A Saint-Jean-du-Gard, le Y.S. Festival célèbre le cinéma algérien – Nadir Dendoune

L’ANPNPA était présente à cette manifestation représentée par notre président, Jacques Pradel

Pour sa première édition, le Y.S. Festival a mis à l’honneur 23 courts-métrages algériens, dont 18 en compétition. Au terme de trois jours de projections, deux films se partagent les six prix décernés par le festival : « Taezrit », de Kaouther Dernouni, et « The Moped and the Goldfinch », d’Amir Bensaifi.

En bref

  • 23 courts-métrages algériens ont été présentés lors de la première édition.
  • 18 films étaient en compétition.
  • « Taezrit » de Kaouther Dernouni a remporté trois prix.
  • « The Moped and the Goldfinch » d’Amir Bensaifi a également obtenu trois distinctions.
  • Le festival a associé projections, rencontres professionnelles et échanges entre acteurs algériens et français.

Du 24 au 26 septembre, la salle Stevenson de Saint-Jean-du-Gard (30) s’est transformée en vitrine du cinéma algérien contemporain.

Parmi les films présentés, « Taezrit », de Kaouther Dernouni, a particulièrement retenu l’attention. Le documentaire suit Habiba, une femme chaouie originaire de Ghassira, dans les Aurès, et explore à travers son quotidien le rapport à la terre et une mémoire collective longtemps éloignée des récits officiels.

Le film a trouvé un écho auprès de plusieurs publics. « Taezrit » a ainsi remporté le prix du public, celui du meilleur documentaire et le prix des lycéens. Trois distinctions qui viennent consacrer à la fois son inscription dans le réel et la réception qu’elle a rencontrée auprès des spectateurs.

Autre film à s’être distingué, « The Moped and the Goldfinch », d’Amir Bensaifi, suit Moufida, une jeune femme qui traverse l’Algérie à mobylette pour rejoindre son amoureux malade à Alger. Sur sa route, elle se retrouve confrontée à l’auteur de sa propre histoire.

La fiction décroche elle aussi trois distinctions : le prix de la meilleure fiction, le prix du regard des femmes et une mention spéciale.

À eux deux, les deux films se partagent donc l’intégralité des six prix de cette première édition. Deux regards et deux genres différents, qui donnent aussi un aperçu de la diversité du cinéma algérien défendue par le festival.

Deux rives, une même pellicule

Mais le Y.S. Festival ne voulait pas s’arrêter aux projections. Le vendredi, réalisateurs, producteurs et distributeurs algériens et français se sont retrouvés autour de pitchs, d’une table ronde et de rencontres professionnelles.

L’objectif : favoriser les échanges entre les deux pays et, pourquoi pas, faire naître de futures collaborations et coproductions.

« Ce n’est pas un partenariat entre deux États, mais entre deux structures privées », rappelait Aghiles Rebrab, fondateur de Gemini Production et coorganisateur du festival.

Ces rencontres professionnelles prolongeaient ainsi les échanges noués autour des films, avec la volonté de faire circuler les œuvres, mais aussi les auteurs, les producteurs et les projets entre les deux rives.

Photo : DR

Une histoire intime derrière les images

Derrière le festival, il y a aussi une histoire intime. Née en 1968 et adoptée à dix mois, Nathalie Dunoir découvre à 50 ans que son père biologique est algérien. Après des années de recherche, elle retrouve le prénom de sa mère, Marcelle, celui de son père, Mohammed, ainsi qu’une partie de sa famille.

En 2022, elle se rend pour la première fois en Algérie et se recueille sur la tombe de son père. « Je suis fière d’être française et algérienne. Ces deux identités cohabitent en moi », expliquait-elle au Courrier de l’Atlas en 2025.

De cette quête naît l’association Marcelle & Mohammed, puis l’idée du festival. Son ambition : créer des ponts entre les deux rives à travers la culture, et notamment le cinéma.

« Le festival est né de cette envie-là : faire dialoguer deux cultures qui cohabitent désormais en moi », ajoutait Nathalie Dunoir avant l’ouverture de l’événement.

Photo : DR

Quand un sigle devient un hommage

Les initiales Y.S. rendent hommage à Yann Sinic, auteur et réalisateur disparu en 2024 et proche de Nathalie Dunoir. Ses œuvres avaient notamment été diffusées sur Arte, France Télévisions et la RTBF.

Le cinéaste devait également collaborer avec Aghiles Rebrab sur un projet franco-algérien. Sa disparition a transformé cette collaboration en hommage. « Je ne pouvais pas le laisser partir comme ça. C’était mon meilleur pote », confiait Nathalie Dunoir.

Pour cette première édition, des habitants ont hébergé des cinéastes algériens, tandis qu’associations, écoles et acteurs culturels locaux ont participé à l’événement. Une manière de faire du festival un rendez-vous autant humain que cinématographique.

Ce samedi, « Je est une Autre », de Walid Sahraoui, a clôturé les trois jours de projections.

Une première édition déjà tournée vers la suite. Nathalie Dunoir l’assure : « Il y aura une saison 2, une saison 3, une saison 4 », promet-elle déterminée.

Source : Le Courrier de l’Atlas – 28/09/2026 https://www.lecourrierdelatlas.com/ys-festival-cinema-algerien-saint-jean-du-gard/

L’extrême droite dans l’exercice du pouvoir : le cinéma René Vautier à Elne « débaptisé » par le nouveau maire

Pétition « Non à la ‘débaptisation’ du cinéma Vautier à Elne » : https://c.org/M6LrygP2Qf

Prétendant une « neutralité politique », Steve Fortel, le nouveau maire d’Elne, balaye, en souriant, l’histoire de la résistance aux nazis et à la colonisation et efface du cinéma municipal, le nom de René Vautier, le cinéaste le plus censuré de l’histoire du cinéma français.

Le 22 septembre 2026, le conseil municipal de la commune d’Elne (Pyrénées-Orientales) a voté le changement de nom du cinéma « René Vautier », cinéaste, résistant, homme de paix et de dialogue qui nous a quittés en 2015. Le nouveau maire, Steve Fortel, justifie la décision par une prétendue « neutralité » qui n’en est pas une, vu les propos qu’il a tenus et la portée politique de cet acte. La nouvelle convention prévoit un contrôle sur la programmation finale, ce qui est à la fois inquiétant et contraire à l’indépendance du cinéma en France.

Avant le vote du conseil municipal, la mairie avait déjà arraché le panneau qui rend hommage au cinéaste résistant. Sur le panneau, il était inscrit ceci :

« René Vautier . 15 janvier 1928 – 4 janvier 2015
Réalisateur et scénariste français, particulièrement connu pour son film “Avoir vingt ans dans les Aurès”, prix international de la critique au Festival de Cannes en 1972. De l’adolescent maquisard jusqu’à son dernier souffle, son chemin de vie tumultueux dépeint un homme libre, attentif aux autres, militant, plein d’espoir, pacifiste, et qui s’est en permanence revendiqué citoyen du monde. Comme l’homme, l’œuvre cinématographique est engagée. Son travail de cinéaste a couvert, inlassablement, souvent de façon marginale mais visionnaire, — et toujours d’actualité — de nombreux combats du XXe siècle contre des fléaux tels que le capitalisme, le colonialisme, le racisme, le fascisme, la pollution… Il a inauguré cette salle de cinéma en septembre 2005 
 »

Face aux protestations des élus d’opposition, le nouveau maire, Steve Fortel, a confirmé le caractère politique de cette décision, se défendant, paradoxalement, de ne pas vouloir faire « d’idéologie » : « Nous avons choisi le nom “La Bobine illibérienne” [du nom des habitants d’Elne] pour deux raisons essentielles. D’une part, c’est un nouvel élan pour ce cinéma, qui ne ressemblera plus à l’ancien. C’est une nouvelle dynamique. Donc, pour nous il était important de marquer le pas. D’autre part, je ne souhaite pas politiser la culture. Sauf que… René Vautier, avec tout le respect que j’ai pour son travail cinématographique, est quand même, d’après Wikipédia, un réalisateur et scénariste français, communiste, anticolonialiste, cinéaste, et cinéaste du FLN algérien. Donc là, il y a quand même une connotation politique qui a été marquée le jour où on a apposé le nom de René Vautier au cinéma. C’est ce que je ne veux pas.  ».

Résumer René Vautier ainsi est particulièrement ignoble, quand on connait son parcours, qui ne peut être réduit par un post Wikipedia de « trolls » nostalgiques de l’Algérie française qui se défoulent sur Internet. Mais la pratique ne semble pas gêner Steve Fortel, qui a cru bon d’ajouter une couche de mépris : « Ce nom vous honore, peut-être qu’il gêne d’autres personnes. Je n’ai pas envie d’entrer dans ces débats-là. » Puis de menacer, en toute « neutralité » : « Si demain, je dois retirer d’autres noms de rues ou d’endroits de gens qui ont soutenu le FLN, je le ferai ».
Le cinéma d’Elne étant situé sur le boulevard Voltaire, on se demande si ce que représente ce nom n’est quand même pas trop insupportable pour monsieur le maire.

Steve Fortel prétend avoir le goût de l’histoire de France. Il semble cependant être doté d’une mémoire sélective. Avant d’être élu à la tête de la mairie d’Elne, il apparaissait sur un clip vidéo, posté sur les réseaux sociaux en 2015 par la section des Pyrénées-Orientales du Parti nationaliste français, une organisation néo-fasciste, qui a remplacé l’Œuvre française, dissoute en juillet 2013. Cette vidéo est visible dans cet article de Thierry Vincent pour BLAST. On le voit s’exprimer en défense du militant néofasciste Alexandre Gabriac, face caméra : «   Avec toi, pour toi, nous abattrons leur République    ». Pendant la campagne, il s’est justifié de cette « erreur de jeunesse » ainsi : « Cette vidéo est un micro-événement dans ma vie. J’étais avec des copains, on avait bu et j’ai raconté n’importe quoi.  »

Les « micro-engagements » passés du maire d’Elne n’intéressent probablement pas tout le monde et ne résument probablement pas la complexité du parcours d’un individu, mais, quand ce dernier résume la vie de René Vautier comme il l’a fait, on est tenté de mettre en parallèle ces deux engagements et rappeler que celui de René Vautier fut d’abord de rejoindre un maquis de résistants contre l’occupant nazi, à seize ans, puis de filmer les réalités du colonialisme français en Afrique, à vingt ans d’aller en prison pour ça à cause d’un décret signé Pierre Laval (Afrique 50), de filmer la guerre d’Algérie en cinéaste indépendant et lucide de l’évolution du monde (il a même été emprisonné par les combattants algériens entre deux tournages !), de consacrer sa vie à filmer les réalités et les luttes progressistes de son temps, luttes anticoloniales, ouvrières, féministes, écologistes, avec pour principe un adage inspiré de Paul Eluard : « Je dis ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai. »

René Vautier a souvent risqué sa vie pour tenir cet engagement. Et il a dû faire face à diverses censures, de toutes parts, avec des mois de prison, de privations, de pressions, de menaces, de violentes attaques et de destructions de ses archives quand il a réalisé le film qui est resté en travers des partisans de la torture en Algérie : À propos de l’autre détail.

René Vautier était un grand cinéaste, un homme de dialogue et de paix, militant de la liberté d’expression, sans relâche. Il a participé à la réalisation de près de 180 films, dont quelques-uns qui ont marqué l’histoire. Il a été reconnu mondialement comme un cinéaste incontournable quand il a réalisé Avoir 20 ans dans les Aurès, prix de la critique internationale au Festival de Cannes 1972. En 1973, René Vautier a fait une grève de la faim, qui a marqué la fin de la censure politique au cinéma en France. Là encore, cette position « radicale » qui dérangeait le pouvoir de l’époque est devenue une évidence que plus personne n’a contestée par la suite. Le cinéma français lui doit cette victoire historique. Tous les cinémas de France devraient fièrement porter le nom de René Vautier.

Effacer son nom d’un cinéma qu’il a inauguré et qui portait son nom depuis 21 ans, dans une commune marquée par son histoire des réfugiés de Franco (notamment sa Maternité suisse), n’est pas neutre, c’est une décision très politique. Personne n’est dupe.
Ce cinéma défendra son statut de cinéma « Art et essais », avec le soutien du CNC, c’est-à-dire l’argent généré par la taxe sur les billets de cinéma à laquelle nous contribuons tous et toutes. Si la mairie est bien propriétaire des murs et fait ce qu’elle veut du nom de la salle, une salle de cinéma n’est pas un espace isolé du reste du monde. Le nouveau cinéma « mis au pas » par le nouveau maire sera inauguré à Elne le 2 octobre prochain à 18 h 30. Ce jour-là, devant des petits fours (s’il y en a), des falsificateurs et des ignorants viendront marcher sur la mémoire de René Vautier, cracher sur les valeurs qu’il a portées toute sa vie pour faire honneur à ses camarades tombés au maquis sous les balles de l’occupant nazi.

Lors de l’inauguration de la salle portant son nom, il y a vingt et un ans, René Vautier avait déclaré : «  Ce sera à vous de continuer à faire vivre l’esprit de résistance en participant aux discussions autour des films qui passeront dans cette salle. »

C’est dans cet esprit que nous vous demandons de signer et de relayer cette pétition, qui a été lancée par les habitants et cinéphiles qui s’opposent à cette décision et pour que le cinéma retrouve sa mémoire…. et son vrai nom, avec un peu de dignité, en attendant des jours meilleurs : https://c.org/M6LrygP2Qf

MISE À DISPOSITION D’UN FILM DE RENÉ VAUTIER

La famille et les amis de René Vautier proposent aux salles de cinéma de diffuser (gratuitement), Le remords, un court-métrage de René Vautier (12 min), en avant programme d’un film actuellement en salle, en forme de réponse à cette provocation, ce film étant parfaitement adapté à la situation… Si vous programmez une salle de cinéma, n’hésitez pas à nous contacter.
Une copie DCP à télécharger est disponible.
N’ayez pas de remords !

Le film : Miroir de l’attitude de nombreux cinéastes français qui s’autocensurent dans les années 60 et 70, Le Remords montre comment un réalisateur justifie le choix de se taire après avoir assisté au matraquage d’un « Arabe » par la police dans la rue devant le bistrot où il déjeune. La scène l’a marqué, il n’a pas réagi sur le coup mais se promet de faire un jour un film sur ce qu’il a vu. Vautier joue lui-même le rôle ingrat du réalisateur parce qu’il ne trouve pas d’acteur qui accepte de le jouer.

