Christian Phéline analyse les circonstances et les significations du geste mythique accompli par Messali Hadj le 2 août 1936 au stade municipal d’Alger.
Sources et échos symboliques d’une « poignée de terre »
Christian Phéline
La pluralité de débats et le regain d’intérêt historique qu’a suscité le centenaire de la création de l’Étoile nord-africaine contraste avec le voile d’amnésie ou de flou que l’histoire officielle, de part et d’autre de la Méditerranée, a longtemps jeté sur cette force matricielle de tous les développements ultérieurs du combat algérien de libération nationale. Cette occultation a porté en particulier sur ce moment fondateur que fut le discours prononcé, au Stade municipal d’Alger, par Messali Hadj, le 2 août 1936. Un retour informé sur cette prise de position décisive met en revanche en lumière ce qu’elle dévoilait des limites politiques tant des promesses réformistes du Front populaire en matière coloniale que de la visée d’un « rattachement à la France » dans laquelle les Oulémas, la fédération des Élus musulmans et l’appareil communiste conduisaient alors leur combat sous la bannière du « Congrès musulman algérien ».
Dans la suite d’un précédent article[1], il est proposé, à l’approche du 90e anniversaire de cette journée mémorable, d’interroger la profondeur et la richesse des ressorts symboliques à l’œuvre dans le geste de la poignée de terre brandie vers le ciel, tel qu’avec la formule « Cette terre n’est pas à vendre ! », il s’est conservé comme une référence iconique dans la mémoire militante du courant issu de l’Étoile puis du Parti du peuple algérien (PPA)[2].

Dans ce qui fut la plus précoce biographie du président de l‘Étoile nord-africaine, Benjamin Stora l’admettait d’emblée : « Lorsque Messali évoque ce moment dans ses discours ultérieurs, dans ses souvenirs, il faut naturellement faire la part des embellissements poétiques qui enjolivent peut-être un peu la réalité. »[3] Cet appel à la prudence fait suite à la narration faite par le dirigeant du geste ayant conclu sa proclamation au Stade municipal : « Je me suis baissé ; j’ai ramassé une poignée de terre, de cette bonne terre d’Algérie, et j’ai dit que cette terre ne se vendait pas ; tout un peuple en était l’héritier. On ne vend pas son pays ! On n’assimile pas son pays ! »[4] . Ce récit canonique, à partir duquel l’épisode s’est perpétué dans les rangs du PPA, est d’ailleurs tardif : il figure dans l’une des quelques allocutions du début 1959 où Messali, qui venait d’être libéré de sa résidence forcée à Belle-Île mais restait interdit de séjour en Algérie, tenta devant ses fidèles de relier les combats de l’heure à une mémoire encore à construire. Dans une curieuse boucle temporelle, le dirigeant y relatait même son intervention de 1936 comme si c’était aussi la voix de son auditoire présent qu’il y avait, par avance, portée : « Mes frères ! En votre nom, au nom des militants de cette époque, au nom du peuple algérien, j’ai pris la parole au Congrès. »
Rédigés encore une douzaine d’années plus tard, les Mémoires du vieux leader restitueront en des termes voisins la formule prononcée devant le public du Stade municipal : « Cette terre bénie qui est la nôtre, cette terre de la Baraka n’est pas à vendre, ni à marchander, ni à rattacher à personne. Cette terre a ses enfants, ses héritiers, ils sont là vivants et ne veulent la donner à personne »[5]. Ce texte ultime ne reprend cependant pas le récit du mouvement ostentatoire vers le sol puis vers le ciel qui aurait accompagné ces paroles. Dans ses « Souvenirs », eux aussi d’une rédaction tardive, Mohamed Mestoul, le plus précoce lecteur algérois d’El-Ouma, resté à proximité du dirigeant pendant toute la durée du meeting, le décrira bien « prenant une poignée de terre », mais en situera le moment non pas en conclusion directe du discours, mais après la gigantesque ovation et les « trois tours de piste » triomphaux lui ayant fait suite[6]. Quant à l’évocation que Guenanèche, proposera du dirigeant prenant « une poignée de terre dans la main et la brandissant bien haut »[7] , elle relève plus de la pieuse reprise d’un moment devenu légendaire que d’un témoignage personnel, ce militant étoiliste de Tlemcen ne semblant pas avoir assisté au rassemblement algérois. Selon lui, notons-le, cet acte si symbolique aurait été accompli « de façon presque inconsciente ».
