80 % des Algériens sont en totale rupture avec le système : un parlement illégitime ne peut garantir la continuité de l’État national – Farouk L. Benzaïm

Les résultats de participation au dernier scrutin législatif qui s’est tenu en Algérie le week-end dernier confirment ce que le rédacteur de l’article d’ »Algeria Watch » avait déjà souligné : un désintérêt total du peuple pour cet événement, et un rejet global du processus imposé par le pouvoir aux Algériennes et aux Algériens depuis le 12 décembre 2019.

Le Hirak à l’époque avait clairement exprimé sa revendication unique : un changement radical du système politique et des règles de gouvernance avant tout processus électoral.

Le taux de participation à ce dernier scrutin n’a pas dépassé 20 % des inscrits sur les listes électorales, et près d’un million de voix exprimées ont été annulées, ce qui indique que ce taux est le plus faible depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Même si l’on se réfère aux taux de participation électorale annoncés par les autorités, souvent gonflés selon de nombreux observateurs, depuis le Hirak jusqu’à aujourd’hui, on constate une continuité du rejet populaire de ce scrutin, les Algériennes et les Algériens étant persuadés que les élections en Algérie ne sont ni un mécanisme de changement ni une source de légitimité pour construire quelconque contrat politique.

L’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un taux de participation annoncé de 39 %. Le référendum pour la modification de la Constitution du 1er novembre 2020 a quant à lui enregistré une participation de 23,7 %. Le scrutin législatif de juin 2021 a été annoncé avec 30,20 %. Les autorités ont indiqué que la participation aux élections locales de fin 2021 était de 34 %, tandis que la participation à l’élection présidentielle de septembre 2024 n’a pas dépassé 24 %.

Le taux de participation au scrutin du 2 juillet 2026 confirme que l’esprit du Hirak est toujours vivant et que la société algérienne est convaincue, plus que jamais, que le changement total du système de gouvernance est le seul moyen pour que les élections retrouvent leur sens et que la politique revienne dans l’espace public, ce qui a été confirmé lors du dernier scrutin où tout était présent sauf la politique.

Le pouvoir attaque les appareils de parti pour justifier le rejet populaire massif de ses politiques

Le pouvoir n’a pas attendu l’annonce officielle des résultats préliminaires du scrutin du 2 juillet pour mobiliser ses relais médiatiques privés et publics, dans une campagne organisée contre les appareils de parti et leurs dirigeants afin de justifier l’absence des électeurs dans les bureaux de vote, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

La campagne a commencé avec les quotidiens El KhabarLe Soir d’AlgérieEchorouk El Yawmi et El Watan. Les deux premiers quotidiens reçoivent chaque jour entre 5 et 6 pages publicitaires de l’Agence nationale de publicité depuis que Abdelmadjid Tebboune a pris la présidence de l’État. Quant au quotidien Echorouk El Yawmi, il reçoit entre 2 et 3 pages publicitaires quotidiennement, tandis que le troisième journal perçoit entre une page et demie et deux pages de publicité publique depuis le retour d’Omar Belhouchat à la gestion du journal en février 2026, sous l’impulsion personnelle d’Abdelmadjid Tebboune qui a un lien d’amitié personnelle avec lui, tout comme ils étaient liés par le scandale du groupe Khalifa à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

Le journal El Khabar a attribué ce qu’il a appelé la responsabilité des partis pour le faible taux de participation au vote, qu’il a considéré comme « dû à une cause principale consistant en l’absence de véritable leadership partisan et l’implication de nombreux responsables des partis dans des détails secondaires, en rejetant la responsabilité de l’échec sur les institutions de l’État, parfois en parlant de fermeture et parfois de domestication, dans le but de justifier l’incapacité, de consacrer le statu quo et de maintenir le monopole des responsabilités au sein des cercles de privilèges », ce qui est un signe clair du début du processus de changement des directions des appareils partisans sous l’impulsion des appareils bureaucratiques et de sécurité du pouvoir. Quant au journal Le Soir d’Algérie, il a limité ce qu’il a appelé la faillite des partis politiques à l’échec politique au niveau du discours, qui ne mobilise plus l’opinion publique. Pendant ce temps, le journal Echourouk El Yawmi a essayé de faire croire à l’opinion publique que les électeurs ne boycottent pas les politiques du pouvoir, mais boycottent les partis politiques. Il est allé jusqu’à dire que le pouvoir ne s’est pas présenté pour assumer la responsabilité de l’abstention, et que l’augmentation du taux de participation incombe moralement, politiquement et socialement exclusivement aux partis.

Cette défense acharnée du pouvoir dans une tentative de cacher sa faillite, que même un aveugle peut voir, mais que le journal Omar Balhouchat ne voit pas. Le journal El-Watan a constaté qu’un taux de participation « révèle une vérité frappante : des élections annonçant la faillite des partis politiques traditionnels ».

La faillite de Tebboune et du système qu’il a imposé à El Mouradia en 2019 menace l’Algérie en tant qu’entité politique et juridique

La campagne médiatique des journaux privés s’est étendue à tous les médias publics, qui ont mobilisé des bataillons de leurs professeurs, journalistes et analystes pour témoigner de la propreté du scrutin et affirmer que les partis politiques sont responsables de l’abstention électorale. Le but de cette campagne organisée était de couvrir les échecs et la faillite du président Tebboune ainsi que du système politique et militaire qui l’a imposé au palais d’El Mouradia le 12 décembre 2019.

Cette campagne cache également de nombreux autres faits, à savoir que la faible participation est liée à l’absence de politique et à la pratique politique, ainsi qu’au lien confirmé entre ces partis et leurs dirigeants avec les différents organes du pouvoir et leurs réseaux. Elle cache aussi le fait que l’ensemble du processus électoral – de l’annonce de la candidature à l’annonce des résultats – est contrôlé par l’administration et la bureaucratie sécuritaire du pouvoir. Ce sont eux qui choisissent les députés et les candidats pour concurrencer les députés, et ce sont eux qui choisissent qui affronte ces députés de manière formelle. De plus, c’est le pouvoir qui ferme ou ouvre l’accès aux médias aux personnes de son choix.

Cette campagne de propagande est ancienne dans sa structure et nouvelle dans l’identité de ceux qu’elle défend. En effet, sous le régime de Bouteflika, les appareils de propagande médiatique faisaient exactement la même chose pour justifier l’abstention électorale. Le message était le suivant : les Algériens n’aiment pas les partis politiques et ne se soucient pas des élections législatives parce que le peuple aime le président et le respecte, car il fait tout pour eux, tandis que les partis, le gouvernement et les ministres ne suivent pas les instructions du président.

Aujourd’hui, ce scénario se renouvelle sous le régime de M. Tebboune avec les mêmes appareils médiatiques. La vérité est que le pouvoir politique, sous sa forme actuelle ou précédente, a créé ces partis, et ces partis dans le cadre d’une division du travail – bien qu’ils semblent différents dans leur discours – sont en réalité une partie du système de gouvernance que le Hirak a demandé à réformer, ce à quoi le pouvoir a répondu par le refus, la répression, la diffamation et des campagnes de propagande accusant de trahison et de collusion avec l’étranger.

De plus, la campagne propagandiste contre ces appareils partisans – qui font tous partie du système sans exception. Il est à souligner que le parti du Front des Forces Socialistes (FFS) est le dernier de ces partis à avoir été domestiqué et intégré – revêt un ensemble de contradictions. La médiocrité des médias et de la propagande n’a même pas réussi à construire un discours avec un minimum de substance. Alors, comment peut-on parler de partis politiques qui ont échoué ou dicrédités, et Abdelmadjid Tebboune parle d’une majorité présidentielle composée de ces mêmes partis ? Comment peut-on construire une majorité présidentielle composée de partis qui ont échoué et démonitisés sans que le président qui la dirige soit lui-même en situation d’échec et discrédité ? La seule vérité aujourd’hui, après le scrutin du 2 juillet 2026, est que l’esprit du Hirak est toujours présent, car ce mouvement populaire est un mouvement historique profond qui a porté un message clair que le chef d’état-major à l’époque n’a pas saisi, parce qu’ils ne possédait ni les outils de compréhension, ni les mains propres, ni l’indépendance de décision pour faire passer l’Algérie à une nouvelle ère et construire un autre paradigme pour l’exercice du pouvoir, un paradigme qui rompt avec la logique de la force et adopte la force de la logique, pour construire des ponts de consensus entre toutes les Algériennes et tous les Algériens.

Et la situation aujourd’hui est restée telle qu’elle est et la décomposition politique du système de gouvernance a atteint un point tel que la nation algérienne est en rupture totale avec tout le système de gouvernance, avec ses médias et ses structures partisanes et associatives.

Un parlement faible chargé de prolonger le mandat à un président encore plus faible… Alors, changement ou effondrement ?

Toutes les données disponibles jusqu’à présent confirment que le parlement actuel, dans ses deux chambres, sera chargé de trouver une formule pour assurer la continuité d’Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia après la fin de son mandat en septembre 2029, soit en appliquant les dispositions transitoires prévues dans la dernière révision constitutionnelle que la présidence a qualifiée de technique, soit par une autre modification qui prolongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans pour diverses raisons, avec effet rétroactif afin que M. Tebboune reste au pouvoir jusqu’en septembre 2031, ou peut-être une révision constitutionnelle qui rouvrirait les mandats présidentiels pour le maintenir au pouvoir jusqu’en 2033, où il aurait 89 ans.

