« Complément d’Enquête », une arme braquée sur l’Algérie – Jacques-Marie Bourget

Cogner sur l’Algérie et les musulmans est le mot d’ordre qui mobilise la grande Nation Française qui rêve d’une police semblable à ICE, celle qui fonctionne si bien aux Etats-Unis. Contre Alger, pas de nuance et ne jamais retenir ses coups. L’ émission « Complément d’Enquête » a suivi cet ordre qui flotte dans l’air du temps. Et ce n’est pas mettre à l’honneur le service public, si indépendant.

Comme, ce soir là, il n’y avait ni foot ni film pour moi appétissants à la télévision, j’ai décidé  de regarder, en décalé, le « Complément d’Enquête » consacrée par France 2 aux relations entre la France et l’Algérie, sous le titre « Rumeurs et coups tordus ». J’ai eu raison car c’était passionnant. Passionnant pour celui qui s’intéresse au journalisme, à ses règles, et aux références de la profession qui sont contenues dans « La Charte de Munich ». Ici, j’ai sous les yeux deux des dix articles de la Charte en question, le 8 et le 9. Ils définissent la frontière entre le « journalisme » et la « communication ». En appuyant son reportage sur les propos de l’ambassadeur de France à Alger, aujourd’hui replié à Paris, « Complément d’Enquête » a ouvertement claironné la propagande de l’Elysée. Le diplomate questionné n’étant qu’un porte-parole façon perroquet. Martelant que le Sahara Occidental était bien une terre marocaine . Le journalisme ne doit pourtant, nous dit la « Charte », se pratiquer ainsi. Mieux , comme dans une série télévisée – « le bureau des légendes » étant le modèle à reproduire – nous avons eu droit à un one-man-show de l’ ambassadeur mis en scène chez lui, et dans de bien jolis salons dont je suppose qu’ils ont été prêtés par le Quai d’Orsay, qui se rendait ainsi complice du forfait. Et, la sanction n’a pas tardé, le diplomate bavard a été déclaré « persona non grata » en Algérie. Observons que, pour être fidèle à son titre, le magazine a été très riche en rumeurs, constituant lui-même un coup tordu. La note finale est donc de vingt sur vingt, la mission  « flinguer l’Algérie » a été accomplie.

Le « Complément », comme on le dit aussi dans les boutiques de régime, commence par un sujet sur l’emprisonnement de Christophe Gleizes, journaliste français condamné à 7 ans de prison. C’est moche pour le confrère, mais on ne nous livre jamais le dossier qui a conduit ce naïf à une telle incarcération. C’est pourtant simple : sur le territoire algérien, il a exercé son métier sans respecter la loi, c’est-à-dire sans un visa de presse obligatoire. Circonstances aggravantes, vu d’Alger, le reporter était en relation avec des militants du MAK, « Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie », organisation basée à Paris (avec de de solides appuis en Israël). Prononcer à Alger les trois lettres de MAK, c’est tendre le chiffon rouge dans la corrida, ce mouvement étant classé « organisation terroriste ». Sans imaginer qu’il allait enfoncer un peu plus Christophe Gleizes, depuis Paris interrogé par le média d’extrême-extrême droite « Frontières », le numéro 2 du MAK nous à expliqué comment il a facilité l’enquête du journaliste. En tant que partisan d’un journalisme sans entraves, je souhaite que ce confrère soit vite libéré. Mais il faut avouer que, ne mesurant pas bien le risque ce spécialisé du sport a joué  avec le feu. « Complément d’Enquête » n’a jamais fait état du dossier complet. Pour étoffer leur film, les reporters ne sont pas cassé la tête, se rendant bêtement dans les bureaux de Reporters Sans Frontières. Une organisation décrédibilisée quand on sait qu’elle a été financée par des fonds provenant de Washington et d’Israël. Une mauvaise clé pour ouvrir une serrure à Alger.

Pour mettre aussi des couleurs sur ses images, l’émission ne nous épargne pas, sur le dos du chanteur kabyle assassiné Lounès Matoub, une petite réunion de berbères à Paris avec robes chamarrées et bijoux d’argent pendants un peu partout. Séquence qui va plaire au MAK embusqué derrière tout cela. En revanche, pas la moindre vue d’une autre manifestation tenue en décembre dernier place de la Nation à Paris, et qui regroupait des Kabyles « fiers de le berbéritude », mais pour autant et en « même temps », supporteurs d’une « Révolution algérienne » dans laquelle leurs ainés ont joué un rôle si important. Ce jour-là de cette manifestation « pro-Algérie », les reporters de « Complément d’Enquête » avaient piscine.

La suite de cette fiction continue d’en être une, puisque les scènes « reconstituées », les images « fake » s’additionnent, faute de vérités à mettre à la lumière.  On y voit des « barbouzes » d’Alger, pourquoi pas, et un diplomate algérien mis en prison pour s’être pris pour James Bond. Enfin on nous affirme « la volonté des services d’outre-Méditerrannée de contrôler des élus français, algériens d’origine », cette volonté étant certifiée par « des notes de la DGSI », le service de contre- espionnage français. Hélas, on ne nous montre aucun document, et nous devons croire France 2 sur parole. Et c’est bien léger. Cette pasta tchouta de rumeurs devient lassante avec ce mode « on ne sait rien, mais on vous dit tout ». Nous restons chez Netflix ce qui provoque de gros dégâts dans le journalisme.

On pouvait s’attendre à ce que, pour être « objectif » dans le recensement des coups tordus, « Complément d’Enquête » décrive comment l’Algérie accuse la DGSE, service d’espionnage tricolore, d’avoir exfiltré du pays, vers la Tunisie, une opposante qu’Alger entendait juger. Aucun mot non plus sur Mohamed Amine Aïssaoui, un djihadiste qui dit avoir été « pris en main par les espions français avec pour mission de créer des cellules terroristes en Algérie »…  Un entretien avec monsieur Aïssaoui nous aurait été fort utile. Mais rien. Conclusion les barbouzes françaises sont donc trop bien élevées pour mettre un pied en Algérie.

La séquence finale, celle traditionnelle où un témoin assis dans un fauteuil rouge, est cuisiné par le chef de « Complément ». Notons que, pour jouer cette scène d’apothéose, l’ineffable Jack Land a prêté les salons de l’Institut du Monde Arabe. Un lieu parfait pour coller l’Algérie au mur. Dans le rôle du témoin ultime, c’est la député Verte, d’origine algérienne, Sabrina Sebaihi qui sert d’otage volontaire. Bien fait pour elle, quand on veut jouer les Saint-Sébastien, on prend des flèches.  Tristan Waleckx, grand prêtre de ce « Complément » qui ne complète rien, va boxer la malheureuse avec d’autant plus de dureté qu’il sait qu’elle est sans défense. Mettez Mélenchon devant ce tigre de papier et vous verrez la différence. Je constate ce comportement, un poil colonial, avec autant de tristesse que j’ai été un ami de Benoît Duquesnes le créateur de « Complément », alors conçu avec une grande rigueur, dans un bureau sans légende. J’ai même eu en 2003, un soir de guerre en Irak, l’honneur de m’asseoir dans le fauteuil rouge.

Pour conclure mon compte-rendu de ce « Journalisme pour les Nuls », je veux rappeler que Waleckx, l’homme qui n’a que deux chaussures blanches, est un récidiviste. En février 2024, ce maître du vrai a déjà eu une autre bonne idée : pour réaliser un reportage sur le Hamas, il a passé commande à la femme – franco-israélienne et sioniste ultra – du porte parole de l’armée de Tel Aviv. Alors certain que la vérité allait sortir du puits. Tout habillée.

Jacques-Marie BOURGET

L’émission a rapidement provoqué une réaction officielle du côté algérien. Le MAE a convoqué le diplomate français le 23 janvier et diffusé un communiqué de protestation. Voici le texte intégral

Source : Geooptic – 25/01/2026 https://geooptic.org/?p=1038

France 2 – Complément d’enquête, « Rumeurs et coups tordus : la guerre secrète France-Algérie » diffusé le jeudi 22/01/2026

ARTE – «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens» : l’Algérie insurgée, la France punitive – M. F. Gaïdi

Pour des milliers de Calédoniens d’origine algérienne, l’histoire n’est pas un livre clos. C’est une douleur transmise de génération en génération, une mémoire qui saigne en silence et qui, aujourd’hui, se raconte.

La chaîne thématique ARTE consacre un documentaire puissant à cet héritage méconnu, intitulé : «En Nouvelle-Calédonie, l’exil forcé des Algériens». Il raconte l’histoire de ceux que l’Etat colonial français jugea «insoumis» ou «criminels» et expédia à plus de 18 000 kilomètres de leur terre natale, où leurs descendants vivent encore.

A la fin du XIXe siècle, dans le sillage de la répression coloniale en Algérie, des révoltes éclatent, notamment celle de Mokrani en 1871-1872, conduite par des chefs kabyles contre l’occupation française. Après la capture et les procès, plus de 2000 hommes sont condamnés à la déportation vers la péninsule lointaine de Nouvelle-Calédonie, souvent inscrits sous un simple numéro, envoyés au bagne pour expier leur insurrection et leur désordre perçu.

Parmi eux se trouvent des figures comme Cheikh Boumerdassi, embarqué avec d’autres sur le navire La Loire le 5 juin 1874, et arrivé à Nouméa le 16 octobre 1874, après 129 jours de voyage à travers un océan hostile. Dans les archives, on trouve aussi le destin de Abdallah ben Achour, condamné en 1889 à sept ans de travaux forcés pour des accusations criminelles à Alger, puis embarqué en janvier 1890 sur Le Calédonien et débarqué en septembre 1890 à Nouméa, où il fut affecté à divers chantiers pénitentiaires. Le reportage d’ARTE rappelle que beaucoup de ces hommes ne reverront jamais leur terre natale, quittant familles et villages agricoles pour un monde inconnu, sous les tropiques du Pacifique.

L’ épreuve commençait dès l’embarquement. Sur des navires militaires ou pénitentiaires, enchaînés et entassés, les déportés traversaient les mers pendant plusieurs mois, dans des conditions si dures que le nombre de morts, souvent jetés par-dessus bord en route, demeure inconnu. Taïeb Aïfa, dont le père fut du dernier convoi en 1898, évoque cette mémoire enfouie : «L’histoire de nos aïeux était un sujet tabou. La loi du silence régnait dans les familles de déportés.» Pour lui, libérer cette histoire est un acte de justice envers les souffrances accumulées sans parole. Il raconte que leurs descendants ont longtemps porté une douleur silencieuse, un héritage de séparation et d’absence que même la liberté ne suffit pas à guérir.

Arrivés en Nouvelle-Calédonie, les condamnés furent d’abord privés de liberté, mis au travail forcé pour développer la colonie. Le bagne fournissait une main-d’œuvre massive pour les travaux publics, l’aménagement des routes et, plus tard, pour des contrats de travail proches de l’esclavage.

