Alger, 2 août 1936 : quand le geste se joint à la parole – Christian Phéline 

Christian Phéline analyse les circonstances et les significations du geste mythique accompli par Messali Hadj le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger.

 Sources et échos symboliques d’une « poignée de terre »

Christian Phéline

La pluralité de débats et le regain d’intérêt historique qu’a suscité le centenaire de la création de l’Étoile nord-africaine contraste avec le voile d’amnésie ou de flou que l’histoire officielle, de part et d’autre de la Méditerranée, a longtemps jeté sur cette force matricielle de tous les développements ultérieurs du combat algérien de libération nationale. Cette occultation a porté en particulier sur ce moment fondateur que fut le discours prononcé, au Stade municipal d’Alger, par Messali Hadj, le 2 août 1936. Un retour informé sur cette prise de position décisive met en revanche en lumière ce qu’elle dévoilait des limites politiques tant des promesses réformistes du Front populaire en matière coloniale que de la visée d’un « rattachement à la France » dans laquelle les Oulémas, la fédération des Élus musulmans et l’appareil communiste conduisaient alors leur combat sous la bannière du « Congrès musulman algérien ». 

Dans la suite d’un précédent article[1], il est proposé, à l’approche du 90e anniversaire de cette journée mémorable, d’interroger la profondeur et la richesse des ressorts symboliques à l’œuvre dans le geste de la poignée de terre brandie vers le ciel, tel qu’avec la formule « Cette terre n’est pas à vendre ! », il s’est conservé comme une référence iconique dans la mémoire militante du courant issu de l’Étoile puis du Parti du peuple algérien (PPA)[2].

Le Stade municipal d’Alger. Construit à l’extrémité du faubourg de Belcourt (Belouizdad) lors du centenaire de la Conquête en 1930, celui-ci pouvait accueillir dans ses tribunes et gradins près de 15 000 spectateurs.

Dans ce qui fut la plus précoce biographie du président de lÉtoile nord-africaine, Benjamin Stora l’admettait d’emblée : « Lorsque Messali évoque ce moment dans ses discours ultérieurs, dans ses souvenirs, il faut naturellement faire la part des embellissements poétiques qui enjolivent peut-être un peu la réalité. »[3] Cet appel à la prudence fait suite à la narration faite par le dirigeant du geste ayant conclu sa proclamation au Stade municipal : « Je me suis baissé ; j’ai ramassé une poignée de terre, de cette bonne terre d’Algérie, et j’ai dit que cette terre ne se vendait pas ; tout un peuple en était l’héritier. On ne vend pas son pays ! On n’assimile pas son pays ! »[4] . Ce récit canonique, à partir duquel l’épisode s’est perpétué dans les rangs du PPA, est d’ailleurs tardif : il figure dans l’une des quelques allocutions du début 1959 où Messali, qui venait d’être libéré de sa résidence forcée à Belle-Île mais restait interdit de séjour en Algérie, tenta devant ses fidèles de relier les combats de l’heure à une mémoire encore à construire. Dans une curieuse boucle temporelle, le dirigeant y relatait même son intervention de 1936 comme si c’était aussi la voix de son auditoire présent qu’il y avait, par avance, portée : « Mes frères ! En votre nom, au nom des militants de cette époque, au nom du peuple algérien, j’ai pris la parole au Congrès. »

Rédigés encore une douzaine d’années plus tard, les Mémoires du vieux leader restitueront en des termes voisins la formule prononcée devant le public du Stade municipal : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la Baraka n’est pas à vendre, ni à marchander, ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne »[5]. Ce texte ultime ne reprend cependant pas le récit du mouvement ostentatoire vers le sol puis vers le ciel qui aurait accompagné ces paroles. Dans ses « Souvenirs », eux aussi d’une rédaction tardive, Mohamed Mestoul, le plus précoce lecteur algérois d’El-Ouma, resté à proximité du dirigeant pendant toute la durée du meeting, le décrira bien « prenant une poignée de terre », mais en situera le moment non pas en conclusion directe du discours, mais après la gigantesque ovation et les « trois tours de piste » triomphaux lui ayant fait suite[6]. Quant à l’évocation que Guenanèche, proposera du dirigeant prenant « une poignée de terre dans la main et la brandissant bien haut »[7] , elle relève plus de la pieuse reprise d’un moment devenu légendaire que d’un témoignage personnel, ce militant étoiliste de Tlemcen ne semblant pas avoir assisté au rassemblement algérois. Selon lui, notons-le, cet acte si symbolique aurait été accompli « de façon presque inconsciente ».

Il faut en revanche toute la licence de l’écriture romanesque pour que Mohamed Benchicou dans sa fiction sur « la vie occultée de madame Messali Hadj », imagine que, concerté par avance avec sa compagne, le geste se serait inspiré de celui de l’Esquimau Nanouk, le héros du documentaire éponyme de Robert Flaherty (1922), lançant son harpon en l’air pour mieux ferrer le poisson[8]… Davantage de vraisemblance, disons-le, s’attacherait à ce que le dirigeant algérien se soit plutôt souvenu, de façon consciente ou non, de l’énergie avec laquelle le chef indien Thunderbird appelle à la résistance contre l’envahisseur blanc, la main droite brandie, bras arrondi au-dessus du visage, dans le film de Ray Taylor, Battling with Buffalo Bill : c’est là l’un des premiers westerns du cinéma parlant et Messali pourrait l’avoir vu lors de sa sortie parisienne en version sous-titrée, fin 1932 à l’Apollo.

Le sens nouveau d’une vieille invocation

Quoi qu’il en soit, la référence verbale à la « terre » et au refus de sa « vente » ne figure pas dans le texte de l’allocution publié à l’époque dans El-Ouma[9], texte lui-même écrit après le meeting, puisque l’orateur rapportera que son discours y avait été « totalement improvisé » et qu’il y avait dit « bien d’autres choses, dont je ne me souviens plus avec précision »[10]. Par deux fois dans le discours ainsi restitué, l’orateur évoque « le sol de nos ancêtres » ou « le sol de notre Patrie » mais c’est pour dire son émotion de retrouver le pays de sa naissance après un long éloignement parisien. Son appel final reste d’une rhétorique exempte de métaphore où l’orateur clame : « À bas le Code de l’Indigénat ! À bas la loi d’exception et la haine des races, vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »

Notons aussi que le paroxysme unissant le symbole de la terre natale à celui du poing levé n’est mentionné, malgré le caractère spectaculaire qu’il aurait revêtu, par aucun des observateurs de presse présents, pas plus que par les deux rapports de police qui relatèrent le meeting[11] : en des termes voisins, ces derniers rapportent comme conclusion du discours un appel à « agir dans le calme et la discipline pour obtenir l’émancipation totale du peuple musulman », assorti du conseil à ne pas s’engager « dans les luttes contre les Français et les Juifs » pour lutter « seulement contre vos ennemis ».

Le silence immédiat autour de cette « poignée de terre » contraste avec les commentaires d’alors qui confirment en revanche le récit où Messali dépeindra la foule, descendue sur la piste, s’emparant de lui dès la fin de son discours, lui faisant faire « plusieurs tours du stade », criant et lançant des slogans « comme dans une manifestation »[12]. En des termes plus froids, le commissaire de l’arrondissement ne dit pas autre chose : « L’orateur est porté en triomphe et fait le tour des tribunes, très acclamé par l’auditoire. » Et même La Lutte sociale, l’organe des communistes algériens, qui ne pouvait y voir qu’une sérieuse mise en cause de sa ligne tricolore d’« Union avec le peuple de France », doit le concéder : « Il est vivement applaudi et porté en triomphe tout autour du stade. » Deux clichés publiés dans El-Ouma témoignent en outre de cette apothéose[13], alors qu’aucune image n’est connue qui donne à voir le geste tellement symbolique de la poignée de terre. En un lieu dévolu aux jeux de ballons si prisés de la jeunesse musulmane, Omar Carlier voyait dans le cérémonial qui s’improvise en faveur de l’orateur, une manière de le « jucher sur les épaules de ses supporteurs, comme certains l’ont vu faire pour certains matchs de football »[14]. Même si les gestes appartiennent à d’autres cultures, on pourrait y reconnaître aussi ce rite de l’élévation sur le pavois par laquelle les anciens Francs consacraient le chef qu’ils s’étaient choisi, ou cette sortie a humbros où le matador le plus apprécié quitte l’arène, porté en gloire sur les épaules de ses admirateurs.

Journalistes comme policiers, les observateurs d’alors ne manquèrent pas de relever aussi le mot d’ordre qui, en des termes plus ouvertement politiques, donnait son sens au refus de toute « vente » du terroir ancestral : « Parlement algérien, élu au suffrage universel sans distinction de races et de religions ! ». Exprimant la double exigence démocratique de remettre le destin du pays à la volonté du plus grand nombre dans le respect des droits de toutes les minorités, cet appel s’opposait terme à terme à la perspective ouverte par le « projet Blum-Viollette » : non, la reconquête d’une souveraineté de l’Algérie ne pouvait être bradée contre une illusoire dilution de la représentation algérienne au sein d’une chambre parlementaire parisienne ! Un syncrétisme inédit combine ici le legs de 1789, la référence à la souveraineté républicaine et la posture anticoloniale du communisme de 1920, avec le mythe d’une nation algérienne s’identifiant tant à la tradition musulmane qu’à l’aspiration contemporaine à l’unité arabe. Une intelligence politique toute moderne dicte la manière dont la revendication de souveraineté s’y exprime sur un mode démocratique refusant toute exclusive ethnico-culturelle.

C’est certes non sans mal, que le courant issu de l’Étoile nord-africaine s’est employé à distinguer ce qui, dans l’islam, constituait à ses yeux le ressort historique et culturel premier de résistance à la dépersonnalisation coloniale, et cette perspective d’une société souveraine accueillant à égalité les habitants de l’Algérie de toutes races ou religions. Mais les rangs militants ont su parfois faire remarquablement leur cette dernière conception, comme l’attestent les termes si ouverts d’un « Journal hebdomadaire, critique, humoristique et comique », manuscrit, diffusé au sein de la prison Barberousse en octobre 1938 : « Tous les Algériens sont frères. Ils ne constituent qu’un seul corps, un et indivisible. Chacun a le droit de pratiquer sa religion et de suivre sa doctrine à la condition de ne pas compromettre la sécurité et la paix du pays. Le parlement est la maison du peuple sans qu’il y ait lieu de faire des distinctions entre juifs, arabes, français et mozabites. »[15]

Aussi, malgré son emphase, peut-on accorder foi au sentiment rétrospectif du dirigeant pour qui « Ce fut une des journées les plus belles de [s]a vie[16]. » Et au bilan qu’avec quelque volontarisme sur l’ampleur immédiate de l’adhésion à son propos, il en tire dans le texte original de ses Mémoires : « La page noire du Congrès musulman algérien qui allait entacher notre passé historique et compromettre notre avenir a été brûlée sous le feu d’une prise de conscience du peuple algérien. »[17]  Les autorités ne s’y trompèrent pas : l’appel souverainiste à un « Parlement algérien », jugé « intolérable » par le gouverneur général Georges Lebeau, est à l’origine de l’intense campagne en vue de l’interdiction de l’Étoile qui, avec le soutien tacite de l’appareil communiste, aboutira en janvier 1937. 

Pour en revenir à la « poignée de terre », l’historien peut au moins s’assurer de la vraisemblance matérielle de l’exécution d’un tel geste, dans ce lieu, en conclusion d’un discours s’adressant à plus de dix mille personnes. Outre une sonorisation sérieuse, tout un dispositif scénographique est d’habitude requis en semblable circonstance qui permette à l’orateur d’être vu et entendu d’un aussi vaste auditoire. Ainsi pour la vaste manifestation d’une teneur bien différente qui prend place en ce même endroit une semaine plus tard : le « grand meeting de propagande nationale » réuni le 9 août par un « Comité du Rassemblement national d’action sociale français » en une riposte au dialogue entre le nouveau gouvernement de Front populaire et les représentants du Congrès musulman, où La Dépêche algérienne s’empressera de voir la vraie « voix de l’Algérie ». Le reportage illustré montre les orateurs, dont Augustin Rozis, le maire très réactionnaire d’Alger, s’y succéder, perchés sur une sorte de haute chaire de bois dressée au-dessus d’une foule assise jusque sur la piste. Plus classiquement, l’immense rassemblement pieux opéré, cette fois-ci au stade de Saint-Eugène, pour le quinzième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le 21 juin 1942, groupera les personnalités au centre des gradins sous une effigie géante du maréchal Pétain, tandis que les congressistes défileront en procession devant eux. Dans l’un ou l’autre de ces agencements, on imagine mal comment un orateur, aussi inspiré eût-il été, aurait pu se baisser pour vraiment ramasser au sol un peu de terre.

Il n’en va cependant pas de même avec l’agencement insolite qui, le 2 août, accueille les représentants du Congrès musulman. Loin de dominer le public, les intervenants y sont en effet placés en contrebas de lui : « Au centre du terrain, rapporte ainsi La Lutte sociale, sous des vastes parasols car le soleil était ardent, s’installèrent au milieu des vivats, les délégués retour de Paris. » Plusieurs photos de presse donnent à voir ces ombrelles à rayures bayadère et franges festonnées d’un effet bien peu solennel. Les prises de parole, ainsi que le montrera un cliché du cheikh Taïeb El-Okbi publié par La Dépêche algérienne lors de son procès en 1939, s’y firent devant un micro fixe installé sous l’une d’entre elles. Or l’article de Chantiers nord-africains publié lors de l’aménagement du stade précisait que, si le circuit extérieur servant de vélodrome était revêtu de bois, le terrain de football avait été « très travaillé, bien nivelé, drainé, tuffé »[18] [je souligne]. L’on jugeait alors ce revêtement minéral propre à « permettre les jeux les plus précis », quand, aujourd’hui, il est le plus souvent abandonné au profit du gazon naturel ou non : on le voit avec la piste verte du stade actuel. Par ailleurs, même si ses Mémoires indiquent que le micro lui fut apporté « sur [sa] petite table »[19], il ne semble pas que Messali ait parlé d’un autre endroit que les délégués officiels, le correspondant de La Lutte Sociale précisant que c’est « autour d’eux » qu’il avait aperçu « le président de l’Étoile nord-africaine, arrivé le jour même de Paris ». Si tel fut le cas, il n’y aurait pas impossibilité à ce que ce dernier ait, pour conclure son discours sur un mode spectaculaire, gratté du bout des doigts assez du revêtement poudreux de la piste pour en remplir sa paume. Certes, selon les minéralogistes, le tuf n’est guère que « la plus impure, la plus irrégulière et la plus poreuse des concrétions calcaires »[20]. Mais, ici, la force liturgique conjuguée du mot et de l’ostentation aura su faire d’un aussi pauvre matériau le signifiant, prêt à passer à la légende, de « cette bonne terre de l’Algérie » que l’orateur appelait à reconquérir.

