Espoir pour les victimes des essais nucléaires conduits par la France

En Algérie, puis en Polynésie Française, des dizaines de milliers de personnes ont été directement exposées aux retombées radioactives induites par les essais nucléaires conduits par la France entre 1960 et 1996. Il a fallu des décennies de combat de nombreuses personnalités et associations (dont la CRIIRAD), pour déconstruire le mythe des “essais propres”, puis obtenir que s’engage un processus de reconnaissance des conséquences sanitaires et d’indemnisation des victimes.

Dans le cadre fixé par la loi Morin de 2010, beaucoup de demandes ont été rejetées au prétexte que la dose reçue par les malades était inférieure à la valeur de 1 millisievert par an. Pour la CRIIRAD, ce critère devait être supprimé à la fois parce que les calculs de dose officiels sous-estiment la réalité et surtout parce qu’il n’avait pas de sens sur le plan scientifique.

En effet, il ne s’agit pas d’un seuil en dessous duquel il n’y aurait pas d’effets sanitaires. La CRIIRAD a pu en témoigner lors des auditions de la Commission d’Enquête parlementaire (1) mise en place en 2024 et 2025 à l’initiative de Madame Mereana Reid-Arbelot, députée de Polynésie. La proposition de loi (2) qui a suivi a proposé de supprimer ce critère.

C’est donc avec beaucoup de joie que nous avons appris ce 29 janvier que l’Assemblée nationale a adopté cette proposition à l’unanimité. Le parcours juridique n’est pas terminé et il reste de nombreuses pistes d’amélioration, mais c’est un signe très encourageant pour les victimes.

Rédaction : Bruno CHAREYRON, ingénieur en physique nucléaire, conseiller scientifique à la CRIIRAD

En savoir plus :


Note :

  1. Consulter l’article CRIIRAD : 05/03/2025 & 29/05/2024 – Auditions de la CRIIRAD sur les essais nucléaires en Polynésie par la Commission d’Enquête parlementaire ↩︎
  2. Proposition de loi visant à reconnaître les victimes de l’exposition aux essais nucléaires français et à améliorer leur indemnisation ↩︎

Photo : Opération Hardtack-I – Essai nucléaire dans le Pacifique en 1958 © National Nuclear Security Administration – Nevada Site Office, via Wikimedia Commons

Source : CRIIRAD – Commission de Recherche et d’Information Indépendantes sur la Radioactivité – 05/02/2026 https://www.criirad.org/05-02-2026-espoir-pour-les-victimes-des-essais-nucleaires-conduits-par-la-france/

Quand le Maghreb parlait d’une seule voix contre le colonialisme

Alors que prévalent d’extrêmes tensions entre les États du Maghreb, il n’est pas inutile de rappeler que des indépendantistes d’Algérie, du Maroc et de Tunisie furent un temps alliés dans une lutte pour une libération du joug colonial d’un « Maghreb uni ». C’est ce que fait ici l’historien algérien Daho Djerbal, dans un article publié dans l’Encyclopédie de la colonisation française dirigée par Alain Ruscio (Les Indes Savantes).

Daho Djerbal est historien, directeur depuis 1993 de la revue Naqd, d’études et de critique sociale.


A la fin des années 1940, face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident se dresse l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek. Dès lors, se profilent les lignes de faille qui vont opposer les partis politiques nationalistes de diverses obédiences aux groupements armés qui se préparent à libérer le Maghreb par la voie des armes. L’Armée de libération du Maghreb se trouve entre 1953 et 1956 à la croisée des chemins et son destin sera scellé par le basculement des deux Etats voisins de l’Algérie vers une indépendance négociée avec la puissance coloniale.

Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe
Abdelkrim el Khattabi, sous l’égide duquel est créé en 1948 le Comité de libération du Maghreb arabe

Les prémices : le Comité de libération du Maghreb arabe

Après la deuxième guerre mondiale, et dans un contexte marqué par les menaces de partage de la Palestine, les nationalistes marocains, algériens et tunisiens se retrouvent au Caire où se tient le 1er congrès du Maghreb arabe (15 au 22 février 1947). Ils sont représentés par la Ligue de défense marocaine, le Parti du peuple algérien et le Néo-Destour tunisien. De cette rencontre naît le Bureau du Maghreb arabe dont la mission sera de coordonner l’action politique des différents partis nationalistes maghrébins. Les atermoiements des représentants des partis politiques nord-africains au Caire quant à la position à adopter vis à vis des puissances coloniales ainsi que celle des notabilités arabes face à la partition de la Palestine irritent au plus haut point les partisans d’une action plus résolue pour la libération du Maghreb et du monde arabe.

Ce sont de jeunes nationalistes maghrébins déçus par l’attitude de la Ligue arabe et du Bureau de Liaison et d’information du Maghreb et de la Palestine qui vont à la rencontre l’émir Abdelkrim[1] pour lui faire part de leur désarroi et de leur détermination à passer à l’action. La ligne radicale du recours à la lutte armée l’emporte dans la capitale égyptienne au point qu’une année plus tard, en janvier 1948, un Comité de libération du Maghreb arabe[2] est créé sous l’égide de l’émir Abdelkrim el Khattabi. Ce Comité est constitué par de jeunes nationalistes venus du Maghreb, la plupart comme volontaires pour la libération de la Palestine ou effectuant pour certains d’entre eux des études au Caire[3].

Sous l’impulsion de l’émir Abdelkrim et de ses partisans, des unités de commandos maghrébins sont constituées et regroupées dans des camps de formation militaire en Egypte, en Syrie puis en Irak. Ils sont près de 900 volontaires formés au maniement des armes et des explosifs par de jeunes officiers nationalistes arabes dont ceux qui renverseront les régimes corrompus et impotents du Moyen-Orient[4].

