L’ ambassade américaine à Madrid a accueilli une rencontre diplomatique de haut niveau consacrée au conflit du Sahara occidental. Cette réunion a rassemblé le Maroc et le Front Polisario en tant que parties directement concernées par le différend, ainsi que l’Algérie et la Mauritanie en qualité d’observateurs.
Le médiateur personnel du secrétaire général des Nations unies pour le Sahara occidental, Staffan de Mistura, y a également pris part, dans le cadre d’une initiative conduite par Washington visant à relancer le processus en vue d’un règlement définitif du conflit.
Selon le quotidien espagnol El Confidencial, la réunion s’est tenue à la résidence de l’ambassadeur américain à Madrid dans la plus grande discrétion. Aucun communiqué officiel n’a été publié et aucune image des participants n’a été autorisée.
Le grand conseiller des Etats-Unis pour les affaires arabes et africaines, Massad Boulos, a réagi aux discussions tenues à Madrid concernant le dossier du Sahara occidental. Dans un message publié sur la plateforme X, il a affirmé que «sous la direction du président Donald Trump, les Etats-Unis demeurent engagés en faveur d’une solution juste, durable et acceptable par toutes les parties, capable de promouvoir une paix pérenne et un avenir meilleur pour l’ensemble de la région».
Un responsable sahraoui cité par un média affirme que les parties sont tombées d’accord sur la formation d’un «comité technique» composé «d’experts juridiques et d’hommes politiques internationaux» pour discuter d’un accord-cadre, dont la signature pourrait intervenir au mois de mai à Washington.
Sans être une partie prenante, l’Algérie garde une approche constante depuis l’inscription de la question sahraouie à l’ONU. Pour elle, le conflit du Sahara occidental ne saurait être réduit à un différend régional ou à une problématique bilatérale. Il s’agit d’un processus de décolonisation inachevé, régi par des normes juridiques impératives du droit international. Le Sahara occidental demeure inscrit sur la liste des territoires non autonomes des Nations unies depuis 1963. L’avis consultatif de la Cour internationale de justice de 1975 a clairement établi l’absence de tout lien de souveraineté territoriale entre le territoire et le Maroc, consacrant sans ambiguïté le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination.
Ce cadre juridique n’a jamais été remis en cause par aucun organe compétent de l’ONU. La Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental a été créée précisément pour permettre l’exercice de ce droit. Le blocage de ce processus, imputable au refus marocain de s’y conformer, constitue une violation manifeste du principe de bonne foi et un précédent dangereux pour l’ordre international fondé sur le droit.
A cela s’ajoute une jurisprudence européenne constante affirmant que le Sahara occidental est un territoire distinct et séparé du Maroc, et que toute exploitation de ses ressources naturelles requiert le consentement du peuple sahraoui, représenté par le Front Polisario.
Le Sahara occidental et le droit international L’arsenal juridique encadrant la question du Sahara Occidental repose sur des piliers fondamentaux que l’Algérie et le Front Polisario ne cessent de rappeler face aux tentatives de normalisation du fait accompli. Dès 1960, la résolution 1514 de l’Assemblée générale de l’ONU, connue sous le nom de «Déclaration sur l’octroi de l’indépendance aux pays et peuples coloniaux», a établi le socle du droit à l’autodétermination. Ce principe a été réaffirmé de manière décisive en 1975 par l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice, qui a conclu à l’absence de tout lien de souveraineté territoriale entre le Sahara Occidental et le Maroc, confirmant ainsi le statut du territoire comme entité non autonome devant faire l’objet d’un processus de décolonisation. Le tournant majeur de cette chronologie reste la création de la MINURSO par la résolution 690 du Conseil de sécurité en 1991. Cette mission n’a pas été conçue comme un simple outil de maintien de la paix, mais avec l’objectif explicite d’organiser un «référendum libre et équitable» permettant au peuple sahraoui de choisir son destin politique. Depuis lors, bien que le processus référendaire soit entravé par des blocages politiques, l’ONU continue officiellement de considérer le Sahara Occidental comme un territoire dont le statut final reste à définir.
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Boughali réaffirme la position constante de l’Algérie Le président de l’Assemblée populaire nationale (APN), Brahim Boughali, a reçu, hier au siège de l’assemblée, l’ambassadeur de la République arabe sahraouie démocratique en Algérie, M. Khatri Adouh Khatri, indique un communiqué de cette instance parlementaire. A cette occasion, les deux parties ont évoqué «les relations fraternelles unissant les deux peuples frères, ainsi que les voies et moyens de renforcer la coopération et la coordination entre les deux institutions législatives, au service des causes communes et du renforcement de la solidarité entre les peuples». M. Boughali a, par ailleurs, réaffirmé «la position constante de l’Algérie en faveur du droit du peuple sahraoui à l’autodétermination, conformément à la légalité internationale et aux résolutions pertinentes des Nations unies». De son côté, l’ambassadeur sahraoui a salué «le rôle joué par l’APN à travers la diplomatie parlementaire, notamment dans la défense des causes justes». Il a, également, souligné que «le Parlement sahraoui s’inspire et tire grandement profit de l’expérience algérienne, en particulier dans le domaine de la législation et du développement du système juridique». R. N.
El DJEïCH : «Le peuple sahraoui demeure fermement attaché à sa cause légitime» A l’occasion du cinquantième anniversaire de la proclamation de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), célébrée le 27 février 2026, la cause sahraouie continue de bénéficier d’un soutien international croissant. Depuis sa création, le peuple sahraoui poursuit avec détermination sa lutte pour recouvrer son indépendance et mettre fin à l’occupation marocaine de ses territoires. Dans son dernier numéro, la revue El Djeïch a consacré un dossier à cet événement : « après plus de cinq décennies de lutte, le peuple sahraoui demeure fermement attaché à sa cause légitime et poursuit son combat par tous les moyens afin d’arracher son droit inaliénable à l’indépendance et à l’autodétermination». Entre victoires juridiques et résistance de terrain, le dossier du Sahara occidental entre dans une phase décisive. Depuis un demi-siècle, la RASD a parcouru un chemin jalonné de défis immenses. Née dans le sillage de la décolonisation, elle fait face décennie après décennie, à une occupation marocaine qui tente, par la force et le fait accompli, d’effacer l’identité d’un peuple. R. N.
