Lundi 29 juin marque la première année d’emprisonnement du journaliste Christophe Gleizes en Algérie. Une incarcération qui symbolise la crise qui s’est installée entre Paris et Alger, dont les relations sont ballotées entre réalisme diplomatique et pesanteurs historiques et politiques, voire électoralistes.

La vitesse de croisière ne sera pas atteinte demain. Près de cinq mois après la visite du ministre de l’intérieur français, Laurent Nuñez, à Alger, annoncée à l’époque comme le début de la fin de l’une des crises les plus profondes des relations franco-algériennes, les signes d’un retour à la normalité ne sont toujours pas là. Il flotte encore dans le ciel diplomatique des deux pays un air plutôt froid, où la tension semble toujours l’emporter sur une véritable décrispation. Pourquoi ça piétine ?

« Poser cette question, c’est mal connaître la spécificité de ces relations », lance, dépité, un diplomate français à la retraite pour décrire le lent, trop lent réchauffement entre l’Algérie et la France. « Avec le Maroc, soit c’est noir soit c’est blanc. Quand ça redémarre après une crise, ça redémarre vite et fort. Mais avec l’Algérie, le gris est toujours là. Il faut chaque fois laisser du temps au temps, beaucoup de temps au temps », enchaîne-t-il.

Les rapports entre Paris et Alger ont subi récemment un tremblement de terre qui a failli les conduire à la rupture diplomatique, au lendemain de la reconnaissance par le président Emmanuel Macron, en octobre 2024, de la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, devant des député·es marocain·es applaudissant à tout rompre.

Ce cadeau de l’Élysée à Rabat a de nouveau libéré une série de refoulements que la diplomatie franco-algérienne n’avait cessé, jusque-là, de mettre sous le tapis : l’héritage mémoriel et colonial, le dossier migratoire et, notamment, l’épineuse question des obligations de quitter le territoire français (OQTF).

Illustration 1
© Mediapart avec photos Ludovic Marin et Thibaud Moritz / AFP

Avec, en toile de fond, le sort du journaliste de sport français Christophe Gleizes, emprisonné depuis un an tout juste en Algérie malgré de nombreux appels à sa libération.

Lundi 29 juin, Thibaut Bruttin, le directeur général de Reporters sans frontières (RSF), a déploré que la Coupe du monde de la Fifa « se joue avec une chaise vide à son nom dans la tribune de presse, son accréditation officielle rappelle que sa place est dans les stades, parmi les journalistes qui couvrent l’événement, et non dans une cellule ».

Sa famille espère une libération alors que le journaliste s’est désisté de son pourvoi en cassation mi-mars 2026, dans l’espoir d’une grâce présidentielle. 

Elle s’accroche aussi au changement de ton entre la France et l’Algérie, moins de deux ans après le déclenchement de la crise. Ces temps-ci, le discours du compromis renaît de ses cendres et semble même avoir pris le dessus sur celui de la tension. En témoigne une véritable effervescence politico-diplomatique entre les deux pays.

Ballet diplomatique et politique

Outre la visite de Laurent Nuñez en février 2026, la ministre déléguée aux armées française, Alice Rufo, a participé à Sétif, le 8 mai, aux commémorations des massacres perpétrés quatre-vingt-un ans plus tôt, jour de la capitulation de l’Allemagne nazie, par l’armée coloniale à Sétif, Guelma et Kherrata. Une première historique pour un membre du gouvernement français. 

Dix jours plus tard, c’est le ministre de la justice, Gérald Darmanin, qui effectuait une visite officielle au palais d’El-Mouradia, le siège de la présidence algérienne, où il a été reçu en audience par le président, Abdelmadjid Tebboune. Les discussions auraient porté sur « l’entraide pénale, l’extradition de fugitifs et les mécanismes juridiques pour fluidifier les relations administratives entre les deux nations », précisent les sources officielles.

De l’autre côté, plus récemment, Alger a dépêché, le 1er juin, son ministre de l’intérieur, Saïd Sayoud, à Paris, où il a rencontré son homologue français mais également le président Emmanuel Macron.