Il faut en revanche toute la licence de l’écriture romanesque pour que Mohamed Benchicou dans sa fiction sur « la vie occultée de madame Messali Hadj », imagine que, concerté par avance avec sa compagne, le geste se serait inspiré de celui de l’Esquimau Nanouk, le héros du documentaire éponyme de Robert Flaherty (1922), lançant son harpon en l’air pour mieux ferrer le poisson[8]… Davantage de vraisemblance, disons-le, s’attacherait à ce que le dirigeant algérien se soit plutôt souvenu, de façon consciente ou non, de l’énergie avec laquelle le chef indien Thunderbird appelle à la résistance contre l’envahisseur blanc, la main droite brandie, bras arrondi au-dessus du visage, dans le film de Ray Taylor, Battling with Buffalo Bill : c’est là l’un des premiers westerns du cinéma parlant et Messali pourrait l’avoir vu lors de sa sortie parisienne en version sous-titrée, fin 1932 à l’Apollo.
Le sens nouveau d’une vieille invocation
Quoi qu’il en soit, la référence verbale à la « terre » et au refus de sa « vente » ne figure pas dans le texte de l’allocution publié à l’époque dans El-Ouma[9], texte lui-même écrit après le meeting, puisque l’orateur rapportera que son discours y avait été « totalement improvisé » et qu’il y avait dit « bien d’autres choses, dont je ne me souviens plus avec précision »[10]. Par deux fois dans le discours ainsi restitué, l’orateur évoque « le sol de nos ancêtres » ou « le sol de notre Patrie » mais c’est pour dire son émotion de retrouver le pays de sa naissance après un long éloignement parisien. Son appel final reste d’une rhétorique exempte de métaphore où l’orateur clame : « À bas le Code de l’Indigénat ! À bas la loi d’exception et la haine des races, vive le peuple algérien, et vive l’Étoile nord-africaine ! »
Notons aussi que le paroxysme unissant le symbole de la terre natale à celui du poing levé n’est mentionné, malgré le caractère spectaculaire qu’il aurait revêtu, par aucun des observateurs de presse présents, pas plus que par les deux rapports de police qui relatèrent le meeting[11] : en des termes voisins, ces derniers rapportent comme conclusion du discours un appel à « agir dans le calme et la discipline pour obtenir l’émancipation totale du peuple musulman », assorti du conseil à ne pas s’engager « dans les luttes contre les Français et les Juifs » pour lutter « seulement contre vos ennemis ».
Le silence immédiat autour de cette « poignée de terre » contraste avec les commentaires d’alors qui confirment en revanche le récit où Messali dépeindra la foule, descendue sur la piste, s’emparant de lui dès la fin de son discours, lui faisant faire « plusieurs tours du stade », criant et lançant des slogans « comme dans une manifestation »[12]. En des termes plus froids, le commissaire de l’arrondissement ne dit pas autre chose : « L’orateur est porté en triomphe et fait le tour des tribunes, très acclamé par l’auditoire. » Et même La Lutte sociale, l’organe des communistes algériens, qui ne pouvait y voir qu’une sérieuse mise en cause de sa ligne tricolore d’« Union avec le peuple de France », doit le concéder : « Il est vivement applaudi et porté en triomphe tout autour du stade. » Deux clichés publiés dans El-Ouma témoignent en outre de cette apothéose[13], alors qu’aucune image n’est connue qui donne à voir le geste tellement symbolique de la poignée de terre. En un lieu dévolu aux jeux de ballons si prisés de la jeunesse musulmane, Omar Carlier voyait dans le cérémonial qui s’improvise en faveur de l’orateur, une manière de le « jucher sur les épaules de ses supporteurs, comme certains l’ont vu faire pour certains matchs de football »[14]. Même si les gestes appartiennent à d’autres cultures, on pourrait y reconnaître aussi ce rite de l’élévation sur le pavois par laquelle les anciens Francs consacraient le chef qu’ils s’étaient choisi, ou cette sortie a humbros où le matador le plus apprécié quitte l’arène, porté en gloire sur les épaules de ses admirateurs.
Journalistes comme policiers, les observateurs d’alors ne manquèrent pas de relever aussi le mot d’ordre qui, en des termes plus ouvertement politiques, donnait son sens au refus de toute « vente » du terroir ancestral : « Parlement algérien, élu au suffrage universel sans distinction de races et de religions ! ». Exprimant la double exigence démocratique de remettre le destin du pays à la volonté du plus grand nombre dans le respect des droits de toutes les minorités, cet appel s’opposait terme à terme à la perspective ouverte par le « projet Blum-Viollette » : non, la reconquête d’une souveraineté de l’Algérie ne pouvait être bradée contre une illusoire dilution de la représentation algérienne au sein d’une chambre parlementaire parisienne ! Un syncrétisme inédit combine ici le legs de 1789, la référence à la souveraineté républicaine et la posture anticoloniale du communisme de 1920, avec le mythe d’une nation algérienne s’identifiant tant à la tradition musulmane qu’à l’aspiration contemporaine à l’unité arabe. Une intelligence politique toute moderne dicte la manière dont la revendication de souveraineté s’y exprime sur un mode démocratique refusant toute exclusive ethnico-culturelle.
