Formé à l’école du catholicisme social, il a rapporté de son expérience d’appelé en 1955-1956 dans l’Est algérien un journal qui a rencontré un énorme écho dans le débat sur le dévoiement moral des opérations militaires françaises. Il s’est éteint le 2 septembre, à l’âge de 95 ans;
Il était l’une des figures morales les plus écoutées du mouvement contre la torture pendant la guerre d’Algérie (1954-1962). Ses témoignages d’ancien appelé formé à l’école du catholicisme social à propos des horreurs vécues en 1955-1956 dans les mechtas (les hameaux) du Nord-Constantinois ou des Aurès, ont été repris dans les grands textes – ceux de Pierre-Henri Simon (1903-1972) ou de Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) – dénonçant le dévoiement de l’« opération de police » sur l’autre rive de la Méditerranée. Stanislas Hutin est mort, mercredi 2 septembre, à Arradon (Morbihan), à l’âge de 95 ans.
Né à Rennes en 1930, il était le troisième des cinq fils de Paul Hutin-Desgrées, figure de la démocratie chrétienne bretonne et fondateur du quotidien Ouest-France. Séminariste chez les jésuites, Stanislas Hutin découvre la réalité coloniale lors de son service militaire à Madagascar, en 1954. Après le déclenchement de la guerre en Algérie, il est maintenu sous les drapeaux, embarqué à Port-Vendres (Pyrénées-Orientales) vers Alger à l’automne 1955, après une traversée chaotique de la France en convois ferroviaires secoués par la révolte des rappelés.
Affecté au 21e régiment d’infanterie coloniale, il se retrouve en opération à proximité de la presqu’île de Collo, au nord de Constantine. « Je suppliais le Seigneur que cet engin [le fusil-mitrailleur] ne crache pas la mort à cause de moi », confiera-t-il plus tard à l’historien Tramor Quemeneur dans le cadre des « Entretiens patrimoniaux » mis en ligne sur le site de l’Institut national de l’audiovisuel. Son bagage intellectuel lui vaut d’être nommé instituteur.
Quelques mois plus tard, son unité est envoyée dans les Aurès. Chaque jour, il griffonne son journal sur un cahier à ressorts. Il raconte le harcèlement nocturne par des fellaghas invisibles dans la journée, la brutalité revancharde des officiers anciens d’Indochine, la mort en embuscade de camarades émasculés, la soif de vengeance aspirant des appelés pourtant réticents au départ. Surtout, le recours récurrent à la torture l’épouvante.
Travail pédagogique
A la fin de janvier 1956, un adolescent, Saïd Boutout, est fait prisonnier par une patrouille. « Les hurlements de cochon qu’on égorge, entendus hier soir vers neuf heures, venaient du gosse, écrit-il. On l’a passé au magnéto [la “gégène”]. (…) Ce matin, je suis complètement brisé. » Dans une lettre à l’un de ses frères, il s’épanche : « J’ai l’impression de vivre exactement, mais en sens contraire, ce que nous avons vécu pendant la Résistance en 1943, 1944. Je fais, nous faisons, ce qu’ont fait les Boches. »
Après son retour d’Algérie, des extraits du journal de Stanislas Hutin sont publiés dans l’article du père Robert Seillon, intitulé « Guerre d’Algérie et conscience chrétienne », paru en juin 1956 dans la revue des jésuites, L’Action populaire. Son témoignage rencontre un écho croissant, à l’heure où le débat s’aiguise en France sur la torture en Algérie. Il est repris par le journaliste Robert Barrat dans la brochure Des rappelés témoignent, publiée en mars 1957 par le Comité de résistance spirituelle. Et il trouve sa place dans l’ouvrage capital Contre la torture (Le Seuil), publié la même année par l’écrivain catholique Pierre-Henri Simon, futur feuilletoniste littéraire du Monde.
Le livre marque un tournant dans la prise de conscience d’une partie de la société française concernant l’impasse morale de la guerre d’Algérie. L’historien helléniste Pierre Vidal-Naquet, militant anticolonialiste, citera aussi souvent Stanislas Hutin, en particulier dans La Torture dans la République (Editions de Minuit, 1972). Il faudra attendre 2003 pour que le texte soit publié in extenso sous le titre Journal de bord. Algérie, novembre 1955-mars 1956 (Groupe de recherche en histoire immédiate, Toulouse).
Discret, Stanislas Hutin, qui renonça finalement à la prêtrise, était toujours resté disponible pour porter sa parole, dans les lycées notamment. L’un des véhicules de son travail pédagogique fut l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre. Fondée en 2005 par d’anciens appelés à l’humanisme revendiqué, l’association reverse les pensions militaires de ses membres au profit de projets en Algérie favorisant la « réconciliation entre les deux peuples ». A Tramor Quemeneur, Stanislas Hutin dira : « Je n’aime pas trop ce terme de réconciliation, car je n’ai jamais eu besoin de me réconcilier avec les Algériens. Je n’ai jamais été en désaccord avec eux. »
Stanislas Hutin en quelques dates
1930 Naissance à Rennes
1955 Arrive en Algérie comme rappelé
1956-1957 Son journal dénonçant la torture exercée par des militaires français en Algérie paraît dans diverses publications
2005 Est l’un des premiers adhérents à l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs ami.e.s contre la guerre
2 septembre 2026 Mort à Arradon (Morbihan)
Frédéric Bobin – Le Monde Afrique
Source : 4ACG – 13/09/2026 https://4acg.org/Stanislas-Hutin-figure-morale-engagee-contre-la-torture-pendant-la-guerre-d / Le Monde Afrique – 08/09/2026 Stanislas Hutin, figure morale engagée contre la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort
En complément: INA Entretiens patrimoniaux – En guerre(s) pour l’Algérie – Stanislas Hutin https://entretiens.ina.fr/entretien/406/stanislas-hutin/sommaire/1
La collection d’entretiens patrimoniaux « En guerre(s) pour l’Algérie » rassemble 66 témoignages d’hommes et de femmes, français ou algériens, qui ont vécu la guerre d’Algérie (1954-1962). Ces récits individuels constituent un corpus représentatif de la diversité des expériences vécues pendant cette guerre.

