Il est temps de regarder notre passé en face, avec ses ombres et ses lumières – Fatiha Rahmouni

Amar Ould Hamouda et Bennaï Ouali assassinés par l’ALN.

L’histoire des mouvements de libération nationale recèle une part d’ombre universelle, celle où l’idéal révolutionnaire se fragmente sous le poids des ambitions, des dogmes et de la paranoïa clandestine.

Le face-à face dramatique entre Ouali Bennaï et Mohammedi Saïd à l’été 1956 n’est pas un simple fait divers de la guerre d’indépendance algérienne. C’est le miroir d’une déchirure profonde, le moment précis où la légitime violence libératrice contre le colonisateur commence à se retourner contre ses propres enfants.

Lorsque Ouali Bennaï lance cette réplique cinglante : « Range ta mitraillette, moi je l’ai portée pour des causes plus nobles », il ne fait pas seulement preuve d’un courage physique face à la mort. Il pose une frontière morale fondamentale entre le militantisme politique et la dérive militariste.

Pour ce pionnier du nationalisme, l’arme n’est qu’un outil temporaire au service d’une vision, celle d’une Algérie pluraliste, démocratique et inclusive. Face à lui, la réponse de Mohammedi Saïd, le qualifiant d’ennemi de Dieu, illustre l’apparition d’un absolutisme dangereux. En sacralisant la cause et en diabolisant la nuance, la direction de la Wilaya III a transformé le désaccord politique en trahison suprême, légitimant ainsi l’irréparable.

L'assassinat de Bennaï, survenu quelques mois après cette altercation, s'inscrit dans la douloureuse lignée des purges internes qui ont jalonné la construction du FLN/ALN.

De la crise anti-berbériste de 1949 à l’élimination d’Abane Ramdane, le mouvement a fait le choix tragique de sacrifier ses esprits les plus critiques sur l’autel d’une unité de façade.

En voulant uniformiser la pensée et éliminer la diversité des débats notamment la reconnaissance de l’identité amaziɣe,les acteurs de ces purges ont involontairement dessiné les contours autoritaires de l’Algérie post-coloniale.

Se pencher aujourd’hui sur le parcours de figures sacrifiées comme Ouali Bennaï, Amar Ould Hamouda ou M’barek Aït Menguellet, ce n’est pas diminuer la grandeur de la révolution algérienne,c’est au contraire lui rendre sa vérité humaine. C’est accepter de regarder l’histoire dans toute sa complexité, loin des mythes officiels et figés. Redonner une voix à ces martyrs de l’ombre est un devoir mémoriel essentiel ,celui de rappeler que la liberté d’un peuple ne peut s’épanouir durablement si elle s’est construite sur le silence forcé de ses premiers éveilleurs.

En éliminant ses cadres les plus politiques, pluralistes et intellectuels au profit d’une logique purement militaire, la Révolution a façonné le système politique, identitaire et social de l’Algérie d’aujourd’hui.

L’héritage de ces règlements de comptes se manifeste à travers plusieurs dynamiques majeures à leur tête le Congrès de la Soummam 1956 qui avait pourtant posé le principe de la primauté du politique sur le militaire . L’assassinat de Abane Ramdane en 1957, puis l’élimination ou la marginalisation des grandes figures politiques comme Ouali Bennaï ou plus tard les opposants de l’été 1962, ont définitivement inversé ce rapport de force.

Depuis 1962, le pouvoir réel en Algérie est structurellement détenu ou arbitré par l’institution militaire et les services de sécurité ayant l’armée comme colonne vertébrale de l’État, tandis que les institutions civiles ou partisanes subissent une subordination historique.

Les purges visaient à imposer une voix unique et une discipline de fer au sein du FLN/ALN pour faire face à la puissance coloniale française. Cependant, cette culture du soupçon et du monolithisme idéologique a survécu à l’indépendance.

Le régime post-colonial s’est construit sur le modèle du parti unique jusqu’en 1989 et conserve une profonde méfiance envers la dissidence, l’opposition structurée et le débat contradictoire.

Les revendications citoyennes, comme celles portées par le mouvement du Hirak en 2019, se heurtent souvent à cette même rhétorique du pouvoir qui assimile la critique interne à une menace pour l’unité nationale ou à une main de l’étranger .

En réprimant violemment les cadres d’Afrique du Nord lors de la crise berbériste de 1949, puis en liquidant physiquement des figures de la Wilaya III comme Ouali Bennaï, Amar Ould Hamouda et M’barek Aït Menguellet, la direction révolutionnaire a fait le choix d’un nationalisme exclusivement arabo-islamique, occultant la composante berbère de l’Algérie.

Cette occultation a généré des décennies de conflits, de frustrations et de traumatismes mémoriels en Kabylie du Printemps berbère de 1980 au Printemps noir de 2001. Même si les langues et la culture amaziɣes ont fini par être reconnues constitutionnellement après des décennies de luttes, la gestion politique de cette question reste ultra-sensible et continue de nourrir des tensions régionales.

La liquidation de héros nationaux par leurs propres frères d’armes a imposé une omerta d’État et pour maintenir le mythe d’un FLN uni et sans fissures ,un seul héros, le peuple tout en mettant l’histoire officielle sous silence ou en la diabolisant les victimes de ces purges.

L’Algérie aujourd’hui souffre d’un profond déficit de confiance entre les citoyens et les récits officiels.

La quête de vérité historique, portée aujourd’hui par des historiens indépendants, des enfants de Chouhada et des éditeurs, est un enjeu démocratique majeur.

Le besoin de réhabiliter ces figures martyrisées montre que la société algérienne cherche à pacifier sa mémoire pour mieux construire son avenir.

En somme, les balles tirées à l’été 1956 ou dans les maquis de la Révolution n’ont pas seulement éliminé des hommes ; elles ont tracé la trajectoire d’un État où la sécurité prime sur la liberté, la démocratie et la souveraineté populaire dans cette Algérie contemporaine qui vit au rythme d’un grand paradoxe historique vieux de soixante quatre ans après son indépendance, le pays demeure profondément hanté par les choix fondateurs et parfois tragiques de sa révolution. Les purges des années 1950, qui ont vu l’élimination de figures visionnaires et pluralistes comme Ouali Bennaï, ont laissé une empreinte indélébile sur l’architecture du pouvoir actuel.

En faisant le choix précoce de faire primer l’ordre militaire sur le débat politique et l’unanimisme de façade sur la diversité identitaire, les architectes de ces épurations ont dessiné, malgré eux, les contours d’un système qui peine aujourd’hui à se réinventer.

De nos jours, le quotidien des Algériens est marqué par cette tension permanente entre le souffle d’une société civile jeune, connectée et profondément avide de liberté, et la rigidité d’une gouvernance héritée de la clandestinité. Les élans populaires récents, à l’image du sursaut pacifique du Hirak, ont magistralement démontré que la quête d’une Algérie plurielle, démocratique et juste celle-là même pour laquelle Bennaï a refusé de reculer face au canon d’une mitraillette est toujours intensément vivante dans le cœur des citoyens. Pourtant, face à ces aspirations, le pouvoir continue d’actionner les mêmes vieux mécanismes de suspicion, assimilant souvent la contradiction ou la défense des spécificités culturelles à une menace pour la cohésion nationale.

Finalement, ce que vit l’Algérie aujourd’hui est une quête de réconciliation avec sa propre vérité. Le pays ne pourra pleinement libérer son immense potentiel tant que son histoire officielle sera sélective et que les figures sacrifiées de la première heure resteront confinées dans les marges du récit national.

Regarder le passé en face, avec ses ombres et ses lumières, n’est pas un acte de division, mais une condition indispensable pour bâtir une république moderne. C’est en redonnant leur juste place aux artisans d’une Algérie plurielle que la nation pourra enfin clore le chapitre de ses traumatismes internes et offrir à sa jeunesse l’avenir ouvert, démocratique et digne auquel elle aspire.

Source : Le Matin d’Algérie – 05/11/2026 https://lematindalgerie.com/il-est-temps-de-regarder-notre-passe-en-face-avec-ses-ombres-et-ses-lumieres/

Une semaine sous le signe de la haine raciste en France – Faïza Zerouala

Plusieurs faits à caractère raciste et islamophobe ont marqué l’actualité des derniers jours. De l’attentat des Yvelines aux menaces visant une mosquée dans l’Hérault, en passant par un courrier haineux adressé au maire de Trappes ou des tags « remigration » à Paris, les pressions et les violences de l’extrême droite sont quotidiennes.

La semaine avait commencé dans le recueillement, avec des rassemblements en hommage à Pengo Bossio Wangi, tué à Trappes (Yvelines) le 23 octobre dans un attentat raciste, où cinq autres personnes, dont une fille de 12 ans, ont été blessées.

Dans plusieurs villes de France, les participant·es endeuillé·es et parfois terrifié·es ont partagé leur angoisse face au climat ambiant. Des personnes racisées et musulmanes y ont exprimé leur peur d’être à leur tour victimes. Beaucoup y ont dénoncé la banalisation du racisme dans les médias, en particulier sur CNews.