C’est certes non sans mal, que le courant issu de l’Étoile nord-africaine s’est employé à distinguer ce qui, dans l’islam, constituait à ses yeux le ressort historique et culturel premier de résistance à la dépersonnalisation coloniale, et cette perspective d’une société souveraine accueillant à égalité les habitants de l’Algérie de toutes races ou religions. Mais les rangs militants ont su parfois faire remarquablement leur cette dernière conception, comme l’attestent les termes si ouverts d’un « Journal hebdomadaire, critique, humoristique et comique », manuscrit, diffusé au sein de la prison Barberousse en octobre 1938 : « Tous les Algériens sont frères. Ils ne constituent qu’un seul corps, un et indivisible. Chacun a le droit de pratiquer sa religion et de suivre sa doctrine à la condition de ne pas compromettre la sécurité et la paix du pays. Le parlement est la maison du peuple sans qu’il y ait lieu de faire des distinctions entre juifs, arabes, français et mozabites. »[15]
Aussi, malgré son emphase, peut-on accorder foi au sentiment rétrospectif du dirigeant pour qui « Ce fut une des journées les plus belles de [s]a vie[16]. » Et au bilan qu’avec quelque volontarisme sur l’ampleur immédiate de l’adhésion à son propos, il en tire dans le texte original de ses Mémoires : « La page noire du Congrès musulman algérien qui allait entacher notre passé historique et compromettre notre avenir a été brûlée sous le feu d’une prise de conscience du peuple algérien. »[17] Les autorités ne s’y trompèrent pas : l’appel souverainiste à un « Parlement algérien », jugé « intolérable » par le gouverneur général Georges Lebeau, est à l’origine de l’intense campagne en vue de l’interdiction de l’Étoile qui, avec le soutien tacite de l’appareil communiste, aboutira en janvier 1937.
Pour en revenir à la « poignée de terre », l’historien peut au moins s’assurer de la vraisemblance matérielle de l’exécution d’un tel geste, dans ce lieu, en conclusion d’un discours s’adressant à plus de dix mille personnes. Outre une sonorisation sérieuse, tout un dispositif scénographique est d’habitude requis en semblable circonstance qui permette à l’orateur d’être vu et entendu d’un aussi vaste auditoire. Ainsi pour la vaste manifestation d’une teneur bien différente qui prend place en ce même endroit une semaine plus tard : le « grand meeting de propagande nationale » réuni le 9 août par un « Comité du Rassemblement national d’action sociale français » en une riposte au dialogue entre le nouveau gouvernement de Front populaire et les représentants du Congrès musulman, où La Dépêche algérienne s’empressera de voir la vraie « voix de l’Algérie ». Le reportage illustré montre les orateurs, dont Augustin Rozis, le maire très réactionnaire d’Alger, s’y succéder, perchés sur une sorte de haute chaire de bois dressée au-dessus d’une foule assise jusque sur la piste. Plus classiquement, l’immense rassemblement pieux opéré, cette fois-ci au stade de Saint-Eugène, pour le quinzième anniversaire de la Jeunesse ouvrière chrétienne, le 21 juin 1942, groupera les personnalités au centre des gradins sous une effigie géante du maréchal Pétain, tandis que les congressistes défileront en procession devant eux. Dans l’un ou l’autre de ces agencements, on imagine mal comment un orateur, aussi inspiré eût-il été, aurait pu se baisser pour vraiment ramasser au sol un peu de terre.
