Restitution des biens mal acquis : Le jeu trouble de Macron – Kamel Benelkadi

Le dossier de la récupération des avoirs détournés par l’ancienne nomenclature algérienne traverse une zone de fortes turbulences diplomatiques. Alors que le président Abdelmadjid Tebboune a fait de la restitution des «biens mal acquis» son cheval de bataille, les autorités algériennes dénoncent de plus en plus ouvertement un blocage systématique de la part de la France.

Le contraste est saisissant. Selon les données les plus récentes issues du Conseil des ministres d’avril 2026, l’Algérie a adressé 61 commissions rogatoires à la France, mais «aucune n’a abouti à ce jour et sont restées sans réponse». A l’opposé, la coopération avec la Suisse est citée en exemple : sur 33 demandes transmises à Berne, 20 ont été acceptées et plus de 110 millions de dollars sont déjà en cours de restitution.

L’Espagne a coopéré assez rapidement dans le cadre de cette procédure, ce qui a abouti à la restitution d’un hôtel 5 étoiles le Ritz El Palace, acquis illicitement à Barcelone par l’homme d’affaires Ali Haddad. Il est revenu officiellement à l’Etat algérien, représenté par le Fonds national d’investissement (FNI) depuis le 1er août 2025. Ce silence français est qualifié par Alger de «politiquement radioactif».

Le ministère des Affaires étrangères a officiellement fustigé une «absence totale de coopération» et des «tergiversations injustifiées» qui tranchent avec l’attitude de partenaires européens jugés plus «sincères et loyaux».

La France souligne que ces dossiers sont entre les mains de juges «indépendants» sur lesquels le gouvernement n’a théoriquement pas d’autorité directe. Des arguments qui ne tiennent pas la route. Cependant, des observateurs estiment que Paris applique des critères non judiciaires, utilisant ce dossier comme un levier dans un rapport de force diplomatique global. Le refus, par exemple, d’extrader Abdessalem Bouchouareb, ex-ministre condamné en Algérie, est perçu à Alger comme le symbole de cette mauvaise volonté.

Pourtant de multiples procédures judiciaires sont engagées en France visant des patrimoines immobiliers et financiers importants, constitués dans ce pays par des dirigeants africains et arabes (Gabon, Congo, Guinée équatoriale, Syrie…). La presse française fait grand cas de toutes ces affaires.

A titre d’exemple, Téodorin Obiang Nguema, fils du chef de l’Etat de la Guinée équatoriale, a été condamné pour «blanchiment et détournement de deniers publics». Son hôtel, estimé à 100 millions d’euros, et d’autres biens ont été confisqués. Les biens, appartenant à la famille Bongo ont été saisis, malgré les liens politiques très profonds entre cette famille et la France. Un bien appartenant à la famille de Denis Sassou N’guesso, président du Congo, situé dans le 17e arrondissement à Paris, a été également saisi par les juges français. En outre, Rifaat Al Assad (Syrie) a été lui aussi condamné pour «blanchiment de fonds publics syriens» avec un patrimoine confisqué de 90 millions d’euros.

Le dossier qui fâche

Ce refus des autorités françaises d’accéder aux demandes formulées par les juges algériens est également interprété par certains analystes comme une volonté de ne pas assainir le climat politique avec l’Algérie. Les conséquences de ce blocage sont multiples et profondes. Le dossier des biens mal acquis est devenu un indicateur de la qualité de la coopération entre les deux Etats. La crise dure depuis plusieurs années. Alger commence à évoquer le principe de réciprocité.

Le pays pourrait rejeter certaines demandes françaises, notamment en matière de lutte antiterroriste ou de sécurité, domaines où Paris est demandeur. Alors que des milliards de dollars issus de la rente pétrolière se sont évaporés sous l’ère Bouteflika, le blocage français empêche le financement de projets de développement dont le peuple algérien a été spolié. En somme, ce qui devrait être un dossier technique d’entraide judiciaire s’est visiblement transformé en un affrontement politique, où «le droit» sert souvent de paravent à des intérêts diplomatiques occultes.

Source : El Watan- 08/04/2026 https://elwatan.dz/restitution-des-biens-mal-acquis-le-jeu-trouble-de-macron/

L’archive inédite de Krim Belkacem sur la préparation du 1er Novembre – Hamid Arab

Une archive inédite, longtemps portant la signature de Krim Belkacem et la date de 30 avril 1958 puis transmise au sein de sa famille, apporte un éclairage intéressant sur les prémices du déclenchement de la guerre d’indépendance algérienne et des forces en présence.

Cette archive (voir ci-dessous) relate une réunion tenue le 9 juin 1954 entre Mostefa Ben Boulaïd et Krim Belkacem, au cours de laquelle est évoquée la préparation d’une « action armée contre le colonialisme » prévue pour octobre 1954. Ce document s’inscrit dans le contexte plus large de la montée des tensions entre courants nationalistes (centralistes, messalistes et les maquisards) et de la structuration progressive du mouvement nationaliste, qui aboutira au déclenchement de l’insurrection.

Quelques mois plus tard, le 10 octobre 1954, une nouvelle réunion des Six fixe définitivement la date du passage à l’action armée dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954. Cette décision historique était l’une des décisions les plus courageuses mais aussi téméraires prises par une poignée de nationalistes. Krim l’écrit : il avait au départ soutenu Messali Hadj avant de se rendre à l’évidence et de comprendre qu’il n’était pas pressé de déclencher la guerre d’indépendance.

Ecrit donc en pleine guerre, ce document qui revient succinctement sur certains faits illustre aussi l’aboutissement d’un long processus de coordination clandestine et de maturation politique face à la domination coloniale française.

L’ archive en question a été transmise à Lyazid Benhami, président du Groupe de réflexion sur l’Algérie (GRAL) et coordinateur du centenaire de Krim Belkacem. Elle est aussi publiée par histoirecoloniale.net.