Évoquant cet épisode, un quart de siècle plus tard, celui-ci écrira : « Nous voulions briser les chaînes, celles de la misère, de l’exploitation, du racisme. À cause de ce geste, nous sommes aujourd’hui sur le chemin de la grande liberté. »[21] Qu’elle ait été ou non magnifiée par son récit ultérieur, cette ponctuation corporelle du discours du stade d’Alger actualise à sa manière la métaphore si puissante des chaînes du despotisme rompues par le peuple, telles que, depuis exactement cent années, le Génie de la Liberté, modelé par Auguste Dumont en 1836, les brandissait dans le ciel révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine. De manière plus ordinaire, la main refermée de l’orateur fait aussi écho au salut popularisé par la presse illustrée du boxeur victorieux, voire à l’insolent « bras d’honneur » des mauvais garçons. Mais surtout, en ce début du Front populaire, il sait transposer en appel à une lutte pour la libération nationale le défi ouvrier du poing levé qui, dans la « diffusion fulgurante » qu’il connaît en France à partir de 1933, se veut réplique à la montée des saluts fascistes[22]. Moins de deux mois plus tôt, le symbole en avait dominé les grandes scénographies collectives par lesquelles tant la SFIO que le PCF célébrèrent la victoire électorale. Blum lui-même, le 7 juin au Vélodrome d’hiver, encouragea les militants de son poing dressé, tandis que, le 14, à Buffalo, les participants au rassemblement communiste furent invités à prêter ainsi un « serment de fidélité ». Cela a été bien relevé : en ces deux occasions, dans une tentative pour les organisations ouvrières d’opposer leurs propres rituels de masse à celles de l’Allemagne hitlérienne, « la politique s’installait dans les stades »[23]. Rentrant alors de son exil en Suisse, Messali ne manqua sans doute pas de mesurer l’efficacité théâtrale et la valeur d’engagement mutuel qu’à la taille d’un tel lieu, cette gestuelle revêtait aux yeux de l’opinion.

Poing fermé ou index pointé vers le ciel ?

Mais c’est avec une résonance bien plus profonde qu’en plaçant la terre algérienne sous le signe de la Baraka, bénédiction et promesse d’abondance venues en droite ligne du Prophète, l’orateur du 2 août réinscrit le combat à venir dans la tradition de la communauté musulmane en même temps qu’il investit d’un sens nouveau cette vieille invocation. Car l’on ne saurait ignorer combien en islam, ainsi que le souligne l’anthropologue algérien Malek Chebel, le corps est un « corps textuel » dont un ensemble de prescriptions soumet la pantomime à « une versification gestuelle totale »[24]. Pour le croyant, la terre revêt de plus toute sa vertu purificatrice dans le tayammum, cette ablution sèche à laquelle, en l’absence d’eau, il est autorisé par les sourates 4 et 5, et où il touche le sol pour feindre ensuite de se laver le visage et les mains.

L’enchaînement par lequel, en cette fin de son discours, l’orateur improvisé du 2 août se baisse vers le sol, se relève, exhibant sa paume emplie de terre, avant de se rasseoir, obéit en outre à une séquence voisine du rituel musulman de la prière, suite des postures debout, prosternée et assise où le mortel ne témoigne de lui-même que dans son effacement devant Dieu. Dans le même registre religieux, la poignée brandie vers le ciel peut aussi être comprise par le public de croyants réuni dans le stade comme une variante de la manière dont nombre d’entre eux participaient aux défilés ouvriers de 1936, l’index pointé vers le haut, affirmant le Tawhid, l’unicité d’Allah.

Les dirigeants du Congrès ne se tromperont d’ailleurs pas sur le sens renforcé que revêtira ce geste après le discours du 2 août : lors du meeting de leur comité algérois le 24 janvier suivant dans le Hall de l’automobile où ils feront diffuser par haut-parleur la Marseillaise et l’Internationale, ils expulseront avec énergie une centaine de participants qui, « le poing levé un doigt vers le ciel », entonneront « un chant différent en langue arabe » : « C’est le groupe séparatiste des adhérents de l’Étoile nord-africaine qui clame son hymne d’indépendance », expliquera L’Écho d’Alger. Six mois plus tard, lors du défilé du 14 juillet 1937, cette « main droite levée avec l’index tendu », aussi bien que le nouveau drapeau algérien vert et blanc, signalera le dense cortège formé par les militants du PPA, et la police y verra dès lors l’un des gestes de ralliement ostensibles des partisans de Messali[25]. Encore après l’arrestation des dirigeants du parti nationaliste à la fin août suivante, la presse européenne notera « l’arrogance » des quelque cent cinquante « militants – tous jeunes – » qui se masseront devant la prison Barberousse « en levant l’index de la dextre, ce qui est leur manière à eux de saluer et de se reconnaître »[26]. Et la Une d’El-Ouma publiée pour les cantonales d’octobre suivant n’hésitera pas à montrer Rabah Messaoui, qui fait alors partie de ses candidats, posant le doigt pointé au ciel.

Par toutes ces voies, la brusque manière dont, ici, le geste se joint à la parole trouve à faire écho aux vieux rituels encore en usage dont une magie d’origine antéislamique usait lorsqu’il s’agissait de conjurer une menace ou de se promettre un résultat. Ainsi que l’écrivait au début du siècle Edmond Doutté : « L’incantation énonce ce que l’on veut obtenir de même que le geste le simule ; dans les deux cas c’est de la magie imitative et il n’y a au fond pas de différence entre le rite manuel et le rite oral ; de même que la simple simulation d’un phénomène est considérée comme pouvant le produire, de même son énonciation par la parole a aussi ce résultat. » [27] Ces pratiques et leur résonance symbolique, perpétuées à travers les réseaux de l’islam confrérique, n’étaient pas inconnues de Messali qui en avait été baigné tout au long de son enfance tlemcénienne. Alors, dans la vieille sémantique des rites magico-religieux, ramasser au creux de sa paume un peu de la poussière du sol peut aussi être compris comme manière de déjà reprendre en main une infime portion du terroir nourricier spolié par la Conquête, et brandir cette poignée, comme proclamer par avance sa future émancipation.

Sur la manière dont le mouvement lie ici la paume puis le poing refermé, le sol et l’invocation au ciel, on pourrait aussi, toujours avec Doutté, rappeler combien la main, avec le nombre 5 qui lui est associé, « a un caractère magique chez les musulmans ; en particulier en Afrique du Nord » et qu’elle est même « le symbole protecteur entre tous », surtout lorsqu’elle est « projetée largement en avant, comme lorsque l’on fait le geste d’écarter quelque chose »[28]. Ce même auteur signalait aussi que, selon de nombreux h’adîth, le Prophète, pour soigner une personne souffrante, mouillait son doigt, le frottait au sol et, touchant la partie souffrante du corps, proférait cette formule : « Au nom de Dieu, la poussière de notre terre, avec la salive de l’un de nous, guérit notre malade. »[29] L’on pourrait ainsi appliquer à la ritualité socio-politique moderne du discours d’août 1936, ce que Doutté disait encore de cette vieille « magie sympathique » : « Ce qui est essentiel en elle […] c’est la pleine conscience du désir s’extériorisant pour se réaliser. »[30] Car, tel le magicien traditionnel, lorsque le dirigeant sacralise une simple poignée de terre, la faisant promesse d’un watan, d’une Terre des ancêtres, d’une « terre de la Baraka » à reconquérir et non pas à vendre, il « projette toute la force de sa volonté dans le geste imitatif, dans l’objet dont il se sert, dans le nom qu’il prononce » d’une manière telle que « l’objet devient un fétiche, le nom un démon, un dieu. »[31]

Mais, agissant en parole et parlant en acte, l’orateur de ce dimanche matin sait sans doute à la fois de quels registres antérieurs il use et quelle performance inouïe il invente là. Car celle-ci transcende les stricts requis gestuels de l’islam scripturaire aussi bien que les codes de la symbolique ouvrière par le souffle d’une inspiration corporelle et verbale qui, d’un même coup, investit et modifie tout l’espace moderne de la politique algérienne. Avec elle, en un jour, Messali se présente à une nouvelle génération comme cette figure de ralliement dont l’Algérie musulmane restait privée depuis la défaite infligée à Bou Amama dans les années 1880 et l’exil en 1923 du flamboyant émir Khaled qui avait mis fin au combat pour l’égalité des droits et pour le renouveau algérien qu’il avait engagé au lendemain du premier conflit mondial[32]. La symbolique de ce geste du 2 août ouvre à une reconquête du terroir restée jusque-là impensable, tout en remuant le tréfonds mystique du plus ancien soufisme maghrébin. Que son exorde spectaculaire ait été préméditée ou improvisée, l’orateur s’y faisait à la fois héros et prophète, joignant dans une même figure charismatique les rôles du tragédien, du tribun et du prêcheur, pour nouer avec cette foule assemblée un rapport sans équivalent. N’ignorant pas qu’il joue des vieilles attentes providentialistes d’un « homme de l’heure », ce Mûl-es-Sa’a qui devait rétablir l‘Ouma musulmane dans sa dignité, l’orateur en actualise la promesse dans le nouvel espace politique de l’Algérie des années 1930. Par ce coup de théâtre, il défie les responsables des Oulémas jusque dans leur pouvoir de cheikhs, tout en offrant à la masse algéroise la rencontre, à cette heure-là, des attentes d’un peuple et de l’expérience d’un dirigeant s’offrant pour le conduire.

Aussi n’est-il pas surprenant que l’épisode de la poignée de terre, même s’il ne paraît pas avoir trouvé sa pleine visibilité immédiate aux yeux des observateurs, se soit imposé par la suite avec tant d’efficacité pour symboliser le caractère fondateur de cette journée et la consacrer comme sommet mémoriel de toute une série d’événements y ayant préparé – du discours indépendantiste de Bruxelles (1927) au meeting parisien du Front populaire. Car, autant que d’une historicité indiscutablement avérée, l’imaginaire collectif peut se nourrir du mythe efficace ou de la légende convaincante et s’en faire le propagateur. Figures d’une « sacralisation de l’origine », légende et mythe participent ainsi à leur manière de l’histoire ultérieure qui, autant que par les faits du passé, peut être mue par ce qui se transmet « entre le vécu reconstruit et le fictif imaginé »[33].

Dans l’immédiat, par-delà la scansion de ce geste emblématique et bien que nul ne rapporte que le mot précis d’« indépendance » ait été prononcé par l’orateur, la rupture marquée par son intervention n’échappe à aucun des dirigeants présents du Congrès musulman et se trouve perçue par la masse des spectateurs comme ouvrant une voie distincte de celle empruntée par ceux-ci. Messali ne pècherait donc pas par exagération rétrospective lorsqu’il décrit la foule l’acclamant alors par des cris mêlant les revendications d’identité nationale et religieuse et la reconnaissance de sa vocation de dirigeant : « Vive l’Algérie ! Vive Messali ! Vive l’indépendance ! Vive l’Islam ! Vive Allah ! » La formule « Cette terre n’est pas à vendre ! » a donc pu, à bon droit, être reconnue comme un acte séminal pour tout le combat ultérieur de la libération nationale. On comprend aussi qu’elle ait été reprise, soixante-quinze ans plus tard, pour exergue du colloque international qui, en septembre 2011 à l’université de Tlemcen, marquera le début, sur le terroir algérien même, d’une réinscription dans la mémoire nationale de la figure du dirigeant de lÉtoile nord-africaine.

Le port de la chéchia stamboul

Au Stade municipal, le 2 août 1936, Mohamed Mestoul, Messali Hadj et son jeune fils Ali, portant tous deux une chéchia stamboul. À l’arrière-plan, l’un des parasols d’où prirent la parole, les orateurs du Congrès musulman, comme, sans doute, Messali lui-même.

Pour rester dans l’ordre du symbolique tout en évoquant un autre signifiant visuel, on relèvera qu’à l’occasion de cette première apparition publique en Algérie-même, le président de l’Étoile aura tenu à faire retour au port de la chéchia, abandonné par lui tout au long de ses années parisiennes, et auquel il restera dès lors fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ses Mémoires ne diront rien des motifs de cette initiative, ni si elle émane de lui ou de ses camarades algérois, Le plus probable semble, comme le suggère Carlier, qu’un accord spontané se soit fait entre eux pour, après un si long séjour hors d’Algérie, éviter de donner le signe de dépersonnalisation que pouvait constituer une tête nue et pour revêtir une coiffe « conforme à la hexis corporelle du groupe venu l’attendre au débarcadère » et qui représente alors le « couvre-chef citadin et moderne prisé des classes moyennes » musulmanes à Alger[34]. Pour l’occasion, ce ne fut en effet pas la banale coiffe kalabouche, simple calot de feutre rouge, courante dans la vie quotidienne du peuple de la Casbah, que retient le dirigeant, mais la chéchia haute dite stamboul, qu’il portait lui-même dans sa jeunesse à Tlemcen et qui était devenue, dès le mouvement Jeune-Algérien d’avant 1914, « l’expression corporelle de son ouverture à la modernité et de son désir de reconnaissance. Une combinaison esthétique parallèle à la combinaison discursive, qui revendique l’égalité des droits civiques et politiques dans le respect du statut personnel musulman »[35].

Pour ce premier et décisif rendez-vous avec l’auditoire populaire et la jeunesse du pays, Messali aurait ainsi avec beaucoup de justesse instinctive réinventé ce « look minimal » de la chéchia alliée au complet-veston, à une cravate, et à la petite moustache, qui l’identifie bien comme musulman sans prétendre rivaliser ni avec la tenue patriarcale des cheikhs réformistes, ni avec l’élégance occidentale plus solennelle de certains « élus musulmans ».

Le dirigeant attachait en tout cas à ce choix assez de prix pour que, malgré les fatigues de deux nuits de voyage, il se soit personnellement rendu rue de la Lyre pour acquérir un tel couvre-chef. Et même deux : pour une circonstance aussi importante, il voulut en effet se présenter devant la foule du Stade municipal avec à son côté, outre sa compagne française, Émilie Busquant, leur tout jeune fils, Ali, coiffé de cette même manière.

Un tel choix, ce 2 août, n’allait pourtant pas de soi, de se rendre, accompagné d’une femme et d’un enfant de six ans, dans une réunion de masse où il n’était pas attendu et où il lui faudrait sans doute négocier avec rudesse son accès à la parole, voire sa simple présence. Y fallait-il une volonté affective assez forte d’associer, jusque sur la scène publique, sa « petite famille au complet[36] » à un tel retour à la terre natale ? Était-ce aussi manière de couper court à toute polémique en affichant d’emblée et le choix d’un couple transculturel, et la pleine algérianité de sa lignée ? Si la situation était loin d’être isolée parmi les membres de la nouvelle classe politique algérienne, ainsi qu’en témoignent les cas de Ferhat Abbas ou du jeune Ahmed Boumendjel, tous deux mariés à une Française, elle revêtait en l’espèce une portée politique précise : signifier, par l’affirmation d’un tel choix de couple, que la lutte contre le « rattachement à la France » comme abdication de la personnalité algérienne, n’entendait en rien ouvrir à une guerre ethnique ou religieuse. En cela le double port d’une chéchia algérienne devant le vaste public assemblé ce matin-là au Stade municipal, y illustrait, en une frappante leçon de choses vestimentaire, cette conjugaison de l’affirmation nationale et d’une visée universaliste que condense politiquement la formule « Parlement algérien, sans distinction de races et de religions ! »[37].


Notes

[1]   « Le 2 août 1936, coup d’envoi du combat de libération nationale », Histoire coloniale et postcoloniale, 1er juin 2026. https://histoirecoloniale.net/le-2-aout-1936-a-alger-coup-denvoi-du-combat-de-liberation-nationale-par-christian-pheline/

[2]  Cette analyse reprend et précise celle développée, sous l’intertitre « Performance », dans La Terre, l’Étoile, le Couteau. Le 2 août 1936 à Alger, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2023, p. 84-92 ; cet ouvrage a également été publié, à Alger, chez Chihab. https://histoirecoloniale.net/un-livre-de-christian-pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout/

[3]  Benjamin Stora, Messali Hadj 1898-1974, préface inédite, coll. « Pluriel », Hachette littératures, 2004, p. 148.