Il n’en va cependant pas de même avec l’agencement insolite qui, le 2 août, accueille les représentants du Congrès musulman. Loin de dominer le public, les intervenants y sont en effet placés en contrebas de lui : « Au centre du terrain, rapporte ainsi La Lutte sociale, sous des vastes parasols car le soleil était ardent, s’installèrent au milieu des vivats, les délégués retour de Paris. » Plusieurs photos de presse donnent à voir ces ombrelles à rayures bayadère et franges festonnées d’un effet bien peu solennel. Les prises de parole, ainsi que le montrera un cliché du cheikh Taïeb El-Okbi publié par La Dépêche algérienne lors de son procès en 1939, s’y firent devant un micro fixe installé sous l’une d’entre elles. Or l’article de Chantiers nord-africains publié lors de l’aménagement du stade précisait que, si le circuit extérieur servant de vélodrome était revêtu de bois, le terrain de football avait été « très travaillé, bien nivelé, drainé, tuffé »[18] [je souligne]. L’on jugeait alors ce revêtement minéral propre à « permettre les jeux les plus précis », quand, aujourd’hui, il est le plus souvent abandonné au profit du gazon naturel ou non : on le voit avec la piste verte du stade actuel. Par ailleurs, même si ses Mémoires indiquent que le micro lui fut apporté « sur [sa] petite table »[19], il ne semble pas que Messali ait parlé d’un autre endroit que les délégués officiels, le correspondant de La Lutte Sociale précisant que c’est « autour d’eux » qu’il avait aperçu « le président de l’Étoile nord-africaine, arrivé le jour même de Paris ». Si tel fut le cas, il n’y aurait pas impossibilité à ce que ce dernier ait, pour conclure son discours sur un mode spectaculaire, gratté du bout des doigts assez du revêtement poudreux de la piste pour en remplir sa paume. Certes, selon les minéralogistes, le tuf n’est guère que « la plus impure, la plus irrégulière et la plus poreuse des concrétions calcaires »[20]. Mais, ici, la force liturgique conjuguée du mot et de l’ostentation aura su faire d’un aussi pauvre matériau le signifiant, prêt à passer à la légende, de « cette bonne terre de l’Algérie » que l’orateur appelait à reconquérir.
Évoquant cet épisode, un quart de siècle plus tard, celui-ci écrira : « Nous voulions briser les chaînes, celles de la misère, de l’exploitation, du racisme. À cause de ce geste, nous sommes aujourd’hui sur le chemin de la grande liberté. »[21] Qu’elle ait été ou non magnifiée par son récit ultérieur, cette ponctuation corporelle du discours du stade d’Alger actualise à sa manière la métaphore si puissante des chaînes du despotisme rompues par le peuple, telles que, depuis exactement cent années, le Génie de la Liberté, modelé par Auguste Dumont en 1836, les brandissait dans le ciel révolutionnaire du faubourg Saint-Antoine. De manière plus ordinaire, la main refermée de l’orateur fait aussi écho au salut popularisé par la presse illustrée du boxeur victorieux, voire à l’insolent « bras d’honneur » des mauvais garçons. Mais surtout, en ce début du Front populaire, il sait transposer en appel à une lutte pour la libération nationale le défi ouvrier du poing levé qui, dans la « diffusion fulgurante » qu’il connaît en France à partir de 1933, se veut réplique à la montée des saluts fascistes[22]. Moins de deux mois plus tôt, le symbole en avait dominé les grandes scénographies collectives par lesquelles tant la SFIO que le PCF célébrèrent la victoire électorale. Blum lui-même, le 7 juin au Vélodrome d’hiver, encouragea les militants de son poing dressé, tandis que, le 14, à Buffalo, les participants au rassemblement communiste furent invités à prêter ainsi un « serment de fidélité ». Cela a été bien relevé : en ces deux occasions, dans une tentative pour les organisations ouvrières d’opposer leurs propres rituels de masse à celles de l’Allemagne hitlérienne, « la politique s’installait dans les stades »[23]. Rentrant alors de son exil en Suisse, Messali ne manqua sans doute pas de mesurer l’efficacité théâtrale et la valeur d’engagement mutuel qu’à la taille d’un tel lieu, cette gestuelle revêtait aux yeux de l’opinion.
Poing fermé ou index pointé vers le ciel ?
Mais c’est avec une résonance bien plus profonde qu’en plaçant la terre algérienne sous le signe de la Baraka, bénédiction et promesse d’abondance venues en droite ligne du Prophète, l’orateur du 2 août réinscrit le combat à venir dans la tradition de la communauté musulmane en même temps qu’il investit d’un sens nouveau cette vieille invocation. Car l’on ne saurait ignorer combien en islam, ainsi que le souligne l’anthropologue algérien Malek Chebel, le corps est un « corps textuel » dont un ensemble de prescriptions soumet la pantomime à « une versification gestuelle totale »[24]. Pour le croyant, la terre revêt de plus toute sa vertu purificatrice dans le tayammum, cette ablution sèche à laquelle, en l’absence d’eau, il est autorisé par les sourates 4 et 5, et où il touche le sol pour feindre ensuite de se laver le visage et les mains.