L’arabisation rampante n’épargne plus aucun secteur. La Direction générale des impôts (DGI) a franchi un seuil symbolique. Par une circulaire entrée en vigueur le 1er février 2026, elle impose l’usage exclusif de la langue arabe dans l’ensemble de ses correspondances officielles, interdisant de facto toute langue étrangère.
Cette décision, qui concerne notamment la Direction des grandes entreprises (DGE) et les inspections de wilayas, marque une accélération nette du processus de défrancisation de l’administration algérienne.
Derrière cette mesure administrative se dessine un choix politique assumé : réactiver avec une rigueur inédite la loi 91-05 du 16 janvier 1991, longtemps appliquée de manière inégale, et inscrire la langue arabe au cœur de la souveraineté de l’État. Pas seulement : au-delà de l’usage du français, c’est aussi la langue tamazight qui est visée. Son exclusion des administrations, sa minoration dans l’enseignement et son absence dans l’espace socio-culturel veulent tout dire.
La langue comme attribut régalien
Le discours officiel ne laisse guère de place à l’ambiguïté. L’arabisation est présentée comme un impératif de souveraineté, au même titre que la monnaie ou les symboles nationaux. Dans cette lecture, l’usage persistant du français dans certains secteurs stratégiques est perçu comme un reliquat de la dépendance culturelle héritée de la période coloniale.
L’initiative de la DGI s’inscrit ainsi dans une dynamique plus large touchant plusieurs départements ministériels, notamment la Jeunesse et Sports ou la Formation professionnelle. Elle répond également à une volonté de mettre fin à la dualité linguistique de l’appareil administratif, souvent décrite comme une fracture entre une élite francophone et une base majoritairement arabophone.
Le HCLA, pivot du dispositif
La nouveauté majeure réside dans le rôle renforcé du Haut Conseil de la langue arabe (HCLA). En vertu d’un décret présidentiel adopté en 2025, cette institution ne se limite plus à une mission normative ou consultative. Elle devient un organe de surveillance. Le gendarme linguistique du pays largement gangréné par le courant arabo-islamiste.
Le HCLA est désormais chargé d’un audit annuel de l’arabisation dans chaque ministère, avec un rapport direct à la Présidence. Plus encore, il rappelle la portée contraignante de l’article 29 de la loi de 1991, selon lequel tout document administratif rédigé dans une langue étrangère est frappé de nullité absolue. Pour les fonctionnaires, l’enjeu est clair : l’usage du français n’est plus une tolérance, mais une faute susceptible d’avoir des conséquences juridiques.
Une transition aux risques opérationnels
Si la cohérence idéologique est affichée, la faisabilité technique pose question, notamment dans le secteur des finances. La fiscalité, la comptabilité et le droit des affaires se sont historiquement structurés en langue française, avec une terminologie largement stabilisée.
Une transition abrupte fait craindre des risques d’erreurs d’interprétation juridique et de dysfonctionnements administratifs, en particulier au niveau de la DGI, en interaction permanente avec des groupes multinationaux. Le paradoxe est d’autant plus visible que l’Algérie promeut simultanément l’ouverture économique et l’attractivité de l’investissement étranger, tandis que l’anglais progresse dans d’autres sphères, notamment l’enseignement supérieur.
L’interface économique internationale sous tension
Les effets de cette politique linguistique se font déjà sentir dans le secteur bancaire et chez les opérateurs étrangers. Les banques, publiques comme privées, évoluent dans un environnement hybride : si les échanges avec l’administration et la Banque d’Algérie tendent vers l’arabe exclusif, les flux financiers internationaux restent dominés par l’anglais et le français.
Cette situation génère un double risque. D’un côté, une insécurité juridique potentielle, des contrats ou garanties rédigés en français pouvant être contestés sur la base de la loi 91-05. De l’autre, une hausse des coûts et des délais liée à la généralisation des traductions certifiées.
Pour les entreprises multinationales, l’arabisation intégrale constitue une barrière administrative supplémentaire. La compréhension des notifications fiscales ou des redressements exige désormais une expertise linguistique et juridique locale pointue, renforçant la dépendance à des intermédiaires nationaux et complexifiant la lecture directe du marché algérien.
Un signal politique fort
La décision de la DGI dépasse largement le cadre d’une réforme interne. Elle envoie un signal politique clair : l’arabisation n’est plus un horizon symbolique, mais une obligation de conformité. En confiant au HCLA un rôle de sentinelle, l’État algérien entend verrouiller ce choix stratégique.
Reste une interrogation centrale : l’appareil administratif, façonné pendant des décennies dans un bilinguisme de fait, dispose-t-il des moyens humains, techniques et juridiques pour opérer ce virage sans affecter l’efficacité du service public et l’attractivité économique du pays ?
En Algérie, puis en Polynésie Française, des dizaines de milliers de personnes ont été directement exposées aux retombées radioactives induites par les essais nucléaires conduits par la France entre 1960 et 1996.Il a fallu des décennies de combat de nombreuses personnalités et associations (dont la CRIIRAD), pour déconstruire le mythe des “essais propres”, puis obtenir que s’engage un processus de reconnaissance des conséquences sanitaires et d’indemnisation des victimes.
Dans le cadre fixé par la loi Morin de 2010, beaucoup de demandes ont été rejetées au prétexte que la dose reçue par les malades était inférieure à la valeur de 1 millisievert par an. Pour la CRIIRAD, ce critère devait être supprimé à la fois parce que les calculs de dose officiels sous-estiment la réalité et surtout parce qu’il n’avait pas de sens sur le plan scientifique.
En effet, il ne s’agit pas d’un seuil en dessous duquel il n’y aurait pas d’effets sanitaires. La CRIIRAD a pu en témoigner lors des auditions de la Commission d’Enquête parlementaire(1) mise en place en 2024 et 2025 à l’initiative de Madame Mereana Reid-Arbelot, députée de Polynésie. La proposition de loi (2) qui a suivi a proposé de supprimer ce critère.
C’est donc avec beaucoup de joie que nous avons appris ce 29 janvier que l’Assemblée nationale a adopté cette proposition à l’unanimité. Le parcours juridique n’est pas terminé et il reste de nombreuses pistes d’amélioration, mais c’est un signe très encourageant pour les victimes.
Rédaction : Bruno CHAREYRON, ingénieur en physique nucléaire, conseiller scientifique à la CRIIRAD
Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes Savantes).