Mais ces derniers jours, plusieurs autres événements, de gravité diverse, ont de nouveau émaillé l’actualité, démontrant s’il le fallait encore à quel point les pressions et les violences de l’extrême droite sont quotidiennes. Loin de perdre en vigueur, la haine s’exprime désormais de manière assumée dans l’espace public.

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© Photo illustration Armel Baudet / Mediapart

À Lodève, une mosquée prise pour cible par des menaces islamophobes

Mardi 27 octobre, des inscriptions tracées à la peinture rouge ont été retrouvées à la mosquée de Lodève (Hérault), commune située au pied du plateau du Larzac. Sur la boîte aux lettres, un tag « Islam dehors » et une enveloppe cartonnée avec l’inscription « la valise ou le cercueil »,une menace utilisée lors de la guerre d’Algérie. Un oiseau mort, de l’huile et des œufs cassés ont également été retrouvés devant le lieu de culte musulman.

Mejda, une consultante en communication de 33 ans qui a grandi à Lodève, raconte à Mediapart les raisons qui l’ont poussée à coorganiser, dans la foulée de cette découverte, un rassemblement en soutien à la communauté musulmane. Tout a commencé lorsque son frère, âgé de 18 ans, est rentré effrayé de la mosquée après la prière accomplie après le coucher de soleil. « Il m’a dit “On a peur avec mes copains”, explique la jeune femme. Alors j’ai posté un message sur le groupe Facebook local pour appeler à un rassemblement spontané. »

Pour Mejda, il était « indispensable de médiatiser la situation, de se mobiliser et de montrer que nous n’avons pas peur ». Près de deux cents habitant·es de la commune se sont joint·es au rassemblement. Le même jour, l’association gestionnaire de la mosquée a transmis un communiqué aux fidèles du lieu de culte. Elle y assure comprendre l’inquiétude de la communauté, mais appelle à agir avec « prudence et responsabilité », pour ne pas interférer avec l’enquête judiciaire, ouverte après les faits, mais aussi pour éviter toute « récupération politique ».

Lahcen Atfaoui, membre de la cellule de gestion de la mosquée de Lodève, rappelle à Mediapart que ce n’est pas la première fois que l’édifice religieux est visé. Trois semaines auparavant, des jets d’huile et d’œufs avaient déjà été constatés aux alentours. Par le passé, ces événements étaient « pris à la légère » en raison du caractère isolé de Lodève, souligne-t-il. Mais à présent, les fidèles « ont peur » au vu du contexte. Des consignes de vigilance interne ont d’ailleurs été transmises.

Des plaintes ont été déposées par la mosquée et une enquête a donc été ouverte par le parquet de Montpellierpour dégradation du bien d’autrui commise en raison de la religion et menace matérialisée de crime contre les personnes commise en raison de la religion. Une qualification importante et à la hauteur de la situation, selon Medja. « Au moins, ils n’ont pas simplement qualifié les faits de simples dégradations », affirme-t-elle.

La jeune femme reste toutefois très inquiète. « La mosquée de Lodève n’est pas du tout sécurisée. Il n’y a aucune caméra de vidéosurveillance et, en plus de ça, quand les fidèles prient, les portes sont toujours ouvertes. » Mejda se rappelle avec effroi du précédent Aboubakar Cissé, tué en pleine prière en avril 2025 dans une mosquée à La Grand-Combe, dans le département voisin du Gard. « Nous sommes encore traumatisés par ce qui s’est passé. On n’a pas envie de ce climat-là ni d’importer un climat de peur dans les mosquées », dit-elle.

Mejda souligne aussi qu’il n’est pas anodin que ces faits se déroulent six mois avant l’élection présidentielle. « Le climat va se durcir » dans cette période préélectorale, craint-elle. De son côté, la Grande Mosquée de Paris a condamné « avec la plus grande fermeté » les menaces de mort et les inscriptions racistes retrouvées autour du lieu de culte de Lodève. Et s’inquiète plus largement du « degré de violence de la haine antimusulmane en France ».

À Trappes, le maire Ali Rabeh visé par un courrier raciste

Vendredi 30 octobre, quelques jours après l’attentat perpétré dans sa ville, le maire Génération·s de Trappes, Ali Rabeh, a reçu un courrier raciste. Repérée dans un centre de tri postal à Montigny-le-Bretonneux (Yvelines), l’enveloppe comportait notamment les expressions « Maire antisémite Ali Rat-Bey alias le Bey des cochons » et « Mairie raciste islamiste ». Cette dernière contenait également une poudre blanche, qui s’est finalement révélée être du talc. Une enquête a été ouverte pour retrouver l’expéditeur de cette lettre postée depuis les Côtes-d’Armor.

Depuis une semaine, le maire de Trappes n’a eu de cesse de pointer la responsabilité de certains médias et de certaines personnalités politiques, dans la montée de la haine envers les minorités. « L’extrême droite a donné la direction et tout le monde s’est mis en ordre de marche », déplorait-il encore dans l’émission « À l’air libre » il y a quelques jours.

Contacté par Mediapart, Ali Rabeh indique avoir reçu « beaucoup plus d’insultes racistes » cette semaine que d’ordinaire. L’élu précise n’avoir pas eu le fameux courrier « entre les mains ». Mais, poursuit-il, « c’est malheureusement habituel ». Et d’ajouter : « Je porte plainte lundi. Cela montre qu’il y a bien d’autres Kevin en sommeil [en référence à Kevin Tessier, l’auteur de l’attentat de Trappes et de La Verrière – ndlr], et qu’à chaque fois que l’extrême droite hystérise le débat, certains se sentent autorisés à passer à l’acte. »

Pour Ali Rabeh, « le plus odieux n’est même pas le racisme grossier des extrémistes sur X, c’est le racisme insidieux » de certain·es autres, qui se prétendent progressistes, mais épousent en réalité les idées de l’extrême droite. Il vise notamment la sphère du Printemps républicainet des autoproclamé·es défenseurs et défenseuses de la laïcité. « Ceux-là me mettent une cible sur le dos, en donnant le sentiment que je suis forcément suspect et dangereux », dit-il.

À Paris, des tags appelant à la « remigration »

Samedi 31 octobre, plusieurs inscriptions racistes et xénophobes ont été découvertes sur les façades de différents commerces de la capitale, faisant « la promotion de la “remigration” », a indiqué le maire socialiste de Paris, Emmanuel Grégoire, annonçant avoir saisi « la procureure de la République au titre de l’article 40 » du Code de procédure pénale et « déposer plainte afin que les auteurs soient identifiés et poursuivis ».

Ce concept raciste de « remigration » est né dans les franges identitaires et néonazies et désigne un projet d’épuration ethnique par des déportations de masse. Il a été forgé dans les années 2010 par le Bloc identitaire et repris par l’essayiste Renaud Camus, l’eurodéputé frontiste Aymeric Chauprade ou encore Éric Zemmour.

La Ville de Paris a fermement condamné ces tags, estimant qu’ils participaient à la diffusion d’un discours raciste et constituaient une incitation à la haine raciale : « Quelques jours après l’attentat raciste de Trappes et alors que plusieurs rassemblements organisés par des mouvements d’ultradroite droite en faisant la promotion ont été interdits ce week-end, ces inscriptions sur les murs de Paris sont d’une gravité particulière. »

C’est en effet ce week-end que la capitale et le département des Hauts-de-Seine devaient accueillir un colloque et une manifestation autour du concept de « remigration ». Les deux événements ont été interdits par les préfets concernés, sur demande du ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez, après que des élu·es et organisations de gauche se sont mobilisé·es. 

Le militant néofasciste Jean-Eudes Gannat a indiqué sur X que le colloque s’est tout de même tenu dimanche 1er novembre dans une brasserie parisienne, « en dépit de la manifestation d’extrême-gauche ». Selon les images postées par Jean-Eudes Gannat, des dizaines de participant·es y ont applaudi Martin Sellner, le militant identitaire autrichien qui a contribué à définir et à populariser le concept de « remigration », ainsi que l’ancien sénateur zemmouriste Stéphane Ravier.

Dans l’après-midi, BFMTV a également fait savoir qu’« un rassemblement d’extrême droite [se tenait] devant [ses] locaux », dans le XVe arrondissement de la capitale. « CMA Media n’en avait pas été informé. La direction a immédiatement saisi les autorités et reste mobilisée pour assurer la sécurité des équipes et l’accès aux locaux. Les forces de l’ordre sont sur place », a-t-elle précisé.

Source : Mediapart – 01/11/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/011126/une-semaine-sous-le-signe-de-la-haine-raciste-en-france

Premier novembre 1954 en Algérie : retour sur l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot – Aïssa Kadri

Le 1er novembre 1954 en Algérie : l’assassinat de l’instituteur Guy Monnerot, ou l’assignation des colonisés à l’inhumanité

Telle une dramatique et mauvaise pièce de théâtre, la guerre d’Algérie a démarré le 1er novembre 1954 par l’assassinat d’un instituteur, Guy Monnerot, et elle s’est achevée, à trois jours du cessez-le-feu le 15 mars 1962, par l’exécution de six instituteurs, trois Algériens et trois Français (Marcel Basset, Robert Eymard, Mouloud Feraoun, Ali Hammoutene, Max Marchand, Salah Ould Aoudia), par le commando delta de l’OAS.