[4]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MH MNA, doc. int. 15.

[5]  Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, J.-C. Lattès, 1988, p. 224.

[6] Mohamed Mestoul, « Souvenirs : Messali Hadj à Alger en 1936 », Messali Hadj 1898-1998 : parcours et témoignages, coll. « Réflexions », Alger, Casbah Éditions, 1998, p. 179.

[7] Mohamed Guenanèche, Le Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres, Alger, ENAL, 1961, réédition OPU, 1990, p. 71.

[8] Mohamed Benchicou, La Parfumeuse. La vie occultée de madame Messali Hadj, Riveneuve, 2012, p. 196-197.

[9] N° 32, 26 août 1936.

[10] Mémoires de Messali Hadjop. cit., p. 223-224.

[11]  CDHA, fonds Serna, ARC16/SER18 et ANOM, GGA, 3CAB/90.

[12]  Mémoires…, op. cit., p. 224 ; selon Mestoul, art. cité, p. 175, « ce fut le délire. La foule le prit et, sur les épaules comme un champion des jeux olympiques, lui fit faire trois tours de piste, sous les applaudissements ».

[13] N° 42, août 1936 ; une reproduction en est donnée dans L’Étoile, la Terre, le Couteau…, op. cit., p. 93.

[14] Omar Carlier, « Messali et son look. Du “jeune Turc” citadin au za’im rural, un corps physique et politique construit à rebours ? », Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach, dir., Le Corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, L’Harmattan, 2008.

[15]  ANOM, GGA, 3CAB/98.

[16]  Mémoires…, op. cit., p. 224.

[17]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4939 ; je remercie Djanina et Leila Messali-Benkelfat de m’avoir donné accès à ce document.

[18]  Avril 1930, p. 344.

[19]  Mémoires…, op. cit., p. 223.

[20]  Alexandre Brongniart, Traité élémentaire de minéralogie, avec des applications aux Arts, Déterville, 1807, t. I, p. 221.

[21]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MNA MH, doc. int. 15.

[22]  Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, n° 11, p. 5-20.

[23] Idem.

[24]  Malek Chebel, Le Corps en islam, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 2013, p. 47.

[25]  Note sur la situation politique indigène au 7 septembre 1937, AN, F60/723.

[26]  L’Écho d’Alger, 3 septembre 1937.

[27]  Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1908, p. 110.

[28] Idem, p. 183 et 325.

[29]  Idem, p. 343.

[30]  Idem, p. 598.

[31]  Idem, p. 330.

[32]  Charles-Robert Ageron, « L’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? » (1969), repris in Politiques coloniales au Maghreb, Presses universitaires de France, 1973, et Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L’Émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, 1987.

[33] Omar Carlier, « Culture politique et mémoire militante : la remémoration de l’Etoile nord-africaine », Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile nord-africaine au Front de libération nationale, 1926-1954), doctorat d’État en science politique, Jean Leca, dir., IEP, (Paris), 1994, vol. 5, p. 268, n. 4.

[34]  Omar Carlier, « Messali et son look… », art. cité, p. 268-269.

[35] Ibid.

[36]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4919.

[37]  Cette symbolique de la chéchia, partagée d’une génération à l’autre, sera de nouveau mobilisée après l’arrestation des dirigeants du PPA l’année suivante, par une « carte de solidarité » dont un exemplaire, saisi lors d’une perquisition, a été reproduit dans La Dépêche de Constantine du 17 avril 1938 : un émouvant médaillon du jeune Ali portant un tel couvre-chef figurera, en-dessous d’un portrait de son père coiffé de même façon et en vis-à-vis d’une effigie de la « petite » de son codétenu Moufdi Zakaria, en appui à cet appel  : « Qu’as-tu fait pour ces Enfants et leurs Mamans ? Leurs Pères sont emprisonnés pour toi. Aide-les… Soutiens-les… » AN, F60/727, reproduit in Salah Bendrissou, Moufdi Zakaria vu par l’administration française. Renseignements généraux et rapports militaires français, préface de Gilbert Meynier, Alger, Imprimerie El-Arabia, 2006., p. 125.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/alger-2-aout-1936-quand-le-geste-se-joint-a-la-parole-par-christian-pheline/

Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie – Jean-Pierre Séréni

Un fantasme colonial · Il y a plus d’un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l’armée française alors toute-puissante de l’autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d’Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui. 

L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.
Devoilement sur le Forum à Alger, mai 1958.(Photo de presse).
Neil MacMaster, Burning the veil. The Algerian war and the «  emancipation  » of Muslim women, 1954-1962 Manchester University Press, 2009. — 416 pages.Télécharger (149.8 kio)

Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d’Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d’Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L’événement a un passé : la lutte inaboutie pour l’émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu’à aujourd’hui pour des millions d’Algériennes d’une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l’université d’East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

Au départ, en 1871, avec l’avènement de la IIIe République et l’organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s’y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l’héritage et tout le droit de la famille et s’inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l’Europe chrétienne l’altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu’on qualifiait de m’tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l’adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l’Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l’exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

Bastion de l’identité algérienne

Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l’Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l’Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l’Union des femmes musulmanes d’Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d’Égypte, d’Iran, de Tunisie et adoptent les vues d’un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l’épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l’abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s’introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l’identité religieuse et nationale qu’est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

L’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s’inspire d’autres modèles égyptiens qui font de l’émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l’opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l’islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l’école française et qui travaillent, une goutte d’eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

Un axe de bataille pour l’état-major de l’armée coloniale

Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l’indépendance, et qu’en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d’Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l’image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l’UFA et l’UFMMA, s’entoure d’ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu’ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d’Indochine, mais persuadés d’avoir percé les clés de la contre-guérilla. L’émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l’état-major de l’armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L’Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l’étude un projet de réforme du statut personnel. Il n’ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l’Algérie, l’exécutif local, redoutant qu’une révolte religieuse vienne s’ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l’affaire.

Autodafé et casse-tête juridique

Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L’autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d’officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l’Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s’appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d’Alger, d’Oran et de Constantine d’« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l’image de ce qui s’est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l’événement.

Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d’ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu’alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n’a pas changé. L’Élysée reprend alors les projets de l’ère Lacoste et aboutit à l’ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s’inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l’indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L’ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l’indépendance.

Au nom du nationalisme

Le FLN s’oppose à l’ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l’abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l’islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l’ultime rempart de l’identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l’armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

Après 1962, l’attitude du FLN ne change guère. Jusqu’en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n’est qu’en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu’un Code de la famille est adopté par l’Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l’ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l’époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s’agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l’épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

Jusqu’à aujourd’hui, le discours n’a pas changé et le thème de l’émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.

NOTES

  1. En 1890, vingt ans après l’assimilation de l’Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.
  2. «  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959).

Source : Orient XXI – https://orientxxi.info/Le-devoilement-des-femmes-musulmanes-en-Algerie

L’importance de revenir sur l’histoire de l’Etoile nord-africaine – Arezki Metref

« Les silences de l’Étoile Nord‑Africaine »

Publié dans Le Soir d’Algérie, le 26 avril 2026Source

L’Étoile Nord‑Africaine fête son centenaire dans un silence qui en dit long. Cent ans déjà que, dans les cafés enfumés de Paris, une poignée d’ouvriers venus d’Algérie posaient les premières pierres d’un nationalisme qui n’avait pas encore de nom. Et pourtant, en 2026, nulle part les officiels ne semblent pressés de souffler les bougies. On dirait que cette mémoire dérange, qu’elle gratte là où les récits autorisés préfèrent rester lisses. Les historiens comme Mohammed Harbi et Alain Ruscio rappellent pourtant que l’ENA, née en 1926, fut la première organisation à formuler clairement l’idée d’indépendance, bien avant que le mot ne devienne un slogan, puis un horizon, puis une réalité. Mais cette généalogie, forgée dans l’exil, ne trouve pas grâce auprès des gardiens des mémoires agréées.

Il faut dire que l’Étoile n’est pas née d’un seul homme, et certainement pas d’un Messali Hadj déjà auréolé. Elle est d’abord l’œuvre de militants comme Hadj Ali Abdelkader, figure de l’Union intercoloniale, Imache, Radjef, organisateur infatigable, et d’autres, avant que Messali ne s’impose comme porte‑voix charismatique. La date du 20 juin 1926 marque la fondation officielle, mais l’histoire commence bien avant, dans les réunions de la rue de Bretagne, dans les assemblées de la Grange‑aux‑Belles, dans les foyers de travailleurs où l’on parlait politique. Cette pluralité de pères fondateurs est souvent oubliée, comme si l’on préférait réduire l’ENA à un seul nom pour mieux la ranger dans une case, puis refermer le tiroir.

L’Étoile semble perçue comme une ancêtre encombrante, trop ouvrière, trop liée à la CGT et au mouvement communiste pour entrer sans heurts dans le roman héroïque qui commence, comme on le sait, en 1954. On préfère la tenir à distance, comme un vieil oncle perdu dont on reconnaît vaguement l’existence mais qu’on évite d’inviter aux cérémonies familiales. Harbi l’a souvent souligné : le nationalisme algérien n’a pas jailli spontanément des montagnes, il s’est élaboré dans les marges, dans les foyers de travailleurs, dans les discussions nocturnes où l’on apprenait de la République en même temps qu’on la contestait. Reconnaître cela reviendrait à admettre que l’indépendance a d’abord été pensée loin, dans l’exil, qui fut un laboratoire politique décisif. Ce n’est pas un détail, c’est une filiation, et c’est précisément ce qui gêne.

À Paris, l’amnésie prend une autre forme, plus feutrée, plus administrative. Dire que l’indépendance algérienne a été préparée par des ouvriers immigrés, reviendrait à reconnaître que l’immigration n’est pas seulement un problème à gérer mais un acteur de l’histoire politique française. Ruscio le rappelle : la police surveillait ces militants parce qu’ils réclamaient la souveraineté, et un siècle plus tard, on surveille leurs descendants pour des raisons qui, sous des habits neufs, ressemblent étrangement aux anciennes. Le décor change, les catégories administratives aussi, mais la figure de l’immigré reste un écran sur lequel la République projette ses inquiétudes. On oublie commodément que c’est cette même figure qui a porté, dès 1926, une exigence de dignité et de droits.

Un centenaire qui doit être l’occasion de réflexions

L’histoire de l’ENA n’est pas un long fleuve tranquille. C’est une succession de crises, de dissolutions, de recompositions. La première dissolution tombe en 1929, la seconde en 1937, malgré le soutien initial du Front populaire. Entre‑temps, l’organisation se radicalise, rompt avec le PCF, affirme l’indépendance totale comme objectif non négociable. Après la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de l’ENA se prolonge dans le PPA puis le MTLD, mais les tensions internes s’aiguisent. La crise de 1949, dite « crise berbériste », fracture le mouvement : d’un côté, les partisans d’une ligne centralisée autour de Messali ; de l’autre, ceux qui dénoncent un autoritarisme croissant et réclament une vision plus pluraliste du nationalisme. Harbi a montré combien cette crise annonçait les déchirements futurs, y compris ceux qui éclateront en pleine guerre d’indépendance.

Ce n’est pas parce que Messali est devenu une figure controversée, contestée, parfois diabolisée, qu’il faudrait effacer l’ENA. L’organisation ne se réduit pas à lui, et son effacement progressif dans les récits officiels tient moins à ses ambiguïtés qu’à la gêne qu’inspire une histoire née dans l’exil, dans les marges, dans les contradictions. Effacer l’ENA, c’est effacer Radjef, Hadj Ali, les ouvriers anonymes de Billancourt, les militants de la rue de Bretagne, les autodidactes qui lisaient L’Humanité en cherchant les mots pour dire leur propre oppression.

Un siècle plus tard, la diaspora semble être la seule à se souvenir. Ce sont des associations d’exilés, des collectifs universitaires, des militants de la mémoire qui organisent, jusqu’à plus ample informé, des rencontres, des colloques, des hommages. Comme si l’histoire revenait à son point de départ : c’est encore l’émigration qui porte la mémoire, comme elle en avait porté la pensée. Cette fidélité n’est pas nostalgique, elle est politique. Elle rappelle que l’exil n’a jamais été un simple déplacement géographique, mais un espace de formation intellectuelle et militante. L’ENA n’a pas seulement été un mouvement, elle a été une école, au sens où elle a appris à ses membres à penser la souveraineté, la justice, l’égalité.

Le centenaire silencieux de l’Étoile dit quelque chose de notre rapport à l’histoire. Il montre que les récits nationaux préfèrent les commencements nets, les filiations sans ambiguïté, les héros sans ombre. L’ENA, elle, est une histoire de brouillards, de cafés, de tracts, de surveillances policières, de contradictions. Elle est née dans un espace transnational, dans un entre‑deux où l’on était à la fois colonisé et ouvrier, étranger et citoyen potentiel, dominé et déjà en lutte. Cent ans après, l’Étoile continue de briller faiblement, comme une lumière que certains préfèrent éteindre mais qui persiste, portée par ceux qui savent que l’histoire ne se résume pas aux récits aseptisés. Elle rappelle que la dignité n’est jamais donnée, qu’elle se conquiert, parfois loin de chez soi, parfois dans l’ombre, parfois dans le vacarme d’une ville étrangère. Elle rappelle surtout que l’indépendance n’a pas été seulement un événement, mais un long processus, pensé, discuté, rêvé par des hommes et des femmes dont la mémoire mérite mieux que le silence.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 16 au 31 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/limportance-de-revenir-sur-lhistoire-de-letoile-nord-africaine-par-arezki-metref/

Voir aussi : https://anpnpa.fr/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-alain-ruscio/

Massacres du 8 mai 1945 : « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » – Mohammed Harbi

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national algérien. L’an dernier, 80e anniversaire de cette tragédie coloniale, un appel international était lancé depuis Béjaïa pour une reconnaissance pleine et entière par la France de ces massacres du 8 mai 1945 et autres crimes coloniaux en Afrique avait été lancé (voir ci-dessous). Il est toujours sans réponse aucune.

Pour ce 81e anniversaire, nous republions l’article désormais « classique » de l’historien Mohammed Harbi, acteur, témoin et historien du mouvement indépendantiste algérien, disparu le 1er janvier 2026, ainsi que des liens vers quelques uns de nos nombreux articles sur ce sujet.

« L’emblème national porté par le chahid Bouzid Saâl lors des manifestations du 8 mai 1945 » (musée du moudjahid de Sétif).

La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, par Mohammed Harbi

Article publié pour la première fois dans Le Monde Diplomatique en 2005.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi 1. Trop peu et trop tard : ces mini réformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque2. Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste […] le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer 3. La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles » 4. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens5 continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales6, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Mohammed Harbi

  1. André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
  2. C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
  3. Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
  4. Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.
  5. Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.
  6. On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.

En complément

Les prémisses des événements tragiques du 8 mai 1945, par Aïssa Kadri

Un massacre colonial de masse, par Alain Ruscio

Entre complicité et indifférence : les réactions en France, par Alain Ruscio

80 ans de « l’Autre 8 Mai 1945 » : un Appel international lancé depuis l’Algérie

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/1291228-2/

ARTE – «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens» : l’Algérie insurgée, la France punitive – M. F. Gaïdi

Pour des milliers de Calédoniens d’origine algérienne, l’histoire n’est pas un livre clos. C’est une douleur transmise de génération en génération, une mémoire qui saigne en silence et qui, aujourd’hui, se raconte.

