Paris-Alger : tout ça pour ça ? – Rabah Aït Abache

Pendant près de deux ans, la relation franco-algérienne a été présentée comme une crise majeure. Expulsions de diplomates, rappels d’ambassadeurs, déclarations martiales, polémiques médiatiques, surenchères politiques : chaque épisode semblait annoncer une rupture historique entre Alger et Paris.

Ainsi donc oubliées les phrases assassines à Paris et à Alger ! Oubliés les renvois de diplomates… À écouter certains responsables des deux côtés de la Méditerranée, il ne s’agissait plus seulement d’un désaccord diplomatique mais d’un changement d’époque. Une page se tournait. Une autre s’ouvrait. Les observateurs comptaient les communiqués comme on compte les coups dans un affrontement.

Puis est venue la réalité.

Le ministre algérien de l’Intérieur est reçu à Paris. Les canaux de coopération reprennent. Les services échangent à nouveau. Les dossiers migratoires reviennent sur la table. Les questions sécuritaires retrouvent leur place habituelle. Les administrations recommencent à travailler ensemble.

Autrement dit, les États font ce que les États finissent presque toujours par faire : défendre leurs intérêts.

La question mérite d’être posée : tout cela pour quoi ? Pourquoi toutes les foucades de Tebboune pour qu’ensuite on en arrive à tout oublier ? La France a-t-elle renoncé à son soutien au plan marocan pour le Sahara ? Car il faut le rappeler : tout ce vacarme est parti de là !!!

Si l’on regarde froidement le bilan de la crise, les positions fondamentales n’ont pratiquement pas changé. La France n’a pas renoncé à ses priorités en matière migratoire. L’Algérie n’a pas modifié sa lecture des questions de souveraineté. Les désaccords mémoriels demeurent. Les divergences politiques également.

Ce qui a changé, c’est surtout la prise de conscience des coûts de l’affrontement.

Paris a découvert qu’il est difficile de gérer certains dossiers méditerranéens sans coopération avec Alger. Alger a constaté qu’une crise permanente avec la France produit beaucoup de bruit politique mais peu d’avantages stratégiques tangibles.

Le paradoxe est là. Plus la crise était présentée comme historique, plus sa sortie apparaît banale.

Les intérêts ont fini par reprendre leurs droits. Les dirigeants algériens peuvent manger leur chapeau.

Pour autant, soyons réalistes, cela ne signifie pas que les tensions étaient artificielles. Elles étaient réelles. Voire invraisemblables parfois. Les incompréhensions aussi. Mais la diplomatie contemporaine fonctionne rarement sur les émotions. Elle fonctionne sur des rapports de force, des équilibres et des nécessités.

Des millions de personnes circulent entre les deux pays. Les économies restent liées. Les enjeux sécuritaires traversent les frontières. Les communautés humaines existent indépendamment des humeurs gouvernementales du moment.

C’est pourquoi les grandes proclamations de rupture définitive doivent toujours être observées avec prudence. Entre États, les crises les plus spectaculaires débouchent souvent sur des compromis beaucoup plus ordinaires que les discours qui les avaient précédées.

La visite de Saïd Sayoud à Paris n’efface pas les contentieux accumulés. Elle rappelle simplement une vérité ancienne : les États peuvent se fâcher longtemps, mais ils ne peuvent pas toujours se permettre de s’ignorer.

Après deux années de tensions, de démonstrations de fermeté et de récits de rupture, Alger et Paris redécouvrent ce qu’ils savaient déjà avant la crise : la coopération reste plus utile que l’escalade.

D’où cette impression tenace qui accompagne aujourd’hui le dégel diplomatique : beaucoup de bruit, beaucoup de symboles, beaucoup de postures… pour revenir finalement à une évidence que personne n’avait vraiment oubliée.

Tout ça pour ça ?

Source : Le Matin d’Algérie – 02/06/2026 https://lematindalgerie.com/paris-alger-tout-ca-pour-ca/

Alger la Bleue. Choses vues – Leïla-Line Amal 

Instantanés d’une ville pris à sept ans d’intervalle. Alors que ses habitants se racontent, la capitale se montre, dans ses crises et ses résiliences. Ses tourments et ses jaillissements. Récit.

Aux femmes, les rues d’Alger reconnaissantes. De se voir arpenter, recouvrir de leurs pas pressés ou flânant, mais résolus. Non plus guidés par le sens du devoir, mais animés d’une intention nouvelle : le plaisir d’être là.

Cet acquis du Hirak est le premier visible. Si l’on voulait raconter une histoire de la place des femmes dans l’espace public algérois, elle serait faite de va-et-vient entre affirmation et effacement. Aujourd’hui, elle est massive, et ne se soucie plus de disparaître à la tombée du soir. La gentille moquerie qui désignait les femmes comme fonctionnant à l’énergie solaire n’a plus lieu d’être. Celles qui se sont mobilisées dès les premières heures du Hirak se sont approprié l’espace urbain, et l’ont, de toute évidence, gardé.

Les figures féminines sont désormais partout : dans les rues, les commerces, aux terrasses de cafés, sur la promenade du front de mer, entre filles, entre amis, en couple, voyantes, bruyantes. Vivantes.

Cette première image est rapidement complétée par une autre : l’embellissement des grandes artères, aux terrasses arborées et peuplées jusque tard le soir, et les boutiques tout en sobriété chic, avec leur façade en verre du sol au plafond. Ce décor de ville mondiale, répété au gré des quartiers soignés, a des airs d’opération de communication. Faire bonne impression, se montrer globalement attractive aux yeux des visiteurs et de la diaspora en vacances : ceux qui consomment. Et qui retournent chez eux. Une jeune fille en crop-top, cheveux sérieusement lissés, prend la pose au pied de la Grande Poste, offrant à son photographe une déclinaison de moues.

Pour ceux de l’intérieur, le petit air sonne autrement : l’appauvrissement, dû à l’inflation monstre, et la répression sourde, qui s’abat sur toute voix critique, enferment ou poussent à l’exil.

En 2019, année du Hirak, la capitale algérienne a cru être le siège d’une mue existentielle. Il n’en a rien été, celle-ci a été matée. Mais pas effacée. La ville en a gardé des traces, pour qui veut bien les voir.

Manifestations interdites

Une autre catégorie a investi le centre-ville, complète Sofiane*, journaliste : les jeunes de la banlieue algéroise. Descendus de Chéraga, ralliés de Hussein-Dey, de Bouzaréah…, communes au périmètre aux allures de frontières, ils ont gagné un centre-ville dans la bataille perdue du Hirak.

En 2019, en réaction à la cinquième candidature à sa succession d’un président à l’agonie, tous ont convergé vers le cœur d’Alger, et partout dans le pays, dans une unité que l’histoire convoquait. Douché par la répression qui n’a pas tardé, stoppé net par le confinement dû à la pandémie de Covid-19, le mouvement de contestation populaire et pacifique est pour l’heure terminé. La police veille. Avec le concours des agents en civil et celui d’indics variés – du vrai restaurateur à la fausse étudiante dans le quartier de la faculté centrale, en passant par le vendeur de cigarettes ambulant judicieusement stationné ou à l’homme posé en terrasse, un téléphone éteint à l’oreille : la ville est quadrillée.

« La rue n’est pas un lieu d’expression« 

Les manifestations, interdites. « Trouble à l’ordre public. » Même celles en soutien à la Palestine, déplore-t-on, peu fier, quand je demande ce qu’il en est de cette cause nationale, dont le drapeau est brandi à toute occasion. De fait : dès le 19 octobre 2023, les rues d’Alger étaient noires de plusieurs milliers de personnes dénonçant les crimes d’Israël au onzième jour d’une offensive qui n’avait pas encore montré toute son horreur. Il s’agissait de la première manifestation autorisée depuis le Hirak. Et de la dernière. La solidarité a ensuite pris la forme d’un rassemblement hebdomadaire, le vendredi, au pied de la Grande Poste. Las. Au second, tous se faisaient interpeller au motif qu’il n’avait pas été autorisé. La rue n’est pas un lieu d’expression. La police veille.

Un journalisme en pause

Celle en uniforme est ostentatoire. C’est un autre « acquis » du Hirak. Alger la Blanche en est bleuie, dans un camaïeu qui va en se fonçant des hauteurs huppées vers le populaire front de mer. Toujours debout ; aux coins de rue ; marchant, stationnant ; les officiers en arme se plantent dans les escaliers urbains : au pied, au milieu, en haut des marches ; discutant entre eux ; bavardant avec les gens du quartier. Là un homme en bleu soumet à un interrogatoire nourri de bons mots un enfant de 8-10 ans qui les lui rend bien. Ballon aux pieds, ce mini-supporter affiche sur son t-shirt que son cœur bat pour le Mouloudia, tenant du titre du championnat d’Algérie, sauf qu’on se trouve à Bab el-Oued, repeinte aux couleurs — rouge et noir — de l’Union sportive de la médina d’Alger (USMA), grand rival, et, à quelques jours de la finale de la Coupe de la confédération, en ébullition. Un acte de bravoure qui semble épater le fin limier. L’enfant, lui, est d’un flegme…

Des paniers à salade, du même bleu que les uniformes, sont quotidiennement garés dans les rues adjacentes aux grandes artères. La ville est une gigantesque nasse en dormance.

« Nous ne sommes pas des martyrs« 

La répression s’exerce sans relâche : commencées pendant le Hirak, les arrestations continuent. Les prisons sont pleines de journalistes et militants, mais aussi de personnes non politisées ayant exprimé ou simplement relayé une critique des autorités sur les réseaux sociaux. Les menaces combinées de l’emprisonnement et de l’interdiction de quitter le territoire sont de puissants bâillons.