Guy Paul Marie Monnerot, jeune instituteur né le 7/12/1931 à Bergerac en Dordogne, résidant à Paillard dans l’Oise, d’origine sociale modeste (père maréchal des Logis) venait d’être affecté à la rentrée de septembre 54 à Tifelfel douar de Ghassira dans les Aurés. Souhaitant découvrir la région dans ces journées de vacances scolaires de la Toussaint, il avait pris avec son épouse Jeannine née Loiraud, le bus qui reliait Biskra à Arris. Dans le bus se trouvait également à côté de quelques paysans pauvres, Hadj-Sadok, le Caïd du douar de M’Chounèche qui se rendait à Arris pour rendre compte à l’administrateur colonial de la proclamation du 1er novembre qu’il avait personnellement reçue. Le bus est arrêté pour contrôle, dans les gorges de Tighanimine, par un commando des insurgés, dirigé par Bachir Chihani dit « Si Messaoud ».

Dans la rapidité de l’action et au moment où le Caid bousculé et poussé à obéir aux injonctions, a tenté de résister en sortant un pistolet, une rafale de mitraillette tirée par Sbaihi, membre du commando, est partie, blessant mortellement le jeune instituteur et légèrement son épouse. L’un des deux premiers morts civils (l’autre  l’avait été à Cassaigne, (actuellement Sidi Ali), quelques heures plus tôt), hautement symbolique de ce qui allait devenir la « guerre d’Algérie », venait de tomber en ce début de l’insurrection algérienne contre les forces coloniales.

Diffusée au lendemain de la « Toussaint rouge », la nouvelle qui a fait la Une de nombreux journaux, ne souffrait d’aucune contestation. Les « fellaghas » avaient assassiné froidement et volontairement un instituteur. Elle fut largement exploitée par les tenants du statu quo colonial qui dénonçaient déjà le mouvement nationaliste et ses militants, comme des « barbares ». Ils avaient touché à l’enseignant, « le cheikh », personnalité sacralisée autant par la tradition locale que par l’opinion publique générale.

Mais l’action, pour confuse qu’elle ait été, connaitra d’autres éclairages. Selon la relation contradictoire qui en a  été faite, aussi bien par certains éditorialistes et journalistes français, que par de nombreux militants et acteurs algériens présents dans les Aurès, la mort de Monnerot fut accidentelle et non intentionnelle et, si l’on peut utiliser un terme actuel, froid et inexpressif, « collatérale ». Mostefa Ben Boulaid, chef de la Wilaya 1, avait fermement ordonné que l’on ne touche pas aux civils européens conformément aux consignes générales de la direction du mouvement. Conscient de l’effet dévastateur de cette mort sur l’opinion publique, il traduisit l’auteur des coups de feu, Sbaihi, devant un conseil de discipline et celui-ci, selon d’autres témoignages, échappa de peu au peloton d’exécution du fait des contraintes d’un mouvement naissant où les militants aguerris comme lui n’étaient pas nombreux.  

Guy Monnerot, décédé, eut un hommage sur place le 10 novembre 1954 et sa dépouille fut rapatriée en France où il fut inhumé dans le caveau familial, accompagné d’une énorme foule, à Limoges. A la demande de la FNACA, il fut reconnu comme « mort pour la France » bien longtemps après, soit en 2020.

La mort de Guy Monnerot ouvrit la voie à toutes les propagandes et à toutes les manipulations pour mettre au centre du conflit « l’école » et les enseignants, plus largement les civils, alors que les consignes des dirigeants de l’insurrection de ne pas s’attaquer aux civils étaient formelles et que le FLN naissant réaffirmait que sa lutte n’était pas une guerre de religion, ou une haine des Européens, mais un combat contre le colonialisme.

Cependant la stigmatisation des combattants du FLN  a continué, notamment quand, plus tard, des instituteurs furent faits prisonniers par les insurgés (il y eut notamment Paul Dupuy, Maxime Picard, puis René Rouby et Joël Caye). Ainsi tout un tapage politico-médiatique de déshumanisation des combattants entoura les circonstances de l’enlèvement d’un instituteur, Paul Dupuy directeur d’école en Kabylie, et dans le même moment des incendies de certaines écoles. Avec la mobilisation de Denis Forestier, secrétaire général du SNI, qui pris contact avec les insurgés, celui-ci fut libéré.  À sa libération, Paul Dupuy publia, en dépit de pressions, une importante déclaration dans laquelle « il s’indignait notamment du fait que son école ait pu être, à son insu, réquisitionnée et servir de lieu de torture par les forces militaires pendant les vacances scolaires ». Au moment où quelques écoles furent incendiées, la propagande ultra et plus largement politique saisit l’occasion de dénoncer encore une fois des actes barbares, de bandits, de fanatiques hors-la-loi, alors que le mouvement nationaliste se défendait et récusait que l’on puisse penser qu’il s’en prenait aux enseignants et qu’à contrario, il les protégeait. Un autre instituteur, Maxime Picard, lui aussi libéré après l’intermédiation du SNI, en a témoigné. La direction de l’insurrection se défendait en mettant  en cause l’utilisation de certaines écoles rurales comme casernes et centres de torture notamment pendant les vacances scolaires et également l’implication de certains instituteurs dans la répression, ceux-ci ayant rompu avec le SNI, et rejoint les Unités Territoriales, les groupes ultras, et plus tard l’OAS.

Dans le contexte actuel de retour des refoulés coloniaux, la commémoration de l’anniversaire du 1er novembre 1954 où l’instituteur Guy Monnerot et un deuxième civil européen perdirent la vie lors de la « Toussaint rouge », il convient de rappeler ce qu’a été et est jusqu’à aujourd’hui la déshumanisation des colonisés par les systèmes coloniaux, la stigmatisation de leurs luttes pour la dignité.  

Bibliographie sélective

Notice, Guy Monnerot, Aissa Kadri pages 227-228, in Tramor Quemeneur, Ouanassa Siari Tengour, Sylvie Thénaut  (dirs) Dictionnaire de la guerre d’Algérie. Paris, 2023.

Notice, Monnerot, Guy Paul Marie, par Jacques Girault, version 2013. Dictionnaire biographique mouvement ouvrier, mouvement social, Le Maitron.

L’Ecole Libératrice, organe du Syndicat National  des Instituteurs et Institutrices  de l’Union Française, 29 novembre 54.

Patrice Herreyre, « Guy Monnerot, « premier mort de la guerre d’Algérie » et originaire de Limoges, « déclaré mort pour la France ». Le Populaire du Centre, du 1 novembre 2020.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 1er au 15 novembre 2026 https://histoirecoloniale.net/premier-novembre-1954-en-algerie-retour-sur-lassassinat-de-linstituteur-guy-monnerot/

Monsieur Lisnard, la mémoire des victimes du 17 octobre 1961 mérite le respect, pas votre mépris – Azzédine Taïbi, maire de Stains

« Non mais je m’en fous madame, j’en ai rien à foutre, j’en ai rien à cirer, j’étais pas né, depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. » Ces propos, tenus par David Lisnard, président de l’Association des maires de France, à propos des massacres du 17 octobre 1961, sont indignes.

[Ajoutons que David Lisnard est maire de Cannes, ex-LR et chef du parti Nouvelle Energie, candidat déclaré à l’élection présidentielle de 2027]

Une réponse d’Azzédine Taïbi, maire de Stains, ainsi qu’un large ensemble de maires.

Pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961

Stains, le 20 octobre 2026

Monsieur le Président, Monsieur le Maire, Cher collègue,

C’est avec une immense indignation, une profonde colère et une véritable consternation que j’ai pris connaissance des propos que vous avez tenus au sujet des massacres du 17 octobre 1961, tragédie de notre histoire nationale au cours de laquelle des Algériennes et des Algériens manifestant pacifiquement furent massacrés par la police française sous l’autorité du Préfet Maurice Papon.

Interrogé sur ces événements, vous avez cru pouvoir répondre : « Non mais je m’en fous madame, j’en ai rien à foutre, j’en ai rien à cirer, j’étais pas né, depuis il y a eu l’indépendance de l’Algérie. »

Avant d’ajouter : « J’ai des potes algériens, heureusement mes potes d’origine algérienne ils ont bien compris qu’on était passé à autre chose. »

Je veux vous le dire sans détour : ces paroles sont indignes. Indignes d’un maire de la République, indignes du président de l’Association des maires de France, indignes d’un responsable politique qui aspire à exercer demain les plus hautes responsabilités de notre pays.

Monsieur Lisnard, depuis quand le fait de ne pas avoir été né au moment d’un crime exonère-t-il du devoir d’en reconnaître l’existence, d’en respecter les victimes et d’en transmettre la mémoire ?

Oseriez-vous déclarer, à propos de la rafle du Vélodrome d’Hiver des 16 et 17 juillet 1942 : « Je m’en fous, je n’en ai rien à foutre, je n’étais pas né, j’ai des amis juifs et ils sont passés à autre chose » ?

Je veux croire que non, car vous savez comme moi qu’une telle déclaration provoquerait une indignation et un tollé parfaitement légitimes.

