Alger, 2 août 1936 : quand le geste se joint à la parole – Christian Phéline 

Christian Phéline analyse les circonstances et les significations du geste mythique accompli par Messali Hadj le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger.

 Sources et échos symboliques d’une « poignée de terre »

Christian Phéline

La pluralité de débats et le regain d’intérêt historique qu’a suscité le centenaire de la création de l’Étoile nord-africaine contraste avec le voile d’amnésie ou de flou que l’histoire officielle, de part et d’autre de la Méditerranée, a longtemps jeté sur cette force matricielle de tous les développements ultérieurs du combat algérien de libération nationale. Cette occultation a porté en particulier sur ce moment fondateur que fut le discours prononcé, au Stade municipal d’Alger, par Messali Hadj, le 2 août 1936. Un retour informé sur cette prise de position décisive met en revanche en lumière ce qu’elle dévoilait des limites politiques tant des promesses réformistes du Front populaire en matière coloniale que de la visée d’un « rattachement à la France » dans laquelle les Oulémas, la fédération des Élus musulmans et l’appareil communiste conduisaient alors leur combat sous la bannière du « Congrès musulman algérien ». 

Dans la suite d’un précédent article[1], il est proposé, à l’approche du 90e anniversaire de cette journée mémorable, d’interroger la profondeur et la richesse des ressorts symboliques à l’œuvre dans le geste de la poignée de terre brandie vers le ciel, tel qu’avec la formule « Cette terre n’est pas à vendre ! », il s’est conservé comme une référence iconique dans la mémoire militante du courant issu de l’Étoile puis du Parti du peuple algérien (PPA)[2].

Le Stade municipal d’Alger. Construit à l’extrémité du faubourg de Belcourt (Belouizdad) lors du centenaire de la Conquête en 1930, celui-ci pouvait accueillir dans ses tribunes et gradins près de 15 000 spectateurs.

Dans ce qui fut la plus précoce biographie du président de lÉtoile nord-africaine, Benjamin Stora l’admettait d’emblée : « Lorsque Messali évoque ce moment dans ses discours ultérieurs, dans ses souvenirs, il faut naturellement faire la part des embellissements poétiques qui enjolivent peut-être un peu la réalité. »[3] Cet appel à la prudence fait suite à la narration faite par le dirigeant du geste ayant conclu sa proclamation au Stade municipal : « Je me suis baissé ; j’ai ramassé une poignée de terre, de cette bonne terre d’Algérie, et j’ai dit que cette terre ne se vendait pas ; tout un peuple en était l’héritier. On ne vend pas son pays ! On n’assimile pas son pays ! »[4] . Ce récit canonique, à partir duquel l’épisode s’est perpétué dans les rangs du PPA, est d’ailleurs tardif : il figure dans l’une des quelques allocutions du début 1959 où Messali, qui venait d’être libéré de sa résidence forcée à Belle-Île mais restait interdit de séjour en Algérie, tenta devant ses fidèles de relier les combats de l’heure à une mémoire encore à construire. Dans une curieuse boucle temporelle, le dirigeant y relatait même son intervention de 1936 comme si c’était aussi la voix de son auditoire présent qu’il y avait, par avance, portée : « Mes frères ! En votre nom, au nom des militants de cette époque, au nom du peuple algérien, j’ai pris la parole au Congrès. »

Rédigés encore une douzaine d’années plus tard, les Mémoires du vieux leader restitueront en des termes voisins la formule prononcée devant le public du Stade municipal : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la Baraka n’est pas à vendre, ni à marchander, ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne »[5]. Ce texte ultime ne reprend cependant pas le récit du mouvement ostentatoire vers le sol puis vers le ciel qui aurait accompagné ces paroles. Dans ses « Souvenirs », eux aussi d’une rédaction tardive, Mohamed Mestoul, le plus précoce lecteur algérois d’El-Ouma, resté à proximité du dirigeant pendant toute la durée du meeting, le décrira bien « prenant une poignée de terre », mais en situera le moment non pas en conclusion directe du discours, mais après la gigantesque ovation et les « trois tours de piste » triomphaux lui ayant fait suite[6]. Quant à l’évocation que Guenanèche, proposera du dirigeant prenant « une poignée de terre dans la main et la brandissant bien haut »[7] , elle relève plus de la pieuse reprise d’un moment devenu légendaire que d’un témoignage personnel, ce militant étoiliste de Tlemcen ne semblant pas avoir assisté au rassemblement algérois. Selon lui, notons-le, cet acte si symbolique aurait été accompli « de façon presque inconsciente ».

Il faut en revanche toute la licence de l’écriture romanesque pour que Mohamed Benchicou dans sa fiction sur « la vie occultée de madame Messali Hadj », imagine que, concerté par avance avec sa compagne, le geste se serait inspiré de celui de l’Esquimau Nanouk, le héros du documentaire éponyme de Robert Flaherty (1922), lançant son harpon en l’air pour mieux ferrer le poisson[8]… Davantage de vraisemblance, disons-le, s’attacherait à ce que le dirigeant algérien se soit plutôt souvenu, de façon consciente ou non, de l’énergie avec laquelle le chef indien Thunderbird appelle à la résistance contre l’envahisseur blanc, la main droite brandie, bras arrondi au-dessus du visage, dans le film de Ray Taylor, Battling with Buffalo Bill : c’est là l’un des premiers westerns du cinéma parlant et Messali pourrait l’avoir vu lors de sa sortie parisienne en version sous-titrée, fin 1932 à l’Apollo.

Le sens nouveau d’une vieille invocation

Quoi qu’il en soit, la référence verbale à la « terre » et au refus de sa « vente » ne figure pas dans le texte de l’allocution publié à l’époque dans El-Ouma[9], texte lui-même écrit après le meeting, puisque l’orateur rapportera que son discours y avait été « totalement improvisé » et qu’il y avait dit « bien d’autres choses, dont je ne me souviens plus avec précision »[10]. Par deux fois dans le discours ainsi restitué, l’orateur évoque « le sol de nos ancêtres » ou « le sol de notre Patrie » mais c’est pour dire son émotion de retrouver le pays de sa naissance après un long éloignement parisien. Son appel final reste d’une rhétorique exempte de métaphore où l’orateur clame : « À bas le Code de l’Indigénat ! À bas la loi d’exception et la haine des races, vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »

Notons aussi que le paroxysme unissant le symbole de la terre natale à celui du poing levé n’est mentionné, malgré le caractère spectaculaire qu’il aurait revêtu, par aucun des observateurs de presse présents, pas plus que par les deux rapports de police qui relatèrent le meeting[11] : en des termes voisins, ces derniers rapportent comme conclusion du discours un appel à « agir dans le calme et la discipline pour obtenir l’émancipation totale du peuple musulman », assorti du conseil à ne pas s’engager « dans les luttes contre les Français et les Juifs » pour lutter « seulement contre vos ennemis ».

Le silence immédiat autour de cette « poignée de terre » contraste avec les commentaires d’alors qui confirment en revanche le récit où Messali dépeindra la foule, descendue sur la piste, s’emparant de lui dès la fin de son discours, lui faisant faire « plusieurs tours du stade », criant et lançant des slogans « comme dans une manifestation »[12]. En des termes plus froids, le commissaire de l’arrondissement ne dit pas autre chose : « L’orateur est porté en triomphe et fait le tour des tribunes, très acclamé par l’auditoire. » Et même La Lutte sociale, l’organe des communistes algériens, qui ne pouvait y voir qu’une sérieuse mise en cause de sa ligne tricolore d’« Union avec le peuple de France », doit le concéder : « Il est vivement applaudi et porté en triomphe tout autour du stade. » Deux clichés publiés dans El-Ouma témoignent en outre de cette apothéose[13], alors qu’aucune image n’est connue qui donne à voir le geste tellement symbolique de la poignée de terre. En un lieu dévolu aux jeux de ballons si prisés de la jeunesse musulmane, Omar Carlier voyait dans le cérémonial qui s’improvise en faveur de l’orateur, une manière de le « jucher sur les épaules de ses supporteurs, comme certains l’ont vu faire pour certains matchs de football »[14]. Même si les gestes appartiennent à d’autres cultures, on pourrait y reconnaître aussi ce rite de l’élévation sur le pavois par laquelle les anciens Francs consacraient le chef qu’ils s’étaient choisi, ou cette sortie a humbros où le matador le plus apprécié quitte l’arène, porté en gloire sur les épaules de ses admirateurs.

Journalistes comme policiers, les observateurs d’alors ne manquèrent pas de relever aussi le mot d’ordre qui, en des termes plus ouvertement politiques, donnait son sens au refus de toute « vente » du terroir ancestral : « Parlement algérien, élu au suffrage universel sans distinction de races et de religions ! ». Exprimant la double exigence démocratique de remettre le destin du pays à la volonté du plus grand nombre dans le respect des droits de toutes les minorités, cet appel s’opposait terme à terme à la perspective ouverte par le « projet Blum-Viollette » : non, la reconquête d’une souveraineté de l’Algérie ne pouvait être bradée contre une illusoire dilution de la représentation algérienne au sein d’une chambre parlementaire parisienne ! Un syncrétisme inédit combine ici le legs de 1789, la référence à la souveraineté républicaine et la posture anticoloniale du communisme de 1920, avec le mythe d’une nation algérienne s’identifiant tant à la tradition musulmane qu’à l’aspiration contemporaine à l’unité arabe. Une intelligence politique toute moderne dicte la manière dont la revendication de souveraineté s’y exprime sur un mode démocratique refusant toute exclusive ethnico-culturelle.

C’est certes non sans mal, que le courant issu de l’Étoile nord-africaine s’est employé à distinguer ce qui, dans l’islam, constituait à ses yeux le ressort historique et culturel premier de résistance à la dépersonnalisation coloniale, et cette perspective d’une société souveraine accueillant à égalité les habitants de l’Algérie de toutes races ou religions. Mais les rangs militants ont su parfois faire remarquablement leur cette dernière conception, comme l’attestent les termes si ouverts d’un « Journal hebdomadaire, critique, humoristique et comique », manuscrit, diffusé au sein de la prison Barberousse en octobre 1938 : « Tous les Algériens sont frères. Ils ne constituent qu’un seul corps, un et indivisible. Chacun a le droit de pratiquer sa religion et de suivre sa doctrine à la condition de ne pas compromettre la sécurité et la paix du pays. Le parlement est la maison du peuple sans qu’il y ait lieu de faire des distinctions entre juifs, arabes, français et mozabites. »[15]

Aussi, malgré son emphase, peut-on accorder foi au sentiment rétrospectif du dirigeant pour qui « Ce fut une des journées les plus belles de [s]a vie[16]. » Et au bilan qu’avec quelque volontarisme sur l’ampleur immédiate de l’adhésion à son propos, il en tire dans le texte original de ses Mémoires : « La page noire du Congrès musulman algérien qui allait entacher notre passé historique et compromettre notre avenir a été brûlée sous le feu d’une prise de conscience du peuple algérien. »[17]  Les autorités ne s’y trompèrent pas : l’appel souverainiste à un « Parlement algérien », jugé « intolérable » par le gouverneur général Georges Lebeau, est à l’origine de l’intense campagne en vue de l’interdiction de l’Étoile qui, avec le soutien tacite de l’appareil communiste, aboutira en janvier 1937. 

Pour en revenir à la « poignée de terre », l’historien peut au moins s’assurer de la vraisemblance matérielle de l’exécution d’un tel geste, dans ce lieu, en conclusion d’un discours s’adressant à plus de dix mille personnes. Outre une sonorisation sérieuse, tout un dispositif scénographique est d’habitude requis en semblable circonstance qui permette à l’orateur d’être vu et entendu d’un aussi vaste auditoire. Ainsi pour la vaste manifestation d’une teneur bien différente qui prend place en ce même endroit une semaine plus tard : le « grand meeting de propagande nationale » réuni le 9 août par un « Comité du Rassemblement national d’action sociale français » en une riposte au dialogue entre le nouveau gouvernement de Front populaire et les représentants du Congrès musulman, où La Dépêche algérienne s’empressera de voir la vraie « voix de l’Algérie ». Le reportage illustré montre les orateurs, dont Augustin Rozis, le maire très réactionnaire d’Alger, s’y succéder, perchés sur une sorte de haute chaire de bois dressée au-dessus d’une foule assise jusque sur la piste. Plus classiquement, l’immense rassemblement pieux opéré, cette fois-ci au stade de Saint-Eugène, pour le quinzième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le 21 juin 1942, groupera les personnalités au centre des gradins sous une effigie géante du maréchal Pétain, tandis que les congressistes défileront en procession devant eux. Dans l’un ou l’autre de ces agencements, on imagine mal comment un orateur, aussi inspiré eût-il été, aurait pu se baisser pour vraiment ramasser au sol un peu de terre.

Il n’en va cependant pas de même avec l’agencement insolite qui, le 2 août, accueille les représentants du Congrès musulman. Loin de dominer le public, les intervenants y sont en effet placés en contrebas de lui : « Au centre du terrain, rapporte ainsi La Lutte sociale, sous des vastes parasols car le soleil était ardent, s’installèrent au milieu des vivats, les délégués retour de Paris. » Plusieurs photos de presse donnent à voir ces ombrelles à rayures bayadère et franges festonnées d’un effet bien peu solennel. Les prises de parole, ainsi que le montrera un cliché du cheikh Taïeb El-Okbi publié par La Dépêche algérienne lors de son procès en 1939, s’y firent devant un micro fixe installé sous l’une d’entre elles. Or l’article de Chantiers nord-africains publié lors de l’aménagement du stade précisait que, si le circuit extérieur servant de vélodrome était revêtu de bois, le terrain de football avait été « très travaillé, bien nivelé, drainé, tuffé »[18] [je souligne]. L’on jugeait alors ce revêtement minéral propre à « permettre les jeux les plus précis », quand, aujourd’hui, il est le plus souvent abandonné au profit du gazon naturel ou non : on le voit avec la piste verte du stade actuel. Par ailleurs, même si ses Mémoires indiquent que le micro lui fut apporté « sur [sa] petite table »[19], il ne semble pas que Messali ait parlé d’un autre endroit que les délégués officiels, le correspondant de La Lutte Sociale précisant que c’est « autour d’eux » qu’il avait aperçu « le président de l’Étoile nord-africaine, arrivé le jour même de Paris ». Si tel fut le cas, il n’y aurait pas impossibilité à ce que ce dernier ait, pour conclure son discours sur un mode spectaculaire, gratté du bout des doigts assez du revêtement poudreux de la piste pour en remplir sa paume. Certes, selon les minéralogistes, le tuf n’est guère que « la plus impure, la plus irrégulière et la plus poreuse des concrétions calcaires »[20]. Mais, ici, la force liturgique conjuguée du mot et de l’ostentation aura su faire d’un aussi pauvre matériau le signifiant, prêt à passer à la légende, de « cette bonne terre de l’Algérie » que l’orateur appelait à reconquérir.