Daho Djerbal est historien, directeur depuis 1993 de la revue Naqd, d’études et de critique sociale.
A la fin des années 1940, face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident se dresse l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek. Dès lors, se profilent les lignes de faille qui vont opposer les partis politiques nationalistes de diverses obédiences aux groupements armés qui se préparent à libérer le Maghreb par la voie des armes. L’Armée de libération du Maghreb se trouve entre 1953 et 1956 à la croisée des chemins et son destin sera scellé par le basculement des deux Etats voisins de l’Algérie vers une indépendance négociée avec la puissance coloniale.
Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe
Les prémices : le Comité de libération du Maghreb arabe
Après la deuxième guerre mondiale, et dans un contexte marqué par les menaces de partage de la Palestine, les nationalistes marocains, algériens et tunisiens se retrouvent au Caire où se tient le 1er congrès du Maghreb arabe (15 au 22 février 1947). Ils sont représentés par la Ligue de défense marocaine, le Parti du peuple algérien et le Néo-Destour tunisien. De cette rencontre naît le Bureau du Maghreb arabe dont la mission sera de coordonner l’action politique des différents partis nationalistes maghrébins. Les atermoiements des représentants des partis politiques nord-africains au Caire quant à la position à adopter vis à vis des puissances coloniales ainsi que celle des notabilités arabes face à la partition de la Palestine irritent au plus haut point les partisans d’une action plus résolue pour la libération du Maghreb et du monde arabe.
Ce sont de jeunes nationalistes maghrébins déçus par l’attitude de la Ligue arabe et du Bureau de Liaison et d’information du Maghreb et de la Palestine qui vont à la rencontre l’émir Abdelkrim[1] pour lui faire part de leur désarroi et de leur détermination à passer à l’action. La ligne radicale du recours à la lutte armée l’emporte dans la capitale égyptienne au point qu’une année plus tard, en janvier 1948, un Comité de libération du Maghreb arabe[2] est créé sous l’égide de l’émir Abdelkrim el Khattabi. Ce Comité est constitué par de jeunes nationalistes venus du Maghreb, la plupart comme volontaires pour la libération de la Palestine ou effectuant pour certains d’entre eux des études au Caire[3].
Sous l’impulsion de l’émir Abdelkrim et de ses partisans, des unités de commandos maghrébins sont constituées et regroupées dans des camps de formation militaire en Egypte, en Syrie puis en Irak. Ils sont près de 900 volontaires formés au maniement des armes et des explosifs par de jeunes officiers nationalistes arabes dont ceux qui renverseront les régimes corrompus et impotents du Moyen-Orient[4].
L’incapacité de la Ligue arabe à engager résolument les États de la coalition dans une lutte de libération des territoires occupés et la défaite militaire de 1948 jettent le discrédit sur les politiques. La question centrale devient alors celle de la coordination des différents partis et mouvements nationalistes du Maghreb pour un déclenchement concerté de la lutte armée de libération sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Dans une tentative désespérée de reprendre la main sur les activistes, un accord est conclu en 1951 entre les représentants de l’Istiqlal, du Né-Destour et du MTLD qui proclament leur intention de libérer l’Afrique du Nord de la présence française[5].
Nous nous devons de relever ici la coïncidence chronologique des faits entre la tenue du 1er congrès du Maghreb arabe et celle du congrès du MTLD[6] qui a lieu lui aussi en février 1947. À cette occasion, les débats laissent apparaître la même divergence de vues sur les voies et moyens pour l’accession à l’indépendance. Une sorte de compromis est conclu en Algérie débouchant sur la poursuite de la voie électorale sous le sigle du MTLD et la création d’une Organisation Spéciale (OS) chargée de préparer secrètement le parti et les militants au passage à la lutte armée. En 1951, suite à la découverte et au démantèlement de l’OS, les cadres dirigeants de cette organisation clandestine sont envoyés au Caire (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider) et en France (Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche).
En 1951 donc, s’établit une nouvelle conjonction au Caire où les représentants de la voie insurrectionnelle vont vivre des années cruciales dans la proximité immédiate du Comité de libération du Maghreb arabe. C’est là que, par l’intermédiaire d’Ahmed Ben Bella en particulier, s’établissent des alliances et se met en place un axe Maghreb-Machrek dont le pivot semble se trouver dans la capitale égyptienne.
Au mois de mars 1952 les tentatives de coordination s’intensifient au niveau des partisans nord-africains de la lutte armée. Abdelkrim El Khattabi envoie une mission en Tunisie, en Algérie et au Maroc à la recherche de contacts devant assurer l’unification des rangs et la détermination des étapes. L’idée d’un nouveau mouvement unifié pour la libération du Maghreb arabe[7] fait son chemin. Sont désignés pour cette mission Abdesslam El Hachemi Taud et Hammadi Er Rifi, des officiers volontaires des brigades d’Afrique du Nord formés par l’Académie militaire irakienne. En Tunisie, la mission mandatée par Abdelkrim contacte Tahar Guiga, un des leaders du parti Néo-Destour. En Algérie, les émissaires rencontrent Abdelhamid Mehri, membre du comité central du MTLD. Ils expliquent que le but de leur mission est de mettre en œuvre des mesures concrètes pour la coordination de la lutte engagée à l’échelle du Maghreb et créer un sentiment unitaire quant au destin commun d’un Maghreb arabe uni. Mais la mission consiste également en la mise en place des filières pour le passage des armes et des explosifs expédiés par voie terrestre depuis l’Egypte ou la Libye. Une partie de ces chargements à haut risque sont déposés dans un chapelet d’entrepôts passant par la Libye et la Tunisie avant d’atteindre l’Algérie et le Maroc. L’un de ces dépôts installé en est tenu à Batna[8] par Mustapha Ben Boulaïd (autre membre du comité central du MTLD et cadre clandestin de l’OS). Le projet est de lancer au même moment des actions armées sporadiques et de faire exploser des bombes dans l’ensemble des pays du Maghreb afin d’obliger les forces françaises à déployer et disperser leurs forces sur l’ensemble de la région[9].