L’enchaînement par lequel, en cette fin de son discours, l’orateur improvisé du 2 août se baisse vers le sol, se relève, exhibant sa paume emplie de terre, avant de se rasseoir, obéit en outre à une séquence voisine du rituel musulman de la prière, suite des postures debout, prosternée et assise où le mortel ne témoigne de lui-même que dans son effacement devant Dieu. Dans le même registre religieux, la poignée brandie vers le ciel peut aussi être comprise par le public de croyants réuni dans le stade comme une variante de la manière dont nombre d’entre eux participaient aux défilés ouvriers de 1936, l’index pointé vers le haut, affirmant le Tawhid, l’unicité d’Allah.
Les dirigeants du Congrès ne se tromperont d’ailleurs pas sur le sens renforcé que revêtira ce geste après le discours du 2 août : lors du meeting de leur comité algérois le 24 janvier suivant dans le Hall de l’automobile où ils feront diffuser par haut-parleur la Marseillaise et l’Internationale, ils expulseront avec énergie une centaine de participants qui, « le poing levé un doigt vers le ciel », entonneront « un chant différent en langue arabe » : « C’est le groupe séparatiste des adhérents de l’Étoile nord-africaine qui clame son hymne d’indépendance », expliquera L’Écho d’Alger. Six mois plus tard, lors du défilé du 14 juillet 1937, cette « main droite levée avec l’index tendu », aussi bien que le nouveau drapeau algérien vert et blanc, signalera le dense cortège formé par les militants du PPA, et la police y verra dès lors l’un des gestes de ralliement ostensibles des partisans de Messali[25]. Encore après l’arrestation des dirigeants du parti nationaliste à la fin août suivante, la presse européenne notera « l’arrogance » des quelque cent cinquante « militants – tous jeunes – » qui se masseront devant la prison Barberousse « en levant l’index de la dextre, ce qui est leur manière à eux de saluer et de se reconnaître »[26]. Et la Une d’El-Ouma publiée pour les cantonales d’octobre suivant n’hésitera pas à montrer Rabah Messaoui, qui fait alors partie de ses candidats, posant le doigt pointé au ciel.
Par toutes ces voies, la brusque manière dont, ici, le geste se joint à la parole trouve à faire écho aux vieux rituels encore en usage dont une magie d’origine antéislamique usait lorsqu’il s’agissait de conjurer une menace ou de se promettre un résultat. Ainsi que l’écrivait au début du siècle Edmond Doutté : « L’incantation énonce ce que l’on veut obtenir de même que le geste le simule ; dans les deux cas c’est de la magie imitative et il n’y a au fond pas de différence entre le rite manuel et le rite oral ; de même que la simple simulation d’un phénomène est considérée comme pouvant le produire, de même son énonciation par la parole a aussi ce résultat. » [27] Ces pratiques et leur résonance symbolique, perpétuées à travers les réseaux de l’islam confrérique, n’étaient pas inconnues de Messali qui en avait été baigné tout au long de son enfance tlemcénienne. Alors, dans la vieille sémantique des rites magico-religieux, ramasser au creux de sa paume un peu de la poussière du sol peut aussi être compris comme manière de déjà reprendre en main une infime portion du terroir nourricier spolié par la Conquête, et brandir cette poignée, comme proclamer par avance sa future émancipation.
Sur la manière dont le mouvement lie ici la paume puis le poing refermé, le sol et l’invocation au ciel, on pourrait aussi, toujours avec Doutté, rappeler combien la main, avec le nombre 5 qui lui est associé, « a un caractère magique chez les musulmans ; en particulier en Afrique du Nord » et qu’elle est même « le symbole protecteur entre tous », surtout lorsqu’elle est « projetée largement en avant, comme lorsque l’on fait le geste d’écarter quelque chose »[28]. Ce même auteur signalait aussi que, selon de nombreux h’adîth, le Prophète, pour soigner une personne souffrante, mouillait son doigt, le frottait au sol et, touchant la partie souffrante du corps, proférait cette formule : « Au nom de Dieu, la poussière de notre terre, avec la salive de l’un de nous, guérit notre malade. »[29] L’on pourrait ainsi appliquer à la ritualité socio-politique moderne du discours d’août 1936, ce que Doutté disait encore de cette vieille « magie sympathique » : « Ce qui est essentiel en elle […] c’est la pleine conscience du désir s’extériorisant pour se réaliser. »[30] Car, tel le magicien traditionnel, lorsque le dirigeant sacralise une simple poignée de terre, la faisant promesse d’un watan, d’une Terre des ancêtres, d’une « terre de la Baraka » à reconquérir et non pas à vendre, il « projette toute la force de sa volonté dans le geste imitatif, dans l’objet dont il se sert, dans le nom qu’il prononce » d’une manière telle que « l’objet devient un fétiche, le nom un démon, un dieu. »[31]