« Nous ne sommes pas des martyrs, me dit Sofiane en chassant des cristaux de sucre de la table du café. Nous aussi on veut vivre, circuler… » C’est à cet instant que je comprends qu’il n’est plus journaliste. « Tu te rends compte que, du jour au lendemain, on peut se voir confisquer son passeport ? » L’interdiction de quitter le territoire est l’un des arguments les plus efficaces que les autorités algériennes aient mis en place pour éteindre le jeu social. Les titres de presse nationaux ont vu leur périmètre d’intervention réduit à ce qui est acceptable par le pouvoir. Beaucoup ont fermé ou se sont vidés de leurs journalistes, remplacés par des communicants.

« De toute façon, il n’est plus possible de réaliser un reportage. » Pour écrire un article sur les effets de l’inflation sur les ménages, par exemple, m’expose Sofiane, il se serait rendu dans un marché d’un quartier populaire. Il aurait interviewé une femme qui fait ses courses. Dans la minute, un agent de police l’aurait apostrophé. Sofiane lui aurait dit qu’il est journaliste. Le flic lui aurait demandé sa carte de presse et l’accréditation de son journal, obligatoire pour couvrir tout sujet sur le terrain, et lui aurait intimé de circuler le temps qu’il procède aux vérifications. Ce dispositif exclut a fortiori de travailler avec tout média étranger, dont les accréditations ne sont plus renouvelées ni délivrées par le ministère de la communication qu’au compte-gouttes opaque et aléatoire depuis 2021.

Lui prépare son dossier d’émigration. Il ne pleure pas la mort de sa profession : il la dit « en pause ». « Chaque pays du monde est en proie à ses propres batailles pour préserver ses espaces de démocratie… En France aussi, ils y sont confrontés…, analyse-t-il. Nous, ici, on est dans un moment de fermeture. On ne peut plus écrire. Alors on n’écrit plus. Et ce n’est pas grave. Ça reviendra. On est jeunes. »

Des habits d’Algérien

D’autres franchissent le cap de l’exil sans dossier. Alors que je dévale un escalier qui raccourcit le serpentin de ruelles d’El-Biar, ce quartier garni de palais mauresques aux allures de folies, à l’ombre de palmiers et d’exubérants bougainvilliers, je me fais rattraper par un jeune homme tout en agilité, qui me demande de lui indiquer l’hôpital Debussy. La discussion est lancée.

« Tu vois, ça ? dit-il en désignant du plat de la main son bas de jogging bleu lâche retenu par une ceinture enroulée autour de la taille, et des pieds nus dans des sandales en plastique, hors saison. Ce sont des habits d’Algérien. Et moi, je ne veux pas les porter toute ma vie. » Dans une darja1 que je devine volontairement pourvue de français pour faciliter ma compréhension, le gaillard au regard vert dans un visage mat se raconte : «  Anaya harrag Je suis parti par la mer, lance-t-il non pas bravache, mais désabusé. Mais ils m’ont pris. Et me revoici. Mais inch’Allah, je repars bientôt. »

Les émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion.

Alors que leur flot avait connu un fléchissement en 2019, où ils étaient 5 000 à rejoindre l’Europe, les harraga, ces émigrés clandestins, qui « brûlent » leur passeport et les frontières, sont de nouveau légion : plus de 54 000 Algériens ont gagné l’Europe par la mer entre 2020 et 2024, en faisant la cinquième nationalité clandestine, d’après l’Organisation internationale pour les migrations. Frontex en dénombre 8 496 de janvier à octobre 2025 sur l’axe Algérie-Espagne.

Eux ont filmé leur traversée aux allures de promenade en mer dans une vidéo rapidement devenue virale : sept gamins en short qui ont rallié Ibiza dans une embarcation de plaisance volée dans les environs d’Alger, en septembre 2025. Le film du succès.

Femmes d’Alger dans leur colocation

Pour Manel*, la question n’est pas de rester ou partir, mais de concilier aspirations personnelles et champ local des possibles. Grandie à Batna, dans l’est du pays, issue de la classe moyenne-moins, cette jeune trentenaire s’est hissée de son creuset à la force de son intellect. Majore de sa promotion, elle a pu décrocher un poste d’enseignante à la faculté. Elle vit en colocation, dans l’hypercentre d’Alger, avec deux autres jeunes femmes, venues, comme elle, d’autres régions du pays.

Partager un appartement entre femmes – outre l’aspect indéniablement économique dans une capitale en proie à une double crise : du coût de la vie et du logement – est le meilleur alibi pour vivre son émancipation. Seules, elles seraient l’objet d’une suspicion automatique, qui les rendrait vulnérables – la mémoire du pogrom contre elles à Hassi Messaoud2 en 2001 le rappelle. La pression sociétale en fait une échappatoire, toutefois à durée déterminée. Le mari à la clé reste le schéma tout tracé.

« Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. »

Sans le remettre en question, Manel, assise sur un banc en pierre du square Sofia, îlot de verdure entre la Grande Poste et la mer, confie se sentir de plus en plus exigeante sur la question. « Je ne veux pas d’un homme qui me dicte ma conduite. J’ai un travail, des amis, des centres d’intérêt. Il devra partager les miens et m’apporter les siens : la vie à deux, c’est une construction commune. » Quand elle dit cela, elle mesure dans le même temps la distance d’avec le dernier spécimen rencontré : « Un beau gosse, rajel, viril, tu vois ? » Je vois. « Il était dans la sécurité militaire. » Mais elle tique rapidement : « Il voulait me raccompagner chez moi. Voir où j’habite. » Et ça, ce n’est pas bien, lui demandé-je « Non. Avant que je comprenne ce qui m’arrive, il serait devenu mon censeur. Il aurait fait de ma vie une ligne droite : du travail à la maison, dans sa voiture. » Qu’a-t-elle fait « J’ai bloqué son numéro. Normal. »

La tentation du « saroukh »

Manel est la première à me parler du saroukh, cette « fusée » qui t’emmène haut : une substance bon marché, facile d’accès et d’usage. Hautement addictive, elle provoque lésions neuronales et dommages osseux. Ses classes en sont pleines, me dit l’enseignante.

Cette drogue qui fond sur la ville, c’est de la prégabaline, un médicament antidiabétique et antiépileptique, qui à forte dose est euphorisant. Une étude effectuée par le centre de toxicologie du centre hospitalier universitaire de Bab el-Oued, publiée en novembre 2025, note un usage détourné croissant de la prégabaline en particulier chez les femmes, dans la tranche d’âge 18-25 ans3. Réduite en poudre, elle se sniffe. D’autres modes d’administration existent, jusqu’au plus ritualisé : en fixant son reflet dans un miroir, pour s’observer monter.

Après cette discussion, j’identifierai plusieurs de ses usagers. Notamment une jeune, aux sourcils orange électrique. Avec son teint et ses yeux clairs, l’effet est réussi : c’est une beauté. On ne saura pas si ses cheveux, enserrés dans un foulard noir, sont de la même teinte. Assise au bord de l’eau avec son petit copain, dans le recoin d’une digue de rochers, à Kitani, la plage de Bab el-Oued, elle m’aborde tout en douceur. La discussion en darja dérive sur leur mariage, programmé ou rêvé, je ne saisis pas bien. Mais quand on parle bébé et que je dis à la fille qu’il n’est pas obligatoire, son regard planant et son sourire s’allument.

Je croiserai les amoureux à une autre reprise au cours de mon séjour, ailleurs dans la ville, et nous nous saluerons comme de vieilles connaissances n’en croyant pas leur chance de se revoir.

Du laboratoire au taxi, esquiver la précarité

La gare routière de Caroubier, dans la commune de Hussein-Dey, donne une image dynamique du secteur des transports. L’emplacement des taxis ressemble à une immense foire : ça alpague le voyageur, ça discute tarifs – « Combien tu paies ? », ici c’est le taxi qui pose la question, avant d’ouvrir la portière –, ça crie et ça se bouscule pour être le premier à partir en course, et à revenir dans cet essaim inépuisable d’affaires à faire. Située à proximité d’Alger et de ses 4 millions d’habitants, la gare accueille quotidiennement plusieurs dizaines de milliers de voyageurs, attirés par ses plus de mille dessertes dans le pays entier.

« Avant d’être taxi, j’étais laborantin, dans un labo privé, dans les hauteurs. J’adorais mon métier ! C’est quelque chose de faire un métier par passion ». A ce moment-là, sans que ses mains quittent le volant, le chauffeur se tourne vers moi, guette un assentiment. « J’étais seul, avec ma paillasse, mes tubes à essai, mes solutions… On faisait société », grand sourire vers moi.

Nasser* a été précarisé par le manque de produits et de matériel, à la suite des restrictions à l’import et à l’augmentation des taxes décrétées par le gouvernement algérien en 2018. Celui-ci tentait alors de ramener à l’équilibre une balance des paiements plombée par la facture des importations. Cette mesure a impacté les échanges commerciaux entre l’Algérie et ses partenaires, provoqué des ruptures d’approvisionnement dans certaines filières ainsi que la cessation d’activité des entreprises et commerces les plus directement concernés par les familles de produits interdites.

Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. »

« On pouvait recevoir un prélèvement un jour, mais manquer de solutions chimiques pour l’analyser. On le conservait au frais, et on attendait que les produits arrivent. Ça pouvait durer des jours. Pendant ce temps, on ne travaillait pas. » Le laboratoire a fini par rompre tous les contrats d’embauche : « Il ne nous payait plus qu’en liquide, de la main à la main. Mais on n’avait plus de couverture sociale. Et à ce moment-là, j’ai eu un enfant. » Leur premier, avec son épouse. Malheureusement, le bébé naît avec une malformation de l’estomac, qui nécessite une intervention immédiate et des soins réguliers. Nasser doit retrouver rapidement une situation. Il se fait embaucher comme chauffeur de taxi à l’hôtel Ibis Aéroport, situé à Bab Ezzouar, dans la banlieue est d’Alger.

Mais un beau jour, il trouve porte close. « L’hôtel avait fermé. Ils sont partis, comme ça, dit-il en faisant claquer ses doigts, sans quitter la route des yeux. On n’a jamais su pourquoi. » « Ils », c’est le groupe Accor, qui s’est désengagé du marché algérien, et a fermé trois établissements en deux mois, en 2025, sans annonce, alimentant toutes les rumeurs. « Il n’y a rien à faire, c’est là-haut que ça se décide », dit-il en pointant le ciel sans pour autant désigner le bon Dieu. Depuis, Nasser le taxi roule et fait son beurre, mais avec une pointe d’amertume : « En Algérie, tu ne fais pas ce que tu veux : tu t’adaptes. »

S’il est une constante, c’est le lien minéral qui lie les Algérois à leur ville. Une fierté de la voir admirée. Car si elle n’est plus tout à fait blanche, en témoignent, pour celles encore debout, les façades d’une Casbah roussies par le sable que le Sirocco charrie – des siècles de couches de sédiments qu’aucun ravalement ne contrarie –, Alger la Bahdja, la Joyeuse, continue de distribuer petits et grands cadeaux et de s’offrir aux sens dans une splendeur non démentie.

* Tous les intervenants dans cet article ont été anonymisés.

Source : Orient XXI – 28/05/2026 https://orientxxi.info/Alger-la-Bleue-Choses-vues

Islam en France. La politique du soupçon permanent – Haouès Senigeur 

Dissolutions, propositions de loi, commissions d’enquête, accusations d’islamo-gauchisme : tandis que l’islamophobie se répand dans la société, la France multiplie les offensives contre toute manifestation musulmane dans l’espace public — le tout sur fond de progression électorale de l’extrême droite.

Courcouronnes, 3 avril 20217. Salle de prière de la Grande Mosquée d’Évry-Courcouronnes.Zairon / Wikimedia

Le 3 mai 2026, dans un entretien au Monde, le ministre de l’intérieur français Laurent Nuñez a livré quelques clefs sur sa politique de gestion de l’islam1. Il y annonçait la rédaction prochaine par le gouvernement d’une proposition de loi, l’énième sur le sujet, censée cette fois lutter contre « l’entrisme islamiste ».

Au cours de cet entretien, il revenait sur sa décision, contredite in extremis par une décision du tribunal administratif, d’interdire la 40ᵉ édition de la Rencontre annuelle du Bourget organisée par l’association Musulmans de France (MdF, ex-UOIF [Union des organisations islamiques de France]), prévue du 3 au 6 avril. Laurent Nuñez avait alors initialement invoqué un contexte tendu, un risque terroriste élevé — lié principalement à la guerre en Iran — et des craintes de troubles à l’ordre public. Pour le quotidien national, il changeait toutefois de discours, relevant plutôt la vente sur les stands de livres « qui posent problème ».

Si le congrès de MdF a finalement pu se tenir, sans qu’aucun trouble ne soit signalé, la séquence est symptomatique de l’accroissement des mesures répressives contre les incarnations publiques de l’islam en France. Deux décisions illustrent le durcissement politique : la résiliation en janvier 2025 du contrat d’association avec l’État du groupe scolaire Al-Kindi à Décines-Charpieu, dans la métropole de Lyon, puis la dissolution en septembre 2025 de l’Institut européen des sciences humaines (IESH) de Château-Chinon. Ce dernier était décrit comme « principale représentation de la mouvance frériste en France, laquelle prône une idéologie islamiste radicale visant à l’avènement d’une société régie par la loi islamique ».

Quatre propositions de loi en moins d’un an

En dépit des gestes accomplis envers l’État, ses services et la société, comme la signature de la Charte des principes de l’islam de France en 2021 et la mise à distance constante — notamment par MdF — de l’idéologie des Frères musulmans, les institutions musulmanes restent dans le viseur de l’État. La méfiance touche individuellement les imams et responsables religieux qui ont, de fait et pour beaucoup, été incapables de prendre position sur la guerre contre Gaza depuis octobre 2023, de crainte d’être poursuivis pour « apologie du terrorisme ». L’on ne compte plus les initiatives législatives, ou propositions de loi, les rapports — dont celui du printemps 2025 sur le « frérisme » — et les commissions qui stigmatisent de facto les musulman·e·s.

La liste de ces initiatives, rien qu’au Parlement, donne en effet le tournis. Si l’on exclut les discours récurrents sur le fait islamique et/ou islamiste, l’on notera une commission d’enquête sénatoriale sur la radicalisation islamiste en 2020, puis l’adoption de la loi confortant les principes de la République dite « loi contre le séparatisme » en août 2021. Le rythme s’emballe en 2025 et 2026, avec la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur les liens entre réseaux islamistes, terrorisme et acteurs politiques, la « proposition de loi visant à interdire le voilement des mineures dans l’espace public » (décembre 2025), celle « visant à lutter contre l’entrisme islamiste en France » déposée notamment par Bruno Retailleau (mars 2026), celle « visant à interdire le port de signes religieux par les élus locaux dans le cadre de leurs mandats » (avril 2026), et enfin la future loi portée par le ministre Laurent Nuñez contre « le séparatisme et l’entrisme ». Le durcissement accéléré avant la prochaine échéance présidentielle est manifeste.

Attaques contre les chercheurs

Deux actes politiques majeurs ont inauguré, précipité et accentué une politique du soupçon qui s’est disséminée tous azimuts sous la présidence d’Emmanuel Macron. Le premier fut le discours présidentiel des Mureaux, le 2 octobre 2020 ; le second, l’accusation d’islamo-gauchisme proférée contre l’université par la ministre de l’enseignement supérieur de l’époque, Frédérique Vidal, en 2021. Le soupçon, qui préexistait incontestablement à ces actes, s’est en quelque sorte libéré de ses entraves. Il a visé à la fois l’islam et les musulmans visibles dans les espaces sociaux en général, les milieux associatifs islamiques et anti-islamophobie en particulier, mais également les chercheurs en sciences sociales travaillant sur la race, le genre, le sexe ou le post-colonial, domaines dans lesquels l’immigration, l’islamité ou la condition musulmane peuvent être abordées. Cette politique s’est déployée sur fond de progression électorale de l’extrême droite, du poids croissant des chaînes extrémistes d’information en continu, où interviennent nombre d’élus toutes tendances confondues, et des attentats ou assassinats commis au nom de l’islam — lesquels furent moins une cause qu’un adjuvant.

Depuis lors, un constat prédomine : ce n’est plus le terroriste ou le radical dit islamiste qui fait l’objet d’une surréaction médiatique ou politique, d’un traitement préventif ou curatif ; c’est désormais aussi le/la musulman·e pratiquant·e, engagé·e sur le plan associatif, ou trop visiblement pratiquant·e, qui devient, de ce point de vue, a priori suspect·e, tout comme le chercheur critique des discours institutionnels, politiques ou des catégories de l’action publique portant sur et autour des questions relatives à l’islam et à l’islamisme.

L’islamophobie, qui demeure un mot tabou dans une majorité de discours officiels ou consacrés, procèderait moins d’un racisme ordinaire, politiquement et moralement répréhensible au même titre que d’autres racismes, que d’une simple opinion irrévérencieuse à l’égard d’une religion, par ailleurs encore largement perçue comme exogène. Et celles et ceux qui l’étudient, ou la dénoncent, font de la même manière précisément l’objet d’une suspicion exacerbée. L’islamisme pourfendu devient ainsi un prétexte pour à la fois mettre en cause « la visibilité urbaine de l’islam »2 et nourrir un discours de guerre civilisationnelle entre la France, d’héritage « gréco-romain et judéo-chrétien », et l’islam. Et tous ceux qui contestent ce récit sont évidemment cloués au pilori.

Pourtant, les motifs de contestation de ce récit sont nombreux. Comme l’affirmaient en 2013 les sociologues Abdellali Hajjat et Marwan Mohammed dans Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le « problème musulman » (La Découverte) :

« Pour évaluer l’islamophobie en acte, c’est-à-dire la traduction sociale et politique, interpersonnelle et subjective du rejet de l’islam enregistré par les données statistiques, trois grandes démarches d’enregistrement sont possibles : lorsque les victimes se mobilisent (renvois), lorsqu’on les interroge (enquêtes de victimation) et l’expérimentation située (testing) ».

Un refus de mesurer l’islamophobie

Les données destinées à mesurer l’islamophobie, ou le « racisme antimusulman », dans ses justes proportions, qu’elle touche des individus, des bâtiments, des édifices ou des institutions, s’exposent inéluctablement à des biais. Mais ceux-ci sont plus importants du fait de la dissolution du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF) en 2021 qui affecte la visibilité du phénomène, mais aussi du fait de la faiblesse de plaintes déposées à la police par les victimes qui ont souvent une confiance toute relative en l’institution et craignent de voir leurs dépôts maltraités. L’absence de volonté politique de mettre en avant ces discriminations joue également un rôle central. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), qui publie chaque année un rapport sur le racisme qui fait autorité, a cessé depuis 2021 de diffuser des chiffres relatifs aux actes antimusulmans en raison de problèmes liés à la méthodologie de récolte des données.