En 1952 toujours, Ahmed Ben Bella et Mohammed Boudiaf, tous deux cadres dirigeants de l’OS dissoute, se rencontrent en Suisse. La jonction est faite. Dès lors, pour les partisans de la lutte armée de libération de l’Algérie et du Maghreb, se mettent en place deux lignes de force. L’une, partant du Caire et passant par la Libye et la Tunisie, est adossée à deux personnalités éminentes ayant toutefois des objectifs différents (l’émir Abdelkrim et le colonel Abdel Nasser) ; l’autre, partant des bases militantes de la Fédération de France du MTLD et passant par l’Espagne et le Maroc s’appuie principalement sur les réseaux rifo-marocains.
Lorsqu’à la veille du déclenchement de la lutte armée, les dirigeants du PPA-MTLD et surtout ceux de l’Organisation Spéciale cherchent des appuis logistiques, des bases de repli et des filières pour le passage des armes, c’est auprès des insurgés du Sud tunisien et en Libye qu’ils vont les trouver[10]. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les premiers maquisards algériens seront eux aussi appelés par les Français fellaghas[11].
En août 1954, quelques mois avant le déclenchement de la lutte armée en Algérie, Il a été décidé que Mustapha Ben Boulaid se rende en Libye, que Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf aillent à Tétouan et Nador pour assurer le contact avec les bases insurrectionnelles installées dans les pays frères du Maghreb. Au Maroc, ils rencontrent Abdelkebir El Fassi et Ahmed Ziad. En Tunisie, Lakhdar Cheriet et les partisans de Salah Ben Youssef
Ahmed Ben Bella, se rend de son côté au bureau du Caire du Comité du Maghreb arabe où les dirigeants conviennent du principe d’une action unifiée prévue initialement pour le 15 octobre[12].
Cette proximité entre les militants nationalistes des Aurès, des Nementchas et de l’Oued Souf en Algérie et les partisans de Salah Benyoucef dans le Sud tunisien d’un côté, entre Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abdelhafid Boussouf et les insurgés du Rif de l’autre n’est pas seulement sémantique ou géographique. Elle ne sera pas non plus sans conséquence dans les relations qui viendront s’établir entre le FLN-ALN, les Youssefistes du Né-Destour et les éléments de l’Armée de libération du Maroc après le déclenchement de la lutte armée en 1954.
En Algérie, l’impasse dans laquelle se trouve engagée la voie électorale et pacifique de la majorité du comité central du MTLD précipite la crise. Des responsables de l’OS dont Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche tentent par tous les moyens de rassembler leurs troupes et, faute de faire l’unité des rangs entre partisans de Messali et ceux du comité central du MTLD, ils passent à la phase active de l’insurrection le 1er novembre 1954.
La conjonction des maquis
La naissance du FLN représenté par le Comité des Six[13] à Alger et par la Délégation extérieure du MTLD au Caire[14], pose un problème majeur en tant que solution de continuité entre le nationalisme des partis indépendantistes traditionnels et une nouvelle génération de militants. En Algérie, le passage à la lutte armée se fait dans les premier temps en dehors du parti et même contre le parti. Il est vécu par Messali comme par le comité central du MTLD comme un coup de force, une sorte de rébellion des activistes contre les politiques. De ce fait, dès novembre 1954, le capital relationnel accumulé tout au long des dernières décennies entre les directions politiques des partis nationalistes algérien et tunisien, semble être subitement rendu caduc ou pour le moins laissé comme en suspens.
Dès lors se cristallise sur le terrain militaire une alliance de fait qui matérialise très probablement une sorte d’union des commandos nord-africains dont le principe aurait été acquis le 29 mai 1954 au Caire.
Des faits et témoignages viennent à l’appui de cette hypothèse. En effet, quelques semaines avant le déclenchement de la lutte armée, Mokhtar Badji[15], informe Mohammed Boudiaf que des combattants tunisiens traversent les frontières pour demander de l’aide, collecter des armes, de l’argent et des médicaments. Comme les journaux locaux commençaient à parler de ces infiltrations de fellaghas, cela a fini par susciter quelques inquiétudes chez les responsable du FLN naissant qui craignait que ne se reproduisent les incidents ayant entraîné la découverte de l’OS en 1950[16]
Dans le Sud tunisien, dès les premiers mois de l’insurrection, l’ALN algérienne apporte son aide à Lazhar Cheriet et à Saci Lassoued pour l’organisation des unités de l’ALT (armée de libération de la Tunisie)[17]. Ahmed Mahsas, chargé par Ben Bella en 1955 de la logistique et de la sécurité pour l’Est algérien, revient en Tunisie après un court passage par la Libye. C’est en qualité de représentant de la direction (extérieure) du FLN qu’il va tenter de mettre un terme au désordre qui prévaut dans les rangs des unités de l’ALN cantonnées au-delà des frontières. Sur le plan militaire, il est chargé de la mise en place d’un comité pour la répartition des armes venues du Caire[18]. Sur le plan politique, sa mission est de « jeter les bases d’une structure révolutionnaire nord-africaine pour contrecarrer les plans français »[19].
De leur côté, les partisans de Salah Ben Youssef apportent une aide directe aux djounouds algériens.
« Une lettre de Ben Bella datant du 28 novembre 1955, atteste en effet que le FLN considérait comme un avantage pour les acheminements d’armes de Libye en Algérie, l’implantation de 300 Youssefistes dans le Sud tunisien. »[20]
Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que le 17 août 1954 s’ouvrent les négociations franco-tunisiennes. Mendès France qui cherche à tout prix à les faire avancer accroît la pression pour obtenir le désarmement des maquis du Sud tunisien. Les principaux négociateurs du Néo-Destour, Tahar ben Amar, Mohammed Masmoudi et Mongi Slim sont convoqués à Paris pour agir dans ce sens. Le 22 novembre, alors que la lutte armée a commencé en Algérie, un accord approuvé par le bey et par Mendès-France stipule :
« Le gouvernement tunisien invite solennellement les fellaghas à remettre leurs armes aux autorités françaises et tunisiennes. »[21]
Le 15 janvier 1955 c’est le président du Conseil lui-même qui prend part aux pourparlers alors que Salah Ben Youssef durcit sa position, craignant des concessions de la part de Bourguiba. Le renversement du gouvernement Mendès France par le parlement français, sur l’affaire tunisienne justement, n’empêche pas cette même affaire d’être réglée le 21 avril par le gouvernement Edgard Faure qui signe avec Habib Bourguiba une convention générale amendée.