Mais, agissant en parole et parlant en acte, l’orateur de ce dimanche matin sait sans doute à la fois de quels registres antérieurs il use et quelle performance inouïe il invente là. Car celle-ci transcende les stricts requis gestuels de l’islam scripturaire aussi bien que les codes de la symbolique ouvrière par le souffle d’une inspiration corporelle et verbale qui, d’un même coup, investit et modifie tout l’espace moderne de la politique algérienne. Avec elle, en un jour, Messali se présente à une nouvelle génération comme cette figure de ralliement dont l’Algérie musulmane restait privée depuis la défaite infligée à Bou Amama dans les années 1880 et l’exil en 1923 du flamboyant émir Khaled qui avait mis fin au combat pour l’égalité des droits et pour le renouveau algérien qu’il avait engagé au lendemain du premier conflit mondial[32]. La symbolique de ce geste du 2 août ouvre à une reconquête du terroir restée jusque-là impensable, tout en remuant le tréfonds mystique du plus ancien soufisme maghrébin. Que son exorde spectaculaire ait été préméditée ou improvisée, l’orateur s’y faisait à la fois héros et prophète, joignant dans une même figure charismatique les rôles du tragédien, du tribun et du prêcheur, pour nouer avec cette foule assemblée un rapport sans équivalent. N’ignorant pas qu’il joue des vieilles attentes providentialistes d’un « homme de l’heure », ce Mûl-es-Sa’a qui devait rétablir l‘Ouma musulmane dans sa dignité, l’orateur en actualise la promesse dans le nouvel espace politique de l’Algérie des années 1930. Par ce coup de théâtre, il défie les responsables des Oulémas jusque dans leur pouvoir de cheikhs, tout en offrant à la masse algéroise la rencontre, à cette heure-là, des attentes d’un peuple et de l’expérience d’un dirigeant s’offrant pour le conduire.
Aussi n’est-il pas surprenant que l’épisode de la poignée de terre, même s’il ne paraît pas avoir trouvé sa pleine visibilité immédiate aux yeux des observateurs, se soit imposé par la suite avec tant d’efficacité pour symboliser le caractère fondateur de cette journée et la consacrer comme sommet mémoriel de toute une série d’événements y ayant préparé – du discours indépendantiste de Bruxelles (1927) au meeting parisien du Front populaire. Car, autant que d’une historicité indiscutablement avérée, l’imaginaire collectif peut se nourrir du mythe efficace ou de la légende convaincante et s’en faire le propagateur. Figures d’une « sacralisation de l’origine », légende et mythe participent ainsi à leur manière de l’histoire ultérieure qui, autant que par les faits du passé, peut être mue par ce qui se transmet « entre le vécu reconstruit et le fictif imaginé »[33].
Dans l’immédiat, par-delà la scansion de ce geste emblématique et bien que nul ne rapporte que le mot précis d’« indépendance » ait été prononcé par l’orateur, la rupture marquée par son intervention n’échappe à aucun des dirigeants présents du Congrès musulman et se trouve perçue par la masse des spectateurs comme ouvrant une voie distincte de celle empruntée par ceux-ci. Messali ne pècherait donc pas par exagération rétrospective lorsqu’il décrit la foule l’acclamant alors par des cris mêlant les revendications d’identité nationale et religieuse et la reconnaissance de sa vocation de dirigeant : « Vive l’Algérie ! Vive Messali ! Vive l’indépendance ! Vive l’Islam ! Vive Allah ! » La formule « Cette terre n’est pas à vendre ! » a donc pu, à bon droit, être reconnue comme un acte séminal pour tout le combat ultérieur de la libération nationale. On comprend aussi qu’elle ait été reprise, soixante-quinze ans plus tard, pour exergue du colloque international qui, en septembre 2011 à l’université de Tlemcen, marquera le début, sur le terroir algérien même, d’une réinscription dans la mémoire nationale de la figure du dirigeant de l‘Étoile nord-africaine.