Paradoxalement, certains parvinrent à s’adapter et à survivre dans ce nouveau contexte colonial. L’histoire d’Ahmed Ben Mezrag Ben Mokrani, frère d’un des principaux chefs de l’insurrection de 1871, en illustre la complexité. Après sa condamnation à mort commuée en déportation en 1873, il arriva en octobre 1874 en Nouvelle-Calédonie et y vécut jusqu’en 1904, participant parfois aux affaires locales et développant des activités civiles.

La transformation de ces hommes captifs en travailleurs implantés, puis de certaines familles en propriétaires de petites concessions agricoles autour de localités comme Bourail, La Foa-Farino, Ouégoa et Pouembout, soulève des questions profondes sur l’identité coloniale. Eux qui avaient résisté à la domination française se retrouvaient intégrés, parfois malgré eux, à une autre forme de domination territoriale.

Des souffrances individuelles aux mémoires vivantes

Les témoignages audios et visuels du reportage donnent un visage à ces récits historiques. Maurice Sotirio, descendant d’un déporté originaire de Constantine, confie : «Mon grand-père a laissé deux enfants en Algérie qu’il n’a jamais revus.» Ces paroles résonnent comme une affirmation que l’histoire ne doit plus être reléguée à l’oubli. Au-delà de l’intime, plusieurs descendants soulignent les difficultés à renouer avec leurs racines. L’accès à la terre de leurs ancêtres est souvent administratif et politique, parfois limité par l’absence de reconnaissance officielle de leur histoire. Aujourd’hui, environ 15 000 Calédoniens de descendance algérienne vivent encore sur ces îles du Pacifique, formant une communauté attachée à la fois à ses racines algériennes ou nord-africaines et à la terre calédonienne qu’elle a faite sienne au fil des générations.

Associations culturelles et réseaux de familles s’efforcent de préserver cette mémoire, de transmettre les traditions et de faire reconnaître publiquement l’histoire de leurs ancêtres. Pour eux, il ne s’agit plus d’un fait lointain, mais d’une question de justice historique et de reconnaissance des souffrances subies. La réappropriation de cette mémoire, longtemps silencieuse, est désormais au cœur de leur identité et de leur relation avec l’Algérie d’aujourd’hui.

Le documentaire d’ARTE ne se contente pas de retracer des faits. Il donne la parole à ceux qui portent encore les répercussions d’un système colonial qui envoyait des hommes loin de leur maison, pour travailler, souffrir, puis mourir sans retour possible. C’est une histoire qui questionne nos récits nationaux, nos mémoires coloniales et notre responsabilité collective envers ceux qui ont été brisés par l’histoire. Dans cette mémoire vivante, il y a une demande : que l’on écoute, que l’on écrive, que l’on se confronte enfin à ces trajectoires humaines qui ne sauraient être réduites à de simples statistiques d’un passé oublié.

Source : El Watan – 25/02/2026 https://elwatan.dz/documentaire-darte-en-nouvelle-caledonie-lexil-force-des-algeriens-lalgerie-insurgee-la-france-punitive/

« À chaque fois l’histoire te rattrape »- Lynn S.K.

« À chaque fois l'histoire te rattrape » par Lynn S.K.

En tribune ce mois-ci pour le groupe de recherche Achac, la photographe Lynn S.K. présente sa série « À chaque fois que l’histoire te rattrape ». Avec ce travail, elle interroge les mémoires transgénérationnelles de la Guerre d’Algérie et de la colonisation française. Cette série de photographies, étayée d’entretiens, répond à la Grande commande photographique pour la Bibliothèque nationale de France pour encourager la création contemporaine dans le champ du photojournalisme et de la photographie de presse. Les recherches de Lynn S.K. se concentrent sur la sororité, la mémoire enfouie et l’entre-deux géographique. À travers le dialogue intergénérationnel au sein de familles marquées par leur histoire avec l’Algérie et la colonisation, elle met en lumière la diversité des trajectoires migratoires et des expériences vécues. Son travail questionne le sentiment d’appartenance des personnes qu’elle photographie, leurs liens familiaux et la manière dont elles se définissent vis-à-vis de l’Algérie et de la France. Par leurs échanges, ces personnes confrontent leurs perceptions avec celles d’une autre génération, révélant, en filigrane, le poids de l’immigration à travers le temps et les générations.

À la croisée de l’intime et du collectif, Lynn S.K. a photographié et recueilli les témoignages d’une vingtaine de personnes marquées par les mémoires transgénérationnelles liées à la colonisation et à la guerre d’Algérie. Cette série a été réalisée dans le cadre de la Grande commande photographique du ministère de la Culture pilotée par la Bibliothèque nationale de France (2022). 

En janvier 2021, Benjamin Stora a remis au président de la République un rapport sur les questions mémorielles de la colonisation et de la guerre d’Algérie, dans une intention d’apaisement et de réconciliation des mémoires. Dès sa publication (sous la forme d’un livre[1]), le document a suscité un large débat, révélant à quel point ces sujets restent sensibles des deux côtés de la Méditerranée. Ces discussions dépassent la seule relation franco-algérienne : elles interrogent la manière dont la société française intègre (ou non) son histoire coloniale et ses héritages. Lorsqu’il est question des mémoires franco-algériennes, elles sont encore majoritairement abordées sous le prisme de la guerre d’indépendance (appelée « guerre d’Algérie » en France), bien moins à travers les 132 années de colonisation qui la précèdent.

Entre avril et août 2022, j’ai voulu me confronter à ces mémoires dans le cadre d’une série de photographies et de témoignages commanditée par la Bibliothèque nationale de France. J’ai rencontré une vingtaine de personnes (voir cette vingtaine de portraits) parmi les quelques sept millions de Français·es concerné·es par ces histoires : descendant·es de familles franco-algériennes, juives d’Algérie, pieds-noirs, harkis ou militaires français.

J’ai mené ce travail dans des régions marquées par les migrations successives — de la Provence-Alpes-Côte d’Azur à l’Île-de-France, en passant par l’Auvergne. À chaque rencontre, j’ai photographié deux membres d’une même famille, de générations différentes — parent et enfant, ou grand-parent et petit-enfant.

Les entretiens, menés parfois ensemble, parfois séparément, faisaient dialoguer différentes strates de mémoire : celles des parents ou des grands-parents ayant touché la grande Histoire de près, et celles des enfants ou petits-enfants, généralement né·es ici et porteurs d’autres récits. Ensemble, nous nous sommes posé la question de ce qui a été hérité, oublié, transformé. Comment le lien s’est fait entre des générations souvent assignées au silence, à la « discrétion », et les autres, qui tentent de se construire à travers des héritages complexes et parfois contradictoires.

J’ai souvent mené des projets dans des contextes sensibles (comme en Algérie, où la pratique photographique est aussi limitée), mais je n’aurais pas imaginé que celui-ci le serait autant. J’ai essuyé de nombreux refus : les plus jeunes étaient souvent partants, mais se heurtaient à la résistance ou à l’amnésie de leurs aîné·es, parfois jusqu’à la peur des représailles. Autant de silences intimes et familiaux qui se font l’écho de silences historiques et politiques.

Ce travail cherche à faire émerger les mémoires qui habitent notre inconscient collectif. C’est une façon de laisser les traces qui n’ont pas toujours été laissées, et qui sont encore agissantes dans nos identités aujourd’hui.


[1] Benjamin Stora, France-Algérie, les passions douloureuses, Paris, Albin Michel, 2021.

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Source : Achac https://achac.com/tribune/chaque-fois-lhistoire-te-rattrape

France–Algérie : Ségolène Royal plaide pour une reconnaissance explicite des crimes coloniaux

Intervenant lors des Rencontres nationales organisées samedi 17 janvier 2026 à l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS), Ségolène Royal, récemment élue présidente de l’Association France-Algérie (AFA), a appelé à un changement de paradigme dans la relation franco-algérienne.

Au cœur de son propos : la nécessité pour la France d’assumer pleinement sa responsabilité historique dans les crimes commis durant la période coloniale en Algérie.

Une relation bilatérale enfermée dans les non-dits

D’emblée, l’ancienne ministre française a dressé un constat critique de l’état des relations entre Paris et Alger, régulièrement traversées par des crises diplomatiques liées aux questions mémorielles, migratoires ou régionales. Selon elle, l’absence d’une parole politique claire sur le passé colonial contribue à entretenir une relation instable, instrumentalisée au gré des agendas internes français.

Ségolène Royal a dénoncé l’usage récurrent de la question algérienne comme levier de débat politicien, estimant que cette posture empêche toute avancée durable. Elle a notamment rejeté l’expression de « rente mémorielle », qu’elle juge réductrice et offensante à l’égard des souffrances engendrées par la colonisation.

Reconnaître les crimes coloniaux comme préalable politique

L’ axe central de son intervention a porté sur la reconnaissance explicite des crimes coloniaux commis par la France en Algérie. Citant Aimé Césaire, elle a qualifié la colonisation d’« entreprise d’ensauvagement » et plaidé pour des excuses officielles de l’État français, estimant qu’un tel geste constituerait non pas une concession, mais un acte de responsabilité politique.

Pour Ségolène Royal, cette reconnaissance est une condition indispensable pour sortir de l’impasse mémorielle : « Sans vérité clairement assumée, aucune relation apaisée et équilibrée ne peut se construire », a-t-elle affirmé, soulignant que d’autres pays européens ont déjà franchi ce seuil symbolique.

Des actes concrets pour accompagner la reconnaissance

Au-delà du discours, la présidente de l’AFA a défendu plusieurs mesures concrètes destinées à traduire cette reconnaissance dans les faits. Elle a notamment évoqué la restitution intégrale des restes humains et des crânes de résistants algériens conservés en France, ainsi que celle du canon Baba Merzoug, toujours exposé à Brest.

Elle a également insisté sur la transparence totale concernant les essais nucléaires français dans le Sahara, appelant à la déclassification complète des archives et à une mobilisation scientifique internationale pour la dépollution des sites concernés.

Vers un nouveau cadre de coopération

Selon Ségolène Royal, la reconnaissance claire du passé colonial permettrait de dégager un espace politique nouveau, favorable à une coopération tournée vers l’avenir, notamment dans les domaines de l’énergie, de l’environnement et de l’économie maritime. Elle a présenté l’Algérie comme un partenaire stratégique de long terme pour l’Europe, à condition que la relation repose sur la confiance, le respect mutuel et la stabilité politique.

En filigrane de son intervention, un message constant : la reconnaissance des crimes coloniaux ne relève pas uniquement du devoir moral, mais constitue un levier diplomatique essentiel pour refonder durablement les relations franco-algériennes.

La Rédaction

Source : Le Matin d’Algérie – 18/01/2026 https://lematindalgerie.com/france-algerie-segolene-royal-plaide-pour-une-reconnaissance-explicite-des-crimes-coloniaux/

Mohammed Harbi inhumé en France : d’un exil à l’autre – Samia Naït Iqbal

L’inhumation en France du militant indépendantiste et historien Mohammed Harbi a suscité une vague de réactions en Algérie.

Au-delà de l’émotion, la polémique relayée sur les réseaux sociaux relance un débat ancien sur le rapport de l’État algérien à ses figures historiques critiques et sur la place accordée à la pluralité des mémoires de la guerre de libération.

