et inertes d’Algériens qui viennent d’être assassinés sous le regard amusé d’un gendarme présent sur la gauche du cliché. Disparue aussi depuis des années et encore récemment du site de l’ECPAD, la photographie 6676 du cadavre d’un Algérien sur la route (identifié à son saroual). Plus généralement, les exemples de ces « nettoyages » photographiques et, dans le cas présent, de ces disparitions, sont nombreuses.

Mais la censure de la « Grande muette » a laissé des traces. Comparant les feuillets d’inventaires de ces photographies consultées en 1995 avec celles qui sont aujourd’hui accessibles sur le site internet de l’ECPA, on découvre le nombre de ces « photos invisibles ». 28 photographies ont disparu au cours de cette période. Nul doute, il s’agit de dissimuler pour partie l’histoire de ces massacres. Alors que tous les observateurs s’accordent pour dire que les victimes se comptent par milliers, voire peut-être par dizaines de milliers, les archives de l’armée française prétendent documenter l’histoire alors qu’elles racontent des histoires. 80 ans après les tueries du Constantinois, émerge ainsi un récit avec un nombre infime de morts algériens. Les cadavres et les charniers évoqués par de nombreux témoins, algériens et français, ont disparu. Si le nom de Saad Bouzid figure bien dans le registre des décès, de même les patronymes d’une vingtaine d’Européens, on lit dans le bilan des corps transportés à la morgue de l’hôpital en fin de journée cette mention : « 21 indigènes » sans aucune précision leur identité et les causes de leur mort. 

Les archives filmiques de l’ECPAD

En comparant les photographies et les films des opérateurs de prises de vues des série ALG 45 21 et ACT 715… on peut supposer que photographes et caméramans étaient dans les mêmes convois militaires sous les ordres du colonel Bourdila (Colonel, commandant de la subdivision de Sétif). Ces colonnes ont semé la terreur entre Sétif et Guelma à partir du 10 mai, date des premières images filmiques à Sétif. La progression de ces colonnes, visible dans la bobine identifié sous le nom : « La répression des révoltes arabes » débute par le « départ d’une colonne blindée pour “nettoyage dans différentes tribus. » Le film d’archive, (Côté ACT 715) rassemble en réalité deux pellicules de deux colonnes distinctes. Consultable en ligne sur le site de l’ECPAD, j’ai constaté qu’il a encore été « nettoyé » – probablement en 2015 -par rapport à la version que j’avais visionnée en 1995. Les passages, où l’on voyait des soldats descendants d’une colline après avoir brûlé et pillé des « fermes », ont disparu. Le descriptif officiel de cette séquence est ainsi rédigé : « Dans la campagne constantinoise. En arrière-plan, sur les hauteurs, une ferme brûle. Des soldats descendent la pente. L’un d’eux passe devant l’objectif. Gros plan sur la ferme en proie aux flammes »

L’extrait « caviardé » réapparait

Séquence 8, par exemple.  « Un soldat s’écarte de l’homme qui vient d’être abattu. Il tient un pistolet dans sa main gauche. Il vient probablement de lui donner un coup de grâce. »

L’opérateur avait donc bien filmé des militaires tirant pratiquement à bout portant sur deux fellahs désarmés. Les deux hommes qui levaient les bras s’effondrent, foudroyés. Séquence 9, on lit « GP (Gros plan) sur les deux cadavres puis fouilles au corps » pendant qu’une « ferme brûle dans un paysage de campagne » (Séquence 11). 

Ce que tait le résumé, c’est l’identité de l’homme qui donne le coup de grâce et on comprend pourquoi. Ce criminel est le capitaine Mazuca que l’on aperçoit également juste après l’assassinat et au même endroit sur un angle différent sur un photo 6694 (côte (ALG 45-21) … le pistolet sorti de son étui et dépassant de sa poche. Le commentaire de cette image ou le nom de Mazuca n’est pas cité est éloquent. En titre : « Portrait d’un capitaine mangeant en marge d’un convoi de blindés dans le constantinois en mai 1945 ». Puis le descriptif général nous renseigne de la façon suivante « Un convoi de véhicules militaires est en opération à la suite des émeutes… »

50 ans plus tard, de jeunes soldats de cette époque ont eu le courage de témoigner. C’est le cas monsieur Bernard Depieds, qui m’a accordé un entretien présent dans mon documentaire. Il avait vingt ans en 1945. « Dans la journée on avait trouvé à un poste d’entrée du le village, une treizaine, 13 ouvriers agricoles avec des petites serpettes, avec des djellabas, pratiquement en guenilles. Et les papiers qu’ils avaient étaient à peine lisibles, forcément, chez ces gens-là l’adjudant a pris ce prétexte pour trouver que ces papiers n’était pas en règle, et il a dit on va tous les fusiller puisque que c’est comme ça et on les a amenés à la sortie du village, a un endroit où on pouvait s’approcher de la mer sans trop… qui n’était pas tellement a pic…et là, il a dit aux hommes, (…) des petits métropolitains… il a laissé partir les gars et il leur a fait tirer dessus. Moi j’étais en arrière, derrière l’adjudant avec un fusil mitrailleur dans le cas où il fallait intervenir, mais je ne suis jamais intervenu. Et les gars étaient tellement pressé de faire des cartons, qu’ils ont descendu les pauvres ouvriers agricoles bien avant la mer a tel point qu’après, il a fallu qu’ils se mettent à deux… qu’ils tirent les gars sur les rochers pour les amener et les jetées à l’eau ».