Peu importe les scénarios sur lesquels s’accorderaient le noyau dur et les réseaux du régime, la seule vérité est que le scrutin du 2 juillet a créé un parlement dépourvu de légitimité populaire, politiquement fragile, ce qui augmentera la fragilité du pouvoir et pourrait affaiblir l’État vis-à-vis de la communauté internationale, augmentant ainsi les risques pour la continuité de l’État dans un contexte international qu’on ne peut qualifier autrement que d’impitoyable envers les États faibles, et aucun pays ne peut sombrer que par la faiblesse de ses institutions constitutionnelles non représentatives du peuple.

Et le peuple algérien est conscient de ces défis, c’est pourquoi l’esprit du Hirak a envoyé un message fort, pacifique et silencieux le 2 juillet dernier, dont la substance était… le changement ou l’effondrement.

Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch

Source : Algeria-Watch – 08/07/2026 https://www.algeria-watch.info/80-des-algeriens-sont-en-totale-rupture-avec-le-systeme-un-parlement-illegitime-ne-peut-garantir-la-continuite-de-letat-national/

Entre la France et l’Algérie, l’insoluble tension – Omar Brouksy

Lundi 29 juin marque la première année d’emprisonnement du journaliste Christophe Gleizes en Algérie. Une incarcération qui symbolise la crise qui s’est installée entre Paris et Alger, dont les relations sont ballotées entre réalisme diplomatique et pesanteurs historiques et politiques, voire électoralistes.

La vitesse de croisière ne sera pas atteinte demain. Près de cinq mois après la visite du ministre de l’intérieur français, Laurent Nuñez, à Alger, annoncée à l’époque comme le début de la fin de l’une des crises les plus profondes des relations franco-algériennes, les signes d’un retour à la normalité ne sont toujours pas là. Il flotte encore dans le ciel diplomatique des deux pays un air plutôt froid, où la tension semble toujours l’emporter sur une véritable décrispation. Pourquoi ça piétine ?

« Poser cette question, c’est mal connaître la spécificité de ces relations », lance, dépité, un diplomate français à la retraite pour décrire le lent, trop lent réchauffement entre l’Algérie et la France. « Avec le Maroc, soit c’est noir soit c’est blanc. Quand ça redémarre après une crise, ça redémarre vite et fort. Mais avec l’Algérie, le gris est toujours là. Il faut chaque fois laisser du temps au temps, beaucoup de temps au temps », enchaîne-t-il.

Les rapports entre Paris et Alger ont subi récemment un tremblement de terre qui a failli les conduire à la rupture diplomatique, au lendemain de la reconnaissance par le président Emmanuel Macron, en octobre 2024, de la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, devant des député·es marocain·es applaudissant à tout rompre.

Ce cadeau de l’Élysée à Rabat a de nouveau libéré une série de refoulements que la diplomatie franco-algérienne n’avait cessé, jusque-là, de mettre sous le tapis : l’héritage mémoriel et colonial, le dossier migratoire et, notamment, l’épineuse question des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

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© Mediapart avec photos Ludovic Marin et Thibaud Moritz / AFP

Avec, en toile de fond, le sort du journaliste de sport français Christophe Gleizes, emprisonné depuis un an tout juste en Algérie malgré de nombreux appels à sa libération.

Lundi 29 juin, Thibaut Bruttin, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), a déploré que la Coupe du monde de la Fifa « se joue avec une chaise vide à son nom dans la tribune de presse, son accréditation officielle rappelle que sa place est dans les stades, parmi les journalistes qui couvrent l’événement, et non dans une cellule ».

Sa famille espère une libération alors que le journaliste s’est désisté de son pourvoi en cassation mi-mars 2026, dans l’espoir d’une grâce présidentielle. 

Elle s’accroche aussi au changement de ton entre la France et l’Algérie, moins de deux ans après le déclenchement de la crise. Ces temps-ci, le discours du compromis renaît de ses cendres et semble même avoir pris le dessus sur celui de la tension. En témoigne une véritable effervescence politico-diplomatique entre les deux pays.

Ballet diplomatique et politique

Outre la visite de Laurent Nuñez en février 2026, la ministre déléguée aux armées française, Alice Rufo, a participé à Sétif, le 8 mai, aux commémorations des massacres perpétrés quatre-vingt-un ans plus tôt, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, par l’armée coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata. Une première historique pour un membre du gouvernement français. 

Dix jours plus tard, c’est le ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui effectuait une visite officielle au palais d’El-Mouradia, le siège de la présidence algérienne, où il a été reçu en audience par le président, Abdelmadjid Tebboune. Les discussions auraient porté sur « l’entraide pénale, l’extradition de fugitifs et les mécanismes juridiques pour fluidifier les relations administratives entre les deux nations », précisent les sources officielles.

De l’autre côté, plus récemment, Alger a dépêché, le 1er juin, son ministre de l’intérieur, Saïd Sayoud, à Paris, où il a rencontré son homologue français mais également le président Emmanuel Macron.

À ce ballet diplomatique et politique, parsemé de phrases provocatrices et d’appels du pied, s’ajoutent les visites répétées de Ségolène Royal, coiffée d’une casquette moins politique qu’associative, en tant que présidente de l’Association France Algérie. Après avoir été reçue par Abdelmadjid Tebboune, elle s’est rendue à la prison de Koléa, à l’ouest d’Alger, pour y rencontrer Christophe Gleizes.

Même le président Emmanuel Macron s’y est mis. Lors d’un déplacement dans un hôpital de l’Ariège, le 27 avril, où il a dénoncé les conditions sociales et professionnelles des médecins diplômé·es à l’étranger (38,8 % des inscrit·es au tableau de l’ordre des médecins ont été diplômé·es en Algérie), le chef de l’État a même traité de « mabouls » celles et ceux qui veulent « se fâcher » avec l’Algérie.

La flèche visait directement l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui réagira quasi instantanément par voie de communiqué : « Affronter les vrais problèmes, avoir le courage de la fermeté, pour que les Français soient protégés et la France respectée : c’est cela le rôle d’un président de la République. » 

Pour autant, le réchauffement auquel cette dynamique politique et diplomatique aurait pu aboutir a encore du mal à s’installer de manière systémique. « La relation sécuritaire a repris. Les relations économiques ont repris. Les exécutifs collaborent de nouveau. Les pourparlers continuent. Mais une tension difficile à décrypter subsiste encore », constate la politologue Khadija Mohsen-Finan.

L’explication ? « Elle est à chercher au niveau des deux classes politiques, française et algérienne, poursuit-elle. On est dans une période préélectorale : présidentielle en France et législative en Algérie [début juillet – ndlr]. Les esprits s’échauffent et les thèmes mobilisateurs prospèrent. »

« La confiance est rompue »

Flanqué de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle 2027, Bruno Retailleau, a lancé sa campagne le 20 juin au parc Floral de Paris. Le discours hostile au régime algérien y est présent et il est relayé par Sansal.

Annonçant qu’il voterait « très probablement » pour l’ancien ministre de l’intérieur, l’auteur de La Légende (Grasset, 2026) dira lors de ce meeting que, lorsqu’il était « incarcéré [en Algérie, de novembre 2024 à novembre 2025 – ndlr], il y a un nom qui est entré en prison, qui est devenu immédiatement célèbre. Il est devenu même le héros de la prison où [il] étai[t] et de toutes les prisons algériennes. Il s’appelait Bruno Retailleau […], il combattait le régime [algérien] ».

Du côté d’Alger, à quelques jours des élections législatives, c’est le récit nationaliste, avec un fond mémoriel érigé en véritable thématique mobilisatrice, qui alimente les discours préélectoraux.

Diplomate chevronné et ancien ministre de la communication, Abdelaziz Rahabi est une figure incontournable du paysage politique algérien. Dans un entretien à France 24 donné le 12 juin, il estime que le président Macron a « fragmenté » la question mémorielle « en donnant un coup pour les harkis [ces supplétifs musulmans de l’armée française en Algérie – ndlr], un coup pour la mémoire et en n’abordant pas la question dans son aspect global ».

Le lien est vite établi avec le voisin de l’Ouest par le biais de l’insoluble dossier du Sahara occidental. Pour le diplomate algérien, la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté du Maroc sur ce territoire « a été au-delà de ce que tout le monde demande » : « Je pense qu’il a été même au-delà de ce que demandaient les Marocains. […] Cette position est contraire aux intérêts diplomatiques de l’Algérie. » Et de conclure : « La confiance est rompue entre les deux chefs d’État sur cette question. »

Jusqu’où cette logique qui se déploie d’une rive à l’autre de la Méditerranée, entre éclaircies et une tension qui ne dit pas son nom, va-t-elle continuer de peser sur la diplomatie des deux pays ?