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© Photo jean Texier / Mémoires d’Humanité – Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

Alors, Monsieur Lisnard, pourquoi ce mépris lorsqu’il s’agit des victimes algériennes du 17 octobre 1961 ? Est-ce parce qu’elles étaient algériennes ? Parce qu’elles étaient arabes ? Parce que nombre d’entre elles étaient musulmanes ? Leur vie, leur souffrance et leur mémoire auraient-elles moins de valeur que celles des autres victimes de notre histoire ?

Je vous pose solennellement ces questions, car je refuse qu’au sein de notre République puisse s’installer une quelconque hiérarchie entre les victimes, une mémoire à géométrie variable ou une distinction fondée sur l’origine, la nationalité ou la religion lorsqu’il s’agit de défendre la dignité humaine.

Je considère que la mémoire de la Shoah, celle des crimes de l’esclavage, des persécutions, des massacres coloniaux et de toutes les tragédies de notre histoire doivent être respectées avec la même exigence morale, sans confusion entre les événements, mais sans jamais transiger sur l’égale dignité des êtres humains.

Votre attitude me choque d’autant plus que vous présidez l’Association des Maires de France, institution qui devrait incarner le rassemblement des élus locaux autour des valeurs fondamentales de notre République.

Or, à mon initiative, 61 maires de France, issus de sensibilités politiques différentes, viennent précisément de signer un appel solennel demandant à l’État français de reconnaître pleinement sa responsabilité dans les massacres du 17 octobre 1961, d’inscrire cette date au calendrier des commémorations nationales, de poursuivre l’ouverture des archives et de rendre enfin aux victimes et à leurs familles la place qui leur revient dans notre mémoire collective.

Une très grande majorité des maires de gauche et de l’écologie, mais également d’autres maires du comité directeur de l’AMF soutient notre déclaration.

Ces 61 maires auraient-ils donc tort de considérer que la vérité historique, la justice et la dignité humaine méritent notre engagement ? Estimez-vous, en votre qualité de président de l’Association des maires de France, que notre démarche ne mérite que votre indifférence ?

Je respecte naturellement votre liberté de pensée et vos convictions politiques, même lorsque je ne les partage pas, mais je ne peux accepter qu’un désaccord politique, une polémique télévisée ou une stratégie électorale puissent conduire un responsable public à traiter avec une telle vulgarité et une telle désinvolture la mémoire de femmes et d’hommes massacrés par des représentants de l’État.

Quant à l’argument consistant à invoquer vos amis d’origine algérienne pour justifier votre attitude, permettez-moi de vous dire combien je le trouve affligeant. Avoir des amis algériens ne dispense ni du respect dû aux victimes ni de la responsabilité morale qui incombe à tout élu de la République.

On ne passe pas à autre chose lorsque la vérité n’a pas été pleinement reconnue. On ne construit pas la réconciliation sur le déni, pas davantage que l’on ne construit la fraternité sur le mépris.

Je refuse cette conception de la France qui voudrait que l’on choisisse les pages de notre histoire que l’on accepte de regarder et celles que l’on préférerait effacer. Je refuse que les descendants de l’immigration algérienne soient sommés d’oublier leurs morts pour prouver leur appartenance à la communauté nationale.

La France que j’aime, celle que je défends chaque jour dans l’exercice de mon mandat, n’est pas celle qui détourne le regard devant ses fautes, mais celle qui trouve dans la vérité le courage de les reconnaître, dans la justice la force de les réparer autant qu’il est possible et dans la fraternité la volonté de ne jamais les reproduire.

C’est pourquoi, Monsieur Lisnard, je vous demande solennellement de retirer vos propos, de présenter des excuses publiques aux familles des victimes et de réaffirmer sans ambiguïté votre attachement au devoir de mémoire et à l’égale dignité de toutes les victimes.

Je vous invite également, en votre qualité de président de l’Association des maires de France, à prendre connaissance de l’appel que j’ai initié avec mes 60 collègues maires et à engager un véritable dialogue sur la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961.

Soixante-cinq ans après ces massacres, je ne vous demande pas, pas davantage qu’à quiconque, de porter une culpabilité héréditaire.

Je vous demande simplement de reconnaître que notre République doit assumer son histoire, respecter ses morts et demeurer fidèle aux principes qu’elle proclame.

Vous dites que vous n’étiez pas né en 1961. Je ne l’étais pas davantage. Mais nous sommes vivants aujourd’hui, nous sommes tous deux élus de la République et nous avons, à ce titre, le devoir de ne pas laisser mourir une seconde fois les victimes dans l’indifférence et l’oubli.

La mémoire n’est pas une affaire de génération. Elle est une affaire de civilisation.

Et la dignité humaine n’est pas une option politique : elle est le fondement même de notre République.

Je veux croire, Monsieur Lisnard, qu’au-delà de nos différences politiques, vous saurez retrouver le sens de cette exigence républicaine et la hauteur que commandent vos responsabilités.

Sans quoi vous ne pourriez rester Président de l’AMF et je demande publiquement votre démission.

Veuillez recevoir, Monsieur le Président, l’expression de mes salutations républicaines.

Azzédine TAÏBI

Maire de Stains, initiateur de l’Appel des maires pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961 et les 61 maires signataires de l’appel. 

Ce texte a été publié une première fois dans l’Humanité

LES MAIRES SIGNATAIRES

Appel des maires pour la reconnaissance du crime d’État du 17 octobre 1961

Emmanuel Grégoire
MAIRE DE PARIS (75)

Luc Carvounas
MAIRE D’ALFORTVILLE (94)

Gilles Leproust
MAIRE D’ALLONNES (72)

Sofienne Karroumi
MAIRE D’AUBERVILLIERS (93)

Bernard Baudoux
MAIRE D’AULNOY-AYMERIES (59)

Sophie Pascal-Lericq
MAIRE D’ARCUEIL (94)

Jean Letoquart
MAIRE D’AVION (62)

Hélène Cillières
MAIRE DE BAGNEUX (92)

Édouard Denouel
MAIRE DE BAGNOLET (93)

Demba Traoré
MAIRE DU BLANC-MESNIL (93)

Mehdi Nezzar
MAIRE DU BOURGET (93)

Emmanuel Dassa
MAIRE DE BRIIS-SOUS-FORGES (91)

Abdel Sadi
MAIRE DE BOBIGNY (93)

Abdellah Benouaret
MAIRE DE BONNEUIL-EN-FRANCE (95)

Denis Öztorun
MAIRE DE BONNEUIL-SUR-MARNE (94)

Fanny Castaignède
MAIRE DE BOULAZAC ISLE MANOIRE (24)

Stéphanie Daumin
MAIRE DE CHEVILLY-LARUE (94)

Aly Diouara
MAIRE DE LA COURNEUVE (93)

Omar Yaqoob
MAIRE DE CREIL (60)

Nicolas Langlois
MAIRE DE DIEPPE (76)

Hervé Chevreau
MAIRE D’ÉPINAY-SUR-SEINE (93)

Jean-Philippe Gautrais
MAIRE DE FONTENAY-SOUS-BOIS (94)

Benoit Jimenez
MAIRE DE GARGES-LÈS-GONESSE (95)

Patrice Leclerc
MAIRE DE GENNEVILLIERS (92)

Fatah Aggoune
MAIRE DE GENTILLY (94)

Abdelaziz Hamida
MAIRE DE GOUSSAINVILLE (95)

Philippe Rio
MAIRE DE GRIGNY (91)

Philippe Bouyssou
MAIRE D’IVRY-SUR-SEINE (94)

Lionel Benharous
MAIRE DES LILAS (93)

Mohamed Gnabaly
MAIRE DE L’ÎLE-SAINT-DENIS (93)

Djamel Nedjar
MAIRE DE LIMAY (78)

Hamdi Toudma
MAIRE DE LONGLAVILLE (54)

Michel Lebouc
MAIRE DE MAGNANVILLE (78)

Sonia Figuères
MAIRE DE MALAKOFF (92)

Adama Gaye
MAIRE DE MANTES-LA-JOLIE (78)

Charlotte Blandiot-Faride
MAIRE DE MITRY-MORY (77)

Jean-Pierre Bosino
MAIRE DE MONTATAIRE (60)

Belkacem Chikh
MAIRE DE MONTMAGNY (95)

Patrice Bessac
MAIRE DE MONTREUIL (93)

Damien Vignier
MAIRE DES MUREAUX (78)

Raphaël Adam
MAIRE DE NANTERRE (92)

Olivier Sarrabeyrouse
MAIRE DE NOISY-LE-SEC (93)

Bertrand Kern
MAIRE DE PANTIN (93)

Laurent Baron
MAIRE DU PRÉ-SAINT-GERVAIS (93)

Farid Aïd
MAIRE DÉLÉGUÉ DE PIERREFITTE-SUR-SEINE (93)

David Guiraud
MAIRE DE ROUBAIX (59)

François Dechy
MAIRE DE ROMAINVILLE (93)

Magalie Thibault
MAIRE DE ROSNY-SOUS-BOIS (93)

Bally Bagayoko
MAIRE DE SAINT-DENIS / PIERREFITTE-SUR-SEINE (93)

Bassi Konaté
MAIRE DE SARCELLES (95)