Le port de la chéchia stamboul

Pour rester dans l’ordre du symbolique tout en évoquant un autre signifiant visuel, on relèvera qu’à l’occasion de cette première apparition publique en Algérie-même, le président de l’Étoile aura tenu à faire retour au port de la chéchia, abandonné par lui tout au long de ses années parisiennes, et auquel il restera dès lors fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Ses Mémoires ne diront rien des motifs de cette initiative, ni si elle émane de lui ou de ses camarades algérois, Le plus probable semble, comme le suggère Carlier, qu’un accord spontané se soit fait entre eux pour, après un si long séjour hors d’Algérie, éviter de donner le signe de dépersonnalisation que pouvait constituer une tête nue et pour revêtir une coiffe « conforme à la hexis corporelle du groupe venu l’attendre au débarcadère » et qui représente alors le « couvre-chef citadin et moderne prisé des classes moyennes » musulmanes à Alger[34]. Pour l’occasion, ce ne fut en effet pas la banale coiffe kalabouche, simple calot de feutre rouge, courante dans la vie quotidienne du peuple de la Casbah, que retient le dirigeant, mais la chéchia haute dite stamboul, qu’il portait lui-même dans sa jeunesse à Tlemcen et qui était devenue, dès le mouvement Jeune-Algérien d’avant 1914, « l’expression corporelle de son ouverture à la modernité et de son désir de reconnaissance. Une combinaison esthétique parallèle à la combinaison discursive, qui revendique l’égalité des droits civiques et politiques dans le respect du statut personnel musulman »[35].
Pour ce premier et décisif rendez-vous avec l’auditoire populaire et la jeunesse du pays, Messali aurait ainsi avec beaucoup de justesse instinctive réinventé ce « look minimal » de la chéchia alliée au complet-veston, à une cravate, et à la petite moustache, qui l’identifie bien comme musulman sans prétendre rivaliser ni avec la tenue patriarcale des cheikhs réformistes, ni avec l’élégance occidentale plus solennelle de certains « élus musulmans ».
Le dirigeant attachait en tout cas à ce choix assez de prix pour que, malgré les fatigues de deux nuits de voyage, il se soit personnellement rendu rue de la Lyre pour acquérir un tel couvre-chef. Et même deux : pour une circonstance aussi importante, il voulut en effet se présenter devant la foule du Stade municipal avec à son côté, outre sa compagne française, Émilie Busquant, leur tout jeune fils, Ali, coiffé de cette même manière.
Un tel choix, ce 2 août, n’allait pourtant pas de soi, de se rendre, accompagné d’une femme et d’un enfant de six ans, dans une réunion de masse où il n’était pas attendu et où il lui faudrait sans doute négocier avec rudesse son accès à la parole, voire sa simple présence. Y fallait-il une volonté affective assez forte d’associer, jusque sur la scène publique, sa « petite famille au complet[36] » à un tel retour à la terre natale ? Était-ce aussi manière de couper court à toute polémique en affichant d’emblée et le choix d’un couple transculturel, et la pleine algérianité de sa lignée ? Si la situation était loin d’être isolée parmi les membres de la nouvelle classe politique algérienne, ainsi qu’en témoignent les cas de Ferhat Abbas ou du jeune Ahmed Boumendjel, tous deux mariés à une Française, elle revêtait en l’espèce une portée politique précise : signifier, par l’affirmation d’un tel choix de couple, que la lutte contre le « rattachement à la France » comme abdication de la personnalité algérienne, n’entendait en rien ouvrir à une guerre ethnique ou religieuse. En cela le double port d’une chéchia algérienne devant le vaste public assemblé ce matin-là au Stade municipal, y illustrait, en une frappante leçon de choses vestimentaire, cette conjugaison de l’affirmation nationale et d’une visée universaliste que condense politiquement la formule « Parlement algérien, sans distinction de races et de religions ! »[37].
Notes
[1] « Le 2 août 1936, coup d’envoi du combat de libération nationale », Histoire coloniale et postcoloniale, 1er juin 2026. https://histoirecoloniale.net/le-2-aout-1936-a-alger-coup-denvoi-du-combat-de-liberation-nationale-par-christian-pheline/
[2] Cette analyse reprend et précise celle développée, sous l’intertitre « Performance », dans La Terre, l’Étoile, le Couteau. Le 2 août 1936 à Alger, Vulaines-sur-Seine, Le Croquant, 2023, p. 84-92 ; cet ouvrage a également été publié, à Alger, chez Chihab. https://histoirecoloniale.net/un-livre-de-christian-pheline-souligne-l-importance-de-de-la-journee-du-2-aout/
[3] Benjamin Stora, Messali Hadj 1898-1974, préface inédite, coll. « Pluriel », Hachette littératures, 2004, p. 148.
[4] Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MH MNA, doc. int. 15.
[5] Les Mémoires de Messali Hadj, 1898-1938, texte établi par Renaud de Rochebrune, J.-C. Lattès, 1988, p. 224.
[6] Mohamed Mestoul, « Souvenirs : Messali Hadj à Alger en 1936 », Messali Hadj 1898-1998 : parcours et témoignages, coll. « Réflexions », Alger, Casbah Éditions, 1998, p. 179.
[7] Mohamed Guenanèche, Le Mouvement d’indépendance en Algérie entre les deux guerres, Alger, ENAL, 1961, réédition OPU, 1990, p. 71.