Aucune autre formule ne résume mieux que cette phrase, prononcée en 1974 par l’ancien président algérien Houari Boumédiène (1932-1978), la spécificité des rapports franco-algériens : « Les relations entre la France et l’Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales. » 

Omar Brouksy

Source : Médiapart – 29/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/international/290626/entre-la-france-et-l-algerie-l-insoluble-tension

Algérie : l’implosion silencieuse d’un État confisqué – Chabane Oussaid

Le silence n’est pas toujours paix. Parfois, il est le premier souffle d’une tempête qui s’apprête à dévaster les fondations d’un État. Ce silence, aujourd’hui, résonne dans les rues désertées des meetings, dans les salles de rédaction vidées d’analyse, dans les bouches des candidats qui parlent sans dire, et surtout dans les yeux des citoyens qui écoutent sans croire.

À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, ce silence n’est pas un intermède : c’est un diagnostic. Un diagnostic d’implosion lente, silencieuse, systématique , celle d’un pays qui, en étouffant le débat, détruit progressivement son propre socle politique.

Cette médiocrité qui s’impose dans le discours électoral n’est pas un défaut de style, ni une simple carence de talent oratoire. Elle est la cicatrice visible d’une amputation plus profonde : celle de la politique elle-même. Le vide des slogans, la fuite devant les enjeux constitutionnels, la sidération face à la question de la justice indépendante ou de la séparation des pouvoirs, tout cela n’est pas l’expression d’un manque d’idées, mais la conséquence d’un délestage délibéré : on a retiré à la politique son cœur battant, la confrontation des visions, la tension des idées, la souveraineté du doute. Ce n’est pas l’absence de politique qui frappe ; c’est sa dépossession, son évacuation progressive de l’espace public, comme un fleuve dont on détournait les eaux pour assécher le lit.

Le Hirak, ce mouvement sans chef ni parti, fut une révolte contre cette sécheresse. Il ne demandait pas seulement un changement de gouvernants : il réclamait la réintégration du peuple dans le récit national, la restitution du droit à penser le pays. Pendant des mois, l’Algérie a été un immense atelier de citoyenneté, où les jeunes débattaient de la séparation des pouvoirs sur les trottoirs, où les femmes réécrivaient la souveraineté dans les chants, où les retraités, les étudiants, les ouvriers formaient une chaîne de réflexion collective. Ce n’était pas un soulèvement contre un homme ou un clan : c’était une reconquête du temps politique, un retour à l’idée que le destin d’un pays ne se décide pas dans l’ombre des bureaux, mais sous le soleil de la place publique.

Face à cette irruption de la conscience, le pouvoir n’a pas seulement réagi, il a réorganisé le champ du possible. La répression fut le premier outil, mais non le seul. Car la peur, si efficace soit-elle, ne suffit pas à faire disparaître une idée : elle ne la rend que plus sourde, plus tenace.

Ce qui fut plus redoutable, c’est la normalisation du vide. On a lentement désarmé les partis, non par la force brute, mais par l’absorption : en les invitant à la table du système, on leur a retiré la raison d’être, celle de contester, de proposer, de représenter autre chose. Le FFS, jadis symbole du boycott comme acte de dignité républicaine, ne condamne plus aujourd’hui les élections pour leur illégitimité, il les défend contre ceux qui osent encore les refuser. Ce renversement n’est pas une évolution idéologique : c’est une défaillance du langage politique, un symptôme de domestication où la critique se mue en caution, et la résistance en cautionnement.

Et dans ce paysage appauvri, le citoyen ne brille pas par sa force, mais par sa résistance au nivellement. Son maintien d’un discours exigeant, sur la transition, sur la rupture avec le système, sur la primauté du droit, n’est pas un acte de provocation, mais un acte de mémoire. Il rappelle que la politique n’est pas une affaire de gestion, mais de fondation ; qu’elle ne se mesure pas à la capacité d’obtenir un siège, mais à la capacité de poser les bonnes questions, celles qui dérangent le pouvoir, qui inquiètent les confortables, qui réveillent les endormis.

Or, ce qui se joue aujourd’hui, dans la campagne électorale, n’est pas une simple alternance de représentants. C’est la légitimité même du processus. Lorsque les enjeux structurels, la nature du régime, l’indépendance de la justice, la réforme de la Constitution, la place de l’armée dans la vie politique, sont évacués du débat, l’élection cesse d’être un moment de choix pour devenir une cérémonie de ratification. Et la ratification sans débat n’est pas démocratie : c’est rituel. Le désintérêt populaire, l’abstention massive, le scepticisme généralisé ne sont pas des signes de désengagement, ils sont les symptômes d’un rejet conscient : celui d’un système qui propose des choix sans alternatives, des candidats sans projets, des élections sans enjeux.

La médiocrité, donc, n’est pas un accident. Elle est un produit. Un produit d’un système qui, pour se perpétuer, doit désapprendre au peuple à penser politiquement. Car un citoyen qui pense, qui lit entre les lignes, qui compare les programmes, qui exige des comptes, est un citoyen qui dérange.

Un citoyen dépolitisé, en revanche, est un citoyen qui vote sans croire, qui s’abstient sans colère, qui critique sans projet, qui résiste sans stratégie. Il est un citoyen délesté , de sa mémoire, de son imagination, de son droit à l’avenir.

Et c’est là que réside le péril le plus profond : non pas dans la violence ou la révolte, mais dans cette implosion silencieuse, où l’État conserve ses formes, ses institutions, ses élections, ses discours, tout en perdant leur substance. Une démocratie sans débat est une coquille vide. Une souveraineté sans expression est une fiction juridique. Une citoyenneté sans exercice est une abstraction.

Le véritable danger pour l’Algérie ne réside pas dans la possibilité d’un nouveau Hirak. Il réside dans l’illusion que la stabilité peut se construire sur le silence. Car le silence ne dure jamais éternellement. Il se transforme, tôt ou tard, en murmure, puis en cri, puis en tremblement. Et lorsqu’un peuple reprend la parole après des années de mutisme, ce n’est pas pour reprendre là où il s’était tu. C’est pour recommencer, plus fort, plus exigeant, plus conscient.

La dépolitisation n’est pas une fin : c’est une pause forcée. Et toute pause, dans l’histoire, prépare un saut. Le pays ne court pas le risque de s’effondrer sous le poids de la contestation. Il court le risque bien plus grave de s’effriter, grain à grain, sous le poids du vide, jusqu’au jour où, soudain, plus rien ne tient et c’est l’implosion.

Depuis 60 ans, les cartes géopolitiques se sont redessinées, les alliances se sont recomposées, les puissances se sont succédé, mais l’Algérie, elle, continue de se heurter à un adversaire qui ne figure sur aucune frontière, ne signe aucun traité, ne porte aucun uniforme étranger : une entité sans nom officiel, sans statut constitutionnel, sans mandat populaire, et pourtant omniprésente, la « mafia auto-proclamée par la force », comme l’a formulé, avec une lucidité implacable, un observateur aigu de la scène nationale. Ce n’est pas un État étranger qui bloque le destin algérien, ni une puissance extérieure qui en détourne la trajectoire : c’est une configuration interne, une logique de pouvoir qui s’est installée non par le suffrage, mais par la permanence ; non par la légitimité, mais par l’habitude ; non par la transparence, mais par l’opacité.

Cette « mafia » ne se résume pas à des individus, mais à un système : un réseau de décisions prises dans l’ombre des institutions, une économie parallèle qui s’alimente aux ressources publiques, une justice instrumentalisée, une presse contrainte à la retenue ou à la complicité, et une société civile maintenue dans un état de vigilance chronique, non contre un ennemi extérieur, mais contre la dérive de ses propres rouages. Elle ne parle pas la langue du droit, mais celle de l’arbitraire ; elle ne se justifie pas par des idées, mais par des réseaux ; elle ne se défend pas par des arguments, mais par des silences convenus. Elle est, en un sens, la personnification d’un paradoxe algérien : un État fort sur le papier, mais fragile dans sa substance ; une république fondée sur la souveraineté populaire, mais gouvernée par une souveraineté discrète, non élue, non contrôlée.

Il est temps de cesser de déplacer le regard vers l’extérieur, vers les pressions françaises, les tensions marocaines, les ingérences israéliennes ou les calculs américains, car ces réalités, bien réelles, ne constituent pas le frein principal à l’émancipation nationale. Ce frein, il est endogène. Il réside dans la persistance d’un pouvoir qui s’est érigé en destin lui-même, comme si l’histoire algérienne devait s’arrêter là où commence sa propre consolidation. Ce n’est pas la géographie qui enferme l’Algérie, c’est la géologie du pouvoir : des strates successives de contrôle, de clientélisme, de confiscation symbolique et matérielle de la chose publique. Chaque réforme avortée, chaque promesse de transition non tenue, chaque élection entachée de doutes, chaque voix dissidente étouffée, tout cela n’est pas l’effet d’un complot étranger, mais la manifestation d’un ordre intérieur qui refuse de se soumettre à la règle qu’il prétend incarner.

Conclure, ici, ne signifie pas proposer une solution miracle, mais poser une exigence : que l’Algérie cesse de chercher ses démons à l’horizon étranger, pour les reconnaître dans le miroir de ses propres institutions. Car tant qu’un pouvoir pourra se dire « suprême » sans être soumis à la souveraineté réelle du peuple, tant qu’il pourra décider de l’avenir sans en rendre compte, nommer sans consulter, punir sans juger, enrichir sans rendre, l’indépendance restera une date sur un calendrier, non une condition vécue.