Source : Les Mutins de Pangée – https://lesmutins.org/extreme-droite-le-nom-de-rene

Mohamed Benchicou s’est éteint : l’Algérie perd une plume libre et indocile

Mohamed Benchicou est mort ce jeudi 24 septembre 2026 à l’âge de 74 ans. Fondateur et ancien directeur du Matin, écrivain, polémiste et figure de la presse indépendante algérienne, il laisse derrière lui plus de trois décennies de combats par les mots. Son nom restera notamment associé à Bouteflika : une imposture algérienne, le livre à charge publié en 2004 contre l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Avec sa disparition, l’Algérie perd l’une des voix qui auront incarné, jusque dans l’épreuve de la prison, une certaine idée de la liberté de la presse.

Une plume s’est tue, mais les mots restent. Mohamed Benchicou est décédé ce jeudi 24 septembre, en fin de matinée, à son domicile, entouré de sa famille. Il avait 74 ans. Selon Le Matin d’Algérie, dont il fut l’un des fondateurs, le journaliste avait dû être conduit à l’hôpital deux jours auparavant à la suite de complications.

L’annonce de sa mort a rapidement traversé la presse algérienne et les espaces numériques où journalistes, lecteurs et anciens compagnons de route ont commencé à rendre hommage à celui qui fut l’une des personnalités les plus reconnaissables de la presse indépendante des années 1990 et 2000. Twala salue ainsi une plume singulière, vive et mordante, capable de raconter dans une chronique aussi bien une injustice que les blessures et la mélancolie de son pays. Du côté du Matin d’Algérie, les mots choisis résument l’émotion de ceux qui poursuivent aujourd’hui l’aventure : « Adieu cher aîné. »

Né le 1er juillet 1952 à Miliana, dans l’actuelle wilaya d’Aïn Defla, Mohamed Benchicou appartient à cette génération de journalistes dont la trajectoire se confond avec les bouleversements de la presse algérienne contemporaine. Après ses débuts dans la presse et un passage notamment par El Moudjahid et Alger Républicain, il participe en 1989 au Mouvement des journalistes algériens, au moment où l’ouverture politique bouleverse un paysage médiatique jusque-là étroitement contrôlé.

En 1991, il quitte Alger Républicain avec Saïd Mekbel et d’autres journalistes pour participer à la fondation du quotidien Le Matin. Le titre s’impose rapidement par ses manchettes, ses éditoriaux et son ton sans concession. Il devient aussi l’un des journaux les plus critiques à l’égard du pouvoir. Une aventure éditoriale qui portera Benchicou au premier plan, mais lui fera également connaître pressions, procès et finalement la prison.

« Bouteflika : une imposture algérienne », le livre qui marqua une époque

C’est probablement ce titre que l’histoire retiendra d’abord : Bouteflika : une imposture algérienne. Publié en février 2004, en pleine période précédant l’élection présidentielle, le livre est une charge particulièrement sévère contre Abdelaziz Bouteflika, alors candidat à un deuxième mandat. Benchicou y passe au crible le parcours de l’homme qui dirige l’Algérie depuis 1999 et, au-delà de sa personne, le système politique qui l’a porté au pouvoir.

Le journaliste ne se contente alors plus d’écrire contre le pouvoir dans les colonnes de son quotidien : il consacre un ouvrage entier au chef de l’État. Un geste éditorial considérable dans l’Algérie de l’époque, qui fera de Bouteflika : une imposture algérienne un livre emblématique de la confrontation entre une partie de la presse indépendante et la présidence Bouteflika.

Quelques mois plus tard, le 14 juin 2004, Mohamed Benchicou est condamné à deux années de prison ferme dans une affaire de bons de caisse découverts dans ses bagages à l’aéroport d’Alger en août 2003. La condamnation est officiellement prononcée pour infraction à la réglementation sur les mouvements de capitaux. Benchicou et ses soutiens contestent cette lecture de l’affaire, tandis que des organisations de défense de la liberté de la presse dénoncent son emprisonnement dans le contexte de son conflit ouvert avec le pouvoir.

Il purge intégralement sa peine à la prison d’El Harrach et retrouve la liberté le 14 juin 2006. Durant cette période, Le Matin cesse de paraître. En 2006, Benchicou reçoit le prix PEN/Barbara Goldsmith Freedom to Write, distinction internationale consacrée aux écrivains persécutés ou emprisonnés.

La prison aurait pu mettre un terme à sa voix. Elle devient au contraire une nouvelle matière d’écriture. En 2007 paraît Les Geôles d’Alger, récit dans lequel le journaliste revient sur l’univers carcéral et son expérience de détenu. D’autres livres suivront : Journal d’un homme libre, Notre ami Bouteflika, Le dernier soir du dictateur, Le Mystère Bouteflika ou encore La Parfumeuse : la vie occultée de Madame Messali Hadj. Son œuvre dépasse ainsi largement son face-à-face avec Bouteflika et témoigne d’un intérêt constant pour l’histoire politique algérienne, ses personnages et ses zones d’ombre.

Ce jeudi, c’est précisément cette longue trajectoire que rappellent les hommages. Le Matin d’Algérie a lancé un appel à ses lecteurs, aux journalistes qui ont travaillé avec lui et à tous ceux qui l’ont connu afin de recueillir leurs témoignages. Une manière de reconstruire, par fragments, la mémoire d’une aventure qui fut aussi celle de toute une génération.

Mohamed Benchicou pouvait diviser. Ses textes pouvaient heurter et ses jugements susciter la controverse. Il ne recherchait pas l’unanimité. C’est aussi ce qui explique la trace particulière qu’il laisse dans le journalisme algérien : celle d’un homme qui considérait la presse non comme un lieu de prudence confortable, mais comme un espace de confrontation avec le pouvoir et avec son époque.

Twala rappelle ce contraste entre un homme plutôt réservé dans la conversation et l’écrivain qui se révélait une fois devant la page. Une plume capable de colère, d’ironie et de sensibilité. Derrière le polémiste et le directeur de journal se trouvait aussi un écrivain.

Ce jeudi 24 septembre 2026, l’Algérie ne perd donc pas seulement l’auteur d’un célèbre brûlot contre Bouteflika. Elle perd un témoin et un acteur de plus de trente années d’histoire de sa presse. Une époque faite d’espérances démocratiques, de violences, de journaux disparus, de journalistes assassinés, de censures et de résistances.

Par La rédaction 

Source : Medi@terranée – 24/09/2026 https://www.mediaterranee.com/2442026-mohamed-benchicou-sest-eteint-lalgerie-perd-une-plume-libre-et-indocile.html

Le Matin d’Algérie – Hommage à Benchicou : appel à témoignages https://lematindalgerie.com/hommage-a-benchicou-appel-a-temoignages/

Elaine Mokhtefi, une Américaine à Alger – Paul Audinet

Elaine Mokhtefi s’est éteinte le 11 septembre à New York, à l’âge de 97 ans. Sept semaines plus tôt, un décret présidentiel avait fait de cette Américaine née en 1928 une citoyenne algérienne. Militante anticolonialiste, elle fut l’un des témoins privilégiés d’une décennie où Alger était la capitale des révolutions. Retour sur une trajectoire que ses Mémoires ont sortie de l’oubli, alors qu’un documentaire sur sa vie sortira prochainement.

Elaine Mokhtefi et son époux Mokhtar Mokhtefi – Collection personnelle d’Elaine Mokthefi

En septembre 1945, à 16 ans, elle part seule pour la Géorgie, au Wesleyan College, une université pour femmes. « J’étais vraiment inconsciente », dira-t-elle de ce départ pour le Sud profond. Ce qu’elle y découvre n’a rien de l’invisibilité qu’elle avait observée dans le Nord : la ségrégation « sautait aux yeux, jour et nuit, à travers une réglementation et des lois appliquées par les citoyens et imposées par les forces de l’ordre ». Elle devient rebelle, écrit-elle, assez du moins pour que la doyenne lui refuse sa réinscription l’année suivante. « Mes idées sur le racisme, la culture et la religion se sont intensifiées avec le temps pour devenir des convictions politiques. »

Retour à New York en 1946, au Latin American Institute, pour deux ans de traduction en espagnol. Une conférence sur son campus lui fait découvrir le mouvement des United World Federalists (UWF), qui plaident pour un gouvernement mondial. Elle y adhère, devient directrice nationale de la section étudiante en 1950. L’année suivante, au congrès de l’Assemblée mondiale de la jeunesse à l’université Cornell, elle dénonce publiquement le racisme états-unien devant des délégations africaines. Les services de renseignement, le FBI, commencent à interroger son entourage. L’UWF, lui, se défait : parti d’un objectif simple, un gouvernement fédéral mondial garantissant la paix entre les nations, il a reformulé ses buts jusqu’à ne plus réclamer que le renforcement des Nations unies. La rupture entre les jeunes idéalistes et la direction centriste est consommée ; on la met à la porte. Quelques jours après ses 23 ans, elle prend le large.

Paris, un égalitarisme en trompe-l’œil

Elle arrive à Paris au début de l’année 1952 et travaille comme interprète pour diverses organisations internationales. La jeune femme y prend la mesure de la condition faite aux travailleurs nord-africains, notamment lorsqu’elle se rend dans les bidonvilles en banlieue. Lors du défilé du 1er Mai, auquel elle participe, arrivent en fin de cortège des milliers d’ouvriers maghrébins. Ils n’y étaient pas conviés : la Confédération générale du travail (CGT) était revenue sur l’accord conclu avec les nationalistes algériens, refusant qu’une revendication d’indépendance s’exprime dans ses rangs, au moment où la France entendait étouffer toute contestation de sa présence en Afrique du Nord2. Elaine Klein ne le comprendra que quelques semaines plus tard, à l’arrestation du leader nationaliste algérien Messali Hadj3. L’image, elle, la frappe immédiatement. Ces hommes lui rappellent la condition des Noirs du sud des États-Unis : « J’ai fait un lien, et peut-être même un transfert de mes combats américains4. » Son engagement anticolonialiste s’enracine là, au moment où la guerre d’Algérie se profile.

En août 1960, à l’université du Ghana, elle indique son chemin à un homme en chemise blanche qui l’interroge dans un anglais approximatif. Il s’appelle Frantz Fanon.

Ce n’est pourtant pas à Paris que se noue le fil décisif de son parcours, mais dans une autre capitale : Accra. En août 1960, à l’université du Ghana, elle indique le chemin de la salle de conférences à un homme en chemise blanche qui l’interroge dans un anglais approximatif. Il s’appelle Frantz Fanon et représente le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) au Ghana. Avec Mohamed Sahnoun, délégué de l’Union générale des étudiants musulmans algériens (Ugema), ils forment pendant quelques jours un trio qui milite pour des résolutions sur la Palestine, l’Afrique du Sud et la fin du colonialisme. « L’entente fut immédiate », écrit-elle. Un an plus tard, elle rendra visite chaque week-end à Fanon mourant, à l’hôpital de Bethesda, près de Washington.

New York, l’ambassade d’un État qui n’existe pas

Mohamed Sahnoun la présente à Abdelkader Chanderli, qui dirige à New York la représentation du Front de libération nationale (FLN) auprès des Nations unies et compte parmi les principaux artisans de sa diplomatie. Celui-ci lui expose sa stratégie : l’indépendance ne se gagnera pas sur le terrain, mais par l’internationalisation du conflit. En 1960, elle rejoint ce bureau, proto-ambassade d’un État qui n’existe pas encore. Elle traduit, rédige, organise, fait circuler Yasmina et Djazaïrouna, ces films, produits par le GPRA, réalisés par Djamel-Eddine Chanderli et Mohammed Lakhdar-Hamina, destinés à porter la question algérienne devant les délégations afro-asiatiques.

Ce travail est tout sauf accessoire. Il constitue l’une des armes principales d’une guerre asymétrique où le FLN, conscient de son infériorité militaire, mise sur l’opinion internationale et sur l’arithmétique nouvelle de l’Assemblée générale, que l’admission massive des anciennes colonies vient de bouleverser. Elle y côtoie de nombreux hommes qui formeront l’élite du pays indépendant — M’hamed Yazid, Mohamed Benyahia, Lakhdar Brahimi, Ahmed Boumendjel — et deux hommes écartés après la crise de l’été 1962 et la prise de pouvoir par le groupe de Tlemcen5 : Benyoucef Benkhedda et Krim Belkacem, condamné à mort par contumace avant d’être assassiné à Francfort en 1970.

« La Mecque des révolutionnaires »

Elaine Klein s’installe à Alger en 1962, la veille des célébrations du 1er Novembre, date anniversaire du déclenchement de l’insurrection de 1954. Le pays manque de tout : sur neuf à dix millions d’habitants, quelque 1 500 étudiants et 500 diplômés de l’université. « L’improvisation était la règle. » Office national du tourisme, bureau de presse de la présidence, Algérie Presse Service puis la Radio-Télévision algérienne : Elaine devient l’une des traductrices les plus sollicitées du régime, y compris auprès d’Abdelaziz Bouteflika, alors ministre des affaires étrangères.

Ces années sont celles où l’Algérie fait de sa victoire un capital diplomatique. Anti-impérialiste par doctrine autant que par expérience, elle accueille, forme et finance les mouvements de libération : « Quasiment toutes les organisations de libération dans le monde avaient un bureau à Alger », écrit-elle, du Vietcong au Congrès national africain (ANC), de l’Organisation du peuple du Sud-Ouest africain (Swapo) au Front de libération du Mozambique (Frelimo) et au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), sans oublier les militants indépendantistes basques d’Euskadi ta Askatasuna (ETA), les exilés d’Espagne, du Portugal et d’Amérique latine. La formule d’Amílcar Cabral, dirigeant du Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert, restera comme le résumé de cette séquence : « Les chrétiens vont au Vatican, les musulmans à La Mecque, et les révolutionnaires vont à Alger6. »

Trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée.

Le point culminant est le premier Festival culturel panafricain7, en juillet 1969, qu’elle contribue à organiser : trente et un États africains, six mouvements de libération, Nina Simone, Oscar Peterson, Archie Shepp jouant avec des musiciens touareg, et des concerts en plein air qui tiennent la ville éveillée. C’est aussi le moment où ses combats la rattrapent. Éconduits par La Havane, les Black Panthers d’Eldridge Cleaver sont envoyés en Algérie, où ils ouvrent une « ambassade ». Ils ne parlent ni arabe ni français ; elle sert d’interprète et d’intermédiaire avec les autorités.