Évoquant cet épisode, un quart de siècle plus tard, celui-ci écrira : « Nous voulions briser les chaînes, celles de la misère, de l’exploitation, du racisme. À cause de ce geste, nous sommes aujourd’hui sur le chemin de la grande liberté. »[21] Qu’elle ait été ou non magnifiée par son récit ultérieur, cette ponctuation corporelle du discours du stade d’Alger actualise à sa manière la métaphore si puissante des chaînes du despotisme rompues par le peuple, telles que, depuis exactement cent années, le Génie de la Liberté, modelé par Auguste Dumont en 1836, les brandissait dans le ciel révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine. De manière plus ordinaire, la main refermée de l’orateur fait aussi écho au salut popularisé par la presse illustrée du boxeur victorieux, voire à l’insolent « bras d’honneur » des mauvais garçons. Mais surtout, en ce début du Front populaire, il sait transposer en appel à une lutte pour la libération nationale le défi ouvrier du poing levé qui, dans la « diffusion fulgurante » qu’il connaît en France à partir de 1933, se veut réplique à la montée des saluts fascistes[22]. Moins de deux mois plus tôt, le symbole en avait dominé les grandes scénographies collectives par lesquelles tant la SFIO que le PCF célébrèrent la victoire électorale. Blum lui-même, le 7 juin au Vélodrome d’hiver, encouragea les militants de son poing dressé, tandis que, le 14, à Buffalo, les participants au rassemblement communiste furent invités à prêter ainsi un « serment de fidélité ». Cela a été bien relevé : en ces deux occasions, dans une tentative pour les organisations ouvrières d’opposer leurs propres rituels de masse à celles de l’Allemagne hitlérienne, « la politique s’installait dans les stades »[23]. Rentrant alors de son exil en Suisse, Messali ne manqua sans doute pas de mesurer l’efficacité théâtrale et la valeur d’engagement mutuel qu’à la taille d’un tel lieu, cette gestuelle revêtait aux yeux de l’opinion.

Poing fermé ou index pointé vers le ciel ?

Mais c’est avec une résonance bien plus profonde qu’en plaçant la terre algérienne sous le signe de la Baraka, bénédiction et promesse d’abondance venues en droite ligne du Prophète, l’orateur du 2 août réinscrit le combat à venir dans la tradition de la communauté musulmane en même temps qu’il investit d’un sens nouveau cette vieille invocation. Car l’on ne saurait ignorer combien en islam, ainsi que le souligne l’anthropologue algérien Malek Chebel, le corps est un « corps textuel » dont un ensemble de prescriptions soumet la pantomime à « une versification gestuelle totale »[24]. Pour le croyant, la terre revêt de plus toute sa vertu purificatrice dans le tayammum, cette ablution sèche à laquelle, en l’absence d’eau, il est autorisé par les sourates 4 et 5, et où il touche le sol pour feindre ensuite de se laver le visage et les mains.

L’enchaînement par lequel, en cette fin de son discours, l’orateur improvisé du 2 août se baisse vers le sol, se relève, exhibant sa paume emplie de terre, avant de se rasseoir, obéit en outre à une séquence voisine du rituel musulman de la prière, suite des postures debout, prosternée et assise où le mortel ne témoigne de lui-même que dans son effacement devant Dieu. Dans le même registre religieux, la poignée brandie vers le ciel peut aussi être comprise par le public de croyants réuni dans le stade comme une variante de la manière dont nombre d’entre eux participaient aux défilés ouvriers de 1936, l’index pointé vers le haut, affirmant le Tawhid, l’unicité d’Allah.

Les dirigeants du Congrès ne se tromperont d’ailleurs pas sur le sens renforcé que revêtira ce geste après le discours du 2 août : lors du meeting de leur comité algérois le 24 janvier suivant dans le Hall de l’automobile où ils feront diffuser par haut-parleur la Marseillaise et l’Internationale, ils expulseront avec énergie une centaine de participants qui, « le poing levé un doigt vers le ciel », entonneront « un chant différent en langue arabe » : « C’est le groupe séparatiste des adhérents de l’Étoile nord-africaine qui clame son hymne d’indépendance », expliquera L’Écho d’Alger. Six mois plus tard, lors du défilé du 14 juillet 1937, cette « main droite levée avec l’index tendu », aussi bien que le nouveau drapeau algérien vert et blanc, signalera le dense cortège formé par les militants du PPA, et la police y verra dès lors l’un des gestes de ralliement ostensibles des partisans de Messali[25]. Encore après l’arrestation des dirigeants du parti nationaliste à la fin août suivante, la presse européenne notera « l’arrogance » des quelque cent cinquante « militants – tous jeunes – » qui se masseront devant la prison Barberousse « en levant l’index de la dextre, ce qui est leur manière à eux de saluer et de se reconnaître »[26]. Et la Une d’El-Ouma publiée pour les cantonales d’octobre suivant n’hésitera pas à montrer Rabah Messaoui, qui fait alors partie de ses candidats, posant le doigt pointé au ciel.

Par toutes ces voies, la brusque manière dont, ici, le geste se joint à la parole trouve à faire écho aux vieux rituels encore en usage dont une magie d’origine antéislamique usait lorsqu’il s’agissait de conjurer une menace ou de se promettre un résultat. Ainsi que l’écrivait au début du siècle Edmond Doutté : « L’incantation énonce ce que l’on veut obtenir de même que le geste le simule ; dans les deux cas c’est de la magie imitative et il n’y a au fond pas de différence entre le rite manuel et le rite oral ; de même que la simple simulation d’un phénomène est considérée comme pouvant le produire, de même son énonciation par la parole a aussi ce résultat. » [27] Ces pratiques et leur résonance symbolique, perpétuées à travers les réseaux de l’islam confrérique, n’étaient pas inconnues de Messali qui en avait été baigné tout au long de son enfance tlemcénienne. Alors, dans la vieille sémantique des rites magico-religieux, ramasser au creux de sa paume un peu de la poussière du sol peut aussi être compris comme manière de déjà reprendre en main une infime portion du terroir nourricier spolié par la Conquête, et brandir cette poignée, comme proclamer par avance sa future émancipation.

Sur la manière dont le mouvement lie ici la paume puis le poing refermé, le sol et l’invocation au ciel, on pourrait aussi, toujours avec Doutté, rappeler combien la main, avec le nombre 5 qui lui est associé, « a un caractère magique chez les musulmans ; en particulier en Afrique du Nord » et qu’elle est même « le symbole protecteur entre tous », surtout lorsqu’elle est « projetée largement en avant, comme lorsque l’on fait le geste d’écarter quelque chose »[28]. Ce même auteur signalait aussi que, selon de nombreux h’adîth, le Prophète, pour soigner une personne souffrante, mouillait son doigt, le frottait au sol et, touchant la partie souffrante du corps, proférait cette formule : « Au nom de Dieu, la poussière de notre terre, avec la salive de l’un de nous, guérit notre malade. »[29] L’on pourrait ainsi appliquer à la ritualité socio-politique moderne du discours d’août 1936, ce que Doutté disait encore de cette vieille « magie sympathique » : « Ce qui est essentiel en elle […] c’est la pleine conscience du désir s’extériorisant pour se réaliser. »[30] Car, tel le magicien traditionnel, lorsque le dirigeant sacralise une simple poignée de terre, la faisant promesse d’un watan, d’une Terre des ancêtres, d’une « terre de la Baraka » à reconquérir et non pas à vendre, il « projette toute la force de sa volonté dans le geste imitatif, dans l’objet dont il se sert, dans le nom qu’il prononce » d’une manière telle que « l’objet devient un fétiche, le nom un démon, un dieu. »[31]

Mais, agissant en parole et parlant en acte, l’orateur de ce dimanche matin sait sans doute à la fois de quels registres antérieurs il use et quelle performance inouïe il invente là. Car celle-ci transcende les stricts requis gestuels de l’islam scripturaire aussi bien que les codes de la symbolique ouvrière par le souffle d’une inspiration corporelle et verbale qui, d’un même coup, investit et modifie tout l’espace moderne de la politique algérienne. Avec elle, en un jour, Messali se présente à une nouvelle génération comme cette figure de ralliement dont l’Algérie musulmane restait privée depuis la défaite infligée à Bou Amama dans les années 1880 et l’exil en 1923 du flamboyant émir Khaled qui avait mis fin au combat pour l’égalité des droits et pour le renouveau algérien qu’il avait engagé au lendemain du premier conflit mondial[32]. La symbolique de ce geste du 2 août ouvre à une reconquête du terroir restée jusque-là impensable, tout en remuant le tréfonds mystique du plus ancien soufisme maghrébin. Que son exorde spectaculaire ait été préméditée ou improvisée, l’orateur s’y faisait à la fois héros et prophète, joignant dans une même figure charismatique les rôles du tragédien, du tribun et du prêcheur, pour nouer avec cette foule assemblée un rapport sans équivalent. N’ignorant pas qu’il joue des vieilles attentes providentialistes d’un « homme de l’heure », ce Mûl-es-Sa’a qui devait rétablir l‘Ouma musulmane dans sa dignité, l’orateur en actualise la promesse dans le nouvel espace politique de l’Algérie des années 1930. Par ce coup de théâtre, il défie les responsables des Oulémas jusque dans leur pouvoir de cheikhs, tout en offrant à la masse algéroise la rencontre, à cette heure-là, des attentes d’un peuple et de l’expérience d’un dirigeant s’offrant pour le conduire.

Aussi n’est-il pas surprenant que l’épisode de la poignée de terre, même s’il ne paraît pas avoir trouvé sa pleine visibilité immédiate aux yeux des observateurs, se soit imposé par la suite avec tant d’efficacité pour symboliser le caractère fondateur de cette journée et la consacrer comme sommet mémoriel de toute une série d’événements y ayant préparé – du discours indépendantiste de Bruxelles (1927) au meeting parisien du Front populaire. Car, autant que d’une historicité indiscutablement avérée, l’imaginaire collectif peut se nourrir du mythe efficace ou de la légende convaincante et s’en faire le propagateur. Figures d’une « sacralisation de l’origine », légende et mythe participent ainsi à leur manière de l’histoire ultérieure qui, autant que par les faits du passé, peut être mue par ce qui se transmet « entre le vécu reconstruit et le fictif imaginé »[33].

Dans l’immédiat, par-delà la scansion de ce geste emblématique et bien que nul ne rapporte que le mot précis d’« indépendance » ait été prononcé par l’orateur, la rupture marquée par son intervention n’échappe à aucun des dirigeants présents du Congrès musulman et se trouve perçue par la masse des spectateurs comme ouvrant une voie distincte de celle empruntée par ceux-ci. Messali ne pècherait donc pas par exagération rétrospective lorsqu’il décrit la foule l’acclamant alors par des cris mêlant les revendications d’identité nationale et religieuse et la reconnaissance de sa vocation de dirigeant : « Vive l’Algérie ! Vive Messali ! Vive l’indépendance ! Vive l’Islam ! Vive Allah ! » La formule « Cette terre n’est pas à vendre ! » a donc pu, à bon droit, être reconnue comme un acte séminal pour tout le combat ultérieur de la libération nationale. On comprend aussi qu’elle ait été reprise, soixante-quinze ans plus tard, pour exergue du colloque international qui, en septembre 2011 à l’université de Tlemcen, marquera le début, sur le terroir algérien même, d’une réinscription dans la mémoire nationale de la figure du dirigeant de lÉtoile nord-africaine.

Le port de la chéchia stamboul

Au Stade municipal, le 2 août 1936, Mohamed Mestoul, Messali Hadj et son jeune fils Ali, portant tous deux une chéchia stamboul. À l’arrière-plan, l’un des parasols d’où prirent la parole, les orateurs du Congrès musulman, comme, sans doute, Messali lui-même.

Pour rester dans l’ordre du symbolique tout en évoquant un autre signifiant visuel, on relèvera qu’à l’occasion de cette première apparition publique en Algérie-même, le président de l’Étoile aura tenu à faire retour au port de la chéchia, abandonné par lui tout au long de ses années parisiennes, et auquel il restera dès lors fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ses Mémoires ne diront rien des motifs de cette initiative, ni si elle émane de lui ou de ses camarades algérois, Le plus probable semble, comme le suggère Carlier, qu’un accord spontané se soit fait entre eux pour, après un si long séjour hors d’Algérie, éviter de donner le signe de dépersonnalisation que pouvait constituer une tête nue et pour revêtir une coiffe « conforme à la hexis corporelle du groupe venu l’attendre au débarcadère » et qui représente alors le « couvre-chef citadin et moderne prisé des classes moyennes » musulmanes à Alger[34]. Pour l’occasion, ce ne fut en effet pas la banale coiffe kalabouche, simple calot de feutre rouge, courante dans la vie quotidienne du peuple de la Casbah, que retient le dirigeant, mais la chéchia haute dite stamboul, qu’il portait lui-même dans sa jeunesse à Tlemcen et qui était devenue, dès le mouvement Jeune-Algérien d’avant 1914, « l’expression corporelle de son ouverture à la modernité et de son désir de reconnaissance. Une combinaison esthétique parallèle à la combinaison discursive, qui revendique l’égalité des droits civiques et politiques dans le respect du statut personnel musulman »[35].

Pour ce premier et décisif rendez-vous avec l’auditoire populaire et la jeunesse du pays, Messali aurait ainsi avec beaucoup de justesse instinctive réinventé ce « look minimal » de la chéchia alliée au complet-veston, à une cravate, et à la petite moustache, qui l’identifie bien comme musulman sans prétendre rivaliser ni avec la tenue patriarcale des cheikhs réformistes, ni avec l’élégance occidentale plus solennelle de certains « élus musulmans ».

Le dirigeant attachait en tout cas à ce choix assez de prix pour que, malgré les fatigues de deux nuits de voyage, il se soit personnellement rendu rue de la Lyre pour acquérir un tel couvre-chef. Et même deux : pour une circonstance aussi importante, il voulut en effet se présenter devant la foule du Stade municipal avec à son côté, outre sa compagne française, Émilie Busquant, leur tout jeune fils, Ali, coiffé de cette même manière.

Un tel choix, ce 2 août, n’allait pourtant pas de soi, de se rendre, accompagné d’une femme et d’un enfant de six ans, dans une réunion de masse où il n’était pas attendu et où il lui faudrait sans doute négocier avec rudesse son accès à la parole, voire sa simple présence. Y fallait-il une volonté affective assez forte d’associer, jusque sur la scène publique, sa « petite famille au complet[36] » à un tel retour à la terre natale ? Était-ce aussi manière de couper court à toute polémique en affichant d’emblée et le choix d’un couple transculturel, et la pleine algérianité de sa lignée ? Si la situation était loin d’être isolée parmi les membres de la nouvelle classe politique algérienne, ainsi qu’en témoignent les cas de Ferhat Abbas ou du jeune Ahmed Boumendjel, tous deux mariés à une Française, elle revêtait en l’espèce une portée politique précise : signifier, par l’affirmation d’un tel choix de couple, que la lutte contre le « rattachement à la France » comme abdication de la personnalité algérienne, n’entendait en rien ouvrir à une guerre ethnique ou religieuse. En cela le double port d’une chéchia algérienne devant le vaste public assemblé ce matin-là au Stade municipal, y illustrait, en une frappante leçon de choses vestimentaire, cette conjugaison de l’affirmation nationale et d’une visée universaliste que condense politiquement la formule « Parlement algérien, sans distinction de races et de religions ! »[37].