L’incapacité de la Ligue arabe à engager résolument les États de la coalition dans une lutte de libération des territoires occupés et la défaite militaire de 1948 jettent le discrédit sur les politiques. La question centrale devient alors celle de la coordination des différents partis et mouvements nationalistes du Maghreb pour un déclenchement concerté de la lutte armée de libération sur l’ensemble de l’Afrique du Nord. Dans une tentative désespérée de reprendre la main sur les activistes, un accord est conclu en 1951 entre les représentants de l’Istiqlal, du Né-Destour et du MTLD qui proclament leur intention de libérer l’Afrique du Nord de la présence française[5].

Nous nous devons de relever ici la coïncidence chronologique des faits entre la tenue du 1er congrès du Maghreb arabe et celle du congrès du MTLD[6] qui a lieu lui aussi en février 1947. À cette occasion, les débats laissent apparaître la même divergence de vues sur les voies et moyens pour l’accession à l’indépendance. Une sorte de compromis est conclu en Algérie débouchant sur la poursuite de la voie électorale sous le sigle du MTLD et la création d’une Organisation Spéciale (OS) chargée de préparer secrètement le parti et les militants au passage à la lutte armée. En 1951, suite à la découverte et au démantèlement de l’OS, les cadres dirigeants de cette organisation clandestine sont envoyés au Caire (Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider) et en France (Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche).

En 1951 donc, s’établit une nouvelle conjonction au Caire où les représentants de la voie insurrectionnelle vont vivre des années cruciales dans la proximité immédiate du Comité de libération du Maghreb arabe. C’est là que, par l’intermédiaire d’Ahmed Ben Bella en particulier, s’établissent des alliances et se met en place un axe Maghreb-Machrek dont le pivot semble se trouver dans la capitale égyptienne.

Au mois de mars 1952 les tentatives de coordination s’intensifient au niveau des partisans nord-africains de la lutte armée. Abdelkrim El Khattabi envoie une mission en Tunisie, en Algérie et au Maroc à la recherche de contacts devant assurer l’unification des rangs et la détermination des étapes. L’idée d’un nouveau mouvement unifié pour la libération du Maghreb arabe[7] fait son chemin. Sont désignés pour cette mission Abdesslam El Hachemi Taud et Hammadi Er Rifi, des officiers volontaires des brigades d’Afrique du Nord formés par l’Académie militaire irakienne. En Tunisie, la mission mandatée par Abdelkrim contacte Tahar Guiga, un des leaders du parti Néo-Destour. En Algérie, les émissaires rencontrent Abdelhamid Mehri, membre du comité central du MTLD. Ils expliquent que le but de leur mission est de mettre en œuvre des mesures concrètes pour la coordination de la lutte engagée à l’échelle du Maghreb et créer un sentiment unitaire quant au destin commun d’un Maghreb arabe uni. Mais la mission consiste également en la mise en place des filières pour le passage des armes et des explosifs expédiés par voie terrestre depuis l’Egypte ou la Libye. Une partie de ces chargements à haut risque sont déposés dans un chapelet d’entrepôts passant par la Libye et la Tunisie avant d’atteindre l’Algérie et le Maroc. L’un de ces dépôts installé en est tenu à Batna[8] par Mustapha Ben Boulaïd (autre membre du comité central du MTLD et cadre clandestin de l’OS). Le projet est de lancer au même moment des actions armées sporadiques et de faire exploser des bombes dans l’ensemble des pays du Maghreb afin d’obliger les forces françaises à déployer et disperser leurs forces sur l’ensemble de la région[9].

En 1952 toujours, Ahmed Ben Bella et Mohammed Boudiaf, tous deux cadres dirigeants de l’OS dissoute, se rencontrent en Suisse. La jonction est faite. Dès lors, pour les partisans de la lutte armée de libération de l’Algérie et du Maghreb, se mettent en place deux lignes de force. L’une, partant du Caire et passant par la Libye et la Tunisie, est adossée à deux personnalités éminentes ayant toutefois des objectifs différents (l’émir Abdelkrim et le colonel Abdel Nasser) ; l’autre, partant des bases militantes de la Fédération de France du MTLD et passant par l’Espagne et le Maroc s’appuie principalement sur les réseaux rifo-marocains.

Lorsqu’à la veille du déclenchement de la lutte armée, les dirigeants du PPA-MTLD et surtout ceux de l’Organisation Spéciale cherchent des appuis logistiques, des bases de repli et des filières pour le passage des armes, c’est auprès des insurgés du Sud tunisien et en Libye qu’ils vont les trouver[10]. Ce n’est d’ailleurs pas par hasard que les premiers maquisards algériens seront eux aussi appelés par les Français fellaghas[11].

En août 1954, quelques mois avant le déclenchement de la lutte armée en Algérie,  Il a été décidé que Mustapha Ben Boulaid se rende en Libye, que Larbi Ben M’hidi et Mohamed Boudiaf aillent à Tétouan et Nador pour assurer le contact avec les bases insurrectionnelles installées dans les pays frères du Maghreb. Au Maroc, ils rencontrent Abdelkebir El Fassi et Ahmed Ziad. En Tunisie, Lakhdar Cheriet et les partisans de Salah Ben Youssef

Ahmed Ben Bella, se rend de son côté au bureau du Caire du Comité du Maghreb arabe où les dirigeants conviennent du principe d’une action unifiée prévue initialement pour le 15 octobre[12].

Cette proximité entre les militants nationalistes des Aurès, des Nementchas et de l’Oued Souf en Algérie et les partisans de Salah Benyoucef dans le Sud tunisien d’un côté, entre Mohammed Boudiaf, Larbi Ben M’hidi, Abdelhafid Boussouf et les insurgés du Rif de l’autre n’est pas seulement sémantique ou géographique. Elle ne sera pas non plus sans conséquence dans les relations qui viendront s’établir entre le FLN-ALN, les Youssefistes du Né-Destour et les éléments de l’Armée de libération du Maroc après le déclenchement de la lutte armée en 1954.