Cette nouvelle pièce archivistique est aujourd’hui rendue publique afin d’être mise à la disposition des historiens et des passionnés de la guerre d’indépendance. Son étude permettra de comprendre les luttes internes du mouvement indépendantiste et d’évaluer, avec le recul critique nécessaire, son importance dans l’historiographie qui traite de cette date fondatrice du 1er Novembre 1954.

Archive-personnelle-de-Krim-Belkacem-du-30-avril-1958

Source : Le Matin d’Algérie – 01/04/2026 https://lematindalgerie.com/larchive-inedite-de-krim-belkacem-sur-la-preparation-du-1er-novembre/

France – Médias, politiques : la panique raciste

Hyperfocalisation médiatique, soupçons de « sédition » et rappels à l’ordre officiels : les Français issus de l’immigration, devenus maires de grandes villes de la banlieue parisienne ou lyonnaise, subissent un déferlement politique et médiatique raciste qui tombe sous le coup de la loi.*

Une émission présentée par Mathieu Magnaudeix, préparée avec Yunnes Abzouz et Laura Wojcik 

  • Yunnes Abzouz, journaliste à Mediapart ; 
  • Nassira El Moaddem, journaliste à « Arrêt sur images », autrice de Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (éd. Stock, 2026) ; 
  • Bassi Konaté, maire de Sarcelles (Val-d’Oise) ; 
  • Ellen Salvi, responsable du pôle politique de Mediapart ; 
  • Julien Talpin, sociologue, chercheur en science politique, directeur de recherche au CNRS, auteur de La Colère des quartiers populaires. Enquête socio-historique à Roubaix (éd. PUF, 2024) et coauteur de La France, tu l’aimes, mais tu la quittes. Enquête sur la diaspora française musulmane (éd. Seuil, 2024). 

Source : Médiapart – A l’air libre – 31/03/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/310326/ce-que-certains-ne-supportent-pas-cest-de-voir-des-noirs-et-des-arabes-gagner-une-ville-et-feter-une-victo

*Intro modifiée. En effet, il ne s’agit pas de « Noirs » et d »Arabes », mais de Français, de Français issus de l’immigration puisque la précision s’impose ici. Je n’adhère pas à l’emploi du terme « racisé » en dehors du contexte auquel il appartient, à savoir la recherche en sciences sociales. Catherine Sicart, animatrice du site.

Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie – Yazid Sabeg

La parution, le 12 mars 2026, de « France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique » de Pierre Vermeren s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».  Non, la France n’a pas « créé » l’Algérie ! Contre la rechute coloniale, la falsification du récit et la réhabilitation implicite de l’ordre impérial.

La parution, le 12 mars 2026, de France-Algérie. De 1962 à nos jours. Histoire d’une relation pathologique de Pierre Vermeren, professeur d’histoire contemporaine à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, s’accompagne d’une séquence médiatique où revient une formule appelée à faire scandale : « la France a créé l’Algérie dans sa forme d’État-nation actuelle ».

Le livre est bien présenté par son éditeur comme une lecture au long cours de la relation franco-algérienne, au moment même où cette relation traverse une phase de tension aiguë. Mais derrière l’apparence du diagnostic froid et “réaliste”, cette formule réactive en réalité un vieux schème colonial : attribuer au conquérant le privilège de l’origine, et refuser au peuple colonisé la pleine propriété de sa profondeur historique.

Une phrase, une vision du monde

Il faut prendre la mesure de ce que contient une telle phrase. Elle n’est pas seulement discutable ; elle est révélatrice. Elle déplace le centre moral et historique du récit. Elle fait passer la conquête pour une fondation, la domination pour une structuration, l’administration pour une naissance, et l’empire pour une sorte de matrice politique. Or c’est précisément ce que l’historiographie sérieuse sur l’Algérie est parvenue à déconstruire après des décennies de débats : l’idée qu’un pays, une société, un peuple, n’accéderaient pleinement à l’histoire qu’au contact de l’Europe, et que le colonisateur pourrait se prévaloir d’avoir “fait exister” ce qu’il a d’abord soumis. Les travaux de James McDougall, Abdelmajid Hannoum, Benjamin Stora, Gilbert Meynier, Mohammed Harbi et Todd Shepard vont tous dans le sens inverse : ils rappellent la profondeur historique de la société algérienne, la violence constitutive de la colonisation, et le rôle actif des Algériens dans la formation de leur propre identité et trajectoire politique.

La première chose à affirmer, donc, est simple : le problème n’est pas ici l’existence du débat. Le problème est la nature du récit proposé. Car il ne s’agit pas d’une simple nuance d’interprétation sur des faits difficiles ; il s’agit d’une construction narrative qui agence des éléments partiellement exacts pour leur faire produire une conclusion abusive. Oui, la colonisation française a imposé des frontières, organisé un tissu d’échanges, une centralisation administrative, une bureaucratie, une nomenclature juridique, des pratiques de gouvernement plus institutionnelles. Mais de là à conclure qu’elle aurait “créé” l’Algérie, il y a un saut conceptuel illégitime : on confond transformation et origine, reconfiguration et engendrement, exercice de l’autorité légitime et pouvoir de domination, substitution de population et droit à la paternité historique.

C’est ce saut qu’il faut démonter, parce qu’il concentre l’essentiel de la faute intellectuelle. Avant 1830, le Maghreb central n’était certes pas un État-nation centralisé au sens européen du XIXe siècle. Mais cette banalité ne prouve rien. Elle ne signifie ni vide historique, ni inexistence politique, ni absence de société, ni matière inerte attendant sa mise en forme par l’Europe. Il faut rappeler au contraire que l’histoire moderne de l’Algérie couvre cinq siècles, de l’arrivée des Ottomans aux suites des soulèvements arabes, et qu’il faut replacer la société algérienne au centre du récit, en suivant ses continuités anthropologiques. On pourrait résumer cette perspective en parlant d’une société extraordinairement résiliante et traversant violences et crises sans cesser d’exister comme réalité historique propre.