Notes

[1]   « Le 2 août 1936, coup d’envoi du combat de libération nationale », Histoire coloniale et postcoloniale, 1er juin 2026. https://histoirecoloniale.net/le-2-aout-1936-a-alger-coup-denvoi-du-combat-de-liberation-nationale-par-christian-pheline/

[2]  Cette analyse reprend et précise celle développée, sous l’intertitre « Performance », dans La Terre, l’Étoile, le Couteau. Le 2 août 1936 à Alger, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2023, p. 84-92 ; cet ouvrage a également été publié, à Alger, chez Chihab. https://histoirecoloniale.net/un-livre-de-christian-pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout/

[3]  Benjamin Stora, Messali Hadj 1898-1974, préface inédite, coll. « Pluriel », Hachette littératures, 2004, p. 148.

[4]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MH MNA, doc. int. 15.

[5]  Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, J.-C. Lattès, 1988, p. 224.

[6] Mohamed Mestoul, « Souvenirs : Messali Hadj à Alger en 1936 », Messali Hadj 1898-1998 : parcours et témoignages, coll. « Réflexions », Alger, Casbah Éditions, 1998, p. 179.

[7] Mohamed Guenanèche, Le Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres, Alger, ENAL, 1961, réédition OPU, 1990, p. 71.

[8] Mohamed Benchicou, La Parfumeuse. La vie occultée de madame Messali Hadj, Riveneuve, 2012, p. 196-197.

[9] N° 32, 26 août 1936.

[10] Mémoires de Messali Hadjop. cit., p. 223-224.

[11]  CDHA, fonds Serna, ARC16/SER18 et ANOM, GGA, 3CAB/90.

[12]  Mémoires…, op. cit., p. 224 ; selon Mestoul, art. cité, p. 175, « ce fut le délire. La foule le prit et, sur les épaules comme un champion des jeux olympiques, lui fit faire trois tours de piste, sous les applaudissements ».

[13] N° 42, août 1936 ; une reproduction en est donnée dans L’Étoile, la Terre, le Couteau…, op. cit., p. 93.

[14] Omar Carlier, « Messali et son look. Du “jeune Turc” citadin au za’im rural, un corps physique et politique construit à rebours ? », Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach, dir., Le Corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, L’Harmattan, 2008. 

[15]  ANOM, GGA, 3CAB/98.

[16]  Mémoires…, op. cit., p. 224.

[17]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4939 ; je remercie Djanina et Leila Messali-Benkelfat de m’avoir donné accès à ce document.

[18]  Avril 1930, p. 344.

[19]  Mémoires…, op. cit., p. 223.

[20]  Alexandre Brongniart, Traité élémentaire de minéralogie, avec des applications aux Arts, Déterville, 1807, t. I, p. 221.

[21]  Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MNA MH, doc. int. 15.

[22]  Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, n° 11, p. 5-20.

[23] Idem.

[24]  Malek Chebel, Le Corps en islam, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 2013, p. 47.

[25]  Note sur la situation politique indigène au 7 septembre 1937, AN, F60/723.

[26]  L’Écho d’Alger, 3 septembre 1937.

[27]  Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1908, p. 110.

[28] Idem, p. 183 et 325.

[29]  Idem, p. 343.

[30]  Idem, p. 598.

[31]  Idem, p. 330.

[32]  Charles-Robert Ageron, « L’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? » (1969), repris in Politiques coloniales au Maghreb, Presses universitaires de France, 1973, et Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L’Émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, 1987.

[33] Omar Carlier, « Culture politique et mémoire militante : la remémoration de l’Etoile nord-africaine », Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile nord-africaine au Front de libération nationale, 1926-1954), doctorat d’État en science politique, Jean Leca, dir., IEP, (Paris), 1994, vol. 5, p. 268, n. 4.

[34]  Omar Carlier, « Messali et son look… », art. cité, p. 268-269.

[35] Ibid.

[36]  Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4919.

[37]  Cette symbolique de la chéchia, partagée d’une génération à l’autre, sera de nouveau mobilisée après l’arrestation des dirigeants du PPA l’année suivante, par une « carte de solidarité » dont un exemplaire, saisi lors d’une perquisition, a été reproduit dans La Dépêche de Constantine du 17 avril 1938 : un émouvant médaillon du jeune Ali portant un tel couvre-chef figurera, en-dessous d’un portrait de son père coiffé de même façon et en vis-à-vis d’une effigie de la « petite » de son codétenu Moufdi Zakaria, en appui à cet appel  : « Qu’as-tu fait pour ces Enfants et leurs Mamans ? Leurs Pères sont emprisonnés pour toi. Aide-les… Soutiens-les… » AN, F60/727, reproduit in Salah Bendrissou, Moufdi Zakaria vu par l’administration française. Renseignements généraux et rapports militaires français, préface de Gilbert Meynier, Alger, Imprimerie El-Arabia, 2006., p. 125.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/alger-2-aout-1936-quand-le-geste-se-joint-a-la-parole-par-christian-pheline/

Le dégel franco-algérien : une normalisation asymétrique – Karim Medjani

En diplomatie, les séquences d’apaisement se jugent moins aux gestes symboliques qu’aux gains effectifs qu’elles produisent. À cet égard, le rapprochement engagé entre Alger et Paris depuis plusieurs semaines révèle moins une réconciliation qu’un rééquilibrage inachevé — et, pour l’heure, asymétrique.

Car posons-nous la question : qu’est-ce qui a changé pour l’Algérie ces dernières semaines ? La France a-t-elle incliné sa position sur le Sahara occidental ? Augmenté le nombre de visas aux Algériens ? Revu sa position sur la colonisation ? Que nenni.

Après près de deux années de tensions marquées par le gel de nombreuses coopérations, des coups de mentons, des petites phrases assassines,… les deux capitales affichent désormais leur volonté de tourner la page. Reprise des contacts politiques, réactivation des canaux diplomatiques, rhétorique du « respect mutuel » : tous les marqueurs d’un dégel sont réunis. Mais derrière cette normalisation affichée, la distribution des bénéfices reste inégale. Les avancées concrètes concernent d’abord des priorités françaises, tandis que les dossiers structurants pour Alger demeurent, eux, largement au point mort.

Le signal le plus tangible de cette reprise est venu de Paris, avec l’annonce par l’ambassadeur de France à Alger d’un retour progressif à un niveau d’environ 250 000 visas annuels délivrés aux ressortissants algériens. Ce geste, hautement politique, est vite démenti par Paris. Donc, rien de nouveau. En revanche, tout porte à croire que la reprise du dialogue s’accompagne d’une relance plus large des coopérations sécuritaires, judiciaires et économiques — autant de domaines où l’intérêt français est immédiat, notamment dans un contexte régional marqué par les recompositions au Sahel, les tensions méditerranéennes et les enjeux énergétiques.

Cette séquence répond ainsi à une logique fonctionnelle du côté français : restaurer des mécanismes opérationnels mis à mal par la crise. Les services de sécurité renouent leurs échanges, les entreprises retrouvent de la visibilité sur un marché stratégique, et l’État français récupère des marges de manœuvre sur les questions migratoires. Autrement dit, Paris sécurise des intérêts concrets à court terme.

À Alger, la grille de lecture est sensiblement différente. Le pouvoir algérien inscrit le rapprochement dans une exigence de « souveraineté » et de « reconnaissance politique ». Or, sur ce terrain, les signaux restent faibles.

Les dossiers mis en avant par Alger — restitution des biens mal acquis, extradition d’opposants et d’anciens hiérarques poursuivis par la justice algérienne , traitement judiciaire de l’affaire de l’agent consulaire — ne relèvent pas de la simple coopération technique. Ils touchent au cœur des attributs de l’État : la capacité à faire valoir ses décisions de justice, à défendre ses représentants et à imposer sa lecture des affaires sensibles. Leur blocage persistant souligne les limites du rapprochement actuel.

Sur les biens mal acquis, malgré des années de demandes et quelques échanges procéduraux, les avancées restent marginales. Insignifiantes. Le cadre juridique français, fondé sur l’indépendance de l’autorité judiciaire et des procédures longues, limite de facto la capacité de l’exécutif à produire des résultats rapides — ce qui alimente, côté algérien, le sentiment d’un manque de volonté politique.

Les cas des cadres du MAK, d’activistes comme Amir Boukhors, Hicham Aboud, ou l’ancien ministre Abdeslam Bouchouareb illustre encore plus nettement cette divergence. En refusant leur extradition au nom du droit d’asile, Paris affirme la primauté de ses normes juridiques internes. Mais cette position est perçue à Alger comme une remise en cause de sa souveraineté judiciaire, transformant un dossier individuel en contentieux politique durable.

Quant à l’affaire de l’agent consulaire, elle agit comme un révélateur des lignes de fracture persistantes. Le maintien en détention décidé par la justice française, dans une affaire liée à l’enlèvement d’Amir Boukhors en avril 2024, a été interprété en Algérie comme un signal négatif au moment même où le discours officiel évoque une normalisation. Ce décalage entre parole diplomatique et réalité judiciaire fragilise la crédibilité du rapprochement.

Ces différends ne relèvent pas d’incidents isolés ou de détails. En vrai, ils traduisent une asymétrie plus profonde dans la relation bilatérale. La France évolue dans un cadre institutionnel où l’exécutif ne contrôle pas directement certains leviers clés, notamment judiciaires. En revanche, en Algérie, la justice est totalement acquise au pouvoir politique. Ce dernier attend des gestes politiques explicites sur des dossiers qu’elle considère comme non négociables. Cette discordance structurelle produit un dialogue où les attentes ne se rencontrent pas pleinement. C’est le moins qu’on puisse avancer.

Certes, l’interdépendance entre les deux pays impose un minimum de coopération. L’Algérie a tout intérêt à préserver ses relations avec son principal partenaire européen, tandis que la France ne peut se passer d’un acteur central en Méditerranée et au Sahel. Mais cette interdépendance masque mal une réalité : elle ne suffit pas à produire une convergence politique.

Le dégel actuel apparaît ainsi comme une normalisation à deux vitesses. Fonctionnelle et pragmatique pour Paris, elle reste incomplète et politiquement insatisfaisante pour Alger. Tant que les dossiers symboliques de souveraineté resteront bloqués, le rapprochement demeurera fragile, susceptible d’être remis en cause au moindre incident.

A moins d’un an de la présidentielle, Emmanuel Macron est prisonnier de l’agenda particulièrement serré qui lui est imposé. En face, Abdelmadjid Tebboune (82 ans), pur produit du système FLN, reste prisonnier de vieux schémas de gouvernance.

Plus qu’une réconciliation, la séquence en cours illustre une constante des relations franco-algériennes : une capacité à coopérer sans réellement s’accorder. Derrière les gestes d’apaisement, les logiques profondes — juridiques, politiques, mémorielles — continuent de diverger. Et c’est précisément dans cet écart que se joue, aujourd’hui encore, la limite du rapprochement.

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 22/07/2026 https://lematindalgerie.com/le-degel-franco-algerien-une-normalisation-asymetrique/

Le dévoilement des femmes musulmanes en Algérie – Jean-Pierre Séréni

Un fantasme colonial · Il y a plus d’un demi-siècle, le « voile » a été au cœur du mai algérois qui a entraîné la chute de la IVe République et l’arrivée au pouvoir de Charles de Gaulle. Pour l’armée française alors toute-puissante de l’autre côté de la Méditerranée, le dévoilement était une stratégie destinée à gagner à la France le cœur de deux millions d’Algériennes écrasées par un patriarcat dépassé. La tentative a échoué, mais elle a eu des conséquences qui se font sentir jusqu’à aujourd’hui.  

L'image montre un groupe de personnes dans une scène joyeuse et festive. Au centre, une femme souriante interagit avec un homme qui semble également être content. Ils sont entourés d'autres personnes, dont certaines affichent des expressions de bonheur. Les vêtements des personnes suggèrent une ambiance culturelle ou traditionnelle. L'atmosphère générale est celle d'une célébration ou d'un moment convivial.
Devoilement sur le Forum à Alger, mai 1958.(Photo de presse).
Neil MacMaster, Burning the veil. The Algerian war and the «  emancipation  » of Muslim women, 1954-1962 Manchester University Press, 2009. — 416 pages.Télécharger (149.8 kio)

Il y a un peu plus de 58 ans, un groupe d’Algériennes de confession musulmane se débarrassaient de leurs voiles sur le Forum en plein cœur d’Alger, cernées par les photographes et discrètement protégées par des soldats français en armes. La séance se renouvela à de nombreuses reprises dans les semaines puis les mois suivants, avec de moins en moins de photos et de plus en plus de militaires. L’événement a un passé : la lutte inaboutie pour l’émancipation des musulmanes avant le déclenchement de la guerre d’Algérie le 1er novembre 1954, dans ce qui était jusque-là trois départements français. Et une suite : les conséquences jusqu’à aujourd’hui pour des millions d’Algériennes d’une manipulation coloniale qui a mal tourné. Un historien britannique, Neil MacMaster, qui a longtemps enseigné à l’université d’East Anglia (Grande-Bretagne), en a raconté le déroulement dans un livre fascinant, Burning the Veil.

Au départ, en 1871, avec l’avènement de la IIIe République et l’organisation en trois départements de la colonie une fois débarrassée des militaires, tous ses habitants sont français et donc, en théorie, aptes à élire leurs représentants à la chambre des députés. La minorité européenne s’y refuse furieusement : les musulmans pourront voter quand ils auront abandonné leur statut personnel, un ensemble de règles qui régentent le mariage, l’héritage et tout le droit de la famille et s’inspire du droit islamique (charia). Pour résumer et populariser leur opposition intransigeante, les colons brandissent le voile, le haïk, blanc, qui cache le visage des femmes (sauf les yeux) et a longtemps symbolisé dans l’Europe chrétienne l’altérité : « Vous voterez quand vos femmes seront dévoilées… » Paris se soumet à ce diktat et prive les musulmans du droit de vote « à part entière », sauf pour une poignée de ceux qu’on qualifiait de m’tourni (« les retournés »)1 qui renoncent à leur statut et sont mis au ban de la communauté. Après l’adoption de la loi de 1947 « portant statut organique de l’Algérie », les femmes ont sur le papier le droit de vote, mais sont interdites de l’exercer en raison de leur statut juridique. Près de deux millions de suffrages sont en jeu.