Le véritable acte de libération ne commence pas à la frontière, mais au cœur même de l’État : là où le droit reprend ses droits, où la loi cesse d’être un outil et redevient une boussole, et où le destin d’un pays cesse d’être décrété, pour être enfin choisi.

Chabane Oussaid

Source : Le Matin d’Algérie – 24/06/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-limplosion-silencieuse-dun-etat-confisque/#goog_rewarded

Législatives du 2 juillet 2026 en Algérie. La mise en scène électorale ! – Karim Medjani

Dans l’Algérie post-Hirak, le vote est un carnaval et l’abstention n’est plus un simple symptôme : elle est devenue un verdict silencieux, massif et obstiné d’une population qui assiste au spectacle millimétré organisé par le régime.

À lire les éléments de langage des candidats et des institutions, on croirait que le problème est technique — pédagogie électorale insuffisante, communication à améliorer, dispositifs de transparence à renforcer. Mais cette lecture relève moins de l’analyse que du déni. La réalité est plus cruelle.

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un électorat supposément « désabusé », comme si la lassitude civique était une humeur passagère, un caprice collectif. Or l’abstention persistante en Algérie est tout sauf irrationnelle. Elle est, au contraire, une forme de rationalité politique négative : le refus de participer à un jeu dont les règles, les résultats et les marges d’influence sont perçus comme verrouillés.

Les partis traditionnels — FLN, RND et consorts — continuent de faire campagne comme si le pays n’avait pas traversé une séquence historique majeure entre 2019 et aujourd’hui. Ils invoquent la stabilité comme on récite un mantra usé, sans voir que ce mot, jadis mobilisateur, sonne désormais comme une injonction à l’immobilisme. Quant aux formations dites renouvelées, elles peinent à incarner autre chose qu’un rajeunissement de façade, sans rupture programmatique ni imagination politique.

Plus révélateur encore est le déplacement du débat vers la « transparence » du processus électoral. Certes, les garanties techniques ont leur importance. Mais elles servent ici de paravent commode : on feint de croire que la crise est procédurale, alors qu’elle est profondément politique. Les électeurs ne désertent pas les urnes parce qu’ils doutent du dépouillement ; ils s’en éloignent parce qu’ils doutent du pouvoir réel des élus.

Dans ce contexte, le retour de certaines forces d’opposition dans ce que certains appellent « l’arène électorale » ressemble davantage à une normalisation qu’à une remobilisation. Leur participation est un leurre. Elle diversifie l’offre sur le papier, mais ne produit ni souffle, ni récit alternatif capable de réactiver l’imaginaire politique. Là encore, la question n’est pas la présence mais la crédibilité. Le système politico-militaire qui dirige le pays est là et ne conçoit aucunement céder la moindre portion de son magistère.

Comment peut-on parler d’élection libre en l’absence d’espaces de liberté ? Comment « l’opposition » peut porter sa parole quand tous les médias roulent pour le pouvoir ?

Au fond, cette élection législative est prise dans un paradoxe cruel : plus elle insiste sur la participation comme source de légitimité, plus elle révèle l’ampleur de la défiance. On se souvient comment Tebboune a été fait gagnant ! Le taux d’abstention, loin d’être un simple indicateur, devient un acteur politique à part entière — une forme de plébiscite inversé, où le silence des urnes pèse plus lourd que les voix exprimées.

Le 2 juillet ne dira donc pas seulement qui siègera au Parlement et lèvera la mains pour valider les oukases de Tebboune et consorts. Il mesurera, une fois de plus, la distance entre le système politique et une société qui, depuis le Hirak, a appris à dire non — y compris en ne disant rien.

Faut-il pour autant renoncer à participer et laisser continuer le spectacle ?

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 23/06/2026 https://lematindalgerie.com/la-mise-en-scene-electorale/

Retour de Florence Beaugé sur les « mémoires blessées » de la guerre d’indépendance algérienne

Alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale.

Casbah d’Alger. Musée Ali la Pointe, à la mémoire des icônes de la résistance algérienne : Ali Ammar, «alias» Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi, Petit Omar. © Kahina Nour

Au début des années 2000, une série d’enquêtes publiées par Le Monde de la journaliste Florence Beaugé avait provoqué en France un fracassant retour de mémoire sur la « sale guerre » d’Algérie, notamment sur la pratique massive de la torture par l’armée française. La journaliste en a fait le passionnant récit dans son livre Algérie, une guerre sans gloire (réédité en 2025). Un quart de siècle plus tard, alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France par la droite et l’extrême droite, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale. Elle en a rapporté pour Le Monde une série de trois articles publiés en juin 2026. Ils montrent que « loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable »Nous publions ici de larges extraits du second article, dans lequel des intellectuels et intellectuelles d’Algérie portent un jugement sévère sur la politique mémorielle dite des « petits pas » menée depuis 2017 par le président Emmanuel Macron.

« Trop peu, trop tard »

Par Florence Beaugé. Publié par Le Monde le 8 juin 2026. Extraits. Source

« Les Algériens ne comprennent que le langage de la force ! » Ce paradigme fait tristement sourire en Algérie. On y voit une insulte et une vieille antienne. Déjà, en débarquant à Alger en 1830, dans le cadre de la guerre de conquête, le général Bertrand Clauzel tenait ces propos mot pour mot. En 2022, c’est au tour de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, de déclarer : « Les Algériens ne comprennent que le rapport de force. » Nombre de responsables politiques français – et de journalistes – lui emboîtent le pas. Le plus virulent est l’ancien ministre de l’intérieur (2024-2025) et actuel président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, qui prône la « ligne forte » à l’égard d’Alger et affirme que « rien ne donne à l’Algérie le droit d’humilier la France ». De telles phrases stupéfient et consternent en Algérie. « Comment les Français peuvent-ils si mal nous connaître ? Il suffit de nous dire ça pour qu’on se bute et que tout dialogue devienne impossible », observe-t-on partout. Il suffit de cela pour ranimer les douleurs, surtout. En particulier lorsqu’elles remontent à l’enfance…

Tassadit Yacine a 6 ans quand elle assiste aux tortures infligées à son oncle par l’armée française, en Kabylie. On est en avril 1956. Deux mois plus tôt, son père a été torturé et exécuté par les forces coloniales. Pour celle qui deviendra anthropologue, longtemps directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, cette scène primitive a été si importante qu’elle a « structuré [sa] vie ». Sans l’avoir jamais pensé de façon consciente, « [son] travail porte sur les mécanismes de domination ».

Tassadit Yacine vit aujourd’hui entre l’Algérie et la France. Elle qui pensait s’être remise de ce traumatisme d’enfance s’est soudainement retrouvée « ramenée en arrière », après le 7 octobre 2023 : la situation à Gaza l’a plongée dans une profonde dépression. « Je pleurais l’injustice, la haine, le rejet des rapports de force. Comme si la guerre d’Algérie n’était pas derrière moi. Comme si elle menaçait de faire irruption dans nos vies. » Pour beaucoup d’Algériens, l’enclave palestinienne est devenue un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Dans l’anéantissement de Gaza, ils voient le « condensé dans l’espace et le temps des cent trente-deux ans de colonisation de leur pays. Un récit accéléré porté à son paroxysme », selon les termes de l’historien Hosni Kitouni.

Les ravages du non-dit

[…]

Pour Daho Djerbal, la guerre civile des années 1990 est un héritage des violences de la guerre coloniale. Un point commun au moins : les ravages du non-dit. Voilà des décennies que cet historien, fondateur et directeur de la revue Naqd, travaille avec des psychiatres sur la mémoire traumatique, comme l’ont fait avant lui Alice Cherki et Frantz Fanon, notamment. Le même processus se répète chaque fois, remarque-t-il : l’agression ; les victimes ; les témoins directs ; la « silenciation » d’une trentaine d’années. Puis, comme si la mémoire « sautait à pieds joints » par-dessus une génération, le réveil douloureux, souvent violent, à la génération d’après. Au point qu’en Algérie il arrive que les deux guerres se mélangent dans les esprits. Ainsi, le cas de cette femme âgée, conduite à l’hôpital de Blida, à la fin des années 1990, après avoir assisté au massacre de sa famille par des islamistes armés. Ses premiers mots au médecin qui l’interrogeait : « Les parachutistes français, les paras, les paras… »

La France n’est pas à l’abri d’explosions de violences héritées des non-dits de la guerre d’Algérie, en particulier dans les banlieues, avertit Daho Djerbal. Les affrontements avec la police relèvent du même phénomène. Tout ce qui n’est pas verbalisé revient d’une manière « obsessionnelle et compulsive ». On répète le geste, comme une « sorte d’exorcisme ». D’individuel, le trauma peut devenir collectif et « passer au stade pathologique »« Dans chaque demeure en France, il y a un récit enfermé dans un placard, au sens propre comme au figuré… », souligne-t-il encore, en montrant le journal de bord d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, André Pasquier.