Autrement dit, l’hypothèse de l’absence d’un État-nation calqué sur le modèle européen moderne n’autorise nullement à soutenir que la France aurait “créé” l’Algérie. Ce que la formule implique ici, en vérité, c’est autre chose : que seuls les Européens seraient capables de produire des formes politiques pleines, cohérentes, dignes de ce nom, et que les sociétés colonisées ne deviendraient vraiment historiques qu’à travers leur capture par l’appareil de l’empire. C’est là qu’apparaît la logique profonde du propos : une hiérarchie implicite des capacités historiques. À certains peuples, la faculté exclusive d’organiser, de nommer, de façonner le monde ; à d’autres, la condition d’objet administré, de matière travaillée, de société enfin rendue lisible par le conquérant. Voilà pourquoi cette phrase n’est pas seulement fausse : elle est soustendue d’une philosophie politique de la supériorité civilisationnelle.

Il faut donc aller plus loin et nommer le mécanisme avec précision. Ce qui se joue ici relève d’une falsification par cohérence. Hannah Arendt aide à comprendre cela mieux que quiconque. Dans sa réflexion sur “Truth and Politics”, elle montre que le mensonge politique le plus dangereux n’est pas toujours la négation brute d’un fait. Il réside aussi dans la capacité à réorganiser les faits jusqu’à produire une narration cohérente, apparemment raisonnable, mais fausse dans sa signification. Les faits ne sont pas toujours niés ; ils sont hiérarchisés, montés, recadrés, déplacés, jusqu’à perdre leur poids moral propre. C’est exactement ce qui se passe lorsqu’on admet, du bout des lèvres ou à l’arrière-plan, qu’il y eut conquête, spoliation, droit d’exception, torture et guerre, tout en faisant de la séquence coloniale la condition supérieure de la “naissance” de l’Algérie. On n’efface pas nécessairement la violence ; on la subordonne à un récit censé la surplomber et la racheter.

Le mensonge par glissement : de la domination à la « création »

Cette opération intellectuelle n’a rien d’innocent. Abdelmajid Hannoum a précisément montré, dans The Historiographic State, comment l’Algérie fut transformée en territoire “français” non seulement par les armes et l’administration, mais par une production de savoir : histoire, ethnographie, cartographie, archéologie, classement. Le colonialisme ne se contente pas d’occuper ; il produit les catégories destinées à légitimer son occupation. Il transforme un pays étranger, lointain, culturellement distinct, en objet de savoir colonial, jusqu’à fabriquer les conditions intellectuelles de sa naturalisation comme prolongement de la France. Dire aujourd’hui que la France a “créé” l’Algérie, c’est réactiver cette bibliothèque coloniale, la remettre en circulation sous couvert de bon sens réaliste. Ce n’est pas une avancée du savoir. C’est le retour d’une vieille épistémologie impériale.

Il faut ici insister sur le mot “créé”, parce qu’il est le coeur de l’imposture. Créer, c’est être à l’origine. C’est engendrer. C’est faire advenir. Employer ce verbe à propos de la France en Algérie revient donc à attribuer à la puissance coloniale le rôle noble et fondateur de l’auteur. Or la France n’a pas trouvé en Algérie une page blanche. Elle a trouvé une société, des villes, des hiérarchies, des appartenances, des expressions culturelles vernaculaires, des formes de souveraineté, des religions, des mémoires, des relations de pouvoir, des équilibres et des conflits. Elle les a bouleversés, éradiqués, oui ; mais les bouleverser n’est pas les engendrer, les éradiquer n’est pas les construire. Elle les a cartographiés, oui ; mais cartographier n’est pas créer. Elle a administré, classé, quadrillé ; mais l’administration n’est pas la paternité. Ce glissement de la domination à la création est la signature même de la pensée coloniale : faire du pouvoir d’imposer la preuve du droit à s’attribuer l’origine.

La falsification par cohérence : le réel réorganisé

Cette pensée coloniale a en outre toujours eu une dimension raciale ou racialiste, y compris lorsqu’elle se disait purement “civilisationnelle”. Les travaux récents rappelés par Hannoum et par l’article de French Politics, Culture & Society sur “l’éternelle dépendance du Maghreb” montrent combien l’histoire coloniale – dite savante – a été mobilisée pour démontrer que l’Afrique du Nord devait son intelligibilité et sa vocation historique à son encadrement par des puissances extérieures, françaises de préférence. Le problème n’est donc pas seulement politique ; il est aussi anthropologique. Certains récits continuent à distribuer l’initiative historique d’un côté et l’inachèvement de l’autre. Le colonisateur apparaît comme principe d’ordre ; le colonisé comme réalité lacunaire. Même sans vocabulaire biologique, on retrouve une logique de hiérarchisation des peuples et des capacités historiques.

C’est ici que l’historiographie française la plus sérieuse fait heureusement barrage. Benjamin Stora, depuis des décennies, travaille sur la guerre d’Algérie non comme une matière à slogans identitaires ou patriotiques mais comme un noeud de mémoire, de violence, de refoulement et de conflictualité politique. La simple existence de ses travaux rappelle qu’on ne peut pas parler de cette histoire sans mesurer les usages contemporains du passé, ni sans affronter la violence de la conquête et des 132 années de colonisation. Même des débats critiques autour du rapport Stora ont souligné la nécessité de ne pas dissocier les violences de conquête et le régime colonial lui-même. Gilbert Meynier, quant à lui – et d’ailleurs comme la quasi-totalité des historiens français européens ou anglo-saxons -, a constamment rendu compte de l’ampleur des destructions engendrées par la conquête et la profondeur de la violence coloniale. Face à de tels travaux, oser encore écrire que « la France a créé l’Algérie » n’est pas une provocation féconde, mais un aveu de faillite. Faillite de méthode, faillite de culture, faillite de probité. Une telle phrase porte la marque de son temps : celui où l’ignorance se rengorge, où l’amnésie devient confort moral, et où l’imposture intellectuelle se drape dans les prestiges usés de l’autorité pour faire passer la pauvreté du jugement pour une leçon d’histoire.