Bastion de l’identité algérienne

Après la seconde guerre mondiale, de 1945 à 1954, l’Algérie connaît une vive lutte politique sur la question féminine. Chaque grand parti a son association de femmes et défend des positions très éloignées. Les membres du Parti communiste algérien (PCA) regroupés dans l’Union des Femmes algériennes (UFA) emmenée par Alice Sportisse se radicalisent et organisent plusieurs milliers de femmes, notamment en Oranie, qui réclament le droit de vote et des mesures sociales. Les nationalistes du Parti du peuple algérien (PPA) qui soutiennent l’Union des femmes musulmanes d’Algérie (UFMMA) sont nettement moins audacieux : de fait, leur leader Messali Hadj a, dans les années 1930, « sous-traité » la question féminine aux oulémas du cheikh Abdelhamid Ben Badis qui rejette la bigoterie populaire et prône le retour aux textes sacrés. Les oulémas algériens condamnent les idées des féministes progressistes de Turquie, d’Égypte, d’Iran, de Tunisie et adoptent les vues d’un conservateur égyptien, Rachid Rida, qui réaffirme le patriarcat musulman, la polygamie, la répudiation de l’épouse par le mari. Ben Badis, et derrière lui le PPA puis le Front de libération nationale (FLN), redoutent que derrière l’abandon du voile et de la ségrégation des femmes ne s’introduise une occidentalisation rampante qui détruirait immanquablement le bastion de l’identité religieuse et nationale qu’est la femme algérienne recluse derrière son voile et enfermée dans sa maison.

L’Union démocratique du manifeste algérien (UDMA) de Ferhat Abbas s’inspire d’autres modèles égyptiens qui font de l’émancipation féminine la clé de la victoire dans la bataille contre les colonialistes. Dans son journal La République, les lectrices ne sont pas les dernières à incriminer leurs parents et l’opinion musulmane qui les exposent à une oppression comparable à celle du colonialisme lui-même. En 1953-1954, ce journal lance une vigoureuse campagne contre « le double impérialisme » : la France et l’islam, mis sur le même pied. Son message aura un impact non négligeable sur les couches urbaines des villes, en particulier les jeunes femmes passées par l’école française et qui travaillent, une goutte d’eau par rapport aux masses rurales qui respectent la tradition.

Un axe de bataille pour l’état-major de l’armée coloniale

Le 1er novembre 1954 et la guerre vont mettre un terme à cet interlude idéologique. Le FLN ne saurait mener le combat sur deux fronts ; il est entendu à demi-mot que le sort des Algériennes sera réglé à l’indépendance, et qu’en attendant les hommes mènent le jeu. Des Algériennes, notamment des lycéennes et des étudiantes, participent en effet à la Bataille d’Alger avant de gagner les maquis, souvent comme infirmières. Fin 1957, la direction du FLN ordonne leur départ pour les pays voisins où il ne sera guère fait appel à leurs services, au contraire de l’image, véhiculée par la propagande du FLN et ses avocats, de résistantes héroïques se battant contre les armées coloniales.

Les services français ne sont pas longs à exploiter la faille. Dès 1955, le gouverneur général Jacques Soustelle dissout l’UFA et l’UFMMA, s’entoure d’ethnologues qui en font un des fronts de la guerre révolutionnaire, soutenus qu’ils sont par les jeunes capitaines rentrés vaincus de la guerre d’Indochine, mais persuadés d’avoir percé les clés de la contre-guérilla. L’émancipation des femmes musulmanes, rurales à plus de 80 %, devient un axe de bataille du 5e Bureau de l’état-major de l’armée qui multiplie les initiatives sur le terrain : les infirmières des équipes médico-sociales itinérantes (EMSI) soignent les bébés, distribuent vivres et propagande à leurs mères, montrent des films, secondent les sections administratives spécialisées (SAS) qui encadrent et surveillent le pays.

Au plan international, la Tunisie et le Maroc réforment la condition féminine au lendemain même de leur indépendance (1956). L’Algérie française se retrouve distancée sur un terrain ultrasensible, notamment aux Nations unies à New York, et Robert Lacoste, ministre résident à Alger, fait mettre à l’étude un projet de réforme du statut personnel. Il n’ira pas loin. Le très conservateur gouvernement général de l’Algérie, l’exécutif local, redoutant qu’une révolte religieuse vienne s’ajouter à la guerre contre le FLN, fait capoter l’affaire.

Autodafé et casse-tête juridique

Elle sera relancée par les évènements du 13 mai 1958 qui font chuter la 4e République au bout de trois semaines et donnent le pouvoir à Paris au général de Gaulle et en Algérie aux militaires emmenés par les généraux Raoul Salan, commandant en chef, et le patron des « paras » très populaires parmi les Européens, Jacques Massu. Ce sont eux et leurs épouses qui patronnent et organisent le dévoilement. Le 17 mai, au soir, douze adolescentes musulmanes cornaquées, dit-on, par Madame Salan en personne, arrachent leurs voiles et les brûlent derrière les grilles du Gouvernement général protégées par des harkis. L’autodafé a été monté en catastrophe la veille au soir par une poignée d’officiers du 5e Bureau agacés par les affiches par trop masculines exaltant la fraternité entre les deux communautés. Le lendemain, dimanche 18 mai, une foule de musulmanes venues principalement des bidonvilles de l’Algérois envahit le centre-ville sous les applaudissements des pieds-noirs qui les encouragent à se dévoiler. Le capitaine de Germiny, chef de la section administrative urbaine (SAU) de la cité Mahiéddine, un bidonville de près de dix mille habitants, a depuis mars 1957 préparé le terrain en multipliant les actions en direction des femmes avec des clubs qui leur sont réservés et des séances de cinéma.

Salan, nommé début juin « dépositaire des pouvoirs civils et militaires de la République en Algérie », s’appuie sur le mouvement de la « résurrection nationale » pour vanter son succès auprès de de Gaulle, tandis que le 5e Bureau ordonne dès le 20 mai aux commandants militaires d’Alger, d’Oran et de Constantine d’« encourager la participation de femmes dévoilées » aux manifestations « spontanées » qui doivent y être organisées à l’image de ce qui s’est passé à Alger les 17 et 18 mai. Camions militaires et usage de la force sont de plus en plus ouvertement pratiqués au fur et à mesure qu’on s’éloigne du Forum et des centaines de journalistes étrangers qui couvrent l’événement.

Paris se retrouve alors devant un casse-tête juridique : les Algériennes sont désormais des « Françaises à part entière ». Salan commence d’ailleurs à les faire inscrire sur les listes électorales, toutefois le « statut personnel » brandi jusqu’alors par la minorité européenne comme un obstacle infranchissable au suffrage universel n’a pas changé. L’Élysée reprend alors les projets de l’ère Lacoste et aboutit à l’ordonnance de septembre 1959 sur le mariage et la famille qui s’inspire largement de ce que Habib Bourguiba a fait adopter en 1956 en Tunisie moins de six mois après l’indépendance. Cependant entre-temps, le climat a changé : Salan a perdu son poste, Massu a été envoyé en Allemagne et le 5e Bureau a été dissous en janvier 1960. L’ordonnance de 1959 ne sera pas appliquée par la justice française avant l’indépendance.

Au nom du nationalisme

Le FLN s’oppose à l’ordonnance au nom du nationalisme et de la religion, il joue sur les inquiétudes masculines en répandant des rumeurs sur, par exemple, l’abolition des cadis — les juges musulmans — et plus généralement sur toute initiative française qui heurte les convictions populaires de l’islam et des institutions traditionnelles2. La doctrine nationaliste se fige : la femme algérienne et son intérieur sont présentés comme l’ultime rempart de l’identité algérienne, le noyau dur de son authenticité que l’armée française a cherché à percer avec ses manœuvres en direction des masses féminines.

Après 1962, l’attitude du FLN ne change guère. Jusqu’en 1976, la législation française est maintenue, mais inappliquée. Ce n’est qu’en 1986, sous le troisième président de la République algérienne, Chadli Bendjedid, qu’un Code de la famille est adopté par l’Assemblée nationale. Il revient en arrière sur l’ordonnance de 1959. Selon le ministre de la justice de l’époque, Boualem Benhamouda, un cacique du FLN alors parti unique, il s’agit de « purifier la famille de toutes ses impuretés a-islamiques… » Son texte, toujours en vigueur, consacre le statu quo, notamment le mariage arrangé et la répudiation unilatérale de l’épouse par son mari. À ses adversaires peu nombreux, le ministre oppose le 13 mai 1958 et la manipulation du dévoilement et les dénonce comme des alliés du 5e Bureau et de la France.

Jusqu’à aujourd’hui, le discours n’a pas changé et le thème de l’émancipation féminine a presque disparu du champ politique algérien.

NOTES

  1. En 1890, vingt ans après l’assimilation de l’Algérie à la France, seuls 783 musulmans avaient obtenu la citoyenneté française. Lire Charles Robert Ageron, Histoire de l’Algérie contemporaine, tome 2/1871-1954  ; page 33.
  2. «  Les Français […] ont osé violer délibérément le Coran, immuable par essence, et imposé par la force aux musulmans algériens les lois séculières de la France et, ce dans le domaine le plus sacré, en particulier le statut personnel […] un domaine qui appartient exclusivement à la communauté des croyants  » (El Moudjahid, n° 45, 6 juillet 1959).

Source : Orient XXI – https://orientxxi.info/Le-devoilement-des-femmes-musulmanes-en-Algerie

Halte aux manipulations des massacres du 5 juillet 1962 à Oran

Nous avons reçu de l’un de nos lecteurs, José Castano, qui avait 15 ans au moment de l’indépendance de l’Algérie, un message relatif aux massacres d’Européns à Oran le 5 juillet 1962. Nous le reproduisons ci-dessous car les faits dont il est question font partie de l’Histoire, tout en le commentant ensuite. Et en y ajoutant les explications sur ce drame que notre site a publiées en 2013 pour rétablir les faits au moment où une « pétition internationale » avait été lancée visant à diffuser une version simpliste et inexacte de ce drame et à discréditer globalement tous les combattants de la guerre d’indépendance algérienne.

Les tentatives d’instrumentaliser cet épisode tragique se poursuivent : une proposition de loi a été déposée le 2 juillet 2026 par le député Julien Odoul au nom du Rassemblement national reprenant un certain nombre d’inexactitudes à son sujet.


« Une page méconnue de notre histoire… Le général Franco et les Pieds-noirs : Oran, le dernier embarquement »

Par José Castano

« À tous ceux qui ont quitté leur terre sans jamais cesser de l’aimer, et à ceux qui ne sont jamais revenus. »

    Les derniers jours de juin 1962 demeurent gravés dans la mémoire de nombreux Français d’Algérie comme l’un des épisodes les plus douloureux de leur exode.

    À Oran, les quais étaient devenus le refuge d’une foule épuisée : des familles entières, des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes qui ne demandaient plus qu’une chose, quitter une terre où ils étaient nés et qu’ils aimaient, pour sauver leur vie. Sous un soleil de plomb, ils attendaient depuis des jours un embarquement incertain, abandonnés à l’angoisse, sans assistance, tandis que la violence gagnait chaque heure davantage et se rapprochait, menaçante, des grilles du port.

    C’est dans ces circonstances que, les 29 et 30 juin 1962, l’Espagne du général Franco envoya deux ferries, le Victoria et le Virgen de África, afin d’évacuer une partie de ces réfugiés… que les autorités françaises refusaient de voir partir.

    La situation devenant alarmante, Franco prévint de Gaulle qu’il était prêt à l’affrontement militaire pour sauver ces pauvres gens sans défense abandonnés sur les quais d’Oran et menacés d’être exécutés à tout moment par les milices du FLN. Joignant le geste à la parole, il ordonna à son aviation et sa marine de guerre de faire immédiatement route vers Oran.

    Afin d’éviter un grave incident diplomatique, l’autorisation d’accoster fut, enfin, accordée et le 30 juin, à 13h, les deux bâtiments accédèrent aux quais d’embarquement. À leur bord montèrent, épuisés, hagards, près de 2 200 passagers. Pour beaucoup, ils n’emportaient avec eux qu’une valise, quelques souvenirs… et toute une vie brutalement abandonnée derrière eux.

    Lors de l’embarquement, les tensions ne cessèrent pas. Les capitaines espagnols s’opposèrent à l’intervention des autorités françaises qui désiraient contrôler les passagers à bord dans le but d’interpeller les membres de l’OAS fichés. Plus tard, ils diront n’avoir jamais compris cette détermination froide, dénuée de toute compassion, face à une tragédie humaine qui exigeait avant tout de secourir des civils en détresse relevant de la plus élémentaire « assistance à personne en danger de mort »…

    Enfin, à 15h30, les amarres furent larguées et les bateaux espagnols prirent enfin la mer à destination du port d’Alicante.

    Lentement, les quais d’Oran, noirs de monde quelques heures auparavant, s’éloignèrent. Derrière les navires disparaissait une terre natale que beaucoup savaient ne jamais revoir.

    Sur le pont, nul ne parlait beaucoup. Les regards restaient tournés vers cette côte qui s’effaçait dans la lumière. Les larmes coulaient en silence. C’étaient des larmes de peur, de deuil, d’arrachement… mais aussi de soulagement et de gratitude. Le pire avait été évité in extremis.

    Lorsque apparurent les côtes espagnoles, une émotion indescriptible, une liesse bienfaisante envahirent les passagers qui tombèrent dans les bras les uns des autres. Certains pleuraient sans pouvoir retenir leurs sanglots. Puis les cris fusèrent alors : « Viva España ! »… « Viva Franco ! ». Au-delà de toute considération politique, ces exclamations traduisaient, pour ceux qui venaient d’échapper au chaos et à une fin tragique, une profonde reconnaissance envers le pays qui leur ouvrait ses portes au moment où ils se croyaient abandonnés.

    Ce souvenir ne les quittera jamais.

    De profundis :

    À la mémoire de Jean Lopez, coiffeur à Aïn-el-Turck, près d’Oran, qui devait assurer mon embarquement et mon accompagnement jusqu’en métropole. J’avais quinze ans.

    Au port d’Oran, Jean fut enlevé par des auxiliaires de police du FLN (ATO). Il ne revint jamais.

    En dédiant ces lignes à son souvenir, je pense aussi à son épouse et à ses deux filles, auxquelles j’adresse, aujourd’hui encore, toute mon affection.

    Parce que les années passent…

Parce que les témoins disparaissent…

    Mais parce que la mémoire, elle, demeure.


Tribune

Ne pas instrumentaliser les massacres du 5 juillet 1962 à Oran

Publiée sur notre site le 20 novembre 2013.

Source

Le cinéaste documentariste Jean-Pierre Lledo a lancé le 5 novembre 2013 sur le site du Huffington Post une pétition internationale intitulée « 5 Juillet 1962 à Oran, Algérie », fondée sur une vision partielle des événements survenus à Oran le jour où était célébrée l’indépendance de l’Algérie, qui instrumentalise les massacres d’Européens perpétrés alors dans cette ville.1

Les massacres d’Européens du 5 juillet à Oran ne doivent faire l’objet d’aucun déni. Il apparaît que les deux États n’ont pas communiqué aux familles des disparus toutes les informations qu’ils avaient pu réunir sur leur sort tragique et qu’elles étaient en droit d’attendre. Ces crimes méritent d’être encore davantage étudiés et reconnus.