La chaîne thématique ARTE consacre un documentaire puissant à cet héritage méconnu, intitulé : «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens». Il raconte l’histoire de ceux que l’Etat colonial français jugea «insoumis» ou «criminels» et expédia à plus de 18 000 kilomètres de leur terre natale, où leurs descendants vivent encore.

A la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la répression coloniale en Algérie, des révoltes éclatent, notamment celle de Mokrani en 1871-1872, conduite par des chefs kabyles contre l’occupation française. Après la capture et les procès, plus de 2000 hommes sont condamnés à la déportation vers la péninsule lointaine de Nouvelle-Calédonie, souvent inscrits sous un simple numéro, envoyés au bagne pour expier leur insurrection et leur désordre perçu.

Parmi eux se trouvent des figures comme Cheikh Boumerdassi, embarqué avec d’autres sur le navire La Loire le 5 juin 1874, et arrivé à Nouméa le 16 octobre 1874, après 129 jours de voyage à travers un océan hostile. Dans les archives, on trouve aussi le destin de Abdallah ben Achour, condamné en 1889 à sept ans de travaux forcés pour des accusations criminelles à Alger, puis embarqué en janvier 1890 sur Le Calédonien et débarqué en septembre 1890 à Nouméa, où il fut affecté à divers chantiers pénitentiaires. Le reportage d’ARTE rappelle que beaucoup de ces hommes ne reverront jamais leur terre natale, quittant familles et villages agricoles pour un monde inconnu, sous les tropiques du Pacifique.

L’ épreuve commençait dès l’embarquement. Sur des navires militaires ou pénitentiaires, enchaînés et entassés, les déportés traversaient les mers pendant plusieurs mois, dans des conditions si dures que le nombre de morts, souvent jetés par-dessus bord en route, demeure inconnu. Taïeb Aïfa, dont le père fut du dernier convoi en 1898, évoque cette mémoire enfouie : «L’histoire de nos aïeux était un sujet tabou. La loi du silence régnait dans les familles de déportés.» Pour lui, libérer cette histoire est un acte de justice envers les souffrances accumulées sans parole. Il raconte que leurs descendants ont longtemps porté une douleur silencieuse, un héritage de séparation et d’absence que même la liberté ne suffit pas à guérir.

Arrivés en Nouvelle-Calédonie, les condamnés furent d’abord privés de liberté, mis au travail forcé pour développer la colonie. Le bagne fournissait une main-d’œuvre massive pour les travaux publics, l’aménagement des routes et, plus tard, pour des contrats de travail proches de l’esclavage.

Paradoxalement, certains parvinrent à s’adapter et à survivre dans ce nouveau contexte colonial. L’histoire d’Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, frère d’un des principaux chefs de l’insurrection de 1871, en illustre la complexité. Après sa condamnation à mort commuée en déportation en 1873, il arriva en octobre 1874 en Nouvelle-Calédonie et y vécut jusqu’en 1904, participant parfois aux affaires locales et développant des activités civiles.

La transformation de ces hommes captifs en travailleurs implantés, puis de certaines familles en propriétaires de petites concessions agricoles autour de localités comme Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout, soulève des questions profondes sur l’identité coloniale. Eux qui avaient résisté à la domination française se retrouvaient intégrés, parfois malgré eux, à une autre forme de domination territoriale.

Des souffrances individuelles aux mémoires vivantes

Les témoignages audios et visuels du reportage donnent un visage à ces récits historiques. Maurice Sotirio, descendant d’un déporté originaire de Constantine, confie : «Mon grand-père a laissé deux enfants en Algérie qu’il n’a jamais revus.» Ces paroles résonnent comme une affirmation que l’histoire ne doit plus être reléguée à l’oubli. Au-delà de l’intime, plusieurs descendants soulignent les difficultés à renouer avec leurs racines. L’accès à la terre de leurs ancêtres est souvent administratif et politique, parfois limité par l’absence de reconnaissance officielle de leur histoire. Aujourd’hui, environ 15 000 Calédoniens de descendance algérienne vivent encore sur ces îles du Pacifique, formant une communauté attachée à la fois à ses racines algériennes ou nord-africaines et à la terre calédonienne qu’elle a faite sienne au fil des générations.

Associations culturelles et réseaux de familles s’efforcent de préserver cette mémoire, de transmettre les traditions et de faire reconnaître publiquement l’histoire de leurs ancêtres. Pour eux, il ne s’agit plus d’un fait lointain, mais d’une question de justice historique et de reconnaissance des souffrances subies. La réappropriation de cette mémoire, longtemps silencieuse, est désormais au cœur de leur identité et de leur relation avec l’Algérie d’aujourd’hui.

Le documentaire d’ARTE ne se contente pas de retracer des faits. Il donne la parole à ceux qui portent encore les répercussions d’un système colonial qui envoyait des hommes loin de leur maison, pour travailler, souffrir, puis mourir sans retour possible. C’est une histoire qui questionne nos récits nationaux, nos mémoires coloniales et notre responsabilité collective envers ceux qui ont été brisés par l’histoire. Dans cette mémoire vivante, il y a une demande : que l’on écoute, que l’on écrive, que l’on se confronte enfin à ces trajectoires humaines qui ne sauraient être réduites à de simples statistiques d’un passé oublié.

Source : El Watan – 25/02/2026 https://elwatan.dz/documentaire-darte-en-nouvelle-caledonie-lexil-force-des-algeriens-lalgerie-insurgee-la-france-punitive/

Il y a cent ans naissait l’Etoile Nord-Africaine – Alain Ruscio

Alain Ruscio fait l’histoire de cette organisation qui joua un rôle décisif dans l’histoire des luttes anticoloniales.

On célèbre en 2026 le centenaire de la naissance en France de l’Étoile Nord-Africaine. L’historien Alain Ruscio expose dans cet article l’histoire de cette organisation qui a eu, dans l’histoire du nationalisme algérien, mais aussi, par delà, dans l’histoire plus générale du colonialisme, une importance exceptionnelle. Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. Née à l’origine au sein de la sphère communiste, sous l’impulsion d’un militant trop oublié, Abdelkader Hadj Ali[1], secondé par Ahmed Mesli, dit Messali Hadj[2], l’Étoile s’en émancipa progressivement, puis connut une rupture brusque avec le PCF. Messali Hadj en devint alors son leader incontesté. Dissoute une première fois par un gouvernement conservateur, refondée, elle fut de nouveau dissoute, cette fois par le gouvernement de Front populaire, en 1937, dont elle avait pourtant signé en 1935 le texte qui avait été à son origine, celui du Rassemblement populaire.

Histoire de l’Etoile Nord-Africaine, par Alain Ruscio

Article publié dans Alain Ruscio (dir.), Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, 2022, tome 3.

Naissance de l’Etoile Nord-Africaine

Immédiatement après la Première guerre mondiale, les Algériens de la région parisienne représentent une masse de 15 000 personnes (8 000 à Paris, 7 000 en banlieue)[3]. Le premier embryon connu d’organisation est une société d’aide mutuelle, l’Association de la fraternité islamique. L’Étoile Nord-Africaine (ENA) se serait fondée à partir de ce petit noyau[4].

Abdelkader Hadj Ali, situe la naissance de cette organisation en 1924 : il affirme avoir réuni alors, dans un local parisien appartenant à La Famille nouvelle, 49 rue de Bretagne[5], des militants maghrébins – sans doute seulement algériens – qui fondèrent L’Étoile[6]. Mais cette datation, évoquée un quart de siècle après les événements – et au surplus quasi unique[7] – paraît sujette à caution. On n’en trouve nulle trace, par exemple, dans la presse communiste de 1924.

La plupart des études proposent comme date de création le premier semestre 1926, effectivement au 49 rue de Bretagne, par le noyau militant maghrébin de l’Union intercoloniale[8] qui dans un premier temps fonda une section nord-africaine (le 1er février), devenue formellement L’Étoile le 2 mars, qui tint sa première Assemblée générale constitutive le 20 juin[9].

Ce qui est certain, c’est que l’initiative est partie des milieux communistes, très attentifs au milieu des années 1920 à l’organisation des travailleurs coloniaux en France. Cette paternité n’a jamais été contestée par Messali Hadj dans ses Mémoires[10]. Au sein de la Section Nord-Africaine de la Commission coloniale du PCF, le principal initiateur, Abdelkader Hadj Ali, déjà cité, était secondé par Mohammed Marouf, Mohammed Saïd Si Djilani et le jeune Messali, lui-même membre du PCF depuis l’automne 1925… C’est cette Section qui par exemple, entre septembre et novembre 1926, élabore le programme qui sera présenté en février 1927 à Bruxelles[11] (voir infra).

Malgré cette appellation de nord-africaine, ce furent surtout des éléments algériens qui y militèrent, la principale exception étant Chedly Khaïrallah, membre du Destour tunisien, arrivé en France en novembre 1926 pour y poursuivre des études de Droit. En métropole, il se rapprocha vite, également, du PCF. Mais, repéré, il fut expulsé de France le 27 décembre 1927[12].

La première apparition publique de l’association date du 26 juin 1926[13]. Ce jour-là, boulevard de Belleville[14], Messali prononce le discours principal, probablement afin de ne pas faire apparaître Hadj Ali, trop connu comme communiste. En juillet, rue de la Grange-aux-Belles, dans une salle syndicale célèbre, il monte encore à la tribune pour dénoncer la « parade » que fut l’inauguration de la mosquée de Paris, le jour même[15]. En octobre, par contre, ils animent tous deux un nouveau meeting organisé à la Salle des Ingénieurs civils, qui flétrit « les procédés de la France capitaliste » et qui s’achève par la promesse de lutter « jusqu’à l’indépendance »[16].

Le Congrès de Bruxelles

Quelques mois plus tard, les deux hommes se rendent à Bruxelles, au Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale. Cette réunion, pilotée en sous-main par l’Internationale communiste, est officiellement pluraliste. Dans ces conditions, on peut comprendre que ce ne soit pas Hadj Ali, mais Messali, qui, une fois de plus, prononce le discours – remarqué – au nom de l’Étoile :

« L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’ abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’ amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie.

Le remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement algérien élu au suffrage universel.

L’ accession à l’enseignement à tous les degrés ; la création d’écoles en langue arabe.

L’ application des lois sociales.

L’ élargissement du crédit agricole aux petits fellahs »[17].

On aura noté que Messali présentait des revendications algériennes, et non nord-africaines. Par contre, on sait que le Tunisien Chedly Khaïrallah était également présent à Bruxelles[18].

De retour en France, c’est de nouveau l’option régionale qui est mise en avant. Le programme, publié par le périodique du Mouvement, mettait en avant l’indépendance des trois pays du Maghreb français : « L’indépendance de l’un de ces trois pays n’a de chances d’aboutir que dans le mesure où le mouvement libérateur de ce pays sera soutenu par les deux autres ; chacun des pays est intéressé par la libération des deux autres ; le devoir de tous est donc de soutenir le mouvement d’émancipation totale de chacune des trois nations de l’Afrique du Nord. Ce n’est que par la coordination de leurs efforts, par une liaison intime, par des relations fraternelles effectives, par un soutien moral et matériel, réel et réciproque, que sera victorieuse la lutte pour l’indépendance » (L’Ikdam nord-africain, octobre 1927)[19]. Malgré cette profession de foi, l’Étoile sera essentiellement algérienne, tout au long de son existence.

L’ Étoile connaît un succès grandissant, malgré la répression. Elle est particulièrement active au sein de l’immigration algérienne en France. On estime qu’elle a dans les années 1930 de l’ordre de 4 000 adhérents[20].

La prise de distance avec les communistes

C’est également à ce moment que les dirigeants de l’ÉNA – où Messali vient de prendre une dimension nouvelle – souhaitent abandonner le tête-à-tête avec le seul PCF. À partir de l’automne 1927, d’ailleurs, Messali n’est plus appointé par ce Parti. Cette prise de distance a probablement dû se faire par consentement mutuel, les communistes n’aimant guère des compagnons de route peu soumis à leurs directives, Messali fuyant désormais le tête-à-tête, rencontrant par exemple des éléments de la SFIO, dont Daniel Guérin ou Robert Longuet[21]

Messali Hadj dans les années 1950

Malgré la prise de distance organisationnelle, les relations entre militants de l’Étoile et du PCF sont à ce moment encore bonnes, ne serait-ce que face à la répression. Le 25 juin 1934, l’Étoile tient un meeting interdit, prétexte à une première dissolution. Messali Hadj et d’autres dirigeants sont interpellés. Occasion d’une série de procès – au cours desquels les inculpés sont défendus par les avocats dépêchés par la SFIO, Robert et Jean Longuet, Edouard Depreux et Antoine Hajje[22] – qui aboutiront finalement à l’annulation de ces sanctions.

Dès avant la victoire du Front populaire, les responsables de l’ÉNA se rallient à la cause antifasciste. Ils appellent les ouvriers algériens à participer à la grève du 12 février 1934. Ils signent le 19 août un Pacte d’unité d’action avec le PCF, le Secours Rouge et la Ligue anti-impérialiste. Le 22 novembre, figurent côte à côte, à la Mutualité, des responsables de l’ÉNA (dont Amar Imache et Émilie Buquant, Madame Messali, son mari étant en prison) et des responsables socialistes (Jean Longuet) et communistes (André Berthon et André Ferrat).

Militants de l’ENA dans un café

Lorsque l’Humanité évoque les nationalistes, ils sont des camarades « Le camarade Imache Amar, secrétaire de l’Étoile Nord-Africaine (…) a été condamné en vertu des lois scélérates pour un discours prononcé en septembre 1934, à Paris sur les événements de Constantine. Jusqu’à ce jour, le cinquième depuis son incarcération, nous n’avons pu avoir aucune nouvelle de notre camarade… » (L’Humanité, 20 novembre 1935)[23]. Nouvelle protestation publique le 11 décembre :« Plus de six cents travailleurs, en majorité nord-africains, assistaient, hier soir, à la réunion organisée 18, rue Cambronne, pour protester contre la menace de dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. MM. Berthon et Hajje, un représentant de la race nègre, Ben Slimane, du Comité tunisien Aïtal et Ferrat pour le Parti communiste, s’élevèrent avec vigueur contre la procédure employée contre l’Etoile Nord-Africaine, dont les dirigeants passent aujourd’hui devant le tribunal, en. vue de la dissolution de cette organisation. La salle fut unanime pour exiger le droit d’organisation en faveur des travailleurs nord-africains, l’annulation des poursuites contre l’Etoile[24]… »[25].

Au VIIIème Congrès du PCF encore, en janvier 1936[26], André Ferrat[27] prône « la défense de l’Étoile nord-africaine menacée de dissolution »[28].