Il faut alors rappeler ce que fut matériellement l’ordre colonial. Non une simple administration, mais une colonie de peuplement. Non une intégration égalitaire, mais une hiérarchie raciale, juridique et civique. Non une oeuvre abstraite d’organisation, mais une dépossession concrète, massive, durable. Le cas Maurice Audin, reconnu par l’Élysée en 2018, atteste officiellement que l’État français a rendu possible un système où la torture et l’exécution ou la mort sous torture ont eu lieu sous l’autorité de l’Armée française. Le cas Ali Boumendjel, reconnu en 2021, établit qu’il fut arrêté, placé au secret, torturé puis assassiné par l’armée française. En 2024, le PR, chef des Armées, a aussi reconnu que Larbi Ben M’Hidi avait été assassiné par des militaires français. Ces reconnaissances officielles n’épuisent évidemment pas la question coloniale ; mais elles rendent particulièrement obscène toute formule qui chercherait encore à sublimer la domination en “création”.

Quand l’État français lui-même reconnaît torture, assassinat et mensonge officiel, persister dans la langue de la fondation revient à pratiquer une blanchisserie du réel.

L’empire refuse de mourir dans le langage

On voit alors apparaître le caractère profondément orienté du récit incriminé. Il ne s’agit pas de mieux comprendre l’Algérie ; il s’agit de sauver un certain récit de la France. Car que produit cette formule, au fond ? Elle permet de déplacer la focale. Au lieu que la colonisation apparaisse d’abord comme conquête, dépossession, droit inégal et violence, elle devient le moment où une puissance ordonnatrice aurait donné forme à ce qu’elle dominait. Le colonisateur n’est plus seulement le maître ; il devient l’auteur. Et ce déplacement est moralement décisif : ce qui devrait être jugé se trouve peu à peu admiré pour sa prétendue efficacité structurante. Voilà comment une domination se réhabilite symboliquement sans jamais avoir besoin de se dire explicitement vertueuse.

C’est pourquoi, en Algérie, de tels propos ne seront pas reçus comme une simple “lecture parmi d’autres”. Ils seront évidemment perçus comme un déni colonial persistant. L’auteur le sait bien : non pas parce que les Algériens seraient incapables d’entendre un désaccord ; mais parce qu’ils savent reconnaître les fables françaises qui cherchent encore à tordre la mémoire pour sauver une part de mythologie nationale voire relever du révisionnisme et du négationnisme. L’idée que la France aurait, malgré tout, donné à l’Algérie sa réalité politique ultime appartient à cette famille de récits où l’ancien empire veut continuer à prélever un tribut symbolique sur ceux qu’il a dominés : vous nous devez jusqu’à votre forme historique. Or c’est précisément cette prétention que les sociétés décolonisées refusent désormais.

Il faut même dire que le contexte intellectuel a changé. Le temps où la France pouvait imposer seule la version légitime de l’histoire algérienne est terminé. James McDougall replace la société algérienne au centre ; Todd Shepard a montré, dans son travail sur la décolonisation, que la guerre d’Algérie a aussi remanié en profondeur la France, ses catégories et son imaginaire politique. L’Algérie n’est pas un objet passif de l’histoire française ; elle est aussi le sujet qui a contraint la France à renoncer à la fiction de l’Algérie française et à redéfinir son propre langage politique. Présenter encore l’Algérie comme l’effet supérieur de la France, c’est donc non seulement méconnaître l’histoire algérienne, mais aussi mal lire l’histoire française elle-même.

À ce stade, il faut être juste sur un point : on peut critiquer très sévèrement cette thèse sans prétendre abolir le débat ni disqualifier toute la carrière de son auteur. Pierre Vermeren est bien professeur à Paris 1 et spécialiste du Maghreb selon son université ; il est donc parfaitement légitime de le discuter sur le terrain de l’histoire. Mais cette légitimité institutionnelle ne sanctuarise aucune formule. Elle oblige au contraire à soumettre ses propositions à une exigence d’autant plus stricte. Et c’est précisément sur ce terrain qu’une phrase comme « la France a créé l’Algérie » appelle une réfutation ferme : non comme censure, mais comme responsabilité intellectuelle.

La responsabilité est d’autant plus grande que ce genre de formule prospère aujourd’hui dans un espace médiatique où la brutalité et l’imbécilité du raccourci tient souvent lieu d’audace. Il existe aujourd’hui une petite économie de la provocation historique : on simplifie ce que la recherche a complexifié, on se présente comme iconoclaste contre un prétendu conformisme moral, puis on transforme le choc produit par l’appauvrissement en preuve de sa propre lucidité. C’est un théâtre usé. Une phrase dure n’est pas une preuve. Une simplification n’est pas une découverte. Une régression n’est pas une percée du savoir. Et le retour d’une vieille grammaire coloniale n’a rien d’un courage intellectuel.

Ce qu’il faut opposer à cette régression, ce n’est pas une contre-fable. Ce n’est pas un catéchisme inverse. C’est le rappel ferme de quelques vérités élémentaires. Premièrement, l’Algérie a une histoire antérieure à 1830, dense, conflictuelle, plurielle, irréductible à l’absence d’État-nation moderne. Deuxièmement, la colonisation française a été une entreprise de conquête violente et de domination implacable, non un acte de fondation généreuse. Troisièmement, l’État algérien indépendant a pu hériter de formes étatiques et administratives nées dans la séquence coloniale sans que cela fasse de la France l’auteur de l’Algérie. Quatrièmement, la nation algérienne moderne s’est constituée aussi et surtout contre la domination coloniale, dans et par une lutte politique, sociale, militaire et symbolique qui retire définitivement au colonisateur tout droit à revendiquer l’origine du peuple qu’il a soumis.