    C’est également à cette époque qu’elle rencontre Mokhtar Mokhtefi, ancien combattant de l’Armée de libération nationale passé par le ministère de l’armement et des liaisons générales (MALG), puis devenu écrivain. Elle l’épouse en 1972 et porte depuis son nom. « Il cherchait la justice en toute chose », dira-t-elle de cet homme mort en 2015, dont les Mémoires, J’étais français-musulman, Itinéraire d’un soldat de l’ALN, paraîtront l’année d’après chez Barzakh.

    Son histoire algérienne s’interrompt pourtant brutalement. En 1974, après avoir refusé à deux reprises de renseigner les services algériens sur son amie Zohra Sellami, mariée à l’ancien président Ben Bella, alors détenu, elle est contrainte de quitter le pays. Un billet d’avion pour Paris l’attend à l’aéroport. Dès lors interdite de séjour, elle ne pourra retourner en Algérie que quarante-quatre ans plus tard.

    Algérienne, enfin

    Elle revient en novembre 2018, à la veille de la parution française de ses Mémoires, Alger, capitale de la révolution, qu’elle a elle-même traduits en français et que Barzakh publie en Algérie. Son livre restitue de l’intérieur, mais sans complaisance, une décennie au cours de laquelle Alger s’est imposée comme l’un des centres de la politique révolutionnaire internationale. Il raconte aussi les contradictions de l’Algérie indépendante, les déceptions et les coups d’éclat.

    Une poignée de mois après, alors qu’elle est de retour chez elle, le Hirak éclate. Interrogée sur son sentiment par Contretemps, la « revue de critique communiste », elle dira voir dans ce soulèvement « l’ouverture des cœurs et des esprits pour demander le départ du “pouvoir”, l’exigence du peuple pour la restitution de la démocratie, le pays pour tous ses citoyens… » « C’est en effet une deuxième révolution ! », conclura-t-elle.

    Décembre 2025 prend des allures de consécration8. Invitée d’honneur de la 12e édition du Festival international du film d’Alger, elle enchaîne, en une semaine, rencontre et colloque, puis, le 10 décembre, jour de ses 97 ans, deux hommages et une standing ovation au Théâtre national algérien. On lui annonce ce soir-là que la nationalité algérienne lui sera accordée, décision formalisée par décret présidentiel le 23 juillet 20269.

    Elaine Mokhtefi s’éteint le vendredi 11 septembre à New York, la ville où elle était née, quelques semaines avant un ultime voyage à Alger, où une réception était prévue pour célébrer sa nationalité. La réalisatrice serbe Mila Turajlić, autrice de Ciné-guérillas, Scènes des archives Labudović (2022), lui consacre un documentaire aujourd’hui en montage. L’occasion de maintenir vivante la flamme qui animait cette militante infatigable et de célébrer une longue histoire d’engagement auprès de celles et ceux qui luttaient pour leur émancipation.

    Source: Orient XXI- 16/09/2026 https://orientxxi.info/Elaine-Mokhtefi-une-Americaine-a-Alger

    Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister

    Orient XXI et Afrique XXI étaient présents à la Fête de l’Huma 2026, au Village des médias indépendants. Le dimanche 13 septembre, avec Retronews, a été co-organisée une table ronde intitulée « Racisme, islamophobie, immigration : informer pour mieux résister ».

    Avec :

    • Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis (LFI) ;
    • Pierre Tevanian, Philosophe, enseignant, auteur et militant associatif ;
    • Sarra Grira, rédactrice en chef d’Orient XXI (https://orientxxi.info) ;
    • Marie Le Roch, rédactrice en chef de Retronews (https://www.retronews.fr) ;

    Source : Orient XXI – 18/09/2026 https://orientxxi.info/Racisme-islamophobie-immigration-informer-pour-mieux-resister

    Algérie, 1954-1962. Le peuple et le FLN : contrainte ou adhésion ? Gilbert Meynier

      L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) analyse les rapports complexes entre le peuple algérien et le FLN et met en évidence les origines de l’autoritarisme de l’Etat indépendant né en 1962.

      L’historien Gilbert Meynier (1942-2017) est notamment l’auteur de L’Algérie révélée : la Première Guerre mondiale et le premier quart du XXe siècle (1981), de Histoire intérieure du FLN (2002) ou encore, avec Mohammed Harbi, de Le FLN, documents et histoire 1954-1962 (2004). Dans ce texte important, il traite des rapports entre le peuple algérien et le FLN. L’historien constate une adhésion populaire massive au projet d’indépendance de l’organisation politico-militaire fondée en 1954, mais également l’incontestable « emprise autoritaire » souvent violente que cette dernière exerça sur le mouvement nationaliste. Une emprise autoritaire qui caractérisera l’Etat algérien indépendant, de 1962 à nos jours.

      Note : ce texte a été communiqué par Gilbert Meynier à l’historien Alain Ruscio, sans mention de publication antérieure et comme une contribution à l’« Encyclopédie de la colonisation française » (coordination Alain Ruscio, Les Indes savantes, 4 volumes parus), dans laquelle elle n’a pas encore été publiée.

      Six chefs du FLN avant le déclenchement de la « Révolution du 1er novembre 1954 ».
      Debout, de gauche à droite : Rabah Bitat, Mostefa Ben Boulaïd, Didouche Mourad et Mohammed Boudiaf.
      Assis : Krim Belkacem à gauche, et Larbi Ben M’Hidi à droite. Cette photo a été prise chez un photographe situé dans l’Avenue de la Marne (actuellement Avenue Boubella Mohamed) à Bab El Oued, Alger, après la création du Front National de Libération.

      Le peuple et le FLN, 1954-1962 : contrainte  ou adhésion ?

      A des militants anticolonialistes qui ont en son temps soutenu, et continuent aujourd’hui à soutenir le FLN comme l’artisan d’une guerre de libération nationale voulue par le peuple algérien, et aux Algériens qui se sont reconnus dans le combat du FLN, ont longtemps répliqué des tenants de l’ordre colonial français pour qui le FLN ne s’est imposé que par la contrainte. Dans le contexte des années 1950 et 1960, l’affrontement était radical entre ceux qui soutenaient la libération des peuples colonisés et ceux qui défendaient l’œuvre de l’empire colonial français. A l’heure actuelle, ce clivage reste au cœur des débats sur le colonial/post-colonial, censé être la fin de toutes choses pour rendre compte des traumatismes et des douleurs d’aujourd’hui. Au sujet du FLN et de ses rapports avec le peuple algérien, que peut dire l’historien, dans la distance dépassionnée ?

      Le FLN : une férule brutale ?

       A propos du FLN, l’historien algérien Mohammed Harbi parle de « mobilisation autoritaire ». De fait, à une situation sans issue résultant tant des blocages politiques coloniaux que des blocages politiques algériens, marqués en 1954 par la rage d’autodestruction du parti nationaliste MTLD[1], le FLN déclenche la lutte armée le 1er novembre 1954. Le FLN n’était certes pas mu par une culture du dialogue. A la différence, par exemple, de la cohabitation et des dosages politiques du Conseil National de la Résistance français, ce fut un front autoritaire, censé représenter uniment le peuple algérien tout entier. Il installa ce que les Allemands appellent la Gleichschaltung – le nivellement, la mise au pas – à des mouvements politiques disqualifiés et pratiquement contraints de se dissoudre en lui. Ont cours dès lors la sacralisation de la violence, la haine du compromis et le réflexe anti-politique.

      Cette emprise autoritaire se réfère au système de commandement de la caste militaire dirigeante de l’Algérie ottomane et, au-delà, à la société d’allégeance qu’est la vieille Algérie : régentée par des liens personnels de subordination et d’obéissance – qui furent aussi largement utilisés, voire exacerbés par le système colonial et ses caïds au commandement musclé : dans l’Algérie, tant coloniale que précoloniale, on est plus enclin à donner des ordres qu’à dialoguer et à convaincre.

      Au surplus, la guerre de 1954-1962 ne peut s’expliquer sans la marginalisation plus que séculaire par le pouvoir colonial de vieilles familles notables de l’Algérie profonde, qui furent souvent remplacés dans les fonction s d’autorité par des parvenus aux ordres : il y a dans l’événement 1er novembre l’expression d’un ressentiment de la part d’élites rurales écartées et aspirant à diriger la société algérienne : deux des neuf chefs historiques de 1954 proviennent de très grandes familles (Aït Ahmed[2], Boudiaf) ; les autres, moins prestigieux, appartiennent pour la plupart à des élites rurales (Ben M’hidi, Ben Boulaïd, Ben Bella[3], Belkacem Krim), ou alors, professionnels de la politique, ils sont déjà des bureaucrates en devenir (Bitat, Khider, Didouche). Tous sont issus de l’école française, même s’ils ne sont pas en majorité de grands intellectuels.

      Il y a donc en Algérie deux pouvoirs affrontés : l’un régnant – le colonial –, l’autre – le nationaliste virtuel – souffrant d’un dépit de non possession face à un système colonial qui a structurellement fait preuve de violence, de discrimination et de dénis de justice. La masse algérienne, elle, est habituée à obéir, mais elle est aussi apte à se révolter : c’est ce à quoi la convie le FLN, mis sur pied par un maître organisateur, Mohammed Boudiaf[4], aussi intègre qu’il était autoritaire et cassant.

      Par ailleurs, parti quasiment de rien, le FLN a besoin d’une logistique pour l’emporter. Il aspire à être un contre-État face à l’État colonial. Il prélève donc la contribution patriotique (al ichtirâk) sur des Algériens représentés comme un grand corps unanimiste, mais auxquels il impose sa fiscalité, preuve tangible du ralliement/soumission au FLN. Le FLN contrôle en faisant régner son organisation (nizâm) et en imposant sa discipline organisationnelle (tanzîm). Il établit une justice, souvent expéditive, qui recourt volontiers à la brutalité, à l’intimidation et à la liquidation.

      L’emprise du FLN fonctionne aussi souvent selon une acception ancestrale bornée du religieux. C’est dans le cadre d’une sacralité bloquée que se meuvent les colonels de la wilâya[5] 3 (Kabylie) Saïd Mohammedi (août 1956-août 1957) et Amirouche (août 1957-mai 1959). Ce dernier mit sur pied pour les enfants, en Kabylie, une école patriotique encore surplombée par l’enseignement coranique. Le même Amirouche, tombant dans le piège tendu par la « bleuite » orchestrée par les services français, fit preuve, en 1958, d’un comportement paranoïaque à composantes sacrées qui aboutit à une effroyable vague de purges/purifications (taçfiyyât) qui fit au moins deux ou trois milliers de morts. Puis, toutes les wilâya(s), à l’exception de la wilâya 2 (Nord-Constantinois) connurent, dans son  sillage, plus ou moins de semblables sanglants soubresauts.

      Selon des modalités plus modernes, mais tout autant violentes, se développa, sous l’égide de Boussouf[6], colonel, en 1956-1957, de la wilâya 5 (Oranie, mais dirigée depuis le Maroc), l’autoritarisme et la brutalité d’une bureaucratie militaire, bien installée, au Caire puis à Tunis, à la tête du FLN, au CNRA du Caire dès août 1957. C’était un an après le congrès de la Soummam[7] (Kabylie), dont l’ordre jacobin fut enterré à la suite du naufrage du FLN politique d’Alger incarné par Ramdane Abbane[8] , cela à la suite de la répression dite « bataille d’Alger ». Abbane fut physiquement éliminé fin 1957.

      Le successeur de Boussouf fut le colonel Boumediene. Il fut porté début 1960 à la tête d’un « État-major général » extérieur, qui allait l’emporter sur les maquis de l’Algérois à l’été 1962. Cela en connivence provisoire avec Ben Bella, le plus prestigieux des chefs historiques de 1954. Le pouvoir militarisé de l’Algérie indépendante doit originellement beaucoup au système Boussouf, qui a conçu les normes d’une police politique implacable, qui devint ultérieurement la SM (Sécurité militaire), appelée à devenir la colonne vertébrale du régime de l’Algérie indépendante. La liquidation physique d’opposants devint une des caractéristiques du régime Boumediene à partir du coup d’état militaire du 19 juin 1965.

      Il reste que, tout brutalement qu’il ait pu se comporter, le FLN avait un projet national face à une société qui ne s’y reconnaissait pas toujours.

      Le FLN, ou imposer la loi du national

      Le cas de l’Aurès est paroxystique mais on en retrouve plus ou moins les données dans nombre de régions d’Algérie : pendant près de cinq ans, de 1955 à 1960, firent la loi les muchawwichûn (perturbateurs, dissidents), dressés les uns contre les autres selon des logiques d’affrontement régionalistes et claniques, et contre tout pouvoir extérieur tentant de s’imposer aux communautés locales (tribus, clans, villages, fractions) : cela avait été le cas contre le pouvoir colonial. Ce fut en partie aussi le cas contre l’État algérien en construction, cela malgré l’envoi dans l’Aurès en 1956 de troupes dirigées par Amirouche pour faire régner la loi du national. C’était que l’Algérie était encore largement un conglomérat de communautés et de chefferies. Ainsi, le Sud était rétif aux injonctions du Nord, et il fallut là aussi y dépêcher  des contingents armés kabyles. Dans le Chélif et l’Ouarsenis, régions fortement structurées par un islam populaire, eurent souvent le dernier mot de grandes familles régnant par des liens d’ascendance personnels : ainsi, le fief du bachagha Boualem, dans l’Ouarsenis, fut un considérable vivier de harkî(s). A l’inverse, l’Oranie, l’Algérois et le Nord Constantinois étaient plus politisés – certes, selon des modalités différentes – et mieux « nationalisées » ; de même, la Kabylie, dont le refoulement du particularisme berbère signait, pour un Amirouche, son appartenance islamo-algérienne.

      Parmi les fractures qui parcoururent la mouvement indépendantiste algérien, il y eut celle qui opposa le FLN au MNA : jamais Messali n’accepta la création du FLN derrière son dos et contre sa personne. Même si ses objectifs étaient les mêmes – l’indépendance de l’Algérie –, Messali, politiquement différent, fut un irréconciliable adversaire du FLN. Il lui opposa le MNA (Mouvement national algérien), qu’il fonda en décembre 1954. S’ensuivit, entre FLN et MNA, une véritable « guerre dans la guerre » (Mohammed Harbi) qui, rien qu’en France, fit 4 000 morts ; et sans doute bien plus en Algérie.