Karim Bouamrane
MAIRE DE SAINT-OUEN (93)

Stéphane Blanchet
MAIRE DE SEVRAN (93)

Azzédine Taïbi
MAIRE DE STAINS (93)

Ali Rabeh
MAIRE DE TRAPPES (78)

Virginie De Carvalho
MAIRE DE TREMBLAY-EN-FRANCE (93)

Inès Merbah
MAIRE DE VAUJOURS (93)

Abdelkhader Lahmar
MAIRE DE VAULX-EN-VELIN (69)

Idir Boumertit
MAIRE DE VÉNISSIEUX (69)

Pierre Garzon
MAIRE DE VILLEJUIF (94)

Mélissa Youssouf
MAIRE DE VILLEPINTE (93)

Dieunor Excellent
MAIRE DE VILLETANEUSE (93)

Pierre Bell-Lloch
MAIRE DE VITRY-SUR-SEINE (94)

Source : Mediapart – Tribune 29/10/2026 https://blogs.mediapart.fr/azzedine-taibi-maire-de-stains/blog/291026/monsieur-lisnard-la-memoire-des-victimes-du-17-octobre-1961-merite-le-respect-pa

Avant l’attentat raciste et islamophobe de Trappes, deux mois de haine médiatique en continu – David Perrotin

Plusieurs responsables politiques pointent du doigt le rôle des médias diffusant des discours de haine, après l’attentat raciste survenu à Trappes. Si les chaînes d’info contestent toute responsabilité, les propos racistes ou islamophobes sont massifs, notamment depuis septembre. « Mediapart » les a recensés.

Un déversoir de haine en continu. Après l’attentat raciste de Trappes (Yvelines) qui a fait un mort et cinq blessé·es, le maire de la ville Ali Rabeh a dénoncé le rôle des médias dans la propagation du racisme. Il les a même confrontés. 

« C’est aussi sur ces plateaux que se fabrique le discours idéologique qui permet à des personnes comme ce monsieur d’organiser, de planifier leur attentat en considérant qu’ils doivent faire la guerre contre un ennemi de l’intérieur », a-t-il déploré sur BFMTV, souhaitant que l’on cesse de laisser « tranquillement » s’exprimer « tous ceux qui diffusent la théorie du “grand remplacement” ».

Muni d’un pistolet-mitrailleur, Kevin T. a ouvert le feu depuis sa voiture sur plusieurs personnes à Trappes, puis à La Verrière, tuant vendredi un jeune homme de 26 ans et faisant cinq blessé·es graves dont une enfant de 12 ans. Avant d’être transféré dimanche à l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police, il a reconnu en garde à vue les faits qu’il aurait d’emblée mis sur le compte d’une idéologie raciste : il aurait visé des « Noirs et des Arabes » car il en avait « marre d’eux », et souhaitait « venger les commerçants » pillés lors du week-end dernier.

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© Photomontage Mediapart

Depuis des années, de nombreux éditorialistes ou responsables politiques, à commencer par ceux du Rassemblement national (RN), ne cessent de stigmatiser la ville de Trappes. Vendredi, le plateau de LCI s’amusait encore. « Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus », a lâché le chroniqueur Pascal Perri quelques minutes à peine après la fin du périple meurtrier de Kevin T.

« Comment peut-on laisser prospérer cette parole matin, midi et soir et croire qu’un jour elle n’aura pas d’effet dans la vie réelle ? », s’est donc interrogé Ali Rabeh avant d’être interrompu, contredit, ou démenti. 

« Mais nous portons la contradiction monsieur le maire, s’est défendue l’animatrice de BFMTV Alice Darfeuille. Nous donnons la parole à tous les élus et à tous les avis. » « Vous exagérez, il y a de la contradiction », a renchéri le chroniqueur et ancien patron de Libération Laurent Joffrin. « En aucun cas il n’y a de racisme sur BFMTV, il n’y aura jamais de racisme diffusé sur BFMTV », a insisté le présentateur Loïc Besson ce dimanche.

Après que des journalistes de la chaîne ont été malmenés lors d’une cérémonie d’hommage aux victimes samedi à Trappes, BFMTV a condamné dans un communiqué les « attaques et mises en cause de ses équipes, notamment par certains responsables politiques » et réaffirme « son attachement à une information libre, indépendante et pluraliste. »

Un déni bien partagé

Le déni est tel que BFMTV comptait inviter Éric Zemmour, l’homme politique le plus condamné pour incitation à la haine, le soir même de cet attentat. Depuis septembre, il a été reçu en majesté sept fois sur les trois principales chaînes info, dont quatre sur le seul groupe RMC-BFMTV. Il a finalement été décommandé in extremis après de nombreuses réactions indignées… Mais il a été remplacé par deux profils assez similaires : Louis Sarkozy et l’élu RN Matthieu Valet. 

« Le maire de Trappes, il a raison ou il va trop loin ? », a questionné le présentateur de LCI Damien Givelet avant de lui-même trancher la question lorsque l’historien Cédric Mas a aussi dénoncé ces médias qui laissent « prêcher la haine ». « Attendez, on n’est pas là pour prêcher la haine, a coupé l’animateur. Je peux vous dire qu’ici, sur les plateaux de LCI, on fait tout tout tout tout pour ne pas prêcher cette haine et faire attention » et « pour pacifier le débat », a juré le journaliste d’une chaîne sanctionnée après avoir diffusé en direct le discours raciste d’Éric Zemmour lors de la convention de la droite de 2019.

Même « désaccord » sur CNews, premier pourvoyeur de haine. « Débattre des sujets migratoires n’a rien de raciste, a justifié le chroniqueur Yoann Usaï. L’acte qui s’est produit aujourd’hui est un acte raciste odieux, mais cela n’a évidemment pas de lien avec les débats sur l’immigration qui ont lieu en ce moment et qui sont légitimes. » Ivan Rioufol, autre chroniqueur régulièrement mis en cause pour ses propos racistes, s’est ensuite empressé d’attaquer le maire Ali Rabeh, coupable d’avoir « agité le chiffon rouge de l’islamophobie ».

Parce que certains médias veulent « donner la parole à tous », des éditorialistes ou des responsables politiques déversent leur haine sur des chaînes qui les modèrent à peine. Parce que certains médias veulent laisser « la place à tous les avis » etparce qu’ilsoublient que le racisme est un délit, des propos xénophobes et islamophobes sont tenus matin, midi et soir, sans que l’Arcom, l’autorité régulatrice de l’audiovisuel, ou la justice ne les dissuadent.

Notre décompte – non exhaustif – tenu depuis septembre le prouve encore. 

Haine vue et entendue :

  • 23 octobre : Invité sur CNews, Philippe de Villiers réagit à l’attentat de Trappes puis évoque les violences du 17 octobre. « La classe médiatique ne veut pas qu’on dise la vérité, c’est-à-dire que nous sommes passés d’une société homogène à une société tribale, multifracturée, multidéculturée, multiconflictuelle, a-t-il lancé. Tant qu’on n’aura pas le droit dans les médias de faire ce lien entre les désordres, les magasins pillés, les casseurs, les émeutiers, la razzia et l’immigration massive, on ne pourra pas résoudre nos problèmes. »
  • 23 octobre : « Il m’est arrivé d’aller à Trappes… Je crois au passage que j’ai été le seul à payer le bus », déclare l’éditorialiste Pascal Perri sur LCI, déclenchant quelques rires sur le plateau.
  • 22 octobre : Interrogée par l’émission de France 2 « Complément d’enquête » pour savoir ce qu’elle pensait des propos racistes tenus par Éric Zemmour, son conjoint, pour lesquels il a été condamné, Sarah Knafo a refusé de réagir. Sur « les hordes d’arabo-musulmans » supposés avoir pillé Paris le 17 octobre, elle estime que ce qu’a dit le candidat à la présidentielle n’est « pas controversé pour nos concitoyens ». « Je cautionne ces propos parce que je sais voir ce que je vois », a-t-elle ajouté.
  • 21 octobre : Invité dans « Les Grandes Gueules » de RMC, Éric Zemmour répète que l’immigration est la cause des violences en marge des manifestations. « Pour tous ces gens qui sont soit étrangers, soit double nationaux, parce qu’ils sont tous, enfin la plupart, binationaux, je demande la déchéance de la nationalité pour ces gens, déclare-t-il. Ils n’auront plus que la nationalité algérienne, marocaine, tunisienne ou malienne ou que sais-je et ils seront expulsés aussi. »
  • 20 octobre : Questionné sur LCI sur le massacre de deux cents Algériens noyés dans la Seine le 17 octobre 1961, le candidat LR David Lisnard a estimé que ce n’était qu’un détail. « Je m’en fous […] J’en ai rien à foutre, j’étais pas né. Depuis, il y a eu l’indépendance de l’Algérie », a-t-il déclaré.
  • 19 octobre : Les chroniqueurs de CNews réagissent aux propos de l’ancien footballeur Emmanuel Petit qui a menacé dans une vidéo ceux « qui ne souhaitent pas que la France continue à être ce qu’elle est » de « retourner » d’où ils viennent. « Il y a deux personnes qui disent le vrai en France, c’est Emmanuel Petit et Éric Zemmour », salue l’animateur Gautier Lebret avant de détailler le sommaire de son émission : « Qui se cache derrière les émeutes ? Le lien avec l’immigration, il n’y a que sur CNews qu’on ose le dire. Donc on va le dire pendant deux heures. » 
  • 18 octobre : Invité sur LCI pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour évoque la théorie raciste du « grand remplacement » et dénonce « une horde de barbares maghrébins et africains qui rentrent dans les villes ».