Le film Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, par exemple, relatant l’enquête honnête et scrupuleuse que la documentariste Hélène Cohen a menée sur la disparition tragique de cinq membres de sa famille à Oran ou dans ses environs, mérite d’être davantage diffusé. Mais, en ce qui concerne les auteurs des ces crimes, tout en n’écartant l’examen d’aucune responsabilité, y compris au sein du FLN d’Oran ou de l’ALN des frontières, il ne faut pas non plus en venir à mettre en cause de manière globale et simpliste les indépendantistes algériens, ni négliger les nombreux témoignages qui relatent des faits de délinquance pure, commis dans un moment d’anarchie, de parcellisation extrême ou de vacance du pouvoir.

En affirmant que ces crimes sont « passés sous silence », ce sont en réalité les importants travaux d’historiens effectués depuis vingt ans, en France et en Algérie, sur ces massacres que cet appel passe sous silence. En isolant ces enlèvements et assassinats de leur contexte, il s’interdit d’en faire une véritable approche historique.

Or en 1993, l’historien Charles-Robert Ageron, dans sa préface à l’ouvrage du général Joseph Katz, L’honneur d’un général, Oran 1962, a expliqué comment cet officier français commandant du corps d’armée d’Oran, qu’il qualifie de « courageux défenseur de la République face à la rébellion de l’OAS à Oran », a servi la légalité en cherchant à éviter au maximum les victimes civiles parmi les Européens de la ville qui soutenaient alors majoritairement l’OAS. Il a décrit comment, durant les mois précédant l’indépendance proclamée le 5 juillet, l’OAS d’Oran, composée et commandée par des civils armés organisés en « collines », a déployé des actions dont ont été victimes, de manière ciblée, les éléments minoritaires de la population pied-noire qualifiés par eux de « gaullistes », « socialistes », « communistes » et autres « traîtres », ainsi que, de manière aveugle, les personnes de la population « musulmane » d’Oran.

Des quartiers où vivaient ces dernières furent l’objet de tirs de mortier; le 6 avril, par exemple, 14 Algériens ont été tués dont quatre carbonisés dans leur véhicule. Et la spécificité de ce drame du 5 juillet à Oran qui n’a heureusement pas eu d’équivalent dans les autres villes d’Algérie ne peut se comprendre si on omet le fait que l’OAS d’Oran, en refusant l’accord de cessez-le-feu que l’OAS d’Alger avait conclu le 17 juin avec le FLN, a continué pendant deux longues semaines à tuer, à détruire et à incendier au nom d’une folle stratégie de la terre brulée.

Charles-Robert Ageron a donné le bilan publié officiellement par les autorités françaises, des victimes de ce terrorisme de l’OAS à Oran entre le 19 mars et 1er juillet 1962: 32 morts parmi les membres des forces de l’ordre françaises, 66 morts parmi les civils européens et 410 parmi les Algériens « musulmans ».

Des historiens algériens tels Fouad Soufi et Saddek Benkada ont publié aussi des travaux sur ce drame. En novembre 2000, lors d’un colloque à la Sorbonne en l’honneur de Charles-Robert Ageron, Fouad Soufi a montré notamment qu’à lui seul l’attentat aveugle de l’OAS du 28 février par un véhicule piégé qui a explosé en plein cœur du plus important quartier musulman d’Oran, la Ville Nouvelle, avait fait 35 tués dont une petite fille âgée de 10 ans et 50 blessés.

Il a rappelé la véritable guerre livrée par l’OAS à l’armée française, les assassinats par elle au mois de juin de ses officiers, le lieutenant-colonel Mariot le 12 juin, du général Ginestet et le médecin-commandant Mabille, en plein hôpital, le 15 juin. Ensuite, aux alentours du 27 juin, les commandos de l’OAS ont quitté la ville sur des chalutiers et autres navires qui les ont conduits en Espagne franquiste, avec leurs armes et les centaines de millions de francs résultant de leurs hold up faciles des mois précédents.

C’est dans ces conditions que le 5 juillet des crimes odieux ont été commis contre des civils européens, dont beaucoup n’étaient pas des extrémistes, se croyaient protégés par leurs bonnes relations avec des Algériens musulmans et étaient disposés à continuer à vivre là où ils avaient toujours vécu, dans l’Algérie indépendante.

Ce n’est pas en écrivant une histoire hémiplégique qui ne s’intéresse qu’à une seule catégorie de victimes, qui occulte le rôle crucial de l’OAS et isole ces crimes sans les replacer dans la longue suite de ceux qui les ont précédés, que l’on peut écrire réellement l’histoire, ni parvenir à une véritable reconnaissance réciproque de tous les drames qui ont marqué cette guerre. Les massacres d’Européens le 5 juillet 1962 doivent assurément être reconnus et éclairés, mais à les renvoyer, comme le fait Jean-Pierre Lledo, à une soi-disant barbarie inhérente aux Arabes, de l’Algérie d’alors à la Syrie d’aujourd’hui, on s’écarte du nécessaire travail historique et bascule dans une instrumentalisation partisane et caricaturale de l’histoire.

Les historien(ne)s : Dalila Aït-el-djoudi, Omar Carlier, Etienne Copeaux, Ali Guenoun, Mohammed Harbi, Jean-Robert Henry, James House, Gilles Manceron, Claire Mauss-Copeaux, Gilbert Meynier, Tramor Quemeneur, Alain Ruscio, Benjamin Stora.

et

– Lhaouari Addi, sociologue,
– Sanhaja Akrouf, militante associative,
– Tewfik Allal, Manifeste des libertés,
– Sidi Mohammed Barkat, enseignant-chercheur,
– Yahia Belaskri, journaliste et écrivain,
– Ali Bensaad, géographe,
– Abderrahmane Bouchène, éditeur,
– Alice Cherki, psychanalyste,
– Hélène Cohen, auteur du documentaire Algérie 1962. L’été où ma famille a disparu, 2011,
– Ahmed Dahmani, universitaire,
– Pierre Daum, journaliste, auteur de « Chronique d’un massacre annoncé Oran, 5 juillet 1962 », Le Monde diplomatique, janvier 2012.
– Abdelkader Djemaï, écrivain, auteur de Une ville en temps de guerre, récit, Seuil, 2013.
– Sadek Hadjerès, responsable en 1962 du PCA clandestin, rédacteur au site Socialgérie,
– Aziz Mouats, Université de Mostaganem, l’un des quatre personnages du film de Jean-Pierre Lledo, Algérie, histoires à ne pas dire, 2008.
– François Nadiras, webmestre du site LDH Toulon,
– Jacques Pradel, président de l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis (ANPNPA),
– Brahim Senouci, universitaire,
– Michèle Villanueva, auteur de L’écharde, Maurice Nadeau, 1992.


Lire aussi sur notre site

• publié le 20 février 2007 : « L’histoire face à la mémoire : Oran, le 5 juillet 1962 », par Fouad Soufi

Cette communication a été présentée par Fouad Soufi, Archives nationales d’Algérie/CRASC, Oran, au colloque La guerre d’Algérie dans la mémoire et l’imaginaire, organisé à Paris par Anny Dayan-Rosenman et Lucette Valensi les 14, 15 et 16 novembre 2002, et publié en 2004 par les Editions Bouchène, Saint-Denis (pp. 133-147). Lire la suite

• publié le 14 février 2012 : « Oran, 5 juillet 1962…», par Pierre Daum

Il y a cinquante ans, le peuple algérien accédait à l’indépendance. En juillet 1962, les journées de liesse ne furent entachées d’aucune violence envers les Français encore présents. Sauf à Oran, où des dizaines de pieds-noirs furent tués par la foule. Depuis un demi-siècle, les principaux récits de ce massacre ignorent les témoignages des Algériens.

Pierre Daum, journaliste, auteur notamment du livre “ni valise ni cercueil”, est allé enquêter sur place. Voici ce que cet envoyé spécial du Monde Diplomatique a publié dans l’édition de janvier 2012 du mensuel. Lire la suite

• publié le 7 juillet 2022 : « Algérie. 5 Juillet 1962 – 5 Juillet 2022. De quoi le 5 juillet 1962 est-il le nom ? », par Fouad Soufi

Le 5 juillet 1962 a son histoire. Depuis le 26 juillet 1963, c’est une fête légale, celle de l’Indépendance et du FLN. Le 26 avril 2005, elle est devenue celle de l’Indépendance, mais plus du Parti. La France avait transmis le 3 juillet, après le référendum du 1er juillet, ses compétences à l’Exécutif provisoire issu des Accords d’Evian, mais pas au FLN ni au GPRA. Pourquoi ce choix du 5 juillet ? La colonisation a commencé le 5 juillet 1830 et se serait achevée le 5 juillet 1962. Oublié aussi le 5 juillet 1961 où le GPRA a appelé à une grève nationale contre la partition de l’Algérie. A Alger en 1962 le calme est revenu après l’accord du 17 juin entre l’Exécutif provisoire et l’OAS, mais à Oran, l’OAS locale a continué son terrorisme aveugle. Les soldats français préféraient être soignés à l’infirmerie du FLN à M’dina Jadida, plutôt qu’à l’hôpital civil tenu par l’OAS. Le 27 juin, ses derniers chefs abandonnent la ville et la population européenne. Le 5 juillet, des coups de feu éclatent, des Européens sont enlevés et tués. En Algérie, cet autre 5 juillet est porté disparu. Lire la suite


A propos d’une proposition de loi présentée par le Rassemblement national

Toutes les personnes qui ont perdu des proches lors des enlèvements et massacres du 5 juillet 1962 à Oran méritent la compassion. C’est dans cet esprit que nous avons reproduit le message de José Castano. Mais, comme le montrent les nombreux articles que notre site a publié depuis une vingtaine d’années, le récit des événements qui est fait dans son message est subjectif et extrêmement lacunaire par rapport aux événements qui se sont déroulés à Oran. Il passe sous silence le nombre important des crimes de l’OAS commis entre les Accords d’Evian du 18 mars 1962 et le 5 juillet 1962, y compris contre des militaires français, ce qui expliquait le refus de l’armée française de voir les suspects de ces attentats terroristes s’enfuir vers l’Espagne franquiste en se joignant à l’exil de nombreux Pieds-noirs.

José Castano parle des cris « Viva Franco ! » qui fusèrent de la foule à l’arrivée des navires à Alicante. Il est important de souligner que le régime du général Franco a joué un rôle funeste en soutenant la création de l’OAS à Madrid en janvier 1961, en aidant au transfert jusqu’à Alger le 22 avril 1962 du général putschiste Raoul Salan, ainsi qu’en permettant ce transfert à Alicante des responsables des violences contre les civils algériens commises en nombre par des commandos de l’OAS avant le 5 juillet 1962. Ce sont ces violences de l’OAS qui ont mis en danger l’ensemble des habitants de l’Oranie d’origine européenne, qui n’avaient pas tous le projet de quitter l’Algérie et ont été victimes aveuglément de représailles scandaleuses de la part de personnes qui – comme le montrent un certain nombre de travaux d’historiens algériens – n’obéissaient pas à des ordres du FLN ou de l’ALN mais étaient souvent des personnes qui se sont livrées à des vengeances aveugles ou des délinquants qui ont voulu profiter de la situation.

La proposition de loi déposée le 2 juillet 2026 par le Rassemblement national devrait être soumise à l’Assemblée nationale en octobre 2026 à la faveur d’une « niche » de ce parti.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/halte-aux-manipulations-des-massacres-du-5-juillet-1962-a-oran/

Le massacre oublié du 14 juillet 1953, place de la Nation

Sur le massacre des Algériens du 17 octobre 1961 le silence, trente ans après, a commencé à se rompre grâce à des associations et aux livres de Jean-Luc Einaudi. La mémoire de celui du métro Charonne du 8 février 1962 a été entretenue par le PCF. Mais il reste à faire entrer dans la mémoire collective le souvenir du massacre du 14 juillet 1953 place de la Nation, pourtant riche d’enseignements.

Le massacre à Paris de manifestants algériens pacifiques le 17 octobre 1961 est désormais largement connu et partiellement reconnu par les plus hautes autorités de la France. Mais combien de nos concitoyens savent que, bien avant le début de la guerre d’indépendance algérienne, la police française, déjà, tua en plein Paris et en toute impunité des manifestants algériens ? Le 14 juillet 1953, les indépendantistes algériens du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) présidé par Messali Hadj s’étaient joints aux organisations politiques et syndicales de la gauche française pour la manifestation populaire instaurée sous le Front populaire pour la fête nationale, et la police parisienne tira sur leur cortège, sept personnes furent tuées et une centaine blessées. Mais sa mémoire s’est effacée faute d’avoir été entretenue, faute de porteurs de mémoire comme, par exemple, le parti communiste français qui n’a cessé de rappeler celle des neuf morts au métro Charonne le 8 février 1962, et aussi en raison aussi du déclenchement le 1er novembre 1954 de la guerre d’indépendance algérienne et de la tendance des autorités de l’Algérie indépendante à oublier les épisodes du mouvement national qui avaient précédé cette date de la création du FLN.

Illustration 1

Un réveil de cette mémoire

La mémoire du 14 juillet 1953 a commencé à resurgir. Etait déjà paru en 2003 un livre de Maurice Rasjsfus, 1953, un 14 juillet sanglant – réédité en 2021 aux éditions du Détour avec une préface de Ludivine Bantigny et une postface de Jean-Luc Einaudi. Mais c’est en 2017 que Daniel Kupferstein a publié son enquête approfondie sur ce drame, Les balles du 14 juillet 1953 (La Découverte) qui a suivi son film au titre éponyme (2014). C’est aussi en 2017 qu’avec le soutien de son éditeur François Gèze et du site ldh-toulon.net animé par François Nadiras – qui deviendra histoirecoloniale.net –, Daniel Kupferstein a obtenu de la Mairie de Paris, avec l’appui du groupe communiste et en particulier de son président, Nicolas Bonnet-Oulhaldj, la pose d’une plaque commémorative au pied de l’une des colonnes de la place de la Nation où s’est produit le massacre. Occasion d’une première commémoration qui, depuis, s’est poursuivie chaque année.

Un collectif d’associations animé notamment par des militants de la Ligue des droits de l’Homme de l’Est parisien et du PCF du 12ème arrondissement a organisé des projections en plein air du film de Daniel Kupferstein, des tables rondes auxquelles des historiens et des journalistes ont participé et même « un bal pour commémorer les balles ». Des témoins du drame y ont été présents, comme Jean Laurens, jeune communiste à l’époque, ensuite appelé en Algérie, qui a été blessé par balle lors de cette répression ; d’anciens manifestants du MTLD ; ou encore les fils du dirigeant de la Fédération de la métallurgie de la CGT, Maurice Lurot, qui a été le seul à quitter la tribune officielle où étaient installés les dirigeants de la gauche communiste ou proche d’elle pour tenter de s’opposer à la fusillade. Ses fils, Maurice et Guy, ont rappelé leur indignation devant l’Humanité pendant longtemps silencieuse qui n’avait pas un mot pour rappeler le courage et l’engagement anticolonialiste de leur père tué à l’âge de 41 ans alors qu’ils étaient adolescents.