Le Front populaire

À partir de juin 1936, Messali est invité à parler lors des meetings réunissant communistes, socialistes et patriotes de diverses colonies françaises. Les militants de l’Étoile descendent dans la rue : lors de la grande manifestation du 14 juillet 1935, elle forme un cortège compact intégré, mais autonome. L’Étoile se permet même d’arborer à cette occasion son drapeau – qui deviendra celui de l’Algérie indépendante, trente ans plus tard. La presse conservatrice du lendemain évoque les « nombreux nord-africains » du cortège[29], sans toutefois signaler ce drapeau. Même présence l’année suivante, avec des mots d’ordre précis : « Libérez l’Afrique du Nord, libérez la Syrie, libérez le monde arabe »[30]. L’alliance avec la gauche française est revendiquée. Mais le langage de Messali ne change pas : le peuple algérien doit compter avant tout sur ses propres forces. C’est ce qu’il dit lors d’un célèbre meeting du Congrès musulman[31], au stade municipal d’Alger : « J’ai entendu tout à l’heure les orateurs qui m’ont précédé dire avec combien d’égards et de bienveillance ils ont été reçus en France par le gouvernement de Front populaire ; je ne veux pas discuter ou amoindrir l’atmosphère dans laquelle cette réception s’est déroulée, mais je dis que le peuple algérien se doit d’être vigilant. Il ne suffit pas d’envoyer une délégation présenter un cahier de revendications, ni trop se leurrer sur les réceptions et attendre que les choses se réalisent toutes seules. Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer. Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations, pour être forts, pour être respectés et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l’Étoile Nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduire dans le chemin de l’émancipation » (2 août 1936)[32]. Messali est le seul orateur à critiquer ouvertement les revendications assimilationnistes du type « suppression du Gouvernement Général de l’Algérie… rattachement de l’Algérie à la France ». Il combat l’idée d’une « représentation parlementaire » accrue à Paris, mais exige la création d’un « parlement algérien où tous les éléments qui peuplent l’Algérie seront représentés au prorata de leur nombre et où seront examinés tous les problèmes algériens ». Il est de fait le seul à demander « l’indépendance de l’Algérie »[33].

Ce discours est d’une importance historique. Même si l’intermède de la possibilité d’une expression publique libre fut de courte durée, Messali en profita pour lancer, le premier sur le sol algérien depuis des décennies, ce mot, Indépendance, qui devait ensuite laisser tant de traces dans les esprits. En 1992, lorsque Mohamed Boudiaf fut un court temps président du Haut-Comité d’État, une journaliste algérienne lui demanda quel phénomène historique avait le plus influence sa génération, de la Révolution française de 1789 à celle des Soviets de 1917, il répondit : « Nous n’avons ni copié ni importé sur les révolutions russe ou française. La Révolution algérienne du 1er Novembre 1954 est née le 2 août 1936 au Stade municipale d’Alger autour de Messali Hadj »[34].

Ensuite, Messali lance ce nouvel appel : « Peuple algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise-toi. Cette organisation existe, elle s’appelle l’Étoile nord-africaine, elle mène la bataille depuis dix ans, et c’est elle seule qui a sauvé l’honneur de l’Algérie au moment où tout le monde se taisait, elle seule a élevé la voix pour protester contre les horreurs de l’impérialisme et a osé, avec courage et dignité, rappeler le peuple arabe à son devoir national. Cette organisation fait appel à vous, à votre sentiment patriotique et islamique, pour vous dire que c’est bien le moment de vous organiser, de vous grouper, de vous unir solidement pour jouer le rôle qui s’impose à vous. L’occasion qui s’offre à nous actuellement est unique, les circonstances actuelles sont favorables à nos revendications et à notre émancipation. Individuellement, nous porterons la responsabilité sur nous si nous commettons le crime de laisser ce moment qui ne se présente pas souvent. L’Étoile nord-africaine a des sections dans toute l’Algérie, adhérez à ces sections (…). Je voudrais pénétrer dans votre cœur pour vous ancrer l’amour de votre patrie, la dignité et l’amour de votre organisation qui, seule, est capable de sauver notre pays de cette honte et de cette pieuvre qui voudrait étouffer notre existence » (Appel, septembre 1936)[35].

La rupture

Mais, face à la timidité des mesures envisagées, des fractures ne tardent pas à réapparaître. Le plan dit Blum-Viollette[36], par exemple, est l’objet de nombreuses divergences, les socialistes y voyant une réforme de poids, les communistes un premier pas, les nationalistes algériens radicaux un instrument de division entre élite et peuple. Les partis du Front populaire commencent alors une campagne contre Messali et l’ÉNA. La presse communiste y participe activement.

Le 26 janvier 1937, le gouvernement de Front populaire dissout l’Étoile, en vertu des lois contre les ligues factieuses. Le 29, le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, Raoul Aubaud expose devant les sénateurs les raisons de l’attitude gouvernementale : l’ÉNA, dirigée par « l’aventurier » Messali, a fait preuve d’action séparatiste sous une influence étrangère : « Nous avons bien senti qu’il y avait un lien dangereux entre l’action de l’Etoile nord-africaine et des tentatives de division venues du dehors ». En cette période où tous les regards étaient fixés sur la guerre d’Espagne, le message était clair : les puissances fascistes inspiraient l’Étoile. Aubaud poursuivait : « Le Gouvernement, ayant suivi attentivement l’évolution de cette association, a donc pris cette mesure de dissolution au moment voulu, dans l’instant même où l’Etoile nord-africaine est rejetée par les populations musulmanes ». Il est félicité par le sénateur d’Alger Paul Cuttoli : le gouvernement a enfin compris qu’il fallait faire preuve d’énergie face à « l‘Étoile nord-africaine, association criminelle qui, sous le couvert de venir en aide aux musulmans réfugiés dans la métropole, dissimulait une organisation nettement séparatiste, dirigée contre la France ». L’organe du Parti socialiste, le lendemain, rendant compte de cette intervention, ne signale même pas le passage sur la dissolution de l’ÉNA[37]. Robert Deloche, chargé de la question algérienne au PCF, un proche de Maurice Thorez, soutient cette attitude, même s’il demande des mesures similaires contre les factieux. Le journal communiste franchit un nouveau pas en se félicitant, le 29 août, de l’arrestation de Messali et de ses compagnons[38]. Ceux qui étaient encore peu de mois auparavant des « camarades » sont devenus des « trotskistes », des « auxiliaires du fascisme » menant une « politique aventurière inspirée par le trotskiste Ferrat » (celui-là même qui naguère dirigeait la section coloniale, désormais exclu).

Ce qui vaudra aux socialistes et aux communistes cette réplique cinglante : « lls nous ont trahis. Le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l’appui des communistes. L’Étoile nord-africaine, adhérente au Front populaire vient d’être dissoute par ce même Front populaire ! Le parti politique qui avait le plus recherché l’accord avec nous et sur qui beaucoup des nôtres croyaient pouvoir compter, s’est fait l’adversaire acharné et le complice du gouvernement qui vient de nous dissoudre (…). Allons donc, Messieurs les “camarades prolétaires“ (…), messieurs les “défenseurs des opprimés“, vous avez la main près du manche, frappez. Mais frappez fort car nous sommes durs à mourir. D’autres, comme vous le savez, ont déjà suffisamment cogné sans résultat ; vos coups, même donnés en traître, ne feront que nous rendre plus vigoureux. Et quelle que soit l’issue du combat, nous serons vainqueurs. D’abord parce que l’Algérie et les Algériens sont nôtres, ensuite parce que l’opinion française elle-même vous confondra et vous condamnera si votre conscience ne vous inflige pas le châtiment d’avoir renié votre doctrine, piétiné vos promesses et parjuré le serment du 14 juillet 1935 : “La paix, le pain et la liberté“. “La liberté pour tous“. Mais vous ne la voulez que pour vous et pour vous seulement » (Amar Imache, Tract, février 1937)[39].

En fait, seuls protestèrent les militants de l’extrême gauche, trotskystes ou syndicalistes de La Révolution Prolétarienne (Jean-Paul Finidori, La Révolution Prolétarienne, 10 février 1937)[40]

Messali Hadj et les siens ne s’en laissèrent pas compter et fondèrent dans la foulée le Parti du peuple algérien (PPA). Ce qui leur vaudra évidemment une accusation de reconstitution de Ligue dissoute et, dans la foulée, une arrestation, le 27 août 1937 : « Sur instruction du parquet d’Alger, la police a arrêté les nommés Messalj Hadj Mohamed, commerçant, Mestoul Mohamed ben Boualem, serrurier, Khalifa ben Omar, chômeur, Laouel Hocine, Bakaria Moufdi, représentants, et Guerafa Brahim, épicier, qui seront poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, provocation des Indigènes au désordre, et manifestation contre la souveraineté française en Algérie. Messali Hadj Mohamed n’est autre que l’ancien président de la ligue “l’Étoile Nord-Africaine, dissoute par décret du gouvernement. Pour lutter malgré tout contre “l’impérialisme, l’oppression, la misère et le colonialisme français“, Messali. Hadj Mohamed avait regroupé ses partisans en un parti appelé “Parti du peuple algérien et des amis d’El Ouma“. » (Le Figaro, 29 août 1937)[41].

Mais aucune arrestation, aucune dissolution, dans l’Histoire, n’a jamais arrêté un mouvement porteur des aspirations majoritaires d’un peuple.


[1] Abdellah Righi, Hadj Ali Abdelkader, pionnier du mouvement révolutionnaire algérien,  Alger, Casbah Éd., 2006 ; René Gallissot, Notice « Abdelkader Hadj Ali », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le Maitron, Maghreb, Vol. Algérie, Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962, Paris, Les Éd. de l’Atelier, 2006

[2] Benjamin Stora, o.c.

[3] Jean Brassac, « Les Indigènes algériens à Paris », Le Figaro, 19 février 1924

[4] Mahfoud Kaddache, o.c. (thèse cependant contestée par Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie : l’immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Libr. Arthème Fayard, 1992).

[5] Cette adresse était effectivement celle d’un haut lieu de l’histoire socialiste, puis communiste. Il y avait là un restaurant coopératif, puis des locaux de réunion dans les étages.

[6] Lettre à La République Algérienne (UDMA), 24 décembre 1948, cité par Ahmed Mahsas, o.c.

[7] Amar Ouzegane, ancien secrétaire général du PC Algérien, rallié ensuite au FLN, retient la même date, mais sans aucune référence (Le meilleur combat, Paris, Julliard, 1962).

[8] Voir cette entrée. Son principal fondateur avait été Nguyen Ai Quoc / Ho Chi Minh en 1921. Mais Quoc n’était plus en France en 1926

[9] Charles-Robert Ageron, art. cité

[10] Mémoires, 1898-1938, Texte établi par Renaud de Rochebrune, Paris, Éd. JC Lattès, 1982

[11] Jacques Choukroun, Le Parti communiste en Algérie de 1920 à 1936 (du Congrès de Tours au Front populaire), Thèse pour le Doctorat de III è cycle, Univ. de Provence, Centre d’Aix, 1985

[12] Mustapha Kraiem, Pouvoir colonial et Mouvement national. La Tunisie des années Trente, Tunis, Éd. Alif, Coll. Savoir, 1990

[13] Messali Hadj, Mémoires, o.c.

[14] Id.

[15] L’Humanité, 15 juillet 1926

[16] L’Humanité, 8 octobre 1926

[17] Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale, Bruxelles, 10-14 février, cité par Claude Collot & Jean-Robert Henry (dir.), Le Mouvement national algérien. Textes, 1912-1954, Paris, Éd. L’Harmattan, 1978

[18] Mustapha Kraiem, o.c.

[19] Cité par Mahfoud Kaddache, o.c.

[20] Nora Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale, 1919-1954, Alger, Off. des Publications Universitaires, 2004

[21] Meeting, 28 octobre 1934, Le Populaire de Paris, 29 octobre

[22] « Le procès de l’Étoile nord-africaine », Le Populaire de Paris, 17 mai 1935

[23] « Où est Imache Amar ? »

[24] Suivaient d’autres revendications

[25] « Contre la dissolution de l’Étoile Nord-Africaine »

[26] 23 janvier 1936, L’Humanité, 25 janvier

[27] Jean Maitron & Claude Pennetier, Notice « André Ferrat », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, IV è partie, Vol. 27, Paris, Éd. Ouvrières, 1986

[28] Mais Ferrat est évincé du Bureau politique au terme de ce congrès, puis sera exclu du PCF en juillet

[29] Le Matin, 15 juillet

[30] Benjamin Stora, Messali Hadj, 2004.

[31] Voir cette entrée

[32] Meeting du Congrès musulman algérien, cité par Mohamed Mestoul, « Messali Hadj à Alger en 1936. Souvenirs », in Réflexions. Messali Hadj. Parcours et Témoignages, 1898-1998, Alger, Casbah Éd., 1998

[33] D’après le compte-rendu de son discours in L’Écho de la presse musulmane, Alger, 5 septembre 1936

[34] Cité in Site Internet Forum Algérie, août 2008

[35] El Ouma, septembre-octobre 1936, cité par Mahfoud Kaddache, o.c.

[36] Voir cette entrée

[37] « Le problème algérien devant le Sénat », Le Populaire, 30 janvier 1937

[38] « Six trotskistes arrêtés à Alger pour reconstitution de ligue dissoute »

[39] In La Lutte Ouvrière, n° 30, février 1937, cité in Front populaire et colonialisme, Dossier, Centre d’Études et de Recherches sur les Mouvements Trotskyste et Révolutionnaires Internationaux (CERMTRI),  Cahier n° 93, juin 1999   

[40] « Une atteinte à la liberté »

[41] « L’ancien président de l’Etoile nord-africaine est arrêté »


Bibliographie  

* Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, de la Première guerre mondiale à 1954, Paris, L’Harmattan, 1979 

* Benjamin Stora, Messali Hadj, 1898-1974, Paris, Le Sycomore, 1982. 

* Charles-Robert Ageron, « La naissance de l’Étoile nord-africaine », in L’Étoile nord-africaine et le mouvement national algérien, Actes du Colloque, février-mars 1987, Publ. du Centre culturel algérien, Paris, 1988. 

* Omar Carlier, « Mémoire, mythe et doxa de l’État en Algérie. L’Étoile nord-africaine et la religion du Watan », Vingtième siècle, Revue d’histoire, Vol. 30, n° 30, 1991. 

* Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Vol. I, Paris, Éd. Paris-Méditerranée, Alger, Éd. EDIF, 2003. 

* Jacques Simon, L’Étoile nord-africaine (1926-1937), Paris, L’Harmattan, Coll. CRÉAC Histoire, 2003. 

* Kamel Bouguessa, Aux sources du nationalisme algérien, Alger, Casbah Éd., 2013 * Djanina Messali-Benkelfat, Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, Paris, Riveneuve Éd., 2013.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 03 janvier au 15 janvier 2026 https://histoirecoloniale.net/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-par-alain-ruscio/

Les « hors-la-loi » de l’Aurès : éclaireurs de la liberté avant Novembre 1954 – Djamal Guettala

Bien avant le 1er Novembre 1954 et la montée en armes de l’ALN, des jeunes hommes et une femme choisissaient la clandestinité dans les montagnes de l’Aurès. On les appelle les bandits d’honneur.

Considérés comme des « bandits d’honneur » par l’administration coloniale, ils protégeaient les villages, préparaient le terrain de la Révolution et soutenaient les futurs chefs de l’insurrection. Parmi eux, Aïssi El Meki et Lalla Aïda, figures emblématiques d’un combat longtemps ignoré, et Ahmed Gadda, récemment disparu, qui incarna le lien vital entre maquis et villages.

L’éveil de la révolte

Les prémices de la Révolution algérienne ne commencent pas en novembre 1954. Ils s’inscrivent dans les montagnes de l’Aurès dès 1945. Les massacres du 8 mai à Sétif, Guelma et Kherrata laissent des villages traumatisés et des populations désireuses de riposter. Dans les vallées et les plateaux escarpés, des jeunes, souvent anciens tirailleurs ou paysans expropriés, refusent l’humiliation et prennent le maquis.

Vivre dans les forêts et les montagnes n’était pas seulement une question de survie. Ces hors-la-loi imposaient leurs propres règles : protection des villageois, partage équitable des ressources, interdiction de l’injustice et soutien aux familles persécutées. Ils n’étaient pas animés par la soif de pouvoir mais par un idéal de justice et d’honneur dans un contexte colonial violent.