Comme d’autres personnalités majeures de l’histoire nationale, Mohamed Harbi a choisi d’être enterré hors de son pays. Une situation qui n’est ni nouvelle ni exceptionnelle, mais qui interroge par sa portée symbolique. Acteur de la Révolution, ancien cadre du FLN, puis historien rigoureux et critique du pouvoir issu de l’indépendance, Harbi a été progressivement marginalisé avant d’être poussé à l’exil.

Emprisonné après le coup d’Etat de juin 1965, placé sous surveillance, il quitte l’Algérie dans les années 1970. C’est depuis la France qu’il poursuit son travail historique, devenant une référence internationale sur l’histoire politique de l’Algérie contemporaine. Son éloignement n’a jamais signifié une rupture avec son pays, mais plutôt l’impossibilité d’y exercer librement sa pensée.

Son inhumation en France, dans la terre de « l’ancien colonisateur », apparaît ainsi comme le prolongement logique d’un exil imposé. Elle met en lumière une contradiction persistante : celle d’un État qui célèbre officiellement la Révolution tout en maintenant à distance les meilleurs de ses enfants et ceux qui en proposent une lecture critique, documentée et non conforme au récit officiel. Toute l’ambiguïté machiavélique est dans cet affichage cynique que le pouvoir cultive depuis l’indépendance.

La controverse actuelle révèle surtout une difficulté structurelle à intégrer les voix dissidentes dans le champ mémoriel national. Elle pose aussi une question simple et dérangeante : pourquoi des moudjahidine et intellectuels de premier plan finissent-ils, de leur vivant comme après leur mort, hors des frontières du pays qu’ils ont contribué à libérer ? Il est au moins manifeste que ce choix répond à une volonté de rupture avec le pouvoir en place, considéré comme ayant failli aux valeurs de la révolution.

Dans le cas de Mohammed Harbi, l’enterrement à l’étranger ne relève ni d’un choix idéologique ni d’un reniement. Il constitue sans doute le symptôme d’un rapport inachevé à l’histoire, où l’exil demeure, encore aujourd’hui, le prix de l’indépendance intellectuelle.

Source : Le Matin d’Algérie – 13/01/2026 https://lematindalgerie.com/mohammed-harbi-inhume-en-france-dun-exil-a-lautre/

Zaïd, Malya, Naila : en France, la haine raciste vise aussi les bébés – Marie Turcan et Khedidja Zerouali

Des torrents de commentaires racistes se sont déversés en ligne à la découverte du prénom du premier bébé de 2026 né à Avignon. Comme lui, d’autres voient leur existence instrumentalisée dès la naissance, au profit de la théorie complotiste d’extrême droite du « grand remplacement ».

Mise en garde : Cet article fait état de propos racistes, haineux et insultants.

À peine né, déjà discriminé. Zaïd, premier bébé né au centre hospitalier d’Avignon en 2026, a fait l’objet d’un article dans le journal local, La Provence. On y apprend qu’il fait 4,42 kilos, qu’un frère et une sœur l’attendent impatiemment et que la mère, bien que fatiguée, est ravie. Ce n’est pas ce que retiendra Internet.

Sous les publications Facebook et X du journal, des hordes de racistes se déchaînent. « Le premier migrant terroriste de 2026 »« Erreur de pays ! C’est Marcel ou Germaine en France… »« Un petit gnoul [pour bougnoule – ndlr] ! »« On aurait dû l’avorter »« Encore un melon » ou bien « Ses petits doigts cherchent déjà le manche du couteau ».

En parallèle dans un groupe Telegram public aux 11 000 abonné·es tenu par le suprémaciste Daniel Conversano, des hommes se moquent aussi de Zaïd. Un délégué départemental du Pas-de-Calais du parti d’extrême droite Reconquête, Jérôme Judek, l’assimile au mot d’argot « wesh » et se moque de son physique. Contacté, le parti d’Éric Zemmour n’a pas commenté.

Dépassé par le flot de messages, le journal La Provence a fini par fermer sa section commentaires. Puis a pris la même décision sur Facebook, après une autre vague de haine raciste sous une autre publication concernant la naissance du dernier bébé né à Arles en 2025, Maryam. Le directeur de la rédaction du quotidien, Olivier Biscaye, doit même se fendre d’un communiqué. « Nous n’imaginions pas une telle réaction sur nos réseaux sociaux, en publiant des articles sur les naissances du 1er janvier », assure-t-il.

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Captures d’écran de tweets racistes suite à la publication de l’article de la Provence sur la naissance de Zaïd. © Photomontage Mediapart

D’autres sont moins étonnés. « Presque à chaque fois que l’on fait parler des personnes non blanches, on a le droit à des commentaires racistes, assure une journaliste de la rédaction. Mais, de mémoire, je ne me souviens pas qu’un article du journal sur la naissance d’un bébé ait engendré de telles réactions. »

Le collectif antifasciste No Pasaran Jeunes (NPJ) a réalisé des collages dans le quartier de Montfavet, à Avignon, pour soutenir Zaïd et sa famille. On peut y lire « Bienvenue Zaïd, Avignon est ta maison » et « Montfavet est antiraciste ». Mais le mal est fait. Les parents de Zaïd ont depuis porté plainte, selon La Provence. Le journal s’est engagé à transmettre les commentaires racistes à la justice. Cette année, toutefois, la vague de haine ne s’est pas arrêtée à Avignon.

Plongée dans l’Internet raciste

Dans le Nord-Pas-de-Calais, les deux premiers bébés de l’année se prénomment Yara-Zaina et Malya. Sur Facebook, un des premiers commentaires sous la publication de l’hôpital est signé d’Anne, vieille dame fan de Brigitte Bardot et de Serge Gainsbourg : « Une bonne intégration ça commence à la naissance par le prénom. » Sous la publication d’une élue locale se réjouissant de ces naissances, Philippe, sans photo de profil, lance : « Votez Zemmour. »

À Perpignan, le premier bébé de l’année se prénomme Bastien. Sur la photo publiée par le journal L’Indépendant, les parents racisés tiennent fièrement leur nouveau-né dans les bras. Et dans les commentaires Facebook, presque autant de félicitations que de remarques racistes. « Bastien ?! Le vrai nom svp merci », lance Romain – 82 likes, 33 émojis qui s’esclaffent, 5 cœurs et 4 émojis énervés. « Gitanou vive les aides », commente Jean, père de famille passionné de moto et adepte des vidéos de Pascal Praud, présentateur phare de la chaîne d’extrême droite CNews.

Certains se mettent même à calculer les aides que pourrait recevoir le couple avec l’arrivée de ce troisième enfant : « 20 ans, 3 enfants et l’aide de l’état 2 500 €. Comment faire travailler ses jeunes pas besoin car la France est généreuse », lance Marco, en se basant sur un chiffrage fantaisiste empreint de racisme. Le mur Facebook du maçon est rempli de vidéos de Jordan Bardella.

À la maternité de Denain, cette fois, c’est une petite Naila qui a fait la une de l’édition locale de La Voix du Nord« Clinique vétérinaire ? », lance Alex, comparant dans un sous-entendu l’enfant à un animal. Alex a un compte privé, seules de rares publications y laissent entrevoir qu’il n’apprécie guère le nouveau maire démocrate de New York, Zohran Mamdani, ou les féministes. 

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Commentaires suite aux publications des premiers bébés de l’année dans les journaux L’indépendant Perpignan et l’indépendant Narbonne. © Photomontage Mediapart

Le site Actu Nantes a lui aussi dû modérer de nombreux commentaires sur Facebook après l’annonce de la naissance d’une petite fille noire, Kléony. 

Pendant ce temps, à Bordeaux, la commune publie sur ses réseaux la liste des prénoms les plus donnés localement. Marilyne se dit soulagée de ne pas y voir le prénom Mohamed. Sur son fil Facebook, beaucoup de selfies, un vieil extrait vidéo de Jean-Marie Le Pen étalant son islamophobie ou encore une longue interview de Pierre Hillard, auteur raciste, bruyamment antisémite et complotiste.

L’offensive autour des prénoms

La critique des prénoms que les Français·es racisé·es donnent à leurs enfants est une obsession identitaire de longue date. « Ne pas choisir un prénom “français” est pour eux un signe de refus d’assimilation », analyse Sylvain Crépon, sociologue et chercheur spécialiste de l’extrême droite. Et peu importe si les personnes visées sont françaises depuis de nombreuses générations.

« Depuis la deuxième moitié des années 2010, poursuit le sociologue, le Front national s’approprie un vocabulaire républicain – assimilation, laïcité – pour s’opposer à l’immigration non européenne. Il a trouvé une rhétorique qui lui permet de dire : “On n’est pas contre l’immigration, on veut bien accueillir mais vous voyez bien que ce sont eux qui ne veulent pas s’intégrer, parce qu’ils gardent leur religion et les prénoms affiliés à leurs traditions culturelles ou religieuses !” »

C’est ainsi qu’en 2018, le polémiste Éric Zemmour, trouvant insupportable l’idée que Rachida Dati ait appelé sa fille Zohra au lieu de lui donner un prénom de « saint chrétien », a comparé le prénom de la chroniqueuse Hapsatou Sy à « une insulte à la France ». Il a pour cela été condamné deux fois pour injure publique à raison de l’origine, l’ethnie, la nation, la race ou la religion – décision confirmée récemment par la Cour de cassation.

Instrumentaliser des bébés dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public.

Sabrina Sebaihi, députée Les Écologistes

« Les prénoms qui sont donnés aux enfants [par les descendant·es d’immigré·es] ne sont pas exactement ceux des pays d’origine, il y a un décalage, explique le chercheur Hamza EsmiliCela démontre, en creux, que l’intégration a effectivement fonctionné. Ces gens-là sont vraiment français et font partie d’une sous-culture française qui est une culture arabe, musulmane, de France. Et c’est justement ça, le problème des conservateurs : cette intégration qui a marché, mais qui n’est pas de l’assimilation. »

Le sociologue, qui prépare un ouvrage en mars 2026 intitulé L’Islam après l’exil. Une histoire religieuse de l’immigration (Seuil), y voit une « configuration spécifique à la France », celle d’une société qui tend à vouloir lisser les différences et ne « pas voir les groupes sociaux » qui se forment pourtant naturellement. Il observe aussi qu’en France, « les musulmans sont une classe montante » bien qu’hétérogène. « Dans un contexte de déclassement généralisé, c’est assez facile d’avoir du ressentiment envers eux », souligne-t-il.

L’obsession identitaire du « grand remplacement »

En toile de fond revient la théorie complotiste du « grand remplacement », popularisée depuis 2010 par l’identitaire extrémiste Renaud Camus, et selon laquelle une population métissée se substituerait aux « Français de souche ». L’évolution des prénoms est alors régulièrement instrumentalisée pour valider cette thèse mensongère et dangereuse.

En 2019, Brenton Tarrant, un des terroristes d’extrême droite qui ont attaqué deux mosquées à Christchurch (Nouvelle-Zélande), tuant 51 personnes, s’est réclamé des thèses de Camus. « Le grand remplacement » était même le titre du manifeste publié en ligne par le meurtrier. Cette théorie raciste continue d’irriguer la pensée d’extrême droite, d’Éric Zemmour chez Reconquête à Jordan Bardella au Rassemblement national (RN), en passant par les discours de Valérie Pécresse chez Les Républicains (LR). L’expression, populaire chez CNews, peut même être lâchée désormais sur France Info sans que sa pertinence soit contestée.