Outre la dissolution du CCIF, la détérioration des relations entre les associations musulmanes et l’État entrave l’efficacité des remontées de terrain et empêche les comparaisons avec les autres discriminations, en particulier l’antisémitisme. Toutefois, le ministère de l’intérieur lui-même a acté en 2025 une hausse de 75 % des « actes antimusulmans » au cours de l’année précédente, passant de 83 à 145. Mais ces chiffres apparaissent comme peu lisibles.

Claire Hédon, la Défenseure des droits, à la tête d’une autorité indépendante, a fait paraître, fin 2025, un rapport sur les discriminations fondées sur la religion injustement passé inaperçu3. Si les chiffres concernant les discriminations sont toujours motifs à débat, le rapport donne de la consistance, à partir de témoignages et de commentaires circonstanciés et légalement établis, à l’existence de discriminations, tant directes qu’indirectes, qui affectent des personnes à raison d’une appartenance avérée ou présumée à l’islam. La Défenseure des droits affirme :

« La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s’observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d’entre elles) que par les personnes se déclarant d’une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion). »

Elle fait cependant le choix de délaisser le terme islamophobie pour lui en préférer d’autres : « comportement anti-musulmans », « haine anti-musulmans », « stigmatisation anti-religieuse », « propos à caractère raciste et anti-musulmans », « violence anti-musulmans ». Cela tient au fait qu’il s’agit d’envisager les cas de discriminations proprement dites, et que ledit terme d’une part ne s’y résume pas et d’autre part parce qu’il est absent et de la Constitution et du Code pénal. Or, pour établir légalement la réalité d’une discrimination, quel qu’en soit le motif, le juge de paix reste, en la matière, le texte juridique.

Une rhétorique de la conspiration

Mais il en est tout autre sur le plan politique, social ou sociétal. Rappelons combien l’assassinat islamophobe d’Aboubakar Cissé dans une mosquée à la Grand-Combe le 25 avril 2025 fut précédé par de nombreux discours publics de mise à l’index des pratiques musulmanes qui passent sous le radar.

C’est la raison pour laquelle la configuration politique française peut se prêter à quelque analogie, impérativement prudente, avec l’entre-deux-guerres. À l’époque, les juifs étaient accusés de corrompre la nation. Aujourd’hui, c’est au nom d’une vision frelatée de la République et de la laïcité, et sous prétexte de lutter contre « l’islamisation », le « frérisme » ou l’islamisme, que les musulman·e·s sont pointé·e·s du doigt, accusé·e·s de menacer la société française par la démographie, les lieux de culte ou la complicité d’une certaine gauche et des universitaires.

Quelques chercheurs ont grandement alimenté la rhétorique suspicieuse et la marche en avant répressive de l’État en fournissant une expertise et le vocabulaire qui l’accompagne. C’est le cas entre autres de Bernard Rougier et Florence Bergeaud-Blackler, laquelle s’en prévaut d’ailleurs volontiers sur les réseaux sociaux ; les deux accusant sans la moindre preuve des collègues en désaccord avec leurs vues d’être des suppôts de l’ennemi islamiste. Les termes « frérisme », « entrisme » ou « séparatisme » appartiennent donc à cette terminologie qui fait florès ; elle fait signe, consciemment ou non, vers une espèce de conspiration à l’œuvre au sein de la société.

Le coup d’accélérateur politique, de nature coercitive, contre des formes supposément ou réellement déviantes d’islam et d’islamité dans l’espace public, n’est pas anodin. La dynamique française actuelle semble pouvoir tout justifier et conduit à effacer toute expression musulmane légitime dans l’espace public, notamment critique et autonome.

L’atmosphère générale de suspicion a toutefois un effet pervers : cette pression permanente sur les musulman·e·s, quelle que soit leur sensibilité religieuse et politique, empêche ipso facto l’éclosion et la poursuite de débats théologiques internes à leur religion, qui est un vrai sujet. En rendant douteuse ou honteuse toute manifestation ostensible de l’appartenance musulmane, les autorités étatiques qui se disent régulièrement désireuses de voir advenir « un islam des Lumières » le diffèrent, bon gré mal gré.

Source : Orient XXI – 20/05/2026 https://orientxxi.info/Islam-en-France-La-politique-du-soupcon-permanent

L’importance de revenir sur l’histoire de l’Etoile nord-africaine – Arezki Metref

« Les silences de l’Étoile Nord‑Africaine »

Publié dans Le Soir d’Algérie, le 26 avril 2026Source

L’Étoile Nord‑Africaine fête son centenaire dans un silence qui en dit long. Cent ans déjà que, dans les cafés enfumés de Paris, une poignée d’ouvriers venus d’Algérie posaient les premières pierres d’un nationalisme qui n’avait pas encore de nom. Et pourtant, en 2026, nulle part les officiels ne semblent pressés de souffler les bougies. On dirait que cette mémoire dérange, qu’elle gratte là où les récits autorisés préfèrent rester lisses. Les historiens comme Mohammed Harbi et Alain Ruscio rappellent pourtant que l’ENA, née en 1926, fut la première organisation à formuler clairement l’idée d’indépendance, bien avant que le mot ne devienne un slogan, puis un horizon, puis une réalité. Mais cette généalogie, forgée dans l’exil, ne trouve pas grâce auprès des gardiens des mémoires agréées.

Il faut dire que l’Étoile n’est pas née d’un seul homme, et certainement pas d’un Messali Hadj déjà auréolé. Elle est d’abord l’œuvre de militants comme Hadj Ali Abdelkader, figure de l’Union intercoloniale, Imache, Radjef, organisateur infatigable, et d’autres, avant que Messali ne s’impose comme porte‑voix charismatique. La date du 20 juin 1926 marque la fondation officielle, mais l’histoire commence bien avant, dans les réunions de la rue de Bretagne, dans les assemblées de la Grange‑aux‑Belles, dans les foyers de travailleurs où l’on parlait politique. Cette pluralité de pères fondateurs est souvent oubliée, comme si l’on préférait réduire l’ENA à un seul nom pour mieux la ranger dans une case, puis refermer le tiroir.

L’Étoile semble perçue comme une ancêtre encombrante, trop ouvrière, trop liée à la CGT et au mouvement communiste pour entrer sans heurts dans le roman héroïque qui commence, comme on le sait, en 1954. On préfère la tenir à distance, comme un vieil oncle perdu dont on reconnaît vaguement l’existence mais qu’on évite d’inviter aux cérémonies familiales. Harbi l’a souvent souligné : le nationalisme algérien n’a pas jailli spontanément des montagnes, il s’est élaboré dans les marges, dans les foyers de travailleurs, dans les discussions nocturnes où l’on apprenait de la République en même temps qu’on la contestait. Reconnaître cela reviendrait à admettre que l’indépendance a d’abord été pensée loin, dans l’exil, qui fut un laboratoire politique décisif. Ce n’est pas un détail, c’est une filiation, et c’est précisément ce qui gêne.

À Paris, l’amnésie prend une autre forme, plus feutrée, plus administrative. Dire que l’indépendance algérienne a été préparée par des ouvriers immigrés, reviendrait à reconnaître que l’immigration n’est pas seulement un problème à gérer mais un acteur de l’histoire politique française. Ruscio le rappelle : la police surveillait ces militants parce qu’ils réclamaient la souveraineté, et un siècle plus tard, on surveille leurs descendants pour des raisons qui, sous des habits neufs, ressemblent étrangement aux anciennes. Le décor change, les catégories administratives aussi, mais la figure de l’immigré reste un écran sur lequel la République projette ses inquiétudes. On oublie commodément que c’est cette même figure qui a porté, dès 1926, une exigence de dignité et de droits.

Un centenaire qui doit être l’occasion de réflexions

L’histoire de l’ENA n’est pas un long fleuve tranquille. C’est une succession de crises, de dissolutions, de recompositions. La première dissolution tombe en 1929, la seconde en 1937, malgré le soutien initial du Front populaire. Entre‑temps, l’organisation se radicalise, rompt avec le PCF, affirme l’indépendance totale comme objectif non négociable. Après la Seconde Guerre mondiale, l’héritage de l’ENA se prolonge dans le PPA puis le MTLD, mais les tensions internes s’aiguisent. La crise de 1949, dite « crise berbériste », fracture le mouvement : d’un côté, les partisans d’une ligne centralisée autour de Messali ; de l’autre, ceux qui dénoncent un autoritarisme croissant et réclament une vision plus pluraliste du nationalisme. Harbi a montré combien cette crise annonçait les déchirements futurs, y compris ceux qui éclateront en pleine guerre d’indépendance.

Ce n’est pas parce que Messali est devenu une figure controversée, contestée, parfois diabolisée, qu’il faudrait effacer l’ENA. L’organisation ne se réduit pas à lui, et son effacement progressif dans les récits officiels tient moins à ses ambiguïtés qu’à la gêne qu’inspire une histoire née dans l’exil, dans les marges, dans les contradictions. Effacer l’ENA, c’est effacer Radjef, Hadj Ali, les ouvriers anonymes de Billancourt, les militants de la rue de Bretagne, les autodidactes qui lisaient L’Humanité en cherchant les mots pour dire leur propre oppression.