En Algérie, l’impasse dans laquelle se trouve engagée la voie électorale et pacifique de la majorité du comité central du MTLD précipite la crise. Des responsables de l’OS dont Mohammed Boudiaf et Mourad Didouche tentent par tous les moyens de rassembler leurs troupes et, faute de faire l’unité des rangs entre partisans de Messali et ceux du comité central du MTLD, ils passent à la phase active de l’insurrection le 1er novembre 1954.

La conjonction des maquis

La naissance du FLN représenté par le Comité des Six[13] à Alger et par la Délégation extérieure du MTLD au Caire[14], pose un problème majeur en tant que solution de continuité entre le nationalisme des partis indépendantistes traditionnels et une nouvelle génération de militants. En Algérie, le passage à la lutte armée se fait dans les premier temps en dehors du parti et même contre le parti. Il est vécu par Messali comme par le comité central du MTLD comme un coup de force, une sorte de rébellion des activistes contre les politiques. De ce fait, dès novembre 1954, le capital relationnel accumulé tout au long des dernières décennies entre les directions politiques des partis nationalistes algérien et tunisien, semble être subitement rendu caduc ou pour le moins laissé comme en suspens. 

Dès lors se cristallise sur le terrain militaire une alliance de fait qui matérialise très probablement une sorte d’union des commandos nord-africains dont le principe aurait été acquis le 29 mai 1954 au Caire.

Des faits et témoignages viennent à l’appui de cette hypothèse. En effet, quelques semaines avant le déclenchement de la lutte armée, Mokhtar Badji[15], informe Mohammed Boudiaf que des combattants tunisiens traversent les frontières pour demander de l’aide, collecter des armes, de l’argent et des médicaments. Comme les journaux locaux commençaient à parler de ces infiltrations de fellaghas, cela  a fini par susciter quelques inquiétudes chez les responsable du FLN naissant qui craignait que ne se reproduisent les incidents ayant entraîné la découverte de l’OS en 1950[16]

Dans le Sud tunisien, dès les premiers mois de l’insurrection, l’ALN algérienne apporte son aide à Lazhar Cheriet et à Saci Lassoued pour l’organisation des unités de l’ALT (armée de libération de la Tunisie)[17]. Ahmed Mahsas, chargé par Ben Bella en 1955 de la logistique et de la sécurité pour l’Est algérien, revient en Tunisie après un court passage par la Libye. C’est en qualité de représentant de la direction (extérieure) du FLN qu’il va tenter de mettre un terme au désordre qui prévaut dans les rangs des unités de l’ALN cantonnées au-delà des frontières. Sur le plan militaire, il est chargé de la mise en place d’un comité pour la répartition des armes venues du Caire[18]. Sur le plan politique, sa mission est de « jeter les bases d’une structure révolutionnaire nord-africaine pour contrecarrer les plans français »[19].

De leur côté, les partisans de Salah Ben Youssef apportent une aide directe aux djounouds algériens.

« Une lettre de Ben Bella datant du 28 novembre 1955, atteste en effet que le FLN considérait comme un avantage pour les acheminements d’armes de Libye en Algérie, l’implantation de 300 Youssefistes dans le Sud tunisien. »[20]

Dans ce contexte, il y a lieu de rappeler que le 17 août 1954 s’ouvrent les négociations franco-tunisiennes. Mendès France qui cherche à tout prix à les faire avancer accroît la pression pour obtenir le désarmement des maquis du Sud tunisien. Les principaux négociateurs du Néo-Destour, Tahar ben Amar, Mohammed Masmoudi et Mongi Slim sont convoqués à Paris pour agir dans ce sens. Le 22 novembre, alors que la lutte armée a commencé en Algérie, un accord approuvé par le bey et par Mendès-France stipule : 

« Le gouvernement tunisien invite solennellement les fellaghas à remettre leurs armes aux autorités françaises et tunisiennes. »[21]

Le 15 janvier 1955 c’est le président du Conseil lui-même qui prend part aux pourparlers alors que Salah Ben Youssef durcit sa position, craignant des concessions de la part de Bourguiba. Le renversement du gouvernement Mendès France par le parlement français, sur l’affaire tunisienne justement, n’empêche pas cette même affaire d’être réglée le 21 avril par le gouvernement Edgard Faure qui signe avec Habib Bourguiba une convention générale amendée.

Tout porte à croire que l’alliance des unités de l’ALN et de l’ALT sur le terrain est dirigée contre la ligne Habib Bourguiba et s’inscrit dans le cadre d’un projet de soulèvement général de l’Afrique du Nord.

Pour confirmer cette hypothèse, à l’Ouest, la 5ème zone (Oranie) dirigée par Larbi Ben M’hidi installe ses quartiers à Nador dans le Rif marocain où se trouvent les camps de l’armée de libération du Maroc (ALM). Un des chefs de cette armée, le colonel Ben Miloudi remet gracieusement aux combattants algériens le camp de Khemisset[22]. C’est là que sont repris par Aberkane et le Docteur Khatib les projets d’une armée de libération de l’Afrique du Nord.

À Alger, Abdelhamid Boudiaf, un élément de l’OS proche de Mostefa Ben Boulaïd arrive avec un certain Lieutenant Abdelaziz Al Iraqi[23] en provenance du Maroc. Celui-ci avait pour mission d’aider à la formation militaire des maquisards algériens. Pris en charge par Boudjeroudi puis par Mahieddine Berrezouane et Mohammed Moqaddem, il est envoyé en Kabylie. Il sera quelques temps plus tard arrêté en compagnie de Abdallah Fadhel[24].

À l’idéal d’une unité du Maghreb fondée sur une alliance politique des partis Istiqlal, MTLD et Néo-Destour se substitue, sur le terrain, une autre unité maghrébine reposant sur la conjonction des armées de libération des trois pays du Maghreb : ALM, ALN, ALT.

Face à la solution politique négociée prévoyant une indépendance par étapes d’un Maghreb tourné vers l’Occident, se dresse alors l’alternative d’une indépendance conquise par les armes avec pour objectif, l’édification d’un Maghreb arabe intimement lié au Machrek.

