Intervenant lors des Rencontres nationales organisées samedi 17 janvier 2026 à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Ségolène Royal, récemment élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), a appelé à un changement de paradigme dans la relation franco-algérienne.
Une relation bilatérale enfermée dans les non-dits
D’emblée, l’ancienne ministre française a dressé un constat critique de l’état des relations entre Paris et Alger, régulièrement traversées par des crises diplomatiques liées aux questions mémorielles, migratoires ou régionales. Selon elle, l’absence d’une parole politique claire sur le passé colonial contribue à entretenir une relation instable, instrumentalisée au gré des agendas internes français.
Ségolène Royal a dénoncé l’usage récurrent de la question algérienne comme levier de débat politicien, estimant que cette posture empêche toute avancée durable. Elle a notamment rejeté l’expression de « rente mémorielle », qu’elle juge réductrice et offensante à l’égard des souffrances engendrées par la colonisation.
Reconnaître les crimes coloniaux comme préalable politique
L’ axe central de son intervention a porté sur la reconnaissance explicite des crimes coloniaux commis par la France en Algérie. Citant Aimé Césaire, elle a qualifié la colonisation d’« entreprise d’ensauvagement » et plaidé pour des excuses officielles de l’État français, estimant qu’un tel geste constituerait non pas une concession, mais un acte de responsabilité politique.
Pour Ségolène Royal, cette reconnaissance est une condition indispensable pour sortir de l’impasse mémorielle : « Sans vérité clairement assumée, aucune relation apaisée et équilibrée ne peut se construire », a-t-elle affirmé, soulignant que d’autres pays européens ont déjà franchi ce seuil symbolique.
Des actes concrets pour accompagner la reconnaissance
Au-delà du discours, la présidente de l’AFA a défendu plusieurs mesures concrètes destinées à traduire cette reconnaissance dans les faits. Elle a notamment évoqué la restitution intégrale des restes humains et des crânes de résistants algériens conservés en France, ainsi que celle du canon Baba Merzoug, toujours exposé à Brest.
Elle a également insisté sur la transparence totale concernant les essais nucléaires français dans le Sahara, appelant à la déclassification complète des archives et à une mobilisation scientifique internationale pour la dépollution des sites concernés.
Vers un nouveau cadre de coopération
Selon Ségolène Royal, la reconnaissance claire du passé colonial permettrait de dégager un espace politique nouveau, favorable à une coopération tournée vers l’avenir, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de l’économie maritime. Elle a présenté l’Algérie comme un partenaire stratégique de long terme pour l’Europe, à condition que la relation repose sur la confiance, le respect mutuel et la stabilité politique.
En filigrane de son intervention, un message constant : la reconnaissance des crimes coloniaux ne relève pas uniquement du devoir moral, mais constitue un levier diplomatique essentiel pour refonder durablement les relations franco-algériennes.
L’inhumation en France du militant indépendantiste et historien Mohammed Harbi a suscité une vague de réactions en Algérie.
Au-delà de l’émotion, la polémique relayée sur les réseaux sociaux relance un débat ancien sur le rapport de l’État algérien à ses figures historiques critiques et sur la place accordée à la pluralité des mémoires de la guerre de libération.
Comme d’autres personnalités majeures de l’histoire nationale, Mohamed Harbi a choisi d’être enterré hors de son pays. Une situation qui n’est ni nouvelle ni exceptionnelle, mais qui interroge par sa portée symbolique. Acteur de la Révolution, ancien cadre du FLN, puis historien rigoureux et critique du pouvoir issu de l’indépendance, Harbi a été progressivement marginalisé avant d’être poussé à l’exil.
Emprisonné après le coup d’Etat de juin 1965, placé sous surveillance, il quitte l’Algérie dans les années 1970. C’est depuis la France qu’il poursuit son travail historique, devenant une référence internationale sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Son éloignement n’a jamais signifié une rupture avec son pays, mais plutôt l’impossibilité d’y exercer librement sa pensée.
Son inhumation en France, dans la terre de « l’ancien colonisateur », apparaît ainsi comme le prolongement logique d’un exil imposé. Elle met en lumière une contradiction persistante : celle d’un État qui célèbre officiellement la Révolution tout en maintenant à distance les meilleurs de ses enfants et ceux qui en proposent une lecture critique, documentée et non conforme au récit officiel. Toute l’ambiguïté machiavélique est dans cet affichage cynique que le pouvoir cultive depuis l’indépendance.
La controverse actuelle révèle surtout une difficulté structurelle à intégrer les voix dissidentes dans le champ mémoriel national. Elle pose aussi une question simple et dérangeante : pourquoi des moudjahidine et intellectuels de premier plan finissent-ils, de leur vivant comme après leur mort, hors des frontières du pays qu’ils ont contribué à libérer ? Il est au moins manifeste que ce choix répond à une volonté de rupture avec le pouvoir en place, considéré comme ayant failli aux valeurs de la révolution.
Dans le cas de Mohammed Harbi, l’enterrement à l’étranger ne relève ni d’un choix idéologique ni d’un reniement. Il constitue sans doute le symptôme d’un rapport inachevé à l’histoire, où l’exil demeure, encore aujourd’hui, le prix de l’indépendance intellectuelle.
Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».
Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.
À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.
Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 », « Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… », « Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! », « On aurait dû l’avorter », « Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».
En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.
Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.
D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »
Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.
Plongée dans l’Internet raciste
Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »
À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.
Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.
À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord. « Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes.
Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony.
Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.
L’offensive autour des prénoms
La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.
« Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »
C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.
Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.
Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes
« Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza Esmili. Cela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »
Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.
L’obsession identitaire du « grand remplacement »
En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.
En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.
Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.
« Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».
Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».
Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.
« Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.
« En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »
En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.
Le Parlement algérien a adopté mercredi 24 décembre à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française. Cette loi réclame aussi des « excuses officielles » à la France. Pourquoi cette loi intervient-elle maintenant et que révèle-t-elle des relations franco-algériennes ?
Avec Paul Max Morin, docteur en science politique, chercheur à l’université de Stirling et à Sciences Po Paris
Présentée comme une mesure exceptionnelle et juridiquement encadrée, cette réforme incarne l’exception qui confirme encore une fois l’arbitraire qui ronge l’Algérie.
Le ministre de la Justice a donc parlé. Il a parlé comme on récite un mode d’emploi. Long, précis, rassurant en apparence. Il a expliqué pourquoi, comment, dans quels cas, avec quelles garanties, l’État algérien pourrait désormais retirer la nationalité à certains de ses citoyens. Le tout emballé dans un vocabulaire juridique soigneusement choisi, fait pour calmer, pour endormir, pour donner à la menace la forme d’une procédure.
Mais derrière le vernis, le message est limpide: l’appartenance nationale devient conditionnelle. Elle se marchande.
Voilà donc ce que l’Algérie propose à l’ouverture de l’année 2026. Non pas une vision économique. Non pas un projet social. Non pas une promesse de justice ou de développement. Mais un avertissement. Une épée administrative suspendue au-dessus des têtes. La peur comme politique publique.
Ce qui est en jeu n’est pas un détail juridique. C’est un basculement symbolique majeur. La nationalité algérienne, jusqu’ici considérée comme un fait de naissance, un lien irréversible entre l’individu et le pays, devient un instrument disciplinaire.
Elle n’est plus ce que l’on est. Elle devient ce que l’on mérite.
Le texte parle d’atteinte aux intérêts de l’Algérie, de loyauté, de stabilité, de menaces contre l’unité nationale. Des mots larges, extensibles, interprétables. Des notions politiques, pas juridiques. Des catégories suffisamment floues pour englober bien plus que des crimes avérés.
Ce n’est plus l’acte qui est jugé, mais l’intention supposée. Ce n’est plus le fait qui est sanctionné, mais la position.
Il faut le dire clairement, sans détour, sans tremblement.
Même durant la guerre de libération nationale, dans un contexte de violence extrême, l’Algérie n’a jamais institutionnalisé la déchéance de nationalité comme arme politique. Même face aux collaborateurs armés. Même durant les années noires, lorsque des groupes terroristes ont pris les armes, massacré des villages entiers, plongé le pays dans l’horreur, l’État n’a pas effacé l’appartenance nationale. Il a jugé, condamné, emprisonné, combattu. Mais il n’a pas rayé des Algériens de l’Algérie.
Aujourd’hui, en temps de paix proclamée, on instaure ce que la guerre elle-même n’avait pas rendu nécessaire.
C’est cela, le scandale historique.
Le ministre insiste: la mesure serait exceptionnelle, strictement encadrée, entourée de garanties. C’est toujours ainsi que commencent les dérives. L’exception est le mensonge fondateur de toutes les pratiques durables.
Car la décision finale ne relève pas d’un juge indépendant. Elle relève d’un décret. D’un pouvoir administratif. D’un sommet politique. Autrement dit: d’un rapport de force.
Dans un pays où la loi est vécue non comme une règle mais comme une menace potentielle, chacun comprend ce que cela signifie: ce texte sera appliqué selon l’humeur, le contexte, la cible, et lors de ces jours de douleur institutionnelle aiguë, quand le droit se tord sous les spasmes de l’arbitraire.
Le droit devient un outil. Pas de justice, mais de gestion.
Ce projet entérine une fracture déjà ressentie par la société. Il y aurait désormais deux catégories d’Algériens: ceux dont la nationalité est intangible, et ceux dont elle est révocable.
Les premiers vivent souvent loin du pays, possèdent d’autres passeports, investissent ailleurs, envoient leurs enfants étudier et s’installer à l’étranger. Les seconds sont sommés de prouver leur loyauté, leur silence, leur alignement.
La nationalité devient un privilège distribué par ceux qui en ont déjà plusieurs.
Il faut avoir le courage des mots. Ce texte rappelle une logique que l’Algérie connaît trop bien. Non pas par ses formes, mais par son esprit. Celui d’une citoyenneté hiérarchisée. Conditionnelle. Révocable.