Rangeant les affaires de son père après son décès, Florence Milhade est tombée sur ce carnet par hasard en 2019 et l’a rapporté à Alger. Il s’agit d’un témoignage bouleversant sur les exactions de l’armée française. Tout y est, mais en langage codé. Chaque atrocité est signalée par un cercle. André Pasquier n’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie à sa famille. « Comment voulez-vous qu’un tel effet traumatique “silencié” ne ressorte pas un jour, non pas tant chez les acteurs et les témoins directs que leurs enfants et petits-enfants ? », s’interroge Daho Djerbal.

Sur la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron, les avis sont très réservés en Algérie. Au mieux, l’indifférence prévaut. Reconnue par l’Elysée le 1er novembre 2024, la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, le 3 mars 1957, n’a pas convaincu. Elle a même froissé. Jusque-là, la thèse officielle voulait que le jeune chef nationaliste, le « Jean Moulin algérien » comme on l’appelle, se soit suicidé. Intervenant vingt-trois ans après les aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde concernant le recours à la torture, puis dans ses Mémoires, et surtout quelques jours après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental, le geste de l’Elysée a été ressenti par beaucoup comme un os à ronger, pour se faire pardonner le rapprochement avec Rabat.

« Trop peu, trop tard. » C’est ainsi qu’est souvent résumée la politique de réconciliation menée par Emmanuel Macron. Dans les concessions qui sont faites par l’Elysée, beaucoup voient des aumônes ou des calculs, variables selon les besoins de la diplomatie du moment. Un petit pas tous les deux ou trois ans, mais jamais le geste attendu : une reconnaissance solennelle des crimes coloniaux, des excuses formelles et l’accès aux archives.

[…]

« Instrumentalisation de l’histoire »

Pour le sociologue Nacer Djabi, Emmanuel Macron a peut-être « mal évalué » le président Abdelmadjid Tebboune. « Il n’en a vu que le côté affable, gentil, sans mesurer que son pouvoir a des limites. » Mais surtout, au lieu d’élargir sa politique mémorielle et d’y associer la société civile, le président français l’a réduite en un tête-à-tête entre chefs d’Etat. Ce faisant, il a joué un « mauvais tour » aux Algériens et aux Français. « Cette question mémorielle doit être réglée sans traîner, afin qu’elle appartienne enfin au passé », estime le chercheur.

Loin d’apaiser les esprits, le communiqué de l’Elysée, le 8 mai, de même que la visite à Sétif d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et aux anciens combattants, en compagnie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour y commémorer les « événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 », en a exaspéré plus d’un. L’historien Hosni Kitouni n’a pas vu dans cette démarche la preuve de la « lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire », comme l’affirme le communiqué de l’Elysée, mais une nouvelle « instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire ».

Une fois de plus, on parle de « répression » et non de massacres, pourtant largement documentés, relève-t-il. « Pas un mot pour qualifier juridiquement les faits. » Pas d’excuses explicites ni de « gestes de réparation engageant la France ». Bref, l’initiative annoncée par la présidence française « n’apporte rien de nouveau sur la question mémorielle ». A ses yeux, la stratégie d’Emmanuel Macron est toujours la même : « Faire un geste de la main droite et demander compensation de la main gauche », en utilisant la mémoire coloniale comme levier diplomatique.

Même colère sourde de l’historien Noureddine Amara, pour qui le communiqué de l’Elysée est « irritant » et même « scandaleux ». Dans la mesure où les mots employés se réfèrent à la libération du journaliste français Christophe Gleizes – emprisonné depuis un an –, ils révèlent la « diplomatie transactionnelle » de l’Etat français « et la manière dont beaucoup, à Alger, s’y adossent malheureusement », déplore-t-il. « Notre mémoire doit être “hors contrat”, je l’ai toujours dit et écrit. Visiblement, ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

L’ancien ministre de la communication algérien Abdelaziz Rahabi fait la même analyse et dénonce quant à lui l’« opportunisme diplomatique » d’Emmanuel Macron. Pour lui, cette politique du donnant-donnant mêlant des mémoires antagoniques, « celle des victimes et celle des bourreaux », sert à alimenter le débat autour de l’élection présidentielle française de 2027, non à améliorer les relations entre Paris et Alger. Il y voit surtout la « voie la plus courte » pour rendre cycliques les crises entre les deux pays. »

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 juin au 1er juillet 2026 https://histoirecoloniale.net/florence-beauge-retour-en-2026-sur-les-memoires-blessees-de-la-guerre-dindependance-algerienne/

De Zidane à Mbappé, l’éternel procès en « francité » des Bleus – Inès Bennacer

L’équipe de France, qui débute sa Coupe du monde 2026 contre le Sénégal, porte en elle l’héritage des anciennes sélections, qui ont toutes subi le racisme et les procès en légitimité nationale. Mais les joueurs actuels assument de se politiser davantage, notamment contre l’extrême droite.

« Zidane« Zidane, c’est la France. On ne manque pas de respect à une légende comme ça. » En une phrase, publiée sur le réseau social X en janvier 2023, Kylian Mbappé fait vaciller la place de Noël Le Graët, qui finira par démissionner. Le capitaine des Bleus ne laisse pas passer les propos du président de la Fédération française de football (FFF), qui a sèchement balayé « l’hypothèse Zidane » au poste de sélectionneur après avoir reconduit Didier Deschamps jusqu’en 2026, affirmant qu’il ne l’aurait « même pas pris au téléphone »

Son influence, l’actuel capitaine des Bleus l’a façonnée loin du jeune joueur de 18 ans révélé au grand public lors du Mondial 2018 en Russie, à l’issue duquel la France a décroché sa deuxième étoile. Depuis, Kylian Mbappé n’hésite pas à mettre ce leadership au profit de ses convictions. Ces dernières années, il a régulièrement appelé à voter « contre les extrêmes », dénoncé le racisme et pris la défense de coéquipiers victimes de discriminations.

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Lilian Thuram, Kylian Mbappé, Zinédine Zidane et Karim Benzema. © Montage Mediapart avec AFP

Sur France 5, le documentaire Mbappé, la diplomatie du ballon rond, diffusé le 6 juin 2026, lui attribue même un certain « soft power » digne d’un « agent diplomatique ». Cette stature publique ne l’a toutefois jamais protégé de la violence raciste.

En 2021, l’équipe de France est prématurément éliminée de l’Euro, en huitième de finale, à l’issue d’une séance de tirs au but contre la Suisse. Kylian Mbappé rate le sien. Dans les heures qui suivent cette défaite inattendue, la star des Bleus subit une vague de haine sur les réseaux sociaux. Dans le podcast « The Bridge », diffusé en avril 2026, il revient avec gravité sur cet épisode, révélant alors avoir envisagé de quitter la sélection à cette époque : « Je joue pour des gens qui, si je ne marque pas, vont penser que je suis un singe. »

De génération en génération

Un autre numéro 10 a subi les mêmes montagnes russes. En 2006, Zinédine Zidane, élu meilleur joueur du Mondial allemand, assène un coup de tête à Marco Materazzi, durant les prolongations de la finale face à l’Italie. Il est expulsé et la France s’incline aux tirs au but. Le geste du joueur franco-algérien accapare le commentaire médiatique, et ses origines ressurgissent soudain dans le débat public.

« Zidane est français quand ça arrange tout le monde, mais il ne l’est plus du tout quand il ne sait “pas se tenir” », note l’anthropologue Nacira Guénif-Souilamas, autrice de l’ouvrage Les Féministes et le Garçon arabe (éditions de l’Aube, 2004). Elle rappelle que le joueur, jusque-là qualifié de « kabyle », devient alors un « arabe » « Dans l’ordre colonial, être kabyle a toujours été une manière d’absoudre le colonisé de tous les maux qu’on pouvait lui attribuer. Le Kabyle était donc plus près des Blancs. »

Entre Zinédine Zidane et Kylian Mbappé, une autre génération descendante de personnes immigrées a subi de plein fouet les foudres politico-médiatiques, préjugés classistes et autres discriminations raciales. Avec comme paroxysme Knysna, lors de la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud, récemment remis en lumière par le documentaire Netflix Le Bus : les Bleus en grève, sorti en mai 2026.

« Ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. » Raymond Domenech à propos de la lettre de revendication des joueurs de l’équipe de France en 2010

Il revient sur l’exclusion de Nicolas Anelka par la FFF, à la suite de mots supposément prononcés à l’égard de son sélectionneur, Raymond Domenech : « Va te faire enculer sale fils de pute » (paroles dont on sait aujourd’hui qu’elles n’ont jamais été prononcées, mais qui lui ont été attribuées en une du journal L’Équipe). Alors que ses coéquipiers lancent une grève de l’entraînement pour le soutenir, ils sont présentés comme « des enfants gâtés »« déconnectés » et « ingérables ».

Devant les caméras de Netflix, Raymond Domenech s’exclame, à propos de la lettre que lui présente le capitaine, Patrice Évra : « Le premier truc que je me dis, c’est que ce n’est pas eux qui ont écrit ça, il n’y a même pas de fautes d’orthographe. »

Certains discours prennent une dimension identitaire encore plus profonde. Au départ, la ministre des sports d’alors, Roselyne Bachelot, se déplace sur le camp de base des Bleus pour « calmer la situation ». Mais devant l’Assemblée nationale, la membre du gouvernement qualifie les joueurs de « caïds immatures » et dénonce des comportements de « racailles ».