Des projections du film de Daniel Kupferstein, avec entre autres Benjamin Stora, ont eu lieu, notamment au MK2 Nation, ainsi que des interventions à la demande d’enseignants dans des lycées du 11ème arrondissement, comme le lycée Dorian, ont contribué à faire connaître cette histoire.

Illustration 2

En 2023, la commémoration du 70ème anniversaire a eu davantage de visibilité. Une exposition en plein air et des sculptures évoquant les victimes ont été installées ; une représentation théâtralisée a été donnée sur le kiosque à musique de la place de la Nation, reconstitution du « procès qui n’a pas eu lieu », qui s’est achevée par le réquisitoire prononcé par l’avocat Arié Alimi en lien avec la question des libertés publiques dans le monde et des violences policières aujourd’hui en France.

Dans d’autres arrondissements de Paris, des militants ont fait connaître cet événement, comme, dans le 13ème, ceux qui ont organisé une projection-débat au cinéma Escurial en mai 2013, qui a aussi posé le problème de l’absence depuis ce drame du défilé populaire Bastille-Nation qui avait lieu chaque année pour le 14 juillet.

Le livre de Daniel Kupferstein d’abord paru à La Découverte, vite épuisé, a été réédité par les éditions du Croquant (2024) et son film continue son parcours. Il fait l’objet d’une projection-débat le dimanche 12 juillet à 11h au cinéma Majestic-Bastille.

Et un rassemblement aura lieu lundi 13 juillet à 18h30 place de la Nation au pied de l’une des colonnes

Illustration 3

Avec : Gilles Manceron, historien ; Pascal Guillot, maire adjoint du 12ème arondissement délégué aux politiques mémorielles ; Annah Bikouloulou, adjointe au Maire de Paris chargée de l’égalité, des droits humains, de la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, les LGBTQIA+phobies et contre les discriminations ; Akli Mellouli, sénateur du Val-de-Marne ; Lucas Lévy-Lajeunesse, membre du Comité national  de la LDH et militant de l’Observatoire parisien des libertés publiques ; Dominique Goussot de la Libre Pensée et Alain Ruscio, historien, du site Histoire coloniale et post-coloniale.

Source : Mediapart – Billet de blog – 11/06/2026 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/110726/le-massacre-oublie-du-14-juillet-1953-place-de-la-nation

80 % des Algériens sont en totale rupture avec le système : un parlement illégitime ne peut garantir la continuité de l’État national – Farouk L. Benzaïm

Les résultats de participation au dernier scrutin législatif qui s’est tenu en Algérie le week-end dernier confirment ce que le rédacteur de l’article d’ »Algeria Watch » avait déjà souligné : un désintérêt total du peuple pour cet événement, et un rejet global du processus imposé par le pouvoir aux Algériennes et aux Algériens depuis le 12 décembre 2019.

Le Hirak à l’époque avait clairement exprimé sa revendication unique : un changement radical du système politique et des règles de gouvernance avant tout processus électoral.

Le taux de participation à ce dernier scrutin n’a pas dépassé 20 % des inscrits sur les listes électorales, et près d’un million de voix exprimées ont été annulées, ce qui indique que ce taux est le plus faible depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Même si l’on se réfère aux taux de participation électorale annoncés par les autorités, souvent gonflés selon de nombreux observateurs, depuis le Hirak jusqu’à aujourd’hui, on constate une continuité du rejet populaire de ce scrutin, les Algériennes et les Algériens étant persuadés que les élections en Algérie ne sont ni un mécanisme de changement ni une source de légitimité pour construire quelconque contrat politique.

L’élection présidentielle de décembre 2019 a enregistré un taux de participation annoncé de 39 %. Le référendum pour la modification de la Constitution du 1er novembre 2020 a quant à lui enregistré une participation de 23,7 %. Le scrutin législatif de juin 2021 a été annoncé avec 30,20 %. Les autorités ont indiqué que la participation aux élections locales de fin 2021 était de 34 %, tandis que la participation à l’élection présidentielle de septembre 2024 n’a pas dépassé 24 %.

Le taux de participation au scrutin du 2 juillet 2026 confirme que l’esprit du Hirak est toujours vivant et que la société algérienne est convaincue, plus que jamais, que le changement total du système de gouvernance est le seul moyen pour que les élections retrouvent leur sens et que la politique revienne dans l’espace public, ce qui a été confirmé lors du dernier scrutin où tout était présent sauf la politique.

Le pouvoir attaque les appareils de parti pour justifier le rejet populaire massif de ses politiques

Le pouvoir n’a pas attendu l’annonce officielle des résultats préliminaires du scrutin du 2 juillet pour mobiliser ses relais médiatiques privés et publics, dans une campagne organisée contre les appareils de parti et leurs dirigeants afin de justifier l’absence des électeurs dans les bureaux de vote, à l’intérieur et à l’extérieur du pays.

La campagne a commencé avec les quotidiens El KhabarLe Soir d’AlgérieEchorouk El Yawmi et El Watan. Les deux premiers quotidiens reçoivent chaque jour entre 5 et 6 pages publicitaires de l’Agence nationale de publicité depuis que Abdelmadjid Tebboune a pris la présidence de l’État. Quant au quotidien Echorouk El Yawmi, il reçoit entre 2 et 3 pages publicitaires quotidiennement, tandis que le troisième journal perçoit entre une page et demie et deux pages de publicité publique depuis le retour d’Omar Belhouchat à la gestion du journal en février 2026, sous l’impulsion personnelle d’Abdelmadjid Tebboune qui a un lien d’amitié personnelle avec lui, tout comme ils étaient liés par le scandale du groupe Khalifa à l’époque d’Abdelaziz Bouteflika.

Le journal El Khabar a attribué ce qu’il a appelé la responsabilité des partis pour le faible taux de participation au vote, qu’il a considéré comme « dû à une cause principale consistant en l’absence de véritable leadership partisan et l’implication de nombreux responsables des partis dans des détails secondaires, en rejetant la responsabilité de l’échec sur les institutions de l’État, parfois en parlant de fermeture et parfois de domestication, dans le but de justifier l’incapacité, de consacrer le statu quo et de maintenir le monopole des responsabilités au sein des cercles de privilèges », ce qui est un signe clair du début du processus de changement des directions des appareils partisans sous l’impulsion des appareils bureaucratiques et de sécurité du pouvoir. Quant au journal Le Soir d’Algérie, il a limité ce qu’il a appelé la faillite des partis politiques à l’échec politique au niveau du discours, qui ne mobilise plus l’opinion publique. Pendant ce temps, le journal Echourouk El Yawmi a essayé de faire croire à l’opinion publique que les électeurs ne boycottent pas les politiques du pouvoir, mais boycottent les partis politiques. Il est allé jusqu’à dire que le pouvoir ne s’est pas présenté pour assumer la responsabilité de l’abstention, et que l’augmentation du taux de participation incombe moralement, politiquement et socialement exclusivement aux partis.

Cette défense acharnée du pouvoir dans une tentative de cacher sa faillite, que même un aveugle peut voir, mais que le journal Omar Balhouchat ne voit pas. Le journal El-Watan a constaté qu’un taux de participation « révèle une vérité frappante : des élections annonçant la faillite des partis politiques traditionnels ».

La faillite de Tebboune et du système qu’il a imposé à El Mouradia en 2019 menace l’Algérie en tant qu’entité politique et juridique

La campagne médiatique des journaux privés s’est étendue à tous les médias publics, qui ont mobilisé des bataillons de leurs professeurs, journalistes et analystes pour témoigner de la propreté du scrutin et affirmer que les partis politiques sont responsables de l’abstention électorale. Le but de cette campagne organisée était de couvrir les échecs et la faillite du président Tebboune ainsi que du système politique et militaire qui l’a imposé au palais d’El Mouradia le 12 décembre 2019.

Cette campagne cache également de nombreux autres faits, à savoir que la faible participation est liée à l’absence de politique et à la pratique politique, ainsi qu’au lien confirmé entre ces partis et leurs dirigeants avec les différents organes du pouvoir et leurs réseaux. Elle cache aussi le fait que l’ensemble du processus électoral – de l’annonce de la candidature à l’annonce des résultats – est contrôlé par l’administration et la bureaucratie sécuritaire du pouvoir. Ce sont eux qui choisissent les députés et les candidats pour concurrencer les députés, et ce sont eux qui choisissent qui affronte ces députés de manière formelle. De plus, c’est le pouvoir qui ferme ou ouvre l’accès aux médias aux personnes de son choix.

Cette campagne de propagande est ancienne dans sa structure et nouvelle dans l’identité de ceux qu’elle défend. En effet, sous le régime de Bouteflika, les appareils de propagande médiatique faisaient exactement la même chose pour justifier l’abstention électorale. Le message était le suivant : les Algériens n’aiment pas les partis politiques et ne se soucient pas des élections législatives parce que le peuple aime le président et le respecte, car il fait tout pour eux, tandis que les partis, le gouvernement et les ministres ne suivent pas les instructions du président.

Aujourd’hui, ce scénario se renouvelle sous le régime de M. Tebboune avec les mêmes appareils médiatiques. La vérité est que le pouvoir politique, sous sa forme actuelle ou précédente, a créé ces partis, et ces partis dans le cadre d’une division du travail – bien qu’ils semblent différents dans leur discours – sont en réalité une partie du système de gouvernance que le Hirak a demandé à réformer, ce à quoi le pouvoir a répondu par le refus, la répression, la diffamation et des campagnes de propagande accusant de trahison et de collusion avec l’étranger.

De plus, la campagne propagandiste contre ces appareils partisans – qui font tous partie du système sans exception. Il est à souligner que le parti du Front des Forces Socialistes (FFS) est le dernier de ces partis à avoir été domestiqué et intégré – revêt un ensemble de contradictions. La médiocrité des médias et de la propagande n’a même pas réussi à construire un discours avec un minimum de substance. Alors, comment peut-on parler de partis politiques qui ont échoué ou dicrédités, et Abdelmadjid Tebboune parle d’une majorité présidentielle composée de ces mêmes partis ? Comment peut-on construire une majorité présidentielle composée de partis qui ont échoué et démonitisés sans que le président qui la dirige soit lui-même en situation d’échec et discrédité ? La seule vérité aujourd’hui, après le scrutin du 2 juillet 2026, est que l’esprit du Hirak est toujours présent, car ce mouvement populaire est un mouvement historique profond qui a porté un message clair que le chef d’état-major à l’époque n’a pas saisi, parce qu’ils ne possédait ni les outils de compréhension, ni les mains propres, ni l’indépendance de décision pour faire passer l’Algérie à une nouvelle ère et construire un autre paradigme pour l’exercice du pouvoir, un paradigme qui rompt avec la logique de la force et adopte la force de la logique, pour construire des ponts de consensus entre toutes les Algériennes et tous les Algériens.

Et la situation aujourd’hui est restée telle qu’elle est et la décomposition politique du système de gouvernance a atteint un point tel que la nation algérienne est en rupture totale avec tout le système de gouvernance, avec ses médias et ses structures partisanes et associatives.

Un parlement faible chargé de prolonger le mandat à un président encore plus faible… Alors, changement ou effondrement ?

Toutes les données disponibles jusqu’à présent confirment que le parlement actuel, dans ses deux chambres, sera chargé de trouver une formule pour assurer la continuité d’Abdelmadjid Tebboune au palais d’El Mouradia après la fin de son mandat en septembre 2029, soit en appliquant les dispositions transitoires prévues dans la dernière révision constitutionnelle que la présidence a qualifiée de technique, soit par une autre modification qui prolongerait le mandat présidentiel de cinq à sept ans pour diverses raisons, avec effet rétroactif afin que M. Tebboune reste au pouvoir jusqu’en septembre 2031, ou peut-être une révision constitutionnelle qui rouvrirait les mandats présidentiels pour le maintenir au pouvoir jusqu’en 2033, où il aurait 89 ans.

Peu importe les scénarios sur lesquels s’accorderaient le noyau dur et les réseaux du régime, la seule vérité est que le scrutin du 2 juillet a créé un parlement dépourvu de légitimité populaire, politiquement fragile, ce qui augmentera la fragilité du pouvoir et pourrait affaiblir l’État vis-à-vis de la communauté internationale, augmentant ainsi les risques pour la continuité de l’État dans un contexte international qu’on ne peut qualifier autrement que d’impitoyable envers les États faibles, et aucun pays ne peut sombrer que par la faiblesse de ses institutions constitutionnelles non représentatives du peuple.

Et le peuple algérien est conscient de ces défis, c’est pourquoi l’esprit du Hirak a envoyé un message fort, pacifique et silencieux le 2 juillet dernier, dont la substance était… le changement ou l’effondrement.

Farouk L. Benzaïm, Algeria-Watch

Source : Algeria-Watch – 08/07/2026 https://www.algeria-watch.info/80-des-algeriens-sont-en-totale-rupture-avec-le-systeme-un-parlement-illegitime-ne-peut-garantir-la-continuite-de-letat-national/

Entre la France et l’Algérie, l’insoluble tension – Omar Brouksy

Lundi 29 juin marque la première année d’emprisonnement du journaliste Christophe Gleizes en Algérie. Une incarcération qui symbolise la crise qui s’est installée entre Paris et Alger, dont les relations sont ballotées entre réalisme diplomatique et pesanteurs historiques et politiques, voire électoralistes.

La vitesse de croisière ne sera pas atteinte demain. Près de cinq mois après la visite du ministre de l’intérieur français, Laurent Nuñez, à Alger, annoncée à l’époque comme le début de la fin de l’une des crises les plus profondes des relations franco-algériennes, les signes d’un retour à la normalité ne sont toujours pas là. Il flotte encore dans le ciel diplomatique des deux pays un air plutôt froid, où la tension semble toujours l’emporter sur une véritable décrispation. Pourquoi ça piétine ?

« Poser cette question, c’est mal connaître la spécificité de ces relations », lance, dépité, un diplomate français à la retraite pour décrire le lent, trop lent réchauffement entre l’Algérie et la France. « Avec le Maroc, soit c’est noir soit c’est blanc. Quand ça redémarre après une crise, ça redémarre vite et fort. Mais avec l’Algérie, le gris est toujours là. Il faut chaque fois laisser du temps au temps, beaucoup de temps au temps », enchaîne-t-il.

Les rapports entre Paris et Alger ont subi récemment un tremblement de terre qui a failli les conduire à la rupture diplomatique, au lendemain de la reconnaissance par le président Emmanuel Macron, en octobre 2024, de la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, devant des député·es marocain·es applaudissant à tout rompre.