La Rédaction


Bibliographie  : Daho Djerbal (dir.), L’armée de libération du Maghreb (1948-1955), Alger, Ed. Fondation Mohamed Boudiaf, Alger, 2004.


Notes

[1] Héros de la guerre du Rif et fondateur en 1922 de la République confédérée des tribus du Rif. Exilé à l’île de la Réunion, il s’échappe en 1947 du navire devant le ramener en France et s’installe au Caire.

[2] Sur ce point, la version diverge avec celle plus classique selon laquelle ce comité serait l’émanation du Bureau de liaison et d’information du Maghreb et de Palestine créé sous l’égide de la Ligue arabe.

[3] Témoignage de Abdesslam el Hachemi Taud, jeune volontaire qui a combattu dans les rangs des brigades nord-africaines pour la libération de la Palestine ; il participe à la création du premier comité de libération du Maghreb arabe sous la direction de l’émir Abdelkrim et présidera à la formation et à l’envoi des premières unités de commandos de l’ALM. Cf. Daho Djerbal, op. cit.

[4] El Hachemi Taud, in Daho Djerbal, op. cit.

[5] Slimane Chikh L’Algérie en armes ou le temps des certitudes, Alger, OPU, 1981, p. 486 et suiv.

[6] En 1946, le Parti du peuple algérien dissout décide de participer aux élections sous le sigle de Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques.

[7] Témoignage de Abdelatif Jabrou, in Daho Djerbal, op. cit.

[8] Capitale des Aurès dans l’est algérien.

[9] Abdelatif Jabrou, in op. cit.

[10] El Hachemi Taud, in op.cit.

[11] Voir cette entrée.

[12] Abdelatif Jabrou, in op.cit.

[13] Mohammed Boudiaf (comme coordonateur), Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’hidi, Mourad Didouche, Belkacem Krim, Rabah Bitat.

[14] Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella et Mohammed Khider.

[15] Un des responsables de l’OS pour l’est algérien, désigné par Boudiaf pour diriger le 1er novembre la région frontalière.

[16] Témoignage de Aïssa Kechida du groupe du 1er novembre de la capitale, compagnon de Boudiaf.

[17] Témoignage d’Ahmed Mahsas représentant politico-militaire du FLN auprès des autorités tunisiennes en 1955-1956.

[18] Comité constitué de représentants des wilayas 1, 2, 3 et de la base de l’Est.

[19] id.

[20] Jean Boisson. Ben Bella est arrêté, Paris,Études et recherches historiques, 1978, p. 422.

[21] Paul Marie de La Gorce. Apogée et mort de la IV ème  République, Paris, Grasset, 1979. p. 229.

[22] Ali Haroun. La 7ème wilaya. La guerre du FLN en France, Paris, Le Seuil. 1986,  p. 42.

[23] Le fameux Hammadi er Rifi  cité ci-dessus.

[24] Témoignage d’Aïssa Kechida. Archives personnelles.

Source : Mondafrique – 04/02/2026 https://mondafrique.com/decryptage/quand-le-maghreb-parlait-dune-seule-voix-contre-le-colonialisme/

Benjamin Stora : « Des membres de l’OAS sont aujourd’hui au pouvoir en France »

Benjamin Stora, historien spécialiste de la guerre d'Algérie et des relations franco-algériennes

L’historien Benjamin Stora, spécialiste de la guerre d’Algérie, a livré une analyse percutante sur les tensions franco-algériennes actuelles. Selon lui, « les enfants de l’OAS » ont accédé aux plus hautes responsabilités politiques en France, incarnant une revanche historique de l’extrême droite hostile à l’indépendance algérienne.

Dans plusieurs interventions récentes, notamment lors d’un hommage rendu à Hocine Aït Ahmed à Alger, Benjamin Stora a pointé du doigt ce qu’il considère comme une mutation profonde du paysage politique français. « Aujourd’hui en France, c’est plutôt l’extrême droite qui est à l’offensive », affirme l’historien, soulignant que cette mouvance est « résolument opposée à toute concession envers l’Algérie».

L’analyse de Stora est sans ambiguïté : les héritiers idéologiques et parfois biologiques de l’Organisation de l’armée secrète (OAS), ce mouvement terroriste créé en 1961 pour empêcher l’indépendance algérienne, occupent désormais des postes clés dans l’appareil d’État français. L’historien cite notamment le cas emblématique de Philippe Tabarot, actuel ministre des Transports dans le gouvernement Bayrou.

Philippe Tabarot, fils d’un chef de l’OAS

Philippe Tabarot n’est pas un cas isolé, mais sans doute le plus symbolique. Son père, Robert Tabarot (1928-2015), fut l’un des fondateurs et dirigeants de l’OAS à Oran. Bras droit du général Jouhaud, l’une des quatre têtes du putsch d’Alger d’avril 1961, Robert Tabarot était responsable du bureau des contacts politiques de l’organisation clandestine. Condamné à mort par contumace, il s’exila en Espagne franquiste après l’indépendance avant de bénéficier de l’amnistie de 1968.

En octobre 2025, le ministre a suscité une vive polémique en déclarant sur CNews que la France n’avait « pas à s’excuser du passé, ni du présent » concernant la colonisation. Sa sœur, Michèle Tabarot, députée des Alpes-Maritimes depuis 2002, assume ouvertement cet héritage : « Je revendique, j’assume mon héritage familial, c’est mon ADN », a-t-elle déclaré.

Benjamin Stora élargit son analyse à d’autres figures politiques. Il mentionne Robert Ménard, maire de Béziers, né à Oran en 1953 dans une famille dont le père, d’abord syndicaliste communiste, rejoignit l’OAS à la fin de la guerre. Louis Aliot, maire RN de Perpignan depuis 2020, est quant à lui issu d’une famille pied-noir d’origine juive algérienne.