Lorsqu’en 2015, j’ai découvert la dissimulation des images de ces tueries, j’ai écrit au Président de la République, François Hollande, pour l’informer du « nettoyage » de certaines archives. Quelques années plus tôt, en décembre 2012, il avait déclaré devant les deux chambres du parlement en France puis au Sénat algérien à l’occasion de sa visite en Algérie : « Rien ne se construit dans la dissimulation, dans l’oubli, encore moins dans le déni ». Un an plus tard après l’envoi de ma lettre précitée, c’est le directeur de cabinet de secrétaire d’Etat auprès du ministre de la Défense chargé des Anciens combattants et de la Mémoire (sic) qui m’a répondu en se contentant de répéter des éléments de langage officiels selon lesquels « l’ECPAD est tenu de communiquer toute archive publique non classifiée ». Relativement à la dissimulation des archives, pas une ligne, pas même un mot. En 2025 les extraits de pellicules, qui existent et qui ne sont pas classifiés, sont ainsi dissimulés à la connaissance des chercheurs, historiens et des citoyens. Pis encore, de telles pratiques sont rendues possibles par la loi du 15 juillet 2008 qui interdit la communication d’archives comportant des éléments classés « secret défense. »

En 2021, Emmanuel Macron avait pourtant annoncé l’ouverture, quinze ans avant le délai légal, des archives policières et judiciaires sur la période de la guerre d’Algérie, mais cette déclaration n’a pas été suivie d’effets. Au prétexte de défendre « l’honneur et l’image de l’armée », cette disposition entrave gravement le travail de toutes celles et tous ceux qui s’intéressent à cette période et à ces terribles événements.

L’association « Au Nom de la Mémoire » est membre du Collectif « Secret défense, un enjeu démocratique ». Ce collectif a rassemblé une vingtaine de cas emblématiques et particulièrement problématiques : massacres coloniaux, assassinats politiques et affaires criminelles non encore résolues. Ce Collectif estime qu’il apparaît « clairement que l’Etat français, au lieu d’assumer ses responsabilités conformément au droit, use de manœuvres diverses pour entraver la recherche de la vérité par les familles, les historiens, les chercheurs, et pour empêcher que justice soit rendue aux victimes. » Au nom de la raison d’Etat, le secret défense, tel qu’il fonctionne actuellement, permet d’entraver les enquêtes judiciaires, faisant de la victime juridiquement protégée par les institutions de son pays, un adversaire à combattre, voire à abattre au lieu de lui rendre justice. Il empêche également les historiens, les chercheurs d’accéder aux informations nécessaires à leur travail scientifique pour établir la vérité historique.

En cette année 2025, à l’occasion du 80ème anniversaire des massacres qui ont débuté le 8 mai 1945 à Sétif, alors que nous assistons  en France à une surenchère politicienne et idéologique nauséabonde contre les Algériens des deux rives, il est indispensable de rappeler que ce sont aussi nos vieux qui ont contribué à la victoire contre le nazisme et à la libération de la France, et comme je le disait déjà il y a 20 ans, la fraternité à laquelle nous aspirons tous doit se construire sur le respect indispensable de la vérité et de la justice.

Mehdi Lallaoui est auteur-réalisateur des documentaires « Les massacres de Sétif, un certain 8 mai 1945 » et de « Guelma, 1945 », président de « Au Nom de la mémoire », et membre du Collectif « Secret défense, un enjeu démocratique ».

Source : Médiapart – Billet de blog – 15/04/2025 https://blogs.mediapart.fr/pour-la-reconnaissance-des-massacres-du-8-mai-45-en-algerie/blog/150425/setif-guelma-kherrata-dissimulation-d-un-massacre-d

Colonisation, une histoire française – Dimanche 2 février, 21h sur France 5 et france.tv

Documentaire : 180 min – Écrit et réalisé par Hugues Nancy

Le documentaire exceptionnel Colonisation, une histoire française retrace l’histoire de la colonisation française, d’Alger à Madagascar et de Dakar à Saigon entre 1830 et 1945. Cette histoire c’est la nôtre, celle d’une confrontation violente entre des peuples qui va faire naître une irréversible communauté de destin.

Est-il enfin possible de regarder en face ce passé colonial qui trouble encore aujourd’hui les mémoires et qui exacerbe les identités au point de mettre en péril le creuset républicain ? C’est le pari de ce projet ambitieux raconté en immersion dans cette époque tourmentée.

