
Amar Ould Hamouda et Bennaï Ouali assassinés par l’ALN.
L’histoire des mouvements de libération nationale recèle une part d’ombre universelle, celle où l’idéal révolutionnaire se fragmente sous le poids des ambitions, des dogmes et de la paranoïa clandestine.
Le face-à face dramatique entre Ouali Bennaï et Mohammedi Saïd à l’été 1956 n’est pas un simple fait divers de la guerre d’indépendance algérienne. C’est le miroir d’une déchirure profonde, le moment précis où la légitime violence libératrice contre le colonisateur commence à se retourner contre ses propres enfants.
Lorsque Ouali Bennaï lance cette réplique cinglante : « Range ta mitraillette, moi je l’ai portée pour des causes plus nobles », il ne fait pas seulement preuve d’un courage physique face à la mort. Il pose une frontière morale fondamentale entre le militantisme politique et la dérive militariste.
Pour ce pionnier du nationalisme, l’arme n’est qu’un outil temporaire au service d’une vision, celle d’une Algérie pluraliste, démocratique et inclusive. Face à lui, la réponse de Mohammedi Saïd, le qualifiant d’ennemi de Dieu, illustre l’apparition d’un absolutisme dangereux. En sacralisant la cause et en diabolisant la nuance, la direction de la Wilaya III a transformé le désaccord politique en trahison suprême, légitimant ainsi l’irréparable.
L'assassinat de Bennaï, survenu quelques mois après cette altercation, s'inscrit dans la douloureuse lignée des purges internes qui ont jalonné la construction du FLN/ALN.
De la crise anti-berbériste de 1949 à l’élimination d’Abane Ramdane, le mouvement a fait le choix tragique de sacrifier ses esprits les plus critiques sur l’autel d’une unité de façade.
En voulant uniformiser la pensée et éliminer la diversité des débats notamment la reconnaissance de l’identité amaziɣe,les acteurs de ces purges ont involontairement dessiné les contours autoritaires de l’Algérie post-coloniale.
Se pencher aujourd’hui sur le parcours de figures sacrifiées comme Ouali Bennaï, Amar Ould Hamouda ou M’barek Aït Menguellet, ce n’est pas diminuer la grandeur de la révolution algérienne,c’est au contraire lui rendre sa vérité humaine. C’est accepter de regarder l’histoire dans toute sa complexité, loin des mythes officiels et figés. Redonner une voix à ces martyrs de l’ombre est un devoir mémoriel essentiel ,celui de rappeler que la liberté d’un peuple ne peut s’épanouir durablement si elle s’est construite sur le silence forcé de ses premiers éveilleurs.
En éliminant ses cadres les plus politiques, pluralistes et intellectuels au profit d’une logique purement militaire, la Révolution a façonné le système politique, identitaire et social de l’Algérie d’aujourd’hui.
L’héritage de ces règlements de comptes se manifeste à travers plusieurs dynamiques majeures à leur tête le Congrès de la Soummam 1956 qui avait pourtant posé le principe de la primauté du politique sur le militaire . L’assassinat de Abane Ramdane en 1957, puis l’élimination ou la marginalisation des grandes figures politiques comme Ouali Bennaï ou plus tard les opposants de l’été 1962, ont définitivement inversé ce rapport de force.
Depuis 1962, le pouvoir réel en Algérie est structurellement détenu ou arbitré par l’institution militaire et les services de sécurité ayant l’armée comme colonne vertébrale de l’État, tandis que les institutions civiles ou partisanes subissent une subordination historique.
Les purges visaient à imposer une voix unique et une discipline de fer au sein du FLN/ALN pour faire face à la puissance coloniale française. Cependant, cette culture du soupçon et du monolithisme idéologique a survécu à l’indépendance.
Le régime post-colonial s’est construit sur le modèle du parti unique jusqu’en 1989 et conserve une profonde méfiance envers la dissidence, l’opposition structurée et le débat contradictoire.
Les revendications citoyennes, comme celles portées par le mouvement du Hirak en 2019, se heurtent souvent à cette même rhétorique du pouvoir qui assimile la critique interne à une menace pour l’unité nationale ou à une main de l’étranger .