Une extrême droite qui a « absorbé » la droite traditionnelle

Le constat le plus préoccupant de l’historien concerne la métamorphose du paysage politique français. Les partis de droite traditionnelle, héritiers du gaullisme qui avait acté l’indépendance algérienne, ont été selon lui « littéralement absorbés » par cette extrême droite historiquement ancrée dans le camp de l’Algérie française.

« Ils ne veulent pas reconnaître l’histoire de l’indépendance de l’Algérie », martèle Stora. « C’est le grand problème. Il faut qu’ils l’acceptent. Il faut accepter l’histoire accomplie. » L’historien rappelle que l’extrême droite française est « faite des héritiers de Vichy et de l’OAS en grande partie » et qu’elle n’a jamais accepté l’issue de 1962.

Face aux avancées mémorielles initiées par Emmanuel Macron, Stora exprime ses craintes. « Si aujourd’hui ou demain, l’extrême droite arrive au pouvoir, elle va détricoter l’ensemble de ces mesures qui étaient un démarrage », prédit-il. Son rapport de 2021 sur la réconciliation mémorielle lui a valu une pétition de députés LR et RN réclamant qu’on lui retire la Légion d’honneur, ainsi que de nombreuses menaces.

Pour Stora, la crise actuelle entre Paris et Alger, « la plus grave depuis l’indépendance », s’inscrit dans ce contexte de résurgence d’une idéologie que l’on croyait marginalisée. « En France, il y a un réveil d’une extrême droite qui fait de l’Algérien son ennemi », conclut l’historien, appelant à des gestes concrets, notamment sur la restitution des biens culturels, pour sortir de l’impasse.

La Rédaction

Source : Medi@terranee – 01/02/2026 https://www.mediaterranee.com/0172026-benjamin-stora-des-membres-de-loas-sont-aujourdhui-au-pouvoir-en-france.html

« Complément d’Enquête », une arme braquée sur l’Algérie – Jacques-Marie Bourget

Cogner sur l’Algérie et les musulmans est le mot d’ordre qui mobilise la grande Nation Française qui rêve d’une police semblable à ICE, celle qui fonctionne si bien aux Etats-Unis. Contre Alger, pas de nuance et ne jamais retenir ses coups. L’ émission « Complément d’Enquête » a suivi cet ordre qui flotte dans l’air du temps. Et ce n’est pas mettre à l’honneur le service public, si indépendant.

Comme, ce soir là, il n’y avait ni foot ni film pour moi appétissants à la télévision, j’ai décidé  de regarder, en décalé, le « Complément d’Enquête » consacrée par France 2 aux relations entre la France et l’Algérie, sous le titre « Rumeurs et coups tordus ». J’ai eu raison car c’était passionnant. Passionnant pour celui qui s’intéresse au journalisme, à ses règles, et aux références de la profession qui sont contenues dans « La Charte de Munich ». Ici, j’ai sous les yeux deux des dix articles de la Charte en question, le 8 et le 9. Ils définissent la frontière entre le « journalisme » et la « communication ». En appuyant son reportage sur les propos de l’ambassadeur de France à Alger, aujourd’hui replié à Paris, « Complément d’Enquête » a ouvertement claironné la propagande de l’Elysée. Le diplomate questionné n’étant qu’un porte-parole façon perroquet. Martelant que le Sahara Occidental était bien une terre marocaine . Le journalisme ne doit pourtant, nous dit la « Charte », se pratiquer ainsi. Mieux , comme dans une série télévisée – « le bureau des légendes » étant le modèle à reproduire – nous avons eu droit à un one-man-show de l’ ambassadeur mis en scène chez lui, et dans de bien jolis salons dont je suppose qu’ils ont été prêtés par le Quai d’Orsay, qui se rendait ainsi complice du forfait. Et, la sanction n’a pas tardé, le diplomate bavard a été déclaré « persona non grata » en Algérie. Observons que, pour être fidèle à son titre, le magazine a été très riche en rumeurs, constituant lui-même un coup tordu. La note finale est donc de vingt sur vingt, la mission  « flinguer l’Algérie » a été accomplie.

Le « Complément », comme on le dit aussi dans les boutiques de régime, commence par un sujet sur l’emprisonnement de Christophe Gleizes, journaliste français condamné à 7 ans de prison. C’est moche pour le confrère, mais on ne nous livre jamais le dossier qui a conduit ce naïf à une telle incarcération. C’est pourtant simple : sur le territoire algérien, il a exercé son métier sans respecter la loi, c’est-à-dire sans un visa de presse obligatoire. Circonstances aggravantes, vu d’Alger, le reporter était en relation avec des militants du MAK, « Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie », organisation basée à Paris (avec de de solides appuis en Israël). Prononcer à Alger les trois lettres de MAK, c’est tendre le chiffon rouge dans la corrida, ce mouvement étant classé « organisation terroriste ». Sans imaginer qu’il allait enfoncer un peu plus Christophe Gleizes, depuis Paris interrogé par le média d’extrême-extrême droite « Frontières », le numéro 2 du MAK nous à expliqué comment il a facilité l’enquête du journaliste. En tant que partisan d’un journalisme sans entraves, je souhaite que ce confrère soit vite libéré. Mais il faut avouer que, ne mesurant pas bien le risque ce spécialisé du sport a joué  avec le feu. « Complément d’Enquête » n’a jamais fait état du dossier complet. Pour étoffer leur film, les reporters ne sont pas cassé la tête, se rendant bêtement dans les bureaux de Reporters Sans Frontières. Une organisation décrédibilisée quand on sait qu’elle a été financée par des fonds provenant de Washington et d’Israël. Une mauvaise clé pour ouvrir une serrure à Alger.