Incrédules, certains joueurs réagissent dans le documentaire : « Face aux médias, elle nous détruit », déclare William Gallas. « Elle nous salit, elle nous crache dessus », poursuit Patrice Évra, avant que Bacary Sagna ne s’interroge : « Tu viens, tu passes du temps avec nous, on est là, on te respecte… C’est qui le caïd ? » De son côté, Roselyne Bachelot se fait pour une fois mutique : « J’ai dit ce que j’avais à dire et tout va bien. »

Dans ce climat, le quotidien national-catholique Présent –dans lequel la députée Caroline Parmentier, proche de Marine Le Pen, a écrit pendant trente ans – publie une ribambelle de dessins racistes. Le 22 juin 2010, la une affiche : « La grande honte des Bleus : voilà ce que c’est de compter sur une équipe de voyous de cité ! ». En illustration, des personnages noirs en bonnet d’âne moqués par des supporters, alors que d’autres, eux aussi noirs, sont caricaturés dansant et souriant à pleines dents.

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Extraits du journal « Présent » datant de 2010 et 2014. © Documents Mediapart

C’est un moment « où le débat public autour de l’équipe de France s’est déplacé vers des questions d’identité nationale, d’intégration et de patriotisme, analyse Nicolas Vilas, auteur du livre Enquête sur le racisme dans le football (Marabout, 2018). Après Knysna, la fédération prend des décisions très symboliques : la fin des menus halals à Clairefontaine, l’insistance sur le fait de chanter La Marseillaise, des mesures sur le comportement des joueurs, comme l’interdiction du casque. Les joueurs sont infantilisés ».

Les « racailles » de 2005

Knysna s’inscrit dans un climat politique et médiatique plus large, qui plombe le pays depuis octobre 2005 : celui des révoltes populaires après la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, à Clichy-sous-Bois, en fuyant un contrôle de police. Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur, déclare alors sur la dalle d’Argenteuil : « Vous en avez assez de cette bande de racailles… on va vous en débarrasser ! », avant de promettre de « nettoyer au kärcher » la situation.

Depuis la Martinique, en déplacement avec l’équipe de France, Lilian Thuram laisse éclater sa colère : « Je m’en souviens, car quand j’étais plus jeune, que j’allais à l’école et que les mecs me disaient : “Lui, c’est une racaille, parce qu’il habite aux Fougères [un quartier populaire du XXarrondissement de Paris – ndlr].” Non, moi, je ne suis pas une racaille. Moi, ce que je veux, c’est bosser et sortir de là. Pourquoi tout de suite me mettre ça sur la peau ? » Il ajoute : « Quand quelqu’un dit “nettoyer au kärcher”, il ne sait peut-être pas ce qu’il dit, M. Sarkozy. Mais moi, je le prends pour moi. »

Dans un entretien accordé en novembre 2005 au journal israélien Haaretz, l’essayiste Alain Finkielkraut renchérit : « On nous dit que l’équipe de France est adorée par tous parce qu’elle est “black-blanc-beur”. En fait aujourd’hui, elle est “black-black-black”, ce qui fait ricaner toute l’Europe. »

Jusqu’ici, seul le Front national s’était permis d’aller sur le terrain de la dénonciation du profil multiethnique des Bleus. « Je trouve que c’est un peu artificiel de faire venir des joueurs de l’étranger et de les baptiser équipe de France », déclarait ainsi Jean-Marie Le Pen en 1996.

Deux décennies plus tard, le polémiste et ex-candidat à la présidentielle Éric Zemmour prend le relais. En 2018, il s’inquiète : « Imaginez l’équipe du Nigeria avec huit joueurs blancs sur onze. Qu’est-ce que vous diriez ? C’est bizarre ! » En 2022, il regrette encore « qu’il y ait huit ou neuf joueurs d’origine africaine, de couleur noire », dans le collectif de l’équipe de France. Puis en 2026, il s’en prend désormais à tous les clubs de foot français, même amateurs, où « la jeunesse arabo-musulmane chasse les petits Blancs ».

Quotas, hymne : la machine de la suspicion identitaire

L’affaire dite « des quotas » illustre le basculement identitaire lancé par Jean Marie Le Pen. En avril 2011, Mediapart révèle des discussions tenues au sein de la direction technique nationale de la Fédération française de football.

Plusieurs responsables, parmi lesquels le nouveau sélectionneur Laurent Blanc, évoquent la mise en place de quotas officieux visant à limiter le nombre de joueurs binationaux dans les centres de formation. Les échanges portent principalement sur les jeunes joueurs d’origine africaine et nord-africaine. Bien qu’aucune mesure ne soit finalement appliquée, le scandale prolonge le débat sur la place des joueurs issus de l’immigration dans le football français.

Pour le journaliste Nicolas Vilas, cet épisode met en lumière une fracture structurelle : « Ceux qui décident ne reflètent pas ceux qui composent majoritairement les équipes, pointe-t-il. En gros : “On veut bien de vous sur le terrain, mais pas forcément à la table où les décisions se prennent.” »

Quelques années plus tard, l’absence de Karim Benzema à l’Euro 2016 ravive de nouvelles controverses sur la « francité » de certains Bleus. Dans un entretien au quotidien espagnol Marca en mars 2016, l’attaquant évoque des choix de sélection influencés, selon lui, par « une partie raciste de la France ». Dans le même temps, son rapport à l’hymne national français, qu’il ne chante pas, est largement commenté dans la presse.

« Quand Karim Benzema ou Samir Nasri ont été critiqués parce qu’ils ne chantaient pas La Marseillaise, beaucoup ont immédiatement pointé leur origine maghrébine », observe encore Nicolas Vilas. « On scrute davantage ceux dont les noms sont perçus comme “non français”, alors que si on regarde les archives, Michel Platini ne chantait pas non plus l’hymne », rappelle-t-il.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme. » Rokhaya Diallo, essayiste

La victoire à la Coupe du monde 1998 portait en elle de nombreux espoirs. La mythologie « black-blanc-beur » avait érigé la France en symbole d’une nation multiculturelle, fière et unie. Pour Rokhaya Diallo, journaliste et militante antiraciste, cette formule révélait pourtant une méconnaissance de la réalité sociale française.

« À cette époque, j’avais 20 ans et je trouvais étrange de voir les médias s’étonner d’une réalité qui faisait déjà partie de mon quotidien, se souvient-elle. Ce n’était pas tant l’apparition de quelque chose de nouveau que la reconnaissance, par l’espace public majoritaire, d’une réalité qui existait déjà. »

L’expression elle-même lui paraît problématique. « Le fait de qualifier cette équipe de “black-blanc-beur” relève d’une forme de contournement, explique-t-elle. On n’utilise pas le vocabulaire direct : “blanc” est nommé comme tel, tandis que “black” et “beur” désignent des réalités qui restaient gênantes. »

Au soir de la victoire, tout semble pourtant possible pour ces joueurs descendants de personnes immigrées. Sur l’Arc de triomphe, leurs noms et portraits sont projetés tour à tour. Parmi les slogans qui fleurissent dans les rues, l’un devient emblématique : « Zidane président ! » Mais quatre ans plus tard, Jean-Marie Le Pen, candidat du Front national, se qualifie pour le second tour de l’élection présidentielle face à Jacques Chirac.

« L’hégémonie du slogan “black-blanc-beur” a aveuglé une partie de la société française. Dans une forme d’euphorie collective, il a contribué à masquer la progression du racisme, analyse Rokhaya Diallo. Cette image de la France multiculturelle était extrêmement valorisante. Les Français étaient fiers du regard porté sur leur pays à l’international. Se retrouver soudain face à Jean-Marie Le Pen au second tour a constitué à la fois un désaveu de ce que l’on croyait être, et une source de honte vis-à-vis de l’extérieur. »

C’est dans ce contexte que Zinédine Zidane, affectueusement surnommé « Zizou », prend pour la première fois la parole le 29 avril 2002 : « Quand on voit qu’il y a près de 30 % d’abstention et qu’au final on se retrouve avec un second tour entre Chirac et… l’autre, il faut simplement dire aux gens qu’ils doivent voterIl faut penser aux conséquences. Je le dis et je pèse mes mots : il faut réfléchir avant de voter pour un parti qui ne correspond pas du tout aux valeurs de la France. »

Pour Lilian Thuram, coéquipier de Zinédine Zidane et également champion du monde en 1998, devenu depuis une figure de la lutte antiraciste, notamment à travers son livre La Pensée blanche (éditions Philippe Rey, 2020), les valeurs françaises constituent aussi un argument central pour s’opposer à l’extrême droite.