Dernier exemple en date : un site internet intitulé Ma France, lancé à l’été 2025, dont les administrateurs anonymes agglomèrent des graphiques sur l’évolution de la criminalité en France, le nombre de centres de migrants, la géolocalisation des mosquées et… une courbe d’évolution des prénoms de naissance en France.

« Les prénoms français se perdent. Les prénoms musulmans progressent (22 % déjà) », affirme la plateforme sur le réseau social X, concédant qu’une « corrélation n’implique pas nécessairement une causalité » mais ajoutant aussitôt qu’« elle peut en être un indice ».

Le blog extrémiste Fdesouche, amplement cité par ladite plateforme, génère lui aussi depuis dix ans un « baromètre exclusif du prénom arabo-musulman » annuel à partir des données officielles de l’Institut national de la statistique et des études économiques, croyant ainsi montrer qu’« en 2024 en France, plus d’un enfant sur quatre naît avec un prénom arabo-musulman ».

Le 4 janvier 2026, la députée Les Écologistes Sabrina Sebaihi a signalé au ministre de l’intérieur Laurent Nuñez le site Ma France, qui, selon elle, « met des cibles dans le dos de nos concitoyens, particulièrement ceux de confession musulmane ». Elle a également effectué un signalement auprès de la procureure de Paris, pour provocation publique à la discrimination et à la haine en raison de la religion.

« Il n’existe aucune donnée scientifique sérieuse établissant un lien entre les prénoms et l’insécurité […] ou une corrélation entre un prénom supposé “non français” et la délinquance », dit-elle à Mediapart.

« En revanche, ce qui est bien documenté, c’est la montée d’un discours raciste et stigmatisant qui instrumentalise les prénoms comme marqueurs supposés d’origine ou de dangerosité. Ce qui est nouveau et préoccupant, c’est que cette théorie sort des marges les plus violentes de la société pour s’installer dans le débat public […] au point de désigner de simples enfants comme symboles d’une menace imaginaire […]. Instrumentaliser des bébés ou des enfants dans une bataille idéologique est un signal de radicalisation grave du débat public. »

En plus d’être ciblé·es dès la naissance, Zaïd, Yara-Zaina, Naila et les autres nouveau-né·es racisé·es de 2026 subiront, tout au long de leur vie en France, des discriminations à l’embauche ou dans l’accès au logement.

Source : Médiapart – 11/01/2026 https://www.mediapart.fr/journal/france/110126/zaid-malya-naila-en-france-la-haine-raciste-vise-aussi-les-bebes

Pourquoi l’Algérie criminalise-t-elle la colonisation française maintenant ? Paul Max Morin

France Culture

Les enjeux internationaux

Le Parlement algérien a adopté mercredi 24 décembre à l’unanimité une loi criminalisant la colonisation française. Cette loi réclame aussi des « excuses officielles » à la France. Pourquoi cette loi intervient-elle maintenant et que révèle-t-elle des relations franco-algériennes ?

Avec Paul Max Morin, docteur en science politique, chercheur à l’université de Stirling et à Sciences Po Paris

https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-enjeux-internationaux/pourquoi-l-algerie-criminalise-t-elle-la-colonisation-francaise-maintenant-4877762

Quand la nationalité cesse d’être un droit en Algérie – Zaim Gharnati

Présentée comme une mesure exceptionnelle et juridiquement encadrée, cette réforme incarne l’exception qui confirme encore une fois l’arbitraire qui ronge l’Algérie.

Le ministre de la Justice a donc parlé. Il a parlé comme on récite un mode d’emploi. Long, précis, rassurant en apparence. Il a expliqué pourquoi, comment, dans quels cas, avec quelles garanties, l’État algérien pourrait désormais retirer la nationalité à certains de ses citoyens. Le tout emballé dans un vocabulaire juridique soigneusement choisi, fait pour calmer, pour endormir, pour donner à la menace la forme d’une procédure.

Mais derrière le vernis, le message est limpide: l’appartenance nationale devient conditionnelle. Elle se marchande. 

Voilà donc ce que l’Algérie propose à l’ouverture de l’année 2026. Non pas une vision économique. Non pas un projet social. Non pas une promesse de justice ou de développement. Mais un avertissement. Une épée administrative suspendue au-dessus des têtes. La peur comme politique publique.

Ce qui est en jeu n’est pas un détail juridique. C’est un basculement symbolique majeur. La nationalité algérienne, jusqu’ici considérée comme un fait de naissance, un lien irréversible entre l’individu et le pays, devient un instrument disciplinaire.

Elle n’est plus ce que l’on est. Elle devient ce que l’on mérite.

Le texte parle d’atteinte aux intérêts de l’Algérie, de loyauté, de stabilité, de menaces contre l’unité nationale. Des mots larges, extensibles, interprétables. Des notions politiques, pas juridiques. Des catégories suffisamment floues pour englober bien plus que des crimes avérés.

Ce n’est plus l’acte qui est jugé, mais l’intention supposée. Ce n’est plus le fait qui est sanctionné, mais la position.

Il faut le dire clairement, sans détour, sans tremblement.

Même durant la guerre de libération nationale, dans un contexte de violence extrême, l’Algérie n’a jamais institutionnalisé la déchéance de nationalité comme arme politique. Même face aux collaborateurs armés. Même durant les années noires, lorsque des groupes terroristes ont pris les armes, massacré des villages entiers, plongé le pays dans l’horreur, l’État n’a pas effacé l’appartenance nationale. Il a jugé, condamné, emprisonné, combattu. Mais il n’a pas rayé des Algériens de l’Algérie.

Aujourd’hui, en temps de paix proclamée, on instaure ce que la guerre elle-même n’avait pas rendu nécessaire.

C’est cela, le scandale historique.

Le ministre insiste: la mesure serait exceptionnelle, strictement encadrée, entourée de garanties. C’est toujours ainsi que commencent les dérives. L’exception est le mensonge fondateur de toutes les pratiques durables.

Car la décision finale ne relève pas d’un juge indépendant. Elle relève d’un décret. D’un pouvoir administratif. D’un sommet politique. Autrement dit: d’un rapport de force.

Dans un pays où la loi est vécue non comme une règle mais comme une menace potentielle, chacun comprend ce que cela signifie: ce texte sera appliqué selon l’humeur, le contexte, la cible, et lors de ces jours de douleur institutionnelle aiguë, quand le droit se tord sous les spasmes de l’arbitraire.

Le droit devient un outil. Pas de justice, mais de gestion.

Ce projet entérine une fracture déjà ressentie par la société. Il y aurait désormais deux catégories d’Algériens: ceux dont la nationalité est intangible, et ceux dont elle est révocable.

Les premiers vivent souvent loin du pays, possèdent d’autres passeports, investissent ailleurs, envoient leurs enfants étudier et s’installer à l’étranger. Les seconds sont sommés de prouver leur loyauté, leur silence, leur alignement.

La nationalité devient un privilège distribué par ceux qui en ont déjà plusieurs.

Il faut avoir le courage des mots. Ce texte rappelle une logique que l’Algérie connaît trop bien. Non pas par ses formes, mais par son esprit. Celui d’une citoyenneté hiérarchisée. Conditionnelle. Révocable.

Hier, le colon décidait qui était assimilable. Aujourd’hui, le pouvoir décide qui est loyal. Les robes ont changé. Le réflexe demeure.

Pendant que l’État menace de retirer la nationalité, des milliers de jeunes risquent leur vie en mer pour en changer. Pendant que le ministre parle de loyauté, des citoyens posent une question simple: si vous me l’enlevez, où m’envoyez-vous? Pendant que le pouvoir agite le spectre de la trahison, le peuple répond par une phrase glaçante: prenez-la, elle ne vaut plus rien.

Ce n’est pas une insulte. C’est un constat d’effondrement du lien civique.

Un pouvoir qui a un projet n’a pas besoin de menacer. Un pouvoir sûr de lui n’a pas besoin de trier ses citoyens. Un État qui croit en son peuple n’efface pas l’appartenance.

Ce texte ne protège pas l’Algérie. Il révèle une inquiétude. Une absence d’horizon. Une incapacité à proposer autre chose que la peur.

Et c’est peut-être cela, le vrai ridicule tragique de ce début 2026: au lieu d’ouvrir des chemins, on dresse des listes. Au lieu de construire, on exclut. Au lieu de rassembler, on conditionne.

Quand un État commence à gouverner par la menace identitaire, ce n’est jamais la nation qu’il sauve.

C’est le pouvoir qu’il tente de retenir.

Source : Le Matin d’Algérie – 07/01/2026 https://lematindalgerie.com/quand-la-nationalite-cesse-detre-un-droit-en-algerie/

Il y a cent ans naissait l’Etoile Nord-Africaine – Alain Ruscio

Alain Ruscio fait l’histoire de cette organisation qui joua un rôle décisif dans l’histoire des luttes anticoloniales.

On célèbre en 2026 le centenaire de la naissance en France de l’Étoile Nord-Africaine. L’historien Alain Ruscio expose dans cet article l’histoire de cette organisation qui a eu, dans l’histoire du nationalisme algérien, mais aussi, par delà, dans l’histoire plus générale du colonialisme, une importance exceptionnelle. Pour la première fois, des colonisés maghrébins, sur le sol même de la métropole, exprimèrent l’aspiration à l’indépendance nationale. Née à l’origine au sein de la sphère communiste, sous l’impulsion d’un militant trop oublié, Abdelkader Hadj Ali[1], secondé par Ahmed Mesli, dit Messali Hadj[2], l’Étoile s’en émancipa progressivement, puis connut une rupture brusque avec le PCF. Messali Hadj en devint alors son leader incontesté. Dissoute une première fois par un gouvernement conservateur, refondée, elle fut de nouveau dissoute, cette fois par le gouvernement de Front populaire, en 1937, dont elle avait pourtant signé en 1935 le texte qui avait été à son origine, celui du Rassemblement populaire.

Histoire de l’Etoile Nord-Africaine, par Alain Ruscio

Article publié dans Alain Ruscio (dir.), Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, 2022, tome 3.

Naissance de l’Etoile Nord-Africaine

Immédiatement après la Première guerre mondiale, les Algériens de la région parisienne représentent une masse de 15 000 personnes (8 000 à Paris, 7 000 en banlieue)[3]. Le premier embryon connu d’organisation est une société d’aide mutuelle, l’Association de la fraternité islamique. L’Étoile Nord-Africaine (ENA) se serait fondée à partir de ce petit noyau[4].

Abdelkader Hadj Ali, situe la naissance de cette organisation en 1924 : il affirme avoir réuni alors, dans un local parisien appartenant à La Famille nouvelle, 49 rue de Bretagne[5], des militants maghrébins – sans doute seulement algériens – qui fondèrent L’Étoile[6]. Mais cette datation, évoquée un quart de siècle après les événements – et au surplus quasi unique[7] – paraît sujette à caution. On n’en trouve nulle trace, par exemple, dans la presse communiste de 1924.