C’est des révolutionnaires d’Allah.

L’éditorialiste de LCI Bruno Pomart à propos des casseurs en manifestation

  • 18 octobre : Invité sur BFMTV pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour dénonce « cette racaille arabo-musulmane ». « Il y a énormément de Noirs,ajoute-t-il. Ils disent tous wallah, wesh, le langage absolument abominable qui est le produit d’une colonisation arabo-musulmane qui n’existe qu’en France. »
  • 18 octobre : Invité sur CNews pour commenter les violences de la veille, Éric Zemmour appelle à « la remigration », le départ de binationaux après déchéance de la nationalité. « Si nous continuons, nous aurons de plus en plus des gens venus de l’immigration arabo-musulmane et donc nous aurons de plus en plus de violences. »
  • 17 octobre : Lors d’une émission consacrée aux violences commises en marge du mouvement social sur LCI, le consultant et ancien policier Bruno Pomart a dressé le profil supposé des auteurs de violences. « Ils se foutent complètement des revendications, ils le disent eux-mêmes, on est là pour casser, pour aller à l’affrontement, c’est des révolutionnaires d’Allah […] Des Che Guevara ratés. »
  • 17 octobre : En réaction aux violences commises à Marseille  (Bouches-du-Rhône), sur CNews, le chroniqueur Paul Amar diffuse une fake news à propos des casseurs. « Ils avaient les adresses de commerçants juifs. Dans une rue de Marseille, tous les commerces détenus par des juifs ont été incendiés, ceux tenus par les musulmans ne l’ont pas été. »
  • 13 octobre : Invité sur BFMTV, Éric Zemmour est questionné sur un élève de 14 ans d’Aubagne (Bouches-du-Rhône) ayant tiré dans son collège avec un fusil de chasse. Aucun lien ne le rattache alors à l’islam mais le candidat à la présidentielle estime que « cette histoire ne tombe pas par hasard ». « Aubagne si vous y allez vous verrez que c’est une ville largement grand remplacée, largement islamisée », poursuit-il. Le collégien mis en cause est en réalité soupçonné d’appartenir à la True Crime Community, un réseau virtuel de jeunes fascinés par les tueries de masse.
  • 13 octobre : Le parquet de Paris ouvre une enquête pour provocation à la haine et menace de mort, au sujet d’un groupe Facebook lié au média d’extrême droite Frontières qui dispose d’une émission quotidienne sur CNews. Plus de 6 000 membres échangent quotidiennement des publications et commentaires antisémites, islamophobes et racistes.

Je me battrai toujours pour que “wallah” et “wesh” ne soient pas l’horizon culturel que l’on a à offrir à la jeunesse.

Jordan Bardella sur LCI

  • 11 octobre : Sur la chaîne Twitch de Sam Zirah, la députée UDR, le parti d’Éric Ciotti, Hanane Mansouri est questionnée pour savoir si vouloir des « musulmans morts sur des feux rouges » était assimilable à de l’islamophobie. « Mais l’islamophobie ça ne veut pas dire ça », répond-elle. Relancée pour savoir si elle pense tout de même qu’il y a du « racisme contre les musulmans », elle lâche : « C’est possible que cela existe. »
  • 8 octobre : Invité sur LCI, Jordan Bardella est questionné sur la « jeunesse multiculturelle ». « Je me battrai toujours pour que “wallah” et “wesh” ne soient pas l’horizon culturel que l’on a à offrir à la jeunesse. », répond-il.
  • 5 octobre : Sur CNews, la chroniqueuse Véronique Jacquier réagit à la nouvelle publicité « Terroir » de l’enseigne Intermarché. Elle la juge « sympathique » parce qu’elle promeut une « France blanche heureuse » qu’elle oppose à celles et ceux qui veulent « les produits halals » : « Ça met un coup d’arrêt à une forme de dictature du multiculturalisme. »
Illustration 2
© Photomontage Mediapart
  • 28 septembre : Après la visite du pape en France, l’eurodéputée d’extrême droite Marion Maréchal est questionnée par BFMTV sur la laïcité et estime que« le voile islamique n’est pas un signe religieux comme un autre ».
  • 28 septembre : Le plateau de CNews dénonce le « comportement » du maire de Saint-Denis Bally Bagayoko qui soutient le mouvement lycéen. La chroniqueuse Véronique Jacquier fait alors référence à la visite du pape : « Ce qui est inquiétant aussi c’est qu’il était au stade de France vendredi soir, en tant que représentant. Il a dit quand même que parce qu’il était musulman ça lui paraissait normal de laisser toutes les expressions religieuses, y compris celles du catholicisme. Il est le premier à signer pour reconstruire la flèche de la basilique Saint-Denis, dit-elle, donc bon on peut dire qu’il y a un peu de taqiya [volonté de dissimulation – ndlr] quand même dans le comportement de Bally Bagayogo [sic]. »
  • 17 septembre : Invité sur BFMTV, Éric Zemmour évoque la théorie raciste du « grand remplacement », explique que « la France est un peuple de race blanche », que « les femmes voilées ne savent pas ce que c’est les valeurs de la République » et qu’au Japon, « ils n’ont pas d’immigration arabo-musulmane et africaine et donc ils n’ont pas de délinquance ». Il déclare aussi « préférer un robot plutôt qu’un étranger » pour s’occuper des personnes âgées à domicile et accuse le footballeur Kylian Mbappé de « solidarité islamique » avec les migrants à Ceuta. 
  • 10 septembre : Sur CNews, la ministre en charge de la lutte contre les discriminations Aurore Bergé invoque la « liberté d’expression » au sujet de l’idéologie meurtrière du « grand remplacement » et refuse de la qualifier de « raciste ».

Il n’y a rien de raciste dans la théorie du “grand remplacement”.

Geoffroy Lejeune sur CNews.

  • 10 septembre : Sur CNews, le plateau Pascal Praud remet en cause la dangerosité de la théorie xénophobe du « grand remplacement ». « Il n’y a rien de raciste », estime le patron du JDD Geoffroy Lejeune qui ajoute, à tort, « qu’il n’y a pas de lien qui a été fait directement » entre cette idéologie et l’attentat de Christchurch. 
  • 9 septembre : Invitée par CNews à réagir sur la place de la France dans le classement Pisa,Marion Maréchal estime que la baisse de niveau scolaire en France s’explique par l’immigration. « Les élèves issus de l’immigration sont encore plus bas dans le déclassement que les élèves dits autochtones, lâche-t-elle. Cela explique que la baisse en France soit plus importante que dans les autres pays européens. »
  • 8 septembre : Invité sur BFMTV, Louis Sarkozy stigmatise les musulmans : « Je ne pense pas que c’est raciste que de dire qu’aujourd’hui une femme se sent peut-être moins en sécurité et prenons l’exemple absurde, extrême, mais qui meuble assez bien le propos, de personne en tenue traditionnelle qui peut indiquer une appartenance conservatrice à la religion musulmane comparé à un petit blond aux lunettes, déclare-t-il. Importer une population à grand nombre de foi musulmane en France va faire augmenter le problème des femmes. »
  • 2 septembre : Dans une interview accordée au Figaro et relayée sur les antennes télé, Bruno Retailleau dénonce une « submersion migratoire » et « un ensauvagement de la société ».
  • 1er septembre : Dans une vidéo, l’ancien journaliste de Libération désormais éditorialiste à Marianne Jean Quatremer désigne l’islam comme un « ennemi intérieur ». « L’explosion de l’antisémitisme en Occident [est] largement alimentée par la communauté musulmane », ajoute-t-il estimant que leur religion « véhicule une haine des juifs ».
  • 31 août : Invité sur LCI, le député du RN Andréa Kotarac assume la volonté du RN d’interdire le voile dans l’espace public : « On respecte la liberté religieuse, on respecte l’intimité religieuse que ce soit d’ailleurs contre les musulmans, pour les juifs ou pour les chrétiens. »
  • 28 août : Sur LCI, le présentateur Éric Brunet reproche à Édouard Philippe de ne pas avoir assez envie d’être élu et il tient une comparaison raciste pour montrer qu’il « n’a pas faim ». « J’ai vu une spécialiste du rugby, du Midi Olympique, qui me disait : “l’équipe de France de rugby ne sera jamais championne du monde. Ce sont les meilleurs joueurs du monde, mais quand ils viennent manger chez toi, ils sont polis, ils demandent est-ce que je peux prendre un petit four, alors que les Sud-Africains dévastent tout chez toi et tu as peur qu’ils violent tes enfants” », dit-il devant un plateau hilare. 