À cet égard, même le recours sélectif à de Gaulle ne saurait sauver la thèse. Le gaullisme de la fin des années 1950 s’oriente résolument vers l’autodétermination algérienne précisément parce qu’il acte qu’aucune fiction française ne peut durablement se substituer à la décision des Algériens eux-mêmes. Quelle que soit la manière dont on lit ses formulations, l’usage contemporain qui consiste à prélever chez de Gaulle ce qui pourrait conforter un récit de propriété française sur l’Algérie et à laisser de côté la logique d’autodétermination est un autre exemple de citation orientée au service d’une conclusion idéologique. Ici encore, on ne raisonne pas ; on prélève. On ne restitue pas ; on agence.

Le fond de l’affaire est donc limpide. Dire que la France a “créé” l’Algérie n’est pas une simple maladresse sémantique. C’est une manière de déplacer la responsabilité, de réduire la violence à une étape secondaire, de remettre le colonisateur au centre du récit, et d’ôter aux Algériens jusqu’au droit à leur propre commencement historique. C’est cela qui rend la formule si grave. Elle ne se contente pas de heurter ; elle réarme une vision du monde. Elle enseigne de nouveau qu’un empire pourrait être l’auteur véritable de ceux qu’il a dominés. Et c’est précisément cette leçon-là qu’il faut refuser, parce qu’elle est historiquement fausse, moralement tordue et politiquement toxique.

La conclusion doit donc être nette. Non, la France n’a pas créé l’Algérie. Elle a conquis un espace historique déjà existant qu’elle a borné pour transformer des confins en frontières, c’est vrai. Elle l’a colonisé, reconfiguré, classé, administré et violenté. Elle a tenté d’en fixer le récit dans sa propre langue et selon ses propres catégories. Puis elle a été contrainte de reconnaître, par la guerre, par la défaite de l’illusion impériale et par la lutte algérienne, que l’Algérie n’était ni son oeuvre ni sa propriété. Toute phrase qui prétend le contraire n’est pas une avancée de l’intelligence historique. C’est une rechute coloniale dans le langage. Et c’est pourquoi elle sera, à juste titre, lue en Algérie comme un déni colonial et comme une falsification du sens de l’histoire.

Yazid Sabeg, ancien commissaire de la République à la diversité.

Source : Médiapart – Billet de blog – 28/03/2026 https://blogs.mediapart.fr/yazid-sabeg/blog/280326/non-la-france-n-pas-cree-l-algerie

Des armes ayant appartenu à l’Emir Abdelkader rassemblées à Stains pour être restituées à l’Algérie – Olivier Marbot

Par Olivier Marbot, rédacteur en chef adjoint à Jeune Afrique, spécialiste du Moyen-Orient, publié par Jeune Afrique, le 9 mars 2026.

Source

Ce pourrait être le signe d’un début de détente entre Paris et Alger : plusieurs armes ayant appartenu à l’émir Abdelkader vont être remises à l’Algérie. Mais la décision n’a rien à voir avec les autorités, c’est une association franco-algérienne qui est à l’initiative de la restitution.

Le sabre remis par l’émir Abdelkader au duc d’Aumale lors de la reddition du 23 décembre 1847, actuellement exposé au musée de l’Armée, à Paris. © DR

Publié le 9 mars 2026 Des armes ayant appartenu à l’ émir Abdelkader ont été exposées, le 4 mars 2026, lors d’une soirée de ramadan organisée à Stains, dans la banlieue nord de Paris, en présence de plusieurs personnalités parmi lesquelles le maire de la ville, le sénateur Ahmed Laouedj, et l’historien Benjamin Stora, spécialiste de l’histoire de l’ Algérie.

Ces objets vont être prochainement restitués à l’Algérie pour y être exposés dans un musée, mais l’opération n’émane pas des pouvoirs publics. C’est la Fédération Franco-Algérienne de Consolidation et du Renouveau (FFA), organisatrice de la soirée, qui a fait l’acquisition des armes lors d’une récente vente aux enchères.

Une association à la manœuvre

Cette association créée en 2023 précise dans ses statuts avoir pour objectif « de concourir au développement des relations de coopération et de progrès entre la France et l’Algérie, avec l’appui des élus des deux pays, des sociétés civiles, et plus généralement de toutes les parties qui souhaitent s’inscrire dans cette dynamique ». Dans ses prises de position publiques, elle est généralement alignée sur Alger.

La restitution annoncée n’a donc rien à voir avec une quelconque volonté officielle française de donner satisfaction à Alger sur les restitutions d’objets historiques, alors que le sujet est au cœur des discussions entre les deux pays. Depuis de nombreuses années, l’Algérie demande en particulier le retour sur son sol du  sabre remis par Abdelkader au duc d’Aumale lors de la reddition du 23 décembre 1847, actuellement exposé au musée de l’Armée, à Paris. L’Algérie demande aussi le caftan − souvent désigné comme un « burnous » − de l’émir offert par l’un de ses fils, l’émir El Hachemi, au même musée, en 1897, ainsi que deux manuscrits rhétoriques du livre saint − improprement présentés comme des Coran − saisis lors de la conquête coloniale.

Benjamin Stora, que l’Association a nommé ambassadeur de la paix pour son engagement et ses travaux sur l’histoire commune des deux pays lors de la soirée du 4 mars, plaide depuis longtemps pour ces restitutions symboliques.

Des appels sans réponse

Nommé en 2022 président des spécialistes désignés pour représenter la France au sein de  la commission mixte algéro-française sur la mémoire et la colonisation, créée à l’issue de la visite d’ Emmanuel Macron en Algérie, l’historien a toujours souligné l’importance de ces actes dans le processus d’apaisement des relations entre les deux pays. Au début de cette année, c’est l’ancienne ministre Ségolène Royal, récemment élue à la présidence de l’Association France-Algérie et partie en visite à Alger, qui relayait la demande.

Depuis 2022 toutefois, les relations entre Paris et Alger se sont fortement dégradées et les travaux de la commission d’historiens ont été mis en sommeil. D’autres objets, comme le célèbre canon Baba Merzoug, sont aussi réclamés par l’Algérie depuis longtemps, mais si les restitutions sont fréquemment évoquées, rien ne semble indiquer qu’elles pourraient survenir dans un avenir proche.