À l’aide d’archives exceptionnelles, ces films nous montrent comment la France a édifié un empire colonial de 11 millions de kilomètres carrés. Un empire où vivaient des dizaines de millions d’habitants qui, contrairement à ce que l’on croit souvent, ont résisté dès l’origine au colonisateur et qui n’ont jamais cessé de se battre pour s’en libérer. Des peuples que la France, malgré plusieurs tentatives de réforme de son système colonial, s’avérera incapable d’accompagner vers l’indépendance quand il en était encore temps, entrainant la désintégration violente de cet empire à partir de 1946.

Conquérir à tout prix, 1830-1914

Avec la conquête de l’Algérie en 1830, c’est un siècle d’expansion sans précédent qui s’ouvre sur les territoires africains puis en Asie. Une expansion menée au nom du « progrès » et de la « mission civilisatrice » de la France. Mais, en réalité, cette extension territoriale française a été, partout, le fruit de conquêtes militaires particulièrement violentes. Car là où la France a tenté de planter son drapeau, elle a dû faire face à une résistance acharnée, de l’Algérie à l’Afrique noire, puis de l’Indochine au Maroc.

Fragile apogée, 1918-1931

L’empire français, le deuxième au monde après celui des Britanniques, atteint en 1920 son apogée territorial. Avec le Liban, la Syrie, le Cameroun et le Togo, jamais le domaine colonial de la France n’avait été aussi étendu. Les Années folles seront celles de l’âge d’or de l’empire. Mais cet empire tout-puissant est en réalité un colosse aux pieds d’argile. Au Maroc comme en Syrie, plusieurs rébellions armées vont sonner comme un avertissement. Alors, la France, au pied du mur, doit mener de profondes réformes et associer enfin les peuples colonisés aux destinées de leurs territoires. C’est ce que tenteront, en vain, plusieurs gouvernements de gauche (Cartel des gauches en 1924 et Front populaire en 1936). Car il est trop tard. La France, sous la pression du lobby colonial, est incapable de réformer en profondeur un système qui semble donc voué à l’échec.

Prémices d’un effondrement, 1931-1945

Le 6 mai 1931, le président de la République Gaston Doumergue, accompagné du maréchal Lyautey, inaugure à Paris la plus grande exposition coloniale jamais imaginée. Plus de huit millions de visiteurs vont se presser au bois de Vincennes pour découvrir ces territoires mystérieux de l’empire que l’on a ici reconstitués avec minutie. Tout a été pensé pour offrir l’image d’un monde colonial idéalisé et parfait. Mais ces visiteurs ne peuvent imaginer que leur empire vient en réalité de vivre son apogée et que les millions de sujets de cet empire, d’Alger à Hanoï et de Tunis à Beyrouth, vont, les uns après les autres, remettre en cause la tutelle française. Et bientôt vont apparaître les prémices d’un effondrement qui va être accéléré par la Seconde Guerre mondiale.  

Note du réalisateur Hugues Nancy

C’est d’abord grâce à des fonds d’archives exceptionnels, qui ont été numérisées en HD que ce programme de trois heures a pu voir le jour : l’institut Lumière qui possède les premières images filmées de cet empire à partir de 1895, l’incroyable fonds colonial de Gaumont Pathé Archives qui recèle des trésors dès les années 1900 et tant d’autres…. Des images souvent inédites à la télévision comme ces rushes tournés dans le quartier réservé de Bousbir à Casablanca à la fin des années 1920 ou comme ces images « amateur » qui nous font découvrir avec un autre regard la vie des colons en Algérie ou lors de l’exposition coloniale de 1931… Grâce à la richesse de ces fonds d’archives filmées mais grâce aussi au fonds photographique de l’ECPAD (ministère de la Défense), qui rassemble les reportages réalisés par des militaires en poste dans les colonies, nous avons essayé de nous rapprocher au plus près de la réalité de cette vie coloniale. 

Une fois réunies ces archives exceptionnelles et souvent bouleversantes, il était enfin possible de regarder en face ce passé douloureux et d’en faire le récit pour les téléspectateurs de France Télévisions.

Car, longtemps, on a tenté en France de minimiser les crimes commis au nom de l’ambition coloniale française. Ainsi est née ce que notre conseiller historique, le regretté Marc Ferro, appelait la « légende rose » du « temps béni des colonies ». Comme si l’on avait inconsciemment la nostalgie de ces cartes du monde qui subjuguaient les écoliers avec tous ces territoires de l’empire, colorés en rose, pour montrer la puissance de la France et son ambition civilisatrice…

En réalité, rien n’a jamais été « rose » dans les territoires colonisés. D’abord parce que, contrairement à ce l’on croit souvent, aucun peuple colonisé n’a accepté la présence française sans s’y opposer violemment, et ce dès le début de l’expansion. Surtout, la colonisation s’est fondée à la fois sur une profonde inégalité de droits entre les hommes et sur l’exploitation de richesses par la puissance coloniale. Une domination et une exploitation rendues uniquement possibles par la force militaire et policière, nécessaire pour faire respecter un équilibre social et politique de plus en plus précaire au fil des décennies.