Pour mettre aussi des couleurs sur ses images, l’émission ne nous épargne pas, sur le dos du chanteur kabyle assassiné Lounès Matoub, une petite réunion de berbères à Paris avec robes chamarrées et bijoux d’argent pendants un peu partout. Séquence qui va plaire au MAK embusqué derrière tout cela. En revanche, pas la moindre vue d’une autre manifestation tenue en décembre dernier place de la Nation à Paris, et qui regroupait des Kabyles « fiers de le berbéritude », mais pour autant et en « même temps », supporteurs d’une « Révolution algérienne » dans laquelle leurs ainés ont joué un rôle si important. Ce jour-là de cette manifestation « pro-Algérie », les reporters de « Complément d’Enquête » avaient piscine.

La suite de cette fiction continue d’en être une, puisque les scènes « reconstituées », les images « fake » s’additionnent, faute de vérités à mettre à la lumière.  On y voit des « barbouzes » d’Alger, pourquoi pas, et un diplomate algérien mis en prison pour s’être pris pour James Bond. Enfin on nous affirme « la volonté des services d’outre-Méditerrannée de contrôler des élus français, algériens d’origine », cette volonté étant certifiée par « des notes de la DGSI », le service de contre- espionnage français. Hélas, on ne nous montre aucun document, et nous devons croire France 2 sur parole. Et c’est bien léger. Cette pasta tchouta de rumeurs devient lassante avec ce mode « on ne sait rien, mais on vous dit tout ». Nous restons chez Netflix ce qui provoque de gros dégâts dans le journalisme.

On pouvait s’attendre à ce que, pour être « objectif » dans le recensement des coups tordus, « Complément d’Enquête » décrive comment l’Algérie accuse la DGSE, service d’espionnage tricolore, d’avoir exfiltré du pays, vers la Tunisie, une opposante qu’Alger entendait juger. Aucun mot non plus sur Mohamed Amine Aïssaoui, un djihadiste qui dit avoir été « pris en main par les espions français avec pour mission de créer des cellules terroristes en Algérie »…  Un entretien avec monsieur Aïssaoui nous aurait été fort utile. Mais rien. Conclusion les barbouzes françaises sont donc trop bien élevées pour mettre un pied en Algérie.

La séquence finale, celle traditionnelle où un témoin assis dans un fauteuil rouge, est cuisiné par le chef de « Complément ». Notons que, pour jouer cette scène d’apothéose, l’ineffable Jack Land a prêté les salons de l’Institut du Monde Arabe. Un lieu parfait pour coller l’Algérie au mur. Dans le rôle du témoin ultime, c’est la député Verte, d’origine algérienne, Sabrina Sebaihi qui sert d’otage volontaire. Bien fait pour elle, quand on veut jouer les Saint-Sébastien, on prend des flèches.  Tristan Waleckx, grand prêtre de ce « Complément » qui ne complète rien, va boxer la malheureuse avec d’autant plus de dureté qu’il sait qu’elle est sans défense. Mettez Mélenchon devant ce tigre de papier et vous verrez la différence. Je constate ce comportement, un poil colonial, avec autant de tristesse que j’ai été un ami de Benoît Duquesnes le créateur de « Complément », alors conçu avec une grande rigueur, dans un bureau sans légende. J’ai même eu en 2003, un soir de guerre en Irak, l’honneur de m’asseoir dans le fauteuil rouge.

Pour conclure mon compte-rendu de ce « Journalisme pour les Nuls », je veux rappeler que Waleckx, l’homme qui n’a que deux chaussures blanches, est un récidiviste. En février 2024, ce maître du vrai a déjà eu une autre bonne idée : pour réaliser un reportage sur le Hamas, il a passé commande à la femme – franco-israélienne et sioniste ultra – du porte parole de l’armée de Tel Aviv. Alors certain que la vérité allait sortir du puits. Tout habillée.

Jacques-Marie BOURGET

L’émission a rapidement provoqué une réaction officielle du côté algérien. Le MAE a convoqué le diplomate français le 23 janvier et diffusé un communiqué de protestation. Voici le texte intégral

Source : Geooptic – 25/01/2026 https://geooptic.org/?p=1038

France 2 – Complément d’enquête, « Rumeurs et coups tordus : la guerre secrète France-Algérie » diffusé le jeudi 22/01/2026

ARTE – «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens» : l’Algérie insurgée, la France punitive – M. F. Gaïdi

Pour des milliers de Calédoniens d’origine algérienne, l’histoire n’est pas un livre clos. C’est une douleur transmise de génération en génération, une mémoire qui saigne en silence et qui, aujourd’hui, se raconte.

La chaîne thématique ARTE consacre un documentaire puissant à cet héritage méconnu, intitulé : «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens». Il raconte l’histoire de ceux que l’Etat colonial français jugea «insoumis» ou «criminels» et expédia à plus de 18 000 kilomètres de leur terre natale, où leurs descendants vivent encore.

A la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la répression coloniale en Algérie, des révoltes éclatent, notamment celle de Mokrani en 1871-1872, conduite par des chefs kabyles contre l’occupation française. Après la capture et les procès, plus de 2000 hommes sont condamnés à la déportation vers la péninsule lointaine de Nouvelle-Calédonie, souvent inscrits sous un simple numéro, envoyés au bagne pour expier leur insurrection et leur désordre perçu.

Parmi eux se trouvent des figures comme Cheikh Boumerdassi, embarqué avec d’autres sur le navire La Loire le 5 juin 1874, et arrivé à Nouméa le 16 octobre 1874, après 129 jours de voyage à travers un océan hostile. Dans les archives, on trouve aussi le destin de Abdallah ben Achour, condamné en 1889 à sept ans de travaux forcés pour des accusations criminelles à Alger, puis embarqué en janvier 1890 sur Le Calédonien et débarqué en septembre 1890 à Nouméa, où il fut affecté à divers chantiers pénitentiaires. Le reportage d’ARTE rappelle que beaucoup de ces hommes ne reverront jamais leur terre natale, quittant familles et villages agricoles pour un monde inconnu, sous les tropiques du Pacifique.