Au printemps 2025, alors que les tensions entre les deux pays étaient particulièrement fortes, Benjamin Stora avait d’ailleurs fait part de son agacement. « On vient nous parler de repentance, alors qu’on n’est même pas capable de restituer un Coran, une épée, un burnous à l’Algérie. Rien n’a été rendu. Absolument rien », s’était-il alors désolé.

Source : HCO – Édition du 15 mars au 1er avril 2026 – https://histoirecoloniale.net/des-armes-ayant-appartenu-a-lemir-abdelkader-rassemblees-a-stains-pour-etre-restituees-a-lalgerie/

Relations franco-algériennes : léger frémissement d’une normalisation -Samia Naït Iqbal

Entre février et mars 2026, un début de dégel diplomatique semble s’esquisser entre Alger et Paris, après une année 2025 marquée par des tensions particulièrement vives. Sans que l’on puisse encore parler d’un véritable tournant ou du « grand soir » de la réconciliation, plusieurs signaux faibles et gestes concrets témoignent néanmoins d’un frémissement dans les relations bilatérales.

Le retour des échanges diplomatiques

Ce lundi 16 mars 2026, un entretien téléphonique a réuni le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, Jean‑Noël Barrot, et son homologue algérien, Ahmed Attaf. Si cet échange s’inscrit dans une volonté affichée de normalisation des relations bilatérales, il a surtout été dominé par les préoccupations géopolitiques du moment, notamment l’instabilité croissante au Proche-Orient et les défis sécuritaires en Afrique subsaharienne.

L’appel, intervenu dans la matinée, confirme surtout le rétablissement des canaux de communication de haut niveau entre le Quai d’Orsay et El Mouradia. Après une année 2025 marquée par le gel de plusieurs dossiers stratégiques, ce nouvel échange semble traduire l’adoption d’une approche de « réalisme pragmatique » par les deux capitales. Parmi les sujets abordés figuraient notamment la situation au Liban, l’escalade militaire au Moyen-Orient ainsi que les dossiers du Sahel et du Sahara occidental.

Un apaisement législatif inattendu

L’isolement diplomatique de l’Algérie sur plusieurs dossiers chauds y est sans doute pour quelque chose. Tebboune a compris qu’il fallait lâcher du lest pour sortir la tête de l’eau.

Le signe le plus tangible de cette détente est toutefois venu d’Alger le 9 mars 2026. Ce jour-là, l’Assemblée populaire nationale a adopté une version profondément amendée de la loi criminalisant la colonisation française.

La version initiale du texte, présentée en décembre 2025, exigeait des excuses officielles et des réparations financières de la part de la France. Dans la mouture finalement adoptée, ces conditions ont été supprimées. Ce « toilettage » juridique est largement interprété comme un geste de bonne volonté destiné à éviter de verrouiller toute perspective de dialogue avec Paris.

La reprise des canaux sécuritaires

Autre jalon dans cette séquence diplomatique : la visite à Alger du ministre français de l’Intérieur, Laurent Nuñez, les 16 et 17 février 2026, qui a contribué à relancer les discussions bilatérales.

Les échanges ont notamment porté sur la reprise de la coopération sécuritaire, en particulier au Sahel, ainsi que sur la gestion des obligations de quitter le territoire français (OQTF), deux dossiers qui avaient fortement pesé sur la relation ces derniers mois. La question des visas a également été abordée, avec des engagements réciproques concernant la mobilité et la levée de certaines restrictions, contribuant à détendre l’atmosphère.

Une médiation symbolique et religieuse

À ces signaux politiques s’ajoute une dimension plus symbolique. La visite annoncée du Pape Léon XIV en Algérie, prévue pour avril 2026, pourrait également jouer un rôle de catalyseur dans le climat d’apaisement.

Dans ce contexte, le cardinal Jean‑Paul Vesco, archevêque d’Alger, a récemment estimé que « prétendre divorcer entre la France et l’Algérie est une illusion », soulignant l’idée que les deux pays restent liés par une histoire et des intérêts communs qui rendent inévitable une forme de coopération.

Du gel diplomatique au réalisme pragmatique

Dans l’ensemble, la relation semble ainsi quitter la zone de « rupture consommée » qui a marqué l’année 2025 pour entrer dans une phase plus pragmatique. Les impératifs économiques et sécuritaires tendent à reprendre le pas sur les crispations mémorielles les plus vives, même si la question du Sahara occidental demeure une ligne de fracture potentielle.

Prémices d’un dégel durable ?

Ces premiers signes de détente préparent le terrain pour les prochaines échéances diplomatiques. Pour Alger comme pour Paris, l’enjeu consiste désormais à transformer ce frémissement en avancées concrètes, notamment sur les dossiers migratoires, économiques et mémoriels, longtemps au cœur des crispations bilatérales.

Dans cette perspective, la visite du chef de l’État Abdelmadjid Tebboune en France pourrait constituer un jalon politique majeur. Initialement annoncée bien avant la réélection du chef de l’État algérien pour un second mandat, cette visite avait été ajournée à la suite de la dégradation soudaine des relations entre Alger et Paris. Son éventuelle reprogrammation serait aujourd’hui interprétée comme le signe d’un retour progressif à une relation diplomatique stabilisée. Mais c’est trop tôt pour en parler !

Lors d’un entretien télévisé accordé en février 2026, le chef de l’Etat algérien résumait d’ailleurs cette approche en déclarant : « Avec les grands pays, on s’entend. » Une formule qui, au-delà de sa portée rhétorique, a été largement perçue comme l’expression d’une volonté d’inscrire les relations avec la France dans une logique d’égalité, de dialogue et de pragmatisme, plutôt que dans celle d’une confrontation politique permanente.

Source : Le Matin d’Algérie – 16/03/2026 https://lematindalgerie.com/relations-franco-algeriennes-leger-fremissement-dune-normalisation/

Hommage à Mouloud Feraoun, un écrivain de la dignité – Rabah Aït Abache

Le 15 mars 1962, l’Algérie perdait l’une de ses plus grandes voix littéraires.