L’histoire de la colonisation, c’est donc d’abord une histoire de sang et de larmes qu’il faut regarder en face.

Mais à l’inverse, aujourd’hui, on voudrait ne retenir que la « légende noire » de l’époque coloniale, ses crimes et surtout l’immoralité de l’idée même de colonisation, faisant fi des processus politiques à l’œuvre dans le monde du temps de cette expansion coloniale européenne. Car le processus d’occupation territoriale par des puissances européennes, mais aussi asiatiques, a été un phénomène généralisé à partir du XIXe siècle. Cette part de l’histoire de l’humanité concerne tous les continents et a été la matrice du monde tel que nous le connaissons. En quelques siècles, une poignée d’États européens est ainsi parvenue à contraindre la majeure partie de la planète. Et à compter du jour où un Européen a mis le pied sur une terre loin de son continent, l’avenir de celui qui y vivait venait de basculer. Et leurs histoires, à tous les deux, colonisateur comme colonisé, étaient alors irrémédiablement liées.

C’est en effet par la confrontation avec l’Europe, par l’immersion des nouvelles générations colonisées dans l’effervescence politique de l’Europe de l’entre-deux guerres, que les « indigènes » comme on les appelait, sont devenus des militants nationalistes qui ont libéré leurs pays de la domination européenne. La colonisation a ainsi été comme une véritable « révolution » dans l’histoire du monde et des peuples. Une révolution qui a changé la géopolitique de la planète comme le destin des peuples colonisés.

C’est donc une part de « notre Histoire commune » que cette grande fresque télévisuelle tente d’aborder, en racontant avant tout comment, du côté des colonisés comme des colonisateurs, des hommes et des femmes ont eu le courage de se dresser pour dire non à l’occupation française comme à l’idée même de colonisation. Notre série documentaire donne ainsi en priorité la parole à ceux qui ont résisté dans les colonies comme à ceux, certes minoritaires, qui ont osé contester en métropole le processus de colonisation.

Ce sont ces « résistants » colonisés, des personnalités souvent inconnues ou oubliées, qui vont ainsi nous permettre de raconter la folie coloniale française de 1830 à 1946 : Abd El Kader (Algérie, 1830), Béhanzin, roi du Dahomey (Bénin, 1890), Samory Touré (Afrique de l’Ouest, 1893), reine Ranavalona (Madagascar, 1895), Phan Boi Chau (Indochine, 1908), sultan Moulay Abdelaziz (Maroc, 1908), émir Fayçal (Syrie, 1920), Abdelkrim El Khattabi (Maroc, 1921), sultan El Attrache (Syrie, 1925), Blaise Diagne (Sénégal, 1931), Nguyen Tat Thanh, dit Hô Chi Minh (Indochine, 1931 et 1946), Allal El Fassi (Maroc, 1934), Aimé Césaire (Antilles, 1935), Tayeb El Oqbi, Ferhat Abbas, Messali Haj (Algérie, 1937 et 1945), Habib Bourguiba (Tunisie, 1938).

Et au regard de ces hommes qui n’acceptent pas la colonisation de leurs terres, notre récit prend également appui sur la dénonciation de cette colonisation par des Français, contemporains des événements : Guy de Maupassant (Algérie, 1880), Georges Clemenceau (Madagascar, 1885), Pierre Savorgnan de Brazza (Afrique-Équatoriale, 1905), Jean Jaurès (Maroc, 1908), Jules Roy (Algérie, années 1920), Alexandre Varenne (Indochine, 1925), André Gide (Congo, 1927), Albert Londres (Congo, 1928), Léon Blum (1936), Maurice Violette (Algérie, 1937)…

Ainsi en redonnant la parole et leur juste place dans notre mémoire collective à tous ces « héros » qui ont combattu la colonisation française et en rappelant que nombre de Français ont aussi tenté de s’y opposer, il devient peut-être possible de partager cette histoire par-delà les antagonismes qui fracturent aujourd’hui encore la société française. Une histoire qu’il est temps d’assumer tous ensemble.

Source : https://www.francetvpro.fr/contenu-de-presse/70154098

Réédition : Le corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie – Sidi Mohammed Barkat

Préface : Kaoutar Harchi

Présentation de l’éditeur

« Parmi les membres de la nation, il y a ceux qui lui seraient originellement liés et en seraient les membres authentiques – ce sont les garants de son intégrité – et puis les autres, dont le lien est construit et donc artificiel. »

À l’époque coloniale, le corps indigène est soumis à un état d’exception permanent. Ce procédé est au cœur de l’institution de l’indigénat. Sur le plan juridique et politique, le sénatus-consulte rend le droit musulman et les coutumes des colonisés incompatibles avec la moralité républicaine, tandis que sur le plan culturel, le colonisé est représenté comme indigne de la qualité de citoyen – bien qu’il soit membre de la nation française. Inclus en tant qu’exclu, il se trouve assujetti à un régime légal qui établit au cœur de l’État de droit une suspension du principe d’égalité.