Un siècle plus tard, la diaspora semble être la seule à se souvenir. Ce sont des associations d’exilés, des collectifs universitaires, des militants de la mémoire qui organisent, jusqu’à plus ample informé, des rencontres, des colloques, des hommages. Comme si l’histoire revenait à son point de départ : c’est encore l’émigration qui porte la mémoire, comme elle en avait porté la pensée. Cette fidélité n’est pas nostalgique, elle est politique. Elle rappelle que l’exil n’a jamais été un simple déplacement géographique, mais un espace de formation intellectuelle et militante. L’ENA n’a pas seulement été un mouvement, elle a été une école, au sens où elle a appris à ses membres à penser la souveraineté, la justice, l’égalité.

Le centenaire silencieux de l’Étoile dit quelque chose de notre rapport à l’histoire. Il montre que les récits nationaux préfèrent les commencements nets, les filiations sans ambiguïté, les héros sans ombre. L’ENA, elle, est une histoire de brouillards, de cafés, de tracts, de surveillances policières, de contradictions. Elle est née dans un espace transnational, dans un entre‑deux où l’on était à la fois colonisé et ouvrier, étranger et citoyen potentiel, dominé et déjà en lutte. Cent ans après, l’Étoile continue de briller faiblement, comme une lumière que certains préfèrent éteindre mais qui persiste, portée par ceux qui savent que l’histoire ne se résume pas aux récits aseptisés. Elle rappelle que la dignité n’est jamais donnée, qu’elle se conquiert, parfois loin de chez soi, parfois dans l’ombre, parfois dans le vacarme d’une ville étrangère. Elle rappelle surtout que l’indépendance n’a pas été seulement un événement, mais un long processus, pensé, discuté, rêvé par des hommes et des femmes dont la mémoire mérite mieux que le silence.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 16 au 31 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/limportance-de-revenir-sur-lhistoire-de-letoile-nord-africaine-par-arezki-metref/

Voir aussi : https://anpnpa.fr/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-alain-ruscio/

Relations algéro-françaises : le dégel sous contrôle – Sofiane Ayache

Le retour du dialogue entre Paris et Alger ressemble moins à une réconciliation qu’à une remise en état provisoire du canal diplomatique. On rouvre l’ambassade, on reprend les visites, on restaure quelques gestes de courtoisie, on parle de mémoire, de consulats, de coopération. Mais une relation bilatérale ne se répare pas avec des symboles si les verrous restent en place.

Or les verrous sont connus : mémoire coloniale, Sahara occidental, contentieux migratoire, coopération sécuritaire, dossiers judiciaires, circulation des personnes, intérêts économiques et rivalité d’influence en Méditerranée occidentale.

Le fait déclencheur est net. Le 8 mai 2026, Paris a envoyé plusieurs signaux d’apaisement : retour de l’ambassadeur Stéphane Romatet à Alger après une longue absence, déplacement d’Alice Rufo à Sétif pour les commémorations du 8 mai 1945, reprise de contacts avec les autorités algériennes et ouverture d’un accès consulaire au journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie. Le Monde décrit cette séquence comme une tentative de relance après près de deux ans de crise, amorcée autour du 81e anniversaire des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata.

La mémoire n’est donc pas un décor. Elle sert ici de corridor diplomatique. La France choisit Sétif parce que Sétif concentre une contradiction historique majeure : le 8 mai 1945, pendant que l’Europe célébrait la défaite du nazisme, des Algériens furent réprimés pour avoir revendiqué leur liberté. Les estimations restent disputées : les autorités algériennes évoquent 45 000 morts, tandis que des historiens avancent généralement des bilans variables, souvent entre 8 000 et 30 000 morts. Mais le cœur politique du dossier ne tient pas seulement au chiffre. Il tient à la qualification : reconnaître un drame ne suffit pas si l’on refuse de nommer la logique coloniale qui l’a produit.

Paris avance donc sur une ligne étroite : assez de mémoire pour rouvrir le dialogue, pas assez pour ouvrir un contentieux politique complet. Alger, de son côté, reçoit le geste parce qu’il lui permet de réinstaller la centralité du récit anticolonial, tout en évitant pour l’instant de pousser la crise jusqu’à la rupture. La mémoire devient une zone tampon. Elle apaise sans résoudre. Elle permet à chacun de sauver une partie de sa façade : Paris se présente comme puissance capable de regarder son passé, Alger comme État gardien d’une blessure historique encore active.

Mais le vrai point de bascule n’est pas seulement à Sétif. Il est au Sahara occidental.

Fin juillet 2024, la France a franchi un seuil stratégique en soutenant le plan marocain d’autonomie du Sahara occidental comme base de règlement du conflit, dans une formulation perçue par Alger comme un alignement sur Rabat. Reuters rapportait alors que le chef de l’État français avait exprimé au roi Mohammed VI le soutien de Paris au plan marocain, considéré par la France comme la seule base crédible pour une solution durable. Pour Alger, qui soutient le Front Polisario et le principe d’autodétermination, ce choix ne relève pas d’un simple ajustement diplomatique. Il modifie l’équilibre du Maghreb.

C’est là que le dégel atteint sa limite. La mémoire peut se traiter par gestes, commissions, archives, cérémonies et vocabulaire ajusté. Le Sahara occidental engage autre chose : une carte régionale, une frontière politique, une profondeur stratégique, l’accès atlantique du Maroc, la position de l’Algérie comme puissance saharo-sahélienne, et la compétition des alliances autour de Rabat et d’Alger. Paris ne peut pas simultanément prétendre à une relation apaisée avec Alger et considérer que son choix saharien est un dossier secondaire. Pour Alger, ce dossier touche au cœur de son architecture régionale.

Le rapprochement actuel fonctionne donc sous contrainte : il répare le canal sans modifier la position française au Sahara. C’est un dégel administratif, pas un réalignement stratégique.

Le deuxième verrou est sécuritaire. La crise franco-algérienne s’est durcie avec l’affaire Amir Boukhors, dit Amir DZ, dont l’enlèvement en région parisienne a conduit à l’arrestation de ressortissants algériens, dont un agent consulaire selon les autorités françaises. Alger a expulsé des agents français, Paris a répondu par des mesures de réciprocité, et la relation s’est rapidement enfoncée dans une logique de représailles. AP a rappelé que ces expulsions se sont ajoutées aux tensions nées du Sahara occidental, de la migration et de l’arrestation de Boualem Sansal.

Cette séquence est décisive parce qu’elle déplace la crise du terrain symbolique vers le terrain régalien. Quand une relation bilatérale touche aux accusations d’opérations clandestines, aux services, aux expulsions diplomatiques et aux statuts consulaires, elle ne relève plus seulement du désaccord politique. Elle devient une crise de confiance entre appareils d’État. Or une crise de confiance ne se règle pas par communiqué. Elle exige des garanties, des canaux stabilisés, des règles tacites et une capacité à empêcher les dossiers judiciaires de devenir des armes de pression permanente.

Le troisième verrou est migratoire. La France a durci son ton en 2025 sur les visas, les laissez-passer consulaires et la réadmission des ressortissants algériens visés par des mesures d’éloignement. Reuters indiquait en août 2025 que le chef de l’État français avait demandé un durcissement des règles de visa visant les détenteurs algériens de passeports diplomatiques, dans un contexte de conflit sur les expulsions et la coopération consulaire.

Ce dossier est explosif parce qu’il mélange trois niveaux : la souveraineté algérienne, la politique intérieure française et la vie concrète de millions de personnes liées aux deux rives. En France, l’accord franco-algérien de 1968 est devenu un objet de surenchère politique. En octobre 2025, l’Assemblée nationale a adopté à une voix près une résolution symbolique visant à dénoncer cet accord, sans portée législative contraignante pour le gouvernement, mais avec une portée politique évidente.

Le danger est là : transformer la circulation humaine en instrument de coercition. Les visas deviennent des signaux. Les laissez-passer consulaires deviennent des leviers. Les binationaux deviennent une variable de pression. Les étudiants, les familles, les malades, les travailleurs et les retraités se retrouvent pris dans une bataille où chaque capitale parle à son opinion publique avant de parler à l’autre État. Une frontière n’est jamais seulement une ligne : c’est une économie interrompue, une mémoire surveillée et une stratégie en attente. Ici, elle traverse aussi les familles.

Mais le dossier Christophe Gleizes reste ouvert. RSF a indiqué que la cour d’appel de Tizi Ouzou avait confirmé le 3 décembre 2025 une peine de sept ans de prison contre le journaliste sportif français.

En mai 2026, l’annonce d’une première visite consulaire a été présentée comme un signe de détente, mais une visite consulaire n’est pas une solution judiciaire. Elle indique que le canal fonctionne à nouveau, pas que le contentieux est levé. Cela dit, vue les derniers développements, il est fort probable que ce journaliste bénéficie d’une grâce présidentielle à la faveur de l’Aïd El Kebir. Ce geste se vaudra comme un premier retour d’ascenseur des autorités algériennes en attendant le retour de l’ambassadeur d’Algérie en France, et d’autres gestes de l’ancienne puissance coloniale. Comme celui de reconnaissance des crimes coloniaux, etc.

La tendance observable est donc claire : les deux capitales veulent sortir de la paralysie. Paris a besoin d’un minimum de coopération avec Alger sur la sécurité, la migration, l’énergie, la Méditerranée et le Sahel. Alger a besoin de rompre l’isolement relatif dans lequel l’ont placée ses tensions avec Rabat, Paris, Bamako, Niamey ou certains partenaires européens. Le retour du dialogue sert les deux appareils. Et Emmanuel Macron ne veut manifestement pas finir son mandat sans régler le « contentieux diplomatique et mémoriel » avec l’Algérie.