      L’ALN (Armée de libération nationale), le bras armé du FLN des maquis, dut ici et là avoir recours à une véritable conquête militaire dans les bastions messalistes – la Kabylie et le Sud des marges méridionales du Tell. C’est dans ce contexte d’affrontements meurtriers qu’il faut situer, notamment, le massacre de plusieurs centaines de personnes de la dechra Tifraten, dit « la nuit rouge », dans la Basse Soummam, le 13 avril  1956 ; et celui dit de Melouza, au nord de M’sila, le 28 mai 1957, qui fit 301 morts selon le décompte qu’en fit l’armée française. Le FLN ne l’emporta décisivement, et sans rémission, pas avant 1957-1958. Et là, il avait, comme son rival, été impitoyable : en 1956, le dirigeant jacobin du FLN d’Algérie Abbane avait ordonné d’exécuter sans jugement « les messalistes conscients » ; et, en juin 1957, d’ « abattre tous les dirigeants messalistes ».

      Le FLN eut aussi à lutter contre les harkî(s), mercenarisés par la vieille politique coloniale du diviser pour régner, souvent aussi acculés par la misère, et maintes fois encore engagés dans les harka(s) pour échapper à ou se venger de représailles violentes du FLN/ALN.

      L’autoritarisme et l’emprise militaire traversèrent aussi le FLN lui-même : les ex-centralistes, ces politiques du MTLD ralliés au FLN seulement au printemps 1955, furent finalement éliminés, dans la course au pouvoir qui emporta le GPRA[9] à l’été 1962, par l’appareil militaire professionnel dirigé, en dehors d’Algérie, par le colonel Boumediene. Les communistes du PCA[10] durent à titre individuel se rallier sous la contrainte au FLN le 1er juillet 1956. Ils y furent durablement suspectés, souvent assignés à des postes exposés à risque, quand ils ne furent pas même maltraités, voire physiquement éliminés. De leur côté, les modérés de l’ex UDMA[11] intégrèrent le FLN seulement en 1956. Leur dirigeant, Ferhat Abbas, fut bien président du GPRA de 1958 à 1961, mais il fut, pour la scène internationale, surtout un président tête d’affiche sans véritables pouvoirs face au directoire militaire qui avait pris barre sur le FLN ; et l’intimidation (l’assassinat à Constantine le 20 août 1956 de son neveu Allaoua Abbas) n’avait pas dû être étrangère à son ralliement au FLN. De même, une bonne partie des notables, se sentant pareillement menacés, rejoignirent peu après le FLN. Le 26 septembre 1956, la « motion des 61 » fut l’acte de ralliement des élus algériens modérés : cette motion, résultat de la pression du FLN, fut l’aveu que les solutions politiques avaient vécu. Quant à la Fédération de France du FLN, elle fut constamment dirigée par des responsables parachutés nommés par la direction, depuis Alger, puis Tunis, et jamais par des militants de l’émigration. Le FLN s’imposa aux Algériens de France par sa fiscalité autoritaire, par ses ordres à appliquer sans discussion, et, dans ce qui était un vivier messaliste, par l’assassinat des militants du MNA, demeurés fidèles au vieux chef malgré l’origine kabyle de la majorité d’entre eux.

      Depuis 1949, où Messali avait, au MTLD, autoritairement réprimé les interrogations de militants cultivés sur le pluralisme algérien, l’expression d’une identité berbère était un sujet tabou, jamais abordé : le pouvoir français s’était appuyé sur un mythe kabyle. Se déclarer berbère était donc considéré comme une manœuvre traîtresse de division. Il n’empêche que le refoulement pesait sur le non-dit de la construction nationale. La question linguistique et culturelle était un motif de dissensions potentielles. Alors on ne la posait pas. Le français régnait, aux échelons supérieurs du FLN et de l’ALN, comme langue de pouvoir et de commandement. Mais, aux échelons inférieurs, prévalait souvent l’arabe. L’historien ne lisant pas l’arabe ne pourra prendre connaissance de la plupart des documents de la wilâya 1(Aurès-Nememcha), et plus encore de la wilâya 6 (Sud), ce qui indique que le peuple algérien n’était pas si dépersonnalisé qu’on l’a pu dire : nombre de zâwiya(s)[12] traditionnelles avaient formé de petits cadres arabisés ; et, depuis l’entre-deux-guerres, s’étaient multipliées les écoles modernes en arabe des ‘ulamâ’[13], dont les préceptes culturalistes islamo-arabes léguèrent finalement au FLN sa norme identitaire nationale.

      Mais cela se fit assez généralement dans une certaine schizophrénie : le recours massif au français était compensé par une survalorisation verbale de l’arabe, renvoyant à vrai dire à la prégnance d’un sacré islamique intangible dans le peuple. Alors on navigua à la godille : il y eut deux versions – différentes – du journal du FLN : une en arabe (al mujâhid) et l’autre en français (El Moudjahid) ; et ce dernier contenait davantage d’exaltations de la culture islamo-arabe que son équivalent en arabe. Les dissensions plus ou moins latentes à fondements culturels étaient donc le non-dit de bien des débats au FLN, et elles ne trouvèrent d’aboutissement que dans l’imposition autoritaire finale d’une langue de bois identitaire sans nuances au détriment du pluralisme qui avait caractérisé sans malaises la vieille Algérie des profondeurs. Ce pluralisme, il exista pourtant, même jusqu’au cœur du FLN.

      Politiques et démocrates : un FLN multiforme

      Le fait qu’un système d’emprise autoritaire ait prévalu n’empêche pas qu’existèrent au FLN des démocrates. Ce fut le cas de Larbi Ben M’hidi, liquidé sous les directives du commandant Aussaresses pendant la « bataille d’Alger ». Au congrès de la Soummam (20 août 1956), il avait insisté pour que les « assemblées du peuple » (dites encore « comité des cinq »), institués à la base du nizâm, soient élues. Et, si prévalurent souvent des élections à listes uniques, il y eut dans certains cas pluralité de listes – ce que souhaitait Ben M’hidi. Ce dernier fut aussi l’incarnation d’un islam ouvert, aux antipodes de la fossilisation obscurantiste. Dans la justice du FLN, tout dépendit de la personnalité des juges. Dans le Sud, pour traditionnel qu’il était, l’islam fut loin de se confondre avec le délire paranoïaque qu’on a relevé dans le cas d’un Amirouche.

      Par ailleurs, le FLN/ALN a autorisé les mariages au maquis. Dans nombre de cas, ils furent encore traditionnellement arrangés entre les familles et les cadres, mais on a relevé aussi des exemples d’unions procédant d’une libre inclination mutuelle des futurs époux. Certes, généralement, si la ségrégation sexuelle, servie par l’emprise masculine, tendit à prévaloir aux maquis, il y eut, dans la délicate question des femmes, ici et là, de vraies avancées vers la modernité : de 1954 à 1962, la nouveauté de l’événement fit que rien ne put être vraiment comme avant. Le dirigeant du FLN d’Algérie de 1955 à 1957 Abbane fut un authentique jacobin – et personnellement il était sans doute athée. A des titres divers, furent des esprits ouverts, épris de justice et révulsés par la manière forte, un grand bourgeois comme Mohammed Lebjaoui – qui joua un rôle important dans la préparation du congrès de la Soummam, et qui fut brièvement, début 1957, responsable de la Fédération de France du FLN ; un Amar Ouzegane, lui aussi pilier de la Soummam ; le jeune cultivé tlemcénien bilingue français-arabe colonel Lotfi – qui dirigea la wilâya 5 (Oranie) de 1958 à 1960, ou, plus jeune encore, le lieutenant Hocine Zehouane – qui fut, en 1960, l’auteur d’un rapport sans concessions sur les purges d’Amirouche. Il dirige aujourd’hui la Ligue algérienne de Défense des Droits de l’Homme.

      Ajoutons que, dans les ministères du GPRA, il y eut nombre de cadres civils, de vrais politiques, et des hommes de dossiers, actifs à faire triompher la cause algérienne sur la scène internationale, qui, dans leurs fonctions, étaient caressés par les vents frais de l’extérieur : le représentant du FLN à New-York M’hammed Yazid, qui fut aussi ministre de l’Information, connaissait bien les milieux américains, et il était bilingue français-anglais (son épouse, Olivia La Guardia, était américaine) ; ou bien le jeune et brillant avocat Mohammed Seddik Benyahia, subtil négociateur à Évian, et qui chérissait Jacques Prévert ; ou encore un Mohammed Harbi, adjoint du ministre des Affaires extérieures Belkacem Krim en 1960-1961 pour les relations avec les pays de l’Est, puis qui fut expert à Évian en 1961-62. Bilingue français-arabe, de formation historienne et philosophique, il était adepte du mouvement Socialisme ou Barbarie. Et, last but not least, le dernier président du GPRA, qui avait été désigné en août 1961 par le CNRA pour mener à bien les négociations avec la France, Benyoucef Ben Khedda[14], ne fut pas, comme l’alléguèrent fautivement les services français, d’extrême gauche : il s’était simplement rendu coupable de tourisme politique en Chine pour renforcer le FLN. Et, au privé, c’était un musulman croyant, mais assez adepte de la devotio moderna : s’il avait été Européen, il aurait pu être démocrate-chrétien. Enfin, la Fédération de France du FLN ne craignit pas, pour le dernier CNRA (mai-juin 1962) d’élaborer un texte très à gauche appelant notamment de ses vœux la laïcité. Mais le sujet était tabou, et le texte ne fut jamais présenté en séance.

      Et, si le FLN fut accusé par ses nombreux contempteurs français de n’avoir pas appliqué les accords d’Évian, ce fut, outre du fait de la terreur d’arrière-garde OAS, pour l’essentiel parce que les responsables algériens qui les avaient négociés ne furent pas ceux qui les appliquèrent : les politiques du dernier GPRA furent, à l’été 1962, éliminés du pouvoir par l’appareil militaire professionnel supervisé de l’extérieur de l’Algérie par Boumediene, lequel avait hautement dénoncé les négociateurs comme des bradeurs. Boumediene s’était allié avec Ben Bella, qui avait lui aussi des comptes à régler avec les politiques du GPRA. Le peuple, lui, ne fut pas en mesure de comprendre le pourquoi de ces affrontements, et il fut laissé dans l’ignorance de la multiplicité des couleurs de la palette FLN. C’est qu’il considéra d’abord le front comme à l’unisson de ses ressentiments et de ses désirs.

      Le FLN et l’adhésion du peuple

      La plupart des rapports militaires français lucides notent dès 1955-1956 la désaffection croissante pour l’État colonial, même si quelques responsables de SAS se bercent d’illusions sur la portée de leur conquête des cœurs sous surveillance à contretemps. Le respect pour les consignes du FLN n’est pas seulement construit sur la peur. Ce n’est pas contraint et forcé que les Algériens se mettent à boycotter les impôts français et les instances judiciaires françaises, parfois, plus rarement, l’école française. Le peuple algérien épouse le combat du FLN parce qu’il voit en lui le refus radical de 130 ans de domination, d’exclusion, de discrimination coloniales. Les mécanismes juridiques français ont abouti à la dépossession de 2, 9 millions d’hectares – et de loin les meilleures terres – sur un total de 7 millions d’hectares de terres cultivables. L’Algérie française fut sans cesse parcourue par l’ « armée roulante » misérable des exclus de la terre.

      Déclarés français depuis 1865, ils étaient sujets, et non citoyens français. Jusqu’en 1946, les Algériens n’étaient pas représentés au Parlement à Paris (seuls les Français d’Algérie élisaient six députés et trois sénateurs). Et, à partir de 1946, s’ils purent élire des parlementaires à Paris et des délégués à l’Assemblée algérienne, ce fut selon la formule foncièrement inégalitaire des deux collèges : les citoyens français élisaient le même nombre de représentants que les Algériens. Huit fois plus nombreux, ils étaient donc des citoyens au 1/8. Par ailleurs, la confiscation des biens habûs (biens de mainmorte), qui servaient notamment à doter l’enseignement traditionnel, avait fait s’étioler cet enseignement. En 1914, 5% seulement des enfants algériens étaient scolarisés dans les écoles françaises ; à peine 15% l’étaient en 1945.

      Contre ces dénis de citoyenneté et de justice, le peuple était au fond d’accord avec le FLN pour s’insurger contre (thâra ‘alâ) les deux poids-deux mesures et la discrimination coloniaux. Avec le FLN, il combattait pour sa dignité, il luttait pour sa libération. La guerre de 1954-1962 est souvent dénommée en arabe « harb tahrîr » (guerre de libération). Et, compte tenu des ancrages culturels algériens, elle est aussi qualifiée, en quasi-synonyme, de « thawra » (insurrection, alias révolution), et aussi de « jihâd » (combat sacré pour la foi) : tenu pour libérateur, l’islam est vu comme le commun dénominateur du combat pour la libération. La « nuit coloniale » (Ferhat Abbas) est vue comme tellement oppressive que, au fond, le peuple adhère à l’idée que, pour s’en délivrer, il faut une rupture cathartique violente : c’est ce que promeut le FLN en sacralisant le recours aux armes.

      La résistance contre la conquête de l’Algérie, jamais vraiment terminée depuis 1830, avait dans l’imaginaire – et dans la réalité – sans cesse été à l’ordre du jour. Cela depuis l’écrasement de l’État de l’émir Abd El Kader, puis de la soumission brutale de la Kabylie, de la grande insurrection de Mokrani-Bel Haddad (1871), enfin des révoltes sucessives, sans compter les répressions de celles du Sud-Constantinois (1916-1917), du Nord-Constantinois (mai 1945, août 1955), toutes noyées dans le sang. Le mot d’ordre de recours à la violence du 1er novembre 1954 comme solution à toutes choses fut largement au diapason du désir populaire de reprise des armes pour chasser les envahisseurs. La « guerre d’Algérie », guerre de libération nationale pour les Algériens, fut, du côté français, une guerre de reconquête coloniale.

      Certes l’esprit de révolte avait relativement marqué le pas dès lors que le relais avait été pris par la politique – par les organisations indépendantistes algériennes des années 1920 à 1954. L’échec final de ce recours au politique imposa, comme solution désespérée, derechef le recours à la violence ; de 1954 à 1962, violence au jour le jour, violence artisanale du côté de l’ALN, violence industrielle massive du côté militaire français. Et si, dans plus d’un cas, les populations, en Algérie, ne répondirent pas d’emblée à l’appel du FLN, ce ne fut pas forcément par refus de le suivre, mais souvent par incrédulité devant une entreprise tenue pour hasardeuse face à ce que la France incarnait en termes de force et de puissance, ou encore, bien sûr, du fait d’une adhésion au MNA, rival du FLN. Que cela plaise ou non, le peuple algérien appelait profondément, et majoritairement, de ses vœux, à l’unisson du FLN, une rupture violente avec la domination coloniale.