[8] Mohamed Benchicou, La Parfumeuse. La vie occultée de madame Messali Hadj, Riveneuve, 2012, p. 196-197.
[9] N° 32, 26 août 1936.
[10] Mémoires de Messali Hadj, op. cit., p. 223-224.
[11] CDHA, fonds Serna, ARC16/SER18 et ANOM, GGA, 3CAB/90.
[12] Mémoires…, op. cit., p. 224 ; selon Mestoul, art. cité, p. 175, « ce fut le délire. La foule le prit et, sur les épaules comme un champion des jeux olympiques, lui fit faire trois tours de piste, sous les applaudissements ».
[13] N° 42, août 1936 ; une reproduction en est donnée dans L’Étoile, la Terre, le Couteau…, op. cit., p. 93.
[14] Omar Carlier, « Messali et son look. Du “jeune Turc” citadin au za’im rural, un corps physique et politique construit à rebours ? », Omar Carlier et Raphaëlle Nollez-Goldbach, dir., Le Corps du leader : construction et représentation dans les pays du Sud, L’Harmattan, 2008.
[15] ANOM, GGA, 3CAB/98.
[16] Mémoires…, op. cit., p. 224.
[17] Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4939 ; je remercie Djanina et Leila Messali-Benkelfat de m’avoir donné accès à ce document.
[18] Avril 1930, p. 344.
[19] Mémoires…, op. cit., p. 223.
[20] Alexandre Brongniart, Traité élémentaire de minéralogie, avec des applications aux Arts, Déterville, 1807, t. I, p. 221.
[21] Messali Hadj, allocution du 8 mars 1959, CERMTRI, MNA MH, doc. int. 15.
[22] Philippe Burrin, « Poings levés et bras tendus. La contagion des symboles au temps du Front populaire », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1986, n° 11, p. 5-20.
[23] Idem.
[24] Malek Chebel, Le Corps en islam, Presses universitaires de France, collection « Quadrige », 2013, p. 47.
[25] Note sur la situation politique indigène au 7 septembre 1937, AN, F60/723.
[26] L’Écho d’Alger, 3 septembre 1937.
[27] Edmond Doutté, Magie et religion dans l’Afrique du Nord, Alger, Jourdan, 1908, p. 110.
[28] Idem, p. 183 et 325.
[29] Idem, p. 343.
[30] Idem, p. 598.
[31] Idem, p. 330.
[32] Charles-Robert Ageron, « L’émir Khaled, petit-fils d’Abd el-Kader, fut-il le premier nationaliste algérien ? » (1969), repris in Politiques coloniales au Maghreb, Presses universitaires de France, 1973, et Ahmed Koulakssis et Gilbert Meynier, L’Émir Khaled, premier zaïm ? Identité algérienne et colonialisme français, L’Harmattan, 1987.
[33] Omar Carlier, « Culture politique et mémoire militante : la remémoration de l’Etoile nord-africaine », Socialisation politique et acculturation à la modernité : le cas du nationalisme algérien (de l’Étoile nord-africaine au Front de libération nationale, 1926-1954), doctorat d’État en science politique, Jean Leca, dir., IEP, (Paris), 1994, vol. 5, p. 268, n. 4.
[34] Omar Carlier, « Messali et son look… », art. cité, p. 268-269.
[35] Ibid.
[36] Messali Hadj, Mémoires, manuscrit original, cahier 13, p. 4919.
[37] Cette symbolique de la chéchia, partagée d’une génération à l’autre, sera de nouveau mobilisée après l’arrestation des dirigeants du PPA l’année suivante, par une « carte de solidarité » dont un exemplaire, saisi lors d’une perquisition, a été reproduit dans La Dépêche de Constantine du 17 avril 1938 : un émouvant médaillon du jeune Ali portant un tel couvre-chef figurera, en-dessous d’un portrait de son père coiffé de même façon et en vis-à-vis d’une effigie de la « petite » de son codétenu Moufdi Zakaria, en appui à cet appel : « Qu’as-tu fait pour ces Enfants et leurs Mamans ? Leurs Pères sont emprisonnés pour toi. Aide-les… Soutiens-les… » AN, F60/727, reproduit in Salah Bendrissou, Moufdi Zakaria vu par l’administration française. Renseignements généraux et rapports militaires français, préface de Gilbert Meynier, Alger, Imprimerie El-Arabia, 2006., p. 125.
Source : Histoire coloniale et postcoloniale – Édition du 16 juillet au 31 août 2026 https://histoirecoloniale.net/alger-2-aout-1936-quand-le-geste-se-joint-a-la-parole-par-christian-pheline/