Hier, le colon décidait qui était assimilable. Aujourd’hui, le pouvoir décide qui est loyal. Les robes ont changé. Le réflexe demeure.
Pendant que l’État menace de retirer la nationalité, des milliers de jeunes risquent leur vie en mer pour en changer. Pendant que le ministre parle de loyauté, des citoyens posent une question simple: si vous me l’enlevez, où m’envoyez-vous? Pendant que le pouvoir agite le spectre de la trahison, le peuple répond par une phrase glaçante: prenez-la, elle ne vaut plus rien.
Ce n’est pas une insulte. C’est un constat d’effondrement du lien civique.
Un pouvoir qui a un projet n’a pas besoin de menacer. Un pouvoir sûr de lui n’a pas besoin de trier ses citoyens. Un État qui croit en son peuple n’efface pas l’appartenance.
Ce texte ne protège pas l’Algérie. Il révèle une inquiétude. Une absence d’horizon. Une incapacité à proposer autre chose que la peur.
Et c’est peut-être cela, le vrai ridicule tragique de ce début 2026: au lieu d’ouvrir des chemins, on dresse des listes. Au lieu de construire, on exclut. Au lieu de rassembler, on conditionne.
Quand un État commence à gouverner par la menace identitaire, ce n’est jamais la nation qu’il sauve.
Alain Ruscio fait l’histoire de cette organisation qui joua un rôle décisif dans l’histoire des luttes anticoloniales.
On célèbre en 2026 le centenaire de la naissance en France de l’Étoile Nord-Africaine. L’historien Alain Ruscio expose dans cet article l’histoire de cette organisation qui a eu, dans l’histoire du nationalisme algérien, mais aussi, par delà, dans l’histoire plus générale du colonialisme, une importance exceptionnelle. Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. Née à l’origine au sein de la sphère communiste, sous l’impulsion d’un militant trop oublié, Abdelkader Hadj Ali[1], secondé par Ahmed Mesli, dit Messali Hadj[2], l’Étoile s’en émancipa progressivement, puis connut une rupture brusque avec le PCF. Messali Hadj en devint alors son leader incontesté. Dissoute une première fois par un gouvernement conservateur, refondée, elle fut de nouveau dissoute, cette fois par le gouvernement de Front populaire, en 1937, dont elle avait pourtant signé en 1935 le texte qui avait été à son origine, celui du Rassemblement populaire.
Histoire de l’Etoile Nord-Africaine, par Alain Ruscio
Article publié dans Alain Ruscio (dir.), Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, 2022, tome 3.
Naissance de l’Etoile Nord-Africaine
Immédiatement après la Première guerre mondiale, les Algériens de la région parisienne représentent une masse de 15 000 personnes (8 000 à Paris, 7 000 en banlieue)[3]. Le premier embryon connu d’organisation est une société d’aide mutuelle, l’Association de la fraternité islamique. L’Étoile Nord-Africaine (ENA) se serait fondée à partir de ce petit noyau[4].
Abdelkader Hadj Ali, situe la naissance de cette organisation en 1924 : il affirme avoir réuni alors, dans un local parisien appartenant à La Famille nouvelle, 49 rue de Bretagne[5], des militants maghrébins – sans doute seulement algériens – qui fondèrent L’Étoile[6]. Mais cette datation, évoquée un quart de siècle après les événements – et au surplus quasi unique[7] – paraît sujette à caution. On n’en trouve nulle trace, par exemple, dans la presse communiste de 1924.
La plupart des études proposent comme date de création le premier semestre 1926, effectivement au 49 rue de Bretagne, par le noyau militant maghrébin de l’Union intercoloniale[8] qui dans un premier temps fonda une section nord-africaine (le 1er février), devenue formellement L’Étoile le 2 mars, qui tint sa première Assemblée générale constitutive le 20 juin[9].
Ce qui est certain, c’est que l’initiative est partie des milieux communistes, très attentifs au milieu des années 1920 à l’organisation des travailleurs coloniaux en France. Cette paternité n’a jamais été contestée par Messali Hadj dans ses Mémoires[10]. Au sein de la Section Nord-Africaine de la Commission coloniale du PCF, le principal initiateur, Abdelkader Hadj Ali, déjà cité, était secondé par Mohammed Marouf, Mohammed Saïd Si Djilani et le jeune Messali, lui-même membre du PCF depuis l’automne 1925… C’est cette Section qui par exemple, entre septembre et novembre 1926, élabore le programme qui sera présenté en février 1927 à Bruxelles[11] (voir infra).
Malgré cette appellation de nord-africaine, ce furent surtout des éléments algériens qui y militèrent, la principale exception étant Chedly Khaïrallah, membre du Destour tunisien, arrivé en France en novembre 1926 pour y poursuivre des études de Droit. En métropole, il se rapprocha vite, également, du PCF. Mais, repéré, il fut expulsé de France le 27 décembre 1927[12].
La première apparition publique de l’association date du 26 juin 1926[13]. Ce jour-là, boulevard de Belleville[14], Messali prononce le discours principal, probablement afin de ne pas faire apparaître Hadj Ali, trop connu comme communiste. En juillet, rue de la Grange-aux-Belles, dans une salle syndicale célèbre, il monte encore à la tribune pour dénoncer la « parade » que fut l’inauguration de la mosquée de Paris, le jour même[15]. En octobre, par contre, ils animent tous deux un nouveau meeting organisé à la Salle des Ingénieurs civils, qui flétrit « les procédés de la France capitaliste » et qui s’achève par la promesse de lutter « jusqu’à l’indépendance »[16].
Le Congrès de Bruxelles
Quelques mois plus tard, les deux hommes se rendent à Bruxelles, au Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale. Cette réunion, pilotée en sous-main par l’Internationale communiste, est officiellement pluraliste. Dans ces conditions, on peut comprendre que ce ne soit pas Hadj Ali, mais Messali, qui, une fois de plus, prononce le discours – remarqué – au nom de l’Étoile :
« L’indépendance de l’Algérie.
Le retrait des troupes françaises d’occupation.
La constitution d’une armée nationale.
La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.
L’ abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.
L’ amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.
La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie.
Le remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement algérien élu au suffrage universel.
L’ accession à l’enseignement à tous les degrés ; la création d’écoles en langue arabe.
L’ application des lois sociales.
L’ élargissement du crédit agricole aux petits fellahs »[17].
On aura noté que Messali présentait des revendications algériennes, et non nord-africaines. Par contre, on sait que le Tunisien Chedly Khaïrallah était également présent à Bruxelles[18].
De retour en France, c’est de nouveau l’option régionale qui est mise en avant. Le programme, publié par le périodique du Mouvement, mettait en avant l’indépendance des trois pays du Maghreb français : « L’indépendance de l’un de ces trois pays n’a de chances d’aboutir que dans le mesure où le mouvement libérateur de ce pays sera soutenu par les deux autres ; chacun des pays est intéressé par la libération des deux autres ; le devoir de tous est donc de soutenir le mouvement d’émancipation totale de chacune des trois nations de l’Afrique du Nord. Ce n’est que par la coordination de leurs efforts, par une liaison intime, par des relations fraternelles effectives, par un soutien moral et matériel, réel et réciproque, que sera victorieuse la lutte pour l’indépendance » (L’Ikdam nord-africain, octobre 1927)[19]. Malgré cette profession de foi, l’Étoile sera essentiellement algérienne, tout au long de son existence.
L’ Étoile connaît un succès grandissant, malgré la répression. Elle est particulièrement active au sein de l’immigration algérienne en France. On estime qu’elle a dans les années 1930 de l’ordre de 4 000 adhérents[20].
La prise de distance avec les communistes
C’est également à ce moment que les dirigeants de l’ÉNA – où Messali vient de prendre une dimension nouvelle – souhaitent abandonner le tête-à-tête avec le seul PCF. À partir de l’automne 1927, d’ailleurs, Messali n’est plus appointé par ce Parti. Cette prise de distance a probablement dû se faire par consentement mutuel, les communistes n’aimant guère des compagnons de route peu soumis à leurs directives, Messali fuyant désormais le tête-à-tête, rencontrant par exemple des éléments de la SFIO, dont Daniel Guérin ou Robert Longuet[21].
Messali Hadj dans les années 1950
Malgré la prise de distance organisationnelle, les relations entre militants de l’Étoile et du PCF sont à ce moment encore bonnes, ne serait-ce que face à la répression. Le 25 juin 1934, l’Étoile tient un meeting interdit, prétexte à une première dissolution. Messali Hadj et d’autres dirigeants sont interpellés. Occasion d’une série de procès – au cours desquels les inculpés sont défendus par les avocats dépêchés par la SFIO, Robert et Jean Longuet, Edouard Depreux et Antoine Hajje[22] – qui aboutiront finalement à l’annulation de ces sanctions.
Dès avant la victoire du Front populaire, les responsables de l’ÉNA se rallient à la cause antifasciste. Ils appellent les ouvriers algériens à participer à la grève du 12 février 1934. Ils signent le 19 août un Pacte d’unité d’action avec le PCF, le Secours Rouge et la Ligue anti-impérialiste. Le 22 novembre, figurent côte à côte, à la Mutualité, des responsables de l’ÉNA (dont Amar Imache et Émilie Buquant, Madame Messali, son mari étant en prison) et des responsables socialistes (Jean Longuet) et communistes (André Berthon et André Ferrat).