Ce jour-là, l’écrivain et instituteur kabyle Mouloud Feraoun était assassiné à Alger par un commando de l’OAS, quelques jours seulement avant le cessez-le-feu qui allait mettre fin à une guerre longue et meurtrière. Sa disparition brutale demeure l’un des symboles les plus tragiques de la violence qui marqua les derniers instants de la guerre d’indépendance.

Né en 1913 dans un village de Kabylie, Mouloud Feraoun avait choisi l’écriture comme un acte de vérité. Instituteur de métier, profondément attaché à l’éducation, il croyait que la connaissance pouvait ouvrir un chemin vers la dignité et la liberté. Son œuvre témoigne d’une sensibilité rare et d’un regard lucide sur la vie des siens. À travers ses livres, il a donné une voix aux humbles, aux paysans kabyles, aux familles marquées par la pauvreté mais riches d’humanité.

Son premier grand roman, Le Fils du pauvre, publié en 1950, reste l’un des récits les plus marquants de la littérature algérienne. Inspiré de sa propre enfance, il y raconte l’itinéraire d’un jeune garçon issu d’un milieu modeste qui, grâce à l’école, découvre un autre horizon. L’œuvre est devenue un symbole pour des générations de lecteurs, qui y ont reconnu l’histoire de leur propre lutte pour l’éducation et l’émancipation.

Mais Mouloud Feraoun n’était pas seulement un romancier. Il était aussi un témoin. Pendant la guerre d’Algérie, il tient un journal où il décrit avec une grande sobriété les souffrances, les espoirs et les contradictions d’une société plongée dans la tourmente. Ses mots, simples et puissants, refusent la haine et cherchent avant tout à comprendre l’humain dans toute sa complexité. Sans concession, ce journal demeure l’un des témoignages les plus justes et poignants sur la guerre d’indépendance.

Son assassinat, le 15 mars 1962 sur les hauteurs d’Alger, avec plusieurs autres membres des Centres sociaux par des tueurs de l’OAS, fut un acte de terreur destiné à réduire au silence les voix de la raison et du dialogue. Pourtant, ceux qui ont voulu l’effacer n’ont réussi qu’à rendre son héritage plus fort. Car, n’en déplaise à ses assassins, les livres de Mouloud Feraoun continuent de vivre, d’être lus et transmis.

Aujourd’hui encore, son œuvre rappelle que la littérature peut être un acte de courage. Elle peut préserver la mémoire d’un peuple, raconter ses douleurs, mais aussi porter ses espérances. Mouloud Feraoun n’est plus, mais sa voix demeure, dans chaque page où il célèbre la dignité humaine et la force de la culture.

Lui rendre hommage, c’est relire ses textes, transmettre son message, son amour de la littérature, de la Kabylie et se souvenir qu’au cœur des tragédies de l’histoire, certains hommes ont choisi la plume plutôt que la haine.

Source : Le Matin d’Algérie – 15/03/2026 https://lematindalgerie.com/hommage-a-mouloud-feraoun-un-ecrivain-de-la-dignite/

Le projet de loi criminalisant le colonialisme français adopté : ni excuse, ni réparation – Samia Naït Iqbal

Réunis en séance plénière, les députés de l’Assemblée populaire nationale ont adopté, ce lundi, à la majorité, le projet de loi criminalisant le colonialisme français en Algérie, entérinant ainsi le texte de compromis élaboré par la commission paritaire après les divergences apparues entre les deux chambres du Parlement.

Le texte approuvé ne comporte finalement aucune référence explicite aux excuses ni aux réparations, à la suite d’un compromis trouvé au sein de la commission paritaire chargée d’harmoniser les positions des deux chambres du Parlement. En clair, un texte pour le symbole et l’exemple.

Réunissant des représentants de l’Assemblée populaire nationale et du Conseil de la nation, cette commission est parvenue à un accord consensuel prévoyant la suppression des deux articles qui avaient suscité les principales divergences entre les deux institutions législatives. Les dispositions relatives aux excuses officielles et aux réparations ont ainsi été retirées de la version finale soumise au vote.

La séance plénière s’est tenue sous la présidence de Ibrahim Boughali, président de l’Assemblée populaire nationale, en présence notamment de Abdelmalek Tashrifet, ministre des Moudjahidine et des Ayants droit, représentant le gouvernement, et de Nadjiba Djilali, ministre des Relations avec le Parlement.

Présentant le rapport de la commission paritaire, son rapporteur Mohamed Fawzi Ben Djaballah a indiqué que les discussions se sont concentrées sur les dispositions restées en suspens, dans le but d’aboutir à une formulation consensuelle « conforme à la position souveraine de l’État algérien dans le dossier de la mémoire ».

Selon lui, ce texte vise à consacrer une approche législative destinée à préserver la mémoire collective et à protéger la dignité du peuple algérien face aux tentatives de déformation ou de minimisation des crimes commis durant la période coloniale. Il s’inscrit également dans la reconnaissance des sacrifices consentis par les victimes de la colonisation, des résistances populaires aux combattants de la guerre de libération.

La commission paritaire a également procédé à plusieurs ajustements techniques du texte. L’article premier a été supprimé et son contenu intégré dans l’article 2. L’article 5 a, pour sa part, été modifié afin d’y inclure la notion d’« esclavage sexuel » parmi les crimes attribués au système colonial.

Dans sa nouvelle rédaction, cet article énumère plusieurs actes qualifiés de crimes coloniaux, notamment les homicides volontaires, les attaques contre les civils, l’usage disproportionné de la force armée, l’emploi d’armes interdites, la pose de mines, les expérimentations chimiques et les explosions nucléaires, ainsi que les exécutions extrajudiciaires.

Le texte évoque également le pillage du Trésor public, l’exploitation systématique des ressources nationales, l’application de régimes juridiques d’exception, la torture physique et psychologique, la discrimination raciale, ainsi que les déplacements forcés de populations.