L’hypothèse plausible est plus froide : chacun cherche à obtenir une détente sans concession centrale. Paris veut restaurer le canal sans revenir sur le Sahara occidental. Alger veut obtenir des gestes mémoriels, consulaires et politiques sans apparaître comme demandeur. Les deux États négocient donc une normalisation limitée, calibrée, réversible.

La projection envisageable tient en trois scénarios. Le premier est celui d’un dégel fonctionnel : réouverture des canaux, coopération minimale sur les visas, traitement discret des détenus, relance de la commission historique, mais maintien des désaccords lourds. C’est le scénario le plus probable. Le deuxième est celui d’un marchandage élargi : Paris assouplit certains gestes migratoires et mémoriels, Alger facilite certains dossiers consulaires et sécuritaires, sans toucher au Sahara. Ce dernier est en réalité entre les mains de Washington désormais.

Le troisième est celui d’une rechute : une nouvelle affaire judiciaire, comme celle en lien avec l’enlèvement d’Amir Dz, un refus de réadmission ou une pression intérieure à Paris peut suffire à refaire geler l’ensemble. En vrai, la perspective de la présidentielle française pourrait augurer un retour du dossier Algérie au centre des surenchères de la droite et de l’extrême droite. Ce qui de fait compliquera la « réconciliation ».

La limite de l’analyse est évidente : une partie de la relation franco-algérienne se joue hors scène, dans les services, les canaux consulaires, les médiations discrètes, les arbitrages économiques et les calculs internes des deux pouvoirs. Les gestes publics disent l’orientation. Ils ne disent pas toujours le prix réel de la transaction.

Ce dégel est donc sous contrôle. Il n’est ni une paix, ni une rupture dépassée, ni une réconciliation historique. C’est une trêve diplomatique dans une relation saturée de mémoires, de frontières, de dossiers humains et de calculs stratégiques. La France et l’Algérie peuvent rouvrir les portes. Elles n’ont pas encore déplacé les murs.

Sofiane Ayache

Source : Le Matin d’Algérie – 15/05/2026 https://lematindalgerie.com/relations-algero-francaises-le-degel-sous-controle/

Olivier Le Cour Grandmaison, «Regarder l’histoire en face: Qualifier les massacres coloniaux de crimes contre l’humanité»

Le 7 mai dernier, au Centre culturel algérien de Paris, Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et écrivain, est revenu sur son dernier ouvrage Oradour coloniaux français. Contre le «roman national» (Les Liens qui Libèrent, 2025), dans le cadre de la commémoration des massacres du 8 mai 1945. Face à un public attentif, il a rappelé que les violences coloniales, loin d’être de simples «bavures», relevaient d’une politique systématique menée par l’État français en Algérie. Pour lui, la mémoire nationale reste sélective : certaines tragédies, comme Oradour-sur-Glane, sont pleinement intégrées au récit républicain, tandis que les massacres coloniaux demeurent marginalisés ou contestés.
Dans cet entretien exclusif pour Algérie Confluences, il insiste sur l’urgence de «regarder l’histoire en face» et de qualifier ces crimes pour ce qu’ils furent : des crimes contre l’humanité.

Propos recueillis par Razyka Tiar

Algérie Confluences : Dans votre livre, vous établissez un parallèle fort entre Oradour-sur-Glane et les massacres coloniaux commis par la France. Pourquoi, selon vous, certaines tragédies sont-elles pleinement intégrées à la mémoire nationale française alors que d’autres restent encore marginalisées ou contestées ?

Olivier Le Cour Grandmaison : L’histoire coloniale de la France et celle de l’Algérie fonctionnent comme un puissant révélateur. Ce dernier met à mal la mythologie nationale-républicaine hexagonale fondée sur l’idée que la colonisation française aurait été portée par la volonté de civiliser les «races inférieures» (Jules Ferry). Plus encore, ce révélateur menace aussi nombre de mythologies partisanes, notamment celles de la SFIO et du Parti communiste.
Quant aux extrêmes-droites et aux droites de gouvernement radicalisées, les unes ont défendu l’Algérie française et l’OAS, les autres ont réhabilité le passé colonial depuis la loi du 23 février 2005. À la suite de Sarkozy, Fillon, Retailleau (qui défend «l’honneur du pays») et Édouard Philippe répond doctement : «Non» à la question «la colonisation est-elle un crime ?» Dans ce contexte, Emmanuel Macron a fait preuve d’un opportunisme constant.
Dès 1945 puis après 1954, des contemporains comme Claude Bourdet (résistant, compagnon de la Libération) et Paul Teitgen (arrêté, torturé, déporté, puis secrétaire général de la préfecture d’Alger pendant la guerre d’Algérie) ont fait référence à Oradour et à la Gestapo pour dénoncer les crimes commis par les armées françaises. C’est pour protester contre cela que Paul Teitgen a présenté sa démission.

Le 8 Mai 1945 symbolise pour la France la victoire contre le nazisme, mais pour les Algériens, il renvoie aussi aux massacres de Sétif, Guelma et Kherrata. Peut-on réellement construire une mémoire commune lorsque deux peuples portent une lecture aussi opposée d’une même date historique ?

Cette question doit être adressée aux responsables politiques français. La tâche des universitaires et des chercheurs, portés par la volonté de savoir, est d’établir les faits, les responsabilités, de les analyser et de les qualifier. Relativement à la conquête puis à la colonisation de l’Algérie, nous en savons beaucoup même s’il est évidemment nécessaire de poursuivre les investigations. Aussi, le problème n’est plus tant celui de la connaissance mais celui de la reconnaissance par l’Etat français des crimes commis pendant cent trente- deux ans.

Vous démontrez que les violences coloniales relevaient d’une logique politique structurée et non de simples «bavures». Pensez-vous que la société française est aujourd’hui prête à entendre cette réalité sans y voir une remise en cause de son récit républicain ?

Heureusement, je ne suis pas le seul à avoir montré que les violences extrêmes, les dispositions racistes et discriminatoires, l’état d’exception permanent imposé aux «indigènes» puis aux «Français musulmans d’Algérie», selon l’expression officielle employée après la Seconde Guerre mondiale, ne sont pas des «bavures». Des historiens, des juristes, des politistes, des sociologues et des psychanalystes ont, depuis longtemps, contribué à développer de telles connaissances et documenté les multiples massacres et guerres menées par la France pour établir et défendre l’ordre colonial en Algérie de 1830 au 19 mars 1962. En ce qui concerne la reconnaissance de ces guerres et de ces massacres, le problème n’est pas d’abord et avant tout celui de la société française mais celui des autorités et des majorités en place, qu’elles soient de droite ou de gauche.
Par opportunisme politique, les unes et les autres refusent toujours de reconnaître les crimes commis. Pis encore, relativement aux droites dites de gouvernement, celles-ci surenchérissent dans la réhabilitation du passé colonial français pour tenter de reconquérir une partie de l’électorat qu’elles courtisent dans un contexte de concurrence exacerbée avec le Front national hier et le Rassemblement national aujourd’hui.

Depuis quelques années, les gestes mémoriels se multiplient entre Paris et Alger, mais les tensions diplomatiques reviennent régulièrement. Selon vous, la question mémorielle est-elle devenue un véritable outil politique dans les relations franco-algériennes ?

De quels gestes mémoriels français parle-t-on ? Ceux d’Emmanuel Macron ont été et demeurent partiels et partiaux. à preuve, la fable élyséenne selon laquelle les massacres du 17 octobre 1961 à Paris auraient pour seul responsable le préfet Maurice Papon. Aucun historien sérieux ni bon connaisseur des institutions ne peut souscrire à cette proposition qui est un mensonge par omission.
Papon avait une mission : tenir la capitale et gagner la bataille de Paris, comme l’a montré Jean-Luc Einaudi. Ainsi a été fait avec l’aval du ministre de l’Intérieur Roger Frey, du premier ministre Michel Debré, et du général de Gaulle qui a couvert les uns et les autres.
En ce qui concerne les massacres du 8 mai 1945 en Algérie et les disparitions forcées commises par l’armée française après le 1er novembre 1954, il en va de même. Relativement à ces dernières, rappelons qu’elles sont désormais considérées comme des crimes contre l’humanité, ce que le président de la République s’est bien gardé de dire.

Certains historiens et intellectuels parlent aujourd’hui d’une «fatigue mémorielle», notamment chez les jeunes générations. Craignez-vous que le devoir de mémoire autour de la colonisation finisse par être relativisé ou dilué avec le temps ?

J’ignore qui sont ces historiens et intellectuels mais, en France en tout cas, je ne constate rien de tel. Bien au contraire, nombre d’héritiers des immigrations coloniales et postcoloniales sont mobilisés depuis longtemps pour exiger la reconnaissance des massacres du 8 mai 1945 en Algérie et de ceux du 17 octobre 1961 à Paris et dans les quartiers populaires à preuve, le nombre important aujourd’hui de collectifs et de structures diverses qui exigent des élus et des plus hautes autorités de l’État de telles reconnaissances. Je crains fort que cette supposée «fatigue mémorielle» serve à marginaliser ces initiatives et à justifier de «tourner la page» avant même que ces reconnaissances aient eu lieu. Reconnaissances indispensables notamment parce qu’elles mettraient fin aux discriminations mémorielles et commémorielles qui affectent les héritiers de l’immigration coloniale et postcoloniale – ceux-là mêmes dont l’histoire particulière n’a pas véritablement droit de Cité. De là, entre autres, cette conséquence que cette histoire demeure peu connue des jeunes générations parce qu’elle n’est pas assez enseignée par la faute des responsables politiques qui établissent les programmes des collèges et lycées.