Cette exception juridique et politique n’a toutefois pas disparu avec la décolonisation, comme le montre la fréquence des crimes policiers dans les quartiers populaires ou le caractère xénophobe et répressif des lois successives sur l’immigration. Les représentations discriminantes demeurent vivaces dans la société française d’aujourd’hui, et la violence institutionnalisée s’abat depuis des décennies sur les populations issues des anciennes colonies. Le Corps d’exception fait la démonstration implacable de cette continuité.

Sidi Mohammed Barkat est philosophe. Ancien directeur de programme au Collège international de philosophie, il a dirigé l’ouvrage collectif Des Français contre la terreur d’État. Algérie 1954‐1962 (Reflex, 2002) et a publié plus récemment Le Travail en trompe-l’œil (Rojos, 2015).

Éditions Amsterdam – 176 pages – ISBN 9782354802929

http://www.editionsamsterdam.fr/le-corps-dexception-2/

Le Maghreb des ondes, un enjeu colonial

France CultureUn documentaire de Hajer Ben Boubaker , réalisé par Thomas Dutter

La radio du passé dans les pays du Maghreb constitue un monde disparu, paysage invisible qui n’a pas été enregistré. Pourtant, le départ de cette série est la découverte du fond d’archives radiophoniques de l’époque coloniale dans les archives françaises. Au sortir de la colonisation, une partie des archives de ces pays, qu’ils s’agissent d’œuvres d’arts, d’archives sonores et administratives, se sont retrouvées en France laissant un néant dans la mémoire collective de cette région. Arthur Asseraf explique : « les autorités françaises considèrent que ce sont eux qui ont produit ces émissions et donc les archives leur appartiennent. Et ça, ça fait partie d’un problème plus large. Il y a un grand débat entre les autorités françaises et algériennes autour de à qui appartiennent ces archives ? (…) » 

Épisode 1/8 : Le mal d’archives (29 min)

Au départ de cette série, un fond d’archives radiophoniques de l’époque coloniale. Qu’est-ce que ces traces du début du 20ᵉ siècle racontent de la relation du Maghreb à la France ?

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/le-mal-d-archives-3802484

Épisode 2/8 : Du café au poste (28 min)

Comment se constitue le premier public d’auditeurs ? En revenant sur des lieux importants et des moments importants, l’épisode nous informe sur les premiers afficionados de la radio autant que sur l’histoire musicale de la région.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/du-cafe-au-poste-4862823

Épisode 3/8 : La guerre des ondes (29 min)

Si l’on se souvient de la guerre des ondes entre Radio Londres et les radios sous contrôle nazi, peu se rappellent qu’une guerre des ondes entre puissances européennes a ciblé les auditeurs arabophones durant la Seconde Guerre mondiale.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/la-guerre-des-ondes-8244256

Épisode 4/8 : Le poste colonial (29 min)

Face à la propagande fascistes et nazies à l’adresse des auditeurs du Maghreb, quelle est la réponse française ?

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/le-poste-colonial-5015925

Épisode 5/8 : Ici la voix de l’Algérie libre et combattante (29 min)

Face au contrôle des ondes par la puissance coloniale française, le FLN lance, au début de la guerre d’indépendance algérienne, sa propre radio « Ici la voix de l’Algérie libre et combattante ».

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Épisode 6/8 : L’ incroyable monsieur Hachelaf (28 min)

Ahmed Hachelaf, plus grand producteur de musique arabe en Europe, a commencé sa carrière en tant qu’animateur radio sur les ondes françaises. Qu’est-ce qu’un destin dit de l’histoire de la radio et de l’histoire culturelle de l’immigration ?

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/l-incroyable-monsieur-hachelaf-9470873

Épisode 7/8 : Guerre d’Algérie, sabotages radiophoniques (28 min)

Aux dernières années de la guerre d’Algérie, la radio devient un objet pour les partisans de l’Algérie française qui n’hésitent pas à défier les autorités en sabotant les ondes.

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/guerre-d-algerie-sabotages-radiophoniques-7057549

Épisode 8/8 : Indépendances radiophoniques (30 min)

Les indépendances tout juste acquises laissent place à une question importante : quelle est la place et le rôle des radios nationales dans ces jeunes pays indépendants ?