L’ épreuve commençait dès l’embarquement. Sur des navires militaires ou pénitentiaires, enchaînés et entassés, les déportés traversaient les mers pendant plusieurs mois, dans des conditions si dures que le nombre de morts, souvent jetés par-dessus bord en route, demeure inconnu. Taïeb Aïfa, dont le père fut du dernier convoi en 1898, évoque cette mémoire enfouie : «L’histoire de nos aïeux était un sujet tabou. La loi du silence régnait dans les familles de déportés.» Pour lui, libérer cette histoire est un acte de justice envers les souffrances accumulées sans parole. Il raconte que leurs descendants ont longtemps porté une douleur silencieuse, un héritage de séparation et d’absence que même la liberté ne suffit pas à guérir.

Arrivés en Nouvelle-Calédonie, les condamnés furent d’abord privés de liberté, mis au travail forcé pour développer la colonie. Le bagne fournissait une main-d’œuvre massive pour les travaux publics, l’aménagement des routes et, plus tard, pour des contrats de travail proches de l’esclavage.

Paradoxalement, certains parvinrent à s’adapter et à survivre dans ce nouveau contexte colonial. L’histoire d’Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, frère d’un des principaux chefs de l’insurrection de 1871, en illustre la complexité. Après sa condamnation à mort commuée en déportation en 1873, il arriva en octobre 1874 en Nouvelle-Calédonie et y vécut jusqu’en 1904, participant parfois aux affaires locales et développant des activités civiles.

La transformation de ces hommes captifs en travailleurs implantés, puis de certaines familles en propriétaires de petites concessions agricoles autour de localités comme Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout, soulève des questions profondes sur l’identité coloniale. Eux qui avaient résisté à la domination française se retrouvaient intégrés, parfois malgré eux, à une autre forme de domination territoriale.

Des souffrances individuelles aux mémoires vivantes

Les témoignages audios et visuels du reportage donnent un visage à ces récits historiques. Maurice Sotirio, descendant d’un déporté originaire de Constantine, confie : «Mon grand-père a laissé deux enfants en Algérie qu’il n’a jamais revus.» Ces paroles résonnent comme une affirmation que l’histoire ne doit plus être reléguée à l’oubli. Au-delà de l’intime, plusieurs descendants soulignent les difficultés à renouer avec leurs racines. L’accès à la terre de leurs ancêtres est souvent administratif et politique, parfois limité par l’absence de reconnaissance officielle de leur histoire. Aujourd’hui, environ 15 000 Calédoniens de descendance algérienne vivent encore sur ces îles du Pacifique, formant une communauté attachée à la fois à ses racines algériennes ou nord-africaines et à la terre calédonienne qu’elle a faite sienne au fil des générations.

Associations culturelles et réseaux de familles s’efforcent de préserver cette mémoire, de transmettre les traditions et de faire reconnaître publiquement l’histoire de leurs ancêtres. Pour eux, il ne s’agit plus d’un fait lointain, mais d’une question de justice historique et de reconnaissance des souffrances subies. La réappropriation de cette mémoire, longtemps silencieuse, est désormais au cœur de leur identité et de leur relation avec l’Algérie d’aujourd’hui.

Le documentaire d’ARTE ne se contente pas de retracer des faits. Il donne la parole à ceux qui portent encore les répercussions d’un système colonial qui envoyait des hommes loin de leur maison, pour travailler, souffrir, puis mourir sans retour possible. C’est une histoire qui questionne nos récits nationaux, nos mémoires coloniales et notre responsabilité collective envers ceux qui ont été brisés par l’histoire. Dans cette mémoire vivante, il y a une demande : que l’on écoute, que l’on écrive, que l’on se confronte enfin à ces trajectoires humaines qui ne sauraient être réduites à de simples statistiques d’un passé oublié.

Source : El Watan – 25/02/2026 https://elwatan.dz/documentaire-darte-en-nouvelle-caledonie-lexil-force-des-algeriens-lalgerie-insurgee-la-france-punitive/

« À chaque fois l’histoire te rattrape »- Lynn S.K.

« À chaque fois l'histoire te rattrape » par Lynn S.K.

En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.

À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022). 

En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.

Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.

J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.

Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.

J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.

Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.


[1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.

En savoir plus

Source : Achac https://achac.com/tribune/chaque-fois-lhistoire-te-rattrape

France–Algérie : Ségolène Royal plaide pour une reconnaissance explicite des crimes coloniaux

Intervenant lors des Rencontres nationales organisées samedi 17 janvier 2026 à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Ségolène Royal, récemment élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), a appelé à un changement de paradigme dans la relation franco-algérienne.

Au cœur de son propos : la nécessité pour la France d’assumer pleinement sa responsabilité historique dans les crimes commis durant la période coloniale en Algérie.

Une relation bilatérale enfermée dans les non-dits

D’emblée, l’ancienne ministre française a dressé un constat critique de l’état des relations entre Paris et Alger, régulièrement traversées par des crises diplomatiques liées aux questions mémorielles, migratoires ou régionales. Selon elle, l’absence d’une parole politique claire sur le passé colonial contribue à entretenir une relation instable, instrumentalisée au gré des agendas internes français.

Ségolène Royal a dénoncé l’usage récurrent de la question algérienne comme levier de débat politicien, estimant que cette posture empêche toute avancée durable. Elle a notamment rejeté l’expression de « rente mémorielle », qu’elle juge réductrice et offensante à l’égard des souffrances engendrées par la colonisation.

Reconnaître les crimes coloniaux comme préalable politique

L’ axe central de son intervention a porté sur la reconnaissance explicite des crimes coloniaux commis par la France en Algérie. Citant Aimé Césaire, elle a qualifié la colonisation d’« entreprise d’ensauvagement » et plaidé pour des excuses officielles de l’État français, estimant qu’un tel geste constituerait non pas une concession, mais un acte de responsabilité politique.