Par ailleurs, l’article 7 a été amendé par la suppression du terme « majeure », la disposition définissant désormais la trahison comme toute forme de collaboration des harkis ou assimilés avec l’administration coloniale contre les mouvements de résistance et la lutte pour l’indépendance.

Enfin, dans sa version adoptée, l’article 9 prévoit que l’État algérien poursuivra ses démarches par les voies juridiques et judiciaires afin d’obtenir de la France une reconnaissance officielle de son passé colonial, sans mention explicite d’excuses ni de réparations.

Source : Le Matin d’Algérie – 09/03/2026 https://lematindalgerie.com/le-projet-de-loi-criminalisant-le-colonialisme-francais-adopte-ni-excuse-ni-reparation/

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Algeria Watch

Crimes coloniaux : Le Parlement algérien demande des comptes à la France – 11/03/2026

Avec Noureddine Amara, historien algérien décolonial, spécialisé dans les questions juridiques relatives aux appartenances à l’État colonial et aux migrations au XIXᵉ siècle. Il s’intéresse également à la question du récit dans la restitution des savoirs historiques, aux crimes coloniaux et aux réparations.

L’ Algérie et la guerre contre l’Iran : prudence et petits pas d’une diplomatie en crise

Face à la guerre déclenchée contre l’Iran par une coalition menée par les États-Unis et Israël, l’Algérie avance avec une extrême prudence. Les communiqués officiels privilégient les appels à la retenue et à la désescalade, tandis que les prises de position publiques restent rares et soigneusement calibrées.

Cette réserve diplomatique- d’aucuns y verraient  une posture pragmatique-  s’inscrit dans une stratégie de petits pas, destinée à préserver les équilibres régionaux. Mais elle alimente aussi un questionnement plus large : la diplomatie algérienne traverse-t-elle une phase de crise et de perte de boussole stratégique ?

Une tradition diplomatique fondée sur des «principes clairs»

Il fut un temps lointain… Depuis l’indépendance, la politique étrangère d’Alger s’est construite autour de principes affirmés : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la défense de la souveraineté nationale, le rejet de toute ingérence étrangère et le soutien aux causes jugées «justes» dans le monde.

Ces orientations, héritées de la guerre de libération nationale et de la tradition tiers-mondiste, ont longtemps structuré la posture internationale de l’Algérie. Elles ont également contribué à forger son image de voix indépendante dans les relations internationales.

Or, ces derniers mois, plusieurs épisodes semblent révéler un écart croissant entre ces principes proclamés et les positions effectives adoptées par la diplomatie algérienne. Guidée sans doute par les pressions américano-israéliennes, la nouvelle doctrine tebbounienne tranche avec le passé diplomatique algérien. Mais à force de vouloir contenter presque tout le monde, c’est la boussole diplomatique qui en prend un coup.

Des silences qui interrogent

Premier élément marquant : le silence officiel d’Alger face à certaines actions menées par Washington sur la scène internationale.

L’intervention militaire américaine dans plusieurs théâtres extérieurs, mais aussi l’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et son incarcération aux États-Unis, n’ont suscité aucune condamnation publique notable de la part des autorités algériennes.

Pour un pays qui a historiquement fait de la défense de la souveraineté des États et du refus de l’ingérence étrangère un pilier de sa diplomatie, ce silence contraste avec les positions plus affirmées adoptées par le passé. Le silence de la diplomatie algérienne face au soutien franc de l’administration américaine au plan marocain pour le Sahara occidental interroge également. On ne peut pas fulminer contre la France jusqu’au retrait des ambassadeurs et se taire contre les Etats-Unis !

La guerre contre l’Iran : une prudence extrême

La crise actuelle autour de l’Iran illustre également cette retenue. Alors que l’offensive militaire menée contre la République islamique a été lancée sans mandat explicite du Conseil de sécurité des Nations unies, Alger s’est gardée de qualifier publiquement cette guerre d’illégale au regard du droit international.

Cette prudence tranche avec la tradition diplomatique algérienne qui, pendant des décennies, a régulièrement dénoncé les interventions militaires unilatérales.

Une solidarité arabe à géométrie variable

Dans le même temps, la diplomatie algérienne a exprimé sa solidarité avec plusieurs pays arabes du Golfe après les bombardements iraniens visant certains de leurs territoires.

Dans ses déclarations, Alger évoque des attaques contre des « pays arabes frères ». Mais là encore, les communiqués officiels se gardent de désigner explicitement l’Iran comme agresseur.

Cette formulation ambiguë, qui consiste à soutenir les victimes tout en évitant de nommer l’auteur des attaques, illustre une tentative de maintenir un équilibre délicat entre différentes alliances régionales.

Une diplomatie entre prudence et repositionnement

Cette posture consistant à « tenir le bâton par le milieu » traduit sans doute la volonté d’Alger d’éviter tout alignement dans un conflit aux ramifications multiples. Mais elle révèle aussi, pour certains observateurs, un changement de paradigme dans la doctrine diplomatique du pays.

Entre fidélité aux principes historiques de non-ingérence et adaptation à un environnement géopolitique plus fragmenté, la diplomatie algérienne semble aujourd’hui chercher un nouveau point d’équilibre.

Un moment de transition stratégique

La prudence actuelle peut être interprétée comme une stratégie d’attente dans un contexte international instable. Mais elle alimente aussi l’idée d’une diplomatie en phase de redéfinition, confrontée à la difficulté de concilier ses principes fondateurs avec les nouvelles réalités du système international.

Dans cette équation complexe, Alger avance désormais par petits pas diplomatiques, tentant de préserver ses marges de manœuvre tout en évitant les prises de position trop tranchées.

Reste à savoir si cette prudence relève d’une stratégie maîtrisée ou si elle témoigne d’une crise plus profonde de la doctrine diplomatique algérienne.

La rédaction

Source : Le Matin d’Algérie – 05/03/2026 https://lematindalgerie.com/lalgerie-et-la-guerre-contre-liran-prudence-et-petits-pas-dune-diplomatie-en-crise/