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/lsd-la-serie-documentaire/independances-radiophoniques-9074599

Guerre dans les djebels. Société paysanne et contre-insurrection en Algérie, 1918-1958 – Neil MacMaster

Disséquant le tissu social des communautés rurales de l’Ouarsenis et du Dahra et leur évolution sociopolitique de la fin de la Première Guerre mondiale à la lutte de libération, Neil MacMaster propose une analyse rigoureuse de la façon dont la société paysanne de ce territoire névralgique, qui sera l’un des poumons de la Wilaya IV historique, va basculer dans le nationalisme indépendantiste, apportant un soutien vital aux maquis de l’ALN.

Neil MacMaster est un éminent historien britannique. A partir des années 1980, il a commencé à s’intéresser à l’histoire de l’Algérie durant la période coloniale. On lui doit, entre autres, un ouvrage important coécrit avec Jim House sur les massacres du 17 octobre 1961 : Paris 1961 : les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2006). En 2020, il a publié Guerre dans les djebels. Société paysanne et contre-insurrection en Algérie, 1918-1958. Le livre est d’abord paru en Angleterre chez Oxford University Press.

En janvier 2024, la traduction française de l’ouvrage, réalisée par Houria Delourme-Bentayeb, a été publiée par les éditions du Croquant, à Paris, dans la collection « Sociétés et politique en Méditerranée », dirigée par Aïssa Kadri. C’est d’ailleurs le Professeur Kadri qui en a signé la préface. Le livre vient d’être réédité par Chihab, en Algérie, et il était disponible au SILA. Nous ne pouvons que vous recommander de vous ruer vers les librairies pour l’acquérir. Car Guerre dans les djebels est vraiment une œuvre magistrale.

Et bien que ce soit avant tout un travail de recherche historiographique qui s’étale sur plus de 600 pages, il se lit avec aisance. Nous avons affaire ici à une enquête historique extrêmement fouillée, qui s’impose à la fois par sa richesse documentaire et par l’originalité de sa démarche méthodologique. Neil MacMaster a le mérite de faire la lumière sur un aspect crucial de la période coloniale : le rôle de la paysannerie dans la lutte contre l’occupation française.

« Une réserve inépuisable de combattants et de guides »

L’auteur a étudié avec une précision clinique la société paysanne en Algérie en adoptant une méthodologie qui se revendique des « Subaltern Studies » qui proposent une approche de l’histoire « par le bas ». Neil MacMaster a concentré son enquête sur un territoire particulier : la région du Chélif en l’occurrence.

Disséquant le tissu social des communautés rurales de l’Ouarsenis et du Dahra et leur évolution sociopolitique de la fin de la Première Guerre mondiale au déclenchement de la lutte de libération, l’historien britannique propose une analyse rigoureuse sur la façon dont la société paysanne de ce territoire névralgique, qui sera l’un des poumons de la Wilaya IV historique, va basculer dans le nationalisme indépendantiste, apportant un soutien vital aux maquis de l’ALN.

Dans sa préface, le professeur Aïssa Kadri écrit de prime abord : « Voilà un ouvrage majeur qui interroge et renouvelle les approches socio-historiques sur ‘‘la guerre d’Algérie’’.» « La Guerre dans les djebels s’inscrit dans une perspective d’approche qui a souhaité rompre avec les travaux qui ont abordé ces événements par le haut de manière macro-historique (…), négligeant ‘‘les gens ordinaires’’», relève le préfacier.

Neil MacMaster « s’attache à voir ce qui se passe du côté du monde paysan, du point de vue des influences du nationalisme en société rurale, dans l’Algérie profonde », souligne Aïssa Kadri. Et d’ajouter : « (Il) développe ses travaux dans la suite des analyses de Mostefa Lacheraf en montrant que la paysannerie, en dépit des processus violents de déstructuration coloniale, ‘‘a gardé intactes des formes d’organisation autonomes au niveau local qui lui ont permis de résister et de contester la domination coloniale’’».

Dans son introduction, Neil MacMaster insiste sur l’obsession de l’occupant français dès la conquête de soumettre les populations paysannes dont il redoutait le soulèvement : « Alors que les envahisseurs français avaient réussi, en 1843, à écraser la résistance tribale dans le Dahra et l’Ouarsenis par la brutale politique de la terre brûlée, le régime colonial était constamment sous la crainte d’une insurrection sanglante des paysans des montagnes ; crainte qui s’est finalement concrétisée avec la guerre d’indépendance de 1954. » L’auteur explique comment le PCA d’abord (le Parti communiste algérien) et le FLN ensuite ont choisi la région du Chélif « comme forteresse naturelle pour leurs forces de guérilla ».

« Les contre-insurgés français ainsi que les historiens, en référence à la formulation maoïste classique du partisan ‘‘comme un poisson dans l’eau’’, ont compris que le soutien apporté aux rebelles par la paysannerie était crucial, car celle-ci fournissait une réserve inépuisable de combattants, de guides, d’approvisionneurs, de messagers, de guetteurs et de muletiers, en même temps qu’elle offrait une parfaite connaissance interne ou des renseignements précis sur l’organisation quotidienne de chaque famille, sur ses réseaux d’armes et de clans, ses ressources propres à l’environnement montagneux, ses sentiers secrets, ses grottes et ses sources », écrit l’historien.