Tout porte à croire que l’alliance des unités de l’ALN et de l’ALT sur le terrain est dirigée contre la ligne Habib Bourguiba et s’inscrit dans le cadre d’un projet de soulèvement général de l’Afrique du Nord.
Pour confirmer cette hypothèse, à l’Ouest, la 5ème zone (Oranie) dirigée par Larbi Ben M’hidi installe ses quartiers à Nador dans le Rif marocain où se trouvent les camps de l’armée de libération du Maroc (ALM). Un des chefs de cette armée, le colonel Ben Miloudi remet gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset[22]. C’est là que sont repris par Aberkane et le Docteur Khatib les projets d’une armée de libération de l’Afrique du Nord.
À Alger, Abdelhamid Boudiaf, un élément de l’OS proche de Mostefa Ben Boulaïd arrive avec un certain Lieutenant Abdelaziz Al Iraqi[23] en provenance du Maroc. Celui-ci avait pour mission d’aider à la formation militaire des maquisards algériens. Pris en charge par Boudjeroudi puis par Mahieddine Berrezouane et Mohammed Moqaddem, il est envoyé en Kabylie. Il sera quelques temps plus tard arrêté en compagnie de Abdallah Fadhel[24].
À l’idéal d’une unité du Maghreb fondée sur une alliance politique des partis Istiqlal, MTLD et Néo-Destour se substitue, sur le terrain, une autre unité maghrébine reposant sur la conjonction des armées de libération des trois pays du Maghreb : ALM, ALN, ALT.
Face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident, se dresse alors l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek.
La Rédaction
Bibliographie : Daho Djerbal (dir.), L’armée de libération du Maghreb (1948-1955), Alger, Ed. Fondation Mohamed Boudiaf, Alger, 2004.
Notes
[1] Héros de la guerre du Rif et fondateur en 1922 de la République confédérée des tribus du Rif. Exilé à l’île de la Réunion, il s’échappe en 1947 du navire devant le ramener en France et s’installe au Caire.
[2] Sur ce point, la version diverge avec celle plus classique selon laquelle ce comité serait l’émanation du Bureau de liaison et d’information du Maghreb et de Palestine créé sous l’égide de la Ligue arabe.
[3] Témoignage de Abdesslam el Hachemi Taud, jeune volontaire qui a combattu dans les rangs des brigades nord-africaines pour la libération de la Palestine ; il participe à la création du premier comité de libération du Maghreb arabe sous la direction de l’émir Abdelkrim et présidera à la formation et à l’envoi des premières unités de commandos de l’ALM. Cf. Daho Djerbal, op. cit.
[5] Slimane Chikh L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Alger, OPU, 1981, p. 486 et suiv.
[6] En 1946, le Parti du peuple algérien dissout décide de participer aux élections sous le sigle de Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.
[7] Témoignage de Abdelatif Jabrou, in Daho Djerbal, op. cit.
L’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, a livré une analyse percutante sur les tensions franco-algériennes actuelles. Selon lui, « les enfants de l’OAS » ont accédé aux plus hautes responsabilités politiques en France, incarnant une revanche historique de l’extrême droite hostile à l’indépendance algérienne.
Dans plusieurs interventions récentes, notamment lors d’un hommage rendu à Hocine Aït Ahmed à Alger, Benjamin Stora a pointé du doigt ce qu’il considère comme une mutation profonde du paysage politique français. « Aujourd’hui en France, c’est plutôt l’extrême droite qui est à l’offensive », affirme l’historien, soulignant que cette mouvance est « résolument opposée à toute concession envers l’Algérie».
L’analyse de Stora est sans ambiguïté : les héritiers idéologiques et parfois biologiques de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), ce mouvement terroriste créé en 1961 pour empêcher l’indépendance algérienne, occupent désormais des postes clés dans l’appareil d’État français. L’historien cite notamment le cas emblématique de Philippe Tabarot, actuel ministre des Transports dans le gouvernement Bayrou.
Philippe Tabarot, fils d’un chef de l’OAS
Philippe Tabarot n’est pas un cas isolé, mais sans doute le plus symbolique. Son père, Robert Tabarot (1928-2015), fut l’un des fondateurs et dirigeants de l’OAS à Oran. Bras droit du général Jouhaud, l’une des quatre têtes du putsch d’Alger d’avril 1961, Robert Tabarot était responsable du bureau des contacts politiques de l’organisation clandestine. Condamné à mort par contumace, il s’exila en Espagne franquiste après l’indépendance avant de bénéficier de l’amnistie de 1968.
En octobre 2025, le ministre a suscité une vive polémique en déclarant sur CNews que la France n’avait « pas à s’excuser du passé, ni du présent » concernant la colonisation. Sa sœur, Michèle Tabarot, députée des Alpes-Maritimes depuis 2002, assume ouvertement cet héritage : « Je revendique, j’assume mon héritage familial, c’est mon ADN », a-t-elle déclaré.
Benjamin Stora élargit son analyse à d’autres figures politiques. Il mentionne Robert Ménard, maire de Béziers, né à Oran en 1953 dans une famille dont le père, d’abord syndicaliste communiste, rejoignit l’OAS à la fin de la guerre. Louis Aliot, maire RN de Perpignan depuis 2020, est quant à lui issu d’une famille pied-noir d’origine juive algérienne.
Une extrême droite qui a « absorbé » la droite traditionnelle
Le constat le plus préoccupant de l’historien concerne la métamorphose du paysage politique français. Les partis de droite traditionnelle, héritiers du gaullisme qui avait acté l’indépendance algérienne, ont été selon lui « littéralement absorbés » par cette extrême droite historiquement ancrée dans le camp de l’Algérie française.
« Ils ne veulent pas reconnaître l’histoire de l’indépendance de l’Algérie », martèle Stora. « C’est le grand problème. Il faut qu’ils l’acceptent. Il faut accepter l’histoire accomplie. » L’historien rappelle que l’extrême droite française est « faite des héritiers de Vichy et de l’OAS en grande partie » et qu’elle n’a jamais accepté l’issue de 1962.
Face aux avancées mémorielles initiées par Emmanuel Macron, Stora exprime ses craintes. « Si aujourd’hui ou demain, l’extrême droite arrive au pouvoir, elle va détricoter l’ensemble de ces mesures qui étaient un démarrage », prédit-il. Son rapport de 2021 sur la réconciliation mémorielle lui a valu une pétition de députés LR et RN réclamant qu’on lui retire la Légion d’honneur, ainsi que de nombreuses menaces.