Les seize pionniers de l’Aurès

Au départ, ils étaient seize à affronter l’armée coloniale et les gendarmes : Hocine Berrehaïl, Sadek Chebchoub dit “Gouzir”, Ali Dernouni, Aïssi El Meki, Belkacem Grine, Mohamed Bensalem Benamor, Mohamed Belaadel, Mohamed-Salah Bensalem, Salah Ouassaf, Lakhdar Bourek, Messaoud Mokhtari, Messaoud Maâche, Djoudi Bicha (Boucenna), Mohamed Meziani, et Ahmed Gadda.

Parmi eux, une femme courageuse : Lalla Aïda (Fatiha Louçif), épouse de Gouzir. Pendant quinze années, elle participe activement aux combats et missions logistiques, protégeant les blessés et coordonnant les contacts avec les populations locales. Elle symbolise la résistance féminine dans un maquis majoritairement masculin, et demeure un exemple de détermination et de courage.

Aïssi El Meki : éclaireur et tacticien

Parmi ces résistants, Aïssi El Meki occupe une place particulière. Originaire d’Arris, il fut d’abord soldat colonial avant de déserter après les massacres de 1945. Dès 1946, il rejoint le maquis dirigé par Sadek Chebchoub et prend part aux premières embuscades contre les patrouilles françaises.

Maîtrisant parfaitement les sentiers escarpés et les forêts d’Ichmoul, Aïssi El Meki devient un stratège de terrain. Il accueille et protège les membres de l’Organisation spéciale (OS) dans les montagnes, jouant un rôle clé dans la préparation logistique et stratégique de la future ALN. Blessé au combat en 1955, il survit, mais son nom reste largement absent des archives officielles. Dans les villages de T’kout et Arris, son courage et sa prudence tactique sont encore évoqués dans les récits oraux.

Des précurseurs de Novembre 1954

Les hors-la-loi de l’Aurès ne se limitaient pas à la survie. Dès 1947, ils établissent des liens avec l’Organisation spéciale (OS), qui structure le mouvement clandestin et prépare les opérations armées. Lorsque l’OS est démantelée par les autorités coloniales, plusieurs de ses membres trouvent refuge dans les montagnes de l’Aurès, sous la protection des pionniers.

Grâce à cette organisation, des figures majeures de la Révolution, telles que Rabah Bitat, Didouche Mourad, Lakhdar Ben Tobbal, Amar Ben Aouda, Abdelhafid Boussouf, Abdeslam Habachi, et Taher Nouichi, trouvent un abri et un soutien pour planifier la lutte. Ces hors-la-loi deviennent ainsi les véritables éclaireurs de la liberté, transmettant leur expérience de la vie clandestine, du maniement des armes et de la tactique du terrain aux jeunes insurgés.

Répression coloniale et silence officiel

Les autorités françaises lancent plusieurs opérations de ratissage entre 1950 et 1953. Des rapports de la sous-préfecture de Batna décrivent un maquis structuré, armé et soutenu par les populations locales. Plusieurs résistants tombent au combat, comme Belkacem Grine, tandis que d’autres rejoignent l’ALN au déclenchement de la guerre d’indépendance.

Malgré leur rôle décisif, la mémoire de ces héros reste confinée à l’oralité. Aucun monument à Batna, Khenchela ou Arris ne porte leurs noms, et les archives officielles les ignorent presque totalement. Leur contribution précède pourtant l’histoire officielle et constitue le socle sur lequel la Révolution s’est construite.

Mémoire et reconnaissance

Aujourd’hui, l’Histoire officielle débute souvent avec le 1er Novembre 1954, mais dans les vallées de T’kout, Arris et Ichmoul, comme d’ailleurs en Kabylie, les récits des anciens gardent vivante la mémoire des « hors-la-loi ». Ces hommes et cette femme ont préparé le terrain pour la Révolution, agissant dans l’ombre, souvent au péril de leur vie. Leur mot d’ordre : la liberté ou la mort, demeure inchangé et inspire encore la mémoire collective des Aurès.

Portraits biographiques

Lalla Aïda (Fatiha Louçif)

Épouse de Gouzir, participe activement aux combats et à la logistique du maquis pendant quinze ans. Elle protège les blessés et organise le soutien des villages. Elle est le symbole de la résistance féminine dans l’Aurès.

Aïssi El Meki

Originaire d’Arris, ancien soldat colonial devenu maquisard, Aissi El Meki était un stratège et éclaireur, spécialiste du terrain escarpé et des sentiers forestiers. Il protège les membres de l’OS et transmet son expérience aux jeunes insurgés.

Sadek Chebchoub “Gouzir”

Leader charismatique du groupe de hors-la-loi, Sadek Chebchoub a coordonné la résistance dans l’Aurès et supervisé les opérations stratégiques.

Ahmed Gadda

L’un des derniers survivants des hors-la-loi originels, récemment décédé. Il a joué un important rôle en maintenant le lien entre le maquis et les villages, garantissant le soutien logistique. Sa mémoire incarne le courage et la détermination des premiers résistants de l’Aurès.

Synthèse Djamal Guettala

Références historiques

  1. Jean Dejeux, « Un bandit d’honneur dans l’Aurès (Messaoud Ben Zelmad) », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 26, 1978, pp. 35‑54. persee.fr
  2. Jean Dejeux, « Bandit d’honneur (Kabylie, Aurès) », Encyclopédie berbère, 1991. journals.openedition.org
  3. Inumiden, « Ahmed Gadda, le dernier Bandit d’honneur de l’Aurès tire sa révérence », 21 octobre 2018. inumiden.com

Source : Le Matin d’Algérie – 01/11/2025 https://lematindalgerie.com/les-hors-la-loi-de-laures-eclaireurs-de-la-liberte-avant-novembre-1954/

La guillotine, arme de terreur coloniale – Alain Ruscio

Alors qu’est panthéonisé Robert Badinter qui fit abolir la peine de mort en France, l’historien Alain Ruscio rappelle que la guillotine fut surabondamment utilisée par la France dans tout son empire pour y terroriser les « indigènes » et y maintenir l’ordre colonial.

La guillotine, manifestation paroxystique de la répression coloniale par Alain Ruscio

Illustration 1

 Le 20 octobre 1842, Victor Hugo s’installe à sa table de travail et décrit l’arrivée de drôles de caisses sur les quais d’Alger[1] : « Sur le débarcadère, des douaniers ouvraient les colis, et, à travers les ais des caisses entrebâillées, dans la paille à demi écartée, sous les toiles d’emballage, on distinguait des objets étranges, deux longues solives peintes en rouge, une échelle peinte en rouge, un panier peint en rouge, une lourde traverse peinte en rouge dans laquelle semblait emboîtée par un de ses côtés une lame épaisse et énorme de forme trian­gulaire : c’était la civilisation qui arrivait à Alger sous la forme d’une guillotine »[2]. Quatre mois plus tard, le 16 février 1843, le premier indigène en terre algérienne, Abd el Kader ben Dahman, avait la tête tranchée.

 Les territoires colonisés, avant la présence française, avaient le plus souvent des méthodes de répression et de mise à mort particulièrement violentes. Les documents dont on peut disposer sur ces pratiques, souvent  précédées de mille souffrances, ne laissent aucun doute à cet égard. Les Français, au nom d’une civilisation supérieure, introduisirent dans plusieurs de leurs colonies un moyen radical, considéré comme propre, plus humain, de mettre en application les sentences de mort : la guillotine, sinistrement surnommée la Veuve[3]La justice coloniale se montra particulièrement sévère. On guillotinait facilement sous les Tropiques, à une certaine époque, à l’ombre du drapeau français. Au fil des affaires, on trouve, à côté de motifs qui auraient également valu la peine capitale en métropole, des motifs assez ténus. En fait, l’usage de cet instrument avait une éminente fonction politique : inspirer la terreur aux populations indigènes afin de les contrôler, de les dissuader de toutes velléités de résistance.

Dans les vieilles colonies

 Après l’épisode spécifique de la Révolution, la Veuve fut réintroduite par le Second Empire dans les îles, au coup par coup. À La Réunion, dans l’entre-deux-guerres, c’étaient des condamnés de droit commun, souvent des cafres, qui officiaient. Une triste particularité de cette île fut la perpétuation des exécutions publiques. La dernière eut lieu le 10 avril 1940[4]. Quatre autres suivirent, dont la dernière, le 14 août 1954. En Martinique, entre 1851 et 1965, il y eut 8 exécutions, dont Landry-Lambert Gau, le 22 juin 1965, le dernier guillotiné des Antilles françaises. En Guadeloupe, entre 1875 et 1947, 4 exécutions capitales.  

 En Algérie

 Les condamnations à mort pouvaient être prononcées pour des motifs qui, en France, auraient valu tout au plus quelques années d’emprisonnement. Un an après la première exécution de février 1843, la presse relate la condamnation à mort d’un individu nommé Mohamed ben Saïd[5], coupable d’avoir « porté un coup de couteau » à un milicien (sans qu’il soit précisé si ce dernier avait été sérieusement blessé)[6].

 L’usage de la guillotine s’est ensuite imposé partout dans la colonie. Un recensement global[7] constate qu’il y eut, de cette première utilisation de la Veuve à la veille de la guerre d’Algérie, 361 exécutions capitales de musulmans – 209 de 1843 à 1918, 103 de 1919 à 1939, 49 de 1940 à 1954 – soit 3 par an, en moyenne (pour la même période : 21 Européens). Lors de la guerre d’indépendance, le chiffre global le plus souvent cité dépasse les 200 noms. C’est celui avancé par la meilleure spécialiste de la justice pendant cette guerre, Sylvie Thénault[8]. Plus tard, deux journalistes, François Malye et Philippe Oudart, et un historien, Benjamin Stora, obtinrent des dérogations pour consulter les dossiers de l’époque du Conseil supérieur de la Magistrature. Ils purent comptabiliser 222 exécutions capitales[9], dont une vingtaine en métropole. Durant la seule année 1957, celle de la « bataille d’Alger », 40 exécutions capitales de militants indépendantistes algériens condamnés après des procès expéditifs devant des tribunaux militaires eurent lieu à la prison Barberousse, avec l’aval du Garde des Sceaux François Mitterrand qui émettait un avis défavorable aux demandes de grâce.

Selon une comptabilité morbide, on peut donc avancer qu’il y eut, durant toute la période coloniale, en Algérie, 583 exécutions capitales recensées, soit plus de 4 par année.   

 En 1899, deux professeurs à l’École de Droit d’Alger[10] publient une étude dans laquelle ils déplorent la trop grande sévérité des tribunaux. Les 4 cours d’assises d’Algérie prononcent alors chaque année plus de peines capitales que les 89 cours de métropole : pour les années 1892 à 1894, par exemple, 109 en Algérie contre 93 en métropole… propension heureusement tempérée par les grâces présidentielles (31 guillotinés en Algérie pour les trois années, 35 en métropole)[11]. Il reste qu’une population musulmane d’Algérie de moins de 4 millions d’habitants eut presqu’autant de guillotinés qu’une métropole alors peuplée de plus de 38 millions d’habitants[12].

 Les exécutions étaient alors publiques, comme c’était partout l’usage. Mais, en métropole, les années passant, on tendit de plus en plus à la discrétion. En Algérie, c’était devenu un spectacle. En août 1904, le Journal des Débats, après une description au ton très détaché d’une triple exécution à Oran (les condamnés avaient assassiné une famille de colons), conclut son article par trois phrases sèches : « À 5 h. 11, le couperet tombe une première fois, une deuxième à 5 h. 12, une troisième à 5 h. 13. Les condamné ont marché résolument au supplice, regardant fixement le couperet. La foule applaudit après la troisième exécution » (3 août 1904). Cette dernière phrase évoque évidemment la population européenne. Mais les indigènes étaient également conviés. Rares étaient les articles de presse qui s’interrogeaient sur leurs réactions. La série continua, avec une seule modification, notable : l’interdiction des exécutions publiques (décret Daladier, 1939)

En Tunisie

 En Tunisie, pays de protectorat, l’usage était d’appliquer la façon tunisienne d’exécuter (la pendaison)  lorsqu’il s’agissait d’affaires entre indigènes, et la guillotine lorsque la victime était un Français[13]. Comme la présence d’un tel instrument en permanence n’était pas économiquement de justification, ce fut l’Algérie qui le prêta, au coup par coup. Le premier exemple retrouvé concerne trois indigènes coupables de l’assassinat d’un colporteur kabyle, sujet français, le 27 avril 1889[14], soit après seulement huit années de protectorat. La dernière concerna trois Tunisiens, le 28 avril 1954 à Sfax[15], deux ans avant l’indépendance.  

Au Maroc

Au Maroc, le processus des mises à mort par décapitation fut plus long à s’enclencher. Peut-être la gestion paternelle du pays par Lyautey explique-t-elle cette – bien relative – clémence. Le fait est qu’il n’y eut aucune importation de la Veuve durant son mandat. Le 16 avril 1928, donc trois années après le départ de Lyautey, le Sultan accepta finalement de signer un dahir autorisant l’usage de la guillotine dans son pays[16]. Le passage à l’acte ne tarda pas, d’autant que l’opinion européenne était chauffée par l’insurrection rifaine, alors toute proche. La première exécution eut lieu le 23 août 1928, la guillotine arrivant d’Algérie par la route. Comme toujours, l’exécution eut lieu en public, devant la porte de la prison centrale de Casablanca. La dernière exécution, toujours à Casablanca, eut lieu le 22 octobre 1947[17].

 En Indochine

La première description que nous avons trouvée de l’usage de la guillotine dans la colonie extrême-orientale concerne une exécution en Cochinchine (le sud du Viet Nam) : « Pour la première fois, la guillotine a fonctionné dans notre colonie. Un indigène qui avait assassiné une femme pour la voler a été guillotiné à Travinh » (Journal des Débats, 6 juin 1892). Le commentaire qui accompagne cette exécution est pour le moins étonnant. On y (re)trouve le mot « spectacle » « La rapidité foudroyante de la décapitation a rempli les Annamites d’étonnement bien plus que d’épouvante. Ils estiment en effet qu’il sera bien plus facile de mourir à l’avenir, et les futurs assassins ou pirates se sont montrés généralement satisfaits » (Le Temps, 4 juillet 1892).

Il y avait également des exécutions au pénitencier de Poulo Condor, de sinistre réputation.

À partir de 1930, la Veuve va être utilisée plus intensément encore avec, plus qu’ailleurs, une dimension politique. En février de cette année avait eu lieu une insurrection, à Yen Bay, à l’initiative du Parti nationaliste VNQDD (dit Guomindang vietnamien). Outre une répression immédiate – dont des bombardements aériens sur des villages suspects d’avoir hébergé les insurgés –, une justice implacable s’instaura : 39 condamnations à mort furent prononcées, 13 insurgés seront finalement exécutés.

 Ce qui n’empêcha nullement, bien au contraire, la fièvre de gagner d’autres parties de l’Indochine. Des révoltes paysannes, cette fois d’inspiration communiste, éclatèrent au centre Viêt Nam. La répression fit un nouveau bond. Pour les années 1930 à 1932, il est vrai paroxysme de la répression, 88 Annamites furent guillotinés[18]. Les militants du Parti communiste indochinois fournirent un lourd contingent de condamnés à mort. La répression atteignit un point culminant sous le régime de Vichy. Une nouvelle insurrection communiste éclata en Cochinchine en novembre 1940. L’amiral Decoux, haut commissaire, fut impitoyable, ignorant même les conseils de (relative) modération provenant de Vichy. Il y eut 144 exécutions capitales[19], sans que l’on sache exactement la part entre les fusillés et les décapités. 