La plupart des études proposent comme date de création le premier semestre 1926, effectivement au 49 rue de Bretagne, par le noyau militant maghrébin de l’Union intercoloniale[8] qui dans un premier temps fonda une section nord-africaine (le 1er février), devenue formellement L’Étoile le 2 mars, qui tint sa première Assemblée générale constitutive le 20 juin[9].

Ce qui est certain, c’est que l’initiative est partie des milieux communistes, très attentifs au milieu des années 1920 à l’organisation des travailleurs coloniaux en France. Cette paternité n’a jamais été contestée par Messali Hadj dans ses Mémoires[10]. Au sein de la Section Nord-Africaine de la Commission coloniale du PCF, le principal initiateur, Abdelkader Hadj Ali, déjà cité, était secondé par Mohammed Marouf, Mohammed Saïd Si Djilani et le jeune Messali, lui-même membre du PCF depuis l’automne 1925… C’est cette Section qui par exemple, entre septembre et novembre 1926, élabore le programme qui sera présenté en février 1927 à Bruxelles[11] (voir infra).

Malgré cette appellation de nord-africaine, ce furent surtout des éléments algériens qui y militèrent, la principale exception étant Chedly Khaïrallah, membre du Destour tunisien, arrivé en France en novembre 1926 pour y poursuivre des études de Droit. En métropole, il se rapprocha vite, également, du PCF. Mais, repéré, il fut expulsé de France le 27 décembre 1927[12].

La première apparition publique de l’association date du 26 juin 1926[13]. Ce jour-là, boulevard de Belleville[14], Messali prononce le discours principal, probablement afin de ne pas faire apparaître Hadj Ali, trop connu comme communiste. En juillet, rue de la Grange-aux-Belles, dans une salle syndicale célèbre, il monte encore à la tribune pour dénoncer la « parade » que fut l’inauguration de la mosquée de Paris, le jour même[15]. En octobre, par contre, ils animent tous deux un nouveau meeting organisé à la Salle des Ingénieurs civils, qui flétrit « les procédés de la France capitaliste » et qui s’achève par la promesse de lutter « jusqu’à l’indépendance »[16].

Le Congrès de Bruxelles

Quelques mois plus tard, les deux hommes se rendent à Bruxelles, au Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale. Cette réunion, pilotée en sous-main par l’Internationale communiste, est officiellement pluraliste. Dans ces conditions, on peut comprendre que ce ne soit pas Hadj Ali, mais Messali, qui, une fois de plus, prononce le discours – remarqué – au nom de l’Étoile :

« L’indépendance de l’Algérie.

Le retrait des troupes françaises d’occupation.

La constitution d’une armée nationale.

La confiscation des grandes propriétés agricoles accaparées par les féodaux, agents de l’impérialisme, les colons et les sociétés capitalistes privées, et la remise de la terre confisquée aux paysans qui en ont été frustrés, respect de la petite et moyenne propriété ; retour à l’État algérien des terres et forêts accaparées par l’État français.

L’ abolition immédiate du code de l’indigénat et des mesures d’exception.

L’ amnistie pour les emprisonnés, qu’ils soient en surveillance spéciale ou exilés pour infraction à l’indigénat.

La liberté de presse, d’association, de réunion ; les droits politiques et syndicaux égaux à ceux des Français qui sont en Algérie.

Le remplacement des délégations financières élues au suffrage restreint par un Parlement algérien élu au suffrage universel.

L’ accession à l’enseignement à tous les degrés ; la création d’écoles en langue arabe.

L’ application des lois sociales.

L’ élargissement du crédit agricole aux petits fellahs »[17].

On aura noté que Messali présentait des revendications algériennes, et non nord-africaines. Par contre, on sait que le Tunisien Chedly Khaïrallah était également présent à Bruxelles[18].

De retour en France, c’est de nouveau l’option régionale qui est mise en avant. Le programme, publié par le périodique du Mouvement, mettait en avant l’indépendance des trois pays du Maghreb français : « L’indépendance de l’un de ces trois pays n’a de chances d’aboutir que dans le mesure où le mouvement libérateur de ce pays sera soutenu par les deux autres ; chacun des pays est intéressé par la libération des deux autres ; le devoir de tous est donc de soutenir le mouvement d’émancipation totale de chacune des trois nations de l’Afrique du Nord. Ce n’est que par la coordination de leurs efforts, par une liaison intime, par des relations fraternelles effectives, par un soutien moral et matériel, réel et réciproque, que sera victorieuse la lutte pour l’indépendance » (L’Ikdam nord-africain, octobre 1927)[19]. Malgré cette profession de foi, l’Étoile sera essentiellement algérienne, tout au long de son existence.

L’ Étoile connaît un succès grandissant, malgré la répression. Elle est particulièrement active au sein de l’immigration algérienne en France. On estime qu’elle a dans les années 1930 de l’ordre de 4 000 adhérents[20].

La prise de distance avec les communistes

C’est également à ce moment que les dirigeants de l’ÉNA – où Messali vient de prendre une dimension nouvelle – souhaitent abandonner le tête-à-tête avec le seul PCF. À partir de l’automne 1927, d’ailleurs, Messali n’est plus appointé par ce Parti. Cette prise de distance a probablement dû se faire par consentement mutuel, les communistes n’aimant guère des compagnons de route peu soumis à leurs directives, Messali fuyant désormais le tête-à-tête, rencontrant par exemple des éléments de la SFIO, dont Daniel Guérin ou Robert Longuet[21]

Messali Hadj dans les années 1950

Malgré la prise de distance organisationnelle, les relations entre militants de l’Étoile et du PCF sont à ce moment encore bonnes, ne serait-ce que face à la répression. Le 25 juin 1934, l’Étoile tient un meeting interdit, prétexte à une première dissolution. Messali Hadj et d’autres dirigeants sont interpellés. Occasion d’une série de procès – au cours desquels les inculpés sont défendus par les avocats dépêchés par la SFIO, Robert et Jean Longuet, Edouard Depreux et Antoine Hajje[22] – qui aboutiront finalement à l’annulation de ces sanctions.

Dès avant la victoire du Front populaire, les responsables de l’ÉNA se rallient à la cause antifasciste. Ils appellent les ouvriers algériens à participer à la grève du 12 février 1934. Ils signent le 19 août un Pacte d’unité d’action avec le PCF, le Secours Rouge et la Ligue anti-impérialiste. Le 22 novembre, figurent côte à côte, à la Mutualité, des responsables de l’ÉNA (dont Amar Imache et Émilie Buquant, Madame Messali, son mari étant en prison) et des responsables socialistes (Jean Longuet) et communistes (André Berthon et André Ferrat).

Militants de l’ENA dans un café

Lorsque l’Humanité évoque les nationalistes, ils sont des camarades « Le camarade Imache Amar, secrétaire de l’Étoile Nord-Africaine (…) a été condamné en vertu des lois scélérates pour un discours prononcé en septembre 1934, à Paris sur les événements de Constantine. Jusqu’à ce jour, le cinquième depuis son incarcération, nous n’avons pu avoir aucune nouvelle de notre camarade… » (L’Humanité, 20 novembre 1935)[23]. Nouvelle protestation publique le 11 décembre :« Plus de six cents travailleurs, en majorité nord-africains, assistaient, hier soir, à la réunion organisée 18, rue Cambronne, pour protester contre la menace de dissolution de l’Etoile Nord-Africaine. MM. Berthon et Hajje, un représentant de la race nègre, Ben Slimane, du Comité tunisien Aïtal et Ferrat pour le Parti communiste, s’élevèrent avec vigueur contre la procédure employée contre l’Etoile Nord-Africaine, dont les dirigeants passent aujourd’hui devant le tribunal, en. vue de la dissolution de cette organisation. La salle fut unanime pour exiger le droit d’organisation en faveur des travailleurs nord-africains, l’annulation des poursuites contre l’Etoile[24]… »[25].

Au VIIIème Congrès du PCF encore, en janvier 1936[26], André Ferrat[27] prône « la défense de l’Étoile nord-africaine menacée de dissolution »[28].

Le Front populaire

À partir de juin 1936, Messali est invité à parler lors des meetings réunissant communistes, socialistes et patriotes de diverses colonies françaises. Les militants de l’Étoile descendent dans la rue : lors de la grande manifestation du 14 juillet 1935, elle forme un cortège compact intégré, mais autonome. L’Étoile se permet même d’arborer à cette occasion son drapeau – qui deviendra celui de l’Algérie indépendante, trente ans plus tard. La presse conservatrice du lendemain évoque les « nombreux nord-africains » du cortège[29], sans toutefois signaler ce drapeau. Même présence l’année suivante, avec des mots d’ordre précis : « Libérez l’Afrique du Nord, libérez la Syrie, libérez le monde arabe »[30]. L’alliance avec la gauche française est revendiquée. Mais le langage de Messali ne change pas : le peuple algérien doit compter avant tout sur ses propres forces. C’est ce qu’il dit lors d’un célèbre meeting du Congrès musulman[31], au stade municipal d’Alger : « J’ai entendu tout à l’heure les orateurs qui m’ont précédé dire avec combien d’égards et de bienveillance ils ont été reçus en France par le gouvernement de Front populaire ; je ne veux pas discuter ou amoindrir l’atmosphère dans laquelle cette réception s’est déroulée, mais je dis que le peuple algérien se doit d’être vigilant. Il ne suffit pas d’envoyer une délégation présenter un cahier de revendications, ni trop se leurrer sur les réceptions et attendre que les choses se réalisent toutes seules. Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer. Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations, pour être forts, pour être respectés et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l’Étoile Nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduire dans le chemin de l’émancipation » (2 août 1936)[32]. Messali est le seul orateur à critiquer ouvertement les revendications assimilationnistes du type « suppression du Gouvernement Général de l’Algérie… rattachement de l’Algérie à la France ». Il combat l’idée d’une « représentation parlementaire » accrue à Paris, mais exige la création d’un « parlement algérien où tous les éléments qui peuplent l’Algérie seront représentés au prorata de leur nombre et où seront examinés tous les problèmes algériens ». Il est de fait le seul à demander « l’indépendance de l’Algérie »[33].

Ce discours est d’une importance historique. Même si l’intermède de la possibilité d’une expression publique libre fut de courte durée, Messali en profita pour lancer, le premier sur le sol algérien depuis des décennies, ce mot, Indépendance, qui devait ensuite laisser tant de traces dans les esprits. En 1992, lorsque Mohamed Boudiaf fut un court temps président du Haut-Comité d’État, une journaliste algérienne lui demanda quel phénomène historique avait le plus influence sa génération, de la Révolution française de 1789 à celle des Soviets de 1917, il répondit : « Nous n’avons ni copié ni importé sur les révolutions russe ou française. La Révolution algérienne du 1er Novembre 1954 est née le 2 août 1936 au Stade municipale d’Alger autour de Messali Hadj »[34].