      De manière synallagmatique, non dite, mais effective, les désirs du peuple furent en harmonie avec la volonté bien arrêtée des chefs de maquis de conduire ce peuple à l’indépendance ; et de ne se faire ravir par personne le leadership. La sacralisation de la violence, le peuple la portait en lui. Elle s’exprima longtemps par le refus des dirigeants des maquis de toute formule de compromis à la Bourguiba : le 22 octobre 1956, dans l’attente fiévreuse des nouvelles autour du poste de radio, dès qu’il fut avéré que l’arraisonnement de l’avion des quatre chefs historiques du FLN de l’extérieur[15] enterrait décisivement le règlement négocié conçu par le Secrétaire d’État aux Affaires tunisiennes et marocaines Alain Savary, ce fut la fête au PC de la wilâya 2 (Nord-Constantinois), alors dirigée par le colonel Ben Tobbal : l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella » était pour lui la garantie qu’une solution négociée ne verrait pas le jour ; c’est-à-dire que la solution par les armes, dont des cadres maquisards comme lui étaient l’incarnation, allait prévaloir, et avec elle le pouvoir qu’ils avaient construit sur l’option du tout militaire. Symétriquement, les militaires français qui avaient réalisé l’arraisonnement étaient d’accord : tout plutôt qu’un compromis. De part et d’autre, du côté activiste violent algérien, comme du côté militaire français violent, la violence était conçue comme le moyen et la fin de toute choses.

      Plus amplement, dans la douleur prédominante du peuple confronté aux œuvres de l’armée française, le rouleau compresseur répressif, d’escalade en escalade, renforçait le FLN : en martelant violemment ce peuple, l’armée française contribua à maçonner le triomphe du FLN et à arrimer à lui le peuple algérien . De même, refusant l’inéluctable compromis politique, aujourd’hui, la politique israélienne de colonisation, d’enfermement, de massacres et d’assassinats ciblés œuvre sans relâche à solidariser les Palestiniens autour du Hamâs. Quant aux Algériens, si tous ne furent pas torturés, on peut dire qu’ils furent, à un moment ou un autre, tous torturables : la torture, les historiens Pierre Vidal-Naquet, puis Raphaëlle Branche, l’ont bien montré, fut conçue et organisée en système sur ordre de l’État français. Et il y eut les exécutions sommaires, dénommées « corvées de bois », que les archives militaires françaises chiffrent à 21 132. Le traumatisme des camps de regroupement et du déracinement des Algériens a sans doute autant fait que les injonctions du FLN pour les solidariser avec son front de libération.

      Ce fut sans discussion le cas du Nord-Constantinois. Dans ce vieil espace numide de l’irrédentisme algérien, il y eut paroxysme de la violence anticoloniale lors du soulèvement orchestré par Youssef Zighout le 20 août 1955[16] ; et aussi unanimité nationaliste d’une région jusque là uniment messaliste, autour du FLN : on y passa d’un coup, sans états d’âme, de l’obédience messaliste à celle du front. En Oranie, il y eut sans discussion reconnaissance de chefs qui, de 1954 à 1958, furent à la tête de la wilâya 5, trois Constantinois[17] : en Oranie, aussi, on était dans le national. Et le colonel Lotfi, déjà mentionné, était de même dans le national. Soucieux de se différencier de tels colonels des maquis embusqués hors d’Algérie, il trouva la mort sur la frontière algéro-marocaine, le 17 mars 1960, près de Bechar en tentant de regagner son terroir maquisard.

      Le mot d’ordre de grève des huit jours, lancé début 1957 par le FLN, fut massivement suivi, cela alors même qu’il y avait risque majeur  à le suivre sous l’œil de l’armée française supervisant Alger. Les événements de décembre 1960 dans les villes illustrèrent, de même, la détermination populaire : trois ans après le traumatisme répressif de la « bataille d’Alger », les manifestations à Alger – ville que d’aucuns avaient cru matée par les parachutistes – dirent coram populo l’adhésion des jeunes Algériens des villes au combat du front. Un officier français, mélancolique, constata, selon une formule restée célèbre : « Nous avons subi un véritable Dien Bien Phu psychologique […]. Le 16 mai 1958, nous n’avions pas la situation militaire en mains, et tout le monde criait  “Vive la France !” Aujourd’hui, nous avons gagné sur le plan militaire, mais on crie “vive le FLN” ! ». Le FLN fut donc bien, pour les Algériens, indiscutablement, un emblème libérateur national. Lorsque le président Ben Khedda parlait à la radio et assortissait ses propos de quelques formules coraniques, le peuple algérien se reconnaissait en lui dans l’adhésion connivente : volens nolens, Ben Khedda incarnait ce peuple et son combat. Pour les mêmes raisons, furent ensuite reconnus indifféremment, comme dirigeants de ce peuple, Ben Bella puis Boumediene.

      De 1954 à 1962, les objectifs du FLN furent bien à l’unisson des ressentiments et des espoirs du peuple. De plus en plus majoritairement, les Algériens perçurent le FLN comme leur État. Il réussit à populariser son combat dans le monde. Il donna au peuple, avide de dignité, la reconnaissance internationale requise pour devenir un partenaire incontournable de la négociation de 1961-1962. Que les lendemains aient été moins enchanteurs qu’il avait été espéré est une autre histoire.

      Épilogue-conclusion

      En 1962, éclata le clash entre les hommes d’État du GPRA et les hommes des casernes de l’État-Major général de Boumediene (EMG), dont le fer de lance était une armée des frontières surarmée[18], qui n’avait jamais combattu sur le terrain des maquis. Ce clash aboutit au triomphe des militaires et à l’exclusion durable des politiques. Fut dès lors installée à la tête de l’Algérie indépendante une dictature originale : un pouvoir autoritaire militaire à éventuels fusibles civils. Son installation résultait de l’emprise, à la fois violente et appelée par le peuple, du FLN de 1954-1962.

      Ceci dit, nombre de questions restaient en suspens : sous le poids de l’appareil militaire dirigeant, par exemple, les questions culturelles restaient non résolues au fond : que ce soit l’option déclarée de l’islamo-arabisme, que ce soit la berbérité non dite, que ce soient les ancrages français encore moins dits : le mariage algéro-français, pour avoir été un mariage forcé, avait abouti, comme l’a bien dit Jacques Berque, à une véritable « confusion des sentiments ». Mauro/libyco/berbère, punique, romaine dans l’Antiquité, puis arabe et ottomane, l’Algérie, plurielle dans ses tréfonds, se reconnaissait aussi quelque part dans des valeurs tenues pour françaises, mais mises à mal par le système colonial. Le peuple algérien, avant 1962, avait payé le prix fort pour se libérer de la domination coloniale. A partir de 1962, il commença à réaliser qu’il aurait désormais, aussi, à se libérer de lui-même pour parvenir à se définir et à exister dans toute sa richesse plurielle.

      Gilbert Meynier

      NOTES

      [1] Le MTLD (Mouvement pour le Triomphe des Libertés démocratiques) est, depuis 1946, l’avatar légal du PPA (Parti du Peuple algérien), interdit en 1945, lui-même issu de l’Étoile nord-africaine de l’entre deux-guerres. Violemment déchiré entre un courant politique plébéien dominé par Messali (les « messalistes ») et l’élite des capacités qui finit par dominer le Comité central du parti (les « centralistes »), dont la principale personnalité était Benyoucef Ben Khedda, le parti éclate en 1954, laissant le champ libre à un courant activiste, issu de l’OS, brûlant d’allumer la mèche insurrectionnelle.

      [2] Hocine Aït Ahmed (1926-2015) : rejeton de la plus illustre famille de noblesse religieuse (« maraboutique ») de Kabylie, jeune lycéen en rupture d’études, il fut, de 1947 à 1949, le successeur de Mohammed Belouizdad à la tête de l’OS (Organisation spéciale), organisation paramilitaire du MTLD instituée en 1946. Trilingue arabe-français-anglais, Il fut actif sur la scène internationale, notamment lors de la conférence de Baondoeng (avril 1955). Il fut le pilier le plus politique de la Délégation extérieure du FLN au Caire avant d’être arrêté le 22 octobre 1956 dans l’arraisonnement de l’avion dit « de Ben Bella ». Il passa le reste de la guerre en prison en France. A l’indépendance, il fut rapidement marginalisé et il fut un des créateurs du FFS (Front des Forces socialistes).

      [3] Ahmed Ben Bella(1918-2012): originaire de Maghnia, d’origine confrérique marocaine, ancien adjudant de l’armée française à Monte Cassino, successeur de Aït Ahmed à la tête de l’OS (1949-1950) à la suite de la répression au MTLD du « berbérisme », il fut ensuite, à la Délégation extérieure du FLN au Caire, le principal interlocuteur des services égyptiens. Arrêté le 22 octobre 1956 par l’arraisonnement de « l’avion de Ben Bella », il resta en prison en France jusqu’en 1962. Allié conjoncturel de Boumediene à l’été 1962, et premier président de la République algérienne, il fut arrêté et interné pour dix-huit ans lors du coup d’état militaire de Boumediene du 19 juin 1965.

      [4] Mohammed Boudiaf (1919-1992), originaire d’une grande famille de noblesse d’épée (ajwâd) du Sud-Ouest constantinois (M’sila), fut le leader, lié aux centralistes, qui, dans la prmière moitié de 1954, cherchèrent à promouvoir une alliance entre centralistes et activistes contre les messalistes, cela en vue de refaire l’unité du MTLD : ce fut le CRUA (Comité révolutionnaire d’Unité et d’Action). Le CRUA échoua. Boudiaf devint dès lors l’artisan et l’organisateur principal de l’insurrection du 1er novembre 1954, dont il fut l’un des « neuf chefs historiques ».

      [5] Les wilâya(s) sont les circonscriptions suprêmes de l’ALN telles que les a instituées le Congrès de la Soummam. Il établit six wilâya(s) : la wilâya 1 (Aurès-Nememcha), la wilâya 2 (Nord-Constantinois), la wilâya 3 (Kabylie), la wilâya 4 (Algérois), la wilâya 5 (Oranie), la wilâya 6 (Sud).

      [6] Abdelhafid Boussouf (1926-1980): responsable du MTLD à Skikda, il fut le sucesseur de Larbi Ben M’hidi à la tête du FLN/ALN de l’Oranie. Colonel de la wilâya 5, quasi-autodidacte, fasciné par la manipulation psychologique, il fut au GPRA le redouté responsable du MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons générales), et, plus précisément, le concepteur et l’organisateur de la police politique qui, après l’indépendance, fut connue sous le nom de SM (Sécurité militaire). L’historien algérien Mohammed Harbi a pu parler à ce sujet de « système Boussouf ».

      [7] Le Congrès de la Soummam (20 août 1956) représenta l’apogée du FLN politique. Il définit, à la jacobine, l’organigramme national de l’ALN ; il édicta les institutions de la Résistance (le CNRA – Conseil national de la Révolution algérienne –, le parlement de la Résistance, le CCE (Comité d’Organisation et d’Exécution), son exécutif, transformé en septembre 1958 en GPRA – Gouvernement provisoire de la République algérienne). Le congrès posa deux principes politiques : subordination de l’Extérieur (Délégation extérieure du FLN du Caire, avec Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf et Khider) à l’Intérieur (le groupe dirigeant d’Alger présidé par Abbane) et subordination du militaire au politique. Ces principes allaient être infirmés un an plus tard, au CNRA du Caire, par le groupe victorieux de l’appareil militaire en constitution.

      [8] Ramdane Abbane (1920-1957) fut de facto la tête politique du FLN d’Alger de 1955 à 1957. A la fois Jean Moulin et Lazare Carnot de la Résistance algérienne, il fut le concepteur principal du Congrès de la Soummam. Éliminé par l’appareil militaire en formation, il fut par lui attiré dans un guet-apens et assassiné  le 27 décembre 1957 près de Tetouan, au Maroc.

      [9] Gouvernement provisoire de la République algérienne.

      [10] Parti communiste algérien.

      [11] Union démocratique du Manifeste algérien.

      [12] Centres religieux et d’enseignement d’une confrérie.

      [13] Notables de la cléricature citadine regroupés en association politique/culturaliste depuis 1931. On doit à leur leader historique, le chaykh Ibn Bâdis, la formule célèbre : « L’islam est ma religion, l’arabe est ma langue, l’Algérie ma patrie ».

      [14] Ben Youcef Ben Khedda (1920-2003) fut à l’origine le leader du courant « centraliste » du MTLD en 1953-1954. Il représenta, à partir du ralliement des centralistes au FLN au printemps 1955, l’aile proprement politique du FLN. Désigné à Tripoli par le CNRA à l’été 1961 pour mener à bien les négociations avec la France, il fut ensuite, avec ses amis politiques, éliminé du pouvoir à l’été 1962 par l’appareil militaire régenté par Boumediene, allié conjoncturel de Ben Bella.

      [15] Aït Ahmed, Ben Bella, Boudiaf, Khider.

      [16] Le 20 août 1955, répondant aux directives de Youssef Zighout, chef de la zone 2 (Nord-Constantinois), des Algériens armés ou précairement armés, se soulevent massivement contre l’ordre français, des civils français et divers signes de la domination coloniale. Les attaques firent officiellement 123 morts, dont 71 Européens, 21 civils algériens et 31 membres des « forces de l’ordre ». La répression consécutive fit plusieurs milliers de morts.

      [17] Successivement Ben M’hidi, Boussouf, Boumediene.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 septembre 2026 https://histoirecoloniale.net/le-peuple-et-le-fln-1954-1962-contrainte-ou-adhesion-par-gibert-meynier/

      Alger, 2 août 1936 : quand le geste se joint à la parole – Christian Phéline 

      Christian Phéline analyse les circonstances et les significations du geste mythique accompli par Messali Hadj le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger.

       Sources et échos symboliques d’une « poignée de terre »

      Christian Phéline

      La pluralité de débats et le regain d’intérêt historique qu’a suscité le centenaire de la création de l’Étoile nord-africaine contraste avec le voile d’amnésie ou de flou que l’histoire officielle, de part et d’autre de la Méditerranée, a longtemps jeté sur cette force matricielle de tous les développements ultérieurs du combat algérien de libération nationale. Cette occultation a porté en particulier sur ce moment fondateur que fut le discours prononcé, au Stade municipal d’Alger, par Messali Hadj, le 2 août 1936. Un retour informé sur cette prise de position décisive met en revanche en lumière ce qu’elle dévoilait des limites politiques tant des promesses réformistes du Front populaire en matière coloniale que de la visée d’un « rattachement à la France » dans laquelle les Oulémas, la fédération des Élus musulmans et l’appareil communiste conduisaient alors leur combat sous la bannière du « Congrès musulman algérien ». 