Durant la guerre d’Indochine, il n’y eut pas, contrairement à ce qui se passa ensuite en Algérie, de décapitations, du moins officielles.

 Combien y eut-il, en tout, dans cette colonie, d’exécutions capitales par ce procédé ? En 1925, Roland Dorgelès, au détour d’une phrase, avance pour la seule Cochinchine un chiffre effrayant : « Trois cents têtes » (Sur la Route mandarine, 1925)[20]. Texte  écrit avant les révoltes de 1930, 1931 et 1940 citées supra. Dans l’incapacité de citer une estimation globale, on peut simplement affirmer que plusieurs centaines de colonisés d’Indochine eurent la tête tranchée.  

 Dans le Pacifique

 L’ histoire de la Kanaky est ponctuée de révoltes, dont la plus célèbre, car la plus globale, fut celle de 1878. Dix années plus tôt avait eu lieu un autre mouvement, plus local, mais qui a marqué la mémoire kanak[21]. En octobre 1867, des guerriers avaient attaqué une propriété européenne dans la région de Uvac, tuant 8 colons et 2 gendarmes. En mai 1868, le tribunal de Nouméa prononça 10 condamnations à mort[22]. La guillotine était alors arrivée sur l’île, suite au début de la déportation des bagnards. Neuf jours exactement après l’énoncé de la sentance, soit le 18 mai, les décapitations eurent lieu. Les tribus furent obligées d’y assister. Les dix rebelles sont entrés dans l’histoire, aujourd’hui encore honorés en Kanaky.

 Mais, dans la longue liste des guillotinés en Kanaky, on compte évidemment surtout des noms de bagnards[23]. Par contre, la consonance d’autres noms indique qu’il s’agit de révoltés kabyles de 1871 ou de leurs descendants : Mohamed ben Ali Srir, exécuté le 7 septembre 1899, et Miloud ben Djelloul, le 8 mars 1923, Joseph Abdelkader et Ali Boudellal, le 23 mai 1933[24].

 L’ instrument fut également utilisé aux Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui Vanuatu). Le 28 juillet 1931, six coolies tonkinois, travailleurs déplacés, auteurs de meurtres (deux compatriotes et un chef de chantier français, Chevalier), furent guillotinés[25].

 À Tahiti, la Veuve fut utilisée contre un coolie chinois, Chim Soo Kung, un pauvre bougre pris dans une rixe sur une plantation en avril 1869. Un surveillant, également chinois, y fut tué. Le tribunal de Papeete prononça quatre condamnations à mort, dont une seule fut appliquée[26].

 L’ île, alors, n’avait pas de guillotine. Des artisans locaux en construisirent une, assez malhabilement, sans plans. La petite histoire dit qu’elle fut expérimentée sur des troncs de bananier, puis sur… des animaux (chiens, moutons et porcs)… Mais le sommet du sordide fut atteint le jour de l’exécution, évidemment publique, exécution faite sur le territoire de la plantation. D’abord, on se trompa de Chinois (ils se ressemblent tous…). Lorsque le « vrai coupable » fut substitué in extremis à l’autre, nouvelle scène, quasiment de Grand Guignol, la lame refusant de tomber. Le pauvre condamné dut assister durant trois quarts d’heure à la sinistre réparation (Journal des Débats, 9 septembre 1869)[27]. Cet épisode fut l’occasion pour Jack London – qui avait fait un court séjour à Papeete fin 1907- début 1908 – d’écrire l’année suivante une nouvelle[28] très dénonciatrice des pratiques policières et judiciaires dans les colonies françaises. Noter toutefois que, dans la nouvelle, London met de côté la substitution in extremis du vrai coupable au faux..

Un épilogue en forme de rictus

 La triste et terrible histoire de la peine de mort s’est achevée avec son abolition, en 1981. Pour la postérité, l’histoire de Christain Ranucci restera liée à ces derniers temps de la Veuve, notamment grâce au courageux livre de Gilles Perrault, Le pull-over rouge, tendant à prouver  qu’il s’est probablement agi d’une erreur judiciaire. Renucci fut exécuté le 28 juillet 1976.

 En fait, le dernier guillotiné de l’histoire, quatre ans avant l’abolition, fut un Tunisien, Hamida Djandoubi, coupable de meurtre après tortures sur sa maîtresse. Il fut exécuté aux Baumettes le 10 septembre 1977, donc 14 mois après Ranucci. Même si cela n’a rien à voir avec l’histoire coloniale, le fait que le ressortissant d’un pays anciennement colonisé ait clos cette page tragique (… et qu’il ait été totalement oublié, à l’inverse de Ranucci) apparaît comme une grimace de l’Histoire. 


NOTES

[1] On a l’impression, en le lisant, d’une chose vraiment vue. Or, Hugo n’y a pas assisté, n’ayant jamais foulé le sol de l’Algérie. Mais la date et le fait sont attestés. Voir Franck Laurent, Victor Hugo face à la conquête de l’Algérie, in Série Victor Hugo et l’Orient, Paris, Maisonneuve & Larose, 2001.

[2] Choses vues. Souvenirs, journaux, cahiers, Vol. I, 1830-1846, Paris, Gallimard, Coll. Folio.

[3] Nous n’évoquerons pas dans cette notice l’utilisation de la Veuve dans les bagnes situés aux colonies.

[4] Cyril Chatelain, « La prison Juliette Dodu à La Réunion : fermeture de la “honte de la République“ », Site Crimoncorpus, 28 juin 2012 ; http://criminocorpus.hypotheses.org/7333.

[5] Journal des Débats, 13 septembre 1844.

[6] Nous n’avons pas retrouvé trace de l’exécution de la sentance.

[7] Site guillotine.voila.net.

[8] Sylvie Thénault, Une drôle de justice. Les magistrats dans la guerre d’Algérie, Paris, Ed. La Découverte, Coll. L’espace de l’Histoire, 2001.  

[9] François Malye & Benjamin Stora, François Mitterrand et la guerre d’Algérie, Paris, Éd. Calmann-Lévy, 2010.

[10] Émile Larcher & Jean Olier, Les institutions pénitentiaires de l’Algérie, Paris, Art. Rousseau, Éd. / Alger, Ad. Jourdan, Éd., 1899.

[11] Il arriva souvent que les cours d’Algérie condamnent les assassins – comme en métropole – mais aussi leurs complices. Les grâces présidentielles semblent s’être appliquées surtout à cette seconde catégorie de condamnés.

[12] Dans les frontières d’alors, donc hors Alsace et une partie de la Lorraine.

[13] « Les exécutions capitales », La Dépêche tunisienne, 17 juin 1896.

[14] Journal des Débats, 28 avril 1889.

[15] Site Internet guillotine.voila.net.

[16] Adnan Sebti, « Les Marocains et la guillotine », Zamane, le Maroc d’hier et d’aujourd’hui, Casablanca, n° 105, août-septembre 2019.

[17] Site Internet laveuveguillotine ; https://laveuveguillotine.pagesperso-orange.fr/PalmaresMaghreb.html

[18] La Dépêche d’Indochine, 2 février 1933, citée par Ngo Van, Au pays de la Cloche fêlée. Tribulations d’un Cochinchinois à l’époque coloniale, Montreuil, Éd. L’Insomniaque, 2000.

[19] Sébastien Verney, L’Indochine sous Vichy. Entre Révolution nationale, collaboration et identités nationales, 1940-1945, Paris, Riveneuve Éd., 2012.

[20] Paris, Albin Michel.

[21] Récit d’après Marjorie Bernard, « Un passé à démêler », Les Nouvelles Calédoniennes, Nouméa,19 mai 2012.

[22] Le Moniteur de Nouvelle-Calédonie, 17 mai, cité par La Presse, 21 octobre.

[23] Qui ne concernent qu’indirectement l’histoire coloniale.

[24] Les exécutions capitales en Nouvelle-Calédonie, Site Internet Guillotine-La Veuve.

[25] Dong Sy Hua, De la Mélanésie au Vietnam. Itinéraire d’un colonisé devenu francophile, Paris, L’Harmattan, Coll. Mémoires asiatiques, 1993.

[26] Anne-Christine Trémon, « Mémoire d’immigrés et malemort : controverses autour du passé coolie chez les Chinois de Tahiti », Les Cahiers de Framespa (France méridionale et Espagne), Université de Toulouse, n° 3, 2007.

[27] Qui cite lui-même deux périodiques, La Revue britannique et Le Réveil.

[28] « The Chinago », nouvelle écrite en 1909, in When God Laughs and Other Stories, New York, Macmillan Co., 1911 ; traduction française, « Le chinetoque », in Quand Dieu ricane, Paris, Phébus, 2005.

Source : Mediapart – Billet de blog – 09/10/2025 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/091025/la-guillotine-arme-de-terreur-coloniale

Que reste-t-il de Frantz Fanon ? France Culture

Frantz Fanon aurait eu 100 ans. Né en Martinique en 1925, il fut psychiatre, militant, écrivain et penseur de la décolonisation. Engagé dans les Forces françaises libres en 1943, il se forme à la psychiatrie institutionnelle et à la lutte anticoloniale en Algérie.

Avec Amzat Boukari-Yabara, docteur du Centre d’études africaines de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), spécialiste du panafricanisme.

Auteur de plusieurs ouvrages, de Peau noire, masques blancs aux Damnés de la Terre, il n’a cessé d’analyser les mécanismes de la domination, en liant racisme, colonisation, santé mentale et aliénation économique. Dans un contexte où les études postcoloniales peinent encore à trouver leur place en France, que reste-t-il de la pensée fanonienne ?

Podcast (13mn) : https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-question-du-jour/que-reste-t-il-de-frantz-fanon-6755824

Un combattant de la liberté

Frantz Fanon naît en 1925 à Fort-de-France, en Martinique, une société encore marquée par l’héritage de l’esclavage aboli moins d’un siècle plus tôt. Selon Amzat Boukari-Yabara, « Fanon va découvrir de manière brutale et radicale qu’il n’est pas tout à fait français de la même manière que ceux de l’Hexagone ». Ce choc identitaire s’ancre dans une société martiniquaise traversée par la domination raciale, sociale et économique. Son engagement dans les Forces françaises libres à 17 ans naît d’un idéal de liberté, mais se heurte vite à une profonde désillusion face au racisme des troupes françaises.

Décoloniser la psychiatrie

Formé à la psychothérapie institutionnelle avec François Tosquelles, Fanon développe à l’hôpital de Blida une approche inédite de la psychiatrie coloniale. « Il met en place un processus de libération des corps, de circulation, de socialisation par le sport, la culture, la religion », explique Boukari-Yabara. Ce travail clinique le convainc que « la colonisation est une violence totale qui déshumanise l’homme », tant le colonisé que le colon. De cette expérience naîtront ses deux œuvres majeures : Peau noire, masques blancs (1952), qui analyse l’intériorisation du racisme, et Les Damnés de la terre(1961), manifeste pour la libération des peuples.

Un engagement algérien

Ambassadeur du FLN au Ghana et intellectuel engagé jusqu’à sa mort, Fanon reste largement ignoré dans l’enseignement français. Pour Boukari-Yabara, « il a combattu la France dans le cadre de l’anticolonialisme », ce qui explique en partie son invisibilisation. Pourtant, Les Damnés de la terre, préfacé par Sartre, a irrigué les luttes de libération des années 60 à 80, du Black Power à l’apartheid sud-africain. Sa pensée, au croisement du politique, du psychiatrique et du philosophique, reste une boussole pour interroger les liens entre racisme, domination et émancipation.

Source : France Culture – La question du jour – 21/07/2025 https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-question-du-jour/que-reste-t-il-de-frantz-fanon-6755824

Le souffle Fanon – Viviane Candas

Frantz Fanon secoue notre consternation et parle à la jeunesse. Contre les formes réactualisées du racisme et du colonialisme, son centenaire offre une arme idéale qu’il aura lui-même forgée dans un moment crucial de l’histoire française. « Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital Blida-Joinville… », un film d’Abdenour Zahzah présenté en avant-première ce 22 juillet à 20 h au cinéma Saint André des arts à Paris.

Frantz Fanon, un film de Abdenour Zahzah – Bande-annonce © Shellac Films

« Il avait deviné que le colonialisme, ses faits et ses méfaits, n’étaient qu’une poussière dans le vaste et très profond séisme qui allaient dramatiquement relier les peuples, les peaux, les cultures, les civilisations et leurs histoires, dans une irréversible marée d’entremêlements, de chocs génériques, d’abîmes génésiques, et donc de relations. » écrit Patrick Chamoiseau1.

Le film d’Abdenour Zahzah est justement axé sur la relation. Elle s’exprime avec calme et fermeté dans le jeu très intériorisé de l’acteur Alexandre Desane qui observe cliniquement en même temps qu’il phosphore puis théorise avec fulgurance. Le psychiatre martiniquais apparaît d’abord comme un vecteur de consciences, un regard traversé par les êtres qu’il soigne en inventant par la relation établie avec eux la possibilité d’une réparation.

Ce faisant, il plonge tout entier dans l’expérience algérienne, sa révolution débarrassée de toute mythologie, il en incarne le se vivant, sensible et violent, qui est sa dimension « laboratoire ». 2 Il en fonde la singularité et le génie.

Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital de Blida-Joinville au temps où le docteur était chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956, film algérien d’Abdenour Zahzah, coproduit et distribué par Shellac, n’offre à première vue rien de bien commercial avec son long titre et son image noir et blanc. Pourtant, il vous absorbe comme un cauchemar dont seul le psychiatre révolutionnaire saura vous libérer.

Tout commence dans le clair-obscur très contrasté d’un angle de mur, une femme frappe contre une porte close, criant qu’on la libère. La force de vérité qui se dégage de la frêle actrice (Houria Bahloul) noue le cœur à l’évidence qu’elle incarne le pays enchaîné. Ce choix du noir et blanc, hommage littéral à l’auteur de Peaux noires, masques blancs, relève le défi de transposer à l’image le lyrisme de Frantz Fanon (DOP : Aurélien Py). Comment traiter ce lyrisme fanonien qui touche aujourd’hui une jeunesse qui achète de plus en plus ses livres ?

Par une mise en scène retenue qui est la réussite artistique du film de Zahzah. La rigueur formelle de ses plans, sa distance avec les corps secoués par la folie où Fanon installe calmement un ordre. Celui du jeu d’abord qui libère la parole et permet au refoulé de remonter. Et il remonte, ce refoulé, au travers de ses zones grises qui se forment face au blanc clinique.

Des dégradés de gris en plans fixes constituent un panoramique des zones de l’inconscient des malades mentaux. Si se sentir expulsé de son imaginaire définit cliniquement la folie, Frantz Fanon les y fait rentrer par une fenêtre. La mise en scène fait surgir les êtres au moment où le psychiatre leur ouvre cette fenêtre sur eux-mêmes. La maladie mentale réside dans le cerveau, elle s’exprime dans le corps enfermé dans ce grand corps qu’est l’hôpital, espace blanc. Face noire et blouse blanche, Fanon traverse tous ces gris pour en libérer les corps.

Parmi ces êtres, un nombre important de femmes dont les histoires vont former la part la plus vivante du film. Soit qu’elles montent en premier plan, comme cette poupée brisée (Amal Kateb), jadis adoptée par une Française qui l’a faite enfermer ; incarnant l’Algérie sans parole et sans droits mais que Fanon invite chez lui avec sa douce épouse Josie (Chahrazad Kracheni). Soit au contraire que le film les tenant hors-champ, elles en sont héroïnes, le temps d’une séquence où l’on parle d’elles. Elles deviennent sacrées aux yeux des hommes, comme cette infirmière de l’hôpital montée au maquis.