Ensuite, Messali lance ce nouvel appel : « Peuple algérien, si tu veux vivre et vaincre, organise-toi. Cette organisation existe, elle s’appelle l’Étoile nord-africaine, elle mène la bataille depuis dix ans, et c’est elle seule qui a sauvé l’honneur de l’Algérie au moment où tout le monde se taisait, elle seule a élevé la voix pour protester contre les horreurs de l’impérialisme et a osé, avec courage et dignité, rappeler le peuple arabe à son devoir national. Cette organisation fait appel à vous, à votre sentiment patriotique et islamique, pour vous dire que c’est bien le moment de vous organiser, de vous grouper, de vous unir solidement pour jouer le rôle qui s’impose à vous. L’occasion qui s’offre à nous actuellement est unique, les circonstances actuelles sont favorables à nos revendications et à notre émancipation. Individuellement, nous porterons la responsabilité sur nous si nous commettons le crime de laisser ce moment qui ne se présente pas souvent. L’Étoile nord-africaine a des sections dans toute l’Algérie, adhérez à ces sections (…). Je voudrais pénétrer dans votre cœur pour vous ancrer l’amour de votre patrie, la dignité et l’amour de votre organisation qui, seule, est capable de sauver notre pays de cette honte et de cette pieuvre qui voudrait étouffer notre existence » (Appel, septembre 1936)[35].

La rupture

Mais, face à la timidité des mesures envisagées, des fractures ne tardent pas à réapparaître. Le plan dit Blum-Viollette[36], par exemple, est l’objet de nombreuses divergences, les socialistes y voyant une réforme de poids, les communistes un premier pas, les nationalistes algériens radicaux un instrument de division entre élite et peuple. Les partis du Front populaire commencent alors une campagne contre Messali et l’ÉNA. La presse communiste y participe activement.

Le 26 janvier 1937, le gouvernement de Front populaire dissout l’Étoile, en vertu des lois contre les ligues factieuses. Le 29, le sous-secrétaire d’État à l’Intérieur, Raoul Aubaud expose devant les sénateurs les raisons de l’attitude gouvernementale : l’ÉNA, dirigée par « l’aventurier » Messali, a fait preuve d’action séparatiste sous une influence étrangère : « Nous avons bien senti qu’il y avait un lien dangereux entre l’action de l’Etoile nord-africaine et des tentatives de division venues du dehors ». En cette période où tous les regards étaient fixés sur la guerre d’Espagne, le message était clair : les puissances fascistes inspiraient l’Étoile. Aubaud poursuivait : « Le Gouvernement, ayant suivi attentivement l’évolution de cette association, a donc pris cette mesure de dissolution au moment voulu, dans l’instant même où l’Etoile nord-africaine est rejetée par les populations musulmanes ». Il est félicité par le sénateur d’Alger Paul Cuttoli : le gouvernement a enfin compris qu’il fallait faire preuve d’énergie face à « l‘Étoile nord-africaine, association criminelle qui, sous le couvert de venir en aide aux musulmans réfugiés dans la métropole, dissimulait une organisation nettement séparatiste, dirigée contre la France ». L’organe du Parti socialiste, le lendemain, rendant compte de cette intervention, ne signale même pas le passage sur la dissolution de l’ÉNA[37]. Robert Deloche, chargé de la question algérienne au PCF, un proche de Maurice Thorez, soutient cette attitude, même s’il demande des mesures similaires contre les factieux. Le journal communiste franchit un nouveau pas en se félicitant, le 29 août, de l’arrestation de Messali et de ses compagnons[38]. Ceux qui étaient encore peu de mois auparavant des « camarades » sont devenus des « trotskistes », des « auxiliaires du fascisme » menant une « politique aventurière inspirée par le trotskiste Ferrat » (celui-là même qui naguère dirigeait la section coloniale, désormais exclu).

Ce qui vaudra aux socialistes et aux communistes cette réplique cinglante : « lls nous ont trahis. Le Front populaire est parjure. Le Front populaire a immolé un de ses membres avec l’appui des communistes. L’Étoile nord-africaine, adhérente au Front populaire vient d’être dissoute par ce même Front populaire ! Le parti politique qui avait le plus recherché l’accord avec nous et sur qui beaucoup des nôtres croyaient pouvoir compter, s’est fait l’adversaire acharné et le complice du gouvernement qui vient de nous dissoudre (…). Allons donc, Messieurs les “camarades prolétaires“ (…), messieurs les “défenseurs des opprimés“, vous avez la main près du manche, frappez. Mais frappez fort car nous sommes durs à mourir. D’autres, comme vous le savez, ont déjà suffisamment cogné sans résultat ; vos coups, même donnés en traître, ne feront que nous rendre plus vigoureux. Et quelle que soit l’issue du combat, nous serons vainqueurs. D’abord parce que l’Algérie et les Algériens sont nôtres, ensuite parce que l’opinion française elle-même vous confondra et vous condamnera si votre conscience ne vous inflige pas le châtiment d’avoir renié votre doctrine, piétiné vos promesses et parjuré le serment du 14 juillet 1935 : “La paix, le pain et la liberté“. “La liberté pour tous“. Mais vous ne la voulez que pour vous et pour vous seulement » (Amar Imache, Tract, février 1937)[39].

En fait, seuls protestèrent les militants de l’extrême gauche, trotskystes ou syndicalistes de La Révolution Prolétarienne (Jean-Paul Finidori, La Révolution Prolétarienne, 10 février 1937)[40]

Messali Hadj et les siens ne s’en laissèrent pas compter et fondèrent dans la foulée le Parti du peuple algérien (PPA). Ce qui leur vaudra évidemment une accusation de reconstitution de Ligue dissoute et, dans la foulée, une arrestation, le 27 août 1937 : « Sur instruction du parquet d’Alger, la police a arrêté les nommés Messalj Hadj Mohamed, commerçant, Mestoul Mohamed ben Boualem, serrurier, Khalifa ben Omar, chômeur, Laouel Hocine, Bakaria Moufdi, représentants, et Guerafa Brahim, épicier, qui seront poursuivis pour reconstitution de ligue dissoute, provocation des Indigènes au désordre, et manifestation contre la souveraineté française en Algérie. Messali Hadj Mohamed n’est autre que l’ancien président de la ligue “l’Étoile Nord-Africaine, dissoute par décret du gouvernement. Pour lutter malgré tout contre “l’impérialisme, l’oppression, la misère et le colonialisme français“, Messali. Hadj Mohamed avait regroupé ses partisans en un parti appelé “Parti du peuple algérien et des amis d’El Ouma“. » (Le Figaro, 29 août 1937)[41].

Mais aucune arrestation, aucune dissolution, dans l’Histoire, n’a jamais arrêté un mouvement porteur des aspirations majoritaires d’un peuple.


[1] Abdellah Righi, Hadj Ali Abdelkader, pionnier du mouvement révolutionnaire algérien,  Alger, Casbah Éd., 2006 ; René Gallissot, Notice « Abdelkader Hadj Ali », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Le Maitron, Maghreb, Vol. Algérie, Engagements sociaux et question nationale. De la colonisation à l’indépendance de 1830 à 1962, Paris, Les Éd. de l’Atelier, 2006

[2] Benjamin Stora, o.c.

[3] Jean Brassac, « Les Indigènes algériens à Paris », Le Figaro, 19 février 1924

[4] Mahfoud Kaddache, o.c. (thèse cependant contestée par Benjamin Stora, Ils venaient d’Algérie : l’immigration algérienne en France, 1912-1992, Paris, Libr. Arthème Fayard, 1992).

[5] Cette adresse était effectivement celle d’un haut lieu de l’histoire socialiste, puis communiste. Il y avait là un restaurant coopératif, puis des locaux de réunion dans les étages.

[6] Lettre à La République Algérienne (UDMA), 24 décembre 1948, cité par Ahmed Mahsas, o.c.

[7] Amar Ouzegane, ancien secrétaire général du PC Algérien, rallié ensuite au FLN, retient la même date, mais sans aucune référence (Le meilleur combat, Paris, Julliard, 1962).

[8] Voir cette entrée. Son principal fondateur avait été Nguyen Ai Quoc / Ho Chi Minh en 1921. Mais Quoc n’était plus en France en 1926

[9] Charles-Robert Ageron, art. cité

[10] Mémoires, 1898-1938, Texte établi par Renaud de Rochebrune, Paris, Éd. JC Lattès, 1982

[11] Jacques Choukroun, Le Parti communiste en Algérie de 1920 à 1936 (du Congrès de Tours au Front populaire), Thèse pour le Doctorat de III è cycle, Univ. de Provence, Centre d’Aix, 1985

[12] Mustapha Kraiem, Pouvoir colonial et Mouvement national. La Tunisie des années Trente, Tunis, Éd. Alif, Coll. Savoir, 1990

[13] Messali Hadj, Mémoires, o.c.

[14] Id.

[15] L’Humanité, 15 juillet 1926

[16] L’Humanité, 8 octobre 1926

[17] Congrès de la Ligue contre l’oppression coloniale, Bruxelles, 10-14 février, cité par Claude Collot & Jean-Robert Henry (dir.), Le Mouvement national algérien. Textes, 1912-1954, Paris, Éd. L’Harmattan, 1978

[18] Mustapha Kraiem, o.c.

[19] Cité par Mahfoud Kaddache, o.c.

[20] Nora Benallègue-Chaouia, Algérie. Mouvement ouvrier et question nationale, 1919-1954, Alger, Off. des Publications Universitaires, 2004

[21] Meeting, 28 octobre 1934, Le Populaire de Paris, 29 octobre

[22] « Le procès de l’Étoile nord-africaine », Le Populaire de Paris, 17 mai 1935

[23] « Où est Imache Amar ? »

[24] Suivaient d’autres revendications

[25] « Contre la dissolution de l’Étoile Nord-Africaine »

[26] 23 janvier 1936, L’Humanité, 25 janvier

[27] Jean Maitron & Claude Pennetier, Notice « André Ferrat », in Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, IV è partie, Vol. 27, Paris, Éd. Ouvrières, 1986

[28] Mais Ferrat est évincé du Bureau politique au terme de ce congrès, puis sera exclu du PCF en juillet

[29] Le Matin, 15 juillet

[30] Benjamin Stora, Messali Hadj, 2004.

[31] Voir cette entrée

[32] Meeting du Congrès musulman algérien, cité par Mohamed Mestoul, « Messali Hadj à Alger en 1936. Souvenirs », in Réflexions. Messali Hadj. Parcours et Témoignages, 1898-1998, Alger, Casbah Éd., 1998

[33] D’après le compte-rendu de son discours in L’Écho de la presse musulmane, Alger, 5 septembre 1936

[34] Cité in Site Internet Forum Algérie, août 2008

[35] El Ouma, septembre-octobre 1936, cité par Mahfoud Kaddache, o.c.

[36] Voir cette entrée

[37] « Le problème algérien devant le Sénat », Le Populaire, 30 janvier 1937

[38] « Six trotskistes arrêtés à Alger pour reconstitution de ligue dissoute »

[39] In La Lutte Ouvrière, n° 30, février 1937, cité in Front populaire et colonialisme, Dossier, Centre d’Études et de Recherches sur les Mouvements Trotskyste et Révolutionnaires Internationaux (CERMTRI),  Cahier n° 93, juin 1999   

[40] « Une atteinte à la liberté »

[41] « L’ancien président de l’Etoile nord-africaine est arrêté »


Bibliographie  

* Ahmed Mahsas, Le mouvement révolutionnaire en Algérie, de la Première guerre mondiale à 1954, Paris, L’Harmattan, 1979 

* Benjamin Stora, Messali Hadj, 1898-1974, Paris, Le Sycomore, 1982. 