Pour Stora, la crise actuelle entre Paris et Alger, « la plus grave depuis l’indépendance », s’inscrit dans ce contexte de résurgence d’une idéologie que l’on croyait marginalisée. « En France, il y a un réveil d’une extrême droite qui fait de l’Algérien son ennemi », conclut l’historien, appelant à des gestes concrets, notamment sur la restitution des biens culturels, pour sortir de l’impasse.
Cogner sur l’Algérie et les musulmans est le mot d’ordre qui mobilise la grande Nation Française qui rêve d’une police semblable à ICE, celle qui fonctionne si bien aux Etats-Unis. Contre Alger, pas de nuance et ne jamais retenir ses coups. L’ émission « Complément d’Enquête » a suivi cet ordre qui flotte dans l’air du temps. Et ce n’est pas mettre à l’honneur le service public, si indépendant.
Comme, ce soir là, il n’y avait ni foot ni film pour moi appétissants à la télévision, j’ai décidé de regarder, en décalé, le « Complément d’Enquête » consacrée par France 2 aux relations entre la France et l’Algérie, sous le titre « Rumeurs et coups tordus ». J’ai eu raison car c’était passionnant. Passionnant pour celui qui s’intéresse au journalisme, à ses règles, et aux références de la profession qui sont contenues dans « La Charte de Munich ». Ici, j’ai sous les yeux deux des dix articles de la Charte en question, le 8 et le 9. Ils définissent la frontière entre le « journalisme » et la « communication ». En appuyant son reportage sur les propos de l’ambassadeur de France à Alger, aujourd’hui replié à Paris, « Complément d’Enquête » a ouvertement claironné la propagande de l’Elysée. Le diplomate questionné n’étant qu’un porte-parole façon perroquet. Martelant que le Sahara Occidental était bien une terre marocaine . Le journalisme ne doit pourtant, nous dit la « Charte », se pratiquer ainsi. Mieux , comme dans une série télévisée – « le bureau des légendes » étant le modèle à reproduire – nous avons eu droit à un one-man-show de l’ ambassadeur mis en scène chez lui, et dans de bien jolis salons dont je suppose qu’ils ont été prêtés par le Quai d’Orsay, qui se rendait ainsi complice du forfait. Et, la sanction n’a pas tardé, le diplomate bavard a été déclaré « persona non grata » en Algérie. Observons que, pour être fidèle à son titre, le magazine a été très riche en rumeurs, constituant lui-même un coup tordu. La note finale est donc de vingt sur vingt, la mission « flinguer l’Algérie » a été accomplie.
Le « Complément », comme on le dit aussi dans les boutiques de régime, commence par un sujet sur l’emprisonnement de Christophe Gleizes, journaliste français condamné à 7 ans de prison. C’est moche pour le confrère, mais on ne nous livre jamais le dossier qui a conduit ce naïf à une telle incarcération. C’est pourtant simple : sur le territoire algérien, il a exercé son métier sans respecter la loi, c’est-à-dire sans un visa de presse obligatoire. Circonstances aggravantes, vu d’Alger, le reporter était en relation avec des militants du MAK, « Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie », organisation basée à Paris (avec de de solides appuis en Israël). Prononcer à Alger les trois lettres de MAK, c’est tendre le chiffon rouge dans la corrida, ce mouvement étant classé « organisation terroriste ». Sans imaginer qu’il allait enfoncer un peu plus Christophe Gleizes, depuis Paris interrogé par le média d’extrême-extrême droite « Frontières », le numéro 2 du MAK nous à expliqué comment il a facilité l’enquête du journaliste. En tant que partisan d’un journalisme sans entraves, je souhaite que ce confrère soit vite libéré. Mais il faut avouer que, ne mesurant pas bien le risque ce spécialisé du sport a joué avec le feu. « Complément d’Enquête » n’a jamais fait état du dossier complet. Pour étoffer leur film, les reporters ne sont pas cassé la tête, se rendant bêtement dans les bureaux de Reporters Sans Frontières. Une organisation décrédibilisée quand on sait qu’elle a été financée par des fonds provenant de Washington et d’Israël. Une mauvaise clé pour ouvrir une serrure à Alger.
Pour mettre aussi des couleurs sur ses images, l’émission ne nous épargne pas, sur le dos du chanteur kabyle assassiné Lounès Matoub, une petite réunion de berbères à Paris avec robes chamarrées et bijoux d’argent pendants un peu partout. Séquence qui va plaire au MAK embusqué derrière tout cela. En revanche, pas la moindre vue d’une autre manifestation tenue en décembre dernier place de la Nation à Paris, et qui regroupait des Kabyles « fiers de le berbéritude », mais pour autant et en « même temps », supporteurs d’une « Révolution algérienne » dans laquelle leurs ainés ont joué un rôle si important. Ce jour-là de cette manifestation « pro-Algérie », les reporters de « Complément d’Enquête » avaient piscine.
La suite de cette fiction continue d’en être une, puisque les scènes « reconstituées », les images « fake » s’additionnent, faute de vérités à mettre à la lumière. On y voit des « barbouzes » d’Alger, pourquoi pas, et un diplomate algérien mis en prison pour s’être pris pour James Bond. Enfin on nous affirme « la volonté des services d’outre-Méditerrannée de contrôler des élus français, algériens d’origine », cette volonté étant certifiée par « des notes de la DGSI », le service de contre- espionnage français. Hélas, on ne nous montre aucun document, et nous devons croire France 2 sur parole. Et c’est bien léger. Cette pasta tchouta de rumeurs devient lassante avec ce mode « on ne sait rien, mais on vous dit tout ». Nous restons chez Netflix ce qui provoque de gros dégâts dans le journalisme.
On pouvait s’attendre à ce que, pour être « objectif » dans le recensement des coups tordus, « Complément d’Enquête » décrive comment l’Algérie accuse la DGSE, service d’espionnage tricolore, d’avoir exfiltré du pays, vers la Tunisie, une opposante qu’Alger entendait juger. Aucun mot non plus sur Mohamed Amine Aïssaoui, un djihadiste qui dit avoir été « pris en main par les espions français avec pour mission de créer des cellules terroristes en Algérie »… Un entretien avec monsieur Aïssaoui nous aurait été fort utile. Mais rien. Conclusion les barbouzes françaises sont donc trop bien élevées pour mettre un pied en Algérie.