Puis, au travers du récit poignant d’un moudjahid (Nacereddine Djoudi) en fin de convalescence et qui livre enfin son tourment à Fanon. Son épouse a été violée. Elle devient l’héroïne invisible du moment où son drame est avoué par son époux. L’homme en éprouve une culpabilité car il estime sa responsabilité : « C’est moi que les soldats cherchaient » mais il formule aussi son dégoût. Désemparé, le moudjahid avoue au psychiatre : »Avant, ma femme ne m’intéressait pas »Mais il se dit que ce qui lui est arrivé, c’est à cause de lui, il se demande s’il doit la reprendre, il demande au docteur ce qu’il ferait à sa place.

Le sujet tabou du viol des Algériennes est traité là avec une pudeur austère qui en fait un moment très émouvant du film. Il ouvre sur un arrière-plan peu exposé3 mais que la décennie noire aura atrocement réactualisée, l’une des forces actives du film de Zahzah est de prendre en charge cette dimension refoulée. Ce qui rend cette scène si forte, c’est qu’il ne l’arrache pas à la mythologie de la révolution de novembre, il ouvre une trappe secrète sur son inconscient ou impensé ; le viol est contemporain, il touche à nos corps, là, maintenant.

L’invisibilisation héroïque des femmes (maintenues hors-champ) joue en pleine métaphore de ce qui est resté une plaie ouverte en Algérie, encore si douloureuse qu’elle rend aphasique le dialogue entre femmes et hommes. La société est toute percluse de culpabilités masculines à l’égard des femmes qui ont tant sacrifié à la révolution mais n’en ont pas été remerciées à l’Indépendance.

Pire, elles n’ont pas été protégées durant la décennie noire, lycéennes abattues quand elles sortaient sans voile, mères égorgées devant leurs enfants. À cette douleur vivace, le cinéma peut donner corps et parole. C’est l’une des plus surprenantes réussites du film de Zahzah que de la traiter au travers de la démonstration thérapeutique de Fanon lui-même. Ce faisant, il touche à l’universel en même temps qu’il mobilise en chacune et chacun, la mémoire, l’émotion et rappelle à quel point elles sont toujours vivantes.

Il faut noter qu’il y a en Algérie de nombreux talents de comédien.ne.es qui portent dans leur corps et leur regard l’effroi sans fin de la décennie noire qui a marqué leur enfance (et l’humour ravageur qu’elle a produit). On trouve en elles et eux l’intensité semblable à celle de l’actorat russe d’après 1945. Fouad Trifi et Sarah Yahiaoui, couple fondateur de Wojooh, la première agence d’acteurs.trices du Maghreb, qui a réussi un casting à la hauteur des ambitions artistiques du film.

Ambitions qui n’étaient pas moins que de filmer l’inconscient, d’éclairer la maladie mentale comme métaphore cinématographique des ravages de la colonisation sur l’intime. De susciter une empathie aussi forte pour la femme violée, son mari et le commissaire tortionnaire. Lui faire assumer ses propres zones grises, son refoulé mémoriel, le déni de sa violence historique, parler à l’inconscient français. Le mettre devant l’innommable : l’enfant qui veut venger le massacre des siens, assassine son camarade d’école. Le film devient psychiatre de la haine et de sa fécondité.

Dire ici que l’on pense à Gaza est-il décent ? La force spirituelle du film de Zahzah est d’instiller cette fraternité humaine que les chrétiens appellent la miséricorde. Quel que soit son nom, nous en ayons besoin.

Traiter de la torture au cinéma

S’il faut dire d’où l’on parle, j’ai vécu mon enfance dans la guerre d’Algérie et l’engagement de mes parents avocats du FLN historique. J’ai côtoyé des « fellagas » dont certains avaient été torturés dans les commissariats français ou autres lieux. J’ai vu leurs cicatrices, les ai parfois touchées. Mon père en donnait l’explication d’une voix neutre : celui-ci avait eu les lèvres déchirées par des clous, cet autre avait gardé le souffle rauque après le supplice de la baignoire.

La mémoire est restée la forme la plus populaire de résistance de l’Algérie à sa conquête par la France, elle se transmet entre générations, par les mères autant que les pères, au travers de récits de souvenirs violents, parfois atroces. En France, nous subissons une inversion totale du processus. Le trauma colonial4 fait l’objet dans l’hexagone d’un refoulement et d’un déni parvenus ensemble à l’état de gangrène, aujourd’hui le terreau fertile des idées de l’extrême droite et de son hégémonie.

Le film de Zahzah offre une radioscopie de l’origine du processus : la séquence où un commissaire de police (joué par Frédéric Restagno) vient, sous prétexte d’enquête, se livrer à Fanon de sa propre violence à l’égard de sa femme et de ses enfants. Parce qu’il n’en peut plus de torturer, mais qu’il est obligé de le faire par conscience professionnelle. Le commissaire demande l’impossible, il demande à être sauvé. En face, Fanon écoute. Et l’acteur Alexandre Desane n’est jamais aussi intensément présent que dans l’écoute. Il devient alors un masque en miroir qui réfléchit tout ce noir que lui raconte le Blanc. Lequel en appelle à sa miséricorde…

Abdenour Zahzah évite totalement la mise en scène réaliste de la torture. La façon dont il la tient hors-champ, par distanciation de ses personnages, la ramène plus fortement au premier plan car il opère un dévoilement de ce qui torture le tortionnaire, le dégrade et le détruit. Le tortionnaire le sait, il l’admet en le vivant comme un châtiment pour l’horreur de son obéissance aux ordres. Et s’il s’est décidé à venir parler à Fanon, le commissaire c’est qu’il a compris qu’il avait commencé à détruire les siens, sa femme, attachée et frappée par lui, comme leur bébé… Il vient tenter désespérément d’arrêter quelque chose de sa déshumanisation. Il est filmé au moment où sa conscience vacille. Où il veut rester humain. De ce point de vue, Abdenour Zahzah traite en partie de la même chose que Jonathan Glazer dans « La zone d’intérêt » mais, avant que le nazi ait supplanté l’homme, il lui laisse une dernière chance.

Nous aurons vu Fanon ouvrir toutes les fenêtres. Chaque cas est une expérience qui le remue et le fait avancer lui-même. Le lien dialectique entre soigné et soignant est le fil du funambule propulsé dans l’expérimentation psychiatrique et l’expérience politique à la fois. Chacun y joue sa peau. Il n’est pas possible de revenir en arrière, ni vers l’aliénation, ni vers la colonisation.

Depuis son initiation par le docteur Tosquelles (à qui Fanon doit sa formation) la psychothérapie institutionnelle que revendique Fanon et qu’il met en place dans l’hôpital de Blida-Joinville, fut reprise par Jean Oury, recrue de Fanon, à la clinique de Labordeoù exerça Félix Guattari, c’est à dire l’antipsychiatrie. Quelle est la dette de l’antipsychiatrie française à Fanon et à toutes les expériences menées, déjà en Algérie après l’indépendance auprès des orphelins de guerre, entre autres par la neurologue Annette Roger5 ?

Enfin, si des voyageurs comme Jean Claude Carrière et Yann Arthus Bertrand ont dit que l’Algérie est le plus beau pays du monde ; après plusieurs années vécues là-bas, je crois que ce qu’on y rencontre de plus beau ce sont les gens. Médecins et psychiatres sont ceux qui m’en auront le mieux parlé. Un psychiatre disait qu’il devrait payer la consultation pour le bonheur d’entendre « la poésie » de ses patientes et patients. Cette poésie est folie sublimée et contenue dans l’ADN d’un peuple. En cela le film de Zahzah est très profondément et fidèlement algérien.

Ce film est une claque, encore douce mais ferme car urgente, à celles et ceux qui, craignant le jugement de l’Histoire sur leur inaction d’aujourd’hui, s’arrogent le droit de la juger.

La guerre d’Algérie étant totalement absente dans le cinéma français depuis six décennies, n’explique pas seulement la faible conscience politique du milieu mais surtout son inconsistance à force d’effacer tout arrière-plan historique. Le cinéma français n’a jamais voulu se laisser traverser par son traumatisme colonial, comme le cinéma allemand le fut par le nazisme ou l’américain par la guerre du Vietnam, donnant lieu à des chefs d’œuvres. Le cinéma français a évité l’histoire de son pays, il s’en est protégé. 6

Dans un tel contexte, comment le film d’un Algérien sur une figure nationale et aussi mythique de l’anticolonialisme peut-il être reçu en France ?

Produit par Atlas Film avec le soutien du ministère de la culture algérien via le CADC et coproduit avec le distributeur français Shellac, le film sort en France sur une quarantaine de salles.

Il sera présenté en avant-première le 22 juillet à 20 h au cinéma Saint André des arts, Paris 5ème avec le Forum France Algérie, l’historien Amzat Boukari-Yabara, la philosophe et écrivaine Seloua Luste Boulbina et Sabrina Kassa, responsable éditoriale aux questions raciales pour Mediapart.

Ce cinéma est situé au cœur du Quartier Latin qui fut depuis les années 50 celui de la cinéphilie française alors dominée par la Nouvelle Vague. Sauf « Adieu Philippine » (1962) de Jacques Rozier et « Muriel » (1963) d’Alain Resnais où la guerre d’Algérie tenue hors-champ est le problème des deux héros qui y sont appelés ou de celui qui en est revenu traumatisé, d’autres cinéastes vont filmer plus volontiers l’extrême droite en perspective de l’Algérie française. Dans « Le Petit Soldat » (1963) de Jean Luc Godard, un tueur chargé d’assassiner un commentateur de la télévision sera torturé par le FLN. Dans « Le Combat dans l’île » (1962), Alain Cavalier suit le parcours d’un bourgeois (Trintignant marié à Romy Schneider) membre lui aussi d’un commando OAS. Tourné avant la fin de la guerre d’Algérie, le film est un échec critique et commercial.

Ce qui n’empêche pas Cavalier de réaliser ensuite « L’Insoumis » (1964), inspiré de l’enlèvement d’une avocate du FLN par l’OAS à Alger7, On y voit Alain Delon tuer son complice OAS pour libérer la captive Léa Massari avec qui il vivra une liaison le temps de sa cavale mortelle. S’il s’agissait de subvertir le politique par le désir amoureux, le puritanisme du réalisateur autant que son absence de sincérité échouent à traiter cette dimension et le film en ressort hémiplégique.8

À la mort d’Alain Delon, Le Monde classe pourtant « L’insoumis » parmi ses treize meilleurs films. Que dans la riche filmographie de Delon, un critique choisisse de ressusciter ce film oublié signale un inquiétant phénomène révisionniste activé par l’offensive mémorielle de l’extrême droite française. Qui plus est, il est difficile en 2024 de ne pas l’associer à une collaboration passive du cinéma français avec le régime de Netanyahu.

La cinéphilie française fit d’ailleurs peu cas en 1970 de « La bataille d’Alger » de Gillo Pontecorvo, Lion d’or à Venise en 1966, quand la censure fut enfin levée sur le film que ni Godard, ni Truffaut, ni Rivette, n’avaient défendu. Il faut dire que dès Kapo, précédente oeuvre de Gillo Pontecorvo, Jacques Rivette avait lancé son fatal : « Le travelling est une affaire de morale »9 qui sera ensuite érigé en dogme absolu du cinéma d’auteur et perdure depuis.

« La bataille d’Alger » deviendra un mythe à travers le monde, mais pas en France. C’était le film que regardaient les étudiants sur les campus américains durant leur occupation en 2024 en solidarité avec Gaza.

Tel est l’arrière-plan historique à la sortie d’un film algérien sur Frantz Fanon qui se termine en 1957 au moment de la bataille d’Alger.

Adam Shatz, auteur d’une biographie de Fanon qui fait autorité, explique ailleurs10 « le sentiment d’exaltation » éprouvé par Fanon qui admirait chez les Algériens « ce qui sous-tendait leur résistance : la dignité, l’esprit de sacrifice, le refus d’être déracinés, l’attachement à leur culture et la détermination à se constituer en nation – soit cela même que les Palestiniens désignent depuis des décennies du nom de « sumud », qui exprime la fermeté inébranlable dans la résilience. (…) Dans les manifestations de solidarité organisées sur les campus étatsuniens, on a entendu scander le slogan « Nous sommes tous palestiniens » Comme Fanon lui-même disait « Nous les Algériens ».

Si Fanon reste une boussole irremplaçable, les réactions du public à la sortie du film d’Abdenour Zahzah, en plein cœur de l’été, seront un révélateur intéressant de l’état des consciences politiques et humaines qui semblent se réveiller d’une longue anesthésie.

« C’est la fièvre de la jeunesse qui donne la température du monde. Quand la jeunesse a froid, le monde claque des dents » rappelle Bernanos, écrivain catholique.

Chroniques fidèles survenues au siècle dernier à l’hôpital de Blida-Joinville au temps où le docteur était chef de la cinquième division entre l’an 1953 et 1956, film algérien d’Abdenour Zahzah, distribution Shellac, sortie France le 23 juillet 2025

1 Patrick Chamoiseau,Discours prononcé en hommage à F. Fanon, au congrès international d’addictologie, à Fort de France le 24 10 2011.

2 Hassan II, roi du Maroc, aurait dit péjorativement : « Oh, vous, l’Algérie, vous êtes un laboratoire ! »

3 Avec entre autres les enquêtes de la journaliste Florence Beaugé recueillant pour Le Monde le récit de la moudhahida Louisette Ighilahriz, les travaux des historiennes Sylvie Thenault et Raphaëlle Branche

4 « Le trauma colonial »Karima Lazali, éditions La Découverte, 2017

5 Anne Beaumanoir, connue sous le nom de Annette Roger ou la doctoresse rouge pendant la guerre d’Algérie, épileptologue chercheuse en 1956 en URSS, arrêtée par la police française en 1959 comme porteuse de valises pour le FLN, condamnée à dix ans de prison, elle s’évade et rejoint le FLN en Tunisie où elle prend la suite de Frantz Fanon comme psychiatre de l’ALN. Désignée comme conseiller du ministère de la Santé sous les deux premiers gouvernements de Ben Bella, elle mettra en place tout le système d’éducation sanitaire et médicale pour pallier au déficit de soignants dans l’Algérie indépendante.

6 « Le spectacle organise avec maîtrise l’ignorance de ce qui advient et, tout de suite après, l’oubli de ce qui a pu quand même en être connu. » (Guy Debord, Commentaire sur la société du Spectacle). 

7 Maître Mireille Glaymann, qui portera plainte contre la production pour « atteinte à la vie privée » et obtiendra que soient coupées plus de vingt minutes du film.

8 Quarante ans plus tard, présentant ce film devant le public très complaisant de la Cinémathèque française, le cinéaste à plusieurs reprises se déclare « innocent » de tout calcul (https://g.co/kgs/VMsCixs ).

9 Pour un gros plan inséré à la fin d’un travelling sur des barbelés où l’héroïne vient s’électrocuter

10 Conférence d’Adam Shatz donnée à la Martinique le 3/05/2025 https://blogs.mediapart.fr/adam-shatz/blog/050625/gaza-a-lumiere-de-fanon?utm_ )

Source : Médiapart – Billet de blog – 21/07/2025 https://blogs.mediapart.fr/viviane-candas/blog/210725/le-souffle-fanon