Ce cadeau de l’Élysée à Rabat a de nouveau libéré une série de refoulements que la diplomatie franco-algérienne n’avait cessé, jusque-là, de mettre sous le tapis : l’héritage mémoriel et colonial, le dossier migratoire et, notamment, l’épineuse question des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

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© Mediapart avec photos Ludovic Marin et Thibaud Moritz / AFP

Avec, en toile de fond, le sort du journaliste de sport français Christophe Gleizes, emprisonné depuis un an tout juste en Algérie malgré de nombreux appels à sa libération.

Lundi 29 juin, Thibaut Bruttin, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), a déploré que la Coupe du monde de la Fifa « se joue avec une chaise vide à son nom dans la tribune de presse, son accréditation officielle rappelle que sa place est dans les stades, parmi les journalistes qui couvrent l’événement, et non dans une cellule ».

Sa famille espère une libération alors que le journaliste s’est désisté de son pourvoi en cassation mi-mars 2026, dans l’espoir d’une grâce présidentielle. 

Elle s’accroche aussi au changement de ton entre la France et l’Algérie, moins de deux ans après le déclenchement de la crise. Ces temps-ci, le discours du compromis renaît de ses cendres et semble même avoir pris le dessus sur celui de la tension. En témoigne une véritable effervescence politico-diplomatique entre les deux pays.

Ballet diplomatique et politique

Outre la visite de Laurent Nuñez en février 2026, la ministre déléguée aux armées française, Alice Rufo, a participé à Sétif, le 8 mai, aux commémorations des massacres perpétrés quatre-vingt-un ans plus tôt, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, par l’armée coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata. Une première historique pour un membre du gouvernement français. 

Dix jours plus tard, c’est le ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui effectuait une visite officielle au palais d’El-Mouradia, le siège de la présidence algérienne, où il a été reçu en audience par le président, Abdelmadjid Tebboune. Les discussions auraient porté sur « l’entraide pénale, l’extradition de fugitifs et les mécanismes juridiques pour fluidifier les relations administratives entre les deux nations », précisent les sources officielles.

De l’autre côté, plus récemment, Alger a dépêché, le 1er juin, son ministre de l’intérieur, Saïd Sayoud, à Paris, où il a rencontré son homologue français mais également le président Emmanuel Macron.

À ce ballet diplomatique et politique, parsemé de phrases provocatrices et d’appels du pied, s’ajoutent les visites répétées de Ségolène Royal, coiffée d’une casquette moins politique qu’associative, en tant que présidente de l’Association France Algérie. Après avoir été reçue par Abdelmadjid Tebboune, elle s’est rendue à la prison de Koléa, à l’ouest d’Alger, pour y rencontrer Christophe Gleizes.

Même le président Emmanuel Macron s’y est mis. Lors d’un déplacement dans un hôpital de l’Ariège, le 27 avril, où il a dénoncé les conditions sociales et professionnelles des médecins diplômé·es à l’étranger (38,8 % des inscrit·es au tableau de l’ordre des médecins ont été diplômé·es en Algérie), le chef de l’État a même traité de « mabouls » celles et ceux qui veulent « se fâcher » avec l’Algérie.

La flèche visait directement l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui réagira quasi instantanément par voie de communiqué : « Affronter les vrais problèmes, avoir le courage de la fermeté, pour que les Français soient protégés et la France respectée : c’est cela le rôle d’un président de la République. » 

Pour autant, le réchauffement auquel cette dynamique politique et diplomatique aurait pu aboutir a encore du mal à s’installer de manière systémique. « La relation sécuritaire a repris. Les relations économiques ont repris. Les exécutifs collaborent de nouveau. Les pourparlers continuent. Mais une tension difficile à décrypter subsiste encore », constate la politologue Khadija Mohsen-Finan.

L’explication ? « Elle est à chercher au niveau des deux classes politiques, française et algérienne, poursuit-elle. On est dans une période préélectorale : présidentielle en France et législative en Algérie [début juillet – ndlr]. Les esprits s’échauffent et les thèmes mobilisateurs prospèrent. »

« La confiance est rompue »

Flanqué de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle 2027, Bruno Retailleau, a lancé sa campagne le 20 juin au parc Floral de Paris. Le discours hostile au régime algérien y est présent et il est relayé par Sansal.

Annonçant qu’il voterait « très probablement » pour l’ancien ministre de l’intérieur, l’auteur de La Légende (Grasset, 2026) dira lors de ce meeting que, lorsqu’il était « incarcéré [en Algérie, de novembre 2024 à novembre 2025 – ndlr], il y a un nom qui est entré en prison, qui est devenu immédiatement célèbre. Il est devenu même le héros de la prison où [il] étai[t] et de toutes les prisons algériennes. Il s’appelait Bruno Retailleau […], il combattait le régime [algérien] ».

Du côté d’Alger, à quelques jours des élections législatives, c’est le récit nationaliste, avec un fond mémoriel érigé en véritable thématique mobilisatrice, qui alimente les discours préélectoraux.

Diplomate chevronné et ancien ministre de la communication, Abdelaziz Rahabi est une figure incontournable du paysage politique algérien. Dans un entretien à France 24 donné le 12 juin, il estime que le président Macron a « fragmenté » la question mémorielle « en donnant un coup pour les harkis [ces supplétifs musulmans de l’armée française en Algérie – ndlr], un coup pour la mémoire et en n’abordant pas la question dans son aspect global ».

Le lien est vite établi avec le voisin de l’Ouest par le biais de l’insoluble dossier du Sahara occidental. Pour le diplomate algérien, la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté du Maroc sur ce territoire « a été au-delà de ce que tout le monde demande » : « Je pense qu’il a été même au-delà de ce que demandaient les Marocains. […] Cette position est contraire aux intérêts diplomatiques de l’Algérie. » Et de conclure : « La confiance est rompue entre les deux chefs d’État sur cette question. »

Jusqu’où cette logique qui se déploie d’une rive à l’autre de la Méditerranée, entre éclaircies et une tension qui ne dit pas son nom, va-t-elle continuer de peser sur la diplomatie des deux pays ?

Aucune autre formule ne résume mieux que cette phrase, prononcée en 1974 par l’ancien président algérien Houari Boumédiène (1932-1978), la spécificité des rapports franco-algériens : « Les relations entre la France et l’Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales. » 

Omar Brouksy

Source : Médiapart – 29/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/international/290626/entre-la-france-et-l-algerie-l-insoluble-tension

Algérie : l’implosion silencieuse d’un État confisqué – Chabane Oussaid

Le silence n’est pas toujours paix. Parfois, il est le premier souffle d’une tempête qui s’apprête à dévaster les fondations d’un État. Ce silence, aujourd’hui, résonne dans les rues désertées des meetings, dans les salles de rédaction vidées d’analyse, dans les bouches des candidats qui parlent sans dire, et surtout dans les yeux des citoyens qui écoutent sans croire.

À l’approche des élections législatives du 2 juillet 2026, ce silence n’est pas un intermède : c’est un diagnostic. Un diagnostic d’implosion lente, silencieuse, systématique , celle d’un pays qui, en étouffant le débat, détruit progressivement son propre socle politique.

Cette médiocrité qui s’impose dans le discours électoral n’est pas un défaut de style, ni une simple carence de talent oratoire. Elle est la cicatrice visible d’une amputation plus profonde : celle de la politique elle-même. Le vide des slogans, la fuite devant les enjeux constitutionnels, la sidération face à la question de la justice indépendante ou de la séparation des pouvoirs, tout cela n’est pas l’expression d’un manque d’idées, mais la conséquence d’un délestage délibéré : on a retiré à la politique son cœur battant, la confrontation des visions, la tension des idées, la souveraineté du doute. Ce n’est pas l’absence de politique qui frappe ; c’est sa dépossession, son évacuation progressive de l’espace public, comme un fleuve dont on détournait les eaux pour assécher le lit.

Le Hirak, ce mouvement sans chef ni parti, fut une révolte contre cette sécheresse. Il ne demandait pas seulement un changement de gouvernants : il réclamait la réintégration du peuple dans le récit national, la restitution du droit à penser le pays. Pendant des mois, l’Algérie a été un immense atelier de citoyenneté, où les jeunes débattaient de la séparation des pouvoirs sur les trottoirs, où les femmes réécrivaient la souveraineté dans les chants, où les retraités, les étudiants, les ouvriers formaient une chaîne de réflexion collective. Ce n’était pas un soulèvement contre un homme ou un clan : c’était une reconquête du temps politique, un retour à l’idée que le destin d’un pays ne se décide pas dans l’ombre des bureaux, mais sous le soleil de la place publique.

Face à cette irruption de la conscience, le pouvoir n’a pas seulement réagi, il a réorganisé le champ du possible. La répression fut le premier outil, mais non le seul. Car la peur, si efficace soit-elle, ne suffit pas à faire disparaître une idée : elle ne la rend que plus sourde, plus tenace.

Ce qui fut plus redoutable, c’est la normalisation du vide. On a lentement désarmé les partis, non par la force brute, mais par l’absorption : en les invitant à la table du système, on leur a retiré la raison d’être, celle de contester, de proposer, de représenter autre chose. Le FFS, jadis symbole du boycott comme acte de dignité républicaine, ne condamne plus aujourd’hui les élections pour leur illégitimité, il les défend contre ceux qui osent encore les refuser. Ce renversement n’est pas une évolution idéologique : c’est une défaillance du langage politique, un symptôme de domestication où la critique se mue en caution, et la résistance en cautionnement.

Et dans ce paysage appauvri, le citoyen ne brille pas par sa force, mais par sa résistance au nivellement. Son maintien d’un discours exigeant, sur la transition, sur la rupture avec le système, sur la primauté du droit, n’est pas un acte de provocation, mais un acte de mémoire. Il rappelle que la politique n’est pas une affaire de gestion, mais de fondation ; qu’elle ne se mesure pas à la capacité d’obtenir un siège, mais à la capacité de poser les bonnes questions, celles qui dérangent le pouvoir, qui inquiètent les confortables, qui réveillent les endormis.

Or, ce qui se joue aujourd’hui, dans la campagne électorale, n’est pas une simple alternance de représentants. C’est la légitimité même du processus. Lorsque les enjeux structurels, la nature du régime, l’indépendance de la justice, la réforme de la Constitution, la place de l’armée dans la vie politique, sont évacués du débat, l’élection cesse d’être un moment de choix pour devenir une cérémonie de ratification. Et la ratification sans débat n’est pas démocratie : c’est rituel. Le désintérêt populaire, l’abstention massive, le scepticisme généralisé ne sont pas des signes de désengagement, ils sont les symptômes d’un rejet conscient : celui d’un système qui propose des choix sans alternatives, des candidats sans projets, des élections sans enjeux.

La médiocrité, donc, n’est pas un accident. Elle est un produit. Un produit d’un système qui, pour se perpétuer, doit désapprendre au peuple à penser politiquement. Car un citoyen qui pense, qui lit entre les lignes, qui compare les programmes, qui exige des comptes, est un citoyen qui dérange.

Un citoyen dépolitisé, en revanche, est un citoyen qui vote sans croire, qui s’abstient sans colère, qui critique sans projet, qui résiste sans stratégie. Il est un citoyen délesté , de sa mémoire, de son imagination, de son droit à l’avenir.

Et c’est là que réside le péril le plus profond : non pas dans la violence ou la révolte, mais dans cette implosion silencieuse, où l’État conserve ses formes, ses institutions, ses élections, ses discours, tout en perdant leur substance. Une démocratie sans débat est une coquille vide. Une souveraineté sans expression est une fiction juridique. Une citoyenneté sans exercice est une abstraction.

Le véritable danger pour l’Algérie ne réside pas dans la possibilité d’un nouveau Hirak. Il réside dans l’illusion que la stabilité peut se construire sur le silence. Car le silence ne dure jamais éternellement. Il se transforme, tôt ou tard, en murmure, puis en cri, puis en tremblement. Et lorsqu’un peuple reprend la parole après des années de mutisme, ce n’est pas pour reprendre là où il s’était tu. C’est pour recommencer, plus fort, plus exigeant, plus conscient.

La dépolitisation n’est pas une fin : c’est une pause forcée. Et toute pause, dans l’histoire, prépare un saut. Le pays ne court pas le risque de s’effondrer sous le poids de la contestation. Il court le risque bien plus grave de s’effriter, grain à grain, sous le poids du vide, jusqu’au jour où, soudain, plus rien ne tient et c’est l’implosion.

Depuis 60 ans, les cartes géopolitiques se sont redessinées, les alliances se sont recomposées, les puissances se sont succédé, mais l’Algérie, elle, continue de se heurter à un adversaire qui ne figure sur aucune frontière, ne signe aucun traité, ne porte aucun uniforme étranger : une entité sans nom officiel, sans statut constitutionnel, sans mandat populaire, et pourtant omniprésente, la « mafia auto-proclamée par la force », comme l’a formulé, avec une lucidité implacable, un observateur aigu de la scène nationale. Ce n’est pas un État étranger qui bloque le destin algérien, ni une puissance extérieure qui en détourne la trajectoire : c’est une configuration interne, une logique de pouvoir qui s’est installée non par le suffrage, mais par la permanence ; non par la légitimité, mais par l’habitude ; non par la transparence, mais par l’opacité.

Cette « mafia » ne se résume pas à des individus, mais à un système : un réseau de décisions prises dans l’ombre des institutions, une économie parallèle qui s’alimente aux ressources publiques, une justice instrumentalisée, une presse contrainte à la retenue ou à la complicité, et une société civile maintenue dans un état de vigilance chronique, non contre un ennemi extérieur, mais contre la dérive de ses propres rouages. Elle ne parle pas la langue du droit, mais celle de l’arbitraire ; elle ne se justifie pas par des idées, mais par des réseaux ; elle ne se défend pas par des arguments, mais par des silences convenus. Elle est, en un sens, la personnification d’un paradoxe algérien : un État fort sur le papier, mais fragile dans sa substance ; une république fondée sur la souveraineté populaire, mais gouvernée par une souveraineté discrète, non élue, non contrôlée.

Il est temps de cesser de déplacer le regard vers l’extérieur, vers les pressions françaises, les tensions marocaines, les ingérences israéliennes ou les calculs américains, car ces réalités, bien réelles, ne constituent pas le frein principal à l’émancipation nationale. Ce frein, il est endogène. Il réside dans la persistance d’un pouvoir qui s’est érigé en destin lui-même, comme si l’histoire algérienne devait s’arrêter là où commence sa propre consolidation. Ce n’est pas la géographie qui enferme l’Algérie, c’est la géologie du pouvoir : des strates successives de contrôle, de clientélisme, de confiscation symbolique et matérielle de la chose publique. Chaque réforme avortée, chaque promesse de transition non tenue, chaque élection entachée de doutes, chaque voix dissidente étouffée, tout cela n’est pas l’effet d’un complot étranger, mais la manifestation d’un ordre intérieur qui refuse de se soumettre à la règle qu’il prétend incarner.