Pour Ségolène Royal, cette reconnaissance est une condition indispensable pour sortir de l’impasse mémorielle : « Sans vérité clairement assumée, aucune relation apaisée et équilibrée ne peut se construire », a-t-elle affirmé, soulignant que d’autres pays européens ont déjà franchi ce seuil symbolique.

Des actes concrets pour accompagner la reconnaissance

Au-delà du discours, la présidente de l’AFA a défendu plusieurs mesures concrètes destinées à traduire cette reconnaissance dans les faits. Elle a notamment évoqué la restitution intégrale des restes humains et des crânes de résistants algériens conservés en France, ainsi que celle du canon Baba Merzoug, toujours exposé à Brest.

Elle a également insisté sur la transparence totale concernant les essais nucléaires français dans le Sahara, appelant à la déclassification complète des archives et à une mobilisation scientifique internationale pour la dépollution des sites concernés.

Vers un nouveau cadre de coopération

Selon Ségolène Royal, la reconnaissance claire du passé colonial permettrait de dégager un espace politique nouveau, favorable à une coopération tournée vers l’avenir, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de l’économie maritime. Elle a présenté l’Algérie comme un partenaire stratégique de long terme pour l’Europe, à condition que la relation repose sur la confiance, le respect mutuel et la stabilité politique.

En filigrane de son intervention, un message constant : la reconnaissance des crimes coloniaux ne relève pas uniquement du devoir moral, mais constitue un levier diplomatique essentiel pour refonder durablement les relations franco-algériennes.

La Rédaction

Source : Le Matin d’Algérie – 18/01/2026 https://lematindalgerie.com/france-algerie-segolene-royal-plaide-pour-une-reconnaissance-explicite-des-crimes-coloniaux/

Mohammed Harbi inhumé en France : d’un exil à l’autre – Samia Naït Iqbal

L’inhumation en France du militant indépendantiste et historien Mohammed Harbi a suscité une vague de réactions en Algérie.

Au-delà de l’émotion, la polémique relayée sur les réseaux sociaux relance un débat ancien sur le rapport de l’État algérien à ses figures historiques critiques et sur la place accordée à la pluralité des mémoires de la guerre de libération.

Comme d’autres personnalités majeures de l’histoire nationale, Mohamed Harbi a choisi d’être enterré hors de son pays. Une situation qui n’est ni nouvelle ni exceptionnelle, mais qui interroge par sa portée symbolique. Acteur de la Révolution, ancien cadre du FLN, puis historien rigoureux et critique du pouvoir issu de l’indépendance, Harbi a été progressivement marginalisé avant d’être poussé à l’exil.

Emprisonné après le coup d’Etat de juin 1965, placé sous surveillance, il quitte l’Algérie dans les années 1970. C’est depuis la France qu’il poursuit son travail historique, devenant une référence internationale sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Son éloignement n’a jamais signifié une rupture avec son pays, mais plutôt l’impossibilité d’y exercer librement sa pensée.

Son inhumation en France, dans la terre de « l’ancien colonisateur », apparaît ainsi comme le prolongement logique d’un exil imposé. Elle met en lumière une contradiction persistante : celle d’un État qui célèbre officiellement la Révolution tout en maintenant à distance les meilleurs de ses enfants et ceux qui en proposent une lecture critique, documentée et non conforme au récit officiel. Toute l’ambiguïté machiavélique est dans cet affichage cynique que le pouvoir cultive depuis l’indépendance.

La controverse actuelle révèle surtout une difficulté structurelle à intégrer les voix dissidentes dans le champ mémoriel national. Elle pose aussi une question simple et dérangeante : pourquoi des moudjahidine et intellectuels de premier plan finissent-ils, de leur vivant comme après leur mort, hors des frontières du pays qu’ils ont contribué à libérer ? Il est au moins manifeste que ce choix répond à une volonté de rupture avec le pouvoir en place, considéré comme ayant failli aux valeurs de la révolution.

Dans le cas de Mohammed Harbi, l’enterrement à l’étranger ne relève ni d’un choix idéologique ni d’un reniement. Il constitue sans doute le symptôme d’un rapport inachevé à l’histoire, où l’exil demeure, encore aujourd’hui, le prix de l’indépendance intellectuelle.

Source : Le Matin d’Algérie – 13/01/2026 https://lematindalgerie.com/mohammed-harbi-inhume-en-france-dun-exil-a-lautre/

Zaïd, Malya, Naila : en France, la haine raciste vise aussi les bébés – Marie Turcan et Khedidja Zerouali

Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».

Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.

À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.

Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 »« Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… »« Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! »« On aurait dû l’avorter »« Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».

En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.

Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.

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Captures d’écran de tweets racistes suite à la publication de l’article de la Provence sur la naissance de Zaïd. © Photomontage Mediapart

D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »

Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.

Plongée dans l’Internet raciste

Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »

À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.

Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.

À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord« Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes. 

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Commentaires suite aux publications des premiers bébés de l’année dans les journaux L’indépendant Perpignan et l’indépendant Narbonne. © Photomontage Mediapart

Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony. 

Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.

L’offensive autour des prénoms

La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.

« Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »

C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.

Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.

Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes

« Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza EsmiliCela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »

Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.

L’obsession identitaire du « grand remplacement »

En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.

En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.

Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.

« Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».

Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».

Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.

« Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.

« En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »

En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.

Source : Médiapart – 11/01/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/110126/zaid-malya-naila-en-france-la-haine-raciste-vise-aussi-les-bebes

Pourquoi l’Algérie criminalise-t-elle la colonisation française maintenant ? Paul Max Morin

France Culture

Les enjeux internationaux

Le Parlement algérien a adopté mercredi 24 décembre à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française. Cette loi réclame aussi des « excuses officielles » à la France. Pourquoi cette loi intervient-elle maintenant et que révèle-t-elle des relations franco-algériennes ?

Avec Paul Max Morin, docteur en science politique, chercheur à l’université de Stirling et à Sciences Po Paris

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/pourquoi-l-algerie-criminalise-t-elle-la-colonisation-francaise-maintenant-4877762