Interrogé le 6 juin sur les prises de position de Kylian Mbappé, il a déclaré à Mediapart : « On dit que, parce que Kylian Mbappé est capitaine de l’équipe de France, il doit parler à tous les Français. Je pense plutôt qu’il doit parler au nom de la France. Ce n’est pas la même chose. Lorsqu’il parle au nom de la France, il défend nos valeurs. Or, le Rassemblement national représente l’inverse : la division plutôt que le rassemblement, l’inégalité plutôt que l’égalité, et certainement pas la fraternité. »

Les législatives anticipées de juin 2024 ont définitivement montré que la nouvelle génération de Bleus osait être plus politisée que ses aînés, malgré les critiques. Le latéral droit de l’équipe de France Jules Koundé écrit alors sur X : « Par les temps qui courent, voter est un devoir autant qu’un droit. Pour ma part, je vois que l’extrême droite n’a jamais conduit un pays vers plus de libertés, plus de justice et de vivre-ensemble. Et je pense qu’elle ne le fera jamais. »

Le 13 juin, trois jours avant le premier match face au Sénégal, la chaîne YouTube de la FFF a publié une vidéo dans laquelle Rayan Cherki, joueur d’origine algérienne, revient avec émotion sur la diversité de l’effectif 2026. « Je ne sais pas pourquoi certaines personnes ne m’aiment pas, dit le meneur de jeu. Je peux comprendre que j’ai un profil qui dérange, peut-être parce que j’ai trop une grosse barbe, peut-être parce que je suis un peu trop mat… Mais pour moi, c’est ce qui fait notre force. C’est une équipe de France magnifique avec beaucoup de mixité, avec beaucoup d’histoires différentes. Et c’est ce qui fait la force de la France. »

Inès Bennacer

Source : Mediapart – 16/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/160626/de-zidane-mbappe-l-eternel-proces-en-francite-des-bleus

    Droit de l’homme en Algérie : le rapport qui pointe l’inexorable dérive autoritaire d’un État sous verrou

    Le rapport annuel 2025 publié par les organisations Riposte Internationale et le Collectif des Familles de Disparus en Algérie (CFDA) dresse un portrait sombre et sans concession de la situation des droits humains dans le pays.

    Le constat est sans appel. Ce document de référence documente ce qu’il qualifie de « glissement autoritaire continu » amorcé après le mouvement populaire du Hirak, transformant progressivement l’Algérie en un espace civique totalement verrouillé. Ce rapport 2025 particulièrement s’ajoute à tous ceux qu’a publié ces dernières années Riposte Internationale. Cette ONG de défense des droits humains est l’une seule organisation à documenter les violations des droits humains. Chaque semaine, un état des lieux des arrestations et condamnations de citoyens, journalistes est rendu public sur son site internet.

    C’est un travail de bénédiction réalisé sans tambours ni trompettes. Avec conviction, constance et détermination. Cette ONG ne se contente pas de dénoncer les arrestations de citoyens, elle recueille les témoignages, alerte l’opinion mondiale et plaide dans les instances internationales. Mais revenons à ce rapport.

    Une justice sous influence et un arsenal législatif liberticide

    Au cœur de cette stratégie de contrôle, le rapport dénonce l’instrumentalisation systématique de l’appareil judiciaire. Bien que la Constitution proclame l’indépendance de la justice, celle-ci souffre d’une dépendance structurelle à l’égard de l’exécutif, le président de la République présidant lui-même le Conseil supérieur de la magistrature.

    Le pouvoir a multiplié les réformes pour criminaliser toute forme de contestation. Les révisions du Code pénal en 2024 et du Code de procédure pénale en 2025 ont introduit des infractions aux contours flous, telles que « l’atteinte à l’unité nationale » ou la « diffusion de fausses informations ». L’article 87 bis demeure l’outil le plus redoutable, l’instrument de répression que le pouvoir avance face aux activistes. Sa définition extensive du terrorisme permet d’assimiler des activités politiques pacifiques ou des publications critiques en ligne à des actes criminels.

    Le silence imposé aux médias et à la société civile

    A défaut du consentement de l’opinion publique, le clan au pouvoir impose la répression et la censure à tous les niveaux. La liberté de la presse connaît une érosion continue, l’Algérie chutant à la 126e place du classement mondial de Reporters sans frontières en 2025. Des journalistes comme Mustapha Bendjama ou le Français Christophe Gleizes sont victimes de harcèlement judiciaire et de lourdes condamnations. Le rapport souligne que l’octroi des licences médias est désormais subordonné au contrôle direct du ministre de l’Information, annihilant tout espoir d’indépendance. Depuis avril dernier, c’est un autre journaliste et militant des droits humains qui a été arrêté arbitrairement et envoyé dans une prison du sud pour le faire oublier de l’opinion. Le régime est en roue libre. Frileux et peu confiant, il arrête à tout va.

    Le tissu associatif n’est pas épargné. La loi 12-06 a permis la dissolution d’organisations historiques comme la LADDH ou le RAJ. Les avocats de la défense, à l’instar de Me Sofiane Ouali, font eux-mêmes l’objet de poursuites pénales pour leur engagement auprès des détenus d’opinion. On estime qu’entre 200 et 300 personnes croupissent encore en prison pour leurs idées en 2025.

    Mourir en détention : l’alerte sur les violences institutionnelles

    Les conditions dans les prisons algériennes sont qualifiées de contraires à la dignité humaine par le rapport : surpopulation chronique, insalubrité et manque de soins. Le décès en détention provisoire de Tarik Bouslama, après deux ans sans jugement et privé de soins adaptés, est cité comme un signal d’alarme majeur sur la responsabilité des autorités pénitentiaires.

    En parallèle, le pouvoir utilise l’Interdiction de Sortie du Territoire National (ISTN) comme une véritable « arme politique ». Appliquées de manière opaque et sans notification préalable, ces mesures frappent de nombreux militants et journalistes, entravant leur liberté de circulation sans aucun recours effectif. À l’inverse, des figures comme Nassera Dutour, présidente du CFDA, se voient refuser l’entrée sur le territoire national. Un journaliste algérien, Farid Alilat, a lui aussi été refoulé à son arrivée à l’aéroport d’Alger en avril 2024.

    Minorités et migrants : la face cachée de la répression

    Le rapport consacre un volet alarmant aux groupes vulnérables. Les féminicides persistent avec une hausse inquiétante (315 victimes depuis 2019), tandis que les femmes engagées dans l’espace public subissent une double pression politique et sociale.

    Concernant les minorités confessionnelles, les Ahmadites et les chrétiens protestants font face à des fermetures de lieux de culte et des poursuites pour « pratique de culte non autorisé ». Enfin, la gestion migratoire est marquée par une brutalité extrême : en 2025, plus de 34 000 migrants ont été expulsés vers le Niger, souvent abandonnés en plein désert au « Point Zéro », sans eau ni nourriture.

    Vers une justice transitionnelle ?

    Face à ce constat, Riposte Internationale et le CFDA appellent à des réformes d’urgence : libération des détenus d’opinion, abrogation des lois liberticides et fin du harcèlement des acteurs civils. Le rapport conclut sur la nécessité impérieuse d’engager un processus de justice transitionnelle pour établir la vérité sur les violations passées et présentes, condition sine qua non pour restaurer un véritable État de droit en Algérie

    Le rapport dans son intégralité: Rapport SDHA-2025

    Source : Le Matin d’Algérie – 11/06/2026 https://lematindalgerie.com/droit-de-lhomme-en-algerie-le-rapport-qui-pointe-linexorable-derive-autoritaire-dun-etat-sous-verrou/

    Paris-Alger : tout ça pour ça ? – Rabah Aït Abache

    Pendant près de deux ans, la relation franco-algérienne a été présentée comme une crise majeure. Expulsions de diplomates, rappels d’ambassadeurs, déclarations martiales, polémiques médiatiques, surenchères politiques : chaque épisode semblait annoncer une rupture historique entre Alger et Paris.

    Ainsi donc oubliées les phrases assassines à Paris et à Alger ! Oubliés les renvois de diplomates… À écouter certains responsables des deux côtés de la Méditerranée, il ne s’agissait plus seulement d’un désaccord diplomatique mais d’un changement d’époque. Une page se tournait. Une autre s’ouvrait. Les observateurs comptaient les communiqués comme on compte les coups dans un affrontement.

    Puis est venue la réalité.

    Le ministre algérien de l’Intérieur est reçu à Paris. Les canaux de coopération reprennent. Les services échangent à nouveau. Les dossiers migratoires reviennent sur la table. Les questions sécuritaires retrouvent leur place habituelle. Les administrations recommencent à travailler ensemble.

    Autrement dit, les États font ce que les États finissent presque toujours par faire : défendre leurs intérêts.

    La question mérite d’être posée : tout cela pour quoi ? Pourquoi toutes les foucades de Tebboune pour qu’ensuite on en arrive à tout oublier ? La France a-t-elle renoncé à son soutien au plan marocan pour le Sahara ? Car il faut le rappeler : tout ce vacarme est parti de là !!!

    Si l’on regarde froidement le bilan de la crise, les positions fondamentales n’ont pratiquement pas changé. La France n’a pas renoncé à ses priorités en matière migratoire. L’Algérie n’a pas modifié sa lecture des questions de souveraineté. Les désaccords mémoriels demeurent. Les divergences politiques également.

    Ce qui a changé, c’est surtout la prise de conscience des coûts de l’affrontement.

    Paris a découvert qu’il est difficile de gérer certains dossiers méditerranéens sans coopération avec Alger. Alger a constaté qu’une crise permanente avec la France produit beaucoup de bruit politique mais peu d’avantages stratégiques tangibles.

    Le paradoxe est là. Plus la crise était présentée comme historique, plus sa sortie apparaît banale.