« 78 communes mixtes couvraient l’Algérie rurale »

L’ouvrage est subdivisé en quatre principales parties. Dans la première partie, intitulée «Le dualisme de l’Etat colonial», Neil MacMaster s’est focalisé sur la gouvernance des régions ciblées par son étude, à travers notamment la mise en place d’un « système de commune mixte d’administration indirecte, largement maintenu en 1918 et 1958 ». Il y avait « 78 communes mixtes qui couvraient l’Algérie rurale », et où « vivaient plus de 70% de la population indigène », indique l’auteur.

« Pour l’essentiel, l’économie urbaine de la plaine, dominée par les Européens, a été largement assimilée à un mode de vie et à des institutions qui ont étroitement reflété et imité la France métropolitaine, y compris dans l’administration municipale, les organisations de partis et la politique électorale.

Cependant, en parallèle, à quelques kilomètres du périmètre officiel de la colonisation, il existait un ordre social et politique totalement différent, dans lequel des milliers de paysans déshérités étaient dirigés par une élite algérienne semi-féodale qui continuait d’exercer un pouvoir basé sur des relations patron-client», résume l’auteur.

Dans la deuxième partie du livre intitulée « Mobilisation et contestation politiques des paysans, 1932-1954 », Neil MacMaster s’est attelé à étudier « comment les mouvements anticoloniaux, dont le Parti communiste et le PPA messaliste, ont commencé à quitter les centres urbains pour infiltrer les campagnes environnantes afin de défier le système des communes mixtes et les caïds ».

L’historien insiste pour dire que la djemaâ n’était pas « une institution archaïque et immuable » mais qu’elle était « réactive et savait s’adapter ». L’esprit de contestation qui a commencé à gagner la paysannerie, observe le chercheur anglais, a été nourri au contact de « militants radicaux basés dans les villes qui ont rejoint les djemaâs et exploité l’énergie et les ressources de ces assemblées traditionnelles et autonomes qui gouvernaient de petites communautés ».

Du tremblement de terre de 1954 au séisme insurrectionnel

Dans la troisième partie intitulée « Organisation des premiers maquis, gouvernance rebelle et formation du contre-Etat FLN », Neil Macmaster analyse comment les idées nationalistes ont réussi à se propager parmi les populations des montagnes dans le Dahra et l’Ouarsenis. Un événement important, signale-t-il, allait accélérer la rupture d’avec l’administration coloniale : le tremblement de terre d’Orléansville (actuelle Chlef) de 1954.

« A 1h11 du matin, dans la nuit du 9 au 10 septembre, sept semaines avant que le FLN ne lance son insurrection, Orléansville et sa région environnante furent frappés par un tremblement de terre au cours duquel on estime le nombre de morts à 1147, à 1980 le nombre de blessés graves et quelque 54 000 maisons ou bâtiments détruits, de sorte que la majeure partie de la population s’est vu obliger de bivouaquer à l’air libre ou sous des tentes à l’approche des pluies d’hiver », détaille l’auteur.

En outre, le bilan de la catastrophe naturelle fait état de «l’effondrement d’environ 39 037 gourbis précaires ». « Dans la région du Chélif, note Neil MacMaster, l’extraordinaire coïncidence de la catastrophe du tremblement de terre et de l’insurrection, qui a suivi quelques semaines plus tard à l’Est, ont eu un effet complexe à plusieurs niveaux.

Ce qui a aggravé la montée du nationalisme par un énorme mécontentement populaire face à l’échec du programme de secours.» Et d’affirmer : « Tant le Parti communiste que le MTLD ont construit sur cette vague croissante de troubles un véritable climat insurrectionnel en s’emparant des échecs du programme de secours et de reconstruction.» 

Malgré la colère qui gronde, la population sinistrée ne va pas tout de suite se jeter dans les rangs de l’insurrection. L’onde de choc du 1er novembre 1954 « n’a atteint la région du Chélif qu’en juillet 1956 », révèle l’historien. 

C’est que le FLN, dit-il, était une dissidence au sein du MTLD, et dans le Chélif, les militants nationalistes étaient encore largement restés fidèles à Messali. Il y avait ainsi trois forces qui se disputaient le soutien de la paysannerie locale : les maquis de l’ALN, la guérilla du MNA et aussi le « Maquis rouge », autrement dit les combattants communistes du PCA, dont Henri Maillot. « Le FLN, une fraction dissidente du PPA-MTLD, était réduit numériquement, faible et encore inconnu de la plupart des Algériens.

Dans la région du Chélif, comme dans de nombreuses autres régions d’Algérie, les messalistes, qui seront bientôt rebaptisés MNA, sont restés la force nationaliste dominante », écrit Neil MacMaster. « Pour beaucoup, il a fallu des mois avant qu’ils ne commencent à prendre contact avec l’organisation émergente et décider de changer de camp ou pas », ajoute-t-il.