Militants de l’ENA dans un café
Lorsque l’Humanité évoque les nationalistes, ils sont des camarades : « Le camarade Imache Amar, secrétaire de l’Étoile Nord-Africaine (…) a été condamné en vertu des lois scélérates pour un discours prononcé en septembre 1934, à Paris sur les événements de Constantine. Jusqu’à ce jour, le cinquième depuis son incarcération, nous n’avons pu avoir aucune nouvelle de notre camarade… » (L’Humanité, 20 novembre 1935)[23]. Nouvelle protestation publique le 11 décembre :« Plus de six cents travailleurs, en majorité nord-africains, assistaient, hier soir, à la réunion organisée 18, rue Cambronne, pour protester contre la menace de dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. MM. Berthon et Hajje, un représentant de la race nègre, Ben Slimane, du Comité tunisien Aïtal et Ferrat pour le Parti communiste, s’élevèrent avec vigueur contre la procédure employée contre l’Etoile Nord-Africaine, dont les dirigeants passent aujourd’hui devant le tribunal, en. vue de la dissolution de cette organisation. La salle fut unanime pour exiger le droit d’organisation en faveur des travailleurs nord-africains, l’annulation des poursuites contre l’Etoile[24]… »[25].
Au VIIIème Congrès du PCF encore, en janvier 1936[26], André Ferrat[27] prône « la défense de l’Étoile nord-africaine menacée de dissolution »[28].
Le Front populaire
À partir de juin 1936, Messali est invité à parler lors des meetings réunissant communistes, socialistes et patriotes de diverses colonies françaises. Les militants de l’Étoile descendent dans la rue : lors de la grande manifestation du 14 juillet 1935, elle forme un cortège compact intégré, mais autonome. L’Étoile se permet même d’arborer à cette occasion son drapeau – qui deviendra celui de l’Algérie indépendante, trente ans plus tard. La presse conservatrice du lendemain évoque les « nombreux nord-africains » du cortège[29], sans toutefois signaler ce drapeau. Même présence l’année suivante, avec des mots d’ordre précis : « Libérez l’Afrique du Nord, libérez la Syrie, libérez le monde arabe »[30]. L’alliance avec la gauche française est revendiquée. Mais le langage de Messali ne change pas : le peuple algérien doit compter avant tout sur ses propres forces. C’est ce qu’il dit lors d’un célèbre meeting du Congrès musulman[31], au stade municipal d’Alger : « J’ai entendu tout à l’heure les orateurs qui m’ont précédé dire avec combien d’égards et de bienveillance ils ont été reçus en France par le gouvernement de Front populaire ; je ne veux pas discuter ou amoindrir l’atmosphère dans laquelle cette réception s’est déroulée, mais je dis que le peuple algérien se doit d’être vigilant. Il ne suffit pas d’envoyer une délégation présenter un cahier de revendications, ni trop se leurrer sur les réceptions et attendre que les choses se réalisent toutes seules.Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer. Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations, pour être forts, pour être respectés et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l’Étoile Nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduire dans le chemin de l’émancipation » (2 août 1936)[32]. Messali est le seul orateur à critiquer ouvertement les revendications assimilationnistes du type « suppression du Gouvernement Général de l’Algérie… rattachement de l’Algérie à la France ». Il combat l’idée d’une « représentation parlementaire » accrue à Paris, mais exige la création d’un « parlement algérien où tous les éléments qui peuplent l’Algérie seront représentés au prorata de leur nombre et où seront examinés tous les problèmes algériens ». Il est de fait le seul à demander « l’indépendance de l’Algérie »[33].
Ce discours est d’une importance historique. Même si l’intermède de la possibilité d’une expression publique libre fut de courte durée, Messali en profita pour lancer, le premier sur le sol algérien depuis des décennies, ce mot, Indépendance, qui devait ensuite laisser tant de traces dans les esprits. En 1992, lorsque Mohamed Boudiaf fut un court temps président du Haut-Comité d’État, une journaliste algérienne lui demanda quel phénomène historique avait le plus influence sa génération, de la Révolution française de 1789 à celle des Soviets de 1917, il répondit : « Nous n’avons ni copié ni importé sur les révolutions russe ou française. La Révolution algérienne du 1er Novembre 1954 est née le 2 août 1936 au Stade municipale d’Alger autour de Messali Hadj »[34].
Ensuite, Messali lance ce nouvel appel : « Peuple algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise-toi. Cette organisation existe, elle s’appelle l’Étoile nord-africaine, elle mène la bataille depuis dix ans, et c’est elle seule qui a sauvé l’honneur de l’Algérie au moment où tout le monde se taisait, elle seule a élevé la voix pour protester contre les horreurs de l’impérialisme et a osé, avec courage et dignité, rappeler le peuple arabe à son devoir national. Cette organisation fait appel à vous, à votre sentiment patriotique et islamique, pour vous dire que c’est bien le moment de vous organiser, de vous grouper, de vous unir solidement pour jouer le rôle qui s’impose à vous. L’occasion qui s’offre à nous actuellement est unique, les circonstances actuelles sont favorables à nos revendications et à notre émancipation. Individuellement, nous porterons la responsabilité sur nous si nous commettons le crime de laisser ce moment qui ne se présente pas souvent. L’Étoile nord-africaine a des sections dans toute l’Algérie, adhérez à ces sections (…). Je voudrais pénétrer dans votre cœur pour vous ancrer l’amour de votre patrie, la dignité et l’amour de votre organisation qui, seule, est capable de sauver notre pays de cette honte et de cette pieuvre qui voudrait étouffer notre existence » (Appel, septembre 1936)[35].
La rupture
Mais, face à la timidité des mesures envisagées, des fractures ne tardent pas à réapparaître. Le plan dit Blum-Viollette[36], par exemple, est l’objet de nombreuses divergences, les socialistes y voyant une réforme de poids, les communistes un premier pas, les nationalistes algériens radicaux un instrument de division entre élite et peuple. Les partis du Front populaire commencent alors une campagne contre Messali et l’ÉNA. La presse communiste y participe activement.
Le 26 janvier 1937, le gouvernement de Front populaire dissout l’Étoile, en vertu des lois contre les ligues factieuses. Le 29, le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, Raoul Aubaud expose devant les sénateurs les raisons de l’attitude gouvernementale : l’ÉNA, dirigée par « l’aventurier » Messali, a fait preuve d’action séparatiste sous une influence étrangère : « Nous avons bien senti qu’il y avait un lien dangereux entre l’action de l’Etoile nord-africaine et des tentatives de division venues du dehors ». En cette période où tous les regards étaient fixés sur la guerre d’Espagne, le message était clair : les puissances fascistes inspiraient l’Étoile. Aubaud poursuivait : « Le Gouvernement, ayant suivi attentivement l’évolution de cette association, a donc pris cette mesure de dissolution au moment voulu, dans l’instant même où l’Etoile nord-africaine est rejetée par les populations musulmanes ». Il est félicité par le sénateur d’Alger Paul Cuttoli : le gouvernement a enfin compris qu’il fallait faire preuve d’énergie face à « l‘Étoile nord-africaine, association criminelle qui, sous le couvert de venir en aide aux musulmans réfugiés dans la métropole, dissimulait une organisation nettement séparatiste, dirigée contre la France ». L’organe du Parti socialiste, le lendemain, rendant compte de cette intervention, ne signale même pas le passage sur la dissolution de l’ÉNA[37]. Robert Deloche, chargé de la question algérienne au PCF, un proche de Maurice Thorez, soutient cette attitude, même s’il demande des mesures similaires contre les factieux. Le journal communiste franchit un nouveau pas en se félicitant, le 29 août, de l’arrestation de Messali et de ses compagnons[38]. Ceux qui étaient encore peu de mois auparavant des « camarades » sont devenus des « trotskistes », des « auxiliaires du fascisme » menant une « politique aventurière inspirée par le trotskiste Ferrat » (celui-là même qui naguère dirigeait la section coloniale, désormais exclu).
Ce qui vaudra aux socialistes et aux communistes cette réplique cinglante : « lls nous ont trahis. Le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l’appui des communistes. L’Étoile nord-africaine, adhérente au Front populaire vient d’être dissoute par ce même Front populaire ! Le parti politique qui avait le plus recherché l’accord avec nous et sur qui beaucoup des nôtres croyaient pouvoir compter, s’est fait l’adversaire acharné et le complice du gouvernement qui vient de nous dissoudre (…). Allons donc, Messieurs les “camarades prolétaires“ (…), messieurs les “défenseurs des opprimés“, vous avez la main près du manche, frappez. Mais frappez fort car nous sommes durs à mourir. D’autres, comme vous le savez, ont déjà suffisamment cogné sans résultat ; vos coups, même donnés en traître, ne feront que nous rendre plus vigoureux. Et quelle que soit l’issue du combat, nous serons vainqueurs. D’abord parce que l’Algérie et les Algériens sont nôtres, ensuite parce que l’opinion française elle-même vous confondra et vous condamnera si votre conscience ne vous inflige pas le châtiment d’avoir renié votre doctrine, piétiné vos promesses et parjuré le serment du 14 juillet 1935 : “La paix, le pain et la liberté“. “La liberté pour tous“. Mais vous ne la voulez que pour vous et pour vous seulement » (Amar Imache, Tract, février 1937)[39].
En fait, seuls protestèrent les militants de l’extrême gauche, trotskystes ou syndicalistes de La Révolution Prolétarienne (Jean-Paul Finidori, La Révolution Prolétarienne, 10 février 1937)[40].
Messali Hadj et les siens ne s’en laissèrent pas compter et fondèrent dans la foulée le Parti du peuple algérien (PPA). Ce qui leur vaudra évidemment une accusation de reconstitution de Ligue dissoute et, dans la foulée, une arrestation, le 27 août 1937 : « Sur instruction du parquet d’Alger, la police a arrêté les nommés Messalj Hadj Mohamed, commerçant, Mestoul Mohamed ben Boualem, serrurier, Khalifa ben Omar, chômeur, Laouel Hocine, Bakaria Moufdi, représentants, et Guerafa Brahim, épicier, qui seront poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, provocation des Indigènes au désordre, et manifestation contre la souveraineté française en Algérie. Messali Hadj Mohamed n’est autre que l’ancien président de la ligue “l’Étoile Nord-Africaine, dissoute par décret du gouvernement. Pour lutter malgré tout contre “l’impérialisme, l’oppression, la misère et le colonialisme français“, Messali. Hadj Mohamed avait regroupé ses partisans en un parti appelé “Parti du peuple algérien et des amis d’El Ouma“. » (Le Figaro, 29 août 1937)[41].