      Dans la suite d’un précédent article[1], il est proposé, à l’approche du 90e anniversaire de cette journée mémorable, d’interroger la profondeur et la richesse des ressorts symboliques à l’œuvre dans le geste de la poignée de terre brandie vers le ciel, tel qu’avec la formule « Cette terre n’est pas à vendre ! », il s’est conservé comme une référence iconique dans la mémoire militante du courant issu de l’Étoile puis du Parti du peuple algérien (PPA)[2].

      Le Stade municipal d’Alger. Construit à l’extrémité du faubourg de Belcourt (Belouizdad) lors du centenaire de la Conquête en 1930, celui-ci pouvait accueillir dans ses tribunes et gradins près de 15 000 spectateurs.

      Dans ce qui fut la plus précoce biographie du président de l‘Étoile nord-africaine, Benjamin Stora l’admettait d’emblée : « Lorsque Messali évoque ce moment dans ses discours ultérieurs, dans ses souvenirs, il faut naturellement faire la part des embellissements poétiques qui enjolivent peut-être un peu la réalité. »[3] Cet appel à la prudence fait suite à la narration faite par le dirigeant du geste ayant conclu sa proclamation au Stade municipal : « Je me suis baissé ; j’ai ramassé une poignée de terre, de cette bonne terre d’Algérie, et j’ai dit que cette terre ne se vendait pas ; tout un peuple en était l’héritier. On ne vend pas son pays ! On n’assimile pas son pays ! »[4] . Ce récit canonique, à partir duquel l’épisode s’est perpétué dans les rangs du PPA, est d’ailleurs tardif : il figure dans l’une des quelques allocutions du début 1959 où Messali, qui venait d’être libéré de sa résidence forcée à Belle-Île mais restait interdit de séjour en Algérie, tenta devant ses fidèles de relier les combats de l’heure à une mémoire encore à construire. Dans une curieuse boucle temporelle, le dirigeant y relatait même son intervention de 1936 comme si c’était aussi la voix de son auditoire présent qu’il y avait, par avance, portée : « Mes frères ! En votre nom, au nom des militants de cette époque, au nom du peuple algérien, j’ai pris la parole au Congrès. »

      Rédigés encore une douzaine d’années plus tard, les Mémoires du vieux leader restitueront en des termes voisins la formule prononcée devant le public du Stade municipal : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la Baraka n’est pas à vendre, ni à marchander, ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne »[5]. Ce texte ultime ne reprend cependant pas le récit du mouvement ostentatoire vers le sol puis vers le ciel qui aurait accompagné ces paroles. Dans ses « Souvenirs », eux aussi d’une rédaction tardive, Mohamed Mestoul, le plus précoce lecteur algérois d’El-Ouma, resté à proximité du dirigeant pendant toute la durée du meeting, le décrira bien « prenant une poignée de terre », mais en situera le moment non pas en conclusion directe du discours, mais après la gigantesque ovation et les « trois tours de piste » triomphaux lui ayant fait suite[6]. Quant à l’évocation que Guenanèche, proposera du dirigeant prenant « une poignée de terre dans la main et la brandissant bien haut »[7] , elle relève plus de la pieuse reprise d’un moment devenu légendaire que d’un témoignage personnel, ce militant étoiliste de Tlemcen ne semblant pas avoir assisté au rassemblement algérois. Selon lui, notons-le, cet acte si symbolique aurait été accompli « de façon presque inconsciente ».

      Il faut en revanche toute la licence de l’écriture romanesque pour que Mohamed Benchicou dans sa fiction sur « la vie occultée de madame Messali Hadj », imagine que, concerté par avance avec sa compagne, le geste se serait inspiré de celui de l’Esquimau Nanouk, le héros du documentaire éponyme de Robert Flaherty (1922), lançant son harpon en l’air pour mieux ferrer le poisson[8]… Davantage de vraisemblance, disons-le, s’attacherait à ce que le dirigeant algérien se soit plutôt souvenu, de façon consciente ou non, de l’énergie avec laquelle le chef indien Thunderbird appelle à la résistance contre l’envahisseur blanc, la main droite brandie, bras arrondi au-dessus du visage, dans le film de Ray Taylor, Battling with Buffalo Bill : c’est là l’un des premiers westerns du cinéma parlant et Messali pourrait l’avoir vu lors de sa sortie parisienne en version sous-titrée, fin 1932 à l’Apollo.

      Le sens nouveau d’une vieille invocation

      Quoi qu’il en soit, la référence verbale à la « terre » et au refus de sa « vente » ne figure pas dans le texte de l’allocution publié à l’époque dans El-Ouma[9], texte lui-même écrit après le meeting, puisque l’orateur rapportera que son discours y avait été « totalement improvisé » et qu’il y avait dit « bien d’autres choses, dont je ne me souviens plus avec précision »[10]. Par deux fois dans le discours ainsi restitué, l’orateur évoque « le sol de nos ancêtres » ou « le sol de notre Patrie » mais c’est pour dire son émotion de retrouver le pays de sa naissance après un long éloignement parisien. Son appel final reste d’une rhétorique exempte de métaphore où l’orateur clame : « À bas le Code de l’Indigénat ! À bas la loi d’exception et la haine des races, vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »

      Notons aussi que le paroxysme unissant le symbole de la terre natale à celui du poing levé n’est mentionné, malgré le caractère spectaculaire qu’il aurait revêtu, par aucun des observateurs de presse présents, pas plus que par les deux rapports de police qui relatèrent le meeting[11] : en des termes voisins, ces derniers rapportent comme conclusion du discours un appel à « agir dans le calme et la discipline pour obtenir l’émancipation totale du peuple musulman », assorti du conseil à ne pas s’engager « dans les luttes contre les Français et les Juifs » pour lutter « seulement contre vos ennemis ».

      Le silence immédiat autour de cette « poignée de terre » contraste avec les commentaires d’alors qui confirment en revanche le récit où Messali dépeindra la foule, descendue sur la piste, s’emparant de lui dès la fin de son discours, lui faisant faire « plusieurs tours du stade », criant et lançant des slogans « comme dans une manifestation »[12]. En des termes plus froids, le commissaire de l’arrondissement ne dit pas autre chose : « L’orateur est porté en triomphe et fait le tour des tribunes, très acclamé par l’auditoire. » Et même La Lutte sociale, l’organe des communistes algériens, qui ne pouvait y voir qu’une sérieuse mise en cause de sa ligne tricolore d’« Union avec le peuple de France », doit le concéder : « Il est vivement applaudi et porté en triomphe tout autour du stade. » Deux clichés publiés dans El-Ouma témoignent en outre de cette apothéose[13], alors qu’aucune image n’est connue qui donne à voir le geste tellement symbolique de la poignée de terre. En un lieu dévolu aux jeux de ballons si prisés de la jeunesse musulmane, Omar Carlier voyait dans le cérémonial qui s’improvise en faveur de l’orateur, une manière de le « jucher sur les épaules de ses supporteurs, comme certains l’ont vu faire pour certains matchs de football »[14]. Même si les gestes appartiennent à d’autres cultures, on pourrait y reconnaître aussi ce rite de l’élévation sur le pavois par laquelle les anciens Francs consacraient le chef qu’ils s’étaient choisi, ou cette sortie a humbros où le matador le plus apprécié quitte l’arène, porté en gloire sur les épaules de ses admirateurs.

      Journalistes comme policiers, les observateurs d’alors ne manquèrent pas de relever aussi le mot d’ordre qui, en des termes plus ouvertement politiques, donnait son sens au refus de toute « vente » du terroir ancestral : « Parlement algérien, élu au suffrage universel sans distinction de races et de religions ! ». Exprimant la double exigence démocratique de remettre le destin du pays à la volonté du plus grand nombre dans le respect des droits de toutes les minorités, cet appel s’opposait terme à terme à la perspective ouverte par le « projet Blum-Viollette » : non, la reconquête d’une souveraineté de l’Algérie ne pouvait être bradée contre une illusoire dilution de la représentation algérienne au sein d’une chambre parlementaire parisienne ! Un syncrétisme inédit combine ici le legs de 1789, la référence à la souveraineté républicaine et la posture anticoloniale du communisme de 1920, avec le mythe d’une nation algérienne s’identifiant tant à la tradition musulmane qu’à l’aspiration contemporaine à l’unité arabe. Une intelligence politique toute moderne dicte la manière dont la revendication de souveraineté s’y exprime sur un mode démocratique refusant toute exclusive ethnico-culturelle.

      C’est certes non sans mal, que le courant issu de l’Étoile nord-africaine s’est employé à distinguer ce qui, dans l’islam, constituait à ses yeux le ressort historique et culturel premier de résistance à la dépersonnalisation coloniale, et cette perspective d’une société souveraine accueillant à égalité les habitants de l’Algérie de toutes races ou religions. Mais les rangs militants ont su parfois faire remarquablement leur cette dernière conception, comme l’attestent les termes si ouverts d’un « Journal hebdomadaire, critique, humoristique et comique », manuscrit, diffusé au sein de la prison Barberousse en octobre 1938 : « Tous les Algériens sont frères. Ils ne constituent qu’un seul corps, un et indivisible. Chacun a le droit de pratiquer sa religion et de suivre sa doctrine à la condition de ne pas compromettre la sécurité et la paix du pays. Le parlement est la maison du peuple sans qu’il y ait lieu de faire des distinctions entre juifs, arabes, français et mozabites. »[15]

      Aussi, malgré son emphase, peut-on accorder foi au sentiment rétrospectif du dirigeant pour qui « Ce fut une des journées les plus belles de [s]a vie[16]. » Et au bilan qu’avec quelque volontarisme sur l’ampleur immédiate de l’adhésion à son propos, il en tire dans le texte original de ses Mémoires : « La page noire du Congrès musulman algérien qui allait entacher notre passé historique et compromettre notre avenir a été brûlée sous le feu d’une prise de conscience du peuple algérien. »[17]  Les autorités ne s’y trompèrent pas : l’appel souverainiste à un « Parlement algérien », jugé « intolérable » par le gouverneur général Georges Lebeau, est à l’origine de l’intense campagne en vue de l’interdiction de l’Étoile qui, avec le soutien tacite de l’appareil communiste, aboutira en janvier 1937. 

      Pour en revenir à la « poignée de terre », l’historien peut au moins s’assurer de la vraisemblance matérielle de l’exécution d’un tel geste, dans ce lieu, en conclusion d’un discours s’adressant à plus de dix mille personnes. Outre une sonorisation sérieuse, tout un dispositif scénographique est d’habitude requis en semblable circonstance qui permette à l’orateur d’être vu et entendu d’un aussi vaste auditoire. Ainsi pour la vaste manifestation d’une teneur bien différente qui prend place en ce même endroit une semaine plus tard : le « grand meeting de propagande nationale » réuni le 9 août par un « Comité du Rassemblement national d’action sociale français » en une riposte au dialogue entre le nouveau gouvernement de Front populaire et les représentants du Congrès musulman, où La Dépêche algérienne s’empressera de voir la vraie « voix de l’Algérie ». Le reportage illustré montre les orateurs, dont Augustin Rozis, le maire très réactionnaire d’Alger, s’y succéder, perchés sur une sorte de haute chaire de bois dressée au-dessus d’une foule assise jusque sur la piste. Plus classiquement, l’immense rassemblement pieux opéré, cette fois-ci au stade de Saint-Eugène, pour le quinzième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le 21 juin 1942, groupera les personnalités au centre des gradins sous une effigie géante du maréchal Pétain, tandis que les congressistes défileront en procession devant eux. Dans l’un ou l’autre de ces agencements, on imagine mal comment un orateur, aussi inspiré eût-il été, aurait pu se baisser pour vraiment ramasser au sol un peu de terre.

      Il n’en va cependant pas de même avec l’agencement insolite qui, le 2 août, accueille les représentants du Congrès musulman. Loin de dominer le public, les intervenants y sont en effet placés en contrebas de lui : « Au centre du terrain, rapporte ainsi La Lutte sociale, sous des vastes parasols car le soleil était ardent, s’installèrent au milieu des vivats, les délégués retour de Paris. » Plusieurs photos de presse donnent à voir ces ombrelles à rayures bayadère et franges festonnées d’un effet bien peu solennel. Les prises de parole, ainsi que le montrera un cliché du cheikh Taïeb El-Okbi publié par La Dépêche algérienne lors de son procès en 1939, s’y firent devant un micro fixe installé sous l’une d’entre elles. Or l’article de Chantiers nord-africains publié lors de l’aménagement du stade précisait que, si le circuit extérieur servant de vélodrome était revêtu de bois, le terrain de football avait été « très travaillé, bien nivelé, drainé, tuffé »[18] [je souligne]. L’on jugeait alors ce revêtement minéral propre à « permettre les jeux les plus précis », quand, aujourd’hui, il est le plus souvent abandonné au profit du gazon naturel ou non : on le voit avec la piste verte du stade actuel. Par ailleurs, même si ses Mémoires indiquent que le micro lui fut apporté « sur [sa] petite table »[19], il ne semble pas que Messali ait parlé d’un autre endroit que les délégués officiels, le correspondant de La Lutte Sociale précisant que c’est « autour d’eux » qu’il avait aperçu « le président de l’Étoile nord-africaine, arrivé le jour même de Paris ». Si tel fut le cas, il n’y aurait pas impossibilité à ce que ce dernier ait, pour conclure son discours sur un mode spectaculaire, gratté du bout des doigts assez du revêtement poudreux de la piste pour en remplir sa paume. Certes, selon les minéralogistes, le tuf n’est guère que « la plus impure, la plus irrégulière et la plus poreuse des concrétions calcaires »[20]. Mais, ici, la force liturgique conjuguée du mot et de l’ostentation aura su faire d’un aussi pauvre matériau le signifiant, prêt à passer à la légende, de « cette bonne terre de l’Algérie » que l’orateur appelait à reconquérir.