Sur la même période de deux mois, une élue lyonnaise a déclaré avoir été victime d’une violente agression raciste en marge d’un match de foot le 29 août ; un mineur a été interpellé, suspecté d’avoir projeté une tuerie dans un lycée à Lyon au nom d’une idéologie d’ultradroite suprémaciste et raciste le 17 septembre ; un policier soupçonné d’être adhérent « à une idéologie d’ultradroite radicale violente » et de préparer un attentat a été mis en examen le 18 septembre ; quatre jeunes accusés d’agression raciste à Lyon ont été mis en examen le 24 septembre…

Mais de cela, les chaînes d’info ont beaucoup moins parlé.

Source : Mediapart – 25/10/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/251026/avant-l-attentat-de-trappes-deux-mois-de-haine-mediatique-en-continu

Manifestation du 17 octobre : non, l’immigration n’a rien à voir là-dedans – Nejma Brahim

Depuis plusieurs jours, des déclarations xénophobes laissent entendre que les incidents du 17 octobre auraient été causés par des immigrés. C’est faux : les jeunes racisés mobilisés sont français, et les personnes étrangères se font discrètes dans ce climat de répression.

Donald Trump a dégainé le premier. « La France brûle ! L’immigration de personnes issues d’un monde totalement différent, des individus qui portent la haine dans leur cœur, a brisé ce pays autrefois grand », a osé le président états-unien sur son réseau Truth Social dimanche 18 octobre, au lendemain de la journée de mobilisation venue bousculer la France et rappeler à l’exécutif que le mépris avait assez duré. « Fermez vos frontières et reprenez le contrôle avant qu’il ne soit trop tard ! », a-t-il ajouté.

Lundi 19 octobre, lors d’un meeting au Kansas où il est allé soutenir un candidat, Donald Trump a affirmé que les dirigeants européens avaient « traîtreusement importé des millions et des millions de migrants venus du tiers-monde ». Ces derniers seraient, toujours selon lui, « totalement incompatibles avec les valeurs occidentales » et « méprisent tout ce qui est français et détruisent ce pays ».

Dans une logique de récupération politique perfide, Donald Trump a conclu en faisant un parallèle entre les événements observés en France et les élections de mi-mandat aux États-Unis : « Ce que nous avons vu en France est ce que les démocrates veulent faire aux États-Unis. »

Dans la même veine, son vice-président, J. D. Vance, a déclaré sur X : « Les libéraux occidentaux ont importé le tiers-monde en France et dans d’autres pays, au nom de la diversité et de la compassion. Ils ont fait fi des questions fondamentales relatives à l’assimilation et à la compatibilité. On les avait pourtant avertis que cela mènerait à une telle situation, mais ils n’ont pas écouté. »

En Allemagne, la cheffe du parti d’extrême droite AfD, Alice Weidel, y est allée aussi de son commentaire xénophobe, estimant qu’il s’agissait d’une « attaque de la civilisation occidentale par des foules de migrants et des agitateurs d’extrême gauche ». Le Hongrois Péter Magyar a fait le lien direct, dans une publication sur X, entre « destruction insensée », « violence injustifiée » et la nécessité d’une « approche la plus stricte possible en matière de migration ». Le premier ministre polonais, Donald Tusk, a de son côté clamé que la Pologne ne répéterait pas « les erreurs des autres États européens et qu’elle ne paiera pas pour celles-ci », faisant le lien avec l’immigration… Comme s’il y avait un lien entre politiques migratoires et crise sociale.

L’opportunisme des extrêmes droites mondiales

Dans un autre registre – islamophobe cette fois –, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou a estimé que la France avait « cédé à l’invasion de l’islam extrémiste ». En plénière au Parlement européen, deux jours plus tôt, certaines déclarations ont montré qu’il n’y avait là aussi plus aucune retenue. « Une armée de migrants que vous voulez intégrer, mais à qui vous avez plutôt appris à haïr notre civilisation. Respect pour nos cathédrales et nos villes », a lancé l’eurodéputée italienne Susanna Ceccardi (groupe Patriotes pour l’Europe).

« Les migrants de deuxième génération, les nouveaux Italiens [et] nouveaux Français qui saccagent tout, dévastent des magasins mais laissent là où elle est la viande de porc. Rien à voir avec l’éducation et le désespoir social », a lâché l’Italien Carlo Fidanza (Conservateurs et Réformistes européens). « La seule fois où le drapeau français a été brandi là-bas, c’était pour être brûlé. On a pillé des magasins et hissé le drapeau marocain, tout comme le drapeau algérien. Aucune raison de persister avec les flux de migrants », a commenté l’élue allemande Mary Khan (L’Europe des nations souveraines).

« Les citoyens souffrent d’islamistes, de migrants de deuxième ou troisième génération, de pseudo-révolutionnaires. Les magasins ont été détruits par cette racaille », a déclaré Afroditi Latinopoulou (Patriotes pour l’Europe). Quant au RN Fabrice Leggeri, qui siège dans le même groupe que l’eurodéputée grecque, il s’est fait un plaisir d’évoquer « l’échec de l’assimilation » et le « laxisme migratoire ».

Visant en particulier Donald Trump et Benyamin Nétanyahou, Emmanuel Macron a qualifié mercredi 21 octobre leurs commentaires de « stupides » et « inacceptables », accusant ces dirigeant·es étrangers et étrangères de « faire campagne sur le dos de la France », et reprenant « parfois avec crédulité ce qu’il y a dans l’intelligence artificielle ou qui relaient ce qu’évidemment des sphères veulent faire croire ».

Une illustration, s’il en fallait une, de l’incurie et de l’opportunisme des extrêmes droites mondiales, mais aussi des libéraux et conservateurs européens qui, non contents d’ignorer sciemment les tenants d’un mouvement social, en profitent pour stigmatiser au passage les personnes immigrées, qui n’ont pourtant rien à voir avec ces événements, tout en renvoyant les jeunes racisé·es actuellement mobilisé·es à leurs origines.

La peur d’être contrôlé

Car, n’en déplaise aux pourvoyeurs de haine, cette jeunesse racisée, souvent originaire des quartiers populaires, comme le soulignait le chercheur en sociologie politique Charif Elalaoui auprès de Mediapart, est avant tout française. Et elle a toute la légitimité, après avoir longtemps été invisibilisée, à s’exprimer et à prendre part à un mouvement social d’ampleur comme celui qui touche aujourd’hui la France.

Estimer qu’ils et elles ne pourraient pas manifester, et plus largement se mobiliser pour faire reconnaître leurs droits, au prétexte qu’ils et elles sont des descendant·es d’immigré·es, relève du racisme et de l’essentialisation. Cette politique du rejet a pourtant déjà largement démontré ses limites.

Quant aux personnes étrangères […], nombre d’entre elles se privent aujourd’hui de revendiquer quoi que ce soit, conscientes du climat extrêmement répressif qu’elles subissent.

Au nom de quoi une partie de la population française serait-elle privée de revendiquer ses droits et de dénoncer les fractures sociales et économiques, les problématiques liées au logement ou à l’éducation, les discriminations ? Leur ôter leur citoyenneté française en les décrivant comme des « migrants », après que la France a déjà relégué leurs parents ou grands-parents dans des quartiers périphériques sans mixité sociale, est un coup de canif supplémentaire dans la fracture sociale béante qui divise aujourd’hui la France.

Parler d’« assimilation » pour des personnes immigrées est déjà problématique en soi : cette injonction vise surtout à effacer l’histoire, l’identité, la culture ou la religion des personnes immigrées, jusqu’à la remise en question du choix de leur prénom. Le faire pour des jeunes né·es sur le territoire français, ayant grandi en France et censé·es appartenir pleinement à la société française est une hérésie.

Quant aux personnes étrangères qui évoluent au sein de la société, nombre d’entre elles se privent aujourd’hui de revendiquer quoi que ce soit, conscientes du climat extrêmement répressif qu’elles subissent, à la fois à l’échelle nationale et à l’échelle européenne.

Des mineur·es non accompagné·es ou jeunes majeur·es étrangers ou étrangères, voyant leurs lycées bloqué, appellent leurs référents éducatifs, paniqué·es parce que le simple fait de rater des heures de cours peut leur porter préjudice par la suite pour l’obtention d’un titre de séjour auprès de la préfecture.

De jeunes travailleurs étrangers se privent d’aller manifester de peur d’être interpellés, quand bien même ils seraient pacifiques, et de se voir retirer leur titre de séjour, en plus de se voir délivrer une obligation de quitter le territoire français (OQTF) et de risquer de perdre tout ce qu’ils ont peiné à construire ici.

Les personnes sans papiers, qui vivent déjà sous la menace et redoutent les contrôles de police, doivent aujourd’hui redoubler de vigilance, car elles pourraient, après un contrôle d’identité et une interpellation par les forces de l’ordre, être placées en centre de rétention administrative et être renvoyées dans leur pays d’origine.

« Les sans-papiers ne sont même pas allés manifester le 17 octobre, souligne Yoro Traore, porte-parole de la Coordination des sans-papiers de Paris (CSP75). Pour ce genre de mobilisation, ils ne sortent pas, parce qu’ils ont peur de la répression policière et peur d’être contrôlés. Tout cela n’a rien à voir avec l’immigration. Dire cela est inadmissible. Les jeunes qui se sont mobilisés sont des enfants de la France. »

Par opportunisme ou par aveuglement, le déni des responsables politiques (aussi bien français·es qu’étrangers ou étrangères) est tel qu’à la moindre contestation sociale, ou au moindre phénomène de société, il est devenu banal de pointer l’immigration du doigt – lorsque ce n’est pas l’islam, ou encore La France insoumise. Il serait peut-être temps de changer de disque et de prendre à bras-le-corps les revendications légitimes venues de la jeunesse, et du reste de la population cherchant à faire converger les luttes.