Mais aucune arrestation, aucune dissolution, dans l’Histoire, n’a jamais arrêté un mouvement porteur des aspirations majoritaires d’un peuple.
[1] Abdellah Righi, Hadj Ali Abdelkader, pionnier du mouvement révolutionnaire algérien, Alger, Casbah Éd., 2006 ; René Gallissot, Notice « Abdelkader Hadj Ali », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le Maitron, Maghreb, Vol. Algérie, Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962, Paris, Les Éd. de l’Atelier, 2006
[3] Jean Brassac, « Les Indigènes algériens à Paris », Le Figaro, 19 février 1924
[4] Mahfoud Kaddache, o.c. (thèse cependant contestée par Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie : l’immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Libr. Arthème Fayard, 1992).
[5] Cette adresse était effectivement celle d’un haut lieu de l’histoire socialiste, puis communiste. Il y avait là un restaurant coopératif, puis des locaux de réunion dans les étages.
[6] Lettre à La République Algérienne (UDMA), 24 décembre 1948, cité par Ahmed Mahsas, o.c.
[7] Amar Ouzegane, ancien secrétaire général du PC Algérien, rallié ensuite au FLN, retient la même date, mais sans aucune référence (Le meilleur combat, Paris, Julliard, 1962).
[8] Voir cette entrée. Son principal fondateur avait été Nguyen Ai Quoc / Ho Chi Minh en 1921. Mais Quoc n’était plus en France en 1926
[10]Mémoires, 1898-1938, Texte établi par Renaud de Rochebrune, Paris, Éd. JC Lattès, 1982
[11] Jacques Choukroun, Le Parti communiste en Algérie de 1920 à 1936 (du Congrès de Tours au Front populaire), Thèse pour le Doctorat de III è cycle, Univ. de Provence, Centre d’Aix, 1985
[12] Mustapha Kraiem, Pouvoir colonial et Mouvement national. La Tunisie des années Trente, Tunis, Éd. Alif, Coll. Savoir, 1990
[17] Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale, Bruxelles, 10-14 février, cité par Claude Collot & Jean-Robert Henry (dir.), Le Mouvement national algérien. Textes, 1912-1954, Paris, Éd. L’Harmattan, 1978
[27] Jean Maitron & Claude Pennetier, Notice « André Ferrat », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, IV è partie, Vol. 27, Paris, Éd. Ouvrières, 1986
[28] Mais Ferrat est évincé du Bureau politique au terme de ce congrès, puis sera exclu du PCF en juillet
[32] Meeting du Congrès musulman algérien, cité par Mohamed Mestoul, « Messali Hadj à Alger en 1936. Souvenirs », in Réflexions.Messali Hadj. Parcours et Témoignages, 1898-1998, Alger, Casbah Éd., 1998
[33] D’après le compte-rendu de son discours in L’Écho de la presse musulmane, Alger, 5 septembre 1936
[34] Cité in Site Internet Forum Algérie, août 2008
[35] El Ouma, septembre-octobre 1936, cité par Mahfoud Kaddache, o.c.
[37] « Le problème algérien devant le Sénat », Le Populaire, 30 janvier 1937
[38] « Six trotskistes arrêtés à Alger pour reconstitution de ligue dissoute »
[39] In La Lutte Ouvrière, n° 30, février 1937, cité in Front populaire et colonialisme, Dossier, Centre d’Études et de Recherches sur les Mouvements Trotskyste et Révolutionnaires Internationaux (CERMTRI), Cahier n° 93, juin 1999
[41] « L’ancien président de l’Etoile nord-africaine est arrêté »
Bibliographie
* Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, de la Première guerre mondiale à 1954, Paris, L’Harmattan, 1979
* Benjamin Stora, Messali Hadj, 1898-1974, Paris, Le Sycomore, 1982.
* Charles-Robert Ageron, « La naissance de l’Étoile nord-africaine », in L’Étoile nord-africaine et le mouvement national algérien, Actes du Colloque, février-mars 1987, Publ. du Centre culturel algérien, Paris, 1988.
* Omar Carlier, « Mémoire, mythe et doxa de l’État en Algérie. L’Étoile nord-africaine et la religion du Watan », Vingtième siècle, Revue d’histoire, Vol. 30, n° 30, 1991.
* Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Vol. I, Paris, Éd. Paris-Méditerranée, Alger, Éd. EDIF, 2003.
Le politiste Nedjib Sidi Moussa retrace la trajectoire militante et savante de Mohammed Harbi, mort le 1er janvier 2026 à Paris. Engagé très tôt pour l’indépendance, promoteur de l’autogestion après 1962, emprisonné sous Boumédiène et exilé en France, historien critique du mouvement national, il fut « un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent ».
La disparition de Mohammed Harbi, survenue le premier jour de cette nouvelle année, nous impose un devoir de recueillement et d’introspection.
Par-delà la peine qui nous afflige, il faut savoir exprimer notre gratitude et saluer comme il se doit la mémoire de celui qui fut un professeur, un camarade ou un ami – voire tout cela à la fois.
Pour beaucoup d’entre nous, Mohammed Harbi incarnait un modèle de décence morale et de rigueur intellectuelle, deux qualités qui le caractérisaient avec la bienveillance et la générosité. C’est pourquoi sa mort constitue une perte incommensurable pour les chercheurs de vérité comme pour les défenseurs des causes justes.
Mais l’envergure d’un tel personnage ne saurait être restituée avec justesse en quelques lignes.
En effet, depuis sa naissance à El Harrouch, dans le Nord-Constantinois, jusqu’à son décès dans son exil parisien, Mohammed Harbi aura été successivement un militant pour l’indépendance de son pays – dès l’âge de 15 ans –, un partisan du socialisme autogestionnaire, un archiviste méticuleux de la révolution anticoloniale, un historien majeur du mouvement national algérien, un professeur apprécié de ses étudiants et un observateur engagé sur la scène internationale.
Ses ouvrages, dont certains ont fait l’objet d’une réédition au cours de la dernière période – à l’instar de son « classique », Le FLN, mirage et réalité, paru originellement en 1980 – ne représentent qu’une fraction de son important travail mené sur plusieurs décennies.
Reconstituer l’impressionnante trajectoire savante et militante de Mohammed Harbi – qui ne refusait pas l’étiquette d’« homme de lettres » – nous amène à prendre en considération l’ensemble de sa production, jusqu’à son arrestation en 1965 – suite au coup d’État qui a renversé Ahmed Ben Bella (1916-2012), le premier président de la République algérienne démocratique et populaire –, ainsi que ses textes publiés depuis son évasion en 1973, avec l’aide de compagnons du dirigeant trotskiste Mikhalis Raptis (1911-1996) dit « Pablo ».
C’est sur cette « deuxième » période qui nous souhaiterions ici mettre l’accent puisqu’elle est non seulement la plus longue, la plus riche mais aussi – de façon paradoxale – la plus ignorée par certains aspects. Pourtant, elle révèle ce que fut Mohammed Harbi durant près d’un demi-siècle : un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent.
Qu’on en juge plutôt.
La déclaration datée de mai 1973 à Rome – une ruse pour éviter de rendre sa situation personnelle encore plus délicate –, signée avec son camarade Hocine Zahouane (1935-2025), se conclut par ces lignes qui résonnent toujours avec la même force :
« Le combat du peuple palestinien pour sa libération est aujourd’hui la pointe la plus avancée de la lutte pour la libération nationale et sociale dans le monde arabe. Il est le nôtre. Avec tous les révolutionnaires nous considérons comme notre devoir d’y participer et de le défendre contre le sionisme, l’impérialisme et les classes dirigeantes arabes qui sont ses fossoyeurs. »
Assurément, depuis la diffusion de ce texte – reproduit dans son intégralité dans la revue Sous le drapeau du socialisme et en partie dans l’hebdomadaire Rouge, avec une présentation d’Edwy Plenel alias Joseph Krasny –, le rapport de Mohammed Harbi à la politique a évolué, qu’il s’agisse des formes de son intervention ou du contenu donné à son engagement.
Pourtant, nous pouvons sans difficulté déceler chez lui, au fil des années, le même souci de la parole juste, loin des polémiques stériles, tout comme la volonté de rompre avec l’isolement – qui lui a été imposé par les circonstances, de part et d’autre de la Méditerranée – afin de mieux montrer, par les actes, que le chemin de l’émancipation sera collectif ou ne sera pas.
C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le sens des déclarations signées conjointement avec d’autres figures du mouvement indépendantiste qui, à l’instar de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) – qui avait, lui aussi, rejoint dans sa jeunesse le Parti du peuple algérien (PPA) –, ont poursuivi leur combat légitime contre le colonialisme en luttant pour le triomphe des libertés démocratiques dans une Algérie autoritaire marquée par le système de parti unique.
À titre d’exemple, mentionnons leur communiqué daté du 7 avril 1982 – publié dans l’hebdomadaire Sans frontière – à travers lequel les deux anciens dirigeants du Front de libération nationale (FLN) s’élèvent contre les méthodes employées par des représentants de l’Amicale des Algériens en Europe qui ont empêché, manu militari, Ahmed Ben Bella de s’exprimer lors d’une réunion publique à Belfort.
Plus tard, à l’occasion du procès de l’ancien criminel nazi Klaus Barbie (1913-1991) ouvert à Lyon en 1987, Mohammed Harbi et Hocine Aït Ahmed s’insurgent – dans un communiqué repris dans la revue Sou’al –, contre les manipulations de la morale, de l’histoire et du droit :
« la défense des droits de l’homme devant les cours françaises durant la guerre d’Algérie trouve sa suite logique dans la défense des droits de l’homme dans les pays nouvellement indépendants et non dans celle d’un homme, Barbie, dont la victoire aurait signifié l’extermination des juifs ».