Après des décennies de silence, de tensions et de mémoires blessées, pensez-vous qu’il existe encore une possibilité réelle de réconciliation historique entre la France et l’Algérie, ou sommes-nous condamnés à rester prisonniers d’un passé que ni l’un ni l’autre ne parvient à regarder totalement en face ?

Tout dépend de l’attitude des autorités françaises, et particulièrement du président de la République Emmanuel Macron. Je considère que le communiqué de l’Élysée du 8 mai 2026, évoquant les «événements tragiques» du 8 mai 1945 en Algérie, reconduit une fois encore une euphémisation scandaleuse. Rappelons que le terme «événement» est celui employé dans la langue officielle jusqu’en 1995, en lieu et place de celui de guerre, soit la dernière guerre d’Algérie débutée le 1er novembre 1954.
Autant d’éléments de langage pour ne pas dire ce qu’il s’est passé et ne pas nommer les crimes commis en 1945 puis lors de ce dernier conflit.
De même lors de la cérémonie à Sétif avec la ministre déléguée aux armées, Mme Alice Rufo, qui emploie la formule «Regarder l’histoire en face», ce qu’elle se garde bien de faire, comme Emmanuel Macron d’ailleurs. Relativement aux massacres, les «regarder en face» conduirait à les qualifier de crime contre l’humanité conformément à l’article 212-1 du Code pénal français. Celles et ceux qui ont été massacrés l’ont été pour des motifs politiques, en vertu d’un «plan concerté» par les autorités politiques et mis en œuvre par les militaires. Ce qui l’emporte hélas toujours, c’est moins un souci de vérité que des considérations politico-diplomatiques, qui prennent trop de liberté avec les faits établis par celles et ceux qui ont travaillé sur les massacres du 8 mai 1945.

R. T.

Source : Algérie Confluences – 10/05/2026 https://algerieconfluences.dz/olivier-le-cour-grandmaison-auteur-de-oradour-coloniaux-francais-a-algerie-confluences-regarder-lhistoire-en-face-qualifier-les-massacres-coloniaux-de-crimes-contre-lhumani/

Massacres du 8 mai 1945 : « La guerre d’Algérie a commencé à Sétif » – Mohammed Harbi

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire sur le nazisme, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national algérien. L’an dernier, 80e anniversaire de cette tragédie coloniale, un appel international était lancé depuis Béjaïa pour une reconnaissance pleine et entière par la France de ces massacres du 8 mai 1945 et autres crimes coloniaux en Afrique avait été lancé (voir ci-dessous). Il est toujours sans réponse aucune.

Pour ce 81e anniversaire, nous republions l’article désormais « classique » de l’historien Mohammed Harbi, acteur, témoin et historien du mouvement indépendantiste algérien, disparu le 1er janvier 2026, ainsi que des liens vers quelques uns de nos nombreux articles sur ce sujet.

« L’emblème national porté par le chahid Bouzid Saâl lors des manifestations du 8 mai 1945 » (musée du moudjahid de Sétif).

La guerre d’Algérie a commencé à Sétif, par Mohammed Harbi

Article publié pour la première fois dans Le Monde Diplomatique en 2005.

Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi 1. Trop peu et trop tard : ces mini réformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits…

L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque2. Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste […] le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer 3. La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles » 4. Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens5 continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales6, convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.

Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.

Mohammed Harbi

  1. André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.
  2. C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.
  3. Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.
  4. Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.
  5. Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.
  6. On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.

En complément

Les prémisses des événements tragiques du 8 mai 1945, par Aïssa Kadri

Un massacre colonial de masse, par Alain Ruscio

Entre complicité et indifférence : les réactions en France, par Alain Ruscio

80 ans de « l’Autre 8 Mai 1945 » : un Appel international lancé depuis l’Algérie

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 1er au 15 mai 2026 https://histoirecoloniale.net/1291228-2/

Emmanuel Macron, les médecins étrangers et l’Algérie : la grande hypocrisie – Nejma Brahim

Le président a fustigé, lundi 27 avril, les « mabouls » qui attisent les tensions avec l’Algérie à l’heure où la France a besoin de soignants étrangers. En oubliant de dire qu’il a contribué, ainsi que ses gouvernements, à la crise algéro-française et à la maltraitance administrative des médecins présents en France.

Peut-on à la fois contribuer à la crise entre la France et l’Algérie, compliquer le droit à l’entrée et au séjour des étrangers et étrangères (dont les médecins) en France et fustiger « les “mabouls” qui disent qu’il faut se fâcher avec l’Algérie » ? C’est à un merveilleux tour de passe-passe que nous a conviés Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, lundi 27 avril.

Faisant mine de s’agacer d’une situation ubuesque et injuste qui dure pourtant depuis de nombreuses années, le président a lancé, à propos des médecins étrangers et étrangères diplômé·es de pays étrangers hors Union européenne (praticien·nes à diplôme hors Union européenne, ou Padhue, dans le jargon) : « C’est encore le bordel. C’est un truc qui me rend dingue ! C’est la folie du système français. »

Peut-être faut-il expliciter la situation, tant les problèmes sont ici enchevêtrés. Les hôpitaux français sont peuplés de soignant·es étrangers et étrangères. Ces médecins venu·es de pays hors Union européenne (UE) sont sous-payé·es et doivent passer un concours malgré l’obtention de leur diplôme dans leur pays d’origine. Ils et elles sont souvent présenté·es comme une solution au problème des déserts médicaux.

Et alors que les Padhue viennent majoritairement d’Algérie (ils représentaient 38,8 % des médecins concerné·es au 1er janvier 2025), la crise récente entre Paris et Alger ne facilite pas les choses. « C’est des gens remarquables qu’on fait bosser, qui font de la médecine, qui sont l’hôpital, et le jour où il faut les titulariser […], on repart tout de zéro. Il faut passer un concours pour emmerder le monde », a lancé Emmanuel Macron.

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Emmanuel Macron visite le centre hospitalier du pays d’Olmes à Lavelanet (Ariège), le 27 avril 2026. © Photo Valentine Chapuis / POOL / AFP

Ce discours pourrait être convaincant si le chef de l’État et ses gouvernements successifs n’avaient pas eux-mêmes contribué à ces différentes crises. D’abord, celle qui s’est installée entre l’Algérie et la France, sur fond de désaccord sur le plan migratoire, pour l’obtention des laissez-passer consulaires nécessaires à l’expulsion des ressortissants algériens (notamment ceux considérés comme dangereux).

Difficile d’oublier la manière dont l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau a mené l’offensive face à Alger, alimentant les tensions dans un contexte diplomatique déjà complexe, avec l’emprisonnement de l’écrivain Boualem Sansal – puis du journaliste sportif Christophe Gleizes, toujours détenu – et les affaires des influenceurs. Le patron du parti Les Républicains (LR), se sentant visé, n’a pas tardé à répondre au président.

« Emmanuel Macron s’en est pris à ceux qui, comme moi, sont partisans de la fermeté avec l’Algérie, en évoquant les lourdeurs administratives pour les médecins étrangers. […] Ce faux prétexte ne vise qu’à dissimuler les vrais problèmes. Le problème, ce ne sont pas les médecins algériens mais les centaines d’OQTF [obligations de quitter le territoire français – ndlr] dangereux qui n’ont plus rien à faire en France, et que le régime d’Alger refuse de reprendre », a-t-il écrit sur X. 

Et de dénoncer en pagaille les « barbouzeries de ce régime sur notre propre sol » ou encore les accords de 1968 qui offriraient, selon lui, des « privilèges exorbitants » (c’est faux). Mais il faut surtout se souvenir que le chef de l’État s’est fendu lui-même d’une lettre, à l’été 2025, adressée à son premier ministre d’alors, François Bayrou, l’appelant à « plus de fermeté et de détermination ».

Il y a ensuite la crise de l’accueil des étrangers et étrangères, à l’heure où l’Europe n’a cessé de se barricader et où le nombre de titres de séjour pour motifs économiques a chuté de 12,6 % en France. Les nombreux blocages auxquels doivent faire face les ressortissant·es africain·es, et notamment algérien·nes, pour l’obtention de visas, sont bien souvent décourageants.

« Si on ne présente pas une invitation officielle pour un séminaire, par exemple, on risque un refus », témoigne un médecin établi en Algérie, qui a longuement hésité à venir exercer en France, en laissant derrière lui son épouse et leurs enfants (qu’il aurait ensuite fallu faire venirpar le biais du regroupement familial, lui aussi rendu difficile). Mais il n’a jamais franchi le pas. « On sait aussi que les médecins algériens en France font face à de nombreuses difficultés : ils font le même travail que les médecins français, voire plus, mais sont moins bien payés », ajoute-t-il.

Car Emmanuel Macron oublie enfin la crise que vivent les médecins étrangers et étrangères, qui ne cessent d’alerter sur leur précarité sans jamais être entendu·es. Mediapart a raconté, après une manifestation de ces praticien·nes devant le ministère de la santé en janvier 2024, comment certain·es médecins pouvaient rester sans nouvelles de la préfecture dont ils et elles dépendaient pour le renouvellement de leur titre de séjour ; au point, parfois, de préférer quitter la France pour ne pas se voir délivrer une OQTF.