* Charles-Robert Ageron, « La naissance de l’Étoile nord-africaine », in L’Étoile nord-africaine et le mouvement national algérien, Actes du Colloque, février-mars 1987, Publ. du Centre culturel algérien, Paris, 1988. 

* Omar Carlier, « Mémoire, mythe et doxa de l’État en Algérie. L’Étoile nord-africaine et la religion du Watan », Vingtième siècle, Revue d’histoire, Vol. 30, n° 30, 1991. 

* Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Vol. I, Paris, Éd. Paris-Méditerranée, Alger, Éd. EDIF, 2003. 

* Jacques Simon, L’Étoile nord-africaine (1926-1937), Paris, L’Harmattan, Coll. CRÉAC Histoire, 2003. 

* Kamel Bouguessa, Aux sources du nationalisme algérien, Alger, Casbah Éd., 2013 * Djanina Messali-Benkelfat, Une vie partagée avec Messali Hadj, mon père, Paris, Riveneuve Éd., 2013.

Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Edition du 03 janvier au 15 janvier 2026 https://histoirecoloniale.net/il-y-a-cent-ans-naissait-letoile-nord-africaine-par-alain-ruscio/

In memoriam Mohammed Harbi (1933-2026) – Nedjib Sidi Moussa

Recueillement mardi 13 janvier, 13h30, Crématorium du Père-Lachaise (salle de la Coupole) https://lematindalgerie.com/deces-de-mohammed-harbi-recueillement-mardi-13-janvier-a-pere-lachaise/

In memoriam Mohammed Harbi (1933-2026)

Le politiste Nedjib Sidi Moussa retrace la trajectoire militante et savante de Mohammed Harbi, mort le 1er janvier 2026 à Paris. Engagé très tôt pour l’indépendance, promoteur de l’autogestion après 1962, emprisonné sous Boumédiène et exilé en France, historien critique du mouvement national, il fut « un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent ».

Illustration 1

La disparition de Mohammed Harbi, survenue le premier jour de cette nouvelle année, nous impose un devoir de recueillement et d’introspection.

Par-delà la peine qui nous afflige, il faut savoir exprimer notre gratitude et saluer comme il se doit la mémoire de celui qui fut un professeur, un camarade ou un ami – voire tout cela à la fois.

Pour beaucoup d’entre nous, Mohammed Harbi incarnait un modèle de décence morale et de rigueur intellectuelle, deux qualités qui le caractérisaient avec la bienveillance et la générosité. C’est pourquoi sa mort constitue une perte incommensurable pour les chercheurs de vérité comme pour les défenseurs des causes justes.

Mais l’envergure d’un tel personnage ne saurait être restituée avec justesse en quelques lignes.

En effet, depuis sa naissance à El Harrouch, dans le Nord-Constantinois, jusqu’à son décès dans son exil parisien, Mohammed Harbi aura été successivement un militant pour l’indépendance de son pays – dès l’âge de 15 ans –, un partisan du socialisme autogestionnaire, un archiviste méticuleux de la révolution anticoloniale, un historien majeur du mouvement national algérien, un professeur apprécié de ses étudiants et un observateur engagé sur la scène internationale.

Ses ouvrages, dont certains ont fait l’objet d’une réédition au cours de la dernière période – à l’instar de son « classique », Le FLN, mirage et réalité, paru originellement en 1980 – ne représentent qu’une fraction de son important travail mené sur plusieurs décennies.

Reconstituer l’impressionnante trajectoire savante et militante de Mohammed Harbi – qui ne refusait pas l’étiquette d’« homme de lettres » – nous amène à prendre en considération l’ensemble de sa production, jusqu’à son arrestation en 1965 – suite au coup d’État qui a renversé Ahmed Ben Bella (1916-2012), le premier président de la République algérienne démocratique et populaire –, ainsi que ses textes publiés depuis son évasion en 1973, avec l’aide de compagnons du dirigeant trotskiste Mikhalis Raptis (1911-1996) dit « Pablo ».

C’est sur cette « deuxième » période qui nous souhaiterions ici mettre l’accent puisqu’elle est non seulement la plus longue, la plus riche mais aussi – de façon paradoxale – la plus ignorée par certains aspects. Pourtant, elle révèle ce que fut Mohammed Harbi durant près d’un demi-siècle : un intellectuel postcolonial total et un socialiste internationaliste impénitent.

Qu’on en juge plutôt.

La déclaration datée de mai 1973 à Rome – une ruse pour éviter de rendre sa situation personnelle encore plus délicate –, signée avec son camarade Hocine Zahouane (1935-2025), se conclut par ces lignes qui résonnent toujours avec la même force :

« Le combat du peuple palestinien pour sa libération est aujourd’hui la pointe la plus avancée de la lutte pour la libération nationale et sociale dans le monde arabe. Il est le nôtre. Avec tous les révolutionnaires nous considérons comme notre devoir d’y participer et de le défendre contre le sionisme, l’impérialisme et les classes dirigeantes arabes qui sont ses fossoyeurs. »

Assurément, depuis la diffusion de ce texte – reproduit dans son intégralité dans la revue Sous le drapeau du socialisme et en partie dans l’hebdomadaire Rouge, avec une présentation d’Edwy Plenel alias Joseph Krasny –, le rapport de Mohammed Harbi à la politique a évolué, qu’il s’agisse des formes de son intervention ou du contenu donné à son engagement.

Pourtant, nous pouvons sans difficulté déceler chez lui, au fil des années, le même souci de la parole juste, loin des polémiques stériles, tout comme la volonté de rompre avec l’isolement – qui lui a été imposé par les circonstances, de part et d’autre de la Méditerranée – afin de mieux montrer, par les actes, que le chemin de l’émancipation sera collectif ou ne sera pas.

C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre le sens des déclarations signées conjointement avec d’autres figures du mouvement indépendantiste qui, à l’instar de Hocine Aït Ahmed (1926-2015) – qui avait, lui aussi, rejoint dans sa jeunesse le Parti du peuple algérien (PPA) –, ont poursuivi leur combat légitime contre le colonialisme en luttant pour le triomphe des libertés démocratiques dans une Algérie autoritaire marquée par le système de parti unique.

À titre d’exemple, mentionnons leur communiqué daté du 7 avril 1982 – publié dans l’hebdomadaire Sans frontière – à travers lequel les deux anciens dirigeants du Front de libération nationale (FLN) s’élèvent contre les méthodes employées par des représentants de l’Amicale des Algériens en Europe qui ont empêché, manu militari, Ahmed Ben Bella de s’exprimer lors d’une réunion publique à Belfort.

Plus tard, à l’occasion du procès de l’ancien criminel nazi Klaus Barbie (1913-1991) ouvert à Lyon en 1987, Mohammed Harbi et Hocine Aït Ahmed s’insurgent – dans un communiqué repris dans la revue Sou’al –,  contre les manipulations de la morale, de l’histoire et du droit :

« la défense des droits de l’homme devant les cours françaises durant la guerre d’Algérie trouve sa suite logique dans la défense des droits de l’homme dans les pays nouvellement indépendants et non dans celle d’un homme, Barbie, dont la victoire aurait signifié l’extermination des juifs ».

Ces prises de positions, répétées au cours des années 1980, expriment un humanisme profondément ancré chez cet intellectuel sensible au devenir des peuples du Tiers-monde, sans pour autant cautionner les versions les plus caricaturales du tiers-mondisme qui pouvaient s’accommoder des dérives autoritaires au prétexte de la résistance à l’impérialisme occidental.

Cet exilé – et ancien responsable de la Fédération de France du FLN – s’est encore montré attentif au sort réservé aux travailleurs immigrés ou à leurs descendants, victimes constantes du racisme, ainsi que l’atteste son soutien à des pétitions initiées par ceux que l’on appellera les « Beurs », comme « Le manifeste des allogènes » – paru en 1981 dans Sans frontière avec la signature, entre autres, du sociologie Abdelmalek Sayad (1933-1998) – ou l’appel destiné à faire cesser la campagne d’attentats – repris en 1986 dans le magazine Baraka – appuyé par Hocine Aït Ahmed et l’ancien ministre Bachir Boumaza (1927-2009).

Malgré son installation – définitive – dans la capitale française, Mohammed Harbi suivait l’évolution de la société algérienne et n’hésitait pas à accompagner ses aspirations à la dignité, à la paix, au pluralisme, pour beaucoup synonymes de parachèvement de l’indépendance.

Dans le sillage de la répression du Printemps berbère, en 1980, il exige dans Sans frontière la libération des détenus – qualifiés de « semeurs d’espoirs » – et proclame la légitimité de « la lutte pour l’enseignement du berbère ». Interpellé par une lectrice, il précisera que son opposition à l’ « arabo-islamisme » n’est autre que le rejet de « l’attitude ceux qui confondent, langue, culture et État ou qui croient que la langue arabe et l’Islam sont à jamais inséparables. »

Loin de céder aux sirènes de l’intégrisme ou de l’islam politique, Mohammed Harbi mettait plutôt en garde, la même année dans Jeune Afrique, contre la tentation du « populisme mystique » – qui guettait notamment Ahmed Ben Bella, alors privé de liberté – et refusait la grille de lecture qui assimilait « le conflit Nord-Sud à un conflit entre l’islam et l’Occident ».