Ces prises de positions, répétées au cours des années 1980, expriment un humanisme profondément ancré chez cet intellectuel sensible au devenir des peuples du Tiers-monde, sans pour autant cautionner les versions les plus caricaturales du tiers-mondisme qui pouvaient s’accommoder des dérives autoritaires au prétexte de la résistance à l’impérialisme occidental.
Cet exilé – et ancien responsable de la Fédération de France du FLN – s’est encore montré attentif au sort réservé aux travailleurs immigrés ou à leurs descendants, victimes constantes du racisme, ainsi que l’atteste son soutien à des pétitions initiées par ceux que l’on appellera les « Beurs », comme « Le manifeste des allogènes » – paru en 1981 dans Sans frontière avec la signature, entre autres, du sociologie Abdelmalek Sayad (1933-1998) – ou l’appel destiné à faire cesser la campagne d’attentats – repris en 1986 dans le magazine Baraka – appuyé par Hocine Aït Ahmed et l’ancien ministre Bachir Boumaza (1927-2009).
Malgré son installation – définitive – dans la capitale française, Mohammed Harbi suivait l’évolution de la société algérienne et n’hésitait pas à accompagner ses aspirations à la dignité, à la paix, au pluralisme, pour beaucoup synonymes de parachèvement de l’indépendance.
Dans le sillage de la répression du Printemps berbère, en 1980, il exige dans Sans frontière la libération des détenus – qualifiés de « semeurs d’espoirs » – et proclame la légitimité de « la lutte pour l’enseignement du berbère ». Interpellé par une lectrice, il précisera que son opposition à l’ « arabo-islamisme » n’est autre que le rejet de « l’attitude ceux qui confondent, langue, culture et État ou qui croient que la langue arabe et l’Islam sont à jamais inséparables. »
Loin de céder aux sirènes de l’intégrisme ou de l’islam politique, Mohammed Harbi mettait plutôt en garde, la même année dans Jeune Afrique, contre la tentation du « populisme mystique » – qui guettait notamment Ahmed Ben Bella, alors privé de liberté – et refusait la grille de lecture qui assimilait « le conflit Nord-Sud à un conflit entre l’islam et l’Occident ».
Cette intransigeance le conduit, dix ans après la révolution islamique en Iran, à apporter son soutien à l’écrivain Salman Rushdie – exprimé dans un éditorial de Sou’al repris dans Les Cahiers d’Article.31 –, mais aussi à refuser de défendre le port du voile à l’école publique, à travers une tribune parue dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et un article publié dans Critique Communiste, la revue de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).
Il convient toutefois de rapporter ces prises de position à son engagement constant pour l’égalité entre les hommes et les femmes, depuis son entretien accordé en 1980 à la sociologue Christiane Dufrancatel pour Les révoltes logiques – consacré au rôle des femmes dans la révolution algérienne – à son avant-propos pour la réédition en 1990 de l’ouvrage du sociologue Mansour Fahmy (1886-1959), La condition de la femme dans l’islam qui s’achevait sur ces mots :
« Dans une époque indigente où les pouvoirs en place laissent les islamistes façonner, par une sorte d’esprit persuasif ou dissuasif, la jeunesse et exigent des intellectuels de s’abstenir de toucher à la question religieuse, rappeler aux consciences ce qu’on leur cache ou ce qu’elles ont oublié est la tâche ingrate de la pensée. »
Qu’il nous soit encore permis d’évoquer sa déclaration diffusée en 1981 au nom de l’Union de la gauche socialiste (UGS) – reprise neuf ans plus tard dans les Cahiers du féminisme – au sujet de l’avant-projet du Code de la famille et dans laquelle il admet « sans réserve l’autonomie et la spécificité du mouvement féministe », avant d’ajouter :
« L’UGS condamne fermement toute tentative de hiérarchisation des luttes comme un frein au regroupement des femmes, à l’élargissement et à la cohésion de leur mouvement. Elle appelle tous les démocrates et socialistes à lutter non pour l’aménagement « démocratique » de ce code de la honte, ce qui serait le témoignage d’une hypocrisie inavouée, mais bien pour son retrait pur et simple. »
Suite aux émeutes d’octobre 1988 – réprimées dans le sang par les forces de l’ordre –, il participe à un débat animé par le philosophe Félix Guattari (1930-1992) et l’économiste Gustave Massiah. Son constat est sans appel : « La comédie est terminée. Le divorce entre l’État et la société est apparu au grand jour. » En réponse à la question du multipartisme posé par les classes moyennes, Mohammed Harbi se prononce là encore sans détours :
« Si ces classes veulent réellement se rapprocher des classes populaires, il leur faudra poser la question démocratique en termes d’eau, d’écoles, de santé, de terre, de logement. Alors le débat sur la démocratie, enlisé dans les pétitions de principe, sortira de l’ornière. »
L’ avènement du pluralisme partisan l’incite à renouer avec son pays natal. De retour à Paris, il confie en 1991 ses impressions à Gilbert Achcar alias Salah Jaber et Sophie Massouri pour Inprecor, la revue du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale. Son analyse, guère réjouissante, souligne une incompatibilité entre les classes moyennes et populaires divisées par des considérations économiques mais aussi par leur style de vie :
« Les classes populaires veulent le changement social, mais sont idéologiquement conservatrices, et c’est par le biais de l’idéologie qu’elles peuvent être récupérées ou neutralisées dans leurs visées par les privilégiés. »
Pourtant, l’interruption du processus électoral en janvier 1992 – qui frustre le Front islamique du salut (FIS) d’une victoire politique – et la montée aux extrêmes déchirent une société algérienne entrée dans « la voie suicidaire de la guerre civile » comme il l’écrit dans un article paru en 1994 dans Le Monde diplomatique. Face à cette situation chaotique où les assassinats succèdent aux disparitions et les attentats aux exactions, il ne voit guère que deux options pour sortir de la crise ainsi qu’il le confie la même année à la Revue d’études palestiniennes :
« La première consiste en un dialogue sérieux qui tienne compte de l’islamisme. Il n’y en a pas eu jusqu’à présent. La seconde, c’est continuer à appliquer la « solution » militaire, avec tous les dangers que cela implique, y compris la décomposition de l’État et le chaos. »
Avec la sociologue Monique Gadant (1930-1995), il publie l’année suivante dans Esprit un article qui déplore l’assassinat des intellectuels « francophones », refuse la polarisation mortifère à l’œuvre dans son pays et pointe les failles de la mouvance démocratique :
« Tout est fait pour imposer le silence à ceux qui refusent de mettre sur le même plan l’État et les bandes armées. Dans ces conditions l’invocation rituelle à la démocratie participe d’une corruption du langage. Sans indépendance par rapport à l’État, l’unité des démocrates restera encore longtemps un vœu pieux. »
Après l’adoption de la plate-forme de Rome, en janvier 1995, par des représentants de l’opposition, comme Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed, mais aussi par des dirigeants du FIS, il signe un appel d’intellectuels – paru en 1997 dans Libération – en faveur de la création d’une commission d’enquête internationale sur la situation en Algérie. Il participe à cet effet à un meeting, le 21 février 1998 à Paris, aux côtés de Hocine Aït Ahmed.
Libre à chacun de s’arroger le droit de distribuer les bons et les mauvais points. Toujours est-il que Mohammed Harbi fut guidé – sur ce terrain comme sur les autres – par le souci de justice et de vérité, répondant en cela aux doléances de ses compatriotes qui n’avaient pas voix au chapitre. Seulement, les meilleures intentions se heurtèrent aux difficultés concrètes provoquées par le choc de la « guerre civile » et à l’affaiblissement dramatique des forces de transformation sociale comme il le déclarait en 2000 à Alternative libertaire :
« La gauche algérienne autrefois dominée par les étatistes est en plein désarroi. Une partie s’est convertie au néo-libéralisme. Une autre partie défend le secteur public et les libertés démocratiques et s’oppose à Bouteflika. On y retrouve des courants trotskystes, des staliniens repentis, entre autres. Il n’y a pas encore de révision critique adéquate des socialistes étatistes et de débat autour de la perspective autogestionnaire. »
Parallèlement à ses interventions nombreuses – par le biais de tribunes, entretiens, réunions, pétitions… –, qui ont marqué la période de la « maturité » consécutive à son installation à Paris, Mohammed Harbi s’est engagé dans plusieurs aventures collectives dont il pouvait s’enorgueillir avec raison. Tel fut le cas de la revue Sou’al – fondée à Paris avec Claude Sixou (1931-2011), cofondateur en 1956 du Comité des Algériens israélites pour la négociation ou encore Mustapha Khayati, ancien membre de l’Internationale situationniste – et dont l’éditorial du premier numéro (daté de décembre 1981) résume l’intention de cette initiative qui mérite d’être redécouverte par de nouveaux lecteurs :
« Créer, regrouper, confronter. Telles sont les principales articulations qui peuvent donner vie à la mise en œuvre d’un champ de réflexions et d’analyses originales, à la mise en acte d’un cadre rigoureux et offensif de rassemblement des forces les plus conscientes de l’intelligentsia et de tous les militants des pays arabes. C’est autour de ces tâches et pour ces objectifs que Sou’al vivra. »
Dans le même esprit, il soutiendra la création, à Alger, de la revue Naqd – qui eut comme premier directeur le sociologue Saïd Chikhi (1944-1993) – et qui s’était donnée pour ambition, dès son lancement en octobre 1991, de « faire naître une pensée audacieuse ».
Si l’on retient, à juste titre, le travail personnel de Mohammed Harbi – largement évoqué dans les hommages, ce qui est la moindre des choses – il serait toutefois injuste de passer sous silence cette activité collective, qui reflète, outre les qualités susmentionnées, sa fidélité en amitié ainsi que la profondeur de ses vues qui ne se limitaient ni à la seule Algérie ni à l’espace francophone. D’ailleurs, sur la fin de sa vie, il revenait en particulier sur les cas irlandais ou mexicain.