La séquence finale, celle traditionnelle où un témoin assis dans un fauteuil rouge, est cuisiné par le chef de « Complément ». Notons que, pour jouer cette scène d’apothéose, l’ineffable Jack Land a prêté les salons de l’Institut du Monde Arabe. Un lieu parfait pour coller l’Algérie au mur. Dans le rôle du témoin ultime, c’est la député Verte, d’origine algérienne, Sabrina Sebaihi qui sert d’otage volontaire. Bien fait pour elle, quand on veut jouer les Saint-Sébastien, on prend des flèches. Tristan Waleckx, grand prêtre de ce « Complément » qui ne complète rien, va boxer la malheureuse avec d’autant plus de dureté qu’il sait qu’elle est sans défense. Mettez Mélenchon devant ce tigre de papier et vous verrez la différence. Je constate ce comportement, un poil colonial, avec autant de tristesse que j’ai été un ami de Benoît Duquesnes le créateur de « Complément », alors conçu avec une grande rigueur, dans un bureau sans légende. J’ai même eu en 2003, un soir de guerre en Irak, l’honneur de m’asseoir dans le fauteuil rouge.
Pour conclure mon compte-rendu de ce « Journalisme pour les Nuls », je veux rappeler que Waleckx, l’homme qui n’a que deux chaussures blanches, est un récidiviste. En février 2024, ce maître du vrai a déjà eu une autre bonne idée : pour réaliser un reportage sur le Hamas, il a passé commande à la femme – franco-israélienne et sioniste ultra – du porte parole de l’armée de Tel Aviv. Alors certain que la vérité allait sortir du puits. Tout habillée.
Jacques-Marie BOURGET
L’émission a rapidement provoqué une réaction officielle du côté algérien. Le MAE a convoqué le diplomate français le 23 janvier et diffusé un communiqué de protestation. Voici le texte intégral
Pour des milliers de Calédoniens d’origine algérienne, l’histoire n’est pas un livre clos. C’est une douleur transmise de génération en génération, une mémoire qui saigne en silence et qui, aujourd’hui, se raconte.
La chaîne thématique ARTE consacre un documentaire puissant à cet héritage méconnu, intitulé : «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens». Il raconte l’histoire de ceux que l’Etat colonial français jugea «insoumis» ou «criminels» et expédia à plus de 18 000 kilomètres de leur terre natale, où leurs descendants vivent encore.
A la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la répression coloniale en Algérie, des révoltes éclatent, notamment celle de Mokrani en 1871-1872, conduite par des chefs kabyles contre l’occupation française. Après la capture et les procès, plus de 2000 hommes sont condamnés à la déportation vers la péninsule lointaine de Nouvelle-Calédonie, souvent inscrits sous un simple numéro, envoyés au bagne pour expier leur insurrection et leur désordre perçu.
Parmi eux se trouvent des figures comme Cheikh Boumerdassi, embarqué avec d’autres sur le navire La Loire le 5 juin 1874, et arrivé à Nouméa le 16 octobre 1874, après 129 jours de voyage à travers un océan hostile. Dans les archives, on trouve aussi le destin de Abdallah ben Achour, condamné en 1889 à sept ans de travaux forcés pour des accusations criminelles à Alger, puis embarqué en janvier 1890 sur Le Calédonien et débarqué en septembre 1890 à Nouméa, où il fut affecté à divers chantiers pénitentiaires. Le reportage d’ARTE rappelle que beaucoup de ces hommes ne reverront jamais leur terre natale, quittant familles et villages agricoles pour un monde inconnu, sous les tropiques du Pacifique.
L’ épreuve commençait dès l’embarquement. Sur des navires militaires ou pénitentiaires, enchaînés et entassés, les déportés traversaient les mers pendant plusieurs mois, dans des conditions si dures que le nombre de morts, souvent jetés par-dessus bord en route, demeure inconnu. Taïeb Aïfa, dont le père fut du dernier convoi en 1898, évoque cette mémoire enfouie : «L’histoire de nos aïeux était un sujet tabou. La loi du silence régnait dans les familles de déportés.» Pour lui, libérer cette histoire est un acte de justice envers les souffrances accumulées sans parole. Il raconte que leurs descendants ont longtemps porté une douleur silencieuse, un héritage de séparation et d’absence que même la liberté ne suffit pas à guérir.
Arrivés en Nouvelle-Calédonie, les condamnés furent d’abord privés de liberté, mis au travail forcé pour développer la colonie. Le bagne fournissait une main-d’œuvre massive pour les travaux publics, l’aménagement des routes et, plus tard, pour des contrats de travail proches de l’esclavage.
Paradoxalement, certains parvinrent à s’adapter et à survivre dans ce nouveau contexte colonial. L’histoire d’Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, frère d’un des principaux chefs de l’insurrection de 1871, en illustre la complexité. Après sa condamnation à mort commuée en déportation en 1873, il arriva en octobre 1874 en Nouvelle-Calédonie et y vécut jusqu’en 1904, participant parfois aux affaires locales et développant des activités civiles.
La transformation de ces hommes captifs en travailleurs implantés, puis de certaines familles en propriétaires de petites concessions agricoles autour de localités comme Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout, soulève des questions profondes sur l’identité coloniale. Eux qui avaient résisté à la domination française se retrouvaient intégrés, parfois malgré eux, à une autre forme de domination territoriale.
Des souffrances individuelles aux mémoires vivantes
Les témoignages audios et visuels du reportage donnent un visage à ces récits historiques. Maurice Sotirio, descendant d’un déporté originaire de Constantine, confie : «Mon grand-père a laissé deux enfants en Algérie qu’il n’a jamais revus.» Ces paroles résonnent comme une affirmation que l’histoire ne doit plus être reléguée à l’oubli. Au-delà de l’intime, plusieurs descendants soulignent les difficultés à renouer avec leurs racines. L’accès à la terre de leurs ancêtres est souvent administratif et politique, parfois limité par l’absence de reconnaissance officielle de leur histoire. Aujourd’hui, environ 15 000 Calédoniens de descendance algérienne vivent encore sur ces îles du Pacifique, formant une communauté attachée à la fois à ses racines algériennes ou nord-africaines et à la terre calédonienne qu’elle a faite sienne au fil des générations.