Cette intransigeance le conduit, dix ans après la révolution islamique en Iran, à apporter son soutien à l’écrivain Salman Rushdie – exprimé dans un éditorial de Sou’al repris dans Les Cahiers d’Article.31 –, mais aussi à refuser de défendre le port du voile à l’école publique, à travers une tribune parue dans l’hebdomadaire Le Nouvel Observateur et un article publié dans Critique Communiste, la revue de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Il convient toutefois de rapporter ces prises de position à son engagement constant pour l’égalité entre les hommes et les femmes, depuis son entretien accordé en 1980 à la sociologue Christiane Dufrancatel pour Les révoltes logiques – consacré au rôle des femmes dans la révolution algérienne – à son avant-propos pour la réédition en 1990 de l’ouvrage du sociologue Mansour Fahmy (1886-1959), La condition de la femme dans l’islam qui s’achevait sur ces mots :

« Dans une époque indigente où les pouvoirs en place laissent les islamistes façonner, par une sorte d’esprit persuasif ou dissuasif, la jeunesse et exigent des intellectuels de s’abstenir de toucher à la question religieuse, rappeler aux consciences ce qu’on leur cache ou ce qu’elles ont oublié est la tâche ingrate de la pensée. »

Qu’il nous soit encore permis d’évoquer sa déclaration diffusée en 1981 au nom de l’Union de la gauche socialiste (UGS) – reprise neuf ans plus tard dans les Cahiers du féminisme – au sujet de l’avant-projet du Code de la famille et dans laquelle il admet « sans réserve l’autonomie et la spécificité du mouvement féministe », avant d’ajouter :

« L’UGS condamne fermement toute tentative de hiérarchisation des luttes comme un frein au regroupement des femmes, à l’élargissement et à la cohésion de leur mouvement. Elle appelle tous les démocrates et socialistes à lutter non pour l’aménagement « démocratique » de ce code de la honte, ce qui serait le témoignage d’une hypocrisie inavouée, mais bien pour son retrait pur et simple. »

Suite aux émeutes d’octobre 1988 – réprimées dans le sang par les forces de l’ordre –, il participe à un débat animé par le philosophe Félix Guattari (1930-1992) et l’économiste Gustave Massiah. Son constat est sans appel : « La comédie est terminée. Le divorce entre l’État et la société est apparu au grand jour. » En réponse à la question du multipartisme posé par les classes moyennes, Mohammed Harbi se prononce là encore sans détours :

« Si ces classes veulent réellement se rapprocher des classes populaires, il leur faudra poser la question démocratique en termes d’eau, d’écoles, de santé, de terre, de logement. Alors le débat sur la démocratie, enlisé dans les pétitions de principe, sortira de l’ornière. »

L’ avènement du pluralisme partisan l’incite à renouer avec son pays natal. De retour à Paris, il confie en 1991 ses impressions à Gilbert Achcar alias Salah Jaber et Sophie Massouri pour Inprecor, la revue du Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale. Son analyse, guère réjouissante, souligne une incompatibilité entre les classes moyennes et populaires divisées par des considérations économiques mais aussi par leur style de vie :

« Les classes populaires veulent le changement social, mais sont idéologiquement conservatrices, et c’est par le biais de l’idéologie qu’elles peuvent être récupérées ou neutralisées dans leurs visées par les privilégiés. »

Pourtant, l’interruption du processus électoral en janvier 1992 – qui frustre le Front islamique du salut (FIS) d’une victoire politique – et la montée aux extrêmes déchirent une société algérienne entrée dans « la voie suicidaire de la guerre civile » comme il l’écrit dans un article paru en 1994 dans Le Monde diplomatique. Face à cette situation chaotique où les assassinats succèdent aux disparitions et les attentats aux exactions, il ne voit guère que deux options pour sortir de la crise ainsi qu’il le confie la même année à la Revue d’études palestiniennes :

« La première consiste en un dialogue sérieux qui tienne compte de l’islamisme. Il n’y en a pas eu jusqu’à présent. La seconde, c’est continuer à appliquer la « solution » militaire, avec tous les dangers que cela implique, y compris la décomposition de l’État et le chaos. »

Avec la sociologue Monique Gadant (1930-1995), il publie l’année suivante dans Esprit un article qui déplore l’assassinat des intellectuels « francophones », refuse la polarisation mortifère à l’œuvre dans son pays et pointe les failles de la mouvance démocratique :

« Tout est fait pour imposer le silence à ceux qui refusent de mettre sur le même plan l’État et les bandes armées. Dans ces conditions l’invocation rituelle à la démocratie participe d’une corruption du langage. Sans indépendance par rapport à l’État, l’unité des démocrates restera encore longtemps un vœu pieux. »

Après l’adoption de la plate-forme de Rome, en janvier 1995, par des représentants de l’opposition, comme Ahmed Ben Bella et Hocine Aït Ahmed, mais aussi par des dirigeants du FIS, il signe un appel d’intellectuels – paru en 1997 dans Libération – en faveur de la création d’une commission d’enquête internationale sur la situation en Algérie. Il participe à cet effet à un meeting, le 21 février 1998 à Paris, aux côtés de Hocine Aït Ahmed.

Libre à chacun de s’arroger le droit de distribuer les bons et les mauvais points. Toujours est-il que Mohammed Harbi fut guidé – sur ce terrain comme sur les autres – par le souci de justice et de vérité, répondant en cela aux doléances de ses compatriotes qui n’avaient pas voix au chapitre. Seulement, les meilleures intentions se heurtèrent aux difficultés concrètes provoquées par le choc de la « guerre civile » et à l’affaiblissement dramatique des forces de transformation sociale comme il le déclarait en 2000 à Alternative libertaire :

« La gauche algérienne autrefois dominée par les étatistes est en plein désarroi. Une partie s’est convertie au néo-libéralisme. Une autre partie défend le secteur public et les libertés démocratiques et s’oppose à Bouteflika. On y retrouve des courants trotskystes, des staliniens repentis, entre autres. Il n’y a pas encore de révision critique adéquate des socialistes étatistes et de débat autour de la perspective autogestionnaire. »

Parallèlement à ses interventions nombreuses – par le biais de tribunes, entretiens, réunions, pétitions… –, qui ont marqué la période de la « maturité » consécutive à son installation à Paris, Mohammed Harbi s’est engagé dans plusieurs aventures collectives dont il pouvait s’enorgueillir avec raison. Tel fut le cas de la revue Sou’al – fondée à Paris avec Claude Sixou (1931-2011), cofondateur en 1956 du Comité des Algériens israélites pour la négociation ou encore Mustapha Khayati, ancien membre de l’Internationale situationniste – et dont l’éditorial du premier numéro (daté de décembre 1981) résume l’intention de cette initiative qui mérite d’être redécouverte par de nouveaux lecteurs :

« Créer, regrouper, confronter. Telles sont les principales articulations qui peuvent donner vie à la mise en œuvre d’un champ de réflexions et d’analyses originales, à la mise en acte d’un cadre rigoureux et offensif de rassemblement des forces les plus conscientes de l’intelligentsia et de tous les militants des pays arabes. C’est autour de ces tâches et pour ces objectifs que Sou’al vivra. »

Dans le même esprit, il soutiendra la création, à Alger, de la revue Naqd – qui eut comme premier directeur le sociologue Saïd Chikhi (1944-1993) – et qui s’était donnée pour ambition, dès son lancement en octobre 1991, de « faire naître une pensée audacieuse ».

Si l’on retient, à juste titre, le travail personnel de Mohammed Harbi – largement évoqué dans les hommages, ce qui est la moindre des choses – il serait toutefois injuste de passer sous silence cette activité collective, qui reflète, outre les qualités susmentionnées, sa fidélité en amitié ainsi que la profondeur de ses vues qui ne se limitaient ni à la seule Algérie ni à l’espace francophone. D’ailleurs, sur la fin de sa vie, il revenait en particulier sur les cas irlandais ou mexicain.

Cependant, il convient de rappeler pour ceux qui l’ignoreraient, son rôle décisif dans l’écriture du mouvement indépendantiste et de la révolution algérienne. Sa bibliographie, qui mériterait d’être rediscutée, diffusée et traduite, parle d’elle-même : Aux origines du FLN. Le populisme révolutionnaire en Algérie (1975) ; Le FLN, mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir (1980) ; Les archives de la révolution algérienne (1981) ; 1954, la guerre commence en Algérie (1984) ; L’Algérie et son destin. Croyants ou citoyens (1992) ; Une vie debout. Mémoires politiques (2001).

Aux côtés de ces ouvrages, qui figurent en bonne place dans les bibliothèques de tous les connaisseurs, s’ajoutent ceux publiés en 2004 en collaboration avec d’autres historiens, comme Le FLN, documents et histoire avec Gilbert Meynier (1942-2017) – dont il avait préfacé son Histoire intérieure du FLN (2002) – et La guerre d’Algérie : 1954-2004La fin de l’amnésie, codirigé avec Benjamin Stora – dont il avait préfacé le Dictionnaire biographique de militants nationalistes algériens (1985) –, sans oublier, pour la période la plus récente, la postface à la réédition du livre de Jim House et Neil McMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire (2021), celle à la thèse d’Ali Guenoun, La question kabyle dans le nationalisme algérien (2021), ou encore la parution, en 2022, de L’Autogestion en Algérie : Une autre révolution ?, avec la collaboration de Robi Morder et d’Irène Paillard.

Historien « iconoclaste », Mohammed Harbi le fut sans doute au regard d’un récit monolithique qui a longtemps prévalu en Algérie au sujet du mouvement national et de ses figures occultées qui, pour certaines, ont été injustement calomniées, à l’instar de Messali Hadj (1898-1974), « pionnier malheureux de la révolution algérienne » pour reprendre le titre de son article paru dans Les Africains (1977) dirigé par l’historien Charles-Robert Ageron (1923-2008). Son texte s’ouvrait sur ces mots lourds de sens :

« Peu de personnages de l’histoire de l’Algérie contemporaine ont été aussi discutés que Messali Hadj. Cet homme qui avait devancé l’avenir dut vivre le restant de ses jours à se débattre pour se laver de l’accusation de trahison. L’histoire qui est juge du monde a pour premier devoir de perdre le respect écrivait Michelet. Perdre le respect en retraçant ce qu’a été la vie de Messali, c’est rétablir la vérité et restituer sans fard et sans passion le visage de l’homme qui a présidé aux destinées des organisations qui ont préparé la révolution algérienne ».

Sans surprise, il signe une postface aux Mémoires de Messali Hadj (1982) dont l’édition a été établie par le journaliste Renaud de Rochebrune (1947-2022). On le retrouvera lors du colloque sur Messali Hadj organisé en 2011 par l’association Ecolymet à Tlemcen. C’est peu dire qu’il était hanté par la lutte « fratricide » entre les nationalistes algériens et qu’il avait en horreur les justifications a posteriori de l’assassinat ou du terrorisme pour régler des différends politiques.

Au cours de ces dernières années, marqué par la fatigue, les soucis de santé et quelques désillusions, il n’avait de cesse d’honorer la mémoire de ses compagnons disparus, les uns après les autres, comme l’orientaliste Maxime Rodinson (1915-2004), dont il fera l’éloge dans Le Monde, l’historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), qu’il saluera dans la Revue d’études palestiniennes, ou encore le libertaire Daniel Guérin (1904-1988) lors d’une journée d’hommage organisée en 2018 à Paris.

Rationaliste convaincu – il collaborait à la revue Raison présente et se présentait, dans un entretien accordé en 2019 au Monde, comme « non-croyant, non-pratiquant et marxiste libertaire » –, Mohammed Harbi avait le souci de transmettre, de former et d’aider les générations montantes, de rendre justice aux marginalisés ou de relayer la voix des plus fragiles.

Pour finir par une note personnelle, je garde le souvenir de nos connivences et convergences, nombreuses, fructueuses, et qui se sont concrétisées, entre autres, par une déclaration, diffusée le 11 mars 2019 sous le titre « L’ Algérie est au bord de l’éclosion » puis celle, publiée l’année suivante dans Le Monde, intitulée « Algérie : rouvrir un avenir à la révolution ».

Tous les compagnons de Mohammed Harbi auront à cœur de faire vivre l’œuvre foisonnante de cet homme d’une grande sensibilité et d’une rare élégance.

Il nous revient d’y travailler, collectivement, avec respect, à l’image de ce que nous a appris notre professeur, camarade et ami.

Paris, le 3 janvier 2026, Nedjib Sidi Moussa

Source : Mediapart – Billet de blog – 04/01/2026 https://blogs.mediapart.fr/histoire-coloniale-et-postcoloniale/blog/040126/memoriam-mohammed-harbi-1933-2026