Cependant, il convient de rappeler pour ceux qui l’ignoreraient, son rôle décisif dans l’écriture du mouvement indépendantiste et de la révolution algérienne. Sa bibliographie, qui mériterait d’être rediscutée, diffusée et traduite, parle d’elle-même : Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975) ; Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1980) ; Les archives de la révolution algérienne (1981) ; 1954, la guerre commence en Algérie (1984) ; L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (1992) ; Une vie debout. Mémoires politiques (2001).
Aux côtés de ces ouvrages, qui figurent en bonne place dans les bibliothèques de tous les connaisseurs, s’ajoutent ceux publiés en 2004 en collaboration avec d’autres historiens, comme Le FLN, documents et histoire avec Gilbert Meynier (1942-2017) – dont il avait préfacé son Histoire intérieure du FLN (2002) – et La guerre d’Algérie : 1954-2004. La fin de l’amnésie, codirigé avec Benjamin Stora – dont il avait préfacé le Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens (1985) –, sans oublier, pour la période la plus récente, la postface à la réédition du livre de Jim House et Neil McMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2021), celle à la thèse d’Ali Guenoun, La question kabyle dans le nationalisme algérien (2021), ou encore la parution, en 2022, de L’Autogestion en Algérie : Une autre révolution ?, avec la collaboration de Robi Morder et d’Irène Paillard.
Historien « iconoclaste », Mohammed Harbi le fut sans doute au regard d’un récit monolithique qui a longtemps prévalu en Algérie au sujet du mouvement national et de ses figures occultées qui, pour certaines, ont été injustement calomniées, à l’instar de Messali Hadj (1898-1974), « pionnier malheureux de la révolution algérienne » pour reprendre le titre de son article paru dans Les Africains (1977) dirigé par l’historien Charles-Robert Ageron (1923-2008). Son texte s’ouvrait sur ces mots lourds de sens :
« Peu de personnages de l’histoire de l’Algérie contemporaine ont été aussi discutés que Messali Hadj. Cet homme qui avait devancé l’avenir dut vivre le restant de ses jours à se débattre pour se laver de l’accusation de trahison. L’histoire qui est juge du monde a pour premier devoir de perdre le respect écrivait Michelet. Perdre le respect en retraçant ce qu’a été la vie de Messali, c’est rétablir la vérité et restituer sans fard et sans passion le visage de l’homme qui a présidé aux destinées des organisations qui ont préparé la révolution algérienne ».
Sans surprise, il signe une postface aux Mémoires de Messali Hadj (1982) dont l’édition a été établie par le journaliste Renaud de Rochebrune (1947-2022). On le retrouvera lors du colloque sur Messali Hadj organisé en 2011 par l’association Ecolymet à Tlemcen. C’est peu dire qu’il était hanté par la lutte « fratricide » entre les nationalistes algériens et qu’il avait en horreur les justifications a posteriori de l’assassinat ou du terrorisme pour régler des différends politiques.
Au cours de ces dernières années, marqué par la fatigue, les soucis de santé et quelques désillusions, il n’avait de cesse d’honorer la mémoire de ses compagnons disparus, les uns après les autres, comme l’orientaliste Maxime Rodinson (1915-2004), dont il fera l’éloge dans Le Monde, l’historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), qu’il saluera dans la Revue d’études palestiniennes, ou encore le libertaire Daniel Guérin (1904-1988) lors d’une journée d’hommage organisée en 2018 à Paris.
Rationaliste convaincu – il collaborait à la revue Raison présente et se présentait, dans un entretien accordé en 2019 au Monde, comme « non-croyant, non-pratiquant et marxiste libertaire » –, Mohammed Harbi avait le souci de transmettre, de former et d’aider les générations montantes, de rendre justice aux marginalisés ou de relayer la voix des plus fragiles.
Pour finir par une note personnelle, je garde le souvenir de nos connivences et convergences, nombreuses, fructueuses, et qui se sont concrétisées, entre autres, par une déclaration, diffusée le 11 mars 2019 sous le titre « L’ Algérie est au bord de l’éclosion » puis celle, publiée l’année suivante dans Le Monde, intitulée « Algérie : rouvrir un avenir à la révolution ».
Tous les compagnons de Mohammed Harbi auront à cœur de faire vivre l’œuvre foisonnante de cet homme d’une grande sensibilité et d’une rare élégance.
Il nous revient d’y travailler, collectivement, avec respect, à l’image de ce que nous a appris notre professeur, camarade et ami.
La permanence d’un racisme anti-algérien en France (et par porosité, anti-maghrébin) sous couvert d’islamophobie, son expression débridée dans les médias et le débat public, les violences de toute nature qui en découlent, puisent leur origine dans la question coloniale. Celle-ci, à défaut d’avoir été traitée politiquement depuis la fin de la guerre d’indépendance algérienne et déconstruite, ne cesse d’irriguer un imaginaire racial inégalitaire directement issu du régime répressif de l’indigénat. Nous entendons ici « indigénat » au sens large, c’est-à-dire englobant l’ensemble des pratiques appliquées aux sujets coloniaux.
À ce jour, le legs de cette privation de droits institutionnalisée se décline sous forme de discriminations dans tous les aspects de la vie quotidienne (éducation, emploi, logement, santé, religion, sécurité des biens et des personnes …). Il est étayé par de multiples offensives médiatiques, et dernièrement par un rapport, diffusé par le ministère de l’Intérieur, intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France » (02/05/2025)[1], par un sondage Ifop, dont les commanditaires sont liés aux Émirats arabes unis, « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France » (18/11/2025)[2], par un rapport de la droite sénatoriale consacré à la lutte contre « l’entrisme islamiste » (24/11/2025)[3].
La question est éminemment politique. L’ algérophobie s’inscrit dans le prolongement de schémas coloniaux hérités de la Troisième République, fondés sur la théorie d’une hiérarchie des civilisations (cf. Jules Ferry, 28 juillet 1885), remise au goût du jour en 2012 par Claude Guéant alors ministre de l’Intérieur[4]. Elle est donc le produit de structures de pouvoir élaborées par l’État.
Elle s’exprime par une perpétuation du refus de l’égalité des droits, une ethnicisation des questions sociales, une criminalisation de l’immigré ou issu de l’immigration, ancien colonisé ou descendant de colonisés, ennemi d’hier et d’aujourd’hui, accusé d’abord de « séparatisme » et ensuite d’« entrisme », cible essentialisée qui serait en voie « d’islamiser la France », dans un renversement du rapport colonisateur/colonisé.
Ainsi la fabrique de cette continuité historique vise à légitimer le combat de l’extrême droite, et de ses relais au plus haut sommet de l’État, contre l’immigration, notamment algérienne (et de façon extensive, maghrébine), dite « musulmane », et soupçonnée d’islamisme.
Ce racisme systémique, structuré par le colonial passé sous silence, constitue l’un des carburants les plus puissants de la fascisation en cours de la société française.
[4] « Toutes les civilisations ne se valent pas », déclaration faite à l’Assemblée nationale, dans le cadre d’un colloque organisé par le syndicat étudiant UNI, lié à la droite radicale (04/02/2012).
Hocine Zeghbib revient sur une histoire coloniale méconnue qui éclaire les dérives actuelles dans l’application des principes laïques aux musulmans.
Juriste, maître de conférences honoraire à l’Université de Montpellier, Hocine Zeghbib, revient, à l’occasion des 120 ans de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat du 9 décembre 1905, sur l’application très particulière que les autorités françaises ont fait de cette loi fondatrice de la laïcité à la religion musulmane dans l’espace colonial. Une histoire méconnue qui éclaire les dérives actuelles dans l’application des principes laïques aux croyants de cette religion.
La loi du 9 décembre 1905 de Séparation des Eglises et de l’État a 120 ans. Le temps passant, les tensions contraires – apaisement versus conflit – qui en structurent l’essence-même – la laïcité – n’ont pas disparu. Son application, aujourd’hui comme hier, oscille entre ouverture – Cf. Aristide Briand – et fermeture – Cf. Emile Combes. Adoptée au moment où la France régnait sur un vaste empire colonial, son universalisme impliquait que non seulement la loi de Séparation devait s’appliquer à la France métropolitaine mais aussi aux colonies. Et de fait, son article 43 en affirmait le principe … mais le faisait dépendre de l’édiction préalable de futurs règlements d’administration. L’application en fut effective en 1911 en Guadeloupe, Martinique et Réunion. Dans le reste des possessions françaises, la Séparation soit n’y a pas été introduite soit y a été dénaturée, parfois même vidée de son sens.
La non application effective de la loi de 1905 à l’Algérie
Dans cet ensemble, le cas de l’Algérie où prédominait très largement l’islam[1], se distingue à bien des égards et, pour certains de ses aspects, résonne aujourd’hui avec le débat sur la place de l’islam et des musulmans en France. Pour avoir constitué l’un des épisodes les plus révélateurs des tensions entre l’universalisme proclamé de la laïcité et les logiques de domination coloniale, les modalités d’application – ou plutôt de non application – de la loi de 1905 à l’Algérie coloniale ont à voir aujourd’hui encore avec la tension toujours vive entre les principes proclamés et leur usage politique. Mais ce jeu de miroir pourtant manifeste reste « l’angle mort » du traitement politique et juridique de la laïcité et de son rapport à l’islam et aux musulmans en France. Il constitue un impensé aux effets délétères sur le traitement administratif et politique du rapport entre la¨cité et islam.
Un détour par l’histoire du rapport à la loi de 1905 de l’Algérie coloniale en éclaire les zones d’ombre. La Séparation devait s’étendre au territoire algérien, organisé en départements, et intégré au territoire français de métropole par la Constitution de 1848. En pratique, l’administration coloniale s’est employée sans relâche à réduire, détourner ou neutraliser la portée concrète du texte dès lors qu’il s’agit de l’islam tandis que se renforçaient, par effet d’aubaine, les cultes catholique et israélite.