      Évoquant cet épisode, un quart de siècle plus tard, celui-ci écrira : « Nous voulions briser les chaînes, celles de la misère, de l’exploitation, du racisme. À cause de ce geste, nous sommes aujourd’hui sur le chemin de la grande liberté. »[21] Qu’elle ait été ou non magnifiée par son récit ultérieur, cette ponctuation corporelle du discours du stade d’Alger actualise à sa manière la métaphore si puissante des chaînes du despotisme rompues par le peuple, telles que, depuis exactement cent années, le Génie de la Liberté, modelé par Auguste Dumont en 1836, les brandissait dans le ciel révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine. De manière plus ordinaire, la main refermée de l’orateur fait aussi écho au salut popularisé par la presse illustrée du boxeur victorieux, voire à l’insolent « bras d’honneur » des mauvais garçons. Mais surtout, en ce début du Front populaire, il sait transposer en appel à une lutte pour la libération nationale le défi ouvrier du poing levé qui, dans la « diffusion fulgurante » qu’il connaît en France à partir de 1933, se veut réplique à la montée des saluts fascistes[22]. Moins de deux mois plus tôt, le symbole en avait dominé les grandes scénographies collectives par lesquelles tant la SFIO que le PCF célébrèrent la victoire électorale. Blum lui-même, le 7 juin au Vélodrome d’hiver, encouragea les militants de son poing dressé, tandis que, le 14, à Buffalo, les participants au rassemblement communiste furent invités à prêter ainsi un « serment de fidélité ». Cela a été bien relevé : en ces deux occasions, dans une tentative pour les organisations ouvrières d’opposer leurs propres rituels de masse à celles de l’Allemagne hitlérienne, « la politique s’installait dans les stades »[23]. Rentrant alors de son exil en Suisse, Messali ne manqua sans doute pas de mesurer l’efficacité théâtrale et la valeur d’engagement mutuel qu’à la taille d’un tel lieu, cette gestuelle revêtait aux yeux de l’opinion.

      Poing fermé ou index pointé vers le ciel ?

      Mais c’est avec une résonance bien plus profonde qu’en plaçant la terre algérienne sous le signe de la Baraka, bénédiction et promesse d’abondance venues en droite ligne du Prophète, l’orateur du 2 août réinscrit le combat à venir dans la tradition de la communauté musulmane en même temps qu’il investit d’un sens nouveau cette vieille invocation. Car l’on ne saurait ignorer combien en islam, ainsi que le souligne l’anthropologue algérien Malek Chebel, le corps est un « corps textuel » dont un ensemble de prescriptions soumet la pantomime à « une versification gestuelle totale »[24]. Pour le croyant, la terre revêt de plus toute sa vertu purificatrice dans le tayammum, cette ablution sèche à laquelle, en l’absence d’eau, il est autorisé par les sourates 4 et 5, et où il touche le sol pour feindre ensuite de se laver le visage et les mains.

      L’enchaînement par lequel, en cette fin de son discours, l’orateur improvisé du 2 août se baisse vers le sol, se relève, exhibant sa paume emplie de terre, avant de se rasseoir, obéit en outre à une séquence voisine du rituel musulman de la prière, suite des postures debout, prosternée et assise où le mortel ne témoigne de lui-même que dans son effacement devant Dieu. Dans le même registre religieux, la poignée brandie vers le ciel peut aussi être comprise par le public de croyants réuni dans le stade comme une variante de la manière dont nombre d’entre eux participaient aux défilés ouvriers de 1936, l’index pointé vers le haut, affirmant le Tawhid, l’unicité d’Allah.

      Les dirigeants du Congrès ne se tromperont d’ailleurs pas sur le sens renforcé que revêtira ce geste après le discours du 2 août : lors du meeting de leur comité algérois le 24 janvier suivant dans le Hall de l’automobile où ils feront diffuser par haut-parleur la Marseillaise et l’Internationale, ils expulseront avec énergie une centaine de participants qui, « le poing levé un doigt vers le ciel », entonneront « un chant différent en langue arabe » : « C’est le groupe séparatiste des adhérents de l’Étoile nord-africaine qui clame son hymne d’indépendance », expliquera L’Écho d’Alger. Six mois plus tard, lors du défilé du 14 juillet 1937, cette « main droite levée avec l’index tendu », aussi bien que le nouveau drapeau algérien vert et blanc, signalera le dense cortège formé par les militants du PPA, et la police y verra dès lors l’un des gestes de ralliement ostensibles des partisans de Messali[25]. Encore après l’arrestation des dirigeants du parti nationaliste à la fin août suivante, la presse européenne notera « l’arrogance » des quelque cent cinquante « militants – tous jeunes – » qui se masseront devant la prison Barberousse « en levant l’index de la dextre, ce qui est leur manière à eux de saluer et de se reconnaître »[26]. Et la Une d’El-Ouma publiée pour les cantonales d’octobre suivant n’hésitera pas à montrer Rabah Messaoui, qui fait alors partie de ses candidats, posant le doigt pointé au ciel.

      Par toutes ces voies, la brusque manière dont, ici, le geste se joint à la parole trouve à faire écho aux vieux rituels encore en usage dont une magie d’origine antéislamique usait lorsqu’il s’agissait de conjurer une menace ou de se promettre un résultat. Ainsi que l’écrivait au début du siècle Edmond Doutté : « L’incantation énonce ce que l’on veut obtenir de même que le geste le simule ; dans les deux cas c’est de la magie imitative et il n’y a au fond pas de différence entre le rite manuel et le rite oral ; de même que la simple simulation d’un phénomène est considérée comme pouvant le produire, de même son énonciation par la parole a aussi ce résultat. » [27] Ces pratiques et leur résonance symbolique, perpétuées à travers les réseaux de l’islam confrérique, n’étaient pas inconnues de Messali qui en avait été baigné tout au long de son enfance tlemcénienne. Alors, dans la vieille sémantique des rites magico-religieux, ramasser au creux de sa paume un peu de la poussière du sol peut aussi être compris comme manière de déjà reprendre en main une infime portion du terroir nourricier spolié par la Conquête, et brandir cette poignée, comme proclamer par avance sa future émancipation.

      Sur la manière dont le mouvement lie ici la paume puis le poing refermé, le sol et l’invocation au ciel, on pourrait aussi, toujours avec Doutté, rappeler combien la main, avec le nombre 5 qui lui est associé, « a un caractère magique chez les musulmans ; en particulier en Afrique du Nord » et qu’elle est même « le symbole protecteur entre tous », surtout lorsqu’elle est « projetée largement en avant, comme lorsque l’on fait le geste d’écarter quelque chose »[28]. Ce même auteur signalait aussi que, selon de nombreux h’adîth, le Prophète, pour soigner une personne souffrante, mouillait son doigt, le frottait au sol et, touchant la partie souffrante du corps, proférait cette formule : « Au nom de Dieu, la poussière de notre terre, avec la salive de l’un de nous, guérit notre malade. »[29] L’on pourrait ainsi appliquer à la ritualité socio-politique moderne du discours d’août 1936, ce que Doutté disait encore de cette vieille « magie sympathique » : « Ce qui est essentiel en elle […] c’est la pleine conscience du désir s’extériorisant pour se réaliser. »[30] Car, tel le magicien traditionnel, lorsque le dirigeant sacralise une simple poignée de terre, la faisant promesse d’un watan, d’une Terre des ancêtres, d’une « terre de la Baraka » à reconquérir et non pas à vendre, il « projette toute la force de sa volonté dans le geste imitatif, dans l’objet dont il se sert, dans le nom qu’il prononce » d’une manière telle que « l’objet devient un fétiche, le nom un démon, un dieu. »[31]

      Mais, agissant en parole et parlant en acte, l’orateur de ce dimanche matin sait sans doute à la fois de quels registres antérieurs il use et quelle performance inouïe il invente là. Car celle-ci transcende les stricts requis gestuels de l’islam scripturaire aussi bien que les codes de la symbolique ouvrière par le souffle d’une inspiration corporelle et verbale qui, d’un même coup, investit et modifie tout l’espace moderne de la politique algérienne. Avec elle, en un jour, Messali se présente à une nouvelle génération comme cette figure de ralliement dont l’Algérie musulmane restait privée depuis la défaite infligée à Bou Amama dans les années 1880 et l’exil en 1923 du flamboyant émir Khaled qui avait mis fin au combat pour l’égalité des droits et pour le renouveau algérien qu’il avait engagé au lendemain du premier conflit mondial[32]. La symbolique de ce geste du 2 août ouvre à une reconquête du terroir restée jusque-là impensable, tout en remuant le tréfonds mystique du plus ancien soufisme maghrébin. Que son exorde spectaculaire ait été préméditée ou improvisée, l’orateur s’y faisait à la fois héros et prophète, joignant dans une même figure charismatique les rôles du tragédien, du tribun et du prêcheur, pour nouer avec cette foule assemblée un rapport sans équivalent. N’ignorant pas qu’il joue des vieilles attentes providentialistes d’un « homme de l’heure », ce Mûl-es-Sa’a qui devait rétablir l‘Ouma musulmane dans sa dignité, l’orateur en actualise la promesse dans le nouvel espace politique de l’Algérie des années 1930. Par ce coup de théâtre, il défie les responsables des Oulémas jusque dans leur pouvoir de cheikhs, tout en offrant à la masse algéroise la rencontre, à cette heure-là, des attentes d’un peuple et de l’expérience d’un dirigeant s’offrant pour le conduire.

      Aussi n’est-il pas surprenant que l’épisode de la poignée de terre, même s’il ne paraît pas avoir trouvé sa pleine visibilité immédiate aux yeux des observateurs, se soit imposé par la suite avec tant d’efficacité pour symboliser le caractère fondateur de cette journée et la consacrer comme sommet mémoriel de toute une série d’événements y ayant préparé – du discours indépendantiste de Bruxelles (1927) au meeting parisien du Front populaire. Car, autant que d’une historicité indiscutablement avérée, l’imaginaire collectif peut se nourrir du mythe efficace ou de la légende convaincante et s’en faire le propagateur. Figures d’une « sacralisation de l’origine », légende et mythe participent ainsi à leur manière de l’histoire ultérieure qui, autant que par les faits du passé, peut être mue par ce qui se transmet « entre le vécu reconstruit et le fictif imaginé »[33].

      Dans l’immédiat, par-delà la scansion de ce geste emblématique et bien que nul ne rapporte que le mot précis d’« indépendance » ait été prononcé par l’orateur, la rupture marquée par son intervention n’échappe à aucun des dirigeants présents du Congrès musulman et se trouve perçue par la masse des spectateurs comme ouvrant une voie distincte de celle empruntée par ceux-ci. Messali ne pècherait donc pas par exagération rétrospective lorsqu’il décrit la foule l’acclamant alors par des cris mêlant les revendications d’identité nationale et religieuse et la reconnaissance de sa vocation de dirigeant : « Vive l’Algérie ! Vive Messali ! Vive l’indépendance ! Vive l’Islam ! Vive Allah ! » La formule « Cette terre n’est pas à vendre ! » a donc pu, à bon droit, être reconnue comme un acte séminal pour tout le combat ultérieur de la libération nationale. On comprend aussi qu’elle ait été reprise, soixante-quinze ans plus tard, pour exergue du colloque international qui, en septembre 2011 à l’université de Tlemcen, marquera le début, sur le terroir algérien même, d’une réinscription dans la mémoire nationale de la figure du dirigeant de l‘Étoile nord-africaine.

      Le port de la chéchia stamboul

      Au Stade municipal, le 2 août 1936, Mohamed Mestoul, Messali Hadj et son jeune fils Ali, portant tous deux une chéchia stamboul. À l’arrière-plan, l’un des parasols d’où prirent la parole, les orateurs du Congrès musulman, comme, sans doute, Messali lui-même.

      Pour rester dans l’ordre du symbolique tout en évoquant un autre signifiant visuel, on relèvera qu’à l’occasion de cette première apparition publique en Algérie-même, le président de l’Étoile aura tenu à faire retour au port de la chéchia, abandonné par lui tout au long de ses années parisiennes, et auquel il restera dès lors fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ses Mémoires ne diront rien des motifs de cette initiative, ni si elle émane de lui ou de ses camarades algérois, Le plus probable semble, comme le suggère Carlier, qu’un accord spontané se soit fait entre eux pour, après un si long séjour hors d’Algérie, éviter de donner le signe de dépersonnalisation que pouvait constituer une tête nue et pour revêtir une coiffe « conforme à la hexis corporelle du groupe venu l’attendre au débarcadère » et qui représente alors le « couvre-chef citadin et moderne prisé des classes moyennes » musulmanes à Alger[34]. Pour l’occasion, ce ne fut en effet pas la banale coiffe kalabouche, simple calot de feutre rouge, courante dans la vie quotidienne du peuple de la Casbah, que retient le dirigeant, mais la chéchia haute dite stamboul, qu’il portait lui-même dans sa jeunesse à Tlemcen et qui était devenue, dès le mouvement Jeune-Algérien d’avant 1914, « l’expression corporelle de son ouverture à la modernité et de son désir de reconnaissance. Une combinaison esthétique parallèle à la combinaison discursive, qui revendique l’égalité des droits civiques et politiques dans le respect du statut personnel musulman »[35].

      Pour ce premier et décisif rendez-vous avec l’auditoire populaire et la jeunesse du pays, Messali aurait ainsi avec beaucoup de justesse instinctive réinventé ce « look minimal » de la chéchia alliée au complet-veston, à une cravate, et à la petite moustache, qui l’identifie bien comme musulman sans prétendre rivaliser ni avec la tenue patriarcale des cheikhs réformistes, ni avec l’élégance occidentale plus solennelle de certains « élus musulmans ».

      Le dirigeant attachait en tout cas à ce choix assez de prix pour que, malgré les fatigues de deux nuits de voyage, il se soit personnellement rendu rue de la Lyre pour acquérir un tel couvre-chef. Et même deux : pour une circonstance aussi importante, il voulut en effet se présenter devant la foule du Stade municipal avec à son côté, outre sa compagne française, Émilie Busquant, leur tout jeune fils, Ali, coiffé de cette même manière.

      Un tel choix, ce 2 août, n’allait pourtant pas de soi, de se rendre, accompagné d’une femme et d’un enfant de six ans, dans une réunion de masse où il n’était pas attendu et où il lui faudrait sans doute négocier avec rudesse son accès à la parole, voire sa simple présence. Y fallait-il une volonté affective assez forte d’associer, jusque sur la scène publique, sa « petite famille au complet[36] » à un tel retour à la terre natale ? Était-ce aussi manière de couper court à toute polémique en affichant d’emblée et le choix d’un couple transculturel, et la pleine algérianité de sa lignée ? Si la situation était loin d’être isolée parmi les membres de la nouvelle classe politique algérienne, ainsi qu’en témoignent les cas de Ferhat Abbas ou du jeune Ahmed Boumendjel, tous deux mariés à une Française, elle revêtait en l’espèce une portée politique précise : signifier, par l’affirmation d’un tel choix de couple, que la lutte contre le « rattachement à la France » comme abdication de la personnalité algérienne, n’entendait en rien ouvrir à une guerre ethnique ou religieuse. En cela le double port d’une chéchia algérienne devant le vaste public assemblé ce matin-là au Stade municipal, y illustrait, en une frappante leçon de choses vestimentaire, cette conjugaison de l’affirmation nationale et d’une visée universaliste que condense politiquement la formule « Parlement algérien, sans distinction de races et de religions ! »[37].