Une médecin tunisienne, travaillant à l’hôpital public en région parisienne, est même devenue sans-papiers malgré elle, faisant l’objet d’une OQTF sans le savoir, alors qu’elle était en procédure de renouvellement de son titre. En pleine pandémie de covid-19, de nombreux praticiens étrangers et praticiennes étrangères ont aussi dû batailler contre les galères administratives.

Logique purement utilitariste

Si le chef de l’État avait déjà mentionné la situation de ces médecins et reconnu, lors d’une conférence de presse en 2024, leur « précarité administrative complètement inefficace », force est de constater que les paroles ne sont pas vraiment suivies des actes attendus.

« L’intégralité des médecins qui étaient là aujourd’hui[, ce] sont des praticiens hospitaliers qui ont été formés hors de France et qu’on a régularisés après des tests », a complété Emmanuel Macron lors d’un point presse après la visite de l’hôpital en Ariège, vantant l’importance de coopérer avec d’autres pays « en défendant nos intérêts, mais en étant respectueux ».

Non seulement ces déclarations s’inscrivent dans une logique purement utilitariste (comme pour la régularisation des travailleurs et travailleuses sans papiers, il ne s’agit que de besoins, en l’occurrence ici de médecins étrangers et étrangères), mais elles sont aussi à mille lieues de la réalité vécue par les principaux et principales concernées, qui découle, de fait, des politiques voulues et mises en place par l’État.

Dans ce bal des hypocrites, d’autres voix se font fait entendre, comme celle de François Ruffin. Lors d’un entretien accordé à France 2, le député de la Somme et candidat à l’élection présidentielle 2027 s’est ainsi dit « hostile à l’immigration de travail », refusant de faire sur les services « ce que l’on a fait hier sur l’industrie » et estimant que la France ne devait « pas faire appel à des médecins algériens, tunisiens ou roumains », tout en reconnaissant que l’hôpital public ne tiendrait pas sans elles et eux aujourd’hui.

Marine Le Pen, de son côté, a pointé la « trumpisation » du chef de l’État français, puis redit la nécessité de « faire passer aux médecins étrangers un examen [comme s’ils n’en avaient jamais passé dans leur pays – ndlr], au même titre, d’ailleurs, que les médecins français ».

Il n’y a qu’une seule voix que l’on n’entend finalement pas : celle de ces fameux médecins, qui bravent toutes les difficultés du monde pour venir en France et soigner la population qui y vit.

Source : Mediapart – 28/04/2026 https://www.mediapart.fr/journal/politique/280426/emmanuel-macron-les-medecins-etrangers-et-l-algerie-la-grande-hypocrisie

Kamel Daoud annonce avoir été condamné à trois ans de prison ferme en Algérie pour son roman «Houris»

L’écrivain franco-algérien Kamel Daoud a annoncé mercredi avoir été condamné à trois ans de prison ferme et cinq millions de dinars d’amende en Algérie, où il était poursuivi pour son roman « Houris », prix Goncourt en 2024.

« Fait unique dans l’histoire algérienne : le verdict du procès du 7 avril 2026 est tombé le 21 avril courant. Je suis condamné à trois ans de prison ferme et à cinq millions de dinars algériens d’amende, en application de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale », indique l’auteur dans un message publié sur le réseau social X. À Alger, il n’y a eu pour le moment aucune annonce officielle de cette condamnation. 

En novembre 2024, un tribunal algérien avait accepté une première plainte contre l’écrivain et son épouse psychiatre pour avoir dévoilé et utilisé l’histoire d’une patiente, Saâda Arbane, pour l’écriture de son roman HourisHouris, qui désigne dans la foi musulmane les jeunes filles promises au paradis, est un roman sombre se déroulant en partie à Oran sur le destin d’Aube, jeune femme muette depuis qu’un islamiste lui a tranché la gorge le 31 décembre 1999. Saâda Arbane assure être devenue, à son insu et même contre son gré, le modèle d’Aube, le personnage du roman incriminé car, tout comme Aube, Saâda a échappé à une tentative d’égorgement par des terroristes. 

Deux recours avaient alors été déposés contre Kamel Daoud et son épouse qui a soigné Saâda Arbane, rescapée d’un massacre pendant la décennie noire de guerre civile en Algérie. La plaignante réclame 200 000 euros de dommages et intérêts. L’ouvrage ne peut par ailleurs pas être édité en Algérie car il tombe sous le coup d’une loi interdisant tout ouvrage sur la décennie noire entre 1992 et 2002, qui a fait au moins 200 000 morts, selon des chiffres officiels.

Kamel Daoud est en outre visé par deux mandats d’arrêt internationaux émis par l’Algérie en mai 2025. Le roman fait également l’objet d’une procédure devant la justice française pour non-respect de la vie privée.

RFI avec AFP

Source : RFI – 22/04/2026 https://www.rfi.fr/fr/france/20260422-kamel-daoud-annonce-avoir-%C3%A9t%C3%A9-condamn%C3%A9-%C3%A0-trois-ans-de-prison-ferme-en-alg%C3%A9rie-pour-son-roman-houris

20 avril 2026 : requiem pour le printemps amazigh – Samia Naït Iqbal 

En cette veille du 20 avril 2026, l’atmosphère qui règne sur la Kabylie ne ressemble en rien à l’effervescence militante d’antan. Une ferveur militante qui, durant des décennies, a fait de cette date le curseur de la revendication identitaire en Algérie.

Entre folklorisation officielle et verrouillage sécuritaire, le Printemps berbère semble s’étioler, laissant place à un silence lourd de sens. Faut-il perdre espoir ? Assurément non.

Kabylie : quand les chants d’avril désertent la rue

​Quarante-six ans après l’interdiction de la conférence de Mouloud Mammeri sur la poésie kabyle ancienne, l’étincelle de 1980 paraît s’être muée en une braise couvant sous la cendre. Le constat est amer pour les témoins de l’époque : les repères sont brouillés. Là où les rues de Tizi-Ouzou et de Béjaïa vibraient autrefois au rythme des marches populaires, c’est aujourd’hui une forme de normalisation institutionnelle qui prévaut.

L’homogénéisation par le patrimoine

​Le contraste est frappant au sein même des institutions. Tandis que le rectorat de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou met en avant la célébration du 16 avril — Journée du savoir dédiée à l’héritage des Oulémas et de Ben Badis — les autorités locales articulent le calendrier autour du « mois du patrimoine ». Cette substitution sémantique n’est pas anodine. Elle procède d’une volonté politique d’effacement de tous les référents de la lutte pour la réappropriation de l’identité amazighe.

Elle traduit une volonté manifeste de l’État de réintégrer l’amazighité dans un cadre strictement muséal et folklorique.

​Cette approche rappelle, pour de nombreux observateurs, la rhétorique de la Charte culturelle de 1981 élaborée sous l’ère Chadli Bendjedid. L’objectif reste le même : lisser les spécificités pour répondre à une vision homogénéisante de l’identité nationale, neutralisant ainsi la charge politique et contestataire du combat pour la langue et la culture amazighes, avec comme corolaire, l’exigence du respect des libertés démocratiques.

Le 20 avril c’est aussi ce printemps noir qui a vu la mort de Guermah Massinissa dans la brigade de gendarmerie d’Ath Douala et l’assassinat de 128 jeunes Kabyles par des éléments de la gendarmerie en 2001 et 2002.

​L’onde de choc de l’après-2019

​Le tournant majeur de cette déliquescence semble s’être opéré dans le sillage du Hirak/Tanekra et la reprise autoritaire de la société par le pouvoir installé par le général Ahmed Gaïd Salah qui avait initié la traque des porteurs du drapeau amazigh. Abdelmadjid Tebboune et ses parrains sont partis de là dans leur politique d’expropriation identitaire.

En effet, si le mouvement populaire de 2019 avait initialement porté des espoirs de convergence, la réaction du pouvoir a profondément transformé le paysage militant. L’épisode de la criminalisation du drapeau amazigh par le général Gaïd Salah et l’emprisonnement de manifestants pour ce symbole ont marqué une rupture nette.

​Depuis, les traditionnelles marches du 20 avril ont été systématiquement interdites ou étouffées. La coercition, agissant de façon insidieuse, a fini par vider l’espace public de ses rituels de protestation. Le « Hirak béni », tel que qualifié dans le discours officiel, est devenu un trophée derrière lequel se cache une réalité plus aride pour les libertés individuelles et collectives.

Une identité en quête de souffle

​Aujourd’hui, les chants d’avril semblent avoir déserté le pavé. La Kabylie, autrefois fer de lance de la remise en question du système de pensée unique, paraît se replier sur elle-même.

Entre la pression du conservatisme ambiant et les impératifs d’une survie économique pressante, la flamme du 20 avril 1980 peine à trouver des relais au sein des nouvelles générations.

​Ce « chant élégiaque » que certains entonnent n’est pas seulement celui d’une commémoration perdue, mais celui d’une identité qui se cherche entre sa reconnaissance constitutionnelle de façade et sa marginalisation politique réelle. En 2026, l’amazighité semble bel et bien fâchée avec son printemps, en attendant que les mémoires s’affranchissent à nouveau des interdits pour retrouver le chemin de la parole libre.

Pour finir, rappelons que tous les hommes du pouvoir à commencer par Houari Boumediene et ses ministres, Chadli Bendjedid, Ahmed Gaïd Salah... qui ont diablement œuvré pour l'interdiction ont disparu, l'amazighité demeure présente. Eternelle

Source : Le Matin d’Algérie – 19/04/2026 https://lematindalgerie.com/20-avril-2026-requiem-pour-le-printemps-amazigh/