Le FLN s’est alors « engagé dans un travail d’organisation pour s’introduire dans la société rurale ». « Parmi les principaux agents clés qui ont contribué aux réseaux radicaux, figuraient les chauffeurs de bus, les marchands de bétail et de céréales, et les commerçants ambulants qui se déplaçaient en voiture ou en camionnette vers les marchés ruraux et transportaient les provisions des villes vers les petites épiceries des villages », nous apprend l’historien.

Neil MacMaster insiste en outre sur le fait que l’ALN était « non seulement une force de combat mais aussi un embryon de contre-Etat susceptible d’offrir un gouvernement alternatif au régime colonial ». « En écartant l’Etat colonial, l’ALN dans le Dahra et l’Ouarsenis s’est retrouvée dans une situation en vertu de laquelle elle contrôlait des dizaines de milliers de paysans pauvres et d’avoir tout à gérer, depuis l’économie rurale et l’approvisionnement en nourriture jusqu’à la scolarisation, l’aide sociale et la justice.»

«Celui qui gagne la population gagne la partie»

Enfin, dans la quatrième et dernière partie du livre, et sous le titre « Opération Pilote. Anthropologie va-t-en-guerre. 1956-1958 », Neil MacMaster décortique la stratégie mise en œuvre par l’armée coloniale pour stopper l’expansion vertigineuse de la guérilla du FLN dans les montagnes. « En janvier 1957, le gouvernement colonial et l’armée, en adoptant un modèle de stratégie élaboré par l’ethnologue Jean Servier, ont retenu la région du Dahra et de l’Ouarsenis comme lieu d’une grande expérience de contre-insurrection baptisée ‘‘Opération Pilote’’», précise l’auteur.

« La doctrine de la guerre révolutionnaire a été développée principalement par des officiers qui avaient servi dans le corps militaire professionnel pendant la guerre d’Indochine », rappelle-t-il. « Après la défaite écrasante du Vietminh à Diên Biên Phu en mai 1954, ils ont cherché une explication à leur humiliante défaite en étudiant Mao Tsé-toung et la stratégie de guérilla communiste.

(…)  Après le retrait du Vietnam et en contemplant les leçons à tirer de cette défaite, les théoriciens de la contre-insurrection ont souligné l’importance du ‘‘contact humain avec la population’’ et ont conclu qu’en fin de compte, ‘‘celui qui gagne la population gagne la partie’’». C’est dans cet esprit que Jean Servier, alors jeune ethnologue «spécialiste des Berbères des djebels », sera engagé par « Salan et Lacoste ». 

Pour Neil MacMaster, l’Opération Pilote est un « exemple parfait » de ce qu’il appelle « l’anthropologie va-t-en-guerre ». L’historien confie qu’à l’origine, son objet d’étude, au moment de se lancer dans cette enquête homérique, était la façon dont les sciences sociales, et en particulier l’anthropologie et l’ethnographie, ont été utilisées pour montrer une contre-insurrection afin de couper les liens entre la paysannerie et les troupes de l’ALN.

Cela l’a poussé à s’intéresser de plus près à la société paysanne. « J’ai entamé une remontée dans le temps afin d’explorer l’histoire antérieure, pré-insurrectionnelle, du monde des paysans à travers l’histoire sociale ‘‘vue d’en bas’’», dit-il. Et de constater : « Au fur et à mesure que ce projet avançait, j’étais frappé par la rareté des travaux universitaires sur l’histoire des paysans des montagnes algériennes, qui constituaient pourtant à la fois la majorité de la population colonisée et le soutien indispensable pendant la lutte de libération.» 

Source : El Watan – 17/11/2024 – Mustapha Benfodil

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Editions du Croquant https://editions-croquant.org/societes-et-politique-en-mediterranee/973-guerre-dans-les-djebels-societe-paysanne-et-contre-insurrection-en-algerie-1918-1958.html

La Première Guerre d’Algérie. Une histoire de conquête et de résistance, 1830-1852 – Alain Ruscio 

La « première guerre d’Algérie » commença le 14 juin 1830 à 4 heures du matin, lorsque le premier soldat français posa le pied à Sidi-Ferruch. Les conquérants furent d’emblée confrontés à une force de résistance qu’ils n’avaient pas imaginée, dont la figure emblématique reste l’émir Abd el-Kader. S’ensuivirent deux décennies d’affrontements d’une intensité et d’une violence extrêmes.
Le maréchal Bugeaud et bien d’autres officiers appliquèrent et souvent amplifièrent sur le terrain la politique répressive décidée à Paris par François Guizot, Adolphe Thiers, Jean-de-Dieu Soult, etc.

Éditeur : La Découverte

https://www.editionsladecouverte.fr/la_premiere_guerre_d_algerie-9782348081668