Source : Mediapart – 21/10/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/211026/manifestation-du-17-octobre-non-l-immigration-n-rien-voir-la-dedans

Une trentaine de maires d’Île-de-France appellent à « la reconnaissance du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’Etat »

Dans un texte commun, ces élus demandent notamment « l’inscription du 17 octobre au calendrier officiel des journées nationales et cérémonies officielles ».

Une trentaine de maires d’Île-de-France réclament « la reconnaissance pleine et entière du massacre du 17 octobre 1961 comme un crime d’État, au regard de la responsabilité des autorités publiques dans l’organisation et la conduite de cette répression », peut-on lire dans un texte signé par ces édiles et que France Info a diffusé ce 15 octobre 2026.

Il y a 65 ans, dans la nuit du 17 octobre 1961, des milliers d’Algériennes et d’Algériens « manifestaient pacifiquement à Paris et en région parisienne contre le couvre-feu discriminatoire qui leur était imposé ». Ils furent victimes d’une « répression d’une violence extrême menée par la police française » sous l’autorité du préfet de police, Maurice Papon, explique le communiqué. Selon les estimations des historiens tel que Jean-Luc Einaudi, « près de 300 Algériens furent tués. Nombreux furent jetés dans la Seine », expliquent les maires signataires.

Ils demandent par ailleurs « l’inscription du 17 octobre au calendrier officiel des journées nationales et cérémonies officielles, afin que la République rende chaque année hommage aux victimes de cette répression ». Ils veulent également « la poursuite de l’ouverture et de l’accès aux archives relatives au 17 octobre 1961 et, plus largement, à la guerre d’Algérie, afin que les chercheurs, les familles et les citoyens puissent continuer à établir et transmettre les faits ». 

« C’est regarder notre histoire en face »

Les maires signataires demandent aussi « la création et le soutien de lieux de mémoire et d’actions de transmission, notamment auprès des jeunes générations, pour que l’histoire du 17 octobre 1961 soit pleinement enseignée et connue ». Ils sont favorables à « la reconnaissance et l’accompagnement des victimes, des survivants et de leurs familles, dont la parole et la mémoire ont trop longtemps été ignorées », selon eux.

Reconnaître le 17 octobre 1961, « ce n’est pas raviver les blessures du passé. C’est regarder notre histoire en face. C’est rendre justice à celles et ceux qui ont été victimes de cette répression », indique ce communiqué. 

« C’est reconnaître la parole des familles et de toutes celles et ceux qui, depuis des décennies, se battent pour que la vérité soit connue. »

En 2012, le président de la République, François Hollande, a reconnu la réalité « de la répression sanglante du 17 octobre 1961 ». En 2021, à l’occasion du 60e anniversaire, Emmanuel Macron reconnaissait à son tour les faits et déclarait que les crimes commis cette nuit-là sous l’autorité de Maurice Papon étaient « inexcusables pour la République ». Ces reconnaissances ont constitué « des étapes importantes mais insuffisantes », selon les maires signataires de cet appel. Elles ne peuvent « être le point final […] nous, maires de communes de France, appelons solennellement l’Etat à aller jusqu’au bout du chemin engagé ». 

Les maires signataires :

Emmanuel Grégoire, maire de Paris (PS)

Luc Carvounas, maire d’Alfortville (Val-de-Marne, PS)

Gilles Leproust, maire d’Allonnes (Sarthe, PCF)

Sofienne Karroumi, maire d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis, divers gauche )

Edouard Denouel, maire de Bagnolet (Seine-Saint-Denis, EELV)     

Abdel Sadi, maire de Bobigny (Seine-Saint-Denis, PCF)

Abdellah Benouaret, maire de Bonneuil-en-France (Val-d’Oise)

Denis Öztorun, maire de Bonneuil-sur-Marne ((Val-de-Marne) (PCF)

Aly Diouara, maire de la Courneuve (Seine-Saint-Denis) (LFI)

Hervé Chevreau, maire d’Epinay-sur-seine (Seine-Saint-Denis) (DVD)

Jean-Philippe Gautrais, maire de Fontenay-sous-Bois (Val-de-Marne) (DVG)

Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers (Hauts-de-Seine) (PCF)

Fatah Aggoune, maire de Gentilly (Val-de-Marne, divers droite)

Philippe Rio, maire de Grigny (Essonne, PCF)

Mohamed Gnabaly, maire de l’Ile-Saint-Denis (Seine-Saint-Denis, Les Ecologistes)

Djamel Nedjar, maire de Limay (Yvelines, divers gauche)

Charlotte Blandiot-Faride, maire de Mitry-Mory (Seine-et-Marne, PCF)

Jean-Pierre Bosino, maire de Montataire (Oise, PCF)

Belkacem Chikh, maire de Montmagny (Val-d’Oise, DVG)

Patrice Bessac, maire de Montreuil (Seine-Saint-Denis, PCF)

Olivier Sarrabeyrouse, maire de Noisy-le-Sec (Seine-Saint-Denis, PCF)

Laurent Baron, maire du Pré-Saint-Gervais (Seine-Saint-Denis, PS)

François Dechy, maire de Romainville (Seine-Saint-Denis, DVG)

Bally Bagayoko, maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis) (LFI)

Bassi Konaté, maire de Sarcelles (Val-d’Oise, DVG)

Karim Bouamrane, maire de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis) (PS)

Stéphane Blanchet, maire de Sevran (Seine-Saint-Denis, DVG)

Azzédine Taïbi, maire de Stains (Seine-Saint-Denis, DVG)

Ali Rabeh, maire de Trappes (Yvelines, DVG)

Virginie De Carvalho, maire de Tremblay-en-France (Seine-Saint-Denis, DVG)

Mélissa Youssouf, maire de Villepinte (Seine-Saint-Denis, Les Ecologistes)

Dieunor Excellent, maire de Villetaneuse (Seine-Saint-Denis, DVG)

Hamdi Toudma, maire de Longlaville (Meurthe-et-Moselle, SE)

Pierre Bell-lloch, maire de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne, PCF)

Source : France Info – 15/10/2026 https://www.franceinfo.fr/monde/afrique/algerie/une-trentaine-de-maires-de-france-appellent-a-la-reconnaissance-du-massacre-du-17-octobre-1961-des-manifestants-algeriens-a-paris-comme-un-crime-d-etat_8238424.html

Algérie : l’autre arme de la France – Denis Leroux, Julien Théry

Le Media – « La grande H.« , une émission de Julien Théry – 11/10/2026

« L’action psychologique », le « 5e bureau de l’armée française », la guerre contre-insurrectionnelle et « révolutionnaire » : ces aspects de la Guerre d’Algérie, souvent mentionnés mais encore mal connus, ont fait l’objet d’un livre récemment publié par l’invité de cet épisode de La grande H, Denis Leroux.

Face à l’insurrection lancée fin 1954 par le Front de libération nationale (FLN), une partie de l’armée française a voulu jouer une  » révolution contre une révolution « . Au sein des fameux 5es bureaux, des officiers mettent en œuvre la contre-insurrection. Leur arme : la guerre psychologique. Leur objectif : conquérir la population algérienne et garder l’Algérie française.

En s’appuyant sur une riche documentation d’archive, Denis Leroux ausculte la radicalisation progressive de ces hommes, qui pensent être les artisans d’une vraie révolution. Pour eux, l’armée doit imiter ses adversaires et développer contre eux une action politique pour la construction d’une  » Algérie nouvelle « . Il s’agit d’intégrer les Algériens dans le corps politique français en les mobilisant contre le FLN. Quitte à employer des moyens dictatoriaux et même à s’opposer aux institutions légales si celles-ci mettent en péril la nation française.

Anticommunistes virulents, ces officiers justifient les méthodes de l’armée par une vision apocalyptique : la France est, selon eux, impliquée en Algérie dans un conflit existentiel opposant l’Occident au bloc soviétique. Promoteurs de la  » révolution du 13 mai « , ils jouent un rôle déterminant dans le coup d’État qui permet au général de Gaulle de revenir au pouvoir en 1958. Mais, s’opposant bientôt à la politique du nouveau chef de l’État, les 5es bureaux sont dissous en février 1960, après la Semaine des barricades. Ils laissent cependant une marque aussi profonde que sous-estimée dans la vie politique française. Le savoir faire des militaires français en matière de « guerre révolutionnaire » va vite s’exporter, en particulier auprès des dictatures soutenues par les Etats-Unis en Amérique latine pour y empêcher les régimes de gauche. Dans l’Afrique post-coloniale aussi, les dictateurs soutenus par France vont bénéficier de l’expérience militaire algérienne, y compris le régime génocidaire au Rwanda.

https://www.editionsladecouverte.fr/une_armee_revolutionnaire-9782348090400