      Notes

      [1]   « Le 2 août 1936, coup d’envoi du combat de libération nationale », Histoire coloniale et postcoloniale, 1er juin 2026. https://histoirecoloniale.net/le-2-aout-1936-a-alger-coup-denvoi-du-combat-de-liberation-nationale-par-christian-pheline/

      [2]  Cette analyse reprend et précise celle développée, sous l’intertitre « Performance », dans La Terre, l’Étoile, le Couteau. Le 2 août 1936 à Alger, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2023, p. 84-92 ; cet ouvrage a également été publié, à Alger, chez Chihab. https://histoirecoloniale.net/un-livre-de-christian-pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout/

      [3]  Benjamin Stora, Messali Hadj 1898-1974, préface inédite, coll. « Pluriel », Hachette littératures, 2004, p. 148.

      [4]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MH MNA, doc. int. 15.

      [5]  Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, J.-C. Lattès, 1988, p. 224.

      [6] Mohamed Mestoul, « Souvenirs : Messali Hadj à Alger en 1936 », Messali Hadj 1898-1998 : parcours et témoignages, coll. « Réflexions », Alger, Casbah Éditions, 1998, p. 179.

      [7] Mohamed Guenanèche, Le Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres, Alger, ENAL, 1961, réédition OPU, 1990, p. 71.

      [8] Mohamed Benchicou, La Parfumeuse. La vie occultée de madame Messali Hadj, Riveneuve, 2012, p. 196-197.

      [9] N° 32, 26 août 1936.

      [10] Mémoires de Messali Hadj, op. cit., p. 223-224.

      [11]  CDHA, fonds Serna, ARC16/SER18 et ANOM, GGA, 3CAB/90.

      [12]  Mémoires…, op. cit., p. 224 ; selon Mestoul, art. cité, p. 175, « ce fut le délire. La foule le prit et, sur les épaules comme un champion des jeux olympiques, lui fit faire trois tours de piste, sous les applaudissements ».

      [13] N° 42, août 1936 ; une reproduction en est donnée dans L’Étoile, la Terre, le Couteau…, op. cit., p. 93.

      [14] Omar Carlier, « Messali et son look. Du “jeune Turc” citadin au za’im rural, un corps physique et politique construit à rebours ? », Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach, dir., Le Corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, L’Harmattan, 2008.

      [15]  ANOM, GGA, 3CAB/98.

      [16]  Mémoires…, op. cit., p. 224.

      [17]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4939 ; je remercie Djanina et Leila Messali-Benkelfat de m’avoir donné accès à ce document.

      [18]  Avril 1930, p. 344.

      [19]  Mémoires…, op. cit., p. 223.

      [20]  Alexandre Brongniart, Traité élémentaire de minéralogie, avec des applications aux Arts, Déterville, 1807, t. I, p. 221.

      [21]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MNA MH, doc. int. 15.

      [22]  Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, n° 11, p. 5-20.

      [23] Idem.

      [24]  Malek Chebel, Le Corps en islam, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 2013, p. 47.

      [25]  Note sur la situation politique indigène au 7 septembre 1937, AN, F60/723.

      [26]  L’Écho d’Alger, 3 septembre 1937.

      [27]  Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1908, p. 110.

      [28] Idem, p. 183 et 325.

      [29]  Idem, p. 343.

      [30]  Idem, p. 598.

      [31]  Idem, p. 330.

      [32]  Charles-Robert Ageron, « L’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? » (1969), repris in Politiques coloniales au Maghreb, Presses universitaires de France, 1973, et Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L’Émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, 1987.

      [33] Omar Carlier, « Culture politique et mémoire militante : la remémoration de l’Etoile nord-africaine », Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile nord-africaine au Front de libération nationale, 1926-1954), doctorat d’État en science politique, Jean Leca, dir., IEP, (Paris), 1994, vol. 5, p. 268, n. 4.

      [34]  Omar Carlier, « Messali et son look… », art. cité, p. 268-269.

      [35] Ibid.

      [36]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4919.

      [37]  Cette symbolique de la chéchia, partagée d’une génération à l’autre, sera de nouveau mobilisée après l’arrestation des dirigeants du PPA l’année suivante, par une « carte de solidarité » dont un exemplaire, saisi lors d’une perquisition, a été reproduit dans La Dépêche de Constantine du 17 avril 1938 : un émouvant médaillon du jeune Ali portant un tel couvre-chef figurera, en-dessous d’un portrait de son père coiffé de même façon et en vis-à-vis d’une effigie de la « petite » de son codétenu Moufdi Zakaria, en appui à cet appel  : « Qu’as-tu fait pour ces Enfants et leurs Mamans ? Leurs Pères sont emprisonnés pour toi. Aide-les… Soutiens-les… » AN, F60/727, reproduit in Salah Bendrissou, Moufdi Zakaria vu par l’administration française. Renseignements généraux et rapports militaires français, préface de Gilbert Meynier, Alger, Imprimerie El-Arabia, 2006., p. 125.

      Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/alger-2-aout-1936-quand-le-geste-se-joint-a-la-parole-par-christian-pheline/

      Le dégel franco-algérien : une normalisation asymétrique – Karim Medjani

      En diplomatie, les séquences d’apaisement se jugent moins aux gestes symboliques qu’aux gains effectifs qu’elles produisent. À cet égard, le rapprochement engagé entre Alger et Paris depuis plusieurs semaines révèle moins une réconciliation qu’un rééquilibrage inachevé — et, pour l’heure, asymétrique.

      Car posons-nous la question : qu’est-ce qui a changé pour l’Algérie ces dernières semaines ? La France a-t-elle incliné sa position sur le Sahara occidental ? Augmenté le nombre de visas aux Algériens ? Revu sa position sur la colonisation ? Que nenni.

      Après près de deux années de tensions marquées par le gel de nombreuses coopérations, des coups de mentons, des petites phrases assassines,… les deux capitales affichent désormais leur volonté de tourner la page. Reprise des contacts politiques, réactivation des canaux diplomatiques, rhétorique du « respect mutuel » : tous les marqueurs d’un dégel sont réunis. Mais derrière cette normalisation affichée, la distribution des bénéfices reste inégale. Les avancées concrètes concernent d’abord des priorités françaises, tandis que les dossiers structurants pour Alger demeurent, eux, largement au point mort.

      Le signal le plus tangible de cette reprise est venu de Paris, avec l’annonce par l’ambassadeur de France à Alger d’un retour progressif à un niveau d’environ 250 000 visas annuels délivrés aux ressortissants algériens. Ce geste, hautement politique, est vite démenti par Paris. Donc, rien de nouveau. En revanche, tout porte à croire que la reprise du dialogue s’accompagne d’une relance plus large des coopérations sécuritaires, judiciaires et économiques — autant de domaines où l’intérêt français est immédiat, notamment dans un contexte régional marqué par les recompositions au Sahel, les tensions méditerranéennes et les enjeux énergétiques.

      Cette séquence répond ainsi à une logique fonctionnelle du côté français : restaurer des mécanismes opérationnels mis à mal par la crise. Les services de sécurité renouent leurs échanges, les entreprises retrouvent de la visibilité sur un marché stratégique, et l’État français récupère des marges de manœuvre sur les questions migratoires. Autrement dit, Paris sécurise des intérêts concrets à court terme.

      À Alger, la grille de lecture est sensiblement différente. Le pouvoir algérien inscrit le rapprochement dans une exigence de « souveraineté » et de « reconnaissance politique ». Or, sur ce terrain, les signaux restent faibles.

      Les dossiers mis en avant par Alger — restitution des biens mal acquis, extradition d’opposants et d’anciens hiérarques poursuivis par la justice algérienne , traitement judiciaire de l’affaire de l’agent consulaire — ne relèvent pas de la simple coopération technique. Ils touchent au cœur des attributs de l’État : la capacité à faire valoir ses décisions de justice, à défendre ses représentants et à imposer sa lecture des affaires sensibles. Leur blocage persistant souligne les limites du rapprochement actuel.

      Sur les biens mal acquis, malgré des années de demandes et quelques échanges procéduraux, les avancées restent marginales. Insignifiantes. Le cadre juridique français, fondé sur l’indépendance de l’autorité judiciaire et des procédures longues, limite de facto la capacité de l’exécutif à produire des résultats rapides — ce qui alimente, côté algérien, le sentiment d’un manque de volonté politique.

      Les cas des cadres du MAK, d’activistes comme Amir Boukhors, Hicham Aboud, ou l’ancien ministre Abdeslam Bouchouareb illustre encore plus nettement cette divergence. En refusant leur extradition au nom du droit d’asile, Paris affirme la primauté de ses normes juridiques internes. Mais cette position est perçue à Alger comme une remise en cause de sa souveraineté judiciaire, transformant un dossier individuel en contentieux politique durable.

      Quant à l’affaire de l’agent consulaire, elle agit comme un révélateur des lignes de fracture persistantes. Le maintien en détention décidé par la justice française, dans une affaire liée à l’enlèvement d’Amir Boukhors en avril 2024, a été interprété en Algérie comme un signal négatif au moment même où le discours officiel évoque une normalisation. Ce décalage entre parole diplomatique et réalité judiciaire fragilise la crédibilité du rapprochement.

      Ces différends ne relèvent pas d’incidents isolés ou de détails. En vrai, ils traduisent une asymétrie plus profonde dans la relation bilatérale. La France évolue dans un cadre institutionnel où l’exécutif ne contrôle pas directement certains leviers clés, notamment judiciaires. En revanche, en Algérie, la justice est totalement acquise au pouvoir politique. Ce dernier attend des gestes politiques explicites sur des dossiers qu’elle considère comme non négociables. Cette discordance structurelle produit un dialogue où les attentes ne se rencontrent pas pleinement. C’est le moins qu’on puisse avancer.

      Certes, l’interdépendance entre les deux pays impose un minimum de coopération. L’Algérie a tout intérêt à préserver ses relations avec son principal partenaire européen, tandis que la France ne peut se passer d’un acteur central en Méditerranée et au Sahel. Mais cette interdépendance masque mal une réalité : elle ne suffit pas à produire une convergence politique.

      Le dégel actuel apparaît ainsi comme une normalisation à deux vitesses. Fonctionnelle et pragmatique pour Paris, elle reste incomplète et politiquement insatisfaisante pour Alger. Tant que les dossiers symboliques de souveraineté resteront bloqués, le rapprochement demeurera fragile, susceptible d’être remis en cause au moindre incident.

      A moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron est prisonnier de l’agenda particulièrement serré qui lui est imposé. En face, Abdelmadjid Tebboune (82 ans), pur produit du système FLN, reste prisonnier de vieux schémas de gouvernance.

      Plus qu’une réconciliation, la séquence en cours illustre une constante des relations franco-algériennes : une capacité à coopérer sans réellement s’accorder. Derrière les gestes d’apaisement, les logiques profondes — juridiques, politiques, mémorielles — continuent de diverger. Et c’est précisément dans cet écart que se joue, aujourd’hui encore, la limite du rapprochement.

      Karim Medjani

      Source : Le Matin d’Algérie – 22/07/2026 https://lematindalgerie.com/le-degel-franco-algerien-une-normalisation-asymetrique/

      Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie – Jean-Pierre Séréni

      Un fantasme colonial · Il y a plus d’un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l’armée française alors toute-puissante de l’autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d’Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui. 

      L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.
      Devoilement sur le Forum à Alger, mai 1958.(Photo de presse).
      Neil MacMaster, Burning the veil. The Algerian war and the «  emancipation  » of Muslim women, 1954-1962 Manchester University Press, 2009. — 416 pages.Télécharger (149.8 kio)

      Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d’Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d’Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L’événement a un passé : la lutte inaboutie pour l’émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu’à aujourd’hui pour des millions d’Algériennes d’une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l’université d’East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

      Au départ, en 1871, avec l’avènement de la IIIe République et l’organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s’y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l’héritage et tout le droit de la famille et s’inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l’Europe chrétienne l’altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu’on qualifiait de m’tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l’adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l’Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l’exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

      Bastion de l’identité algérienne

      Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l’Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l’Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l’Union des femmes musulmanes d’Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d’Égypte, d’Iran, de Tunisie et adoptent les vues d’un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l’épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l’abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s’introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l’identité religieuse et nationale qu’est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

      L’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s’inspire d’autres modèles égyptiens qui font de l’émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l’opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l’islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l’école française et qui travaillent, une goutte d’eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

      Un axe de bataille pour l’état-major de l’armée coloniale

      Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l’indépendance, et qu’en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d’Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l’image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

      Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l’UFA et l’UFMMA, s’entoure d’ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu’ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d’Indochine, mais persuadés d’avoir percé les clés de la contre-guérilla. L’émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l’état-major de l’armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

      Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L’Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l’étude un projet de réforme du statut personnel. Il n’ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l’Algérie, l’exécutif local, redoutant qu’une révolte religieuse vienne s’ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l’affaire.

      Autodafé et casse-tête juridique

      Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L’autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d’officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l’Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

      Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s’appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d’Alger, d’Oran et de Constantine d’« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l’image de ce qui s’est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l’événement.

      Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d’ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu’alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n’a pas changé. L’Élysée reprend alors les projets de l’ère Lacoste et aboutit à l’ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s’inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l’indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L’ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l’indépendance.

      Au nom du nationalisme

      Le FLN s’oppose à l’ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l’abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l’islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l’ultime rempart de l’identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l’armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

      Après 1962, l’attitude du FLN ne change guère. Jusqu’en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n’est qu’en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu’un Code de la famille est adopté par l’Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l’ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l’époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s’agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l’épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

      Jusqu’à aujourd’hui, le discours n’a pas changé et le thème de l’émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.

      NOTES

      1. En 1890, vingt ans après l’assimilation de l’Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.
      2. «  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959).

      Source : Orient XXI – https://orientxxi.info/Le-devoilement-des-femmes-musulmanes-en-Algerie