En réprimant violemment les cadres d’Afrique du Nord lors de la crise berbériste de 1949, puis en liquidant physiquement des figures de la Wilaya III comme Ouali Bennaï, Amar Ould Hamouda et M’barek Aït Menguellet, la direction révolutionnaire a fait le choix d’un nationalisme exclusivement arabo-islamique, occultant la composante berbère de l’Algérie.
Cette occultation a généré des décennies de conflits, de frustrations et de traumatismes mémoriels en Kabylie du Printemps berbère de 1980 au Printemps noir de 2001. Même si les langues et la culture amaziɣes ont fini par être reconnues constitutionnellement après des décennies de luttes, la gestion politique de cette question reste ultra-sensible et continue de nourrir des tensions régionales.
La liquidation de héros nationaux par leurs propres frères d’armes a imposé une omerta d’État et pour maintenir le mythe d’un FLN uni et sans fissures ,un seul héros, le peuple tout en mettant l’histoire officielle sous silence ou en la diabolisant les victimes de ces purges.
L’Algérie aujourd’hui souffre d’un profond déficit de confiance entre les citoyens et les récits officiels.
La quête de vérité historique, portée aujourd’hui par des historiens indépendants, des enfants de Chouhada et des éditeurs, est un enjeu démocratique majeur.
Le besoin de réhabiliter ces figures martyrisées montre que la société algérienne cherche à pacifier sa mémoire pour mieux construire son avenir.
En somme, les balles tirées à l’été 1956 ou dans les maquis de la Révolution n’ont pas seulement éliminé des hommes ; elles ont tracé la trajectoire d’un État où la sécurité prime sur la liberté, la démocratie et la souveraineté populaire dans cette Algérie contemporaine qui vit au rythme d’un grand paradoxe historique vieux de soixante quatre ans après son indépendance, le pays demeure profondément hanté par les choix fondateurs et parfois tragiques de sa révolution. Les purges des années 1950, qui ont vu l’élimination de figures visionnaires et pluralistes comme Ouali Bennaï, ont laissé une empreinte indélébile sur l’architecture du pouvoir actuel.
En faisant le choix précoce de faire primer l’ordre militaire sur le débat politique et l’unanimisme de façade sur la diversité identitaire, les architectes de ces épurations ont dessiné, malgré eux, les contours d’un système qui peine aujourd’hui à se réinventer.
De nos jours, le quotidien des Algériens est marqué par cette tension permanente entre le souffle d’une société civile jeune, connectée et profondément avide de liberté, et la rigidité d’une gouvernance héritée de la clandestinité. Les élans populaires récents, à l’image du sursaut pacifique du Hirak, ont magistralement démontré que la quête d’une Algérie plurielle, démocratique et juste celle-là même pour laquelle Bennaï a refusé de reculer face au canon d’une mitraillette est toujours intensément vivante dans le cœur des citoyens. Pourtant, face à ces aspirations, le pouvoir continue d’actionner les mêmes vieux mécanismes de suspicion, assimilant souvent la contradiction ou la défense des spécificités culturelles à une menace pour la cohésion nationale.
Finalement, ce que vit l’Algérie aujourd’hui est une quête de réconciliation avec sa propre vérité. Le pays ne pourra pleinement libérer son immense potentiel tant que son histoire officielle sera sélective et que les figures sacrifiées de la première heure resteront confinées dans les marges du récit national.
Regarder le passé en face, avec ses ombres et ses lumières, n’est pas un acte de division, mais une condition indispensable pour bâtir une république moderne. C’est en redonnant leur juste place aux artisans d’une Algérie plurielle que la nation pourra enfin clore le chapitre de ses traumatismes internes et offrir à sa jeunesse l’avenir ouvert, démocratique et digne auquel elle aspire.
Source : Le Matin d’Algérie – 05/11/2026 https://lematindalgerie.com/il-est-temps-de-regarder-notre-passe-en-face-avec-ses-ombres-et-ses-lumieres/
