À ce ballet diplomatique et politique, parsemé de phrases provocatrices et d’appels du pied, s’ajoutent les visites répétées de Ségolène Royal, coiffée d’une casquette moins politique qu’associative, en tant que présidente de l’Association France Algérie. Après avoir été reçue par Abdelmadjid Tebboune, elle s’est rendue à la prison de Koléa, à l’ouest d’Alger, pour y rencontrer Christophe Gleizes.

Même le président Emmanuel Macron s’y est mis. Lors d’un déplacement dans un hôpital de l’Ariège, le 27 avril, où il a dénoncé les conditions sociales et professionnelles des médecins diplômé·es à l’étranger (38,8 % des inscrit·es au tableau de l’ordre des médecins ont été diplômé·es en Algérie), le chef de l’État a même traité de « mabouls » celles et ceux qui veulent « se fâcher » avec l’Algérie.

La flèche visait directement l’ancien ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui réagira quasi instantanément par voie de communiqué : « Affronter les vrais problèmes, avoir le courage de la fermeté, pour que les Français soient protégés et la France respectée : c’est cela le rôle d’un président de la République. » 

Pour autant, le réchauffement auquel cette dynamique politique et diplomatique aurait pu aboutir a encore du mal à s’installer de manière systémique. « La relation sécuritaire a repris. Les relations économiques ont repris. Les exécutifs collaborent de nouveau. Les pourparlers continuent. Mais une tension difficile à décrypter subsiste encore », constate la politologue Khadija Mohsen-Finan.

L’explication ? « Elle est à chercher au niveau des deux classes politiques, française et algérienne, poursuit-elle. On est dans une période préélectorale : présidentielle en France et législative en Algérie [début juillet – ndlr]. Les esprits s’échauffent et les thèmes mobilisateurs prospèrent. »

« La confiance est rompue »

Flanqué de l’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, le candidat Les Républicains (LR) à la présidentielle 2027, Bruno Retailleau, a lancé sa campagne le 20 juin au parc Floral de Paris. Le discours hostile au régime algérien y est présent et il est relayé par Sansal.

Annonçant qu’il voterait « très probablement » pour l’ancien ministre de l’intérieur, l’auteur de La Légende (Grasset, 2026) dira lors de ce meeting que, lorsqu’il était « incarcéré [en Algérie, de novembre 2024 à novembre 2025 – ndlr], il y a un nom qui est entré en prison, qui est devenu immédiatement célèbre. Il est devenu même le héros de la prison où [il] étai[t] et de toutes les prisons algériennes. Il s’appelait Bruno Retailleau […], il combattait le régime [algérien] ».

Du côté d’Alger, à quelques jours des élections législatives, c’est le récit nationaliste, avec un fond mémoriel érigé en véritable thématique mobilisatrice, qui alimente les discours préélectoraux.

Diplomate chevronné et ancien ministre de la communication, Abdelaziz Rahabi est une figure incontournable du paysage politique algérien. Dans un entretien à France 24 donné le 12 juin, il estime que le président Macron a « fragmenté » la question mémorielle « en donnant un coup pour les harkis [ces supplétifs musulmans de l’armée française en Algérie – ndlr], un coup pour la mémoire et en n’abordant pas la question dans son aspect global ».

Le lien est vite établi avec le voisin de l’Ouest par le biais de l’insoluble dossier du Sahara occidental. Pour le diplomate algérien, la reconnaissance par Emmanuel Macron de la souveraineté du Maroc sur ce territoire « a été au-delà de ce que tout le monde demande » : « Je pense qu’il a été même au-delà de ce que demandaient les Marocains. […] Cette position est contraire aux intérêts diplomatiques de l’Algérie. » Et de conclure : « La confiance est rompue entre les deux chefs d’État sur cette question. »

Jusqu’où cette logique qui se déploie d’une rive à l’autre de la Méditerranée, entre éclaircies et une tension qui ne dit pas son nom, va-t-elle continuer de peser sur la diplomatie des deux pays ?

Aucune autre formule ne résume mieux que cette phrase, prononcée en 1974 par l’ancien président algérien Houari Boumédiène (1932-1978), la spécificité des rapports franco-algériens : « Les relations entre la France et l’Algérie peuvent être bonnes ou mauvaises, en aucun cas elles ne peuvent être banales. » 

Omar Brouksy

Source : Médiapart – 29/06/2026 https://www.mediapart.fr/journal/international/290626/entre-la-france-et-l-algerie-l-insoluble-tension