    Les intérêts ont fini par reprendre leurs droits. Les dirigeants algériens peuvent manger leur chapeau.

    Pour autant, soyons réalistes, cela ne signifie pas que les tensions étaient artificielles. Elles étaient réelles. Voire invraisemblables parfois. Les incompréhensions aussi. Mais la diplomatie contemporaine fonctionne rarement sur les émotions. Elle fonctionne sur des rapports de force, des équilibres et des nécessités.

    Des millions de personnes circulent entre les deux pays. Les économies restent liées. Les enjeux sécuritaires traversent les frontières. Les communautés humaines existent indépendamment des humeurs gouvernementales du moment.

    C’est pourquoi les grandes proclamations de rupture définitive doivent toujours être observées avec prudence. Entre États, les crises les plus spectaculaires débouchent souvent sur des compromis beaucoup plus ordinaires que les discours qui les avaient précédées.

    La visite de Saïd Sayoud à Paris n’efface pas les contentieux accumulés. Elle rappelle simplement une vérité ancienne : les États peuvent se fâcher longtemps, mais ils ne peuvent pas toujours se permettre de s’ignorer.

    Après deux années de tensions, de démonstrations de fermeté et de récits de rupture, Alger et Paris redécouvrent ce qu’ils savaient déjà avant la crise : la coopération reste plus utile que l’escalade.

    D’où cette impression tenace qui accompagne aujourd’hui le dégel diplomatique : beaucoup de bruit, beaucoup de symboles, beaucoup de postures… pour revenir finalement à une évidence que personne n’avait vraiment oubliée.

    Tout ça pour ça ?

    Source : Le Matin d’Algérie – 02/06/2026 https://lematindalgerie.com/paris-alger-tout-ca-pour-ca/

    Alger la Bleue. Choses vues – Leïla-Line Amal 

    Instantanés d’une ville pris à sept ans d’intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

    Aux femmes, les rues d’Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d’une intention nouvelle : le plaisir d’être là.

    Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l’on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l’espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd’hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l’énergie solaire n’a plus lieu d’être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l’espace urbain, et l’ont, de toute évidence, gardé.

    Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

    Cette première image est rapidement complétée par une autre : l’embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d’opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

    Pour ceux de l’intérieur, le petit air sonne autrement : l’appauvrissement, dû à l’inflation monstre, et la répression sourde, qui s’abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l’exil.

    En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d’une mue existentielle. Il n’en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

    Manifestations interdites

    Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

    En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d’un président à l’agonie, tous ont convergé vers le cœur d’Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l’histoire convoquait. Douché par la répression qui n’a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l’heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d’indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l’homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l’oreille : la ville est quadrillée.

    « La rue n’est pas un lieu d’expression«

    Les manifestations, interdites. « Trouble à l’ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu’il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d’Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d’Israël au onzième jour d’une offensive qui n’avait pas encore montré toute son horreur. Il s’agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d’un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu’il n’avait pas été autorisé. La rue n’est pas un lieu d’expression. La police veille.

    Un journalisme en pause

    Celle en uniforme est ostentatoire. C’est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d’Algérie, sauf qu’on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L’enfant, lui, est d’un flegme…

    Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

    « Nous ne sommes pas des martyrs«

    La répression s’exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l’emprisonnement et de l’interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

    « Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C’est à cet instant que je comprends qu’il n’est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L’interdiction de quitter le territoire est l’un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d’intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

    « De toute façon, il n’est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l’inflation sur les ménages, par exemple, m’expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d’un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l’aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu’il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l’accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu’il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu’au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

    Lui prépare son dossier d’émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n’écrit plus. Et ce n’est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

    Des habits d’Algérien

    D’autres franchissent le cap de l’exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d’El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l’ombre de palmiers et d’exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l’hôpital Debussy. La discussion est lancée.

    « Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d’Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m’ont pris. Et me revoici. Mais inch’Allah, je repars bientôt. »

    Les émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion.

    Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l’Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l’Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l’axe Algérie-Espagne.

    Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d’Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

    Femmes d’Alger dans leur colocation

    Pour Manel*, la question n’est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l’est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s’est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d’enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l’hypercentre d’Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d’autres régions du pays.

    Partager un appartement entre femmes – outre l’aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l’objet d’une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

    « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. »

    Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. J’ai un travail, des amis, des centres d’intérêt. Il devra partager les miens et m’apporter les siens : la vie à deux, c’est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d’avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j’habite. » Et ça, ce n’est pas bien, lui demandé-je « Non. Avant que je comprenne ce qui m’arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu’a-t-elle fait « J’ai bloqué son numéro. Normal. »

    La tentation du « saroukh »

    Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t’emmène haut : une substance bon marché, facile d’accès et d’usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l’enseignante.

    Cette drogue qui fond sur la ville, c’est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d’âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D’autres modes d’administration existent, jusqu’au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s’observer monter.

    Après cette discussion, j’identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l’effet est réussi : c’est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l’eau avec son petit copain, dans le recoin d’une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m’aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu’il n’est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s’allument.

    Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n’en croyant pas leur chance de se revoir.

    Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

    La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L’emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c’est le taxi qui pose la question, avant d’ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d’affaires à faire. Située à proximité d’Alger et de ses 4 millions d’habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

    « Avant d’être taxi, j’étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J’adorais mon métier ! C’est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J’étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

    Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l’import et à l’augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l’équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l’Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d’approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d’activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

    Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. »

    « On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l’analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. Mais on n’avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j’ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l’estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l’hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger.

    Mais un beau jour, il trouve porte close. « L’hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n’a jamais su pourquoi. » « Ils », c’est le groupe Accor, qui s’est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n’y a rien à faire, c’est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d’amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t’adaptes. »

    S’il est une constante, c’est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n’est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d’une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu’aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s’offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

    * Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.

    Source : Orient XXI – 28/05/2026 https://orientxxi.info/Alger-la-Bleue-Choses-vues

    Islam en France. La politique du soupçon permanent – Haouès Senigeur 

    Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public — le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.

    Courcouronnes, 3 avril 20217. Salle de prière de la Grande Mosquée d’Évry-Courcouronnes.Zairon / Wikimedia

    Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l’intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l’islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d’une proposition de loi, l’énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l’entrisme islamiste ».

    Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d’interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l’association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l’ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».

    Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu’aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l’accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l’islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d’association avec l’État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l’Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l’avènement d’une société régie par la loi islamique ».

    Quatre propositions de loi en moins d’un an

    En dépit des gestes accomplis envers l’État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l’islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l’idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l’État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d’être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L’on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulman·e·s.

    La liste de ces initiatives, rien qu’au Parlement, donne en effet le tournis. Si l’on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l’on notera une commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l’adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s’emballe en 2025 et 2026, avec la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l’entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.

    Attaques contre les chercheurs

    Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s’est disséminée tous azimuts sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l’accusation d’islamo-gauchisme proférée contre l’université par la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s’est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l’islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l’immigration, l’islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s’est déployée sur fond de progression électorale de l’extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d’information en continu, où interviennent nombre d’élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l’islam — lesquels furent moins une cause qu’un adjuvant.

    Depuis lors, un constat prédomine : ce n’est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l’objet d’une surréaction médiatique ou politique, d’un traitement préventif ou curatif ; c’est désormais aussi le/la musulman·e pratiquant·e, engagé·e sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquant·e, qui devient, de ce point de vue, a priori suspect·e, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l’action publique portant sur et autour des questions relatives à l’islam et à l’islamisme.

    L’islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d’un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d’autres racismes, que d’une simple opinion irrévérencieuse à l’égard d’une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l’étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l’objet d’une suspicion exacerbée. L’islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l’islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d’héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l’islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.

    Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l’affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :

    « Pour évaluer l’islamophobie en acte, c’est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l’islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d’enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu’on les interroge (enquêtes de victimation) et l’expérimentation située (testing) ».

    Un refus de mesurer l’islamophobie

    Les données destinées à mesurer l’islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu’elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s’exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l’institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L’absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.

    Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l’État entrave l’efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l’antisémitisme. Toutefois, le ministère de l’intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l’année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.

    Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d’une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l’existence de discriminations, tant directes qu’indirectes, qui affectent des personnes à raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam. La Défenseure des droits affirme :

    « La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

    Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d’autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu’il s’agit d’envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d’une part ne s’y résume pas et d’autre part parce qu’il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d’une discrimination, quel qu’en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.

    Une rhétorique de la conspiration

    Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l’index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.

    C’est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l’entre-deux-guerres. À l’époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd’hui, c’est au nom d’une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l’islamisation », le « frérisme » ou l’islamisme, que les musulman·e·s sont pointé·e·s du doigt, accusé·e·s de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d’une certaine gauche et des universitaires.

    Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l’État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l’accompagne. C’est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s’en prévaut d’ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d’être des suppôts de l’ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l’œuvre au sein de la société.

    Le coup d’accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d’islam et d’islamité dans l’espace public, n’est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l’espace public, notamment critique et autonome.

    L’atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulman·e·s, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l’éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l’appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.

    Source : Orient XXI – 20/05/2026 https://orientxxi.info/Islam-en-France-La-politique-du-soupcon-permanent