Dans ces départements, dès avant 1905, l’État colonial a fait de l’islam une question de gouvernement y organisant la surveillance des mosquées, la nomination des imams, la confiscation et la gestion directe des biens habous. L’application de la Séparation menaçait cette main-mise de l’administration coloniale sur la religion musulmane. Le décret du 27 septembre 1907 étendant la loi de 1905 à l’Algérie et aux colonies pérennise cette politique coloniale par le maintien, sous couvert « d’adaptation », des biens habous dans le domaine public ainsi que du contrôle et du financement des imams et autres agents religieux. Ce dispositif, reconduit de 10 ans en 10 ans pour finalement ne plus être abandonné, neutralise purement et simplement l’article 2 de la loi de 1905. Loin d’être une exception technique, cette dérogation – qu’il est plus juste de qualifier de négation – est l’expression assumée d’une « laïcité coloniale »[2] construite sur la surveillance d’une religion perçue comme enjeu de sécurité publique.
Deux positions en présence, dès 1905
Le débat parlementaire de 1905 est bien révélateur des tensions que cette vision implique et qui ne manqueront pas, par la suite, d’empêcher que la laïcité ne s’étende à l’islam depuis longtemps déjà tenu pour être rétif à ses principes. Lors des débats au Sénat, deux visions s’affrontent, celle de Brager de La Ville-Moysan, député d’Ille-et-Vilaine, partisan d’une non-application totale de la loi à l’Algérie afin de conserver un outil politique de contrôle religieux ; celle du sénateur d’Alger Paul Gérente qui, pour la défense des intérêts bien compris de la frange républicaine de l’élite des colons, plaide pour une application intégrale au nom d’une assimilation totale de l’Algérie à la France. Pour les uns, le culte doit rester un instrument de gouvernement ; pour les autres, la Séparation est synonyme de succès du projet assimilationniste. En apparence opposées, ces positions convergent en réalité vers un même objectif : préserver la domination coloniale. Le compromis final – application par voie réglementaire – permet de préserver l’unité républicaine tout en reportant à plus tard la décision politique essentielle : voulait-on vraiment séparer l’État du culte musulman ? Le décret du 27 septembre 1907 apporte clairement une réponse négative.
Dès lors, après 1907, deux sphères coexistent au sein de l’islam algérien organisé en culte par l’administration : un culte « officiel » étroitement administré et contrôlé, et un culte « non officiel » progressivement structuré, souvent à travers la loi de 1901 sur les associations. Ce culte, qualifié de « libre » par ses adeptes et de « séparatiste » par l’administration coloniale, revendique une gestion autonome du religieux et dénonce le système colonial en ce qu’il instrumentalise l’islam et en ce qu’il choisit lui-même les autorités religieuses qu’il dit « légitimes ». L’administration coloniale justifie les aménagements à la loi de 1905 par la nécessité de « gérer » directement ou indirectement une religion présentée comme potentiellement subversive.
Les discussions récurrentes sur un « islam de France », son organisation en culte, ou les dispositifs de contrôle – loi de 2021 confortant le respect des principes républicains[3] par exemple – réactivent, sous une autre forme, la question de la capacité/légitimité de l’État à imposer un interlocuteur pour l’islam d’autant plus que, confondant exercice du culte et pratique religieuse, pouvoirs publics et politiques, continuent à appréhender islam et musulmans avec méfiance. Aujourd’hui encore, la suspicion envers la visibilité de l’islam, avec pour effet ce qu’Olivier Roy qualifie de « panique morale »[4], s’inscrit dans cette mémoire coloniale. Dans ce contexte, la laïcité – concept juridique neutre – est transformée en idéologie de “neutralisation” du religieux visible, voire d’instrument de protection d’une « identité nationale »[5], plus ethnique que républicaine, particulièrement quand il s’agit de l’islam, occasionnant une fragmentation telle du principe que certains, pensant y remédier de la sorte, plaident pour la création d’un « Défenseur de la laïcité »[6] sur le modèle du « Défenseur des droits ».
Question déjà présente dès l’après-guerre et que devait résoudre la toute nouvelle Assemblée algérienne, créée par le statut organique de l’Algérie de 1947, qui avait reçu la délicate mission d’appliquer la loi de 1905 dans son intégralité. Le rapport de la Commission Mesbah[7] (1951) préconisait d’adapter le droit colonial à la réalité locale de l’islam et de ses pratiques, non dans le sens où l’entend traditionnellement l’administration, c’est-à-dire au profit de la domination coloniale fondée sur un ordre juridique d’exception, mais au bénéfice du libre exercice de la religion musulmane. Le rapport préconise la création d’institutions cultuelles autonomes et la restitution des biens habous leur garantissant ainsi l’indépendance financière, perspective inquiétante pour l’administration coloniale qui saisit le Conseil d’Etat. Celui-ci rend un avis (1953) non contraignant fermant la porte à une telle perspective de réforme au motif qu’elle porte atteinte à … la Séparation ! Le gouverneur Léonard[8] s’engouffre dans la brèche et maintient le statu quo ante au nom des « nécessités coloniales ». Le rejet du rapport Mesbah signifie le refus d’institutionnaliser l’islam sur un modèle équivalent à celui des autres cultes présents en Algérie. Aujourd’hui encore, un “culte musulman officiel” en France – comparable à une Église structurée – s’il fait partie des revendications, rencontre toujours résistance, suspicion, instrumentalisations. La représentation du culte musulman dans un cadre laïque sans que l’État ne fabrique artificiellement un interlocuteur reste une question centrale. L’échec colonial – voulu – à construire une représentation autonome de l’islam éclaire les difficultés contemporaines du CFCM[9], de ses recompositions ou de l’idée finalement délaissée d’un « Conseil national des imams »[10]
L’utlisation abusive de la laïcité pour contrôler le religieux
L’ histoire de l’Algérie coloniale montre qu’un État peut, au nom de la laïcité, multiplier les instruments de contrôle du religieux. Ce paradoxe réapparaît aujourd’hui dans certaines pratiques administratives comme l’encadrement renforcé des associations cultuelles, signe que la laïcité peut devenir un outil intrusif de régulation plus qu’un simple principe de neutralité. Enfin, l’Algérie coloniale montre que la laïcité française n’a jamais été un bloc homogène : elle a été modulée, adaptée, hiérarchisée. Cette généalogie questionne les usages actuels de la loi de 1905 comme texte sacralisé, alors même que l’histoire démontre sa plasticité politique[11]. En articulant les principes de 1905 avec la pratique coloniale, l’histoire algérienne rappelle que la laïcité n’est pas seulement un cadre juridique mais aussi un instrument politique pouvant servir à masquer des pratiques administratives étrangères à l’esprit de la loi de 1905.
De fait, les dynamiques coloniales autour de l’islam en Algérie ont laissé des traces durables non seulement dans les mémoires, mais dans les mécanismes d’intégration, de représentation, de suspicion, de gestion du religieux. Ainsi, dès 1907, l’État choisit de traiter l’islam différemment des cultes chrétien ou israélite, non pas au nom du respect de sa pratique traditionnelle, mais au nom du contrôle par la création d’un « clergé musulman » officiel, subventionné et dépendant de l’administration. L’idée bien ancrée selon laquelle l’islam « n’est pas une religion comme les autres » et doit donc être traité différemment y puise sa vigueur aujourd’hui renouvelée.
Aujourd’hui, la crainte que la religion musulmane ne devienne un pôle d’autorité autonome incite l’État à construire des dispositifs d’encadrement à travers les associations, les nominations, et divers agréments. La visibilité du croyant dans l’espace public suscite à nouveau le rejet, davantage social et culturel qu’administratif, mais aux effets similaires transformant l’imaginaire de contrôle sous l’État colonial en imaginaire de menace aujourd’hui. L’État colonial craignait des soulèvements, des mouvements de protestation. La France contemporaine craint l’islamisme, le communautarisme, la “sécession”. Dans les deux cas, l’anxiété tourne autour du religieux visible, de sa capacité à mobiliser, à structurer, à revendiquer.
En ce sens, l’histoire coloniale éclaire les racines d’une méfiance structurelle envers l’islam visible, méfiance qui n’est pas que conjoncturelle, mais inscrite dans des rapports historiques de domination, d’autorité, d’identité.
Le détour par l’application de la loi de 1905 à l’Algérie coloniale, avec ses exceptions, ses contrôles, et ses refus d’autonomie pour l’islam, met en évidence un paradoxe fondamental, celui d’un État qui proclame l’universalisme républicain tout en rechignant à admettre l’égalité religieuse pour l’islam.
Cet héritage n’est pas neutre. Il façonne encore des représentations, des peurs, des schémas de domination, des habitudes de surveillance. Il influence aussi la façon dont la société française perçoit l’islam, non comme religion mais comme « problème ».
[1] Gilles Manceron, intervention le 23 septembre 2005 au Colloque de Cerisy « Laïcité vivante » : « Le débat qui a précédé son adoption [la loi de 1905] avait permis à certains, tel Émile Combes, d’exprimer leur volonté d’appliquer la loi uniquement aux autres religions que l’islam » https://histoirecoloniale.net/la-laicite-non-appliquee-dans-les-colonies-a-ete-contredite-en-algerie-francaise/
[5]Le Monde/Idées 7-8 décembre 2025 p. 34 « Le régime de laïcité défend aujourd’hui une prétendue « identité nationale ».
[6] Proposition de loi constitutionnelle portant création d’un Défenseur de la laïcité et définition de ce principe présentée par le député socialiste Jérôme Guedj au nom du PS lors de sa niche parlementaire du 11 décembre 2025 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/dossiers/creation_defenseur_laicite_et_definition_de_ce_principe_17e_
[7] Mesbah, député « indépendant » d’Akbou, localité située en Kabylie alors rattachée au département de Constantine dans l’Est de l’Algérie.