Conclure, ici, ne signifie pas proposer une solution miracle, mais poser une exigence : que l’Algérie cesse de chercher ses démons à l’horizon étranger, pour les reconnaître dans le miroir de ses propres institutions. Car tant qu’un pouvoir pourra se dire « suprême » sans être soumis à la souveraineté réelle du peuple, tant qu’il pourra décider de l’avenir sans en rendre compte, nommer sans consulter, punir sans juger, enrichir sans rendre, l’indépendance restera une date sur un calendrier, non une condition vécue.

Le véritable acte de libération ne commence pas à la frontière, mais au cœur même de l’État : là où le droit reprend ses droits, où la loi cesse d’être un outil et redevient une boussole, et où le destin d’un pays cesse d’être décrété, pour être enfin choisi.

Chabane Oussaid

Source : Le Matin d’Algérie – 24/06/2026 https://lematindalgerie.com/algerie-limplosion-silencieuse-dun-etat-confisque/#goog_rewarded

Législatives du 2 juillet 2026 en Algérie. La mise en scène électorale ! – Karim Medjani

Dans l’Algérie post-Hirak, le vote est un carnaval et l’abstention n’est plus un simple symptôme : elle est devenue un verdict silencieux, massif et obstiné d’une population qui assiste au spectacle millimétré organisé par le régime.

À lire les éléments de langage des candidats et des institutions, on croirait que le problème est technique — pédagogie électorale insuffisante, communication à améliorer, dispositifs de transparence à renforcer. Mais cette lecture relève moins de l’analyse que du déni. La réalité est plus cruelle.

Car enfin, de quoi parle-t-on réellement ? D’un électorat supposément « désabusé », comme si la lassitude civique était une humeur passagère, un caprice collectif. Or l’abstention persistante en Algérie est tout sauf irrationnelle. Elle est, au contraire, une forme de rationalité politique négative : le refus de participer à un jeu dont les règles, les résultats et les marges d’influence sont perçus comme verrouillés.

Les partis traditionnels — FLN, RND et consorts — continuent de faire campagne comme si le pays n’avait pas traversé une séquence historique majeure entre 2019 et aujourd’hui. Ils invoquent la stabilité comme on récite un mantra usé, sans voir que ce mot, jadis mobilisateur, sonne désormais comme une injonction à l’immobilisme. Quant aux formations dites renouvelées, elles peinent à incarner autre chose qu’un rajeunissement de façade, sans rupture programmatique ni imagination politique.

Plus révélateur encore est le déplacement du débat vers la « transparence » du processus électoral. Certes, les garanties techniques ont leur importance. Mais elles servent ici de paravent commode : on feint de croire que la crise est procédurale, alors qu’elle est profondément politique. Les électeurs ne désertent pas les urnes parce qu’ils doutent du dépouillement ; ils s’en éloignent parce qu’ils doutent du pouvoir réel des élus.

Dans ce contexte, le retour de certaines forces d’opposition dans ce que certains appellent « l’arène électorale » ressemble davantage à une normalisation qu’à une remobilisation. Leur participation est un leurre. Elle diversifie l’offre sur le papier, mais ne produit ni souffle, ni récit alternatif capable de réactiver l’imaginaire politique. Là encore, la question n’est pas la présence mais la crédibilité. Le système politico-militaire qui dirige le pays est là et ne conçoit aucunement céder la moindre portion de son magistère.

Comment peut-on parler d’élection libre en l’absence d’espaces de liberté ? Comment « l’opposition » peut porter sa parole quand tous les médias roulent pour le pouvoir ?

Au fond, cette élection législative est prise dans un paradoxe cruel : plus elle insiste sur la participation comme source de légitimité, plus elle révèle l’ampleur de la défiance. On se souvient comment Tebboune a été fait gagnant ! Le taux d’abstention, loin d’être un simple indicateur, devient un acteur politique à part entière — une forme de plébiscite inversé, où le silence des urnes pèse plus lourd que les voix exprimées.

Le 2 juillet ne dira donc pas seulement qui siègera au Parlement et lèvera la mains pour valider les oukases de Tebboune et consorts. Il mesurera, une fois de plus, la distance entre le système politique et une société qui, depuis le Hirak, a appris à dire non — y compris en ne disant rien.

Faut-il pour autant renoncer à participer et laisser continuer le spectacle ?

Karim Medjani

Source : Le Matin d’Algérie – 23/06/2026 https://lematindalgerie.com/la-mise-en-scene-electorale/

Retour de Florence Beaugé sur les « mémoires blessées » de la guerre d’indépendance algérienne

Alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale.

Casbah d’Alger. Musée Ali la Pointe, à la mémoire des icônes de la résistance algérienne : Ali Ammar, «alias» Ali La Pointe, Hassiba Ben Bouali, Mahmoud Bouhamidi, Petit Omar. © Kahina Nour

Au début des années 2000, une série d’enquêtes publiées par Le Monde de la journaliste Florence Beaugé avait provoqué en France un fracassant retour de mémoire sur la « sale guerre » d’Algérie, notamment sur la pratique massive de la torture par l’armée française. La journaliste en a fait le passionnant récit dans son livre Algérie, une guerre sans gloire (réédité en 2025). Un quart de siècle plus tard, alors qu’une virulente campagne algérophobe est orchestrée en France par la droite et l’extrême droite, Florence Beaugé est retournée en Algérie, afin d’entendre les voix des Algériens et Algériennes sur leur rapport à l’ancienne puissance coloniale. Elle en a rapporté pour Le Monde une série de trois articles publiés en juin 2026. Ils montrent que « loin de se combler, le fossé s’est creusé des deux côtés de la Méditerranée depuis le brusque réveil de mémoire sur la guerre d’Algérie, au début des années 2000. Les crises à répétition qui secouent Alger et Paris depuis 2024 alimentent rancœur et incompréhension en Algérie et ne laissent pas entrevoir de réconciliation durable »Nous publions ici de larges extraits du second article, dans lequel des intellectuels et intellectuelles d’Algérie portent un jugement sévère sur la politique mémorielle dite des « petits pas » menée depuis 2017 par le président Emmanuel Macron.

« Trop peu, trop tard »

Par Florence Beaugé. Publié par Le Monde le 8 juin 2026. Extraits. Source

« Les Algériens ne comprennent que le langage de la force ! » Ce paradigme fait tristement sourire en Algérie. On y voit une insulte et une vieille antienne. Déjà, en débarquant à Alger en 1830, dans le cadre de la guerre de conquête, le général Bertrand Clauzel tenait ces propos mot pour mot. En 2022, c’est au tour de Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France à Alger, de déclarer : « Les Algériens ne comprennent que le rapport de force. » Nombre de responsables politiques français – et de journalistes – lui emboîtent le pas. Le plus virulent est l’ancien ministre de l’intérieur (2024-2025) et actuel président du parti Les Républicains, Bruno Retailleau, qui prône la « ligne forte » à l’égard d’Alger et affirme que « rien ne donne à l’Algérie le droit d’humilier la France ». De telles phrases stupéfient et consternent en Algérie. « Comment les Français peuvent-ils si mal nous connaître ? Il suffit de nous dire ça pour qu’on se bute et que tout dialogue devienne impossible », observe-t-on partout. Il suffit de cela pour ranimer les douleurs, surtout. En particulier lorsqu’elles remontent à l’enfance…

Tassadit Yacine a 6 ans quand elle assiste aux tortures infligées à son oncle par l’armée française, en Kabylie. On est en avril 1956. Deux mois plus tôt, son père a été torturé et exécuté par les forces coloniales. Pour celle qui deviendra anthropologue, longtemps directrice d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales de Paris, cette scène primitive a été si importante qu’elle a « structuré [sa] vie ». Sans l’avoir jamais pensé de façon consciente, « [son] travail porte sur les mécanismes de domination ».

Tassadit Yacine vit aujourd’hui entre l’Algérie et la France. Elle qui pensait s’être remise de ce traumatisme d’enfance s’est soudainement retrouvée « ramenée en arrière », après le 7 octobre 2023 : la situation à Gaza l’a plongée dans une profonde dépression. « Je pleurais l’injustice, la haine, le rejet des rapports de force. Comme si la guerre d’Algérie n’était pas derrière moi. Comme si elle menaçait de faire irruption dans nos vies. » Pour beaucoup d’Algériens, l’enclave palestinienne est devenue un laboratoire permettant de relire l’histoire coloniale, notamment algérienne. Dans l’anéantissement de Gaza, ils voient le « condensé dans l’espace et le temps des cent trente-deux ans de colonisation de leur pays. Un récit accéléré porté à son paroxysme », selon les termes de l’historien Hosni Kitouni.

Les ravages du non-dit

[…]

Pour Daho Djerbal, la guerre civile des années 1990 est un héritage des violences de la guerre coloniale. Un point commun au moins : les ravages du non-dit. Voilà des décennies que cet historien, fondateur et directeur de la revue Naqd, travaille avec des psychiatres sur la mémoire traumatique, comme l’ont fait avant lui Alice Cherki et Frantz Fanon, notamment. Le même processus se répète chaque fois, remarque-t-il : l’agression ; les victimes ; les témoins directs ; la « silenciation » d’une trentaine d’années. Puis, comme si la mémoire « sautait à pieds joints » par-dessus une génération, le réveil douloureux, souvent violent, à la génération d’après. Au point qu’en Algérie il arrive que les deux guerres se mélangent dans les esprits. Ainsi, le cas de cette femme âgée, conduite à l’hôpital de Blida, à la fin des années 1990, après avoir assisté au massacre de sa famille par des islamistes armés. Ses premiers mots au médecin qui l’interrogeait : « Les parachutistes français, les paras, les paras… »

La France n’est pas à l’abri d’explosions de violences héritées des non-dits de la guerre d’Algérie, en particulier dans les banlieues, avertit Daho Djerbal. Les affrontements avec la police relèvent du même phénomène. Tout ce qui n’est pas verbalisé revient d’une manière « obsessionnelle et compulsive ». On répète le geste, comme une « sorte d’exorcisme ». D’individuel, le trauma peut devenir collectif et « passer au stade pathologique »« Dans chaque demeure en France, il y a un récit enfermé dans un placard, au sens propre comme au figuré… », souligne-t-il encore, en montrant le journal de bord d’un ancien appelé de la guerre d’Algérie, André Pasquier.

Rangeant les affaires de son père après son décès, Florence Milhade est tombée sur ce carnet par hasard en 2019 et l’a rapporté à Alger. Il s’agit d’un témoignage bouleversant sur les exactions de l’armée française. Tout y est, mais en langage codé. Chaque atrocité est signalée par un cercle. André Pasquier n’avait jamais parlé de cet épisode de sa vie à sa famille. « Comment voulez-vous qu’un tel effet traumatique “silencié” ne ressorte pas un jour, non pas tant chez les acteurs et les témoins directs que leurs enfants et petits-enfants ? », s’interroge Daho Djerbal.

Sur la stratégie des « petits pas » d’Emmanuel Macron, les avis sont très réservés en Algérie. Au mieux, l’indifférence prévaut. Reconnue par l’Elysée le 1er novembre 2024, la responsabilité de l’armée française dans l’assassinat de Larbi Ben M’Hidi, le 3 mars 1957, n’a pas convaincu. Elle a même froissé. Jusque-là, la thèse officielle voulait que le jeune chef nationaliste, le « Jean Moulin algérien » comme on l’appelle, se soit suicidé. Intervenant vingt-trois ans après les aveux du général Paul Aussaresses dans Le Monde concernant le recours à la torture, puis dans ses Mémoires, et surtout quelques jours après la reconnaissance par la France de la « marocanité » du Sahara occidental, le geste de l’Elysée a été ressenti par beaucoup comme un os à ronger, pour se faire pardonner le rapprochement avec Rabat.

« Trop peu, trop tard. » C’est ainsi qu’est souvent résumée la politique de réconciliation menée par Emmanuel Macron. Dans les concessions qui sont faites par l’Elysée, beaucoup voient des aumônes ou des calculs, variables selon les besoins de la diplomatie du moment. Un petit pas tous les deux ou trois ans, mais jamais le geste attendu : une reconnaissance solennelle des crimes coloniaux, des excuses formelles et l’accès aux archives.

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« Instrumentalisation de l’histoire »

Pour le sociologue Nacer Djabi, Emmanuel Macron a peut-être « mal évalué » le président Abdelmadjid Tebboune. « Il n’en a vu que le côté affable, gentil, sans mesurer que son pouvoir a des limites. » Mais surtout, au lieu d’élargir sa politique mémorielle et d’y associer la société civile, le président français l’a réduite en un tête-à-tête entre chefs d’Etat. Ce faisant, il a joué un « mauvais tour » aux Algériens et aux Français. « Cette question mémorielle doit être réglée sans traîner, afin qu’elle appartienne enfin au passé », estime le chercheur.

Loin d’apaiser les esprits, le communiqué de l’Elysée, le 8 mai, de même que la visite à Sétif d’Alice Rufo, ministre déléguée aux armées et aux anciens combattants, en compagnie de l’ambassadeur de France, Stéphane Romatet, pour y commémorer les « événements tragiques qui y ont eu lieu le 8 mai 1945 », en a exaspéré plus d’un. L’historien Hosni Kitouni n’a pas vu dans cette démarche la preuve de la « lucidité avec laquelle la France regarde l’histoire », comme l’affirme le communiqué de l’Elysée, mais une nouvelle « instrumentalisation de l’histoire et de la mémoire ».

Une fois de plus, on parle de « répression » et non de massacres, pourtant largement documentés, relève-t-il. « Pas un mot pour qualifier juridiquement les faits. » Pas d’excuses explicites ni de « gestes de réparation engageant la France ». Bref, l’initiative annoncée par la présidence française « n’apporte rien de nouveau sur la question mémorielle ». A ses yeux, la stratégie d’Emmanuel Macron est toujours la même : « Faire un geste de la main droite et demander compensation de la main gauche », en utilisant la mémoire coloniale comme levier diplomatique.

Même colère sourde de l’historien Noureddine Amara, pour qui le communiqué de l’Elysée est « irritant » et même « scandaleux ». Dans la mesure où les mots employés se réfèrent à la libération du journaliste français Christophe Gleizes – emprisonné depuis un an –, ils révèlent la « diplomatie transactionnelle » de l’Etat français « et la manière dont beaucoup, à Alger, s’y adossent malheureusement », déplore-t-il. « Notre mémoire doit être “hors contrat”, je l’ai toujours dit et écrit. Visiblement, ce n’est pas le cas », ajoute-t-il.

L’ancien ministre de la communication algérien Abdelaziz Rahabi fait la même analyse et dénonce quant à lui l’« opportunisme diplomatique » d’Emmanuel Macron. Pour lui, cette politique du donnant-donnant mêlant des mémoires antagoniques, « celle des victimes et celle des bourreaux », sert à alimenter le débat autour de l’élection présidentielle française de 2027, non à améliorer les relations entre Paris et Alger. Il y voit surtout la « voie la plus courte » pour rendre cycliques les crises entre les deux pays. »

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 15 juin au 1er juillet 2026 https://histoirecoloniale.net/florence-beauge-retour-en-2026-sur-les-memoires-blessees-de-la-guerre-dindependance-algerienne/