Associations culturelles et réseaux de familles s’efforcent de préserver cette mémoire, de transmettre les traditions et de faire reconnaître publiquement l’histoire de leurs ancêtres. Pour eux, il ne s’agit plus d’un fait lointain, mais d’une question de justice historique et de reconnaissance des souffrances subies. La réappropriation de cette mémoire, longtemps silencieuse, est désormais au cœur de leur identité et de leur relation avec l’Algérie d’aujourd’hui.
Le documentaire d’ARTE ne se contente pas de retracer des faits. Il donne la parole à ceux qui portent encore les répercussions d’un système colonial qui envoyait des hommes loin de leur maison, pour travailler, souffrir, puis mourir sans retour possible. C’est une histoire qui questionne nos récits nationaux, nos mémoires coloniales et notre responsabilité collective envers ceux qui ont été brisés par l’histoire. Dans cette mémoire vivante, il y a une demande : que l’on écoute, que l’on écrive, que l’on se confronte enfin à ces trajectoires humaines qui ne sauraient être réduites à de simples statistiques d’un passé oublié.
En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.
À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022).
En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.
Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.
J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.
Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.
J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.
Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.
[1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.
Intervenant lors des Rencontres nationales organisées samedi 17 janvier 2026 à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Ségolène Royal, récemment élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), a appelé à un changement de paradigme dans la relation franco-algérienne.
Une relation bilatérale enfermée dans les non-dits
D’emblée, l’ancienne ministre française a dressé un constat critique de l’état des relations entre Paris et Alger, régulièrement traversées par des crises diplomatiques liées aux questions mémorielles, migratoires ou régionales. Selon elle, l’absence d’une parole politique claire sur le passé colonial contribue à entretenir une relation instable, instrumentalisée au gré des agendas internes français.
Ségolène Royal a dénoncé l’usage récurrent de la question algérienne comme levier de débat politicien, estimant que cette posture empêche toute avancée durable. Elle a notamment rejeté l’expression de « rente mémorielle », qu’elle juge réductrice et offensante à l’égard des souffrances engendrées par la colonisation.
Reconnaître les crimes coloniaux comme préalable politique
L’ axe central de son intervention a porté sur la reconnaissance explicite des crimes coloniaux commis par la France en Algérie. Citant Aimé Césaire, elle a qualifié la colonisation d’« entreprise d’ensauvagement » et plaidé pour des excuses officielles de l’État français, estimant qu’un tel geste constituerait non pas une concession, mais un acte de responsabilité politique.
Pour Ségolène Royal, cette reconnaissance est une condition indispensable pour sortir de l’impasse mémorielle : « Sans vérité clairement assumée, aucune relation apaisée et équilibrée ne peut se construire », a-t-elle affirmé, soulignant que d’autres pays européens ont déjà franchi ce seuil symbolique.
Des actes concrets pour accompagner la reconnaissance
Au-delà du discours, la présidente de l’AFA a défendu plusieurs mesures concrètes destinées à traduire cette reconnaissance dans les faits. Elle a notamment évoqué la restitution intégrale des restes humains et des crânes de résistants algériens conservés en France, ainsi que celle du canon Baba Merzoug, toujours exposé à Brest.
Elle a également insisté sur la transparence totale concernant les essais nucléaires français dans le Sahara, appelant à la déclassification complète des archives et à une mobilisation scientifique internationale pour la dépollution des sites concernés.
Vers un nouveau cadre de coopération
Selon Ségolène Royal, la reconnaissance claire du passé colonial permettrait de dégager un espace politique nouveau, favorable à une coopération tournée vers l’avenir, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de l’économie maritime. Elle a présenté l’Algérie comme un partenaire stratégique de long terme pour l’Europe, à condition que la relation repose sur la confiance, le respect mutuel et la stabilité politique.
En filigrane de son intervention, un message constant : la reconnaissance des crimes coloniaux ne relève pas uniquement du devoir moral, mais constitue un levier diplomatique essentiel pour refonder durablement les relations franco-algériennes.
L’inhumation en France du militant indépendantiste et historien Mohammed Harbi a suscité une vague de réactions en Algérie.
Au-delà de l’émotion, la polémique relayée sur les réseaux sociaux relance un débat ancien sur le rapport de l’État algérien à ses figures historiques critiques et sur la place accordée à la pluralité des mémoires de la guerre de libération.
Comme d’autres personnalités majeures de l’histoire nationale, Mohamed Harbi a choisi d’être enterré hors de son pays. Une situation qui n’est ni nouvelle ni exceptionnelle, mais qui interroge par sa portée symbolique. Acteur de la Révolution, ancien cadre du FLN, puis historien rigoureux et critique du pouvoir issu de l’indépendance, Harbi a été progressivement marginalisé avant d’être poussé à l’exil.
Emprisonné après le coup d’Etat de juin 1965, placé sous surveillance, il quitte l’Algérie dans les années 1970. C’est depuis la France qu’il poursuit son travail historique, devenant une référence internationale sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Son éloignement n’a jamais signifié une rupture avec son pays, mais plutôt l’impossibilité d’y exercer librement sa pensée.
Son inhumation en France, dans la terre de « l’ancien colonisateur », apparaît ainsi comme le prolongement logique d’un exil imposé. Elle met en lumière une contradiction persistante : celle d’un État qui célèbre officiellement la Révolution tout en maintenant à distance les meilleurs de ses enfants et ceux qui en proposent une lecture critique, documentée et non conforme au récit officiel. Toute l’ambiguïté machiavélique est dans cet affichage cynique que le pouvoir cultive depuis l’indépendance.
La controverse actuelle révèle surtout une difficulté structurelle à intégrer les voix dissidentes dans le champ mémoriel national. Elle pose aussi une question simple et dérangeante : pourquoi des moudjahidine et intellectuels de premier plan finissent-ils, de leur vivant comme après leur mort, hors des frontières du pays qu’ils ont contribué à libérer ? Il est au moins manifeste que ce choix répond à une volonté de rupture avec le pouvoir en place, considéré comme ayant failli aux valeurs de la révolution.
Dans le cas de Mohammed Harbi, l’enterrement à l’étranger ne relève ni d’un choix idéologique ni d’un reniement. Il constitue sans doute le symptôme d’un rapport inachevé à l’histoire, où l’exil demeure, encore aujourd’hui, le prix de l’indépendance intellectuelle.