[8] Roger Léonard, Gouverneur général de l’Algérie Française de 1951 à 1955. Aux côtés de trois autres anciens gouverneurs généraux de l’Algérie, Maurice Violette, Georges Le Beau et Marcel-Edmond Naegelin auquel il avait succédé, il est membre de l’Union pour le salut et le renouveau de l’Algérie française (USRAF), fondée en avril 1956 par Jacques Soustelle, son successeur. https://fr.wikipedia.org/wiki/Roger_L%C3%A9onard
[9] Ali Mostfa Culte musulman : la réorganisation voulue par l’État est-elle en marche ? https://theconversation.com/culte-musulman-la-reorganisation-voulue-par-letat-est-elle-en-marche-249880
[10]Libération et AFP Religion. Un premier conseil national des imams installé sans faire l’unanimité chez les musulmans de France https://www.liberation.fr/societe/religions/un-premier-conseil-national-des-imams-installe-sans-faire-lunanimite-chez-les-musulmans-de-france-20211121_3XGCQPHXEFHLZBZMUCO2P2KYB4/
[11] Jean Baubérot-Vincent, historien reconnu de la laïcité, dans une tribune intitulée « Une laïcité qui évite toute discrimination combat l’extrémisme religieux », pointe cet aspect et appelle à de nécessaires adaptations de la loi de 1905, Le Monde/Idées du 9 décembre 2025 p. 25.
En février 1986, la Maison des cultures du monde coordonnait avec Riad El Feth l’événement « Algérie. Expressions contemporaines », dont la soirée légendaire du raï à La Villette reste gravée dans les mémoires.Quarante ans plus tard, cette institution pionnière des échanges culturels internationaux disparaît, victime d’une suppression de subvention de 488 000 euros.
La nouvelle est tombée tel un couperet : le 19 décembre 2025, la Maison des cultures du monde (MCM) fermera définitivement ses portes à Vitré, à l’est de Rennes (Ille-et-Vilaine). Quarante-trois ans après sa création à Paris, une subvention annuelle de 488 000 euros supprimée par le ministère français de la Culture suffit à faire vaciller l’une des institutions les plus singulières consacrées au patrimoine culturel immatériel. Pour l’Algérie et ses artistes, c’est un partenaire historique qui s’éteint.
Une institution fondée sur la réciprocité culturelle
Lorsque Chérif Khaznadar et Françoise Gründ fondent la MCM en 1982 et l’installent dans les locaux de l’Alliance française boulevard Raspail à Paris, ils répondent à une nécessité historique : appliquer le principe de réciprocité dans les relations culturelles françaises avec le monde. La France avait tissé un vaste réseau d’Alliances françaises et de centres culturels à l’étranger. Le temps était venu de la doter d’un espace ouvert sur d’autres horizons, en privilégiant la perspective culturelle aux exigences politiques. La philosophie de la MCM tenait en deux propositions fondamentales : « C’est en s’affirmant soi-même que l’on devient universel » et « Enrichissons-nous de nos différences ». Si la création est le moyen par lequel l›homme exprime ce qu›il a de plus intime, c›est en s›ouvrant à des expressions culturelles de toutes sortes qu›il apprend à connaître les autres et ainsi, à mieux cerner sa spécificité.
1986 : « Algérie. Expressions contemporaines »
Dès ses premières années d’existence, la MCM affirme sa vocation avec éclat. En février 1986, elle coordonne l’ensemble de la programmation d’un événement culturel majeur qui marquera durablement l’histoire des échanges franco-algériens : « Algérie. Expressions contemporaines ». Cette grande manifestation, organisée conjointement par le ministère de la Culture algérien, l’Office Riad El Feth, et du côté français par le ministère de la Culture, le ministère des Relations extérieures, la MCM, le Centre Georges Pompidou, le Centre national des arts plastiques et l’Institut du monde arabe, déploie pendant trois semaines à Paris toute la richesse de la création algérienne contemporaine. Du 5 au 25 février 1986, Paris découvre la diversité des expressions artistiques algériennes : expositions de peinture, de manuscrits littéraires et de mobilier contemporain, festival de cinéma, spectacles de théâtre avec notamment El Ajouad d’Abdelkader Alloula par le Théâtre régional d›Oran présenté à la MCM elle-même, concerts de jazz avec Safy Boutella et de rock avec le groupe T.34, défilé de mode avec les créations de Nassila, et spectacle poétique « Synergies ».
Le 17 février 1986 : la soirée qui consacra le rai
Mais c’est le 17 février 1986, à la Grande Halle de La Villette, que se produit un événement qui fera date dans l’histoire de la musique algérienne en France : « Le raï dans tous ses états », première grande soirée d›anthologie du raï organisée dans l’Hexagone. François Paul-Pont, qui avait vécu en Algérie et connaissait intimement cette musique populaire venue de l’Oranie, se charge de l’organisation de cette soirée historique. Ce concert légendaire réunit sur scène les figures majeures du raï, dans toute sa diversité : la grande Cheikha Rimitti, figure tutélaire du genre et voix mythique du raï traditionnel, le jeune Cheb Khaled qui n’a pas encore conquis la planète entière, Messaoud Bellemou, pionnier de l’électrification du raï avec sa trompette révolutionnaire, Bouteldja Belkacem, et le groupe Amarna. Les Medahats complètent cette affiche exceptionnelle. Pour la première fois, le raï – cette musique longtemps marginalisée en Algérie même, chantée dans les cabarets populaires et les fêtes de quartier – accède à la reconnaissance d’une grande scène parisienne. L’événement électrise le public. Cheikha Rimitti, avec sa voix rauque et sa liberté de ton légendaire, incarne la tradition orale et la transgression sociale du raï des origines. Face à elle, le jeune Khaled représente la nouvelle vague, celle qui modernise le genre en l’ouvrant aux synthétiseurs et aux rythmes contemporains. Cette anthologie révèle au public français la vitalité d’une musique qui deviendra, quelques années plus tard, un phénomène mondial.
Un engagement durable envers les musiques algériennes
La MCM accompagnera durablement cette reconnaissance du raï. Son label Inédit édite dès 1986 plusieurs enregistrements issus de cette soirée mémorable, puis en 1994 Aux sources du Raï, documentant l’évolution de ce genre musical. L’institution continuera de mettre en lumière les musiques andalouses, les traditions savantes du Maghreb, le chaâbi d’Alger avec Guerouabi el Hachemi, le malouf de Constantine avec Cheikh Salim Fergani, ou encore les maîtres de la gasba et les chants sacrés du Sahara.
Une action multiforme et visionnaire
L’institution se distingue par l’accueil de manifestations étrangères selon tous leurs modes d’expression et quel que soit leur milieu d’origine : profane ou sacré, savant ou populaire, professionnel ou non-professionnel, lettré ou oral, traditionnel ou contemporain. Cette ambition prend corps dans le Festival de l’imaginaire, créé en 1997. Unique au monde, la manifestation attire à Paris et ailleurs en France les artistes, maîtres rituels et troupes les plus authentiques, parfois menacés d’oubli dans leur propre pays. En près de trente éditions, le festival fait entendre le souffle des traditions autochtones de l’Amazonie aux danses sacrées d’Asie, en passant par les musiques d’Afrique du Nord ou les grandes formes théâtrales d’Orient. Loin d’être un simple programmateur, le centre produit disques, livres, revues, expositions, colloques. Son label Inédit devient une référence pour les amateurs de musiques du monde : archives rares, enregistrements de maîtres, captations de rites inaccessibles. En 2005, la MCM s’installe à Vitré, dans l’ancien prieuré bénédictin du XVIIe siècle, devenant un pôle national et européen du patrimoine immatériel. Un centre de documentation sur les spectacles du monde y est créé.
Un patrimoine irremplaçable
Le quarantième anniversaire, célébré en 2022, offrait une plongée exceptionnelle dans ce travail. L’exposition « Du terrain à la scène » dévoilait un fonds documentaire impressionnant : 10 000 photos, 2000 vidéos, 500 enregistrements sonores, une masse irremplaçable de notes, enquêtes et témoignages. Cette documentation nourrit la base de données Ibn Battuta, l’une des plus importantes d’Europe, qui rassemble plus de 20 000 références sur les traditions du monde. Depuis 2011, la MCM est officiellement le Centre français du patrimoine culturel immatériel. Elle accompagne la reconnaissance des pratiques vivantes et soutient la recherche ethnologique.
Un vide culturel
La fermeture de la MCM résonne comme un contresens historique. Comment un pays qui proclame son attachement à la diversité culturelle laisse-t-il s’éteindre une institution aussi exemplaire pour quelques centaines de milliers d’euros ? François Paul-Pont, disparu en 2015, qui avait porté avec tant de passion cette soirée d’anthologie du raï en 1986, n’aurait sans doute pas imaginé que l’institution qu’il avait servie puisse un jour disparaître. La décision prive la Bretagne d’un outil stratégique de rayonnement international, affaiblit la recherche ethnologique française et rompt un lien précieux avec des artistes venus du monde entier, notamment du Maghreb.
Pour l’Algérie, c’est un partenaire historique qui s’éteint, celui qui a donné au raï ses premières lettres de noblesse internationales et qui a contribué à faire connaître la richesse de son patrimoine musical. Le Collectif Vitré2026 propose la création d’une Maison des cultures vivantes. D’autres pistes émergent : alliances entre universités, coopérations internationales, mobilisation citoyenne. Mais rien ne remplacera totalement la cohérence visionnaire pensée par Khaznadar et Gründ. Dans une France confrontée aux peurs et aux fractures, la MCM rappelait une évidence : la culture n’est pas un décor, mais un langage commun. Khaznadar aimait répéter que « la culture n’est pas un luxe, mais une nécessité ». Sa Maison disparaît. Sa leçon, elle, demeure – et oblige.
Nidam Abdi est critique musical, spécialiste des musiques traditionnelles maghrébines.